Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2014

the-natural

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

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Il y a quarante ans: THE STING (L’ARNAQUE)

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2013

Henry Gondorff (Paul Newman) et Johnny Hooker (Robert Redford) dans THE STING

Henry Gondorff (Paul Newman) et Johnny Hooker (Robert Redford) dans THE STING

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J’ai vu cette splendeur à quinze ans, l’année de sa sortie nord-américaine. Je suis encore sous le charme quarante ans plus tard. Ce que les Américains appellent communément un con artist c’est quelqu’un qui vous jouera un confidence trick, c’est-à-dire un type particulier d’«arnaque amicale», du genre de celles évoquées dans l’archi-fameux film américain The Sting (traduit en francais: L’Arnaque). Le principe de fonctionnement de ces arnaques est variable à l’infini dans ses applications mais il repose sur un fondement qui, lui, est stable. Il s’agit de faire croire à une victime dont vous devenez faussement l’allié que le gain que vous vous préparez à faire à ses dépends sera «en fait» réalisé par elle à vos dépends ou aux dépends d’une fausse victime qui est secrètement votre véritable allié. C’est l’arnaque aux alouettes. The Sting est le film de la confiance acquise en un éclair puis trahie aussi vite. C’est aussi un spectacle-surprise, un déroulement à revirements, une machinerie d’illusions, un incroyable contre-jour du récit. La force motrice du scénario repose en effet sur ces arnaques en miroir et leurs sidérantes découvertes en cascades. Il est conséquemment difficile de synthétiser la trame de ce charmant chef-d’œuvre du siècle dernier sans risquer de l’éventer. Oh, oh, pas de ça entre nous. On me pardonnera donc un ton volontairement allusif et un propos sciemment périphérique visant exclusivement à préserver une partie importante du plaisir de l’auditoire: celle qui repose sur les incroyables rebondissements et imprévus de cette petite merveille.

Chicago, 1936, Luther Coleman (Robert Earl Jones) et Johnny Hooker (Robert Redford) sont des petits arnaqueurs des rues, des tire-laines à la petite semaine. Luther est un noir, génie de l’arnaque, mais, dans l’Amérique ségréguée des années 1930, il n’a jamais pu monter et accéder aux échelons supérieurs de la grande escroquerie luxueuse. Johnny Hooker est une sorte de paria social, flambeur impénitent et, lui aussi, un surdoué de l’arnaque de charme. Un jour, leur vie va basculer. Ils font les poches d’un des convoyeurs d’argent d’une maison de jeu voisine, sans se douter qu’ils viennent subitement de mettre les deux pieds sur les plates-bandes du grand crime organisé. La somme crochetée est mirobolante et Luther comprend soudain qu’il y a danger. Il annonce alors à son jeune comparse et ami qu’il se retire de l’escroquerie à la pige et lui recommande de poursuivre son apprentissage auprès d’un certain Henri Gondorff (Paul Newman). Très loin de là, dans une luxueuse salle de jeu du beau monde new-yorkais, on annonce sur un ton feutré à Doyle Lonnegan (Robert Shaw) que deux petits tire-laines des rues chicagoanes ont escamoté dix mille dollars à un des convoyeurs d’une de ses nombreuses salles de jeu. Les grands chefs pégreux ne peuvent pas tolérer ce genre de frelons bourdonnant autour de leurs opérations. Cela risquerait de les faire paraître faibles et démunis face à des concurrents de leur calibre qui n’attendent qu’un moment de faiblesse, justement, pour les surclasser. On décide que les petits arnaqueurs seront éliminés. Johnny Hooker échappe à ses assaillants en prenant ses jambes à son cou (littéralement: Robert Redford court beaucoup dans ce film). Luther Coleman a moins de chance. On le retrouve défenestré.

Le souhait de venger son ami Luther motive Johnny Hooker à finalement prendre contact avec Henri Gondorff. Ce dernier, suite à une grande arnaque financière ayant un peu foiré et l’ayant laissé avec le F.B.I. à ses trousses, vit reclus, en semi-retraité, sous l’aile de sa conjointe Billie (Eileen Brennan), une discrète tenancière de maison close. La rencontre entre Hooker et Gondorff est aussi mémorable que peu glorieuse. Gondorff apparaît comme un cheval de retour amoindri et ramolli par la soulographie, qui se fait mener par le bout du nez par sa patronnesse et qui ne sait plus trop sur quel pied danser. La scène de la rencontre, très ironique et dévastatrice aux vues de la culture intime masculine, apparaît nettement comme un exercice de dévirilisation du personnage joué par Newman. C’est une illusion de plus, naturellement. On découvrira graduellement en fait que c’est lui qui mène son ménage et que le prince n’a rien perdu de sa splendeur. Cela m’amène à dire un mot des personnages féminins de ce petit exercice. Billie, c’est la mégère vite assagie de monsieur Gondorff. Crystal, c’est, selon le titre du thème musical associé à sa personne, la Hooker’s hooker (la pute à Hooker). Elle n’a pas grand-chose à dire et ne le dit pas très gentiment. Reste Loretta, trop esquissée aussi, mais d’une autre manière. Mais oh, pas un mot de plus sur Loretta. Ce serait vendre une autre mèche. The Sting, c’est triste mais c’est comme ça, se fonde sur la misogynie principielle et tranquille des histoires de mauvais garçons pour garçons. Les seuls personnages féminins ayant un minimum de densité, ce sont les remarquables figures maternelles et sororales afro-américaines de l’entourage de Luther Coleman. Ces actrices de soutien, particulièrement convaincantes, n’ont pas beaucoup de glace pour patiner mais ce sont encore elles qui nous soutirent les émotions les plus tangibles.

Tableau suivant (je me dois d’opérer par tableaux – on ne donne pas, non pas, oh non pas, le scénario de The Sting). Voici Henry Gondorff et Doyle Lonnegan jouant au poker dans le rapide New-York Chicago et trichant comme des éperdus. Inutile de dire que la force des acteurs principaux et des acteurs de soutien qui forment cette compagnie crispée de joueurs pleins aux as ne peut qu’en ressortir amplifiée. Il est clair que ce metteur en scène sait filmer les hommes et aime le faire. Laissons-les jouer en se toisant hargneusement et attardons nous à un autre rôle de soutien irrésistible: Kid Twist (campé, à crever l’écran, par Harold Gould). Twist, renard argenté élégant et matois, est un des artistes arnaqueurs charmeurs de la bande à Gondorff. Le port altier, pur et distingué de l’escroc grande classe. C’est Twist qui hérite de deux de mes répliques favorites du film. Recrutant dans un tripot de vieux amis, au moment de la mise en place de la grande arnaque, il se fait rappeler, par le patron de l’établissement, que la police fédérale est aux trousses de Gondorff et que si le coup foire (If this fails…), il ne pourrait pas être protégé des autorités par ses anciens comparses. Twist a alors ce mot, suave: If this fails, the Feds will be the least of our problems («Si le coup foire, la police fédérale sera le cadet de nos soucis»). Plus tard, Hooker est forcé de prier Twist d’improviser et de dévier du plan d’arnaque initiale. Twist répond, stoïque: We’ll have to play it on the fly («Il va falloir la jouer sous la jambe»). Cela ne rend pas, comme cela, mais il faut voir les acteurs à l’action au moment de l’émission de ces lignes de dentelle fine. C’est du sublime. Aux chapitres des lignes savoureuses, ma troisième favorite est dite à Twist par le charmant petit proprio afro-américain qui leur loue le matériel qu’ils utiliseront pour leur grande arnaque. Twist demande au proprio s’il tient à être payé au pourcentage des gains sur arnaque ou à taux fixe. La mâchoire un peu crispée, le proprio demande à Twist Who’s the mark? («Qui sera la victime» ou «la cible»). Twist répond: Doyle Lonnegan et l’autre d’enchaîner, imperturbable: Flat rate («taux fixe»). Inutile de dire que la copie DVD avec les sous-titre pour les malentendants est une recommandation expresse pour goûter les irrésistibles subtilités de ce délice.

Fin, élégant, charmant, surprenant, dosant parfaitement densité et légèreté, The Sting n’a pas pris une ride et poursuit, en la bonifiant, toute cette traditions américaine de films de mauvais garçons. Insistons pour dire qu’en plus si vous aimez les beaux hommes classes bien filmés, la recommandation s’en trouve alors maximalement amplifiée. La trame sonore, basée sur l’extraordinaire musique de ragtime du compositeur afro-américain Scott Joplin (1867-1917) est irrésistible aussi. Mais il y a un conseil impératif: il ne faut pas regarder ce film distraitement ou d’un œil somnolent. Ce serait le foutre en l’air et ce serait vraiment dommage. C’est presque un test d’intelligence, ce truc. Chaque détail compte, comme dans le plus complexe des polars et en rater des segments c’est tout simplement saborder le plaisir. C’est que l’irascible caïd irlando-américain Doyle Lonnegan n’est pas le seul à être confronté à la machine à illusions de l’arnaque. L’auditoire du film l’est aussi, graduellement, inexorablement, de plus en plus emberlificoté et invité à se laisser embringuer en cette étonnante opportunité de perdre le sens des réalités et de se faire truquer comme aux tout premiers jours des salles obscures. De tous les points de vue imaginables: du grand cinéma…

The Sting, 1973, George Roy Hill, film américain avec Paul Newman, Robert Redford, Robert Shaw, Eileen Brennan, Harold Gould, Robert Earl Jones, 129 minutes.

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WATERGATE – Saisir, piger et synthétiser ce fameux scandale, via le film ALL THE PRESIDENT’S MEN (1976)

Posted by Ysengrimus sur 17 juin 2012

Carl Bernstein (Dustin Hoffman) et Robert Woodward (Robert Redford) à l’action

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Il y a quarante ans pile-poil, s’enclenchait la cascade tonitruante et lancinante du scandale du Watergate. Souvenir incroyablement tangible. Et ici, dans un tout autre angle, tout débute par le visionnement du film State of Play de Kevin Macdonald (2009), intrigue policière rocambolesque sur fond de conspiration mercenaire du complexe militaro-industriel, avec le flingueur névropathe de service en tenue de camouflage rôdant en plein centre-ville de Washington et faisant cartons sur cartons. Un journaliste et une blogueuse, un homme expérimenté et une femme novice, mènent l’enquête et j’y détecte une lourde nuée de pesants clins d’oeils. Quand le générique conclusif finit par se décider à se dérouler, mon fils Tibert-le-chat observe que je fais la moue. Il s’informe en douceur des fondements de cette baboune intempestive et je lui marmonne que ce film contemporain est un copycat (pour reprendre le mot de nos bons ricains, autrement dit, un médicament générique, à la fois sous-dosé et surdosé) d’un autre film, qu’il faudrait maintenant visionner pour que la teneur de ma bouderie actuelle prenne corps. Il s’agit d’un certain All the president’s men datant de bien loin, de 1976. Tibert-le-chat décrète le programme double immédiat et on s’installe.

LES HOMMES DU PRÉSIDENT. Ce film remarquable, dont un critique a dit fort judicieusement qu’il était plus important pour nos contemporains que pour ceux de son temps, est malheureusement incroyablement, pour ne pas dire cryptiquement, allusif. Indubitablement, la complication des faits micro-historiques hautement turlupinés qu’il évoque et la connivence de savoir qu’il exige de son auditoire risquent vite de vous gâter votre plaisir. Aussi, je vous ai constitué une petite fiche récapitulative en douze points qui, avec les indispensables sous-titres des sourds (on jacasse beaucoup et vite, dans ce long-métrage brillant et nerveux. Restez alertes), devrait vous éclaircir la broussaille, sans rien éventer, et vous permettre de vous y retrouver et de jouir du spectacle au maximum. Il est fortement recommandé de lire (sinon de mémoriser) cette petite fiche en douze points avant visionnement. Elle est un compendium des implicites dont disposait, imparablement et massivement, l’auditoire américain de 1976:

1- Le 17 juin 1972, des cambrioleurs se font pincer dans les locaux du Parti Démocrate à l’hôtel Watergate à Washington. Histoire assez banale à laquelle le quotidien Washington Post assigne deux de ses journalistes novices: Bob Woodward et Carl Bernstein.

2- Woodward et Bernstein découvrent vite quelques petits faits bizarres. Ces cinq cambrioleurs ont du matériel de microphonie ultramoderne. Ils ne cambriolaient pas ce local du parti adversaire de Richard Nixon, en fait. Ils étaient plutôt en train d’y installer une table d’écoute, en un mot de le taper (to bug). De plus, subitement, abruptement, ces cinq cambrioleurs de sac et de corde ont des super avocats renommés qui sortent de nulle part pour venir les défendre, becs et ongles. L’un de ces cambrioleurs, en audience préliminaire devant le juge d’instruction, se déclare, en tout spontanéité candide, un ancien employé de la CIA.

3- En barbotant dans les papiers trouvés dans les poches des types (qu’ils se procurent grâce à leurs contacts chez des sous-fifres au fichier de la police washingtonienne) et en faisant des coups de fils à droite et à gauche aux noms qu’ils y grappillent, les deux journalistes relient alors les cambrioleurs du Watergate à un certain Everette Howard Hunt, lui aussi anciennement de la CIA et lui-même se raccordant à un certain Charles Colson, un conseiller spécial de Richard Nixon. Ce seront nos deux premiers hommes du président. Woodward et Bernstein découvrent aussi que ce E. Howard Hunt a enquêté très exhaustivement, pour le bénéfice du Parti Républicain, sur le drame dit de Chappaquiddick (cet accident survenu en 1969 dans un plan d’eau du Massachusetts, où Edward Kennedy laissa sa voiture couler avec une adjointe administrative coincée dedans qui, elle, périt, noyée). On semble donc avoir affaire à un joyeux duo de salisseurs politiques patentés, se profilant discrètement derrière les petits braqueurs de l’hôtel Watergate.

4- Constatant que c’est un peu plus gros que cru initialement, Bob Woodward contacte alors son fameux indicateur secret Deep Throat (dont on sait depuis seulement 2005 qu’il était en fait William Mark Felt, directeur-adjoint du FBI de l’époque, numéro deux, donc, de la police fédérale américaine). Cet indicateur occulte représente un phénomène qui se généralisait de plus en plus dans les hautes sphères du pouvoir, sous Nixon: les fuites. Tant et tant que certains hommes du président, dont justement Hunt et Colson, étaient explicitement en charge de colmater lesdites fuites. C’est pour cela que ces personnages spécifiques se retrouvèrent avec le surnom, aussi bouffon que véridique, de plombiers du Watergate (c’est plus comique en anglais: Watergate plumbers, littéralement les plombiers colmateurs de digues). La crainte desdits plombiers force Deep Throat à jouer de prudence, pour, si on file la métaphore hydraulique, ne pas tarir ses propres sources. Il aura donc fortement tendance à n’accepter de commenter que sur ce que Woodward aura déjà découvert et publicisé par lui-même. Lors de cette première rencontre sur le Watergate, Deep Throat tataouine donc en masse et ne veut rien dire de bien précis sauf ceci: suivez la piste du fric.

5- En suivant ladite piste dudit fric, et en barbotant encore pas mal, Woodward et Bernstein dénichent un Comité pour la Réélection du Président (Committee for the Re-Election of the President – le fameux CREEPun creep en anglais, c’est un animal veule et rampant, venimeux et inquiétant, comme un scolopendre ou un scorpion – c’est aussi un individu hypocrite, minable, ambivalent, mal famé, crossouilleur) dont certains des fonds de campagne ont servi, photocopies de chèques à l’appui, à payer au moins un des cambrioleurs du Watergate.

6- En allant cuisiner Hugh Sloan, trésorier (curieusement) démissionnaire du CREEP, Woodward et Bernstein retracent alors l’existence d’une caisse noire (slush fund) parallèle, bien garnie, gérée à courte distance par deux autres hommes du président, John Newton Mitchell, ancien ministre de la justice (attorney general) des États-Unis et Harry Robbins Haldeman, le conseiller particulier en exercice (White House Chief of Staff) du président Nixon, c’est-à-dire le ci-devant «deuxième plus important homme des États-Unis».

7- À chaque étape de leur enquête, le Washington Post publie les infos, quand elles sont bien corroborées. Ainsi, l’histoire grossit et fait de plus en plus de bruit, vu les hommes du président impliqués. Tant et tant qu’une seconde rencontre secrète de Woodward avec Deep Throat le trouve plus loquace. L’indic de l’ombre établit alors une corrélation entre la caisse noire du CREEP et le déclin politique d’Edmund Muskie. Expliquons brièvement ceci. Pour la campagne électorale de 1972, c’est le ticket formé de Richard Nixon et Spiro Agnew qui est en selle, côté Républicains. Côté Démocrates, l’élection d’investiture est plus ardue. Un certain Edmund Muskie est en avance sur le sénateur George McGovern lors de ladite investiture. Les sondages nationaux avantagent même le susdit Muskie contre le président Nixon. Sortie de nulle part apparaît alors soudain la fameuse Lettre Canadienne (Canuck Letter). Un canadien français aurait écrit à un journal de Nouvelle-Angleterre pour se plaindre de la discrimination qu’Edmund Muskie exercerait envers les canadiens de souche francophone et les franco-américains. Muskie se défend maladroitement, en larmoyant, dans une conférence de presse pitoyablement ratée. Il perd alors son allant de campagne et est battu par McGovern à l’investiture démocrate. McGovern sera lui-même battu par Nixon aux élections de 1972.

8- Or voici que le déclin du candidat Edmund Muskie au vote de l’investiture démocrate est corrélé, par Deep Throat, au CREEP (et à sa caisse noire). La Canuck Letter serait en fait un faux, bidouillé directement depuis le CREEP, donc, en fait, depuis la Maison Blanche. Ce genre de salissage électoral faussaire, instillé dans le camp adverse pour mettre le foutoir dans leurs résultats de votes internes, porte, dans la culture américaine, l’élégant nom de ratfucking. C’est évidemment parfaitement illégal.

9- Pour compléter le tableau surréaliste au sujet du susdit ratfucking, l’une des collègues de Woodward et de Bernstein au Post, Marilyn Berger rapporte aux deux journalistes une conversation d’édredon avec un certain Ken Clawson, directeur adjoint aux communications de Nixon. Ce monsieur Clawson s’est vanté un beau jour d’avoir rédigé lui-même la Canuck Letter… Cette diversification inattendue des sources crédibilise la version des choses coulée à Woodward par Deep Throat. Le Post publie l’affaire sans y associer ni Marilyn Berger ni Deep Throat.

10- Le susdit Deep Throat, de plus en plus stimulé par la pétarade médiatique qui s’amplifie toujours, finit par révéler à Woodward que l’intégralité des services secrets est impliquée dans une large constellation d’activités illégales de ce type, visant exclusivement au maintient du tout paranoïaque Nixon au pouvoir. Caisses noires, trafic d’influence, tordages de bras de toutes sortes, pots de vin, corruption. C’est tout le dispositif policier US qui sert illicitement au maintient au pouvoir de Richard Nixon, dans le plus pur style d’une république bananière.

11- Les hommes du président sont inculpés et condamnés les uns après les autres pour leurs diverses activités illégales reliées aux développements des multiples enquêtes issues du Watergate. En gros, ils ont ordonné un vaste ensemble d’opérations de surveillance (du type de la table d’écoute de l’hôtel Watergate) et de manipulations politiques financées illégalement, et ont œuvré diligemment à effacer les traces de leur implication personnelle, pour éviter qu’une éventuelle enquête ne remonte jusqu’au Bureau Ovale. On cumule donc un lot d’infractions diverses regroupées sous la notion parapluie de felony et un dispositif perfectionné et concerté d’obstruction du processus judiciaire.

12- En 1974, Richard Nixon démissionne pour éviter de faire face à la procédure de destitution (impeachemnt) découlant de l’enquête et de la condamnation de tous les hommes du président.

Voilà… vous ne verrez pas tout cela de vos yeux dans ce film cérébral et verbal, presque intimiste, en fait. Vous y verrez surtout deux jeunes journalistes des années 1970 aux abois, Bob Woodward (Robert Redford) et Carl Bernstein (Dustin Hoffman) menant l’enquête, calepin en main (l’importance cruciale des calepins et des prise de note à cette époque) et gros interrupteurs téléphoniques sur l’épaule. Vous trimerez avec eux, de jour et de nuit (les scènes vespérales et nocturnes sont magistrales), depuis leurs cubicules, sous le torrent du staccato des machines à écrire d’une salle de presse typique du siècle dernier (du temps d’avant les ordis – seulement trois ou quatre ans séparent ce long métrage des événements qu’il évoque). Intégrité journalistique à l’ancienne oblige, Woodward et Bernstein se heurteront aux vues intransigeantes de leur éditeur en chef Ben Bradlee (un Jason Robards superbe), qui exigera qu’ils corroborent et diversifient leurs sources et diversifient encore leurs sources et corroborent encore, recoupent, recoupent encore, corroborent, diversifient leurs sources et ne se fient pas aveuglément à ce Deep Throat mystérieux et insaisissable (joué dans l’ombre, avec brio, par Hal Holbrook) vu que bon, on se demande un peu pourquoi Nixon s’adonnerait à cette accumulation bizarre, complexe et filandreuse de magouilles diverses vu que tout le monde sait parfaitement que le suffrage populaire de 1972 lui est solidement acquis. L’énergie investigatrice se concentrera vite sur la liste des hommes du président à incriminer. Tous les procédés d’interrogation, y compris les faux implicites, les jeux de chiffres et de lettres, les silences interprétables et les devinettes en demi-teintes seront mis en oeuvre par Woodward et Bernstein pour amener leurs sources à dire sans avoir dit. Ces sources ne sont, en plus, à peu près jamais citées explicitement dans les reportages (ce qui horripile au plus haut point la direction du Post) et il faut tout le pif journalistique de l’éditeur en chef Bradlee pour observer que, de fois en fois, les personnages incriminés nient les accusations sans vraiment les nier (non-denial denial), ce qui pue la combine tordue à plein nez et le pousse irrésistiblement, malgré les risques et les pressions, à continuer de publier.

 Une bonne partie de l’ambiance, et de l’angoisse de l’ambiance, viendra des femmes. C’est que Woodward et Bernstein se verront vite obligés d’interroger et de réinterroger, au risque fréquent de se faire claquer des portes au nez dans la pénombre, une flopé de secrétaires, adjointes de direction, comptables, épouses d’officiels, collègues journalistes et attachées exécutives de toutes sortes. Hésitations, zones grises, dignité flétrie, bonne foi prise au dépourvu, peur sourde, inquiétude grandissante face aux différentes facettes potentiellement illicites des activités tentaculaires et multimillionnaires du CREEP. La documentation sur ce film rapporte que Jane Alexander, l’actrice jouant une des comptables dudit CREEP, se retrouva avec une nomination aux Oscars pour un total de huit minutes devant la caméra. C’est aussi puissant que cela. Saluons admirativement cette batterie d’actrices de soutien remarquables dont le travail est crucial au ton et à l’atmosphère unique de tout l’exercice.

Une des comptables du CREEP (jouée par Jane Alexander) discutant discrètement, un soir, avec Woodward et Bernstein…

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C’était l’époque héroïque où il n’était pas possible, pas concevable, pas conceptualisable, de travailler pour un bandit biscornu et revêche si on travaillait pour le président de la république… On sent une force, une stabilité et une stature ancienne, antique, archaïque, quasi vermoulue, perdue en fait, des institutions politiques, bureaucratiques, électorales, juridiques, policières et journalistiques. Et on voit bien que les procédés peu orthodoxes de ces journalistes d’investigation (investigative reporters) en émergence ne sont qu’un vague et lointain indice avant-coureur du foutoir politico-médiatique de notre temps. Un film superbe, extraordinairement mené, dirigé de main de maître et dont il a été dit qu’il était le seul grand thriller ne perdant rien de son intensité malgré le fait qu’on en connaît parfaitement et les péripéties et la fin. Tibert-le-chat a su respectueusement apprécier, sans renier pour autant les vertus cardinales des intriques politico-policières, fictives, agitées et abracadabrantes, de son temps à lui.

All the president’s men, 1976, Alan Pakula, film américain avec Robert Retford, Dustin Hoffman, Jason Robards, Hal Holbrook, Jane Alexander, 138 minutes.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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