Le Carnet d'Ysengrimus

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Le LIMERICK des langues collatérales à Limerick, Irlande

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2020

Ireland with Limerick

C’est a propos de la présentation, il y a quinze ans, d’une communication intitulée: Le Chiaque c’est proche, mais c’est pas chez nous… représentations épilinguistiques et proximité interlectale au colloque international Langues proches/Near Languages, tenu à l’Université de Limerick (Irlande), les 16-18 juin 2005.

Vous connaissez ces petits bouts rimés récitatifs qu’on appelle limerick ? Ils furent crées, parait-il, par un collegium de poètes médiévaux qui avaient leurs pénates dans la ville du même nom. Allez, pour la bonne bouche, je vous en ose un en français :

Il y avait ce linguiste de Toronto
Qui venait de pondre un fumant topo.
Il se rue en Irlande,
Palabre et enguirlande…
Et tous pointent les narines pour humer son propos…

Le topo en question se résume comme suit. Le Chiaque (ou Chiak) est un vernaculaire parlé en Acadie qui, dit-on, développe des structures originales à partir d’une hybridation avancée du français et de l’anglais. Comme pour le Franlof, l’Italiese, le Spanglish ou même le Yiddish, les locuteurs témoigneront haut et fort de l’existence du Chiaque et ne commenceront à se rétracter que lorsque le dialectologue leur demandera de parler un peu Chiaque pour lui. Il semble qu’il soit impossible de mettre la main sur un corpus explicite en Chiaque. Ce phénomène semble tenir à des raisons procédant de la proximité linguistique. Comme le Yiddish est proche de l’Allemand, le Chiaque est si proche du Français qu’il semble difficile de le démarquer, pour l’exemplifier. Le problème pourrait cependant revêtir une dimension plus fantastique. En effet si on demande à n’importe quel francophone du monde de s’exprimer en Franglais, le canadien s’exclamera sans hésiter: La strappe de fan de mon truck est slaque, alors que l’hexagonal ira plutôt dans la direction de: Notre playmec n’est plus sponsorisé par la top-modèle L’Oréal because copyright. Le Franglais n’est pas une langue ou même un lecte. En serait-il autant du Chiaque acadien? Il faut voir…

L’Irlande du sud est un endroit magnifique. Contrée de vaches de boucherie, de chevaux de labour et d’usines d’assemblage électronique, le pays en dents de scies économiques du ci-devant tigre celtique a deux caractéristiques très touchantes. D’abord il est vert, vert vif et couvert de pâquerettes. Ensuite les lieux dits sont des noms de jeunes filles en fleur : Kerry, Tara, Shannon (cette dernière est une rivière magnifique aux rives verdoyantes). C’est, croyez-le ou non, que nos irlando-américains donnèrent jadis à leurs filles le nom de lambeaux de leur beau pays perdu. Tiens pour le coup, voici que cela m’inspire mon second limerick du jour:

C’était une ricaine tonique et balèze
Dont les ancêtres étaient de souche irlandaise,
Et personne ne s’étonne
Qu’elle se prénomme Shannon…
C’est que l’aïeul pleura la rivière de ses aises…

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SEPTANTE, HUITANTE et NONANTE au Colloque de Cambridge: pluie torrentielle et représentations épilinguistiques

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2014

Ben moé, je trouve quelqu’un qui parle mal eh… qui va avoir un méchant langage, premièrement en… en sacrant ou eh… des mots des fois qui… y vont parler mal. Y vont parler autant… ché pas, y… y… y a un méchant langage là, hein. (CORPUS DE L’ESTRIE-VI-157-125-26)

 cambridge-england

Cette fois-ci, bien c’est à propos de la présentation par votre humble serviteur, il y a une toute petite décennie, d’une communication intitulée: Avoir un méchant langage – Du comportement social dans les représentations épilinguistiques de la culture vernaculaire (le cas du Québec francophone) au colloque The French Language and Questions of Identity tenu à l’Université de Cambridge (Angleterre) les 6 et 7 juillet 2004.

Toujours structuralistes, les linguistes distinguent encore de façon tranchée le social du discursif, et le discursif du linguistique. Or, une telle étanchéité dans le découpage des phénomènes ne se manifeste guère —il s’en faut de beaucoup— dans la culture vernaculaire qui, sur ces questions, se révèle plus « héraclitéenne » que « métaphysicienne ». Avoir un méchant langage est autant un comportement interactif de nature sociale, que la manifestation du statut de dépositaire d’un corpus de formes linguistiques fustigées. J’ai travaillé à partir de fragments de discours épilinguistique tirés de deux grands corpus de langue orale québécois (Le Corpus Beauchemin-Martel-Théorêt et le Corpus de la Ville de Québec). Les textes oraux que j’ai analysé ont jailli à ce moment de l’entretien sociolinguistique où l’enquêteur cherche sciemment à créer des conditions d’insécurité linguistique chez l’informateur, en abordant directement des sujets épilinguistiques (posant des questions du type: Connaissez-vous quelqu’un qui parle bien? ou Trouvez-vous que vous parlez bien français?). Si, initialement, l’objectif de cette partie de l’enquête était strictement dialectologique (faire produire des formes plus soutenues parce qu’autosurveillées à cause du sujet abordé), ces matériaux se révèlent aujourd’hui exploitables pour l’étude de la verbalisation de l’insécurité linguistique, et des phénomènes d’identification entre comportements linguistiques et comportements sociaux qui y sont associés.

Tout s’est très bien déroulé, en ce jour inévitablement nuageux… orageux… Les débats sur les représentations épilinguistiques ont fusé de toutes parts et la passion était au rendez-vous au beau et moderne Collège Fitzwilliams de la vénérable Université de Cambridge. J’ai même cédé à la tentation de capter un ce ces débats pour vous. La communication d’un collègue suisse se termine. Elle portait sur les jugements et les manifestations d’insécurité linguistique portés par les helvètes francophones face à ce tonneau des Danaïde épilinguistique que sont les fameux nombres septante et nonante. Un québécois (moi) crache alors dans la soupe et Un Belge (un charmant sociolinguiste de l’Université de Louvain) ne se laisse visiblement pas faire. Attention: cherchez l’idéologie! Cherchez la science!

Un québécois: En toute impartialité, et je le dis d’autant plus sereinement que nous québécois sommes pognés comme les français sur cette question numérique, il faut admettre que le paradigme contenant septante et nonante est plus cohérent.

Ici les collègues belges, hommes et femmes, tressautent comme si je venais de leur montrer une grosse araignée bien velue et bien laide. Visiblement ils ont à la fois une peur bleue de se faire prendre en flagrant délit de chauvinisme vernaculaire et ils ont leurs réflexes normatifs rodés au quart de tour. le sociolinguiste louvaniste relève le gant.

Un Belge: Comment? Non! C’est un jugement de valeur que tu portes là. Sur quels critères bases-tu ton jugement de cohérence?

Un québécois: Eh bien, sur deux critères bien reçus en diachronie des systèmes et qui n’ont rien d’idéologiques: l’analogie et l’anomalie.

Un Belge: Enfin pour se prononcer de façon certaine sur cette question de cohérence du paradigme, il faudrait disposer de connaissances historiques étendues, dont une bonne partie est débatable.

Un québécois: Aucunement. Il s’agit en fait simplement de regarder l’affaire en pure et simple synchronie. Ce sont des désignations de nombres. Le référent le plus stable historiquement et le moins ambivalent qu’on puisse imaginer. Alors, paradigme des dizaines: trente, quarante, cinquante, soixante, septante, huitante (ou octante je n’en sais rien), nonante. C’est quand même bien plus cohérent que la formule française.

Un autre larron, de nationalité imprécise: Moi, je ne sais pas… cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt-dix, ça me semble parfaitement cohérent, quand on est habitué.

Un québécois: Tu fondes ton argument sur le simple usage. Mais l’histoire des langues nous prouve qu’en matière linguistique, l’usage nous accoutume en toute tranquillité inconsciente aux pires aberrations de système. Une anomalie familière n’en devient pas une analogie pour autant… Il est patent que dans l’option française, il y a eu collision de paradigmes. Le Haut Moyen-Age avait une vieille numération par vingt: vingt, deux-vingt, trois-vingt, quatre-vingt, cinq-vingt. Il est clair que le quatre-vingt actuel est un héritage de ce vieux paradigme. Quand à soixante-dix, on ne pourrait le réclamer comme suite logique de soixante-neuf que si le système avait fourni trente-dix, quarante-dix, et cinquante-dix, ce qui aurait été impossible sans que la désignation de la dizaine suivante ne soit menacée de disparition. Quant à quatre-vingt-dix, c’est un hybride délirant résultant de la collision des deux paradigmes divergents initiaux. C’est le monstre suprême. Je peux vous assurer que mes étudiantes francisantes anglophones, depuis leur monde sécurisant et stable du twenty, thirty, forty, fifty, sixty, seventy, eighty, ninety, auraient bien plus de facilité à apprendre le système de numération suisse ou belge. Ce n’est pas un jugement de valeur ça. C’est un fait d’apprentissage linguistique vérifiable ou falsifiable.

Un Belge: Mais enfin, nous, les Belges, n’avont pas un système cohérent non plus, puisque nous avons gardé quatre-vingt.

Un québécois: Oh, oh, oh, attention, là. Je vois de plus en plus qu’il y a une charge d’affect pour toi dans toute cette affaire. Tu crains de passer pour un Belge chauvin en admettant que ton paradigme des dizaines est plus cohérent que celui des Cocorico. C’est ça?

Un Belge: Bien, un peu, oui. Il faut se méfier des évidences issues de nos représentations dans ce genre de débat.

Un québécois: Bien, bien. Faisons ça. Méfions nous de tout ce dont il faut se méfier. Prenons donc un exemple moins ritualisé et moins chargé et qu’on puisse regarder avec le détachement du linguiste, toutes zones de la francophonie confondues. Le paradigme du présent de l’indicatif en français vernaculaire. On dit: je mange, tu manges, il mange, nous mangeons, vous mangez, ils mangent. Il est clair que les suffixes verbaux disparaissent et sont remplacés par un rien en finale de forme et que nous mangeons, vous mangez sont en position d’anomalie archaïsante. D’accord?

Un Belge: D’accord.

Un québécois: Maintenant quand, suite à la pression analogique agissant sur le paradigme, nous mangeons est remplacé par on mange, force est d’affirmer que le susdit paradigme de cette variété de vernaculaire vient de gagner d’un cran en cohérence, malgré le maintient anomalique de l’ultime forme vous mangez. La situation est comme ça et on peut en parler comme ça sans que la moindre accusation de chauvinisme épilinguistique puisse être évoquée, puisque ces tendances du paradigme verbal ne sont pas associées à une nationalité spécifique de la francophonie…

Un Belge: Et je suppose que tu considères huitante comme la réfection analogique saine et heureuse qui finalise la cohérence du paradigme des dizaines.

Un québécois: Huitante est une réfection tout à fait heureuse, construite par analogie vernaculaire sur septante, tout comme l’improbable octante opère par analogie savante sur nonante. Les deux se valent, je n’ai pas de complexe là-dessus, n’en possédant aucune des deux. Non, je te le dis l’oeil serein et sans rougir, le seul malheur avec le groupe septante, huitante, nonante est qu’il ne soit pas adopté par la totalité de la francophonie. Une fois de plus, la parisianité normative et aveugle a ratatiné le simple bon sens, alors que ce dispositif stable et simple, confiné au français régional, est très facile à apprendre, comme le prouvent à chaque instant les Québécois et les Français qui s’adaptent sans problème, sur ces questions de pain et de beurre numérique, quand ils s’installent chez les Suisses ou chez vous.

Un Belge: Bon… Je suis obligé d’admettre que la numération à la française me complique suprêmement l’existence. Ainsi, au téléphone, quand le mec me dit soixante-dix-sept, je suis emmerdé car dès qu’il a dit soixante moi j’ai écrit 6 dans l’espace des dizaines. Aussitôt qu’il en arrive à dix-sept, je suis obligé de biffer mon 6 et de le remplacer par un 7. C’est une nuisance constante.

Un québécois: Tu vois bien! Nous, on est plus dociles. On attend la fin complète de la profération avant d’oser écrire le nombre. On ne s’en rend même pas compte, en plus. Vous, votre système vous permet de découpler plus nettement les dizaines des unités. Dis donc! Ça devient une affaire vachement cognitive, tout à coup.

Un Belge: Je suis certain qu’on n’y perd que quelques nanosecondes, mais c’est quand même agaçant.

Un québécois: Les implications sont peut-être plus profondes qu’il n’y parait. C’est tout le rapport à la numération arithmétique qui est finalement en cause là-dedans. Je crois d’ailleurs savoir que les gamins francophones ont bien de la misère avec le système de numération français. J’en ai eu personnellement…

Un Belge: Ça, je n’ai pas de difficulté à le croire…

Comme vous voyez, ça tombait comme à gravelotte. La flotte aussi, du reste. La pluie anglaise, ce n’est pas une légende. C’est une réalité aussi nette et directe que peuvent être ondoyants les flux polymorphes de nos représentations épilinguistiques. Et, me promenant plus tard en barge sur la rivière Cam et passant doucement sous le vieux pont sur ladite rivière Cam qui donna son nom à la ville (Cam – Bridge), j’en suis venu à me dire que l’effarante flotte céleste anglaise, objet crûment empirique, craint pour ce qu’il est sans plus, avait septante-sept fois à voir avec les problèmes spongieux et chuintants dans lesquels nous avons barboté comme des bons lors du fougueux Colloque de Cambridge.

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