Le Carnet d'Ysengrimus

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Narcissisme, estime de soi, exhibitionnisme

Posted by Ysengrimus sur 7 octobre 2020

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À l’ère d’Instagram et des égoportraits en pagaille, on relance dans tous les sens la question du narcissisme. On le fait sans trop de rigueur d’ailleurs. On dégoise sur le narcissisme à tort et à travers, pour tapageusement le réprouver et, surtout, sans le définir. Tout le monde, y compris nos Narcisse contemporains, semblent faire massivement consensus pour dénoncer le narcissisme… enfin, celui des autres. On se gargarise notamment, à tort et à travers toujours, avec la notion de pervers narcissique, sensée vous définir en long et en large le manipulateur emmerdeur chronique (qui lui, existe indubitablement d’autre part, hein, là n’est pas la question). Du grand n’importe quoi conceptuel en quadraphonie.

Alors, bon, tout le monde affecte ouvertement de réprouver le narcissisme. Par contre, on fait aussi largement consensus collectif pour promouvoir l’estime de soi (self-esteen). Nous vivons une époque qui ne valorise plus l’autodénigrement ou l’auto-flagellation. Le respect de soi est considéré comme une attitude primordiale et rien n’est plus attirant et charmant que la sacro-sainte confiance en soi. On opère donc, ouvertement et sans complexe, dans un dispositif qui dénigre lourdement le narcissisme mais valorise fortement l’estime de soi. Et comme la force conceptuelle est largement remplacée, de nos jours, par la lourdeur moraliste (yay yay, nay nay, j’approuve, je réprouve, le positif, le négatif, etc… niaisage de pense-petit et de juges et jugesses de bastringue), on se retrouve souvent en pleine tautologie circulaire, sur cette question primordiale. Analysez attentivement les développements contemporains sur ces questions, ce sera pour observer que le tout se ramène à nous raconter que le narcissisme est une estime de soi que je réprouve et que l’estime de soi est un narcissisme que je aprouve. Redisons-le: on est en pleine tautologie circulaire.

Comme le yay yay, nay nay, j’approuve, je réprouve ne fondent en rien une validité définitoire minimalement opératoire, il y a lieu de se poser la question. Qu’est-ce qui distingue, effectivement et objectivement, le narcissisme de l’estime de soi? Moi, j’aime les deux en ce sens que les deux m’intéressent et ne font pas, chez moi, l’objet d’une réprobation ou même d’une approbation particulière. Je formule donc la distinction très nette que j’établis entre les deux sur des critères descriptifs et factuels (sans jugement de valeur).

Le narcissisme est une pulsion, une pulsion d’amour pour soi. Cette pulsion ne niaise pas avec les détails comportementaux ou sociologiques. Souvenons-nous de la légende. Narcisse, seul dans le bois, voit quelqu’un dans un lagon. Il tombe en amour avec son reflet, sans réfléchir. Il n’est pas très informé, du reste. Il prend son objet d’amour pour une fille, pour quelqu’un d’autre alors que c’est lui-même. Le narcissisme est la fascination hédoniste pour ce qui est dans notre miroir. Une attirance. Un amour inconditionnel, informe, primitif et totalement non ratiocinant.

L’estime de soi est une doctrine. C’est une vision du monde et une vision de soi dans le monde. C’est quelque chose que l’on apprend, que l’on acquiert, que l’on perfectionne. L’estime de soi est un programme élaboré, qui s’explique, s’analyse et se justifie. C’est un bilan d’existence, une harmonie avec ce que la vie a fait de nous. L’estime de soi, même si elle se ratiocine amplement, n’en est pas moins parfaitement intense, configurée, d’un bloc. L’estime de soi est une connaissance, un calcul presque. Elle implique une précision, une justesse de vue, une mesure.

Si on cherche à articuler les deux notions entre elles, on dira que le narcissisme est une estime de soi qui s’ignore et que l’estime de soi est un narcissisme bien en contrôle. L’estime de soi tempère le narcissisme par la modestie. Le narcissisme exalte l’estime de soi dans la fascination. Autre fait crucial, le narcissisme est privé. L’estime de soi est sociale. Assumons aussi que le narcissisme est largement sexy, sexuel, sensoriel, hédoniste, voire onaniste. L’estime de soi est sociologique, ethnographique, mentale, costumée, interactive, mondaine. On pourrait aussi suggérer que le narcissisme est une tendance enfantine, atavique, primitive et que l’estime de soi est une vision adulte, construite, conclusive. Le narcissisme est initial, printanier, c’est une ouverture, une découverte de soi. L’estime de soi est plus conclusive, sereine, automnale. C’est une analyse, une assomption, un bilan.

J’ai parlé ailleurs du narcissisme masochiste, notamment chez les femmes. Il y a aussi, indubitablement une estime de soi contrainte, surfaite, mimée. Il faut bien comprendre que narcissisme et estime de soi ont un trait commun. Ils font assez peu état de l’autocritique. Le narcissisme ne voit pas l’autocritique. Il aime l’être du miroir et c’est inconditionnel. L’estime de soi est plus circonspecte en matière d’autocritique. Elle assume que quand on se compare, on se console et elle met les points valorisant en relief, réservant les insatisfactions pour les soubassements bien gérés de l’ego. Le narcissisme est autoporteur. L’estime de soi est autopromotionnelle.

Et cela nous amène à la troisième variable de l’équation, l’exhibitionnisme. On le confond souvent avec le narcissisme. C’est un tort. Narcisse est tout seul, dans la forêt. La fausse fille du lagon est sa seule rencontre. L’exhibitionnisme, pour sa part, est un exercice social et ce, imparablement. Je dirais même que c’est un rapport de force social. S’exhiber, c’est combattre les autres, s’évertuer à les diminuer, les réduire, les humilier, les rendre jaloux, les prostrer. La rencontre du Camp du drap d’Or, encore et encore. Je n’ai pas besoin d’expliquer sans fin cette propension aux tenants et tenantes de la culture Instagram.

Ces trois tendances, narcissisme, estime de soi, exhibitionnisme, peuvent parfaitement se modulariser. Ceci pour dire que l’une peut tout à fait exister sans les autres. Jetons un petit coup d’œil sur certains des résultats du calcul de cette modularité.

Narcissisme sans estime de soi. C’est justement le narcissisme masochiste dont j’ai parlé ailleurs. La personne (souvent une femme) n’aime plus l’être du miroir mais le déteste. La fascination perdure mais on hurle de colère au miroir plutôt que de jouir de soi. Tous les gens qui se trouvent laids sont des Narcisse masochistes. Ils sont mécontents d’eux et très malheureux.

Narcissisme sans exhibitionnisme. Le narcissisme a une dimension privée, forte et profonde. C’est ce qu’on fait seul devant son miroir et qu’on ne partagerait avec absolument personne. La dimension sexuelle, masturbatoire notamment, est particulièrement accusée ici. Mais plus innocemment, on peut aussi penser à ceux et celles qui chantent, tout seuls, sous la douche.

Estime de soi sans narcissisme. C’est le narcissisme serein, maturé, patiné par les saisons et l’expérience. Heureux de soi, en paix devant soi-même, dans ses grandeurs comme dans ses limites, on ne s’aime pourtant plus comme au premier jour. L’ancienne passion de Narcisse s’est transposée en belle amitié. L’estime de soi n’est plus passionnelle. Elle est simplement éclairée.

Estime de soi sans exhibitionnisme. Des tas de personnages anonymes qui sont bien avec eux-mêmes sont parfaitement discrets et indiscernables. Ce sont les petites gens à la fois sereines et sans histoires. Spinozistes naturels, ils ne recherchent ni la notoriété ni les honneurs. Ils cultivent leurs jardins et s’occupent de leurs pairs. On les adore et ce, sans trop savoir pourquoi.

Exhibitionnisme sans narcissisme. Ça, ce sont les acteurs, les danseurs et les musiciens professionnels. Les vrais gens du métier du spectacle, hein, pas les stars foutues de la téléréalité. Observez les danseurs et les acteurs vraiment formés. Ils sont parfaitement à l’aise de s’exhiber, en méthode et sans auto-fascination. Un musicien montre sa musique sans se montrer soi-même.

Exhibitionnisme sans estime de soi. Alors, là, surtout à notre époque, c’est la tempête tonitruante. Des tas de gens ressentent le besoin de se montrer pour qu’on les aime et c’est bel et bien de ne pas s’estimer soi-même. C’est la recherche insatiable de l’attention renouvelée de l’autre pour compenser un auto-dédain compulsif et morbide. C’est le mal du siècle.

Par-delà toutes ces distinctions cruciales, descriptives et objectives, narcissisme, estime de soi et exhibitionnisme ont un trait commun majeur. Ce sont des particularités de la civilisation bourgeoise. Plus précisément, ce sont les principales formes qu’adopte l’individualisme bourgeois. Je peux vous assurer que ces catégories sont historiquement transitoires et qu’un jour, quand le sens civique et collectif aura vraiment cours, dans quelque chose comme une civilisation socialiste, ces trois notions paraitront intrinsèquement indécodables et hautement archaïques et mystérieuses. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Un narcissisme masochiste, ou plutôt un… un hédonisme contraint

Posted by Ysengrimus sur 31 août 2008

femmeaumiroir

Nous vivons des temps narcissiques. Les femmes ont beaucoup à y voir et les hommes emboîtent ouvertement le pas. Jadis elle se faisait belle pour lui. Maintenant elle construit le tonus, le costume, le décors de beauté qui lui plait à elle, et lui, eh bien, il en fait partie du mieux qu’il peut… ou pas. Nous sommes entré(e)s à l’époque où la femme s’occupe d’elle-même et il n’y aura pas de retour en arrière. Les nostalgiques de la femme soumise resteront inexorablement sur le bord de la route vers l’Urb. Cela se joue désormais entre la femme et son miroir. Même si elle croit encore qu’elle se façonne ainsi pour le bénéfice et la joie de l’homme comme autrefois, elle se leurre. Il faut la décrire sans partager l’illusion qu’elle entretient sur elle-même. La corde phallocrate est cassée. La frustration des instances masculines à l’ancienne est de plus en plus tangible, face à cette nouvelle culture ordinaire en émergence. La meilleure preuve imaginable du fait que l’homme ne dicte plus le ton des choix des femmes, c’est justement qu’il emboîte le pas, un peu à la traîne. L’homme commence à s’installer devant le miroir aussi, hanté par cette batterie de nouvelles priorités. Les angoisses de l’apparence commencent à sérieusement le gagner aussi. La culture intime des femmes remporte un certain nombre de joutes. L’une d’entre elles est celle de la généralisation et du partage de ses angoisses. Et pourquoi pas? Pourquoi les femmes seraient-elles les seules à se polluer l’existence avec ces questions d’apparence? Il faut partager le fardeau, en quelque sorte, le répartir également (en attendant de le jeter par terre). C’est de bonne tenue. Qui plus est, la morale archaïque qui jugeait négativement le narcissisme est totalement hors-jeu. Ce type vieillot de culpabilisation, personne n’en veut plus et à raison. Pensons-y froidement: qu’y a-t-il de mal à s’aimer soi-même. Qu’y a-t-il d’inadéquat à voir l’estime de soi comme un fondement de l’estime des autres? Notre temps répond: rien, et il a en partie raison, devant la logique ancienne. L’estime de soi n’a pas toujours été une valeur fondamentale. C’en est une maintenant. L’estime de soi fut longtemps subordonné à la soumission à la famille, à l’employeur, au pays. Ce n’est plus le cas. Le narcissisme pourrait être la grande pulsion libératrice de ce temps… s’il se contentait de jubiler et de jouir.

Or le narcissisme contemporain est hautement masochiste. Que voit la femme obnubilée dans son miroir? Une autre femme, qui n’est pas là parce qu’elle se pavane, faussement nonchalante mais en fait hautement manufacturée, sur les couvertures de revues et dans le déroulement des bandes d’actualité. Une autre femme que notre contrite au miroir juge, unilatéralement et sans vérification bien précise, mieux faite, mieux construite, mieux proportionnée, plus apte à faire émaner la beauté, à transmettre la jouissance. Les hommes suivent toujours. Ils suivent de plus en plus cette culture intime exacerbée et cruelle de la compétition et de la terreur de la perte de l’image propre, adéquate, conforme. Ils ne la dominent plus mais la confirment toujours, y compris de par leurs sottes éructations. Narcisse avait au moins la décence d’aimer inconditionnellement le personnage qu’il voyait se refléter dans le lagon, qu’il prenait pour une femme d’ailleurs. Ici Narcisse se hait. Il ou elle se trouve trop ceci ou trop cela. On ne se contemple pas pour jouir de soi, on se contemple pour se subir, pour souffrir, pour chercher à se modifier. Où est-il passé le temps où Fonzi, le petit macho sans complexe de Happy Days, se plantait devant son miroir peigne en main pour se coiffer et… renonçait ostensiblement à le faire, jugeant sa crête de coq inaltérablement parfaite. C’était lui le narcissisme jubilant, apanage masculin suranné. Il accompagnait le phallocratisme dans sa période dorée. C’est terminé. Aujourd’hui, c’est la compétition exacerbée des corps, des normes, des mesures, des modèles. Les femmes se déchirent entre elles. Elles dénoncent ledit modèle comme on attaque le plus virulent des adversaires et, en même temps, elles aspirent à rencontrer des normes axiomatisées, abstraites, tyranniques, émanant du même adversaire. Elles se dénigrent entre elles, se démentent, se dénoncent, se contredisent, se tirent dans les pattes. Elles veulent et ne veulent pas se modifier pour rencontrer l’axiome. Le double message se hurle dans la douleur des chairs. Si je ne me reconfigure pas (chirurgicalement ou autrement), on ne va pas m’aimer. Si je me reconfigure (chirurgicalement ou autrement), ce ne sera plus vraiment moi qu’on aimera. Paradoxe insoluble pour une sortie abrupte de la joie de vivre, sinon de la vie. Mais lancinant paradoxe d’une époque aussi. Maximale haine de soi répercutée en l’autre. Combien de nos Narcisse contemporains se sont retrouvé(e)s à hurler de frustration devant leur miroir, allant jusqu’à griffer ou à frapper à coups de poings rageurs la partie corporelle qui ne leur plait pas. L’individualisme contemporain aurait pu créer un vivier favorable et plaisant pour l’amour de soi. La compétition commerciale et l’obsession des modes et des conformités convertissent le tout en la plus cuisante des souffrances normatives. L’enfer de l’égocentrisme, c’est bel et bien toujours les autres…

D’ailleurs parler de masochisme est partiellement fautif. Le masochisme a au moins la décence —si je puis dire— de tirer du plaisir de contacts physiques cuisants. C’est, l’un dans l’autre, une forme de sensualité, abrupte, brutale et surprenante, pas à la portée de tous les épidermes certes. Mais il reste que le masochisme est joyeux et assouvissant chez ceux et celles qui l’assument ouvertement. Ce que je décris ici est triste, rageur, frustré, dépité, morbide, malheureux comme les pierres. Je crois finalement qu’on a affaire à un hédonisme contraint. C’est la jouissance truquée par excellence de notre modernité de toc. Désormais, il faut faire dans le sexy, dans le (pseudo) sensuel, dans le séduisant, dans le pulpeux et l’onduleux, dans l’enviable, dans le prostitutionnel, quitte à se faire gonffleter les lèvres, les pectoraux ou la poitrine pour y parvenir. Les hommes absorbent toute sortes de substances suspectes pour se faire monter une soufflette d’Adonis manqué (ces pratiques, désormais, ne sont pas restreintes aux gyms et salles de musculation, il s’en faut de beaucoup). Les femmes, on n’en parle pas… la cruauté chirurgicale envers leur corps culmine, en nos temps comme jamais. Hédonisme de poseurs et de poseuses, sensualité de théâtre de carton pâte. Faux plaisir, jouissance absente. Frustrer et faire des jaloux et des jalouses est plus important que de ressentir un plaisir effectif. Ce n’est pas une orgie, c’est un défilé de mode, contrit et souffreteux. N’avez-vous donc jamais constaté que, dans un défilé de mode, absolument personne ne s’amuse?

Narcissisme sans amour de soi. Masochisme qui souffre non pas pour jouir mais pour paraître et se refaire à l’image imagée de l’image imaginaire impossible. Hédonisme contraint (ce qui est une rude contradiction dans les termes). La libération sexuelle est une faillite. Elle nous a libéré de notre soumission de bouvillons et de génisses face au hobereau cultivateur et obtus de jadis, pour nous livrer, nu(e)s et désemparé(e)s, à la compétition urbaine, cynique, envieuse, insensible et exacerbée du capitalisme commercial et au vedettariat truqué de l’égocentrisme néo-inquiet… Pour le coup, la jouissance, le plaisir, la beauté toute simple, la vraie séduction du coeur, ce sera pour un autre jour…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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