Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Posts Tagged ‘Shirley MacLaine’

Le trouble persistant que semble nous susciter THE TROUBLE WITH HARRY

Posted by Ysengrimus sur 10 avril 2015

troublewithharry

Vermont, 1955 (il y a donc de cela soixante ans pile-poil). Un paysage d’automne enchanteur, bucolique, paradisiaque, incroyablement siècle dernier. Petit village dans une vallée, petite chapelle, petit promontoire de colline, petit port d’arme prohibé (nos valeurs morales sur les flingues se sont diamétralement inversées, en deux générations, on s’en avise tout juste, ici). Le vieux capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn, parfaitement onctueux) parle tout seul dans la nature, d’une voix douce, feutrée, sereine, amorale. Il assure, pour nous, la narration commentée des petites choses qui lui arrivent. Il chasse le garenne (c’est encore un acte libertaire et libérateur, en son temps, que de chasser en catimini un gibier qu’on dégustera, avec une arme qu’on astiquera soi-même). C’est bizarre d’ailleurs, car le bon capitaine chasse le garenne à la carabine. Pas facile, ça. Il faut savoir viser plus juste qu’à la chevrotine… Trois cartouches sont tirées. Une dans la pancarte prohibant et le port d’armes et la chasse (ah, le doux flingue libertaire de jadis!). Une dans une boite de conserve qui passait par là. Une troisième… Le capitaine Wiles se trouve subitement un peu perturbé par un homme bien mis, assez classe d’allure, étendu sereinement dans l’humus automnal. C’est Harry Worp (rôle inexorablement muet tenu par Phillip Truex. Hitchcock dut un peu se chamailler avec la production pour que le cadavre de Harry soit joué par un vrai acteur  –  ce dernier ne fut d’ailleurs pas crédité à l’époque. L’Histoire a heureusement retenu son nom). Or il y a indubitablement un petit problème ennuyeux concernant Harry. Il est raide mort. Sans nécessairement s’énerver, on s’autocritique toujours un petit peu dans ce genre de situation, face à ce genre de découverte. Le capitaine Wiles pense indubitablement à sa troisième cartouche, dont il ne retrace pas exactement la trajectoire. Balle perdue, pour tout dire. Pas pour tout le monde visiblement. L’élasticité de notre morale prend cependant vite le dessus sur tout autre sentiment. Le capitaine Wiles s’apprête donc à discrètement escamoter Harry, qui fait vraiment tache sur ce promontoire de colline aux couleurs vives et contrastées. C’est alors que jaillit de nulle part Mademoiselle Ivy Gravely (Mildred Natvick), dame mûre, roide, stoïque, contenue. Elle émet alors ce que la légende décrit comme la réplique préférée d’Hitchcock, de tous les films… d’Hitchcock: What seems to be the problem, Captain Wiles? Le pauvre capitaine Wiles, qui était déjà en train de tirer Harry par les pieds, n’en mène vraiment pas large. Le film d’Alfred Hitchcock qui sera son plus gros succès au guichet de tous les temps, vient de camper sa toute drolatique ambiance d’ouverture.

Au village, le peintre Sam Marlowe (John Forsythe, masculin jusqu’au bout des ongles) discute ses petits problèmes avec madame Wiggs dite Wiggy (Mildred Dunnock), la bonne tenancière du magasin général qui lui fait crédits sur crédits, parce qu’il est un génie artistique. Ce peintre, décontracté et indolent, n’arrive à caser aucune des jolies croûtes jacksonpollockesques qu’il exhibe sur un bel étal, près de la rue principale du village. Il y a d’ailleurs lieu de noter, entre ce superbe paysage d’automne du Vermont et ces toiles particulièrement léchées et saisissantes, une véritable jouissance de la couleur, dans la cinématographie de ce film spécifique. Même la pointe des chaussettes de Harry (il s’est fait chaparder ses chaussures par un vagabond, peu après sa mystérieuse mort) est d’un rouge éclatant. Il faut le dire aussi, nous sommes bien les seuls, au jour d’aujourd’hui, à comprendre l’inspiration artistique du peintre Marlowe. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui se rend sur le promontoire de colline qui, du reste, semble devenu un véritable hall de gare depuis qu’Harry y gît, raide mort. Le peintre inspiré fera même un portrait du macchabée, en écorniflant cette situation incongrue qui ne semble en rien lui faire perdre sa faconde débonnaire. L’artiste établira évidemment sa jonction avec le pauvre capitaine Wiles et l’aidera à creuser une fosse pour y bazarder Harry. Le problème Harry rebondira cependant intégralement, quand le petit Arnie Rogers (Jerry Mathers, âgé de sept ans à l’époque) trouvera un garenne de bonne taille indubitablement percé d’une cartouche. La troisième cartouche du capitaine Wiles! Ce dernier n’a donc rien à voir avec le passage de Harry de vie à trépas. Le peintre Marlowe est de plus en plus intrigué par tout ceci et décide de fouiller la question. C’est la mère du petit Arnie, Jennifer Rogers (une Shirley MacLaine de vingt-et-un ans, campant gaillardement son tout premier rôle) qui croit avoir assommé Harry, avec une bouteille de lait. Le capitaine Wiles fait aussi ses découvertes. C’est Mademoiselle Ivy Gravely qui croit l’avoir assommé avec une de ses chaussures de marche. Le problème avec Harry c’est que, devant son drame, tout le monde introspecte son propre petit monde coupable, croyant sincèrement avoir quelque chose à voir dans la mort violente du susdit Harry qui, du reste, n’était visiblement pas un petit saint, surtout dans son interaction avec les dames. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs, le fils de la tenancière du magasin général (joué par Royal Dano – ce lumpen-constable un peu obtus subira ouvertement le mépris de classe des autres, d’ailleurs), va s’en mêler, ainsi qu’un deus ex machina fort improbable, comme tous ses semblables. Et l’histoire, autant que la compréhension de ses tenants et de ses aboutissants, va se complexifier, sans qu’on perde ce ton calme et patiemment méthodique des rythmes villageois séculaires, qui regardent passer le traintrain des choses comme un mystérieux et fantasmagorique fleuve tranquille.

C’est une réflexion sur l’intendance feutrée de la culpabilité collective, cette affaire, en fait. C’est aussi une analyse des tendances profondément amorales qui existent tout naturellement en chacun de nous. Les trois personnes croyant ou ayant cru avoir joué un rôle dans la mort de Harry, le capitaine Wiles, Mademoiselle Gravely et Jennifer Rogers vont souder une complicité de plus en plus solide, dont le peintre Sam Marlowe sera le tonique ciment. Le sheriff adjoint Calvin Wiggs fournira cette raideur constabulaire qui fait infailliblement remonter toutes nos circonlocutions coupables à la surface (L’autorité, c’est le gendarme. Pas de gendarme, pas d’autorité). L’enfant Arnie Rogers incarnera le risque constant de se couper et de tout éventer. Et Harry… eh bien, Harry, ce sera le problème, naturellement. Ce qui est particulièrement savoureux dans ce film, suavement théâtral, c’est que l’analyse des tendances amorales de tous ces gens ordinaires, confrontés à l’extraordinaire, ne s’effectuera pas seulement dans le déploiement de leurs actions mais aussi dans le ton de leurs interactions. Le jeu particulièrement étrange et décalé de Shirley MacLaine donnera à cette dynamique un relief patent, confinant ouvertement au bizarre. Une jeunesse, une nervosité de tempérament co-existent, en Jennifer Rogers, avec un calme singulier, irréel, comme insouciant devant la réalité, éventuelle ou effective, de l’entrée dans le crime. Le problème posé par Harry, fondamentalement, c’est celui posé par l’homicide involontaire. Dans une situation d’homicide involontaire, on fait quoi? On enterre le cadavre pour s’éviter des emmerdements excessifs ou on l’exhume pour s’éviter une accusation de préméditation que le simple geste de dissimulation fabrique, comme inexorablement, plutôt qu’elle ne la révèle.

Le traitement de cette question incongrue est ici tout léger et il volette sur les ailes éthérées d’une direction d’acteurs particulièrement adroite et judicieuse. Mais cette légèreté de ton et de traitement ne doivent pas faire illusion. Le problème abordé ici, frontalement, nous suscite des bouffées d’angoisse pures et denses. The trouble with Harry, c’est surtout, par-dessus tout, du Hitchcock à l’état pur.

The trouble with Harry, 1955, Alfred Hitchcock, film américain avec Edmund Gwenn, John Forsythe, Mildred Natvick, Mildred Dunnock, Shirley MacLaine, Royal Dano, Jerry Mathers et Phillip Truex (dans le rôle de Harry), 99 minutes.

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BEWITCHED, toujours ensorcelant envers et contre tous

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2015

bewitched

Il y a des films qui méritent mieux que leur sort au guichet ou face à cette mitraille de stéréotypes biaisés que peut parfois éructer la critique cinématographique de nos folliculaires papiers et électroniques. Vieux déjà de dix ans, Bewitched est un de ceux-là. Équarri par la critique, boudé du public, cette réminiscence de la fameuse série télévisé Bewitched (Ma sorcière bien aimée) fait l’objet de mon approbation entière, joyeuse, amie et inconditionnelle. Mais un mot d’abord sur ce qui fit sa perte. J’y vois trois causes. D’abord ces films réminiscences de vieilles séries télévisuelles marchent toujours sur des œufs. La phalange dense et rigide des admirateurs de la série télévisée originale va se rameuter, en marchant au pas de l’oie, et campera sans concession un paradoxe insoluble: si le film s’éloigne trop de la série initiale il aura trahi, s’il colle trop à la série initiale il aura fait preuve d’un suivisme sans imagination. Aussi, on ne gagne pas bien souvent à ce petit jeu là. Ici c’est la première condamnation qui se manifestera, Bewitched, le film, sera accusé d’avoir trahi l’esprit de la série télévisuelle d’origine. Second problème: la comédie sentimentale est un genre qui n’a pas que des amis. Les hommes s’y ennuient, les intellectuels la méprisent, les critiques en vivent, tout en la raillant. Elle est l’équivalent cinéma du vieux vaudeville boulevardier, et les comédies sentimentales qui font des succès au guichet sont presque toujours des films cendrillon qu’on n’attendait pas et dont, d’une certaine façon, l’industrie cinématographique, qui cible encore passablement un bon gros public masculin bien couillu, ne veut pas vraiment. Bewitched ne bénéficia pas de cette chance largement imprévisible qu’ont eu certaines comédies sentimentales, cette fois. On y verra un chick flick (film de filles), au pire sens du terme, sans plus. Troisième et ultime problème: madame Nora Ephron (1941-2012), la réalisatrice. Pour toutes sortes de raisons tataouinantes procédant des arcanes fumeuse et byzantines du bottin mondain, la critique journalistique était braquée contre cette réalisatrice. Tant et tant que, dans certain cas, la critique du temps semble avoir vomi son fiel sur madame Nora Ephron en personne plutôt que d’avoir effectivement regardé le film. Bewitched est, disons la chose comme elle est, un des films où mon jugement personnel s’est inscrit le plus ouvertement en faux face à celui des critiques à la mode qui le commentèrent.

Jouons le jeu s’il vous plait et laissons nous ensorceler, sans autre forme de procès. La toute ingénue, mais fermement déterminée, Isabel Bigelow (une Nicole Kidman éblouissante et pétillante comme un champagne fin) monte sur son balai et quitte le monde des sorciers et des sorcières. L’omnipotence des pouvoirs magiques, dont elle est bien plus dépendante qu’elle n’accepte de se l’admettre à elle-même, la lasse. Elle veut vivre sur terre et connaître et découvrir les vertus de l’effort réel et du travail effectif. Elle veut, d’une certaine façon, sortir de l’enfance de la féminité mythologique traditionnelle. Son père, Nigel Bigelow (Michael Caine, toujours aussi juste), homme à la fois doux et insistant, se lance à ses trousses, dans un effort visant à lui démontrer le caractère futile et irréalisable d’un renoncement à quelque chose d’aussi indécrottable que l’omnipotence magique. Tandis que le débat entre ces deux là nous emplis déjà de toute la tendresse chafouine et chamailleuse des relations père-fille, nous découvrons les déboires et arguties, celles-là toutes terrestres, auxquels est confronté un autre protagoniste. L’acteur cinématographique Jack Wyatt (Will Farrell, parfaitement supportable pour une fois, parce que très bien dirigé) vit la crise majeure de sa carrière. Les navets ineptes, cabotins et creux, dans lesquels il joue depuis quelques années, font bides par dessus bides et son agent le convainc de se tenir loin du grand écran et de prendre un prudent tournant télévisuel. La combine qu’on lui recommande est donc la suivante: mettre sur pied une reprise télé du grand succès du siècle dernier Bewitched (Ma sorcière bien aimée) mais en recentrant l’histoire sur le protagoniste masculin, par le simple fait de donner le rôle titre d’autrefois, celui de la sorcière Samantha, à une parfaite inconnue. En travaillant au niveau du script, on amènera la linotte sélectionnée à œuvrer inconsciemment à faire mousser le vedettariat de ce partenaire masculin dont elle est vouée, dès le départ de toute cette entreprise, à devenir la faire valoir involontaire. Désormais prévisible, la suite n’en reste pas moins parfaitement savoureuse. Isabel Bigelow, sorcière incognito, est sélectionnée pour le rôle de Samantha, évente le pot au rose, se fâche, fait tonner la magie qu’elle devait ne plus mobiliser et craque, malgré tout, pour la vulnérabilité (toute mentale et intellectuelle) du cabotin Jack Wyatt. Loi du genre oblige: l’idylle des deux personnages principaux percole puis éclot. Le sorcier Nigel Bigelow, toujours sur les basques de sa fille, s’empêtre les pinceaux dans les jupons de la mystérieuse Iris Smythson (Shirley MacLaine), l’actrice jouant Endora, mère de Samantha, dans la série télé qu’on œuvre à reproduire. L’idylle des deux personnages de soutien percole puis éclot, elle aussi. Le tout se termine sous le globe de la série télé qu’on a finalement mis en branle et qui semble refermer son monde magique sur les acteurs et les actrices de plus en plus ferrés par l’ensorcellement inhérent à leurs personnages.

Un délice, mais un pur et simple délice. Une portion significative de cet extraordinaire délice tient à la superbe, à l’irrésistible prestation fine, nuancée, toute en dentelle, de Nicole Kidman. Cette fragilité, cette ingénuité, solidifiées magistralement par le fait que c’est une femme qui tient la caméra, nous transporte, nous coupe le souffle, nous plante sur la gueule un sourire indéfectible. Et que les sceptiques méditent simplement ceci. Un film où les acteurs de soutien sont Michael Caine et Shirley MacLaine ne peut quand même pas se porter si mal que cela… On entre si joyeusement dans ce monde de filles: son papa, ses copines, sa maison, ses problèmes de boulot, son idylle chancelante. Filles, filles, filles, magie pétillante du film de filles. Ne visionnez pas Bewitched si vous n’aimez pas les filles, les femmes, les vieilles tantes, les belles-mères, les toutous affectueux, les tangos langoureux, les bonshommes qui tombent à la renverse et se font remettre à leur place, les femmes d’âge mûr qui trouvent la combine imparable pour que leur vieil amoureux cesse de mater les petites jeunes, les copines de filles qui sautillent et poussent des hurlements de joie quand votre idylle prend. Tout est là. Rien ne manque. Même le balai télescopique de la sorcière et la sorcellerie lui permettant de raccorder magiquement, aériennement, tous les fils de son complexe DVD/téléviseur sans se lamenter pour qu’un homme le fasse pour elle. Magique. Jouissif. Transcendant. Autant le Bewitched de jadis enfermait son principal personnage masculin dans une sorte de panique misogyne sourde et durable, manifestée abruptement par le fait que sa femme, sa belle-doche et sa gamine étaient des sorcières en sabbat permanent et, de ce fait, déplorait sournoisement ce mélange subtil d’omnipotence et de fragilité féminine qui fait que la sorcière bien aimée est tant aimée… autant le Bewitched contemporain est un hymne ami à l’affranchissement de la femme fluette, distraite, éperdue mais déterminée, dans son abandon d’une omnipotence mythologique factice au profit d’une affirmation de soi bien réelle, dans le monde concret de la vie effective des humains, des hommes et des pères…

Ah, que la critique est dont vite sur la gâchette quand les femmes s’amusent un peu sans façon, dans le cercle rose et parfumé de leur culture intime, sans concéder ni rendre de comptes. Si une vie grisâtre et tristounette ne voit qu’un seul de ces chick flicks (films de filles) qui sont en train de devenir véritablement un genre en soi, il faut que ce soit Bewitched, et cette vie renouera sans arrière pensée avec la douceur frivole et folâtre de la magie la plus légère, la plus féroce, la plus coquine et la plus gratuite qui soit.

Bewitched, 2005, Nora Ephron, film américain avec Nicole Kidman, Will Ferrell, Michael Caine, Shirley MacLaine, Carole Shelley, 102 minutes.

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