Le Carnet d'Ysengrimus

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La Petite Fleur du Fascisme Ordinaire

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2009

La petite fleur du fascisme ordinaire

Elle est revenue. Elle est parmi nous. La Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

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Les deux premières semaines de novembre sont les deux semaines d’éclosion de la fameuse Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. D’un seul coup d’un seul, tous nos suppôts tranquilles et confortables du militarisme onctueux, moelleux, et mielleux s’affichent ouvertement et sans pudeur, en arborant à la boutonnière un pseudo coquelicot de plastique en référence à un poème, non pas pacifiste mais cessez-le-feu-iste (c’est crucialement différent), écrit par quelque troupier anglo-canadien des années de la Grande Guerre (son nom est John McCrae et le titre du poème en question est In Flanders Fields, pour ceux que ce genre de zinzin fascine). Nés et élevés à Toronto (Canada), mes deux fils Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil se sont particulièrement fait bassiner dans tous les sens, annuellement, notamment à l’école, par les promoteurs gentillets et suaves de cette exécrable Petite Fleur du Fascisme Ordinaire et de tout l’endoctrinement militariste insidieux qui vient avec. Je me souviens avoir dû moi-même, un certain nombre de fois, payer de ma modeste personne en demandant, à la porte de quelque supermarché, à de jeunes cadets ahuris fringués en troupiers de guignol bleus poudre, qui cherchaient à me la fourguer, de bien daigner s’épingler dans le cul ce faux symbole floral de paix. Disons la chose avec toute la candeur requise. Le champ de coquelicots flamands du soldoque brunâtre qui nous barba avec le barda de sa poésie larmoyante de bidasse d’autrefois, je chie dedans copieusement et, qui plus est, maintenant que nous voici installés à Montréal, je suis bien curieux de voir si la prégnance ethnoculturelle de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire est aussi gluante et toxique ici que dans la portion anglo-rouge-blanc-blême de notre beau Canada bicéphale. Je décide donc de tenir ce bref petit journal, consignant, une fois pour toutes, mes observations et mes réflexions concernant l’haïssable coquelicot conformiste. Le petit bêtisier éphéméride ici présent s’intitule: Elle est revenue. Elle est parmi nous. La Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

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1 novembre: Je ne pense pas du tout à la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. Je ramasse des feuilles mortes avec mes voisins. Il fait doux, c’est l’automne, on est bien. On jacasse politique politicienne locale. Pas de Petite Fleur du Fascisme Ordinaire en vue, au milieu de l’harmonie polychrome des feuilles mortes de ce tout petit début de novembre.

2 novembre: Toujours sans avoir la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire à l’esprit, je me rend chez un fleuriste du quartier et y fait l’acquisition joyeuse d’une belle rose blanche à la tige longiligne. Il n’y a rien de plus joli dans une maison à l’automne qu’une rose blanche fichée dans une vieille bouteille à vin. La chose est un pur et simple petit plaisir concret, exempt du moindre symbolisme. Et surtout, la coïncidence florale est ici parfaitement fortuite.

3 novembre: Mon amie Lindsay Abigaïl Griffith me téléphone depuis un parc du centre-ville de Toronto. Observant les toutous (qu’elle aime) et les humains les tenant en laisse (qu’elle aime bien moins déjà) déambuler, elle constate tristement qu’elle est revenue et qu’elle est parmi «eux», la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. Lindsay me le signale alors et j’ai un sursaut. Je n’y avais même pas pensé, à cette vilaine insupportable petite fleur, mais c’est bien que trop vrai. Je décide ipso facto d’ouvrir l’œil et le bon, et de procéder à la rédaction de ce court journal.

4 novembre: Je me rends chez un boulanger un peu éloigné, pour me procurer du bon pain boulangé du jour. Une solide demi-heure de bus dans un quartier populaire, vu qu’il faut ce qu’il faut. Nombre de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans le transport en commun et dans les rues de cette section de l’urb montréalaise: zéro. Lindsay Abigaïl a eu la gentillesse de faire un pointage analogue dans le métro et les rues de Toronto, pour cette même journée. Son décompte des Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire: trente-quatre (incluant sur le col du tailleur d’une de ses collègues – c’est pourtant beaucoup moins, me dit-elle, que ce qu’elle voyait sur Toronto dans son enfance). Lindsay Abigaïl note aussi que, dans un dispositif urbain pourtant hautement multiculturel comme celui de Toronto, tous les arborateurs de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire sont de race blanche.

5 novembre: Promenade dans le Quartier Latin montréalais. Pas de Petite Fleur du Fascisme Ordinaire à l’horizon entre le Carré Saint Louis et la rue De Montigny. Déjeuner dans une petite gargote rue Saint-Denis avec un copain de la maison d’édition. Néant floral. Mais, mais, mais… dans un supermarché un peu plus loin, j’ai vu, sur un comptoir d’accueil du public, un petit présentoir de carton isolé rempli à ras bord de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire et personne qui ne s’en occupait. Il y avait aussi une boite de conserve fendue, pour faire tinter sa petite obole militariste. J’ai discrètement soupesé la boite de conserve, elle était pleine de piécettes aux trois quarts. Oh, oh, oh… le fascisme ordinaire est donc à nos portes… J’ai justement mandaté, depuis le trois novembre, mon amour de fils adoré Reinardus-le-goupil (qui n’y pensait absolument pas, lui non plus) de surveiller les manifestations de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, dans l’espace scolaire et parascolaire de son école secondaire montréalaise. Absolument rien à signaler. Pas de fleur. Pas de ronron sur «nos» troupes. Pas de rhétorique du ruban jaune-caca-trouille. Pas de mention de quoi que ce soit de factieux ou de militaire. Rien. C’est la cas de la dire: la saudite paix… J’ai pu confirmer de visu l’observation de mon fils lors de la rencontre parents-enseignants, tenue le soir même. L’école était bondée et absolument personne, ni parents, ni enseignants, ni administrateurs de l’école n’arborait la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

6 novembre: Intrigué par mon acrimonieuse animosité sur la question, mon fils Reinardus-le-goupil se croise les bras, s’adosse au mur de la cuisine et me demande ce qu’il y a de si mal, finalement, avec la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire? Elle commémore une victoire légitime de la Première Guerre Mondiale, non? Ma réponse: j’imagine (sans en être complètement certain, côté légitimité des victoires militaires du vieil Empire Britannique). Sauf que, depuis deux générations, on nous raconte et nous re-raconte qu’on s’en va sauver l’Europe… en Corée, au Vietnam, en Irak et dans toutes les guerres impérialistes de théâtres auxquelles on s’associe, on sauve et re-sauve la redondante vieille Europe de la ritournelle des guerres mondiales…  puis on sauve le Vietnam du «communisme»… puis on sauve les femmes Afghanes, puis etc… On sauve toujours, les armes à la main, le coutelas entre les dents, quelqu’un ou un autre ou une autre et son père, et le carnage se poursuit, imperturbable. Le Canada étant un pays fondamentalement mollasson, confortable, fallacieux et hypocrite, il se donne une propagande militariste fondamentalement mollassonne, confortable, fallacieuse et hypocrite. C’est pour cela qu’au lieu de promouvoir nos guerres de théâtres avec des baïonnettes en sucre d’orge et des maquettes de chars d’assaut scintillantes, on nous endoctrine doucereusement via des commémorations de toc, mobilisant notamment la sempiternelle Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

7 novembre: Je me rends à Pointe-Calumet par le train de banlieue. Ma toute première petite fleur effectivement arborée l’est par une jeune guichetière des chemins de fer. J’ai un sursaut déçu et lui annonce, faussement mièvre: Vous êtes mon premier coquelicot… Elle me regarde comme si j’étais Jack L’Éventreur, dit, sans aménité, en touchant légèrement sa boutonnière: Ah oui, le coquelicot… et me file mon billet en me faisant la tronche. Je vais apercevoir une douzaine d’autres Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans l’immense Gare Centrale de Montréal, qui est bondée. Elle est revenue… elle est parmi nous… Un autre employé des chemins de fer d’age mûr, quelques vieux caucasiens bien blanc cassis (dont un dans le train, portant béret), deux élégantes hautaines, des cadors en trench-coat, un baba-cool de notre temps en barbe et cheveux et un jeune homme bien mis, de race noire. Pointe-Calumet a une portion de sa population qui est anglophone. Il y fait un froid vif. La seule anglophone que j’arrive à y rencontrer est une conseillère municipale aux longs cheveux noirs, aux yeux brumeux et sans petite fleur. Sinon, pas d’anglophone et bien peu de coquelicots dociles dans ce patelin (deux dames d’âge mûr, aux cheveux gris, courts et au manteau épais forment le tout de mon bilan floral Pointe-Calumetesque). De retour, je constate que ça y est, par contre. Nos folliculaires électroniques se mettent graduellement à se gargariser avec les effets visuels et intellectuels (si tant est) de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. Journaleux minables, suppôts convulsionnaires de l’ordre établi et du conformisme pense-petit, copieusement, je vous conchie.

8 novembre: L’enseignante d’histoire de Reinardus-le-goupil leur a fait un laïus fort négatif sur la guerre au vingt-et-unième siècle et sur ceux qui la commanditent. Les soldoques ne défendent pas leur pays, mais les intérêts financiers de la bourgeoisie de leur pays. Les soldoques d’un empire meurent pour que leur bourgeoisie s’approprie les richesses de la bourgeoisie d’un autre empire. Il n’y a absolument aucun honneur, aucune valeur et aucune décence à cela. Merci ma bomme dame. Les femmes et le militarisme n’ont jamais fait très bon ménage. La civilisation, la vraie, nous viendra bien des femmes, allez… Toujours pas trop trop de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans les rues de Montréal, à ce jour. Elles sont en minorité, c’est indubitable. J’en ai vu, aujourd’hui, une seule, à la boutonnière d’un jeune dandy avec barbichette navy cut et chapeau canaille, dans un disquaire chic de la rue Sainte-Catherine. Lindsay Abigaïl, qui continue de scruter la chose avec attention sur Toronto, me signale aujourd’hui que, believe it or not, dans le bureau de son patron, un haut fonctionnaire provincial de l’Ontario, elle a aperçu, pieusement encadré, un article écrit par ledit haut fonctionnaire, dans un canard national anglophone, le mettant lui-même en vedette, oeuvrant scrupuleusement à «conscientiser» son fils sur les vertus mémorialistes de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

9 novembre: Vive le Québec Pacifiste. Il est de plus en plus observable que la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire n’a pas d’existence significative dans la culture québécoise. Lindsay Abigaïl est en déplacement sur Ottawa (capitale du Canada) et me téléphone de là-bas. Son décompte quotidien de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans ce recoin canadien hautement cocardier: quarante-trois. Bande de crypto-militaristes, vous fourmillez en notre capitale en transportant vos pétales rouges sang de fleurs dénaturées et mortes. Je suis vraiment suprêmement écoeuré qu’on confonde la paix avec la fin de la guerre. La paix n’est pas la fin de la guerre mais l’absence de guerre, c’est radicalement différent. La fin de la guerre c’est un armistice et un armistice c’est rien de plus qu’une trêve. On occulte cyniquement cette vérité toute simple. On en vient insidieusement à agir comme si la troupe contrôle la paix, vu qu’elle contrôle l’armistice, vu qu’en fait, elle contrôle la guerre. Et pourtant l’armistice est indissolublement lié au conflit qu’il coiffe, momifie et anoblit. Fondamentalement, rendre hommage à un armistice ce n’est pas rendre hommage à la paix mais à la guerre. Ce n’est pas pour rien que la majorité des arborateurs de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire sont des soldoques parcheminés, avec bérets factieux malodorants et xylo de médailles.

10 novembre: Vive Henri Barbusse, Abel Gance et Charles Yale Harrison. Ne les injurions surtout pas en leur collant un prix Nobel sur le dos, brimborion tout aussi fallacieux et inepte que la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. D’ailleurs, puisqu’on en parle, moi les caciques toxiques du Nobel, ils se sont irrémédiablement coulés à mes yeux quand il l’ont donné au gros antisémite Lech Walesa en 1983, vile moustache droitière totalement décotée, que certains commentateurs français appellent fort judicieusement: l’ancien gonflé devenu gonflant. Cela, après le Nobel de littérature à l’autre gros antisémite Soljenitsyne en 1970, a parachevé pour jamais le naufrage Nobel… En fait, pour tout dire, il faudrait créer un Prix Nobel à Enquiquiner-les-Régimes-qui-indisposent-l’Occident. Beaucoup des prix «de la Paix» passés et présents devraient ensuite y être reclassés en absolue priorité… Tout comme la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, le Prix Nobel de la Paix est un symbole complètement faux, fallacieux, faussé, saboté et distordu.

11 novembre: Je n’ai absolument aucun respect pour la soldatesque, passée ou future. Conscrits de Panurge autrefois, mercenaires insensibles aujourd’hui, les soldoques sont des tueurs en tous temps. Le fond militariste de ce Jour Apologue de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire me répugne profondément. Mon père, ancien combattant, ne le commémore jamais et il a bien raison. Né en 1923 (encore vivant, toujours aussi charmant), mon père avait donc dix-neuf ans en 1942. C’est l’année où il se portait volontaire sur les navires de marine marchande canadiens chargés de livrer des armes en Angleterre et en Russie. Il y a goûté. Navire torpillé, séjours dans Londres rationnée et bombardée, bref, le folklore WWII en cinémascope et quadraphonie, le vieux, il connaît. Et, pour coiffer l’affaire, le gouvernement canadien, seul gouvernement allié à ne pas avoir indemnisé ses anciens combattants volontaires (sous prétexte qu’ils étaient «volontaires»… partez moi pas là-dessus, comme on dit ici), niaisa ensuite cinquante ans avant de pensionner cette catégorie d’anciens combattants… Un jour, Je demande à mon père pourquoi donc il s’était porté volontaire, comme ça. Il me répond alors, avec cette simplicité désarmante des gens naturellement modestes: «Bien, pour aller combattre le nazisme. Il fallait y aller. Ça ne pouvait pas continuer comme ça…».  Voilà. Distordre l’action modeste, directe et circonscrite de ces gens ordinaires pour la transmuter en ce type de militarisme hypocrite indissolublement associé, par notre petite société de planqués, à la symbolique fétide de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, c’est une cynique promotion belliciste qui ne dit tout simplement pas son nom.

12 novembre: Je suis pour un moratoire militaire universel, immédiat et inconditionnel. Abolissons toutes les armées. L’armée est NOTRE ennemie. Non à cette sarabande faisandée de célébrations absurdes pour boutefeux nombrilistes de l’arrière, ayant eu lieu hier. Les troupes m’horripilent profondément, surtout les «nôtres». Leur «protection» me fait vomir. La Petite Fleur du Fascisme ordinaire et la Fleur au Fusil sont EXACTEMENT la même fleur. Le coquelicot haïssable et haineux, des Flandres ou d’ailleurs, ne promeut pas la paix, il entérine vénalement les guerres passées et actuelles.

13 novembre: J’écoute Jacques Brel. Dans la sublime chanson Jaurès, il transforme l’expression pompeuse et inepte mourir au champ d’honneur. Sous sa plume, elle devient: s’ouvrir au champ d’horreur. Bien dit. Noter qu’on nous bassine constamment avec nos cent cinquante-sept petits gars qui s’ouvrirent au champ d’horreur de la résistance afghane mais on ne nous informe nullement sur les hommes, les femmes et les enfants que nos petits gars massacrent en silence et en toute impunité, dans ce coin du monde. C’est tout simplement inique.

14 novembre: Je conclus ce hargneux petit exercice d’observations et de réflexions sur les guerres absurdes de notre temps en me fredonnant intérieurement ce couplet crucial de L’Internationale. Tous en chœur:

Les rois nous soulaient de fumée.
Paix entre nous, guerre au tyran.
Appliquons la grève aux armées.
Crosse en l’air et rompons les rangs.
S’ils persistent, ces cannibales
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux…

15 novembre: Je publie le présent billet au petit matin, dès potron-minet. Ma belle grande rose blanche n’est pas du tout flétrie. Elle dure bien. Déjà, par contre, plus personne ne porte en boutonnière la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, même (surtout) au Canada anglais. Émanation bien rodée d’un gestus traditionnel, suiveux, conformiste, la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire est tombée, abruptement, comme tombèrent les masques d’Halloween deux semaines plus tôt et tomberont les décorations de Noël après (ou avant) les Rois… On se reverra dans un an, pour une nouvelle montée circonscrite de rougeole belliciste. Il y a deux jour, Lindsay Abigaïl a vu, sur le quai de la gare du train de banlieue la menant au boulot depuis Mississauga (Ontario), une Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, face contre terre, salie, aplatie et abandonnée, le canon miniature de son aiguillette pointant dérisoirement vers le plafond de la gare, lui tenant lieu de ciel blafard des Flandres contemporaines. La portion de saison de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire est bel et bien de nouveau révolue. Conclueurs, concluez sur la prégnance en nos systèmes de valeur si mécaniquement chronométriques de cet objet ethnoculturel crypto-militariste, intégralement répréhensible et sidéralement non avenu.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’armée, ennemie de la société civile

Posted by Ysengrimus sur 29 avril 2008

Dimanche rouge

Nos journaleux continuent sans cesse de se demander s’ils doivent couvrir les conflits armés. Ils se disent que c’est quand même dangereux… Le danger, c’est une chose. Mais la question fondamentale est: si les forces armées laissent un journaliste monter dans un de leurs chars d’assaut et les accompagner dans une mission offensive, le font-elles dans un soucis d’information impartiale du public? Réponse: non. Si l’armée procède ainsi c’est uniquement parce qu’elle juge que le journaliste en question servira, volontairement ou non, les intérêts exclusifs de sa propagande. L’armée n’est pas une institution transparente. C’est une institution opaque, qui considère que tuer et mentir font partie de ce sur quoi elle a impunité. L’armée ne dit JAMAIS la vérité sur ses opérations, sur son existence, sur sa reproduction. L’armée soucieuse d’info, ouverte, sincère, cela n’existe pas.

Il serait pourtant crucial de couvrir les conflits armés adéquatement pour montrer que la guerre tue. Mais le fait est que, lors de la première campagne Koweit/Irak, celle de 1991, une énergie massive, nouvelle alors, inusitée, fut investie aux USA dans l’art subtil et pervers de masquer les pertes des conflits locaux pour les banaliser dans l’avenir. Ce fut la grande dévietnamisation de la propagande de guerre US. Et ce fut une réussite de relation publique majeure du temps et tous nos journaleux entrèrent alors dans le bal sans protester ou riposter. Cette doctrine joue depuis, comme sur des roulettes. Omerta… Omerta aussi sur cinq millions de capotés lors de l’occulte et brutal conflit zaïrois/congolais. C’est la moitié des pertes de la Première Guerre Mondiale… On n’en a pas vu passer 10% aux nouvelles! D’ailleurs le conflit en question fut justement surnommé Première guerre Mondiale de l’Afrique. Silence mat. Évidemment de là à glisser vers des insinuations pro-US qui minimiseraient en douce leur propre impact sous prétexte d’ouverture/couverture envers les guerres oubliées, je freine… Le vrai ethnocentrisme de nos communicateurs et de leurs lecteurs se manifeste crûment lors de la couverture tapageuse et ostentatoire des conflits occidentaux. Écoeuranterie similaire à celle du silence sur les gigantesques conflits africains. Quel que soit le théâtre où on se prend les pieds, on hurle et braille sur “nos” pertes, mais sur “leurs” pertes, dix fois, vingt fois, cent fois supérieures: Omerta toujours. Tout est présenté, par l’insidieuse intoxidentale, comme si l’ennemi n’était qu’une vermine grouillante et inane. Le silence occulte, mieux que tout, ce qu’il faudrait pourtant dire et redire.

Voici donc ce qu’il faut dire froidement de l’armée. L’armée est une instance fondamentalement factieuse, trublionne, cancéreuse, parasitaire. Son pire ennemi ce n’est pas l’ennemi. Elle respecte et admire l’ennemi. L’ennemi la fascine, lui ressemble, lui permet de se légitimer, de se perpétuer, d’exister. Le vrai ennemi de l’armée, celui qu’elle combat de toutes ses forces hypocrites, c’est la société civile, la transparence et la paix. L’armée ne veut pas d’un monde où il n’est pas besoin d’armée et fera tout pour entraver l’émergence de ce monde. Son financement et son existence autonome en dépendent crucialement. Tout journaliste qui se tait ou la décrit autrement qu’en ces termes, la sert servilement. Et c’est alors que commence le vrai danger de la couverture médiatique des conflits armés. Disons la chose comme elle est, quiconque expose nos enfants à cette manipulation propagandiste est un irresponsable qui démérite entièrement de la parentalité. Le corpus littéraire et cinématographique des oeuvres anti-guerre issues de la société civile est pourtant volumineux et parle bien plus profondément de tout ceci que la couverture sélective et non-critique des conflits armés. Notre culture collective anti-armée et anti-guerre a connu sa première explosion solide après la guerre de 1914. On peut citer, entres autres, le roman LE FEU d’Henri Barbusse. L’oeuvre la plus curieuse en la matière, pour nous en tout cas, reste le roman du canadien Charles Yale Harrison intitulé GENERALS DIE IN BED. On y suit au jour le jour les exactions, atrocités et souffrances perpétrées par un régiment canadien pendant la guerre de 1914. La description du sauvage et brutal sac d’Arras (France) par ses « libérateurs » canadiens vous laisse sur le cul d’édification. Ces oeuvres n’ont vieilli que pour la technologie et l’histoire locale. Au niveau du principe criminel fondamental de la guerre et de l’armée, tout y est, intact.

La fonction commerciale fondamentale de la guerre est désormais exclusivement le bellicisme. Celui-ci consiste à détourner les fonds publics vers des entreprise parasitaires et improductives tenues par la jet-set des petits copain qui enfilent la fleur au fusil des autres. Il est vrai que la guerre est le dernier des grands monopoles avec privilèges n’ayant pas à rendre le moindre compte sur sa productivité. Pour le coups, je pense à tous nos militaires. Contrairement à certain(e)s Tartuffes locaux, je n’ai absolument AUCUN respect pour les soldoques. Leur ruban jaune caca trouille ils peuvent sincèrement se torcher avec. Les chialeux factieux qui les appuient moralement devraient méditer aujourd’hui ce fait fondamental du parasitisme social de l’armée. La voilà, soldoques & suppôts, la raison pour laquelle votre secteur militaire est l’ennemi ouvert et direct de la société civile: il détourne massivement des fonds publics qui reviennent à la santé, à l’éducation à la prévention des catastrophes naturelles, au renouvellement des infrastructures urbaines et les enlise à jamais dans une inextricable bouillie improductive, polluante et meurtrière de merde et de sang, dont les coups tordus sont de facto protégée de la vérité par leur propagande belliqueuse. C’est un cancer curable mais négligé, que le cancer militaire. Soldoque, garde à toi… rends toi compte une bonne fois que les maîtres que tu sers sont les ennemis direct de tes enfants et des enfants de tes victimes.

La société civile commence imperceptiblement à se rendre compte de combien la soldatesque lui est nuisible. Improductive, ruineuse, factieuse, nuisible. Je ne supporte PAS nos troupes nulle part. Moratoire militaire inconditionnel et immédiat. Fini le gaspillage et les crimes immondes.

Femmes contre la guerre

Ceci dit et bien dit, mesdames, je vais peut-être maintenant vous surprendre, mais c’est grâce à ce rejet constant et stable de la mort de nos petits gars au combat dans des conflits de théâtre absurdes (que vous exprimez si sincèrement, et qui est vécu et articulé par des millions d’autres femmes comme vous, en toute simplicité) que nous n’avons pas eu de troisième guerre mondiale. Je m’explique. Quand Eisenhower se fit rapporter, au tout premier jour du débarquement de Normandie de 1944, que 10,000 hommes avaient été tués sur le coup, il répondit, sans cynisme, et avec un soulagement réel: «So far so good, I was expecting 20,000» [Pas mal du tout, Je m’attendais à 20,000]. Ce type d’insensibilité implacable (et, disons–le, si masculine…) des états-majors n’est plus possible aujourd’hui, simplement parce que les mères, les soeurs, les copines des soldats et leurs amies et nos amies veillent et influent de leur massive sensibilité pacifiste tout le rapport de la société civile à la guerre. Comparons le contraste entre la couverture par un journaliste homme et la couverture par une journaliste femme du même drame d’un de nos ti-clins soldoques mort à Kandahar. Sous la plume du journaliste homme, d’accord ou pas, on garde la tête bien froide et les yeux sur la rondelle. Il va falloir s’habituer à revoler dans le bande pis y en aura pas de faciles. D’ailleurs (comme l’expriment aussi assez oiseusement encore trop de nos compatriotes) les petits gars sont là-bas pour sauver les FEMMES afghanes. «Alors écrasez vous les filles, Rambo s’en vient. Comme on disait dans mon enfance: Les filles, les guénilles, les gars les soldats. Calmez vos nerfs. Ce n’est que la politique par d’autres moyens…» Sauf que la journaliste femme et ses semblables, elles, ont pleuré de tristesse et de rage devant leur ordi et l’on exprimé sans honte au monde dans les canards, les carnets et ailleurs sur Internet. Leurs arrières-grand-mères de la guerre ’14, avaient d’ailleurs pleuré et protesté comme ça, elles aussi, mais au fond d’une cuisine silencieuse. Leurs grand-mères de la guerre ’39 ont pleuré et protesté comme ça, elles, dans le tapage d’une tannerie ou d’une usine de bombes. On ne les a pas trop entendu non plus, dans le temps. Maintenant la vision vague et femme de Madame la Journaliste apparaît dans un medium qui vaut pour 50/50 face à la vision précise et eisenhowerienne de Monsieur le Journaliste. Compareurs, comparez. Choisisseurs, choisissez. Moi, je ne m’habituerai JAMAIS au meurtre de mes fils et des fils du soi-disant ennemi au nom de l’impérialisme pétrolier et opiacé de l’Occident.

La montée du pouvoir de masse et de l’impact social des femmes vont donc de pair avec l’impossibilité de disposer aujourd’hui sans obstacle de l’attitude d’Eisenhower envers les petits gars qui sont aux bouttes des fusils. Un mort québécois en Afghanistan et le Premier Ministre du Canada est obligé de patiner comme un perdu dans la propagande humanitaire. C’est à la portion FEMME (que les hommes ressentent aussi de plus en plus profondément de nos jours) de la société civile qu’il s’adresse dans ses salades pour québécois(e)s velléitaires. Subitement, l’inepte unifolié jambette et bafouille dans ses sourates et ses redites intoxidentales: il est en croisade exclusivement… pour sauver les FEMMES afghanes! Personne n’est dupe, allons, et la résistance polie mais ferme joue, sentie, dense, pesante… Et évidemment, cet exploit majeur des femmes de ce temps (nous éviter de nous jeter en compagnie de notre pire ennemi, notre armée, dans un troisième conflit mondial, ce n’est pas rien) étant un exploit silencieux, en creux, en vide, in absentia (vu que cette guerre n’est PAS arrivée), on ne le remarque pas, ne l’analyse pas, ne le comptabilise pas dans l’Histoire, mais il est avec nous en permanence. Ces femmes qui ont dit : je ne fais pas de politique, je ne me prononce pas sur la légitimité de la guerre ou quoi, mais bondance les gars là, il me semble que voir les ti-pits revenir dans des boîte, ça marche pas eh bien elles ont fait toute la fichue différence avec leur larmes froides, leur colère sourde, leur résistance ouverte. Alors, du fond du cœur, merci Mesdames. Mes fils et moi même vous devons la vie.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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