Le Carnet d'Ysengrimus

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THE COLOR OF MONEY, cet imperceptible chassé-croisé entre deux âges

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2016

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Dora Maar, la mère de mes fils, est une inconditionnelle, profonde et ardente, de Paul Newman (1925-2008). Huit ans après la disparition de celui-ci, jour triste, on décide donc de revoir ensemble, commémorativement, le seul film de Newman lui ayant valu un Oscar d’acteur: The Color of Money de Scorsese, long-métrage lui-même âgé de trente ans pile-poil cette année. Reinardus-le-goupil participant ce samedi soir là à un rave en ville, ce sera mon fils aîné Tibert-le-chat, sa mère Dora Maar et moi qui procéderont à ce pèlerinage des cœurs.

Nous suivons Carmen (Mary Elizabeth Mastrantonio, qui fournit un superbe travail d’actrice de soutien) et observons ce qu’elle observe. Carmen tire le diable par la queue et porte au cou le pendentif qu’elle a volé dans la maison qu’elle tenta jadis de cambrioler avec son ancien ami de cœur. Son nouvel ami de cœur, qui s’étonne candidement qu’elle porte un pendentif identique à celui de sa mère, a fait sa connaissance à la gendarmerie ou il est allé porter plainte… pour le cambriolage de la maison de sa mère (le pendentif que Carmen porte EST celui de la mère de ce gogo naïf!). Ce nouvel ami de cœur de Carmen, cet homme-enfant sémillant et impulsif, c’est Vincent Lauria (Tom Cruise, vif et tonique, au zénith de son ardeur juvénile). Dans le couple, c’est Carmen qui a l’intelligence et c’est Vincent… qui joue au billard. Con comme une queue de billard lui-même, Vincent entre dans un tripot et lance invariablement un tonitruant défi au meilleur joueur. Il le bat alors à plate couture trois ou quatre fois, se donne en spectacle ostensiblement en faisant des mouvements de sabre, de carabine et de nunchaku avec sa queue de billard après chacun de ses coups fumants, rameute tout le tripot et en centre l’attention sur sa petite personne. Il gagne ainsi quelques dizaines de dollars puis… plus rien, car tous les autres joueurs sont terrorisés par ce petit matamore invincible et ne veulent plus jouer contre lui, même s’il les supplie et leur promet de mirobolants handicaps. Vincent est un surdoué du billard à neuf billes (où il faut entrer les billes dans leur ordre numérique, de la 1 à la 9 donc) mais c’est un petit coq frétillant qui monte sur ses ergots s’il perd. Et surtout, il ne comprend pas le premier mot du hustling au billard et cela fait que, malgré son immense talent sur le tapis vert, il ne voit jamais la couleur de l’argent…

Ce soir là, le personnage vieillissant du chef-d’œuvre cinématographique de 1961 The Hustler, Fast Eddy Felson (un Paul Newman moustachu, mûr et immense) est à tenter de vendre des liqueurs à une tenancière de tripot (il est maintenant représentant en boissons alcoolisées et ne joue plus au billard) quand il aperçoit Vincent Lauria faire son cirque inutile sous le regard calme et dépité de Carmen. Cette dernière va alors découvrir en Felson, le hustler c’est-à-dire, comme l’indique le titre de la version française de ce vieux film culte de 1961: l’arnaqueur. Finasseur et méthodique, l’arnaqueur au billard procède comme suit dans un tripot donné. Il évite les meilleurs joueurs, joue contre des joueurs intermédiaires et triche pour perdre. Il agit discrètement, sans faire de vagues, joue la vulnérabilité, dissimule jalousement son omnipotence, met en scène des limitations et des faiblesses factices, ne se met à gagner que quand il a convaincu de jouer contre lui un pigeon suffisamment argenté et accro du tapis vert pour qu’il puisse le plumer en douce en le faisant miser à quitte ou double l’espoir de se refaire contre un joueur qui parait moins solide qu’il n’est en réalité. Les victoires de l’arnaqueur doivent être inexorables mais rampantes et feutrées. Elles doivent apparaître par phases graduelles, comme les effets d’un hasard cosmique incontrôlable. C’est ainsi que le pigeon se prend au jeu, double la mise, double la mise encore, comme il le ferait à la table de Black Jack, de roulette ou devant une machine à sous.  Il se fait vider en douce, et sans trompettes.

Vive, rouée, et hautement intéressée par le gain, Carmen comprend en un éclair l’astuce de l’arnaqueur. Vincent non. Obtus, primaire, bestial (I’m an animal, criera-t-il à Fast Eddy lors de l’une de leurs explications-disputes), il se laisse emporter par l’ardeur immédiate et concrète du jeu. Il se sent humilié de perdre, même quand c’est arrangé, et n’arrive tout simplement pas à conceptualiser la notion d’une défaite temporaire menant à un gain plus substantiel plus tard. Malgré leur peu d’affinité émotionnelle (Fast Eddy Felson aime une autre femme et est fidèle en amour, en toute simplicité), Carmen et le vieil arnaqueur deviendront implacablement des alliés objectifs pour tenter d’inculquer à Vincent les subtilités du hustling. L’affaire est d’autant plus importante qu’une grande compétition de billard à neuf billes se prépare sur Atlantic City et qu’il est important que Vincent s’y présente comme un inconnu (secrètement omnipotent), sans attrait pour les parieurs. En effet, ses gains promettent d’être plus rondelets si les mises le désavantagent, selon la vieille arithmétique probabiliste voulant que les mises sûres gagnante rapportent des gains plus modestes que les mises risquées gagnantes. Carmen louvoie prudemment entre deux hommes. L’homme qu’elle aime, beau comme un cador mais sot et sans méthode et l’homme qu’elle admire la tête bien froide, un aigrefin d’un autre âge mais subtil et intelligent. Fast Eddy Felson cherchera à faire de Carmen à la fois son estafette et son appât auprès de Vincent, faisant valoir que si ledit Vincent ne gagne pas un peu en fini subtil, Carmen risque de finir par le saquer pour cause d’indigence intellectuelle et matérielle. Carmen pour sa part  ira jusqu’à menacer Vincent de faire la grève du sexe pour qu’il se décide à entrer dans la logique byzantine mais lucrative de l’arnaqueur.

Et, pour compliquer un peu plus l’accès à la couleur de l’argent, les beaux plans raisonnés de Fast Eddy Felson vont se trouver complètement brouillés par un imprévu de taille. De voir Vincent Lauria se vautrer sans calcul ni malice dans le jeu et la victoire, Fast Eddy va sentir de plus en plus la passion du billard se remettre à bouillir en lui. Le claquement des billes au début d’une partie va se mettre à avoir un effet euphorisant aussi inattendu qu’irrésistible. Chassé-croisé. Plus il cherchera à inculquer le second degré de l’arnaqueur en Vincent, plus il sentira la force ancienne du premier degré du joueur vif et ardent renaître en lui. Un soir, Carmen remarque que le vieil arnaqueur contemple fixement le jeune freluquet bousiller une autre arnaque et gagner contre le grée de tous. Carmen sent alors le changement qui s’opère en Fast Eddy et lui demande, agacée. Tu fais quoi exactement là. Tu médites? Sous le regard froid et lucide de Carmen, une inversion dialectique entre le roquet et son dresseur couve. Elle culminera à Atlantic City dans les circonstances les plus inattendues… C’est que, très centré sur le personnage incarné par Newman en fin de compte, The color of Money perpétue le thème de la confrontation entre le calcul et la passion, entre le renoncement à un assouvissement immédiat versus le retour aux premiers amours de la roue de la vie. Carmen servant de moyeu et de témoin lucide, brillant, stoïque, le ballet se joue entre l’homme mûr et le jeunot, entre le seigneur et le foutriquet qui dorment au fond de chacun de nous. La couleur de l’argent, c’est le vert. Et green c’est la couleur du petit étourneau inexpérimenté (autant que celle de la surface des tapis de billard)… On pourrait encore dire que Fast Eddy Felson est fondamentalement encore «vert» mais ça, c’est une interprétation valide certes, mais aussi franco-française… Le fond de l’affaire est que ce Paul Newman, qui pourtant nous a quitté pour toujours, démontre ici, sous la houlette sûre et fine de Martin Scorcese, que la jeunesse et la passion, elles, ne nous quittent jamais et nous retrouvent en fait au moment du retour d’âge.

Quand je pense que maintenant Paul Newman est parti. Il n’est plus mais son superbe souvenir sur pellicule reste avec nous. Il est avec nous. Il est avec Dora Maar. Il est avec Tibert-le-chat. Il est avec nous tous. Sa prestation, son œuvre, nous hantent. Et, en pensant à lui, on crochit l’index, on se le frotte sur le rebord du nez, l’oeil rieur. Une extraordinaire clarinette se met alors à jouer THE ENTERTAINER  de Scott Joplin en solo dans notre coeur… Salut Henry Gondorff. Salut Cold Hand Luke. Salut Fast Eddy Felson. Salut Paul Newman.

The Color of Money, 1986, Martin Scorsese, film américain avec Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio, Helen Shaver, John Turtoro, 119 minutes.

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Il y a quarante ans: THE STING (L’ARNAQUE)

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2013

Henry Gondorff (Paul Newman) et Johnny Hooker (Robert Redford) dans THE STING

Henry Gondorff (Paul Newman) et Johnny Hooker (Robert Redford) dans THE STING

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J’ai vu cette splendeur à quinze ans, l’année de sa sortie nord-américaine. Je suis encore sous le charme quarante ans plus tard. Ce que les Américains appellent communément un con artist c’est quelqu’un qui vous jouera un confidence trick, c’est-à-dire un type particulier d’«arnaque amicale», du genre de celles évoquées dans l’archi-fameux film américain The Sting (traduit en francais: L’Arnaque). Le principe de fonctionnement de ces arnaques est variable à l’infini dans ses applications mais il repose sur un fondement qui, lui, est stable. Il s’agit de faire croire à une victime dont vous devenez faussement l’allié que le gain que vous vous préparez à faire à ses dépends sera «en fait» réalisé par elle à vos dépends ou aux dépends d’une fausse victime qui est secrètement votre véritable allié. C’est l’arnaque aux alouettes. The Sting est le film de la confiance acquise en un éclair puis trahie aussi vite. C’est aussi un spectacle-surprise, un déroulement à revirements, une machinerie d’illusions, un incroyable contre-jour du récit. La force motrice du scénario repose en effet sur ces arnaques en miroir et leurs sidérantes découvertes en cascades. Il est conséquemment difficile de synthétiser la trame de ce charmant chef-d’œuvre du siècle dernier sans risquer de l’éventer. Oh, oh, pas de ça entre nous. On me pardonnera donc un ton volontairement allusif et un propos sciemment périphérique visant exclusivement à préserver une partie importante du plaisir de l’auditoire: celle qui repose sur les incroyables rebondissements et imprévus de cette petite merveille.

Chicago, 1936, Luther Coleman (Robert Earl Jones) et Johnny Hooker (Robert Redford) sont des petits arnaqueurs des rues, des tire-laines à la petite semaine. Luther est un noir, génie de l’arnaque, mais, dans l’Amérique ségréguée des années 1930, il n’a jamais pu monter et accéder aux échelons supérieurs de la grande escroquerie luxueuse. Johnny Hooker est une sorte de paria social, flambeur impénitent et, lui aussi, un surdoué de l’arnaque de charme. Un jour, leur vie va basculer. Ils font les poches d’un des convoyeurs d’argent d’une maison de jeu voisine, sans se douter qu’ils viennent subitement de mettre les deux pieds sur les plates-bandes du grand crime organisé. La somme crochetée est mirobolante et Luther comprend soudain qu’il y a danger. Il annonce alors à son jeune comparse et ami qu’il se retire de l’escroquerie à la pige et lui recommande de poursuivre son apprentissage auprès d’un certain Henri Gondorff (Paul Newman). Très loin de là, dans une luxueuse salle de jeu du beau monde new-yorkais, on annonce sur un ton feutré à Doyle Lonnegan (Robert Shaw) que deux petits tire-laines des rues chicagoanes ont escamoté dix mille dollars à un des convoyeurs d’une de ses nombreuses salles de jeu. Les grands chefs pégreux ne peuvent pas tolérer ce genre de frelons bourdonnant autour de leurs opérations. Cela risquerait de les faire paraître faibles et démunis face à des concurrents de leur calibre qui n’attendent qu’un moment de faiblesse, justement, pour les surclasser. On décide que les petits arnaqueurs seront éliminés. Johnny Hooker échappe à ses assaillants en prenant ses jambes à son cou (littéralement: Robert Redford court beaucoup dans ce film). Luther Coleman a moins de chance. On le retrouve défenestré.

Le souhait de venger son ami Luther motive Johnny Hooker à finalement prendre contact avec Henri Gondorff. Ce dernier, suite à une grande arnaque financière ayant un peu foiré et l’ayant laissé avec le F.B.I. à ses trousses, vit reclus, en semi-retraité, sous l’aile de sa conjointe Billie (Eileen Brennan), une discrète tenancière de maison close. La rencontre entre Hooker et Gondorff est aussi mémorable que peu glorieuse. Gondorff apparaît comme un cheval de retour amoindri et ramolli par la soulographie, qui se fait mener par le bout du nez par sa patronnesse et qui ne sait plus trop sur quel pied danser. La scène de la rencontre, très ironique et dévastatrice aux vues de la culture intime masculine, apparaît nettement comme un exercice de dévirilisation du personnage joué par Newman. C’est une illusion de plus, naturellement. On découvrira graduellement en fait que c’est lui qui mène son ménage et que le prince n’a rien perdu de sa splendeur. Cela m’amène à dire un mot des personnages féminins de ce petit exercice. Billie, c’est la mégère vite assagie de monsieur Gondorff. Crystal, c’est, selon le titre du thème musical associé à sa personne, la Hooker’s hooker (la pute à Hooker). Elle n’a pas grand-chose à dire et ne le dit pas très gentiment. Reste Loretta, trop esquissée aussi, mais d’une autre manière. Mais oh, pas un mot de plus sur Loretta. Ce serait vendre une autre mèche. The Sting, c’est triste mais c’est comme ça, se fonde sur la misogynie principielle et tranquille des histoires de mauvais garçons pour garçons. Les seuls personnages féminins ayant un minimum de densité, ce sont les remarquables figures maternelles et sororales afro-américaines de l’entourage de Luther Coleman. Ces actrices de soutien, particulièrement convaincantes, n’ont pas beaucoup de glace pour patiner mais ce sont encore elles qui nous soutirent les émotions les plus tangibles.

Tableau suivant (je me dois d’opérer par tableaux – on ne donne pas, non pas, oh non pas, le scénario de The Sting). Voici Henry Gondorff et Doyle Lonnegan jouant au poker dans le rapide New-York Chicago et trichant comme des éperdus. Inutile de dire que la force des acteurs principaux et des acteurs de soutien qui forment cette compagnie crispée de joueurs pleins aux as ne peut qu’en ressortir amplifiée. Il est clair que ce metteur en scène sait filmer les hommes et aime le faire. Laissons-les jouer en se toisant hargneusement et attardons nous à un autre rôle de soutien irrésistible: Kid Twist (campé, à crever l’écran, par Harold Gould). Twist, renard argenté élégant et matois, est un des artistes arnaqueurs charmeurs de la bande à Gondorff. Le port altier, pur et distingué de l’escroc grande classe. C’est Twist qui hérite de deux de mes répliques favorites du film. Recrutant dans un tripot de vieux amis, au moment de la mise en place de la grande arnaque, il se fait rappeler, par le patron de l’établissement, que la police fédérale est aux trousses de Gondorff et que si le coup foire (If this fails…), il ne pourrait pas être protégé des autorités par ses anciens comparses. Twist a alors ce mot, suave: If this fails, the Feds will be the least of our problems («Si le coup foire, la police fédérale sera le cadet de nos soucis»). Plus tard, Hooker est forcé de prier Twist d’improviser et de dévier du plan d’arnaque initiale. Twist répond, stoïque: We’ll have to play it on the fly («Il va falloir la jouer sous la jambe»). Cela ne rend pas, comme cela, mais il faut voir les acteurs à l’action au moment de l’émission de ces lignes de dentelle fine. C’est du sublime. Aux chapitres des lignes savoureuses, ma troisième favorite est dite à Twist par le charmant petit proprio afro-américain qui leur loue le matériel qu’ils utiliseront pour leur grande arnaque. Twist demande au proprio s’il tient à être payé au pourcentage des gains sur arnaque ou à taux fixe. La mâchoire un peu crispée, le proprio demande à Twist Who’s the mark? («Qui sera la victime» ou «la cible»). Twist répond: Doyle Lonnegan et l’autre d’enchaîner, imperturbable: Flat rate («taux fixe»). Inutile de dire que la copie DVD avec les sous-titre pour les malentendants est une recommandation expresse pour goûter les irrésistibles subtilités de ce délice.

Fin, élégant, charmant, surprenant, dosant parfaitement densité et légèreté, The Sting n’a pas pris une ride et poursuit, en la bonifiant, toute cette traditions américaine de films de mauvais garçons. Insistons pour dire qu’en plus si vous aimez les beaux hommes classes bien filmés, la recommandation s’en trouve alors maximalement amplifiée. La trame sonore, basée sur l’extraordinaire musique de ragtime du compositeur afro-américain Scott Joplin (1867-1917) est irrésistible aussi. Mais il y a un conseil impératif: il ne faut pas regarder ce film distraitement ou d’un œil somnolent. Ce serait le foutre en l’air et ce serait vraiment dommage. C’est presque un test d’intelligence, ce truc. Chaque détail compte, comme dans le plus complexe des polars et en rater des segments c’est tout simplement saborder le plaisir. C’est que l’irascible caïd irlando-américain Doyle Lonnegan n’est pas le seul à être confronté à la machine à illusions de l’arnaque. L’auditoire du film l’est aussi, graduellement, inexorablement, de plus en plus emberlificoté et invité à se laisser embringuer en cette étonnante opportunité de perdre le sens des réalités et de se faire truquer comme aux tout premiers jours des salles obscures. De tous les points de vue imaginables: du grand cinéma…

The Sting, 1973, George Roy Hill, film américain avec Paul Newman, Robert Redford, Robert Shaw, Eileen Brennan, Harold Gould, Robert Earl Jones, 129 minutes.

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L’héritage social (sinon socialiste) que nous lègue l’acteur Paul Newman

Posted by Ysengrimus sur 30 septembre 2008

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…un schéma se prête à la signification beaucoup plus qu’un dessin, une imitation plus qu’un original, une caricature plus qu’un portrait.

(Roland Barthes, Mythologies, p. 182)

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Bon, attention, suivez mon regard. On traite constamment ce bon vieux «socialisme» selon un modus operandi fort représentatif de la vision qu’a notre siècle des questions sociétales. On se représente le socialisme comme un programme politique, sinon politicien, un engagement matois pris par une poignée de rocamboles qui arrivent à convaincre les masses de les suivre et qui les largue tout net après s’être laissés corrompre par les élites. On reste vraiment bien englués dans cette analyse, très proche en fait du vieux socialisme utopique, doctrinaire et volontariste, avec ses phalanstères et autres cabétades à la continuité raboteuse et déprimante.

Ce qui est mis de l’avant ici, c’est que le socialisme est une TENDANCE, une propension inéluctable du capitalisme à passer à son contraire: de la propriété privée à la propriété publique, de la soumission prolétarienne au pouvoir prolétarien. Cette tendance socialisante est dans le ventre même du mouvement social. Un patron unique, cela se conçoit, quand on parle d’un atelier de joaillerie embauchant six travailleurs. Quand il s’agit d’une usine de trois mille employés, on envisage plus facilement un groupe de gestionnaires. Si on a affaire à un conglomérat mobilisant quatre millions de personnes dans soixante secteurs distincts, il devient envisageable de prendre conscience d’un passage vers une direction et une propriété à la fois de plus en plus collectives et impliquant de plus en plus étroitement ceux qui font effectivement le travail productif, et pas seulement ceux qui possèdent les immeubles, l’outillage, ou le fond de terre où sont plantés les ateliers. Étalez cette tendance sur trois siècles, et vous marchez droit au socialisme! On se doutera bien que des instances sociales cherchent de toutes leurs forces non négligeables à freiner cette tendance, et le font effectivement. Sauf que le principe de fond demeure. Quand la totalité des forces productives sont mises au service des producteurs plutôt que des accapareurs, on a le socialisme. Il faut noter aussi que le socialisme SE DOSE, en ce sens qu’un régime peut être plus ou moins socialiste fonction de la répartition sociale des revenus de la production. D’où la possibilité d’un socialisme radical bourgeois assez compatible avec le capitalisme, mais malheureusement, établissant avec ce dernier à peu près le rapport du croupion avec la poule… Personne n’a vraiment la charge de mettre des ordres sociaux en place. Ils se mettent en place malgré nous et malgré ceux qui clament les avoir mis en place. L’Histoire est une force objective. Rien ne s’y dégrade, mais rien n’y est stable non plus.

Et la tendance, donc, de se déployer… Regardons l’affaire dont je vous cause aujourd’hui tout prosaïquement. Paul Newman (1925-2008) n’est pas un philanthrope auto-promotionnel à la Bill Gates. Le susdit Bill Gates se sert de la part congrue d’avoirs financiers pharaoniques extorqués dans un secteur industriel hautement porteur pour perpétuer son image de marque et faire mousser son égo enflé. Gates prétend éradiquer la rougeole en Afrique tandis que l’entreprise qu’il a implantée dans la culture mondiale est une «maladie» passablement plus grave. C’est un parasite dictatorial qui étrangle tout un secteur industriel et en entrave le progrès. Gates est un Tartuffe milliardaire qui se dédouane cyniquement et restons-en là à son sujet.

Newman, pour sa part, a associé son nom à une entreprise ordinaire qui vent des vinaigrettes, du maïs soufflé, des jus de fruits et autres produits alimentaires sans originalité dans le genre. Malgré le tournant organique qu’elle adopte parce que c’est dans l’air du temps, il ne s’agit pas d’une entreprise spécialement spectaculaire et aucune conjoncture historique particulière ne la favorise. Newman’s Own (c’est le nom peu connu de cette entreprise) opère dans les conditions ordinaires de concurrence d’un secteur traditionnel. Elle gère un bilan, paie ses employés, tient le cap. Elle n’a pas spécialement détruit la concurrence dans le secteur alimentaire (il s’en faut de beaucoup!) ni fui le fisc. Elle dit ses lignes et fait son boulot, comme n’importe quelle autre affaire industrielle et commerciale ordinaire. Et pourtant, en plus des obligations de chiffre d’affaire qui s’imposent pour qu’elle perpétue son roulement sans heurt, l’entreprise dont Paul Newman fut le héraut et l’estafette dégage dix millions de dollars par année depuis vingt-cinq ans, qui vont directement à des œuvres. Un quart de milliards en un quart de siècle libéré des accapareurs, actionnaires, PDGs et autres parasites et reversé directement au bénéfice de la société civile.

La démonstration Newman c’est donc cela. Une entreprise ordinaire peut fonctionner de façon durable et assumer pleinement ses responsabilités sociales en re-versant des dividendes substantiels au bénéfice de la vie collective et ce, sans la moindre anicroche. Contrairement à ce que laisse pesamment entendre l’intox médiatique, ce n’est pas de la philanthropie au sens réactionnaire du terme, ça. Il faut voir ce qui se passe effectivement et cesser une bonne fois de tout récupérer au service de la sujétion primaire et sans nuance. Ici, les dividendes allant aux œuvres émanent de la production même. La fortune «personnelle» de Newman et de ses ayant droits n’est pas engagée dans l’affaire. Tout ce que Newman faisait —et continue de faire post-mortem— dans la dynamique, quiconque ayant fait ses courses dans un supermarché nord-américain vous le dira sans hésiter et avec un petit sourire ami. Il rend simplement (et fort efficacement) les produits reconnaissables en ayant sa binette dessinée chafouinement sur les bouteilles de vinaigrette (et autres emballages…). Chaque produit nous montre Newman dans un déguisement différent. Il tient sa place et continue de jouer son rôle de saltimbanque. Il tient sa place, comme tout le reste de cette délicate structure entrepreneuriale. Mais c’est un saltimbanque éclairé.

Les gens qui ont réalisé ce petit exploit pratique et théorique dans les conditions contraires et hostiles que l’on connaît et/ou que l’on devine ont fait bien plus qu’inventer ce nouveau brimborion commercial pour gogo bien intentionné mais à la conscience trouble qu’est le soi-disant «capitalisme éthique». Ils ont œuvré, en toute simplicité, à une démonstration bien plus profonde. L’union «sacrée» entre commerce, industrie, et appropriation privée n’est pas une fatalité universelle et encore moins une contrainte inévitable du fonctionnement efficace qui reposerait sur quelque appât «atavique» pour le gain égoïste que dicterait incontournablement la «nature humaine». L’entreprise aux profits maintenus privés, c’est une particularité conjoncturelle, transitoire, explicable historiquement, ayant eu un début, un développement et une fin. La fin de la propriété privée des moyens de production (qui fait que des «philanthropes» ineptes dans le genre de Gates se retrouvent avec cinquante milliards de menue monnaie dans leurs poches et décident parcimonieusement de ce que seront leurs responsabilités sociales comme on assure l’intendance d’une campagne de promotion de soi) ne sera en rien la fin du commerce, de l’industrie, voire de la finance. Les profits du commerce et de l’industrie peuvent aller glissendi au service direct de la société civile sans que le fonctionnement de ces secteurs ne s’en trouvent le moindrement compromis. CQFD…

Quoi qu’il advienne de cette entreprise et de cet exercice dans le futur trouble qui est devant nous, il reste que, lors du passage au socialisme, on se souviendra indubitablement de la leçon simple et imparable de Newman’s Own

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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