Le Carnet d'Ysengrimus

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À propos du «malaise hollandais» au Canada

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2014

raffinerie canadienne

Voici qu’on débat derechef sur la question du malaise hollandais du Canada. On dépose des rapports et, comme bien souvent désormais au Canada harpérien, on se lance dans un vaste souque à la corde idéologique (mâtiné de grands-petits intérêts véreux). Regardons l’affaire froidement, en évitant de partir dans toutes les directions et en nous en tenant à la clarté et à la concrétude des concepts économiques en cause ici.

Malaise hollandais. J’utilise la notion de malaise hollandais dans son sens strict (et à l’exclusion du barouettage qu’on a fait subir à ladite notion, notamment en l’appliquant à des secteurs économiques autres que les secteurs primaire et manufacturier). Par analogie avec une situation de ce genre survenue dans les Pays-Bas circa 1960 (sous l’effet d’un boom de l’industrie gazière), on entend par malaise hollandais (Dutch disease) une situation où le développement hypertrophié du secteur primaire du à un avantage géophysique fortuit (ruée vers l’or, boom pétrolier ou gazier, surexploitation minière) tend à compromettre le développement manufacturier d’un pays donné. Des pays comme le Nigeria sont des exemples extrêmes de malaise hollandais. L’industrie de l’extraction mono-oriente très brutalement l’intégralité de l’économie locale et fragilise gravement la diversité du tout de l’activité productive nationale. On notera aussi, au demeurant, que l’idée du malaise hollandais postule une solidité des frontières nationales en matière économique. Cela fait de cette idée une notion pas vraiment multinationale ou transnationale… et encore moins internationaliste.

Bien voir pourquoi le secteur primaire nuit au secteur manufacturier dans une situation de malaise hollandais. On fait souvent une lecture superficiellement boursicotarde du malaise hollandais en en trivialisant la description comme suit: le boom pétrolier ou minier fait gonfler la monnaie nationale et de ce fait nuit aux exportations de produits manufacturiers qui, payés, eux, en monnaies étrangères, deviennent plus chers principalement pour des raisons de change. Il y a un paradoxe insoluble dans cette analyse, trop éloignée de l’économie réelle. C’est tout simplement que le marché des produits non-finis ou semi-finis est lui aussi un marché d’exportation. La hausse de la monnaie nationale canadienne (par exemple) due à l’exportation de pétrole et de gaz devrait normalement nuire à toutes les exportations, y compris celles du pétrole et du gaz! Ce n’est pas le cas et, donc, ça n’a pas de sens de penser la chose strictement en ces termes. Ce qui fait augmenter la valeur d’une monnaie nationale sur le marché des changes c’est l’ensemble de la production nationale de biens exportables, tous secteurs confondus. Le Japon et la Chine ont (ou ont eu) des monnaies fortes sans que le secteur primaire n’occupe un segment de leur économie nationale aussi important qu’au Canada ou au Mexique (c’est surtout le cas du Japon). Il y a donc une déficience de principe dans cette analyse un peu viciée qui pose les secteurs de l’extraction et les secteurs de la manufacture comme étant en compétition frontale les uns contre les autres, pour un accès à une exportabilité qui serait limitée exclusivement (et comme magiquement) par la contrainte du change. L’idée de secteurs distincts en compétition les uns contre les autres au sein d’une enceinte nationale fixe est une fadaise bourgeoise. Le secteur pétrolier est en compétition avec le secteur pétrolier. Le secteur des usines de bagnoles est en compétition avec le secteur des usines de bagnoles. Cela: tous pays confondus. On peut exporter une usine de bagnoles. On peut l’installer au Japon ou en Argentine, si les conditions d’exploitation de la main d’œuvre restent favorables. On ne peut pas exporter un puit de pétrole au Japon. Les pays manufacturiers sont en situation de fluctuation industrielle constante car il y a du prolétariat extorquable et prenable en otage de la faim partout. Les pays pétroliers, gaziers, miniers sont des espaces obligatoirement fixes. La nuisance que peut représenter le secteur primaire sur le secteur manufacturier, en situation de malaise hollandais, est donc obligatoirement corrélée à la force ou faiblesse d’un secteur manufacturier national face aux autres secteurs manufacturiers nationaux. Les conditions de nuisance «hollandaise» sont bien plus matérielles que monétaires. Devant une Asie et un tiers-monde plus performants en matière industrielle, l’expertise, le talent, les ressources technologiques, l’encadrement subventionnaire font l’objet, au Canada, d’un transfert massif en direction de secteurs dont le caractère compétitif reste relativement stable, ceux du pillage d’un sous-sol national inamovible, pour alimenter cette usine mondiale qui, elle, l’emporte de fait dans la course à la production de produits finis.

Sur le Canada, deux thèses s’affrontent. Le centre-gauche parlementaire (le Nouveau Parti Démocratique) croit donc qu’il y a bel et bien malaise hollandais au Canada et que les secteurs pétroliers et miniers (principalement de l’ouest canadien, patrie de Stephen Harper, l’actuel premier ministre conservateur) nuisent aux secteurs industriels traditionnels, concentrés, eux, dans l’est canadien, notamment en Ontario et au Québec (ledit Québec étant la patrie du chef de l’opposition Thomas Mulcair et du gros de sa députation de centre-gauche). Pas achalés, comme on dit dans le coin, les réacs répondent que la très grande majorité des pays occidentaux voient leur secteur manufacturier se racotiller, y compris les pays peu lotis en matières premières (c’est l’argument de la tertiarisation historique des pays non-émergents, imparable) et que, qui plus est, la valeur élevée du dollar canadien correspond à une hausse du pouvoir d’achat pour tous produits, y compris pour les produits manufacturiers, la main d’œuvre manufacturière et la machinerie (argument fallacieux et démagogique, la hausse monétarisée du pouvoir d’achat ne s’appliquant effectivement qu’aux produits d’importation, justement ceux qui emmerdent le plus le secteur manufacturier national). Les pôles de la chicane sont ainsi posés. On fait donc de la politique politicienne autour du malaise hollandais au Canada en ce moment. Et l’erreur qu’on commet tous ensemble, ce faisant, c’est de restreindre notre vision au segment d’existence sur lequel le susdit malaise hollandais a un impact ou une apparence d’impact.

Remettre l’économie de services dans l’équation. Il ne faut pas voir le malaise hollandais plus gros qu’il n’est. Il faut bien le circonscrire dans le cadre où son action s’applique, et cela va varier énormément, fonction des situations nationales spécifiques. Il est d’abord important de noter que le malaise hollandais concerne, en fait, un segment bien restreint du secteur primaire. Personne n’ira parler d’un malaise hollandais en agriculture, par exemple (ou dans les pêcheries ou dans la pelleterie, ou dans la foresterie), et, de fait, l’agriculture est souvent la première victime des booms miniers ou pétroliers. Le secteur primaire se nuit donc partiellement à lui-même aussi dans le malaise hollandais. C’est la perte de diversité de la production (primaire inclusivement) qui est le facteur crucial ici, pas le fait de faire gonfler la devise. On le voit bien dans les pays pétroliers africains. Le malaise hollandais provoque un exode rural (avec toute sa dimension de destruction de cadres sociétaux archaïques) pour faire entrer la population nationale dans un segment biaisé, dangereux, fragile, et restreint de l’ère industrielle, celui des secteurs d’extraction miniers, pétroliers et gaziers. Le pays peut même devenir un gros importateur agricole et cela contribuera alors à faire baisser sa devise plutôt que de la faire monter (effet contraire de l’effet qu’on impute habituellement au malaise hollandais). Dans le cas d’économies comme celle du Canada, c’est le secteur des services, représentant environ 80% de l’activité économique d’un tel pays qu’il faut remettre dans l’équation. Principalement domestique, le secteur des services est une des causes majeures de la diminution du secteur manufacturier dans les économies occidentales. Les booms miniers, pétroliers et gaziers, en s’adossant au secteur des services, représentent une poussée (mono-orientée mais effective et, ne le nions pas, industrielle aussi) des secteurs reliés à l’exportation, non pas en compétition avec un secteur cherchant à exporter lui aussi (le secteur manufacturier) mais bel et bien en compensation d’un secteur lourdement domestique, le gigantesque secteur tertiaire. Le pétrole brut ou raffiné fait ce que les cliniques, les universités et les attractions touristiques ne font pas: il s’exporte.

Remettre la société civile dans l’équation. Entrer dans la logique de l’argumentation «hollandaise», c’est s’installer sur le terrain déjà bien balisé et argumentativement cerné du conservatisme canadien. Celui-ci vous toisera avec le regard un peu las et somnolent de Stephen Harper et vous répondra: ce n’est pas une question de secteur ceci ou de secteur cela, c’est une question de production. Le Canada est productif dans les secteurs encadrant les ressources naturelles dont, massivement, il dispose. Le secteur minier (surtout compliqué et tarabusté comme celui des sables bitumineux ou du forage en haute mer et dans le grand nord) est un secteur industriel comme un autre. C’est notre industrie à nous. Il faut l’exploiter au maximum… Fidèle à sa longue tradition réformiste-populiste, le parti de centre-gauche de Thomas Mulcair s’empêtre dans une argumentation à base de défense de la petite manufacture qui reste totalement sur le terrain bourgeois. Tant que ces petits partis non-prolétariens de pleurnicheurs populaires ne mettront pas leurs culottes à gauche, il se feront planter par ceux qui nient qu’il y ait le moindre malaise hollandais au Canada et/ou s’en tapent, le reconnaissent, mais y voient la particularité conjoncturelle d’un développement industriel bien de chez nous et voué (comme au Mexique, comme en Russie, comme dans le monde arabe) à jouer l’atout de l’extraction des produits de base dans le grand dispositif inchangé de la surproduction mondiale. Les arguments qui remettent la société civile dans l’équation n’ont, eux, rien de «hollandais». Le pétrole est une ressource foutue sur le long terme, durablement polluante, non renouvelable, et reposant sur le postulat sociétalement réactionnaire de la bagnole individuelle et de la strangulation méthodique des grandes infrastructures de transport en commun. Le secteur minier nourrit une kyrielle de segments industriels totalement commis dans la gabegie de la surproduction et du renforcement de vastes pans économiques parasitaires, improductifs et nuisibles (urbanisation galopante, machinisme consumériste, bureaucratie policière, secteur militaro-industriel). Il est patent, au regard le plus grossier, que la fausse manne pétrolière est en train de détruire le Nigeria, que la fausse manne diamantaire maintient l’Afrique du Sud sur les genoux. Pas de chansons mirifiques à se chanter: il en est autant du Canada, voué désormais à toutes les causes anti-sociales et anti-environnementales qu’embrasse épidermiquement le suppôt veule de l’industrie la plus sale et rétrograde imaginable que sera imparablement, objectivement, un gros producteur de matières non-finies, totalement dépendant de ses vrais maîtres compradore. Pas étonnant que ce soit des conservateurs étroits qui mènent la barquette unifoliée dans les brumes délétères de cette nouvelle mythologie eldoradante.

Qui ment à qui au Canada? Les conservateurs mentent en présentant une industrie mono-orientée dans un secteur d’extraction toxique, nuisible, servile, et foutu à terme comme le pactole canadien. Les néo-démocrates, réformateurs et adaptateurs, mentent en se faisant les défenseurs intra-muros («nationalistes» diraient certains – j’évite le mot ici à cause de son sens spécifique au Canada et au Québec) d’un secteur manufacturier dont ils ne contrôleront la crise chronique que le jour où ils contrôleront l’intégralité de la planification de l’intendance industrielle mondiale (pas demain la veille). C’est pas le primat d’un secteur économique sur un autre qui nous étouffe, c’est le primat de la surproduction et de l’enrichissement privé sur l’organisation rationnelle du patrimoine industriel collectif. Ce n’est pas le malaise hollandais qui nous emmerde, c’est le malaise capitaliste.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos de la récente vague anti-conservatrice au Québec qui en a surpris plus d’un – un petit souvenir littéraire datant de 1918…

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2011

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En respectueux hommage à monsieur JOHN GILBERT «Jack» LAYTON (1950-2011), chef du Nouveau Parti Démocratique (centre-gauche) lors de la campagne électorale fédérale canadienne de 2011, et dont la lutte déterminée et courageuse contre le cancer a tenu ses compatriotes, de toutes allégeances politique, en haleine jusqu’à son dénouement révoltant et tragique.

Il faut continuer de traquer les causes ordinaires (domestiques et industrielles) de cette maladie dénaturée, aux étranges caractéristiques sociologiques, et vraiment trop banale dans la vie sociale contemporaine…

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Aux élections fédérales canadiennes de 2011, les Québécois ont massivement voté, virtuellement seuls contre tous, pour le petit parti de centre-gauche de service. Nos folliculaires, faux savants sociologiques s’il en fut, réacs jusqu’aux trognons, et toujours hautement prompts à servir leurs maitres, ont pris de grands airs surpris, fendants, condescendants et hautement contris de constater tant de rigueur politique chez nos petits compatriotes (qu’on prend si souvent pour des gogos et des vive-la-joie manquant de sens civique et de vision sociale – grossière erreur). On s’étonna donc niaiseusement, dans la presse, de voir se manifester une si nette et ferme sensibilité de centre-gauche au Québec (confirmée ensuite par de nombreux sondages post-électoraux qui finirent par faire taire les sarcasmes et les rires jaunes des feuiles et cyber-feuilles, tout aussi jaunes). Et pourtant notre bel héritage historique si folklo et si gentil-gentil ne manque pas d’avoir laissé, sur la question, son solide et profond lot d’indices criants. J’en veux pour exemple unique, retenu ici pour sa haute qualité symbolique, cette remarquable évocation de la tumultueuse élection fédérale canadienne de 1891, dans le roman (au réalisme fort, ferme, solidement informé et indubitablement fiable) La Scouine d’Albert Laberge (1871-1960), publié, dans sa version définitive, en 1918.

Chahut électoral dans le Canada du 19ième siècle

C’ÉTAIT  jour d’élections. Les Bleus et les Rouges se disputaient le pouvoir et la population était divisée en deux camps absolument tranchés. Tous les anglais sans exception étaient conservateurs, tandis que la grande majorité des canadiens-français était libérale. Déjà, il y avait eu des bagarres aux assemblées politiques et l’on appréhendait des troubles sérieux autour des bureaux de votation. Des animosités de race fermentaient, menaçaient d’éclater. Cependant, comme la Saint-Michel, date des paiements, approchait, les fermiers n’oubliaient pas les affaires. Certes, ils iraient voter, mais ils profiteraient de l’occasion pour vendre un voyage de grain, d’autant plus que Robillard avait entrepris de charger une barge d’orge et qu’il la payait quatre chelins le minot.

Dès le matin, à bonne heure, ce fut sur toutes les routes conduisant au chef-lieu du comté une longue procession de wagons remplis de sacs de toile, bien propres, bien blancs, cordés avec soin. Chacun allait vendre son orge.

Les anglais tenaient évidemment à voter tôt, car dès huit heures ils se rendaient déjà au village. Deschamps qui comptait avoir quinze cents minots de grain cet automne-là, n’avait pu terminer son battage la veille comme il l’espérait. Il tenait absolument à le finir cependant, et cette besogne lui prit une partie de l’avant-midi. Après le dîner, il partit donc avec une quinzaine de poches dans sa charrette.

Sur la route de glaise, dure comme du ciment, bordée de trèfles d’odeur, de verges d’or et d’herbe Saint-Jean, son petit cheval bai marchait d’un pas régulier et, sur son dos, luisaient les têtes dorées des clous du harnais.

Deschamps alla livrer son orge chez Robillard. Là, il apprit que les Anglais s’étaient emparés du poll et en défendaient l’approche à leurs adversaires. Cette nouvelle n’était pas pour intimider Deschamps qui était un rude batailleur. Il attacha son cheval à la porte d’un vaste hangar en pierre, où il se trouvait à l’ombre, et partit vers la salle du marché public. En approchant, il constata que les Anglais avaient bien pris leurs mesures. Ils avaient disposé leurs voitures en rectangle autour de l’édifice et n’avaient laissé qu’un étroit passage libre qu’ils surveillaient. Cette tactique en avait imposé, et peu de Rouges s’étaient aventurés dans le voisinage de cette forteresse. Les audacieux qui avaient tenté de s’approcher avaient reçu un mauvais accueil. Justement, Deschamps se heurta à Bagon venu au village pour voter. Le Coupeur s’était endimanché, avait mis son haut de forme et le surtout de drap qui lui avait servi lors de son mariage. Malheureusement, il avait fait la rencontre de quelques Anglais et l’un d’eux, lui avait, d’un coup de fouet, coupé son tuyau en deux. Les compères avaient continué leur route en riant aux éclats de la bonne farce. Ce récit ne fit qu’aiguillonner Deschamps qui se dirigea d’un pas plus rapide vers l’ennemi. Trois grands gaillards, postés en sentinelle, gardaient le passage conduisant au bureau de votation. Comme Deschamps s’approchait, ces braves se mirent à ricaner et le plus gros de la bande l’apostropha d’un:

– Que veux-tu maudite soupe aux pois?

Un formidable coup de poing à la mâchoire fut la réponse de Deschamps. L’Anglais s’affaissa comme une masse. Les deux autres se ruèrent sur le Canadien, mais le premier reçut dans le bas ventre une botte si rudement poussée qu’il roula sur le sol en faisant entendre un affreux gémissement et en se tordant. Le troisième cependant, un Irlandais d’une malpropreté repoussante, aux mains couvertes de verrues, avait saisi Deschamps à la gorge et tentait de l’étouffer. Le Canadien se défendait avec énergie et parvint à faire lâcher prise à son antagoniste. Une lutte corps à corps s’engagea alors entre les deux hommes. Un croc-en-jambe habilement appliqué fit perdre l’équilibre à l’Irlandais qui s’abattit. Saisissant une poignée de foin qui traînait par terre, Deschamps tenta de le faire manger à son ennemi vaincu, mais celui-ci lui mordit férocement un doigt. Dans sa rage, Deschamps ramassa une boulette de crottin frais, et la fit avaler à l’Irlandais, lui cassant par la même occasion une demi-douzaine de dents.

Deschamps put croire à ce moment qu’un mur de briques s’écroulait sur lui, car une dizaine d’Anglais s’étaient précipités sur le Canadien et le démolissaient avec leurs poings et leurs pieds. C’étaient une grêle de coups. Deschamps était absolument sans défense. On ne sait trop ce qui serait arrivé, si l’un des agresseurs n’eût tout à coup commandé aux autres de s’arrêter. On lui obéit. En quelques mots, il exposa son idée, puis il s’éloigna. Au bout d’une minute, il revint avec une charrette. Alors tandis que quatre ou cinq de la bande, maintenaient Deschamps, un autre lui passa un câble au cou et attacha l’autre extrémité au chariot. Les anglais sautèrent dans la voiture puis le chef fouetta le cheval qui partit au grand trot, traînant Deschamps derrière le char comme un animal que l’on conduit à l’abattoir. Criant à tue-tête, braillant, hurlant, vociférant, les Bleus et leur burlesque équipage parcouraient les rues, semant l’épouvante. Moulu, essoufflé, nu-tête, la figure tuméfiée et sanglante, les côtes, les jambes et les reins meurtris, Deschamps courait derrière la charrette, butant contre les pierres et écumant de rage impuissante. La voiture fit ainsi le tour du village sans que personne osât intervenir, tellement la population était terrorisée. Finalement, elle prit le chemin de la campagne. Elle fit encore un bon mille, puis comme Deschamps râlait, à moitié étouffé, le chef détacha le câble et le jeta sur l’épaule de Deschamps.

– Garde-le comme souvenir, dit-il, et s’éloigna avec ses compagnons.

Les Bleus avaient triomphé ce jour-là.

Albert, Laberge, La Scouine, Éditions Quinze, collection Présence, 1980 (publié initialement en 1918), chapitre XIX, pp 69-72 (cité depuis l’ouvrage papier).

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Alors pas de panique, là, hein. L’analogie que j’établis ici ne vise aucunement à recentrer la réflexion politicienne contemporaine sur les bagarres inter-ethniques d’autrefois (les animosités de race), aussi sidérantes et révélatrices qu’elles puissent être. Après tout, Jack Layton, le chef du ci-devant Nouveau Parti Démocratique (la petite formation de centre-gauche dont je parle ici) et son lieutenant québécois Thomas Mulcair sont eux-mêmes des anglophones. Le parallèle historique que j’établis ici doit s’assortir de la plus explicite des invitations à une saine prudence transposante au sein de la jubilation métaphorico-réminescente. Il n’y a plus grand-chose d’«ethnique» ou de «racial» dans tout ceci, au jour d’aujourd’hui. Les Québécois le prouvent justement magistralement, en donnant leur vote à un parti anglophone et fédéraliste, si ce parti anglophone et fédéraliste véhicule (au mieux) ou semble véhiculer (au pire) les valeurs sociales socialisantes auxquelles les Québécois s’identifient de longue date. Indubitablement, en 2011, les Québécois n’ont pas voté à la bouille d’anglos mais au programme. Depuis l’aggravation fatale, subite, tragique et inattendue, du cancer de Jack Layton, nos chers médias, biaiseux, sciemment vendus, et qui font flûtes de tous bois, cherchent maintenant ouvertement à imputer la victoire du centre-gauche à quelque mystérieuse popularité individuelle (temporaire et superficielle) du bon Jack au Québec. Pur mensonge de faussaires simplistes, droitiers et biaisés, que cette fadaise du succès de sympathie personnelle, flatulente et nonchalante, que l’on voudrait donc vouée à miraculeusement décliner parallèlement à la santé du malheureux «chef charismatique». Il faut le dire et le redire ici, dans notre jargon politicien s’il le faut, pour se faire comprendre: aux élections fédérales de 2011, les Québécois n’ont pas voté l’homme mais le parti. Et qui plus est, ils l’ont fait dans la plus pure perspective du Situationnisme Patapoliticiste

Ceci dit, le problème avec ces bons messieurs Layton et Mulcair, ce n’est donc pas qu’ils sont anglophones (ils parlent d’ailleurs tous les deux un très bon français et se communiquent aux Québécois dans cette langue avec un efficace indéniable). Le problème, terriblement classique, avec ces messieurs Layton et Mulcair, c’est, plus simplement, plus prosaïquement, qu’ils sont, eux aussi, des politiciens de petite politique politicienne. Le Québec leur sert maintenant de plate-forme temporaire d’opposition. Pour s’emparer du pouvoir au niveau pan-canadien, ils doivent maintenant se gagner les verres de lait avec une fraise dans le fond du ROC, plus conformistes, friqués, ricanisés, crispés, caillés, bourgeois, puant le conservatisme mouton de toutes leurs pores. Messieurs Layton et Mulcair vont donc devoir se mettre à ratisser sur leur droite (Obama, qui est pas mal plus pesant qu’eux, le fait sans scrupule aucun. Ils n’y couperont donc pas). S’ils ratent cette entourloupante manœuvre de ratissage à droite, leurs principaux électeurs du moment, les Québécois, resteront isolés dans leur petit coin, avec leur petite social-démocratie de papier, goualante et inopérante, de parti d’opposition sans audience parlementaire effective. Si le ci-devant NDP/NPD réussit son grand ratissage à droite, il réussira aussi alors à prendre le pouvoir, sur une base électorale majoritairement ROC-réac, et, là, bien, c’est encore Urgèle Deschamps qui va se prendre tous les coups de cordes à nœuds sur le dos et qui, essoufflé, désespéré, désillusionné, va courir de par tout le village, le cou solidement lié à la charrette de ses chefs, en caucus et au parlement. Je ne vois vraiment pas comment les choses pourraient évoluer autrement que dans le sens d’une des deux possibilités évoquées ici: marginalisation ou droitisation. Le diable réac ROC ne va pas subitement se faire social-démocrate-ermite. Dilemme, Dilemme… En plus, pour le moment, on est bien loin d’y être encore, audit dilemme, car pour le moment, tout simplement. la tragi-comédie politicienne se rejoue. Les Bleus avaient triomphé ce jour-là. Ce sont effectivement les Bleus de l’Ouest et de l’Ontario qui tiennent solidement le pouvoir fédéral, depuis l’élection de 2011 (notre petit parti de centre-gauche est en orange).

Les sables bitumineux de l’Athabasca. Une surface de pollution durement durable, vaste comme l’Angleterre. Le symbole suprême du nouveau conservatisme canadien…

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Le fond de l’affaire reste donc que les Bleus, en 2011 (110 ans après les Bleus en fait agonisants de 1891), ont effectivement triomphé dans le ROC. Aussi, après avoir flaubé onze (11) milliards de dollars en Afghanistan, à jouer à la gué-guerre de théâtre de toc, ils préparent maintenant des contrats militaires pharaoniques, totalisant trente-trois (33) milliards de dollars, tandis que les services hospitaliers s’enlisent et les infrastructures routières s’effondrent. Ils sont aussi à se mitonner une petite campagne de pube pour revaloriser la surface de pollution vouée à une durée multi-centenaire (sur un territoire vaste comme l’Angleterre) qu’ils perpétuent en Athabasca (Alberta), pour extirper le pétrole difficile d’accès des sables bitumineux, qu’ils livrent ensuite à leurs bons maitres US. Que veux-tu maudite soupe aux pois? Ben, que cette gabegie meurtrière cesse, quoi… J’ai voté en conséquence mais, bon, comme d’habitude, ce n’est pas suffisant… Il faut croire que le fond véreux et minable de nos pratiques politiciennes de type Westminster a gardé quelque chose de la dérisoire et hargneuse futilité campagnarde de 1891, dans un pays et un monde ou les enjeux de ce genre de manipes électoralistes brutales et sordides sont amplement plus écologiquement dangereux et sociologiquement dommageables.

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