Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Posts Tagged ‘Paris’

PARIS SOUS LES VAGUES (Tancrède Bouglé)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2019

Paris-Bougle

Paris, Union Européenne, an de grâce 2106 (datation approximative). La devise de la Ville-Lumière est bien toujours Fluctuat nec Mergitur et son symbole iconique est bien toujours le petit bateau. Sauf que le bateau en question, par les temps troubles qui courent, c’est en fait la galère. Pour des raisons à la fois climatiques et historiques, les Pays-Bas ont été submergés sous l’Atlantique. Une portion significative de la Hollande, de la Flandre, de la Wallonie, du Bénélux, de tout ce qu’on voudra, dans ce coin là de l’Europe, dort désormais sous une mer battante. Dans la mouvance de cette tragédie irréversible, un flux massif de réfugiés s’est replié sur Paris, avec le débordement de troubles sociaux et de tensions humaines que cela implique. Les dirigeants sont aux abois. Paris vit dans le souvenir cuisant et inquiétant d’une période de son histoire récente qu’on nomme les Grandes Paniques. Un espace urbain socialement dissident et sociologiquement marginal, la Zone, se développe, avec sa culture spécifique, ses luttes, ses espoirs, sa logique propre. Les armes à la main et la trouille au ventre, les hommes et les femmes qui y galèrent luttent autant pour assurer leur survie que pour fonder leur compréhension du monde. C’est la pauvreté la plus noire. Toutes sortes de prophètes de toc cherchent à embringuer les paumés et l’un d’eux, c’est Lui, Celui que l’on ne désigne que par des pronoms avec lettres majuscules. Lui, Il diffuse une pensée particulièrement insidieuse, pernicieuse et efficace. C’est que Lui, Ses prophéties reposent sur un savoir occulte et torve mais sûr, fondé. C’est que Lui seul comprend profondément les forces en présence, et sait mobiliser à Son avantage, la mystérieuse culture troglodyte qui, des entrailles les plus profondes de Paris, gère la vie de la ville (au sens littéral, organique, comme épidermique). C’est que quelque chose d’innommable au fin fond vibre de cette autonomie mystérieuse, mal connue, profonde et tutélaire qui a fait de la plus belle ville du monde le plus séculaire des monstres.

Notule de l’auteur:

Pourquoi est-ce toujours New-York ou Los Angeles, parfois Londres, qui est malmené et détruit? Pourquoi pas la France? Pourquoi pas Paris? Ne sommes-nous pas assez bien pour être attaqués? C’est de là qu’est parti Paris sous les Vagues. Rendons à Paris sa vie! La ville doit vibrer, s’écrouler, se rebatir pour vivre à nouveau.

L’autre pilier de Paris sous les Vagues est cette question: que se passerait-il si le Benelux était englouti sous les eaux, où iraient les réfugiés? Que feraient-ils? Comment les accueillerait-on? Le monde continue à avancer autour de Paris, on inaugure l’ascenseur orbital, les colons arrivent sur Mars et pourtant le ghetto reste bloqué.

Une jeunesse shootée à la poudre et à la kalash, montée aux beats infernaux de caves obscures. Ils devront bientôt décider. Attendent-ils le changement ou grimperont-ils aux barricades pour forcer le destin et révéler les secrets de Paris? C’est ça Paris sous les Vagues!

Tancrède Bouglé

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Tancrède Bouglé (2014), Paris sous les vagues, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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CHAMBERTIN ET CUPIDON (Nicolas Hibon)

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2018

Chambertin et Cupidon

C’est Paris. Le Paris-Paname, le Paris-Pantruche. Le Paris des zincs, des ballons de gros rouge qui tache et des vieux copains. On entre dans le petit monde apparemment sans histoire d’un fort modeste resto de quartier, Les Trois Soldats. Son tenancier sans âge, le terriblement bien nommé Louis, est un homme modeste, assidu au travail, engageant mais peu extravagant. C’est surtout un cuistot hors pair. Oh, pas un de ces maîtres-queux flamboyants, obséquieux, immaculés, ostensibles. Non, non, non, Louis, c’est juste un de ces coqs de gargote de quartier, sans cordon bleu aucun, sans le moindre articulet au Guide du Bourlingueur, mais discrètement et monstrueusement surdoué du culinaire et dont la magie, la magie sublime, se décode dans les tonalités de bruitage que produisent, en toute spontanéité ingénue, ses chaudrons au fond de sa cuisine, dans le fumet divin qui embaume graduellement son petit établissement un peu avant les heures des repas, et surtout dans le luisant des gamelles et plats qui reviennent si vides, si propres qu’on croirait ne pas devoir les laver. Le restaurant de quartier de Louis ne procède pas d’un concept authentique ou (encore moins) tendance. Il est cette authenticité écrue, ancienne, simple, inimitable, des petits restaurants d’habitués dont les derniers vrais quartiers de Paris gardent encore le plantureux et intime secret.

Secret, vous me dites. Secret, il faut dire. Car Louis en est un, de tiroir à secrets. Oh, je ne vais pas tous vous les révéler ici, les secrets de Louis, si denses, si vieux, si ataviques, si ensorcelés, si cuisants. Ne laissons, pour le moment, couler que les plus dicibles d’entre eux. D’abord, pour utiliser l’euphémisme requis, il a une cave. Les vins et les liqueurs datant, entre autres, de l’année de nos naissances nous y attendent, en compagnie de cet obsédant Chambertin dont vous lui direz des nouvelles… Mais, ès boissons fines, il y a encore bien plus. C’est que Louis fait dans la pharmacopée vernaculaire. Il confectionne des potions médicinales, il concocte des remontants mystérieux, il invente des philtres… C’est à peu près quand on commence à palper de la si fluide alchimie liquide de Louis qu’on rencontre Françoise. Femme d’affaire néo-tertiaire énergique, célibataire, crypto-émotive, Françoise tient une des nombreuses agences de rencontres de la capitale. C’est pas la plus huppée, c’est pas la plus ostentatoire, mais c’est une des plus directes, des plus imaginatives et des plus toniques. Cette agence pratique notamment le fameux speed-dating. C’est cette remarquable procédure en rotation vive où les Tristan et les Yseult de notre temps ont dix minutes de chaque bord d’une petite table carrée pour se débiter leurs curriculum vitæ pratico-romantico-pratique avant qu’une sonnerie ne les fasse changer de petite table carrée, en bloc. Tristan et Yseult, disions-nous… vous souvenez vous, justement, de comment ces deux là sont tombés amoureux? Ils ont bu, de concert, un philtre d’amour. Revoyez bien, dans les brumes légendaires, cette scène abstraite. Elle est si austère, roide, presque vide dans le sublime. Le philtre est insipide et inodore, les deux futurs amants le boivent par petites gorgées boudeuses, en se tenant bien droit, et en se regardant un peu bêtement dans les yeux, sans trop comprendre. Rien ne se passe mais l’amour est subitement installé là, entier, total, infini, fatal. Sauf que, grande nouvelle aujourd’hui, le philtre d’amour dont le drame de Tristan et d’Yseult nous a laissé, derrière la tête, la lancinante tradition, c’est de la petite lavasse théorique anti-rabelaisienne, c’est de la gnognotte non-épicurienne sans épaisseur, c’est un trop rapide contrepoison d’opérette, platement omnipotent et intangible. L’aventure, charnue et concrète, de Louis, de Françoise et de leur compagnie va nous faire comprendre ici que le vrai philtre d’amour, le dense, le brûlant, le poisseux, engage de plain pied Cupidon dans l’équation. Oui, le petit dieu romain Cupidon, dont le nom grec était Éros

C’est que, d’une part, ce grand œuvre de philtre d’amour, auquel travaille Louis depuis de longues années, n’est pas achevé. Il faut l’améliorer, le bonifier, l’alambiquer, l’amener à perfection, le faire culminer, et pour cela, il faut le tester sur des cobayes situationnels. Et, d’autre part, les idylles bibochées par l’agence de rencontre de Françoise, c’est jamais du gagné d’avance. Les sujets hésitent, avancent-reculent, doutent, se protègent, rétropédalent. Ah, si Françoise pouvait fouetter les sangs de tout ce beau monde avec, par exemple, une bonne potion relaxante, euphorisante, engageante. Et… ah, si Louis pouvait évaluer, par étapes, l’impact de son breuvage à conception étagée sur un solide échantillon humain représentatif, lui-même surveillé par des regards compétents et assidus. Vous sentez bien l’alliance fatale que va se nouer ici. L’agence de rencontres de Françoise va se mettre à organiser ses speed-datings dans la gargote de Louis… Il y aura une table savoureuse pour bien mettre tout le monde en condition et, aux frais de la maison, on servira un mystérieux petit cordial. Et tous se mettront, à l’unisson, à trinquer à la santé de Cupidon.

Voilà ce qui va vous arriver. Voilà ce qui vous attend. Et, oh mazette, je ne vous ai rien de rien dit des secrets de Louis et des déterminations multi-centenaires qui le tiennent au corps. Je ne vous ai tout simplement rien dit et je n’ai fait que faire miroiter à l’œil, en son cristal de jouissive constance, la robe pulpeuse de ce savoureux Nicolas Hibon nouveau. Il est tiré, il faut le boire et ce, jusqu’à la lie. Car, oui, tous ces gens ont des motivations profondes, des secrets insondables, un acharnement mystérieux à parachever LE philtre d’amour. Quelles peuvent donc être ces si intenses motivations? C’est la quête de l’amour, certes, mais aussi, la quête de la rédemption, de la paix de l’esprit, de l’ultime rendez-vous historique et, par-dessus tout, du petit nirvana ordinaire que vous provoque en l’âme, sans la moindre obligation de votre part, le roucoulant et percolant pipi du matin des grands lendemains de veilles passionnelles.

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Nicolas Hibon, Chambertin et Cupidon, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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Il y a soixante ans, FUNNY FACE

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2017

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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On a ici un film qui est une apologie ouverte et explicite de l’anti-intellectualisme commerçant, ran-tan-plan. Le philistinisme américain nous en a fait voir bien d’autres, et des pires, certes, on peut le dire. Mais bon, il reste que le susdit anti-intellectualisme est encore et encore ici le thème principal de la comédie musicale Funny Face qui fête au jour d’aujourd’hui ses deux générations d’existence. Explication. Mademoiselle Jo Stockton (Audrey Hepburn) est une jeune libraire de Greenwich Village qui rêve de monter à Paris pour aller y écouter, dans une boite enfumée de la rive gauche, l’éminent professeur de philosophie Émile Flostre (Michel Auclair) disserter sur la nouvelle doctrine philosophique du moment, l’Empaticalisme. En ce milieu des années 1950, il semble bien que l’intellectualisme soit de vogue puisque, d’autre part, la directrice du magazine de mode féminin Quality, la flamboyante et hautement The-devil-wears-Pradaesque Maggie Prescott (Kay Thompson) et son tonique photographe vedette Dick Avery (Fred Astaire) cherchent un faciès féminin jeune, vif, nouveau et intelligent d’allure… pour lancer une tout autre tendance de mode.

Dans leur quête d’imagerie intellective, Dick Avery et sa volubile et flacotante équipe se retrouvent comme en coup de vent dans la petite librairie beatnik Embryo Concepts, celle où justement, fatalement, bosse Jo Stockton. Une séance de photos est improvisée en rafale avec une mannequin et Jo apparaît presque fortuitement, avec ladite mannequin, sur certaines des photos. Quand il développe ces dernières, le photographe Avery est fortement intrigué par cette petite gueule marrante (funny face ou, en français, drôle de frimousse). Il avait déjà passablement froncé le sourcil quand il avait remis de l’ordre en compagnie de la petite libraire dans les piles de bouquins à l’ordonnancement dévasté par la tumultueuse séance de photos de ses journalistes de mode. Usant alors d’un subterfuge, on convoque Jo au quartier général du grand magazine de mode et on cherche à l’embringuer à faire la mannequin. Elle regarde la chose de fort haut au début, considérant la mode féminine comme du chichi commercial de peu de conséquence. Mais quand on lui fait comprendre qu’il pourrait y avoir un voyage à Paris à la clef, Jo se laisse submerger par l’éventualité de voir ses aspirations à la parisianité philosophique enfin assouvies. Et patatras, le temps d’un plan nous montrant un fier coucou rouge et blanc de la Trans World Airline survolant les mers et les mondes, et tout le monde se retrouve sur les rives de la Seine.

Jo se tient rive gauche, dans les cafés intellos. Elle y discute pendant des heures. Elle y refait le monde. Elle nous sert même une chorégraphie d’avant-garde avec deux pseudo-matelots dégingandés sur une sorte de jazz langoureux pata-ellingtonien. C’est là un de mes moments favoris du film. Corporellement et dramatiquement, Audrey Hepburn est mi-clown mi-diva. Il y a chez elle une très fine aptitude à doser gravité et cabotinage et comme, en plus, elle est une danseuse parfaitement crédible, le résultat arrive à être à la fois savoureusement ironique et insondablement tendre, presque respectueux dans la dérision ouverte. Maggie (la directrice de la revue Quality) et Dick (le photographe de mode), d’autre part, tout à la mise en place de leur événement promotionnel de mode, se tiennent, eux, rive droite. Ils vont tout faire pour y attirer Jo, qui, elle, rêve plus de philosophie empaticaliste que de glamour mondain. Anti-intellectualisme et visée réactionnaire du propos obligent, le photographe Avery (dont mes fils diraient qu’il porte fort bien son prénom car il est un Dick) finira bien par parvenir à entraîner Jo dans sa séquence de photos de mode et, graduellement emballée par ces bouffées de grand narcissisme qu’on lui impute implicitement d’office, notre jeune intellectuelle new-yorkaise en viendra à ouvertement s’enthousiasmer pour son nouveau statut de figure tendance de la mode parisienne.

Combinant une savoureuse alternance d’images fixes et de cinéma, cette séquence des photos de mode reste nettement le moment le plus original de cette comédie musicale d’autre part largement prévisible. Autoritaire et un peu nerveux, le photographe place son modèle dans un certain nombre de situations fictives de la vie parisienne et/ou européenne et lui dicte intempestivement la posture à prendre ou le comportement à déployer. Cela engendrera, entre autres, une des répliques cultes du film. À la gare, Dick dit quelque chose comme, Tu es à la gare. Ambiance des grands départs. Tu es Anna Karénine. Sardonique et peu amène, Jo répond Ah bon. Est-ce que je dois me jeter sous le train? Graduellement, comme elle se prend de plus en plus au jeu et finalement s’amuse follement, Jo s’empare imperceptiblement de cette initiative de direction que Dick détenait. Et lui, à mesure, y renonce, s’en départit, comme imprégné du talent naissant de sa partenaire. L’ingénuité du jeu d’Hepburn dans cette série de plans est d’un charme touchant. Et cela donne un joyeux lot de souvenirs photographiques de ce fameux ci-devant âge d’or du vieux ciné. Ici, juste ici, on aurait presque une jeune femme prométhéenne si… le propos fondamental n’était pas de la montrer en train de bien basculer sur l’autre rive. En tout cas, la dynamique Pygmalion/Galatée qui fera la gloire tonitruante et pesante de My Fair Lady au milieu de la décennie suivante s’esquisse déjà. La femme qu’on confectionne s’autonomise. L’homme qui la confectionne tombe en amour.

Et, fatalement, le bon pathétique philistin ricain culminera quand Jo, de retour sur la rive gauche, s’installera pieusement, comme une sorte de houri intellective, aux pieds du divan du professeur Émile Flostre. Maggie et Dick se déguiseront alors en couple mûr d’intellos de toc avec fausse barbe taillée et dégaine songée et se rendront chez les trippeux servant objectivement de courtisans empaticalistes. Ennuyés par les psalmodies larmoyantes d’une guitariste aux ras des mottes, Maggie et Dick vont se lancer dans un trépidant numéro de claquettes pour égayer un peu la purée de poix de l’atmosphère songée. Soixante ans plus tard, on en est quand même un peu revenus de ces ricains expressionnistes d’après-guerre avec leurs sautillements et leur fausse joie ricanante masquant leur abyssal vide cognitif de cuistres impérieux. Un peu tristement, je regarde Astaire (58 ans alors) et Thompson (48 ans alors) dans ce numéro dansant au style déjà monté en graine, sur fond de salle obscure, et j’ai quand même un peu envie de leur dire: ça va, barrez-vous, les clinquants croulants, on vous a vu… et que Saint-Germain-des-Prés revienne un peu, quand même. Évidemment ici, en 1957, sous le fanion satisfait et triomphant de la Paramount, Saint-Germain-des-Prés ne reviendra pas et… n’y sera jamais vraiment, en fait. Bien au contraire. Se rendant subitement compte que le professeur Émile Flostre est obligatoirement un fumiste carabiné doublé d’une vipère lubrique cherchant frontalement à lui faire du gringue et des papouilles, Jo lui casse une de ses statues de maître sur la tête et court se jeter dans les bras du photographe Avery. Bon pathétique philistin ricain, nous disions bien.

Un trait récurrent chez Audrey Hepburn (28 ans alors), que ce soit dans Sabrina (1954) trois ans plus tôt ou dans My Fair Lady (1964) sept ans plus tard, c’est bien celui de jouer les petites pauvresses surdouées qui finissent dans les bras de rupins ayant presque deux fois leur âge. Respectueux de ma grande amie Béatrice, je n’ai rien contre les différences d’âge dans les couples, en principe. Malheureusement, dans ces œuvres classiques du cinéma, un peu vermoulues aujourd’hui, auxquelles s’associa Audrey Hepburn, le propos et les thématiques sont toujours d’un réactionnaire à vous couper le souffle par sa pestilence plus que par sa pertinence. Funny Face, hélas, ne fait pas exception. Ce rendez vous raté avec la complexité intellectuelle et artistique de la rencontre avec Paris (incluant le Paris du monde de la mode) nous en dit plus sur la bêtise surannée d’une certaine conception américaine du monde que sur quoi sur que ce soit d’autre.

La prestance indéfinissable de cette si intéressante actrice du siècle dernier préserve ici l’effet de curiosité intellectuelle encore largement méritoire ayant suscité, sans complexe aucun, le présent commentaire. Mais la mythologisation hollywoodienne n’y est vraiment plus. Très ouvertement, Audrey Hepburn (1929-1993) est un talent gâché. Funny face vous dites? Certes. Mais bogus script (script bidon) aussi, malheureusement. Tant pis. Le temps a passé, il y a pas à patiner. Contentons nous donc de contempler les admirables photos fixes de cette petite gueule marrante et de rêver le mieux possible de ce qui aurait pu être si l’art servait de temps en temps à autre chose qu’à assurer cyniquement sa propre petite promo de merde.

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

Jo Stockton (Audrey Hepburn) dans FUNNY FACE (1957)

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Funny face, 1957, Stanley Donen, film américain avec Audrey Hepburn, Fred Astaire, Kay Thompson, Michel Auclair, Dovima, 103 minutes.

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Acrostiches de personnes et de villes

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2013

Fabriquer des acrostiches est avant tout un acte sentimental. Quel amoureux ou amoureuse ne s’y est pas adonné un jour ou l’autre? On charpente tout spontanément ce type d’épigramme-sigle au sujet d’une personne ou d’une chose qu’on aime, qu’on admire, qui nous suscite un sain et stimulant sentiment de hantise. Synthétiser la pensée d’un philosophe important, la trajectoire d’un artiste majeur, ou résumer l’impact ethnoculturel d’une ville sous forme d’acrostiche est un exercice qui nous place donc à mi-chemin entre pulsion poétique et travail intellectuel sur des faits ou des notions. Le message s’encapsule bien différemment que dans un (micro)essai mais reste un petit peu moins exploratoire ou évocateur que dans un poème. C’est une manière insolite de syncrétisme des genres. En parka, voici mes treize acrostiches de personnes et de villes.

 Un dessin de picasso

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ARMSTRONG

A rrêté au début du siècle dernier pour petite délinquance urbaine, il se
R etrouve en maison de correction. Il avait vécu très modestement avec
M ayann, sa mère, et sa sœur, son père ayant quitté le foyer. Un jour, il
S onne la soupe avec le clairon de la prison et la cruciale musique jaillit. La
T rompette sera sa vie. Inspiré par le playing hot de Buddy Bolden et de la
R imbambelle de musiciens de rue du temps, il finit par accompagner King
O liver à Chicago… Ce sont les années folles, les Jazz Years. Le rude son
N éo-orléanais monte au nord. La vive ritournelle américaine attendait son
G énie. Le sublime Louis sera celui là. Il fera de l’artisanat du Jazz, un Art.

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HEGEL

H ors monde, abstraitement, il commença par ériger une métaphysique. Il voulait
E xtraire les grandes catégories de l’existence et en faire en exposé complet, net et
G lobal. Mais plus il stabilisait ces catégories, plus leurs mouvements, leurs réciprocités
E t surtout les contradictions motrices fondamentales les reliant en une crise permanente
L e frappait. Il bazarda donc finalement sa métaphysique et fonda la dialectique moderne.

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KEROUAC

K ermesse roulante, feu nourri, fourgon ferroviaire lancé vers une
E spèce de soleil couchant tonitruant, rouge sang. Le lendemain un
R outier méconnu qui s’appelait Beaudry te conduit plus loin. Tu
O uvres pour lui, le soir venu, une boîte de macaroni. Tu les cuits sur
U n petit feu de camps, au fin fond d’un désert paumé et froid. Une
A mitié veut naître. Des paroles et des regards sont échangés mais, et
C’est là la loi de la route, il faudra se séparer et renouer avec les villes…

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MARX

M ordez-vous à l’hameçon crochu qui traite le matérialisme historique en chien crevé,
A lors que le capitalisme continue sa fétide mutation, pivelé de tous les symptômes de sa crise:
R acisme, sexisme, discrimination de classe, ploutocratisme, phallocratisme, homophobie,
X énophobie, ethnocentrisme? Pensez-y: l’analyse rationnelle de notre monde reste à faire…

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MOZART

M yriades harmonieuses de bruits tempérés
O rganisés comme le mouvement sûr et subit de l’éclair.
Z ébrures instrumentales si chamarrées mais si limpides
A rrangées fort systématiquement. C’est un vaste jardin contrasté.
R adicale beauté. Exaltation nette, complète, maximale du son.
T out se tient, rien ne manque. C’est la Musique pure.

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OUAGADOUGOU

O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents groupes ethniques, pour le meilleur et…
A h tu résistes, tu te rebiffes, tu doutes de la bonne foi coloniale occidentale?
G arde ton calme, C’est bon. Décolonisation. On s’en va. On reste bons amis, mais on part…
A h tu résistes encore, tu te rebiffes derechef, tu doutes maintenant du crédo post-colonial?
D onc je reprend, juste pour toi, calmement, sans m’énerver pour que tu piges bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents secteurs économiques, pour le meilleur et… mais…
G arde ton calme, j’ai dit. C’est bon. Ça baigne… tu n’es plus une colonie, j’ai dit! Écoute bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U niformise tes crises politiques successives, pour le meilleur et… ah… mais tu es têtu, toi!

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PARIS

P our prétendre sans fléchir, ni flancher, ni faillir être le sublimissime centre
A dministratif, politique, économique, démographique et culturel soit du
R oyaume de France, soit de la République Française (c’est selon),
I l faut quand même une fichue de forte dose de Faconde, de Largesse, de Grandeur, de
S uperbe. Et tu les as, que tu les as donc, battue par les flots de lumière que tu es…

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PARKER

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

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PÉKIN

P oint de départ de la plus ancienne des civilisations humaines. Soc des mondes.
É ternité historique. Mosaïque de tous les archaïsmes et de toutes les modernités.
K iosque planétaire, cyber-bazar, foire aux talents, marché multicolore aux denrées polymorphes.
I nfluence grandissante. Puissance croissante. Majorité terrienne. Arbitre d’un siècle nouveau.
N ul ne peut espérer contourner timidement l’imposant carrefour concentrique que tu fus, es et sera.

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PICASSO

P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

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RIMBAUD

R ibambelle verbale s’imposant pour jamais,
I magerie concrète, cliquetis de pastilles,
M essage chamarré bousculant le surfait,
B alisant la surface, reprenant des Bastilles
A u pif des douaniers bien Assis, bien replets.
U ne Nina te dit: «Nenni, reprend tes billes».
D e cela tu nous tires les Voyelles du Sonnet…

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SPINOZA

S agesse,  tu es un vain programme, conformiste et creux, si la Rationalité manque.
P erfection géométrique abstraite, laisse nous donc lire les scolies qui rajustent le tout.
I ntelligence vive, déductive, ne dévie pas de la justesse du fait qui te rabote de partout.
N ier c’est agir, c’est déterminer notre flux d’existence, c’est de faire autant que de dire.
O rganisation conceptuelle, tu te passes bien mieux du mot pauvre que de l’être riche.
Z ones grises du raisonnement, la doxa philosophique ne vous comble pas nécessairement.
A théisme secret, tu ne dis pas ton nom mais oh, tu agis comme un acide puissant et lent.

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VILLON

V ilain cabochard, ripailleur fortiche
I  l courait la gueuse, rimailleur félon,
L éguant des biens qu’il ne détenait pas.
L argesses de gueux, disert, fol et dont
O n sait qu’il signait tout, en acrostiches…
N ul ne fut poète comme ce chien là.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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COÏNCIDENCE…

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2011

Qu’on le constate froidement ou qu’on cherche à la nier, l’idée de coïncidence nous hante tous, à des degrés divers. Il s’agit, je ne vous apprend pas ça, d’une concomitance ou d’une succession fortuite d’événements dont la configuration est si harmonieuse et surprenante, dans son élégance, son équilibre, sa symétrie, autant que dans son imprévisibilité et son improbabilité, que l’on est comme irrésistiblement poussé à en inférer des causalités profondes ou secrètes, parfaitement inexistantes. Les coïncidences, dans l’ambiance exempte de sacré et de magie de notre temps, ont souvent tendance à susciter de fortes poussées d’irrationalité (grimées faussement en «vérités scientifiques») dans les esprits impressionnables et à leurs faire délirer des configurations secrètes de l’existence sociologique ou cosmologique, parfaitement non étayées.

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La toute première coïncidence qui marqua mon imaginaire débridé est celle de la si fameuse dualité Lincoln-Kennedy, que je découvris dans un petit journal de faits insolites quand je devais avoir quinze ou seize ans (vers 1973 environs). Je tapai pieusement ce texte à la machine à écrire et le gardai dans mes poches de collégien pendant de longues années, le montrant au tout venant et recueillant les réactions, tant irrationnelles que rationnelles, qu’il ne manquait pas de faire pétarader. Je vous le livre ici, sans vérification (il n’est pas intégralement fiable du point de vue des faits, point s’en faut), pour protéger l’origami fragile du montage coïncidencesque.

La dualité Lincoln-Kennedy. Notez que, dans cette cascade de coïncidences célèbre, tout n’est pas immédiatement vérifiable (je pense aux noms des secrétaires des deux présidents notamment, qui, je dois le dire, me laissent fort sceptique) et il y a une bonne enfarinade de faits fortuits inclus uniquement pour épaissir la sauce (deuil maternel des épouses, implication des deux victimes dans les droits civiques, zigomars aux noms commençant par la lettre G). La version originale de ce document donnait d’ailleurs Lincoln et Kennedy comme étant les deux seuls présidents américains à avoir été assassinés, ce qui est une fausseté factuelle (James Abram Garfield fut assassiné en 1881, William McKinley fut assassiné en 1901, tous les deux par arme à feu). Les dates, incroyablement symétriques, et les nombres de lettres sont eux, pas contre, parfaitement retracables, pour ce que cela change dans la grande équation des choses…

– Morts assassinés, John Fitzgerald Kennedy et Abraham Lincoln sont deux présidents majeurs qui ont dû résoudre des questions de droits civiques au cours de leur présidence.

– Lincoln est entré au Congrès en 1846 et a été élu président en 1860. Kennedy est entré au Congrès en 1946 et a été élu président en 1960.

– Lincoln et Kennedy ont tous les deux été mis en nomination, pour leurs investitures respectives, par un homme dont le nom commençait par la lettre G.

– Les successeurs de Kennedy et de Lincoln s’appelaient tous les deux Johnson. Ils étaient tous les deux des sénateurs démocrates du sud. Le successeur de Lincoln, Andrew Johnson, est né en 1808.  Le successeur de Kennedy, Lyndon Johnson, est né en 1908. Tous deux sont morts une décennie environ après l’assassinat des deux présidents, soit en 1873 pour Andrew Johnson et en 1973 pour Lyndon Johnson.

– L’assassin de Lincoln, John Wilkes Booth, est né en 1839. L’assassin de Kennedy, Lee Harvey Oswald, est né en 1939. Ces deux assassins étaient des extrémistes du sud adhérant à des idées impopulaires. Ils ont été eux-mêmes tous les deux assassinés par arme à feu, sans jugement.

– L’assassin de Lincoln a tiré sur le président depuis un théâtre et s’est réfugié dans un entrepôt. L’assassin de Kennedy a tiré sur le président depuis un entrepôt et s’est réfugié dans un théâtre.

– Lincoln et Kennedy sont morts un vendredi, en présence de leur femme, d’une balle tirée dans le dos et dans l’arrière de la tête, en une année impaire des années 1860 (1865 pour Lincoln) et 1960 (1963 pour Kennedy).

– Les épouses des deux présidents ont perdu un enfant alors qu’elles résidaient à la Maison Blanche.

– Le secrétaire de Lincoln, qui s’appelait Kennedy, lui recommanda de ne pas aller au théâtre. Le secrétaire de Kennedy, qui s’appelait Lincoln, lui recommanda de ne pas aller à Dallas.

– Les noms Lincoln et Kennedy contiennent chacun 7 lettres.

– Les noms Lyndon Johnson et Andrew Johnson contiennent chacun 13 lettres.

– Les noms John Wilkes Booth et Lee Harvey Oswald contiennent chacun 15 lettres.

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Les quatre (ou cinq) coïncidences personnelles de Paul Laurendeau. Sur un modus operandi beaucoup moins douloureux, moi aussi j’ai vécu mon lot personnel de coïncidences sidérantes. Je vous les livre ici. Faites–en ce que vous en voulez. C’est du vécu pur sucre. Garanti sans défaut, ni enjolivure. Ceci dit, il faut bien le dire, j’ai aussi vécu des centaines de milliers d’autres événements, isolés ou combinés, qui étaient, eux, exempts de la moindre coïncidence.

1-     Je viens juste d’être embauché par une université anglophone de Toronto et vais devoir donner un cours de français dans lequel un ouvrage spécifique est à l’étude. Ne connaissant pas encore la ville et surtout, ne sachant pas où on achète des ouvrages en français à Toronto, je gamberge depuis un moment au sujet de cet ouvrage en français que je vais devoir dénicher d’une façon ou d’une autre, afin de pouvoir préparer mes séances. Je suis dans le métro de Toronto, dans un recoin de cette ville de trois millions d’habitants situé bien loin de la fac, et je rumine cette idée, donc. Sur un des embarcadères de transition entre les rames, je croise une jeune femme. Elle tient à la main fort ostensiblement exactement l’ouvrage que je cherche. Sidéré, je l’aborde. Elle m’explique qu’elle suit le cours que je vais commencer à donner dans quelques jours (dans l’université où j’enseigne mais dans une autre section. Je n’ai jamais revu cette personne) et elle m’indique où aller me procurer l’ouvrage recherché.

2-     Je suis dans le métro de Toronto, station Union, la station de métro qui raccorde avec la grande gare ferroviaire Union, et voilà que sortent d’une rame, une demi-douzaine de touristes français. Ce sont des monsieurs et des madames Tout-le-Monde charmants, bien hexagonaux de leurs personnes. Ils cherchent leur chemin au centre-ville de Toronto, en s’informant au tout venant, dans un anglais difficultueux. Je les aborde en français et me propose de les aider à trouver ce qu’ils cherchent. On fraternise et, en bavardant, ils m’expliquent qu’ils font un grand voyage de tourisme de cinq semaines qui les mènera dans quatre provinces canadiennes, dont, naturellement, le Québec. Aucun détail plus fin ne m’est fourni sur leurs pérégrinations des prochaines semaines. Je les quitte et n’y repense plus. Trois semaines plus tard, je me dois de me rendre à Québec pour un colloque. Je viens juste de descendre de mon train à la gare de Sainte Foy et je me tiens devant un autre train, cherchant un peu mon chemin. Qui descend du wagon qui est fortuitement tout juste devant moi? Ma demi-douzaine de touristes français de la Ville-Reine. Nous éclatons de rire tous ensemble, comme des bossus, parfaitement sidérés par ce moment incroyablement insolite.

3-     Je suis dans le RER à Paris, à la station Maubert-Mutualité, pendant une grève de la RATP. Le service est réduit et le quai du RER est archi-bondé. Un foule résignée et incroyablement compacte se presse pour tenter de s’enfourner dans les rares rames que les services essentiels maintiennent en fonction. Une indienne en sari contourne d’autres personnes et s’avance directement vers moi, non sans avoir navigué et joué des coudes dans la masse des chalands pour me rejoindre. Elle me demande en anglais la direction pour la Place de l’Étoile. Je la lui indique et, un peu interloqué quand même, je lui demande pourquoi elle a fait ce détour évident dans la foule pour venir s’adresser spécifiquement à moi. Elle m’explique, en toute simplicité, qu’elle avait juste le sentiment, sur la foi de mon apparence, que je parlais anglais. Quatre jours plus tard, à Roissy, je monte dans l’avion me ramenant à Toronto. Qui vient s’asseoir à côté de moi et partage en ma compagnie une conversation de voyage fort agréable? Mon indienne en sari de la station de RER Maubert-Mutualité. Son sourire est radieux mais elle n’a même pas l’air sidérée, contrairement à moi.

4-     Encore le métro de Paris, mais cette fois-ci, il est deux heures du matin et ses corridors labyrinthiques sont complètement, sidéralement et intégralement déserts. J’y marche depuis de longues minutes, mes pas claquant en écho sur le sol. Je vais, suivant les indications si précises de ce superbe dispositif de transport public et je ne rencontre pas âme qui vive. Paris est une ville de dix millions d’habitants et, cette nuit là, il n’y a vraiment personne dans son métro. Vais-je rentrer à la Cité Universitaire sans avoir coudoyé le moindre chaland? Non, tiens, je finis par rencontrer, au hasard de cette intrication de vastes corridors vides, un couple d’un certain âge, qui s’étonne autant que moi que tout soit si intégralement désâmé. On fraternise, inévitablement, en rase campagne comme ça. Or, non seulement ce sont deux québécois, ce qui était encore passablement rare à Paris à cette époque, mais en plus, ils connaissent un bon copain à moi avec qui j’ai fait mes études de premier cycle universitaire, dans les glorieux Cantons de l’Est, et que je n’ai pas revu depuis des années. Je ne vais pas vous enquiquiner avec des histoires intempestives de probabilités statistiques, l’anecdote parle d’elle-même.

5-     À ce point-ci, il faut ajouter une cinquième coïncidence, une coïncidence de coïncidences en quelques sortes. Toutes ces grandes, ces immenses coïncidences de ma vie ont eu lieu dans les transports publics… Et de fait, pour la jouer ici comme dans la dualité Lincoln-Kennedy, toutes ces grandes coïncidences de ma vie impliquèrent des rencontres (quatre fois), à Toronto (deux fois) et à Paris (deux fois), soit avec des femmes plus jeunes que moi (deux fois, une à Toronto, une à Paris), soit avec des couples plus vieux que moi (les deux autres fois. Un couple une fois à Paris, plusieurs couples l’autre fois à Toronto et Québec). Y eurent un rôle à jouer soit la foule (une fois), soit l’absence de foule (une fois) ainsi que le passage vers un autre mode de locomotion (deux fois: le train et l’avion). Ces coïncidences impliquèrent en plus soit une rencontre se réitérant (deux fois) soit une rencontre ponctuelle unique (deux fois). S’y manifestèrent une interaction cordiale avec des gens que je n’ai jamais revu dans tous les cas, un rapport à la langue française (deux fois), anglaise (une fois), ou à aucune langue spécifique (une fois). Inutile de dire, pour conclure en grande, que j’ai respiré soit par la bouche, soit par le nez, soit les deux, dans tous ces cas, que j’ai cligné des yeux dans tous ces cas, et que mon cœur ne s’est arrêté de battre dans aucun de ces cas. Voilà. Vive les coïncidences. Elles instillent un insolite bien durillon, dans l’existence la plus mollassonne.

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Les coïncidences instillent un insolite bien durillon dans l’existence la plus mollassonne …

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