Le Carnet d'Ysengrimus

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L’héritage de Fatima

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2017

Muslim-Woman-Praying

Jetons un regard moderne (et non hagiographique) sur les tensions larvées se faisant jour dans la maisonnée de Mahomet (570-632), Saint Prophète de l’Islam, au soir de sa vie. Sa première épouse Khadîdja (morte en 620) est la mère de Fatima (née en 605 ou 615). Sa troisième épouse Aïcha (née en 614, mariée enfant au Saint Prophète en 621) est la fille d’Abou Bakr, devenu, lui, premier calife de l’Islam après la mort du Saint Prophète, de préférence à Ali (né en 600) cousin du Saint prophète et justement époux de Fatima (depuis 622 ou 623). Tout un sac de nœuds…

Attention, reprenons. Et centrons nous sur Fatima. Sa mère, la toute première personne s’étant convertie à l’Islam, est morte à 65 ans, très probablement d’un épuisement généralisé résultant des privations que cette commerçante à l’aise fut obligée subitement d’encaisser, de par la tempête politique et les persécutions subies par l’Islam naissant. Fatima fut profondément affectée par cette perte. Son père, qui était resté monogame pendant les vingt-cinq années de sa vie maritale avec Khadîdja, contracte une alliance politique avec Abou Bakr que l’on veut sceller, selon la vieille coutume arabe, par des mariages. Le Saint Prophète, fraîchement veuf, accepte respectueusement d’épouser Aïcha, fille d’Abou Bakr (le mariage sera consommé plus tard, car Aïcha n’est qu’une enfant — juridiquement, Aïcha est la troisième épouse du Saint Prophète. Une vieille dame du nom de Sawda bint Zama est celle qui a ouvert la voie de la régression du Saint Prophète vers la polygamie). Mais notre affaire frappe un premier os majeur quand Abou Bakr demande, en bonne symétrie, la main de Fatima, fille benjamine de Mahomet. Cette dernière (qui aime déjà Ali, qu’elle connaît depuis son enfance) ne veut pas épouser Abou Bakr, point barre… et le Saint Prophète, qui est, il faut le dire sans dessiller, un homme solidement en avance sur son temps, refuse tout net que sa fille prenne un mari qu’on lui imposerait abstraitement, à l’ancienne. Couac. Pataquès. Abou Bakr ne rompt pas pour autant sa part de l’entente (Aïcha, trop jeune pour éventuellement s’objecter, reste promise au Saint Prophète), mais la réciproque ne se concrétise pas et un malaise insidieux et durable s’installe.

Le Saint Prophète meurt de maladie (dix ans plus tard, en 632). La mort est subite et le chef des musulmans n’a pas d’héritier mâle. Une nouvelle tension va alors s’installer qui, éventuellement fondera la distinction entre sunnites et chiites. Dans notre regard moderne sur la maisonnée du Saint Prophète, on dira qu’ici le fossé entre Fatima et Abou Bakr va encore s’élargir, si possible. Ali, cousin du Saint Prophète et époux de Fatima, revendique le califat (c’est-à-dire la succession du Saint Prophète comme commandeur des croyants). Adhéreront à l’idée du califat d’Ali, à la fois cousin et gendre du Saint Prophète, ceux qui croient à une filiation par le sang de l’héritage politique musulman, comme on le ferait, par exemple, dans le cas d’un roi (cette option sera retenue par les chiites, aujourd’hui minoritaires en Islam). La Oumma opte plutôt pour un choix plus radical et moderniste. En conformité avec le fait qu’on ne suit pas un homme (Mahomet) mais un dieu (Allah), les membres les plus éminents de la communauté des croyants se réunissent et élisent ou nomment le calife, au mérite politico-religieux, comme on le ferait, par exemple, d’un pape (cette option sera retenue par les sunnites, aujourd’hui majoritaires en Islam). C’est Abou Bakr qui devient calife, frustrant (temporairement) Ali de la position (lui, il l’obtiendra éventuellement en 656, sur le même mode électif. Fatima, morte en 632, n’en saura jamais rien).

Donc quand Fatima (605/615-632) pose ses yeux sur Abou Bakr (573-634), elle contemple un vieux cacique dont elle se dit: 1) il a fait régresser mon père vers la polygamie en lui faisant marier Aïcha (une bambine de l’âge de Fatima, ou plus jeune) qui prendra une grande place dans le cœur du Saint Prophète, en compagnie éventuellement d’autres épouses… la place que n’occupait autrefois que la mère de Fatima; 2) il a frustré mon mari Ali de la position de calife en se la voyant assigner lui-même par les éminences de la Oumma. Il est donc hautement probable que Fatima ne porte pas Abou Bakr dans son cœur. Ce dernier le lui rend indubitablement bien car: 1) elle a refusé —frustration suprême— son offre en mariage, forçant, contre toute une tradition, le Saint Prophète à prendre une jeune femme sans en donner une en retour; 2) elle a fortement et explicitement milité pour le califat d’Ali contre Abou Bakr, contribuant significativement à diviser politiquement l’Islam naissant.

C’est dans ce contexte particulièrement contraire que Fatima va réclamer du nouveau calife Abou Bakr l’héritage foncier que lui a légué son père Mahomet. Il s’agit d’une oasis, une vaste palmeraie couverte de dattiers (et de palmiers), située non loin de Médine et qui s’appelle le Fadak. Ça va très mal se passer.

C’est que Fatima vit à la dure. Leur terre médinoise à Ali et elle est ingrate. C’est un lopin. Fatima puise son eau elle-même, assume toutes les tâches de sa maisonnée. Elle a les mains calleuses, une épaule enflée de tant avoir porté l’eau. Elle est la dernière des filles de Khadîdja (Khadîdja fut divorcée et veuve de deux hommes distincts, avec enfants dans les deux cas, avant d’épouser à 40 ans le Saint Prophète qui en avait alors 25). Les demi-sœurs de Fatima se souviennent de leur belle vie à La Mecque, du temps que leur mère tenait, à elle seule, le plus prospère commerce caravanier de tout le Hedjaz. Elles ne manquent pas de raconter, non sans un brin de nostalgie, cette vie de faste et de farniente à Fatima. Et Fatima n’a rien, parce que son père est devenu le prophète de dieu et qu’il a fallu fuir les persécutions des mecquois, en catastrophe. Quand Fatima demande une servante à son père (sur les derniers jours du Saint Prophète les conquêtes musulmanes rapportaient régulièrement des esclaves), elle se fait servir par l’envoyé de dieu une valorisation de l’effort et de la prière, sans plus. Fatima en a un peu marre. Il lui semble donc que le Saint Prophète, sur ses derniers jours, voyant sa contrariété, la partageant car il considère sa Fatima adorée comme la moitié de lui, lui a promis, à elle et à Ali, de leur léguer la magnifique palmeraie du Fadak. La promesse est faite en catimini, au logis, verbalement, et sans témoins. Et maintenant Fatima réclame son héritage.

Abou Bakr ne l’entendra pas de cette oreille. Du haut de sa toute nouvelle autorité de commandeur des croyants, il explique que le Saint Prophète a déjà déclaré qu’il ne laissait rien en héritage et que tous ses avoirs se convertissaient à sa mort en aumônes. La palmeraie du Fadak est donc domaine public et tout est dit. Aucune des filles ou demi-filles du Saint Prophète n’héritera de quoi que ce soit et fin du drame. La tension de ressentiment entre Fatima et Abou Bakr est alors à son paroxysme. Un paroxysme poli, silencieux, tendu, subtil. Toute la Oumma les observe. L’ultime parade de Fatima sera doxographique, hagiographique, philologique. Elle épluchera patiemment le Coran et en tirera toutes les citations où il est explicitement fait référence au fait que tel prophète majeur ou tel autre prophète crucial avait un ou des héritiers, sous le regard de dieu, sans que cela ne s’avère particulièrement contestable. L’argument d’une invocation directe de la parole de dieu clairement consignée dans le texte sacré contre un commentaire du Saint Prophète cité verbalement par le premier calife touchera le cœur de certains musulmans. Mais Abou Bakr restera inflexible. Et Fatima restera les mains vides. Et elle et le premier calife ne s’adresseront plus jamais la parole. Et, des années après la mort de Fatima et d’Abou Bakr, Ali, devenu calife, ne rouvrira pas la question du legs de la palmeraie du Fadak pour éviter que des divisions stériles et cuisantes ne déchirent la Oumma autour de l’héritage de Fatima.

Voilà. Le douloureux trésor méditable que nous lègue ici Fatima se provigne donc en deux rameaux philosophiques. Elle est d’abord associée à la question de l’héritage politique d’un chef fondateur. Legs régalien par le sang ou transmission par un collégium au successeur le plus méritant (ou militant). Dans ce premier débat, Fatima est associée à l’option conservatrice. Fille du «roi», il aurait fallu que son mari, cousin du «roi» hérite du «sceptre», vu que ce sont eux, et eux seul, qui engendrèrent les descendants directs du «roi». Les musulmans ont assumé ici (en majorité) le choix moderniste, contre Fatima, et au risque durable du schisme.

Fatima est ensuite associée à la réflexion à produire face à des sources de jurisprudence. Si un prophète dit qu’il n’a pas d’héritier à honorer tout en ancrant sa doctrine fondamentale dans une tradition philologique attestant que les prophètes ont des héritiers et qu’ils les honorent, peut-il, lui, en avoir (et devoir les honorer), même malgré sa propre opinion privée? Qu’est-ce qui prime? Le commentaire ultime de l’ultime prophète dans son contexte personnel ou ce que corrobore le texte saint (présumé divin) dont il se réclame par-dessus absolument tout? Dans ce second débat, Fatima est associée à l’option progressiste. La logique juridique qu’elle refusait à Abou Bakr (lui préférant le sang: elle et Ali au califat), elle se l’alloue ici, exigeant que le droit à l’héritage issu de la tradition coranique prime sur la parole privée du chef disparu. Les musulmans, eux, ont préféré les murmures du chef au texte de la parole écrite. Ils ont assumé ici, contre Fatima encore une fois, le choix réactionnaire… et probablement le choix phallocrate aussi, hein, il ne faut pas se mentir.

Ce débat intestin (et un rien mesquin) est poignant, triste, amer. Il est peu utile de prétendre que Fatima a fait tout ceci de façon intéressée. Abou Bakr était tout aussi intéressé de son côté et, toutes choses égales d’autre part, tout ce beau monde se croyait crucialement inspiré de dieu. Laissons ce qui est petit aux petits et méditons au sujet de ce qui élève. Ce qui est intéressant ici, c’est la réflexion sur les principes fondamentaux que ces figures tragiques imposent, encore crucialement, à la pensée moderne. Dans la trajectoire mal connue donc semi-fictive de ces personnages, tout se joue comme dans un drame shakespearien (Jules César, par exemple) et la réflexion que Fatima nous lègue en héritage touche des questions fondamentales procédant de rien de moins que de la sagesse des nations agissantes.

Fatima est morte prématurément, seulement six mois après son père Mahomet, Saint Prophète de l’Islam. La mort de Fatima soulève d’autres questions passionnantes (et tristes) dont nous reparlerons.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’intelligence de Mahomet

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2016

Je-suis-mahomet

Quand on prend la mesure de l’apport culturel et intellectuel de l’Islam, la première figure qui prend de l’importance aux yeux de celui ou celle qui découvre cet univers unique, magnifique, c’est la figure de Mahomet (570-632). À travers le récit hagiographique, dont la lourdeur nuit passablement à l’image historique du fondateur de l’Islam (bien plus qu’elle ne la sert), on arrive malgré tout à prendre la mesure d’un personnage extrêmement intéressant, humain, solide, articulé, fin, patient, modeste et, disons le mot: aimable.

On parle d’abord d’un enfant n’ayant pas connu son père et dont la mère est morte quand il était fort jeune. Élevé par son grand-père, puis par un de ses oncles, il n’attire pas spécialement l’attention des membres de sa tribu ou de la communauté plus large. C’est assez jeune, dans la vingtaine, qu’il devient pourtant l’intendant commercial de la notable mecquoise Khadîdja bint Khuwaylid (555-619). Khadîdja était tellement riche, disent les textes, que quand les Mecquois regroupaient leurs caravanes dans le désert, celle de Khadîdja était plus grande que celles de tous les autres Mecquois réunis. C’est ici quand même qu’on commence à froncer le sourcil. Comment un homme si jeune a-t-il pu accéder à des fonctions commerciales si sensibles et si importantes si vite. Ça sent déjà un petit peu le surdoué sur les bords. Il semble que Mahomet avait une conception élevée et solidement rationnelle du commerce. Ainsi, il ne trichait jamais dans les transactions et respectait toujours strictement ses engagements contractuels. C’était là une chose hautement inhabituelle. Les Arabes de cette époque fonctionnaient par tribus distinctes et ce qui avantageait une tribu spécifique primait souvent sur toute autre priorité, même celle d’éviter de tourner les coins ronds dans une entente de négoce. Il y avait alors une petitesse sectaire, un sens compulsif de la courte vue commerciale (et politique) dont Mahomet s’extirpait comme naturellement, déterminé par un dispositif historique profond, qui ne faisait encore que poindre. Cette tête pensante a représenté un ordre social nouveau bien longtemps avant de s’en aviser consciemment. Aimant le bel ouvrage, Mahomet, l’intendant de caravane, semble n’avoir eu comme priorité d’action rien d’autre que le négoce rondement mené et le bon commerce. Ceux-ci valaient en soi, comme principes supérieurs, susceptibles d’engendrer prioritairement le bien commun et, corollairement, la satisfaction mutuelle des contractants. Menés adéquatement, efficacement, de façon limpide et sans embrouille, les échanges de biens et d’idées finissent par apporter une bonification matérielle à tous. La bonification spirituelle: à l’avenant.

En s’imprégnant de la documentation, on finit par comprendre que la réputation d’honnêteté et de rigueur de Mahomet, intendant de caravane, ne venait pas d’une bonté un peu creuse, qui aurait été la bonasserie du charbonnier, mais bien plutôt d’une intelligence profonde, abstractive, un sens impérieux des priorités supérieures, mutuelles, communes, globales. Quoi qu’il en soit, cette intelligence, ce tact et cette sensibilité envers les besoins et les soucis de toutes les parties d’une négociation devaient avoir un haut potentiel séduisant… attendu que sa patronne devint éventuellement son épouse, dans des conditions, il faut le dire sans hésiter, particulièrement touchantes et romantiques. Mahomet n’a alors que vingt-cinq ans, la dame en a quarante et nous avons parlé de cette magnifique histoire d’amour, une des plus belles et des plus biscornues, atypiques et curieusement modernes de l’histoire orientale.

Mais retrouvons Mahomet à quarante ans. Toujours mecquois, mari et père, il est gras dur. Prospère, il pourrait en avoir rien à foutre et continuer de filer les vingt-cinq années qu’il lui reste à vivre en se la coulant douce et sans se faire chier. Mais qui dit intelligence supérieure dit aussi hantises supérieures. Et il faut reconnaître que La Mecque pose un défi intellectuel très particulier. Immense carrefour caravanier, place commerciale suprême des Arabes, cette ville vénérable incorpore, comme fatalement, dans son fonctionnement municipal profond, l’accueil. Toutes les tribus de la Péninsule Arabique y convergent périodiquement, en bonne méthode, pour s’y adonner à des activités complexes et diversifiées qu’on peut rapprocher, dans le cadre du Moyen-âge occidental, par exemple, des Foires de Champagne. Tous ces gens parlent, grosso modo, la même langue. Ce qui les unit plus que tout c’est d’ailleurs justement cela, la langue, la capacité qu’ils auraient tous, sans distinctions tribales, à décoder un texte unique. Les rapprocher, c’est leur parler ou leur écrire (notamment des contrats… les arabes du septième siècle sont déjà très contrats). Malgré cette langue commune, fait ethnoculturel ancien fortement homogène qui ne peut manquer d’intriguer un observateur ayant beaucoup communiqué et voyagé, comme Mahomet, tout divise les Arabes. Obligations envers le clan, politique tribale, concurrence commerciale, guerroyage et rapines (des commerçants se volent leurs marchandises entre eux, c’est une contrainte qui les détermine beaucoup plus radicalement qu’elle ne déterminerait des agriculteurs ou des artisans), et surtout: religion. L’espace de synthèse intellectuelle cardinal des hommes et des femmes du Moyen-Âge, l’espace du cadre de représentations religieuses, est, pour le moment, totalement conflictuel, chez les Arabes.

Les Arabes contemporains de Mahomet sont ce qu’il convient d’appeler des polythéistes éclectiques. Chaque clan adore une déité spécifique, souvent représentée par un objet artistique anthropomorphe (statue, bas-relief, tableau). On dit de ce polythéisme qu’il est éclectique (et non unifié comme ceux des grecs ou des Hindous, eux-mêmes graduellement stabilisés dans des mythologies organisatrices) parce que ce polythéisme est sans panthéon. La seule tentative connue d’unifier la doctrine des croyances des Arabes avant l’Islam se matérialise dans la Kaaba, grand espace commun des cultes, sorte de temple à la fois neutre et multi-tâche, mis en place de longue date à La Mecque pour calmer les ardeurs et atténuer la bisbille entre groupes commerçants de passage, aux cultes incompatibles. C’est le syncrétisme absolu mais hyper-relativiste et vide de segments de peuplades isolées voués, encore un temps, à des échanges strictement superficiels et épisodiques. Tous les dieux et déesses de toutes les tribus d’Arabie et du monde sont tolérés à La Mecque, le tout, déjà abstraitement, sans distinction, sans hiérarchie et sans théologie. On les dispose tous et toutes dans la Kaaba sans primauté, comme on le ferait de marchandises dans un bazar, et chacun vient faire sa petite affaire en se contentant de tolérer/ignorer les autres. Trêve commerçante, trêve des tribus, trêve des cultes. Pas de chicane dans ma Kaaba et même, de fait, une lucrative organisation des multiples activités de culte par les autorités municipales. La documentation hagiographique raconte qu’il y avait dans la Kaaba, trois cent soixante statues et idoles distinctes et surtout, fait fatidique, Mahomet observera vite qu’aucun Arabe n’adorait les trois cent soixante en même temps.

 Des catégories philosophico-historiques comme unité, véracité, dépouillement, sobriété, solidité, simplicité ont dut fortement percoler dans l’esprit supérieur de Mahomet, face à cette réalité du caractère disparate et éclaté des religions idolâtres des Arabes. Ceci étant dit, occidentaux rationalistes que nous sommes, il ne faut surtout pas s’imaginer que cet homme, qui incontestablement dépassait ses contemporains d’une tête, pensait comme un bon petit successeur de Descartes, de Bacon, de Spinoza ou de Galilée. Nous sommes bien loin avant les ruptures galiléenne ou cartésienne, ici. Mahomet sent les choses en homme de son temps, son subconscient critique opère dans le dispositif mental qui est le sien. Si bien que, à l’instar d’un certain nombre de mystiques monothéistes en émergence dans ces années là, les hanifistes, lors de ses promenades et de ses cogitations, notamment à la grotte de Hira, Mahomet va, assez abruptement et fort tangiblement, rencontrer un ange (un ange de la tradition abrahamique en plus: Gabriel). On peut se mettre à chipoter sans fins sur la nature de cette expérience. Qui a dicté? Qui a mis en mots? (dans les deux cas dans la langue divine: l’arabe — rien n’est écrit, à ce point-ci, du reste. On récite verbalement, de mémoire)… Qui a ensuite commencé à consigner? Aux historiens de chercher. Il reste cependant un point crucial qui, lui, interpelle avant tout le philosophe. La première commotion d’angoisse passée (notamment grâce à l’intervention cruciale de Khadîdja. Eh oui, L’Islam est un acquis de couple. On en parle aussi), Mahomet va, de sa personne, tirer la synthèse limpide et cruciale d’un exercice intellectuel et textuel bringuebalent et compliqué: les Arabes doivent passer au monothéisme. On ne dira jamais assez la profonde révolution intellectuelle abstractive que représente le passage maïeutique du polythéisme au monothéisme. Dans le cas du programme mahométan, on dit qu’il est un passage maïeutique des Arabes au monothéisme parce que les Arabes prennent conscience par eux-mêmes de l’importance d’embrasser la doctrine unifiante originale qui s’annonce déjà sourdement dans leur vie politique et leur organisation économique et intellectuelle, même s’ils ne s’en aviseront que de par la vision traditionaliste passablement chaloupeuse de l’allégorie religieuse abrahamique. Contrairement, par exemple, aux amérindiens (qui se font prêcher/imposer le passage au monothéisme par une instance conquérante, un occupant brutal venu de l’extérieur), les Arabes, via le délicat brassage d’intelligence de Mahomet et des premiers musulmans, amèneront, en un temps historiquement fort court, la mayonnaise monothéiste à prendre en eux, massivement, profondément, radicalement, durablement. Ce sera une des plus importantes mutations historiques du Moyen-Âge. Une véritable révolution. Et comme toutes les révolutions, cela s’exportera puissamment de son terroir de départ… et connaîtra ses plus grandes gloires comme ses plus douloureux avatars justement en s’exportant (rappelons, pour mémoire, qu’au jour d’aujourd’hui, seulement 15% des musulmans sont Arabes).

Alors si Mahomet était aussi profondément intelligent que je le prétends, on devrait pouvoir, même en forant dans le lourd saindoux hagiographique, avoir l’opportunité d’échantillonner sa finesse, sa sagacité, de la voir briller, scintiller, nous bluffer, nous instruire. C’est le cas et, pour bien appuyer mon propos, je vais brièvement présenter un exemple «pratique» (si vous me pardonnez une telle trivialité chez une figure historique de cette stature) de l’intelligence de Mahomet. Cet exemple dit tout du sens de l’anticipation et de la compréhension supérieure qu’avait ce chef religieux et politique des déterminations profondes qui gouvernaient sa quête. Cet exemple, en plus, concerne justement un moment crucial du passage collectif des Arabes au monothéisme.

Nous sommes en 628. L’Arabie est encore au cœur de ce que, si l’on se formule en termes modernes, on est bien obligé d’appeler une guerre civile (musulmans contre non-musulmans — et ces gens sont tous plus ou moins parents entre eux, du reste, par le sang ou par les allégeances tribales). Le sort des armes a varié. Les musulmans ont eu des victoires et des défaites. Les Mecquois aussi. Ceci dit, l’idée de se débarrasser des destructeurs d’idoles au dieu intangible en les éradiquant corps et biens perd du terrain. Les musulmans sont encore minoritaires mais ils font maintenant partie du paysage politique d’Arabie et même si elles y résistent encore ouvertement, un bon nombre de tribus arabes commencent à sérieusement gamberger leur message qui est abstrait, simple, magnanime, radical, passionnel, transcendant et unificateur. Mahomet est maintenant le saint prophète de l’Islam. Ses volontés subconscientes et les messages divins transmis à lui sous forme de visions oniriques ou de topos angéliques se confondent étroitement désormais, en lui. Or le saint prophète juge qu’il est temps d’entrer en négociation avec les Mecquois pour le droit solennel à la procession circulaire autour de la Kaaba. Les musulmans sont installés depuis plusieurs années à Médine. Ils négocient épisodiquement avec les Mecquois par émissaires interposés. Les voies de communications sont ouvertes, malgré le conflit.

Les patriciens mecquois flairent de moins en moins confusément le danger que représente cette secte transversale, pan-tribale, populiste et populaire, de destructeurs d’idoles et ce, non plus pour l’unité et la paix armée des tribus arabes, mais bien pour l’ordre social qui les avantage, eux, patriciens mecquois. Ils refusent donc d’abord l’accès des sectateurs musulmans à la Kaaba, même si ceux-ci se présentaient le crâne rasé et sans armes, comme des pèlerins et non comme des soldats. Les tribus arabes avoisinantes de La Mecque, toujours polythéistes, expriment alors leur vif désaccord avec la position des autorités municipales. En effet, ces hommes frustres ne voient pas le bond qualitatif qu’annonce l’Islam. Pour eux, le dieu des musulmans est désormais le dieu d’un clan constitué de plus et il n’est jamais qu’un trois cent soixante et unième fétiche local. Il est donc sensé pouvoir bénéficier de la trêve sacrée mecquoise comme tous les autres. Cernés par ces pressions logiques formulées par les tribus arabes avoisinantes qui, elles, tiennent à leurs propres privilèges et ne voient pas encore La Mecque comme autorisée à légiférer sur la question des cultes, les patriciens mecquois doivent céder. Tout le monde sans distinction est censé pouvoir faire le circuit de la Kaaba et y prier. Il n’y a pas d’exception à cela. Il va falloir s’entendre.

Les patriciens mecquois sentent bien que l’hinterland de leur ville leur échappe graduellement. Ils savent que l’attrait de l’Islam s’exerce désormais solidement sur deux segments importants de la population municipale: les pauvres et la jeunesse (celle-ci, de toutes classes). Mahomet semble en position de force à ce moment-ci. La grande conjoncture historique bascule tout doucement dans son sens. Un contrat, le Traité d’Houdaybiya, va être signé avec les autorités de La Mecque, encadrant l’autorisation pour les musulmans de venir faire le circuit de la Kaaba qui reste, aux yeux de toute la Péninsule Arabique, le moment cardinal de reconnaissance collective pour un culte religieux. La victoire semble si proche. L’entourage de Mahomet, le bouillant Omar, futur conquérant de la Perse, et tous les escogriffes dépenaillés et exaltés qui croient ardemment au dieu unique tout en restant largement, intellectuellement et matériellement, des arabes à l’ancienne avec des réflexes carrés et convenus, s’imaginent que leur chef militaire, politique et religieux va enfin triompher. Dialecticien, subtil, supérieur en intelligence, Mahomet négocie et obtient une précieuse trêve militaire de dix ans (quoi, une trêve, quand la victoire est si proche?). Il va ensuite ostensiblement reculer sur trois points majeurs, au grand dam d’Omar et de tous les soudards musulmans.

D’abord les patriciens mecquois refusent que Mahomet signe le contrat Mahomet, Prophète du Dieu Unique. Les négociateurs mecquois font valoir que s’ils le considéraient comme le prophète du dieu unique, il n’y aurait pas de contrat à négocier vu qu’ils ne l’auraient pas combattu. Mahomet ne s’astine même pas. Voyant, dans cette situation curieuse, l’opportunité inattendue de bien mettre en relief sa discrétion toute humaine de serviteur de dieu, il signera, plus pudiquement, Mahomet, fils d’Abdallah. Ça, ça passe encore, pour Omar et les soudards musulmans, familiers avec la modestie interpersonnelle et doctrinale de leur saint prophète. Ensuite, dictent toujours les mecquois, le premier circuit de la Kaaba pour les musulmans n’aura pas lieu cette année là mais l’année suivante. Désolé, les gars, disent les négociateurs mecquois, c’est à prendre ou à laisser. Mahomet sait parfaitement que bien des plébéiens et des jeunes hommes et femmes mecquois appellent l’Islam en eux, et le retour de leurs proches médinois de leurs vœux, depuis de longues années. Ils le sentent tout proche et voici que, vétillardes, les autorités mecquoises dictent qu’il faut encore temporiser. Ce report du pèlerinage et des retrouvailles, imposé par les patriciens mecquois, se retournera contre eux à terme, en intensifiant une pression de l’hinterland qui les désavantage déjà pas mal. Mahomet voit cela. Il cède donc sur ceci aussi, sans broncher. Omar et les soudards musulmans la prennent moins bien, celle-là. Il faut dire que l’emmerdement logistique n’est pas mince. Les musulmans campent justement déjà à Houdaybiya, pas très loin de La Mecque, au moment de ces fameux pourparlers. Maintenant il va falloir lever le camp, virer de bord et retourner à Médine attendre une autre année. Il est indubitable qu’à ce point ci, Omar commence à sérieusement pomper.

Les négociateurs mecquois, conscients, même grossièrement, du problème sociologique que l’Islam leur pose, voient assez clairement les risques de cette ultime temporisation qu’ils viennent d’obtenir. Ils continuent donc sur la fatale lancée autoritaire dont ils ne peuvent plus se sortir. Ils formulent alors l’exigence suivante. Si, pendant cette année d’attente de l’accès des musulmans au circuit de la Kaaba ou ultérieurement, des jeunes hommes de moins de vingt et un ans (le contrat dit seulement: jeunes hommes. Les femmes n’existent pas contractuellement, pour les patriciens mecquois) quittent La Mecque et se rendent à Médine pour embrasser l’Islam, les musulmans devront rendre ces jeunes hommes à leurs familles mecquoises car, enfants légalement, mineurs, ils ne sont pas en âge de décider ainsi, sur le sujet de leur foi. Par contre si des jeunes hommes médinois de la même tranche d’âge quittent les musulmans et veulent retourner à leurs pratiques idolâtres en rentrant à La Mecque auprès de leurs familles, ils pourront le faire sans qu’on doive les rendre aux musulmans. La dissymétrie de la clause est patente. Et Mahomet l’accepte, sans broncher.

Omar n’en peut plus. Il demande et obtient un entretien particulier avec le saint prophète. Il lui reproche alors de céder sur tout. Le saint prophète, qui pourrait alors vraiment se pogner les yeux et réagir comme dans la brillante caricature du regretté Cabu ci-jointe, ne le fait justement pas. Visionnaire tranquille, il explique patiemment au bouillant Omar qu’il doit, lui, Omar, faire l’effort de réformer ses cadres de pensée «classiques». Les musulmans ne sont pas une tribu guerroyeuse de plus ou une secte idolâtre de plus cherchant à investir une place forte de plus mais bien les porteurs d’une foi qualitativement distincte, globalisante, unificatrice et qui est en fait latente dans la pensée actuelle de tous les Arabes. Céder sur sa désignation de titre prophétique renforce l’affirmation du caractère exclusivement divin d’Allah et modestement humain de son prophète. Attendre encore un an pour un pèlerinage et des retrouvailles que tous, médinois et mecquois, appellent de leurs voeux et croyaient tellement possibles, crée une tension de ferveur, une soif à l’étanchement reporté qui n’avantage que les musulmans et ne désavantage que les notables mecquois qui refusent encore l’Islam avec leur administration obstructrice. Finalement, sur la clause des jeunes hommes transfuges dans un sens ou l’autre, le saint prophète fait valoir à Omar qu’on sait parfaitement qu’aucun de leurs jeunots ne quittera Médine pour retourner astiquer les statues foutues de la Kaaba de leurs tontons et de leurs papas. Ou alors, si, très éventuellement, ça arrivait, autant laisser filer un apostat qui n’a plus rien de bon à faire pour l’Islam que de rester pris avec. Pour ce qui est des jeunes mecquois voulant embrasser la foi montante en l’Islam et qu’on force à retourner chez eux, en respectant scrupuleusement un contrat imposé par les patriciens mecquois et personne d’autre… mais mon bon Omar, c’est là le moyen en or de faire entrer de jeunes militants musulmans exaltés dans La Mecque qui, comme tu le sais bien, n’est pas spécialement ville ouverte, pour nous. Que feront ces jeunots, rétrocédés contre leur grée, une fois cernés dans l’enceinte de La Mecque par ordre de leurs oncles et pères encore polythéistes? Toniques, novateurs et débrouillards, ils vont promouvoir l’Islam comme des dingues, dans le ventre de la bête, et continuer de préparer le terrain pour la suite. Ils nous seront bien plus utiles là-bas qu’ici. Ce contrat nous sert donc dans toutes ces clauses dont tu te plains tant pour des raisons un peu dépassées procédant de ta chère superficialité nobiliaire. Cette entente a, par-dessus le marché, l’avantage indéniable de faire passer lesdites clauses pour des concessions qui, elles, nous feront obtenir l’essentiel: le pèlerinage, les retrouvailles mecquoises et la paix civile. Intellectuellement dominé, Omar ne peut que s’incliner devant l’analyse radicale et intangible du saint prophète. C’est que ce dernier ne niaise plus empiriquement avec l’Arabie qui est, il pense prospectivement l’Arabie qui vient. Et les musulmans se replient, rentrent à Médine, pour une autres années de patiente et industrieuse attente. À moyen terme, ils ne le regretterons pas. Un millénaire et demi après la manœuvre, eh ben, on en cause encore…

En voulez-vous de l’intelligence dialectique profonde, un sens de la vision historique large, complexe, supérieure. En voilà. Et pourquoi pas, une petite dose de rouerie astucieuse avec ça, pour parachever le topo? Un jour, quelque temps après cette entente historique qui lui rouvrira l’accès (d’abord comme pèlerin, plus tard comme chef triomphant) à La Mecque, un jeune homme de moins de vingt et un ans se présente à Médine. Venant de la Mecque, il veut devenir musulman. Le saint prophète lui explique que l’Islam n’est pas une nation ou une ville localisée, qu’il est partout et que, dans son éthique, il exige, entre autres, qu’on respecte scrupuleusement la parole donnée, même donnée à des ennemis politiques. Il renvoie ensuite le jeunot à sa famille mecquoise, sans tergiverser. Plus tard, une femme (la documentation ne stipule pas si elle avait moins de vingt et un ans ou pas — infantilisation implicite des femmes, incontestablement) de La Mecque se présente à Médine. Elle veut devenir musulmane. Le saint prophète l’intègre immédiatement à la Oumma, sans sourciller. Quand les sbires des patriciens mecquois se rameutent pour récupérer cette enfant (implicitement majeure ou mineure, infantilisée de toute façon), le saint prophète fait bruisser les feuillets du contrat. On y stipule jeunes hommes… sans plus. Il n’y a donc pas ici infraction à la lettre du contrat, par les musulmans. Il est respecté comme du papier à musique. Rentrez chez vous, les gars. Les femmes n’ont pas d’existence contractuelle pour vos patriciens mecquois? Elles auront une existence contractuelle désormais, en Islam. Nous sommes à revoir le tout de leur statut matrimonial (plus que sommaire dans le monde arabe pré-islamique) ainsi qu’un certain nombre d’autres questions: hygiène générale et organisation sanitaire des villes, alphabétisation de leurs enfants, égalité des droits successoraux, limitation restrictive de la polygamie, responsabilité maritale des maris, etc…

La suite de l’histoire est toujours à l’avantage de l’intelligence et de la cohérence intellectuelle et logique de Mahomet. Les autorités mecquoises, de plus en plus débordées, rompent le Traité d’Houdaybiya deux ans après l’avoir signé et, en fin de compte, avantagé par la lente maturation de l’hinterland mecquois et le discrédit politique de ses édiles, Mahomet parvient à prendre la ville (630). Il maintient pieusement la Kaaba (ce symbole unificateur ancien, corroborant que l’Islam s’en venait bien avant l’Islam) et la fait simplement nettoyer de tout le bazar de fatras d’idoles. Et quand il y entre en compagnie d’Omar pour prendre connaissance du travail accompli, il voit un portrait du Patriarche Ibrahim (Abraham) peint sur un des murs. J’imagine d’ici le dialogue avec Omar.

Mahomet: C’est quoi ça?
Omar: C’est Ibrahim, le premier prophète du dieu unique.
Mahomet: Non, Omar. Tu me débarques le portrait d’Ibrahim, comme celui de tous les autres.
Omar: La Kaaba doit vraiment être vide?
Mahomet: Complètement vide de toutes statues, peintures ou idoles, oui. On rend hommage ici au dieu intangible et à lui seul.
Omar: Bon, bon…
Mahomet: Cohérence, Omar, cohérence. Limpidité et unicité abstractive, aussi. Oui?
Omar: Oui, oui, évidemment. Je le savais, remarque…

Etc… Il y a indubitablement des dialogues dignes de Goscinny qui se perdent, dans tout ceci… On peut pas faire de BD sur tout ça, il parait… Enfin, bref…

Ceci dit, moi, pour tout dire, j’observe qu’on parle beaucoup de Mahomet comme d’un homme de foi. Perso, je le vois surtout comme un homme de cohérence, d’intelligence, de clarté et de patience. On présente souvent son autorité comme un pouvoir. Je pense pour ma part que son autorité était avant tout un ascendant intellectuel sur les hommes et les femmes de son temps. Il parlait d’autorité, comme on dit, et on se rendait à la démonstration, pour des raisons de tête. Et Mahomet devait bien soupirer parfois aussi de la nunucherie contemporaine qui le cernait inévitablement de partout. Mais les hommes ne savent rien! est une exclamation qui revient assez souvent dans le Coran. C’est quand même parlant.

On dira ce qu’on voudra, Mahomet, fils d’Abdallah et saint prophète de l’Islam, fut certainement, de tous points de vue, une personne extrêmement intéressante à côtoyer. Cela eut lieu, en plus, en des temps de profondes et fulgurantes mutations historiques et cela devait inévitablement susciter une grande exaltation. Aussi, il faut quand même un peu se demander: ceux qui caricaturent tant ce personnage historique crucial, cette figure complexe et articulée, euh… le connaissent-ils vraiment?

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c'est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu'elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique... Et qu'est-ce qu'elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd'hui plus que jamais.

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c’est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu’elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique… Et qu’est-ce qu’elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd’hui plus que jamais.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’étrange lettre de garantie au bédouin Surâqa ibn Mâlik

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2016

Cavalier bédouin de Tunisie

Cavalier bédouin de Tunisie

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Les récits hagiographiques pourtant sur Mahomet, Saint Prophète de l’Islam, sont des révélateurs intellectuels étonnants. Outre qu’ils sont des peintures incroyablement vivantes et passionnées du personnage (dans une culture sensée interdire de le représenter — la représentation par le texte narratif semble se faufiler entre les mailles autoritaires), ces portions biographiques laudatives mettent en contraste un archaïsme mythifiant «classique», gorgé d’irrationalité, de visions et de miracles, avec des traits de modernité dignes d’un baratin de secte contemporaine. Je vais vous citer ici un exemple de cela, pour sa haute représentativité critique.

C’est l’Hégire et les musulmans fuient La Mecque, comptoir polythéiste, autoritaire et doctrinaire, pour la palmeraie de Médine. Les chefs musulmans ont laissé fuir tous leurs sectateurs en premier et, imprégnés de l’héroïsme tranquille et abnégatoire des grands de jadis, ils ferment la marche. Mahomet et son beau–père, le futur premier calife de l’Islam Abû Bakr, sont donc les derniers à se replier. Les Mecquois, inquiets de l’Hégire qu’ils perçoivent comme un défi à l’autorité municipale autant que comme un symptôme inquiétant de rayonnement des idées nouvelles, poursuivent les deux chefs musulmans. Ils passent à deux doigts de les pincer dans une caverne mais virent de bord dans les montagnes, un peu inexplicablement. Mahomet et Abû Bakr s’organisent alors dare-dare avec quelques serviteurs et des chameaux et se tirent en douce, sans trompettes, mais sans précipitation non plus. C’est au moment de cette traversée calme du désert en direction de Médine que survient l’étrange épisode du bédouin Surâqa ibn Mâlik. On lit:

Surâqa poursuit le Saint Prophète

Avant de se mettre en route, le Saint Prophète se retourna pour regarder la Mecque, le cœur gonflé d’émotion. C’était sa ville natale, celle où il avait vécu enfant puis homme, et où il avait reçu l’Appel divin. C’était la ville où ses ancêtres avaient vécu et prospéré depuis l’époque d’Ismaël. Rempli de ces pensées, il jeta un dernier long regard sur la ville et dit: «La Mecque, tu m’es plus chère que toute autre ville au monde, mais ton peuple ne veut pas me laisser vivre en ton enceinte». Après quoi Abû Bakr dit: «Cette ville a rejeté son Prophète. Elle a mérité sa destruction.»

Les Mecquois, après l’échec de leur poursuite, mirent à prix la tête des deux fugitifs. Quiconque capturerait et leur rendrait le Saint Prophète ou Abû Bakr, morts ou vifs, recevrait une récompense de cent chameaux. L’annonce de ceci fut faite parmi les tribus des environs de La Mecque. Tenté par la récompense, Surâqa ibn Mâlik, un chef bédouin, se lança à la poursuite des fuyards et les aperçut finalement sur la route de Médine. Il vit deux chameaux montés et, certain qu’ils portaient le Saint Prophète et Abû Bakr, il éperonna son cheval… Le cheval se cabra et tomba peu de temps après, entraînant Surâqa dans sa chute. Laissons la parole à Surâqa lui-même:

Après être tombé de cheval, j’ai consulté ma fortune à la manière superstitieuse commune chez les Arabes, en tirant des flèches. Les flèches prédirent la malchance. Mais la tentation de la récompense était grande. Je me remis en selle et repris ma poursuite, atteignant presque les fugitifs. Le Saint Prophète allait dignement, sans regarder en arrière. Abû Bakr, quant à lui, regardait sans cesse en arrière (craignant évidemment pour la sécurité du Saint Prophète). Comme j’approchais d’eux, mon cheval se cabra à nouveau et me désarçonna. Je consultai encore les flèches, et elles prédirent encore la malchance. Les sabots de mon cheval s’enfoncèrent profondément dans le sable. Remonter et reprendre la poursuite paraissaient difficile. Je compris alors que ces hommes étaient sous la protection divine. Je les interpellai et les priai de s’arrêter. Il me fut alors possible de les rejoindre. Quand je fus assez près d’eux, je leur communiquai mon intention première et mon changement de sentiment. Je leur dis que j’abandonnais la poursuite et que je tournais bride. Le Saint Prophète me laissa aller, non sans me faire promettre de ne révéler leur route à personne. Je fus convaincu du fait qu’il était un prophète véritable et qu’il était destiné à réussir. Je lui demandai de me donner par écrit une garantie de paix qui me servirait quand il deviendrait suprême. Le Prophète demanda à ’Àmir ibn Fuhair de m’écrire cette lettre de garantie, ce qu’il fit. Comme je m’apprêtais à rentrer avec celle-ci, le Prophète reçut une révélation concernant l’avenir et dit: «Surâqa, comment te sentiras-tu quand tu aura les bracelets de Chosroès à tes poignets?» Étonné de cette prophétie, je demandai: «Quel Chosroès? Chosroès bin Hormizd, l’Empereur de Perse?» Le Prophète dit: «Oui.»

Seize ou dix-sept ans plus tard, la prophétie fut accomplie à la lettre. Surâqa embrassa l’Islam et se rendit à Médine. Le Prophète mourut. Et après lui Abû Bakr, d’abord, puis ‘Umar, devinrent les califes de l’Islam. L’influence grandissante de l’Islam excita la jalousie des Perses au point qu’ils attaquèrent les musulmans mais au lieu de les battre, ils furent eux-mêmes vaincus. La capitale des Perses tomba aux mains des musulmans qui prirent possession de ses trésors, y compris des bracelets d’or que Chosroès portait aux cérémonies officielles. Après sa conversion, Surâqa avait coutume de raconter comment il avait poursuivi le Saint Prophète et sa petite suite et ce qui s’était passé entre le Saint Prophète et lui. Quand le butin de la guerre avec la Perse fut placé devant ‘Umar, il vit les bracelets d’or et se souvint de ce que le Saint Prophète avait dit à Surâqa. C’était une grande prophétie qui avait été faite en un temps de dénuement complet. ‘Umar décida de montrer de façon spectaculaire l’accomplissement de cette prophétie. Il fit donc appeler Surâqa et lui donna l’ordre d’enfiler les bracelets d’or. Surâqa objecta que l’Islam interdisait aux hommes de porter de l’or. ‘Umar dit que c’était vrai, mais que l’occasion était exceptionnelle. Le Saint Prophète avait prédit que les bracelets d’or de Chosroès seraient un jour à ses poignets. Il devait donc les porter maintenant, même s’il se rendait passible de punition. Surâqa avait fait son objection par déférence pour l’enseignement du Saint Prophète. Autrement il était aussi désireux que tout autre de donner la preuve de l’accomplissement de la grande prophétie. Il enfila les bracelets et, ainsi, les musulmans virent de leurs yeux la prophétie accomplie.

Tiré de «La vie de Mohammad, le Saint prophète de l’Islam» dans  Le Saint Coran avec texte arabe, une traduction et une introduction à l’étude du Saint Coran, sous la direction de Hadrat Mirza Tàhir, 1995, Islam international Publication, pp 263-265.

Ce texte traduisant des segments tirés de l’Usud al-Ghâba, une des biographies traditionnelles autorisée du Saint Prophète, parle au premier degré d’une «lettre de garantie» rédigée par un des serviteurs du Prophète dans l’objectif limpide et explicite d’ultérieurement protéger la tribu bédouine de Surâqa ibn Mâlik au moment de sa conquête future par les musulmans. On retrouve les poncifs narratifs habituels: l’adieu ostensible à la ville aimée mais honnie, le peuple voisin qui attaque les croyants victorieux par jalousie. On retrouve aussi la formule usuelle de la vision prophétique réalisée et, de surcroît, on observe l’intégration des fléchettes divinatoires, coutume pourtant pré-islamique, dans la compréhension prospective (ici: pessimiste mais aussi, fatalement, erronée) du monde. Mais tous ces procédés reconnus se combinent à l’acte singulièrement moderne et décalé de la méfiance contractuelle par excellence qui est celui de se faire parapher une belle et bonne lettre de garantie par le futur «chef suprême» pour considération par ses subalternes anonymes de l’avenir. On observera aussi combien, pour le cavalier bédouin, la pulsion irrationaliste ou surnaturelle prend corps dans le cadre ordinaire de sa vie de cavalier du désert. Quand il se fait désarçonner deux fois par son pur-sang qui se cabre et quand, par-dessus le marché, les pieds de ce dernier s’enfoncent dans le sable —une suite de faits incongrus virtuellement impossibles à concaténer si subitement dans le tout de la journée, ou de la vie, d’un cavalier bédouin— Surâqa ibn Mâlik embrasse très prosaïquement l’hypothèse d’une intervention divine. Remarquables aussi sont le statu de l’or et de la transgression dans ce récit. Pour minimiser l’ostentation et la rapine, l’Islam restreint, depuis ses tous débuts, le port de bijoux d’or aux seules femmes. Pourtant le calife ‘Umar, vainqueur des Perses, n’hésite pas à placer Surâqa ibn Mâlik en position ouverte de transgression des enseignements éthiques du Prophète pour arranger «avec le gars des vue» une spectaculaire confirmation de la validité prophétique des visions du même Prophète. La prise de parti irrationaliste est patente et on assume sereinement qu’il urge de confirmer le Saint Prophète de l’Islam comme visionnaire magique où, dira-t-on plus pudiquement, comme être humain divinement inspiré. Rien, dans ce choix politico-religieux du calife ‘Umar, pour vraiment étonner.

On reste cependant avec un bizarre questionnement praxéo-philosophique accroché à l’esprit, suite à ce récit. De fait, qu’en est il tant de l’infaillibilité communicative et inspiratrice du Saint Prophète de l’Islam s’il doit signer des lettres de garantie, rédigées dans les formes par un serviteur-secrétaire, comme je ne sais quel grand commis commercial, pour indubitablement confirmer que telle obscure tribu bédouine est bien celle du chasseur de prime repenti qui les épargna lui, ses serviteurs et son futur premier calife, aux jours si bénis, si sensibles, si obscurs, et si risqués de l’Hégire?

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Jésus dans le Coran II: la vie et la «mort» d’Îsâ Ibn Maryam

Posted by Ysengrimus sur 5 avril 2015

oiseau dans les mains

Les musulmans surnomment le prophète Îsâ Ibn Maryam (Jésus fils de Marie), le messie. Je vais donc préférer ici ce terme à l’hellénisant christ («oint» en grec) qui n’a pas de statut dans le texte coranique. J’ai déjà évoqué la naissance du fils de Marie, selon l’Islam. Dans l’esprit des pâques, je veux me concentrer ici sur la vie et la «mort» du messie, dans le Coran. On sait déjà (si on a lu le texte Jésus dans le Coran I) que Jésus n’est pas dieu, qu’il n’est pas le fils de dieu et qu’il ne fait pas partie d’une trinité, divine ou autre, attendu que dieu est unique. Voyons maintenant ce que Jésus fait effectivement de ses journées, ce qui ne sera pas grand-chose, en fait, car le Coran parle l’un dans l’autre assez peu de ce prophète, pourtant donné comme majeur.

Jésus (Îsâ), ou Jésus, fils de Marie, (Îsâ Ibn Maryam) est l’avant-dernier prophète de l’Islam. Comme tel, il annonce, ouvertement et explicitement, la venue du dernier prophète, le Saint Prophète Mahomet.

Jésus, fils de Marie, dit:
«Ô fils d’Israël!
Je suis, en vérité le Prophète de Dieu
envoyé vers vous
pour confirmer ce qui, de la Tora, existait avant moi;
pour vous annoncer la bonne nouvelle
d’un Prophète qui viendra après moi
et dont le nom sera ‘Ahmad».
 
Mais lorsque celui-ci vint à eux
Avec des preuves incontestables,
ils dirent:
«Voilà une sorcellerie évidente!»

(Le Coran, Sourate 61, Le rang, verset 6, traduction D. Masson)

La fameuse bonne nouvelle messianique c’est donc, d’abord et avant tout, la venue, future et triomphale, de Mahomet. Jésus est donc lui-même un prophète majeur qui vient rectifier la Tora et annoncer l’Islam. Le détail explicite de sa quête n’est pas toujours clairement fourni mais on discerne assez nettement que Jésus est aussi, de fait, un humain ordinaire. Si quelque chose le caractérise nettement, dans sa mission messianique, c’est le fait qu’on ne tient pas trop compte de son message prophétique quand il le prêche et qu’on se détourne fort abruptement de lui. Pour tout dire, Jésus parle un peu dans le vide et cela fait indubitablement monter l’ire divine.

Lorsque le fils de Marie leur est proposé en exemple,
ton peuple s’en détourne;
ils disent:
«Nos divinités ne sont-elles pas meilleures que lui?»

Ils ne t’ont proposé cet exemple que pour discuter.
Ce sont des amateurs de disputes.
 
Lui n’était qu’un serviteur
auquel nous avions accordé notre grâce
et nous l’avons proposé en exemple aux fils d’Israël.

Si nous l’avions voulu,
nous aurions fait, d’une partie d’entre vous,
des anges,
Et ils vous remplaceraient sur la terre.

Jésus est, en vérité, l’annonce de l’Heure.
N’en doutez pas et suivez-moi.
Voilà un chemin droit!

Que le Démon ne vous écarte pas.
Il est votre ennemi déclaré.
 
Lorsque Jésus est venu avec des preuves manifestes,
il dit:
«Je suis venu à vous avec la Sagesse
pour vous exposer une partie des questions
sur lesquelles vous n’êtes pas d’accord.
Craignez Dieu et obéissez-moi!

Dieu est, en vérité,
mon Seigneur et votre Seigneur.
Adorez-le!
Voilà un chemin droit!»

(Le Coran, Sourate 43, L’ornement, versets 57 à 64, traduction D. Masson)

L’indifférence humaine face aux prophéties messianiques pousse dieu (dont le Coran cite les paroles) à faire rouler le bon vieux thème de l’éradication de la race humaine et de son remplacement par des anges. Et, l’un dans l’autre, quoi qu’il en soit des heurs et des malheurs de son prêche sur terre, Jésus porte en fait un message à la fois rectificateur (pour vous exposer une partie des questions sur lesquelles vous n’êtes pas d’accord) et annonciateur. Disert comme pas un, parlant en verbe depuis la petite enfance, Jésus est aussi crucialement dépositaire d’un texte révélé: l’évangile. L’évangile ici n’est pas le récit ex post des aventures et mésaventures du messie en ce bas monde mais bien le texte sacré qu’il détient par avance, dont il est le messager, et qu’il est chargé, par dieu, de révéler.

Nous avons envoyé, à la suite des prophètes,
Jésus, fils de Marie,
pour confirmer ce qui était avant lui, de la Tora.

Nous lui avons donné l’Évangile
où se trouvent une Direction et une Lumière,
pour confirmer ce qui était avant lui de la Tora:
une Direction et un Avertissement
destinés à ceux qui craignent Dieu.
 
Que les gens de l’Évangile jugent les hommes
d’après ce que Dieu y a révélé.
Les pervers sont ceux qui ne jugent pas les hommes
D’après ce que Dieu a révélé.
Nous t’avons révélé le Livre et la Vérité,
pour confirmer ce qui existait du Livre, avant lui,
en le préservant de toute altération.

(Le Coran, Sourate 5, La table servie, versets 46 à 48, traduction D. Masson)

Jésus est donc chargé de rectifier le texte sacré qui lui est antérieur. C’est l’essence de sa mission. Elle est communicative et textuelle, avant tout. On voit bien qu’en réalité ce que la Coran fait, c’est qu’il mahométise l’avant-dernier prophète de l’Islam (comme il tend d’ailleurs à le faire, dans une certaine mesure, avec tous les autres prophètes, en fait). Cela se joue au prix d’une étrange distorsion de ce que peut être ou ne pas être l’évangile (pas les évangiles, hein, car, dans la présentation coranique, il n’y qu’un évangile et c’est une sorte de proto-Coran que prêche Jésus). Dans la même dynamique, les gens de l’Évangile, ce sont ceux qui ont fini par adhérer à la parole enseignée par le messie. Ils sont peu nombreux (ce sont surtout les apôtres, en fait) car le prêche messianique est donné comme, à toutes fins pratiques, raté. Même ouvertement islamisé de cette manière, Jésus va garder malgré tout un certain nombre de ses solides traits légendaires antérieurs. Ainsi, par exemple, il dispose très ouvertement d’aptitudes magiques. Fortifié par l’Esprit de sainteté, il a l’autorisation de dieu pour faire du hocus-pocus en masse, et il y va à fond.

Dieu dit :
«Ô Jésus fils de Marie!
Rappelle-toi mes bienfaits à ton égard
et à l’égard de ta mère.
Je t’ai fortifié par l’Esprit de sainteté.
Dès le berceau, tu parlais aux hommes
Comme un vieillard».

Je t’ai enseigné le Livre, la Sagesse,
La Tora et l’Évangile.

Tu crées, de terre, une forme d’oiseau
—avec ma permission—
Tu souffles en elle, et elle est: oiseau
—avec ma permission—

Tu guéris le muet et le lépreux
—avec ma permission—
Tu ressuscites les morts,
—avec ma permission—

J’ai éloigné de toi les fils d’Israël.
Quand tu es venu à eux avec des preuves irréfutables,
ceux d’entre eux qui étaient incrédules dirent:
«Ce n’est évidemment que de la magie!»

J’ai révélé aux Apôtres:
«Croyez en moi et en mon Prophète».

Ils dirent:
«Nous croyons!
Atteste que nous sommes soumis».

Les Apôtres dirent:
«Ô Jésus, fils de Marie!
Ton Seigneur peut-il, du ciel,
faire descendre sur nous une Table servie?»

Il dit:
«Craignez Dieu, si vous êtes croyants!»

Ils dirent:
«Nous voulons en manger
et que nos cœurs soient rassurés;
nous voulons être sûrs que tu nous a dit la vérité,
et nous trouver parmi les témoins».

Jésus, fils de Marie, dit:
«Ô Dieu, notre Seigneur!
Du ciel, fais descendre sur nous
une Table servie!

Ce sera pour nous une fête,
—pour le premier et pour le dernier d’entre nous—
et un Signe venu de toi.

Pourvois-nous des choses nécessaires à la vie;
Tu es le meilleur des dispensateurs de tous les biens».

Dieu dit:
«Moi, en vérité, je la fais descendre sur vous,
et moi, en vérité, je châtierai d’un châtiment
dont je n’ai encore châtié personne dans l’univers
celui d’entre vous qui restera incrédule après cela».

Dieu dit:
«Ô Jésus, fils de Marie!
Est-ce toi qui a dit aux hommes 
«Prenez, moi et ma mère, pour deux divinités,
en dessous de Dieu?»

Jésus dit:
«Gloire à toi!
Il ne m’appartient pas de déclarer
Ce que je n’ai pas le droit de dire.

Tu l’aurais su, si je l’avais dit.
Tu sais ce qui est en moi,
Et je ne sais ce qui est en toi.
Toi, en vérité, tu connais parfaitement
Les mystères incommunicables.

Je ne leur ai dit
que ce que tu m’as ordonné de dire:
«Adorez Dieu,
mon seigneur et votre seigneur!»

J’ai été contre eux un témoin,
Aussi longtemps que je suis resté avec eux,
et quand tu m’as rappelé auprès de toi,
C’est toi qui les observais,
Car tu es témoin de toute chose.
 
Si tu les châties…
Ils sont vraiment tes serviteurs.
 
Si tu leur pardonnes…
Tu es, en vérité, le Puissant, le Juste».

(Le Coran, Sourate 5, La Table servie, versets 110 à 118, traduction D. Masson)

Repris un certain nombre de fois au fil des sourates, l’épisode de l’oiseau tirée de la boue et amené à la vie par Jésus provient d’un ensemble d’évangiles apocryphes ayant amplement circulé dans le nord de l’Afrique, notamment en Éthiopie. Pour ce qui est de la Table servie (qui a donné son titre à la sourate V), elle est une astucieuse version miraculée et sublimée de la Cène qui permet de gommer tous les facteurs pratiques annonciateurs de la passion en recentrant le propos sur ce repas miraculeux que dieu, toujours bien contrarié par tout ce manque de foi, fait descendre du ciel pour démontrer sa puissance aux seuls vrais disciples ayant suivi le messie, tout en ne prenant pas Jésus ou Marie pour des divinités: les apôtres. Cependant, il n’y aura pas de mise à table effective, pas de reniement de Pierre, pas d’annonce de la trahison de Judas. Et pour cause… une rectification cultuelle majeure se met ici spectaculairement en place. C’est tout simplement que, selon le Coran, Jésus n’a pas été crucifié et n’est pas ressuscité après supplice, ledit supplice n’ayant tout simplement pas eu lieu. On laisse plutôt entendre que dieu a solennellement rappelé Jésus auprès de lui, comme c’est le cas, par exemple, du prophète Isaïe dans l’ancien testament. Toute la séquence pascale de la quête du messie est une sorte de vaste entourloupette, aux yeux de la tradition coranique. Cette entourloupette, elle aussi, ne manqua pas de déclencher l’ire punitive de dieu:

Nous les avons punis
parce qu’ils n’ont pas cru,
parce qu’ils ont proféré
Une horrible calomnie contre Marie
et parce qu’ils ont dit:
« Oui, nous avons tué le Messie,
Jésus, fils de Marie,
Le Prophète de Dieu».

Mais ils ne l’ont pas tué;
Ils ne l’ont pas crucifié,
Cela leur est seulement apparu ainsi.

Ceux qui sont en désaccord à son sujet
restent dans le doute;
ils n’ont pas une connaissance certaine;
ils ne suivent qu’une conjecture;
ils ne l’ont certainement pas tué,
mais Dieu l’a élevé vers lui:
Dieu est puissant et juste.
 
Il n’y a personne parmi les gens du Livre,
Qui ne croie en lui avant sa mort
et il sera un témoin contre eux
le Jour de la Résurrection.

(Le Coran, Sourate 4, Les femmes, versets 156 à 159, traduction D. Masson)

On nous rappelle fermement qu’il n’y a qu’une seule et unique résurrection dans le calcul, celle qui concernera tout le monde et les autres quand les temps seront révolus. On nous signale aussi, tout aussi fermement, que les gens du Livre (les monothéistes abrahamiques juifs et chrétiens, associés au message de la Bible mais mal avisés dans leurs croyances gauchies) auront Jésus en personne qui plaidera ou témoignera contre eux, au jugement dernier. Pour le reste de la passion ou de la non-passion, c’est le flou artistique (Cela leur est seulement apparu ainsi…). Et le torrent des interprétations fluctuantes n’arrange rien. Le choix qui ressort le plus nettement de la documentation exégétique coranique sur cette question de la passion c’est celui voulant que, comme aussi dans certains évangiles apocryphes, le messie ait été remplacé par un sosie (éventuellement rendu identique au messie par dieu), genre Simon de Cyrène ou autre, qui aurait été supplicié à sa place. Je vous épargne les différentes versions —toutes spéculées hors-Coran— du faux supplice du messie, plus tocs les unes que les autres. Le tout est digne d’une véritable intrigue policière à tiroirs.

Le texte coranique obéit ici à deux priorités majeures. La première c’est celle de continuer de dédiviniser le messie. Il faut éviter qu’il ressuscite comme dans le canon chrétien. Notons que ce problème là serait en fait «théologiquement» (si vous me passez le mot) soluble. Il suffisait d’une autorisation de plus d’Allah et l’affaire passait, sous couvert d’omnipotence divine et de soumission absolue de ses malléables et serviles créatures, comme pour le petit oiseau de boue et la table garnie descendue du ciel. On aurait pas été à ça près. La seconde priorité coranique qui opère ici, par contre, est plus délicate car elle est moins théologique que narrativo-thématique. Le Coran voit systématiquement à éviter de placer les prophètes dans la moindre situation susceptible de flétrir leur dignité. Un supplice romain, politique, juridique, populacier, bruyant, poisseux, malpropre, sanglant, longuet, tout ça ternit et brouillonne l’image prophétique et n’est pas recevable en Islam. On est, encore et toujours, dans ce rigorisme hagiographique si typique des textes musulmans. La chute du récit messianique s’ensuit logiquement: pas de crucifixion, pas de résurrection, pas de propos tenus sur une mort éventuellement naturelle de Jésus, élévation isaïquesque au ciel, ça vient de s’éteindre. L’hagiographe coranique unificateur est un champion du ballet d’esquive.

C’est une différence radicale des dispositifs fondamentaux de représentations entre Christianisme et Islam qui affleure ici. Le Christianisme est la religion geignarde et rampante de la victime des institutions humaines (romaines) faisant l’objet d’une rédemption divine dans la chair. L’Islam est la religion triomphante et jubilante de la graduelle mais inexorable victoire théocratique (arabe) de la parole révélée et de sa ribambelle d’annonciateurs fatalement concertés. Aucun prophète de l’Islam ne pourra apparaître comme un perdant, une victime, un flagellé, un supplicié, un ensanglanté, un cadavre. Ça ne colle tout simplement pas. C’est pas dans le son, pas dans le ton, pas dans le thème et c’est donc Jésus et toute la tradition rédemptrice qu’il mythologise ailleurs qui devra s’édulcorer et prendre sa place de bon et discret séide dans la succession des anticipateurs-annonceurs de la quête de Mahomet.

Le statut de Jésus dans l’Islam est finalement particulièrement intéressant et révélateur du fait que les religions reposent sur des thématiques mythiques stables, dogmatiques (au sens essentiel de ce terme) et que tout mouvement dans ces thématiques ne se fait pas sans des distorsions majeures et un vaste chambardement de tout l’ensemble. Malléabilité légendaire et rigidité doctrinaire peuvent parfaitement co-exister, les religions le confirment magistralement. On ne dira jamais assez qu’elles sont des phénomènes intellectuels et ethnologiques intéressants, surtout à cause de leur regrettable et durable impact de masse. Il s’agit simplement, pour l’observateur athée philosophiquement interpellé par leur prégnance, de les regarder se putréfier doucement (déréliction), s’engluer ensemble sans cohérence interne (syncrétismes) ou se corroder les unes après les autres sous prétexte de se moderniser (ratiocination et courte rationalité naïve des phases réformées).  Jésus dans l’Islam est le cas d’espèce le plus captivant pour nous du tout de cette problématique du syncrétisme et du développement légendaire par grandes phases.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Jésus dans le Coran I: la naissance de Îsâ Ibn Maryam

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2014

Et celle qui était restée vierge…
Nous lui avons insufflé de notre Esprit.
Nous avons fait d’elle et de son fils
Un Signe pour les mondes.
(Le Coran, Sourate 21, Les Prophètes, verset 91, traduction D. Masson)

Dans la tradition coranique, Marie accouche du messie Îsâ (Jésus) seule dans le désert, sous un palmier solitaire

Dans la tradition coranique, Marie accouche du messie Îsâ (Jésus) seule dans le désert, sous un palmier solitaire

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Les musulmans surnomment le prophète Îsâ Ibn Maryam (Jésus fils de Marie), le messie. Je vais donc préférer ici ce terme à l’hellénisant christ («oint» en grec) qui n’a pas de statut dans le texte coranique. On reparlera éventuellement de Jésus comme prophète, meneur d’un groupe de disciples et thaumaturge, dans l’Islam. Dans l’esprit de la nativité, je veux me concentrer ici sur la naissance du messie dans le Coran. C’est pas triste et c’est surtout très intriguant.

D’abord vous me bazardez le bœuf, l’âne, les bergers, les rois mages, la crèche et, SURTOUT, Joseph. Car Marie est toute seule ici, et elle est si importante, si centrale, qu’une des sourates du Coran, la XIX, est intitulée Maryam, alors qu’aucune sourate n’est intitulée Îsâ (Jésus). La XIX est d’ailleurs la seule sourate portant comme titre le nom d’une femme et, de fait, qui plus est, Marie est purement et simplement la seule femme nominalement désignée dans le Coran (vous avez bien lu — les autres femmes mentionnées dans le Coran sont des «épouses de…» sans prénom explicité). Tout ici est donc très nettement recentré sur Marie, fille de Imran qui garda sa virginité (Le Coran, Sourate 64, verset 12 — Le Imran en question c’est l’équivalent de Joachim, père de Marie. Le Coran fait remonter leur filiation à Aaron, frère de Moïse). Et d’abord et avant tout, malgré cette solide filiation, Marie s’est volontairement séparée des siens:

Mentionne Marie, dans le Livre.
Elle quitta sa famille.
Et se retira en un lieu vers l’Orient.
Elle plaça un voile entre elle et les siens.

(Le Coran, Sourate 19, Marie, verset 16, traduction D. Masson)

Pas de famille ni de mari pour Marie. La contradiction évangélique drolatique consistant à assigner une longue filiation à Joseph alors qu’il n’est même pas le père charnel du messie est ici éliminée. Cette filiation disparaît totalement, Joseph inclusivement. De fait c’est sur les particularités de la naissance de Marie, que le Coran se concentre, notamment dans la sourate III qui s’intitule La famille de Imran. Il y a une nette propension à la matrilinéarité dans tout ce dispositif messianique. Mais surtout, et c’est incontournable, Marie est une «fille-mère» de plain pieds, sans situation de couple de façade pour atténuer la bizarrerie de la situation. Elle va en payer le prix.

Deux personnages prennent ici, d’autre part, un relief singulier, ce sont Zacharie et «son épouse» (Élizabeth), parents de Yahya ibn Zakariya (Jean, fils de Zacharie. C’est Jean le Baptiste). De fait, le vieux Zacharie apparaît comme la seule figure masculine humaine dans l’entourage de Marie. Cette dernière, jeune vierge, est servante au temple de Jérusalem, justement sous l’autorité du vieux Zacharie, qui est prêtre au même temple. Des anges viennent au temple annoncer privément à Marie qu’elle va enfanter. Celle-ci demande aux anges comment c’est possible, attendu qu’elle est sans conjoint. Mais lisons plutôt:

Les anges dirent:
«Ô Marie!
Dieu t’annonce
la bonne nouvelle d’un Verbe émanant de lui.
Son nom est: le Messie, Jésus, fils de Marie;
illustre en ce monde et dans la vie future;
il est au nombre de ceux qui sont proches de Dieu.
Dès le berceau,
il parlera aux hommes comme un vieillard;
il sera au nombre des justes».
 
Elle dit :
«Mon seigneur!
Comment aurai-je un fils?
Nul homme ne m’a jamais touchée».
 
Il dit :
«Dieu crée ainsi ce qu’il veut:
lorsqu’il a décrété une chose
il lui dit «Sois!»
et elle est».

(Le Coran, Sourate 3, La famille de Imran, versets 45 à 47, traduction D. Masson)

Les anges expliquent donc que ce qui se prépare c’est un enfantement qui résulte de la seule volonté de dieu qui, lui, fait tout ce qu’il veut, et ça vient de s’éteindre. Comme la vieille Élizabeth tombe aussi enceinte (dans son contexte marital, elle), une analogie s’établit entre le couple crucialement mythique d’Abraham et Sarah (cette dernière étant tombée enceinte d’Isaac à quatre-vingt-dix ans. Abraham est une figure fondatrice en Islam) et le couple de Zacharie et Élizabeth. Dans le cas de la naissance du messie, par contre, c’est au façonnement originel d’Adam par le créateur, que le Coran fera plutôt allusion (Oui, il en est de Jésus comme d’Adam auprès de Dieu: Dieu l’a créé de terre, puis lui a dit «Sois!» et il est. Sourate 3, verset 59). Un écho du miracle marital d’Abraham et de Sarah (dans le cas de l’annonciateur du messie), un écho —bien distinct— du façonnement divin d’Adam (dans le cas du messie), le distinguo s’impose. Et tout ça, c’est pour dire que dieu crée Jésus certes, mais il n’insémine pas Marie.

Comprenons clairement, en effet ici, que cette grossesse de Marie est intégralement virginale, ex nihilo, sans géniteur mâle. C’est un miracle, sans moins, sans plus. Capital: né d’une vierge, comme Adam de la bouette donc, de par la toute simple puissance de dieu sur le monde matériel, Jésus n’est pas le fils de dieu (Le Messie, fils de Marie, n’est qu’un prophète; les prophètes sont passés avant lui. Sourate 5, verset 75). Dieu, être spirituel et irréductiblement unique, n’a pas de fils. Oubliez ça, donc: la trinité (Ceux qui disent: «Dieu est, en vérité, le troisième de trois», sont impies. Sourate 5, verset 73) et la divinité messianique (Ceux qui disent: «Dieu est, en vérité, le Messie, fils de Marie», sont impies. Sourate 5, verset 17). Ce sont là des scories idolâtres et superstitieuses que nos monothéistes carrés, logiques, systématisants et cohérents de musulmans retirent du canon.

Voici donc une des jeunes vierges servantes du temple de Jérusalem qui tombe enceinte. Cela la fout pronto dans la merde. On la prend pour une fille de petite vertu et personne ne veut l’aider ou se compromettre avec elle et ce, même après la naissance de son bébé. C’est ce dernier, miraculeusement disert et verbeux comme un vieux sage dès sa naissance, qui, dans bien des cas, devra tirer sa maman de la merde:

Elle se rendit auprès des siens,
en portant l’enfant.
Ils dirent:
«Ô Marie!
Tu a fais quelque chose de monstrueux!
 
Ô sœur d’Aaron!
Ton père n’était pas un homme mauvais
et ta mère n’était pas une prostituée».
 
Elle fit signe au nouveau-né
Et ils dirent alors:
«Comment parlerions-nous
à un petit enfant au berceau?»
 
Celui-ci dit:
«Je suis en vérité le serviteur de Dieu.
Il m’a donné le Livre;
il a fait de moi un Prophète;
Il m’a béni où que je sois… »

(Le Coran, Sourate 19, Marie, versets 27 à 31, traduction D. Masson)

Initialement, le drame de Marie, c’est donc le drame de la volonté divine radicale mais ouvertement incomprise et rejetée par les hommes et les femmes de son temps. Le mur d’incompréhension qui attend Jésus, Marie s’y heurte déjà frontalement. La mère du messie aura donc été obligée d’accoucher fin seule, loin de tout ce qui est humain, et dans des douleurs intenses. C’est la fugitive mais magnifique scène du palmier solitaire au désert, un grand classique islamique:

Elle devint enceinte de l’enfant
puis elle se retira avec lui dans un lieu éloigné.
 
Les douleurs la surprirent
auprès du tronc d’un palmier.
 
Elle dit:
«Malheur à moi!
Que ne suis-je déjà morte,
totalement oubliée!»
 
L’enfant qui se trouvait à ses pieds l’appela:
«Ne t’attriste pas!
Ton seigneur a fait jaillir un ruisseau à tes pieds.
 
Secoue vers toi le tronc du palmier;
Il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres.
Mange, bois et cesse de pleurer… »

(Le Coran, Sourate 19, Marie, versets 22 à 26, traduction D. Masson)

Ici le babil explicite de Jésus, on sait pas trop d’où il sort mais de nombreux exégètes coraniques disent que le bébé babille déjà, en fait, depuis le sein de la mère. Enfin, quoi qu’il en soi, Jésus, le Verbe [sic], est cohérent dès la nativité et sa cohérence c’est que depuis le début il est miraculé et parle et que ce qu’il exprime formule le message de la volonté divine. Il est assez patent que, comme il le fait dans le cas de tous les prophètes sensibles (Ibrahim, Ismaël, Moussa, Youssouf, etc) et de leur entourage familial ou tribal, la discours narratif coranique désambiguïse et ratiocine ce qu’il concède ou ne concède pas du récit antérieur. Le principe correctif est simple et unitaire: les prophètes (et leurs familles) sont moralement droits, et dieu est omnipotent mais exclusivement spirituel et extrahumain. La virginité de Marie sera donc soigneusement épurée, tant de par l’élimination intégrale de Joseph et de toute son ambivalente affiliation que, surtout, de par la non-paternité divine. Et quand la vertu de Marie sera remise en question, c’est Jésus bébé lui-même qui remettra la pendule des jugements moraux à l’heure, sans ambivalence ni concession. On est déjà dans ce rigorisme hagiographique si typique des textes musulmans. Ici il se déploie, ouvertement argumentatif, en réécrivant, édulcorant et distillant l’eau trouble de la légende. Tout ce qui concerne un prophète (et Îsâ en est un de plain pied, en Islam) se doit d’être moralement sans tache (d’où la lancinante solitude maritale de Marie). Et l’intégrité divine ne se commet pas avec ses créatures (d’où la non-paternité d’Allah et la non-divinité messianique). Une fois ce cadre moraliste et doctrinal posé et postulé, en tant qu’objet curieux, hocus-pocus, miraculeux mais soumis à dieu, Jésus peut faire à peu près n’importe quoi et autre chose, comme parler explicitement bébé et/ou depuis le ventre maternel. Plus tard il sera thaumaturge, magicien et miraculé un peu dans tous les sens, comme dans les évangiles canons ou apocryphes, MAIS cela se manifestera non pas comme indice de sa divinité mais bien de sa soumission comme serviteur et créature de dieu. Sur cette question de la non-filiation divine du messie, la «voix de dieu» coranique ne se gène pas d’ailleurs, quand il le faut, pour tonner, en se faisant pesamment rectificatrice:

Ils ont dit:
«Le Miséricordieux s’est donné un fils!»
 
Vous avancez là une chose abominable!
Peu s’en faut que les cieux ne se fendent
à cause de cette parole;
que la terre ne s’entrouvre
et que les montagnes ne s’écroulent!
 
Ils ont attribué un fils au Miséricordieux!
Il ne convient pas au Miséricordieux
de se donner un fils!
 
Tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre
se présentent au Miséricordieux
comme de simples serviteurs.
Il les a dénombrés;
Il les a bien comptés.

(Le Coran, Sourate 19, Marie, versets 88 à 94, traduction D. Masson)

On reparlera, à Pâque, de la non-résurrection de Jésus (en Islam). C’est pas triste ça non plus, de fait digne d’un roman policier. En attendant méditons là bien celle là, quand même: Marie comme mère intégralement (miraculeusement) monoparentale, qui donne même —fait hautement inhabituel— son propre nom à son fils (Îsâ Ibn Maryam pas Ibn Youssouf) et qui accouche seule, seule contre tous, cosmos, entrailles, société, au désert, sans support ou encadrement patriarcal aucun (seulement la sollicitude divine, relayée verbalement par son fils naissant, et à laquelle elle s’abandonne sans concession). Dieu n’est pas un homme, pas un conjoint, pas un père, pas un fils. C’est une entité exclusivement spirituelle maximalement désanthropomorphisée et qui ne communique que par l’intermédiaire d’un de ses prophètes.

Une femme est la souche unique, cruciale et exclusive d’un très grand prophète, l’avant-dernier prophète de l’Islam en fait. Il faut dire qu’on l’attendais pas celle là, chez nos soi-disant machos coraniques!

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur le PACTE D’OMAR comme cadre «multiculturaliste» en Islam

Posted by Ysengrimus sur 7 novembre 2014

L'Islam sous Omar (an 644)

L’Islam sous Omar (an 644)

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Il y a 1,370 mourrait le calife Omar ibn al-Khattâb. Ah que les hagiographes musulmans sont terribles (voir, pour exemple, la fiche hagiographique du calife Omar). Ils en tartinent bien épais à propos du Saint Prophète et des ci-devant Califes Bien Guidés (les Rachidun, les quatre premiers successeurs, ou califes, de Mahomet, selon le sunnisme) et il faut vraiment forer longtemps dans le crémage pour trouver quelque chose d’éclairant. Et pourtant, on trouve. La légende du Pacte d’Omar est, comme bien des légendes, fausse (ou mieux: erronée) mais le message objectif qu’elle nous laisse aujourd’hui est fort curieux et, osons le mot, éclairant.

Omar ibn al-Khattâb (584-644) dirigea la oumma (la communauté originelle des musulmans} pendant dix ans (634-644). C’est une figure à la fois passionnée et passionnante et l’imagerie hagiographique le concernant offre une version puissante et torride du mythe de la conversion abrupte de Saint Paul. D’abord ennemi virulent du Saint Prophète, qu’il prend pour un fauteur de troubles et un diviseur des tribus arabes, Omar se convertit abruptement (vers 617), impressionné par la dévotion de sa sœur envers la nouvelle foi. Il devient alors un des plus solides compagnons de Mahomet. C’est lui qui, faisant valoir que la vérité n’a pas à rester secrète, sera le promoteur initial le plus ferme d’une visibilité, d’une tonitruance même, de la foi musulmane naissante. Deuxième calife de l’Islam (selon le sunnisme), Omar est aussi un personnage capital pour la plus moderne des raisons: la raison multiculturelle. Le Saint Prophète (570-632) et son premier successeur Abou Bakr As-Siddiq (573-624) finalisèrent l’islamisation de la péninsule arabique. Ce faisant, ils assimilèrent au monothéisme islamique des tribus arabes polythéistes à la fois éparses et voisines linguistiquement et ethno-culturellement. Avec le Saint Prophète et son premier calife, l’Islam est encore une affaire strictement arabo-arabe et consiste encore exclusivement à faire avancer des tribus polythéistes passablement désordonnées vers la simplicité configurée et plus dépouillée du monothéisme. Le second successeur du Saint Prophète, le calife Omar, sera le premier chef (spirituel, politique et militaire) musulman à implanter l’Islam chez des peuples majoritairement non-arabes et/ou déjà monothéistes. Il est rien de moins que le calife du tout premier vrai choc multiculturel (pratique et intellectuel) des musulmans. Il le paiera d’ailleurs très cher (il sera assassiné par un de ses esclaves perses).

Voyons la carte présentant l’expansion de l’Islam à la mort d’Omar en 644. La grande péninsule arabique est intégralement islamisée et les musulmans ont commencé à installer leur influence sur deux cultures majeures de l’époque: Byzance (au nord et à l’ouest – Palestine, segments de la Syrie, de la Turquie et de l’Égypte actuelles) et la Perse (à l’est – grosso modo l’Iran actuel). En Perse, la conquête, amorcée sous le calife Omar, se parachèvera trente ans après sa mort (vers 674). Les Perses sont zoroastriens. Un des plus anciens dogmes connus du dieu unique, ce monothéisme de type manichéen, doté de textes sacrés et d’un clergé, crée un corps de conditions d’assimilation religieuse parfaitement distinct de ce qui avait prévalu lors de l’islamisation des tribus polythéistes de l’Arabie. Il est reconnu que la profondeur d’influence du zoroastrisme dans les masses perses, juste avant l’invasion musulmane, se compare sans problème avec l’impact et la prégnance du christianisme dans le Moyen-Âge européen. Les Perses mettront environ deux siècles à s’islamiser. Ils deviendront aussi, ultérieurement, les principaux dépositaires du chiisme. Il a souvent été suggéré que le chiisme iranien pourrait puiser ses déterminations fondamentales dans le substrat zoroastrien des Perses. Effectivement le zoroastrisme, comme hiérarchie religieuse, se coulait très intimement autour de la dynastie sassanide perse, elle-même solidement héréditaire et nobiliaire. Or les Imams chiites, personnages hautement éminents (contrairement à l’iman sunnite qui est un simple intendant de mosquée) sont obligatoirement des descendants d’Ali, neveu du Saint Prophète. On retrouve donc ici une dynamique de hiérarchie héréditaire, chose fort peu commune ailleurs en Islam (qui lui, fonctionne habituellement selon le mode non héréditaire du califat) et possiblement d’inspiration politico-religieuse typiquement persane. Les iraniens musulmans suivent aussi encore les fêtes zoroastriennes, même de nos jours.

Dans l’empire byzantin (sous Omar, en seront islamisées: la grande Palestine et des portions de la Syrie, de la Turquie et de l’Égypte actuelle), encore solidement perçu, à l’époque, comme l’empire «romain», la pénétration musulmane sous la califat d’Omar se fit aussi par les armes. Les syriens romains sont des chrétiens monophysistes qui (par opposition aux chrétiens nestoristes de Constantinople/Byzance) jugeaient l’essence du Christ exclusivement divine (à l’exclusion de sa dimension humaine – un contexte intellectuel qui sera partiellement compatible avec le rejet de la divinisation des figures humaines préconisé en Islam). Pour des raisons de culte et d’affinités des réseaux commerciaux, les monophysistes et les juifs de Syrie romaine seront hautement favorables à la pénétration arabe. Les Arabes, sous Omar, prennent Jérusalem en 637 et se lancent à la conquête du Maghreb. À la mort d’Omar, une portion importante de l’Égypte est conquise. Ici, les avis divergent sur la position adoptée par l’hinterland égyptien. Les Coptes, chrétiens mais en révolte larvée contre le pouvoir romain de Constantinople, pourraient avoir favorisé la conquête arabe de l’Égypte. Mais d’autres voix font aussi valoir que les Coptes d’Égypte comptent au nombre des plus anciens et des plus solides résistants à l’islamisation. C’est en référence directe à eux qu’on se mettra à parler un jour du Pacte d’Omar. Il reste que, doctrinalement parlant, pour les musulmans, les juifs et les chrétiens sont beaucoup moins emmerdants à conquérir que les zoroastriens. Cela tient au fait que, confronté tôt aux monothéismes juif et chrétien en Arabie même, et profondément influencé par eux, le Saint Prophète a formulé, de par la «voix de dieu» dans le Coran, une doctrine d’ajustement hautement perfectionnée avec ceux que les musulmans nomment les Gens du Livre.

Ne discute avec les gens du livre
que de la manière la plus courtoise.
-Sauf avec ceux d’entre eux qui sont injustes-
 
Dites:
« Nous croyons à ce qui est descendu vers nous
et à ce qui est descendu vers vous.
Notre Dieu qui est votre Dieu est unique
et nous lui sommes soumis».
 
Nous avons ainsi fait descendre sur toi le Livre.
Ceux à qui nous avons donné le Livre croient en lui.
Il en est, parmi ceux-ci [selon certains exégètes: les Arabes], qui y croient.
Seuls, les incrédules nient nos Signes.
 
Tu ne récitais aucun Livre avant celui-ci…

(Le Coran, Sourate 29, L’araignée, verset 46 à 48, traduction D. Masson)

Les conditions, tant dans la doctrine que dans l’hinterland des deux grands territoires monothéistes fraîchement conquis par les Arabes, sont en place pour des accommodements. Il est clair que ces populations ont résisté à l’islamisation, ne voyant pas trop l’intérêt du remplacement d’un monothéisme par un autre. Omar va composer. Il va notamment renoncer à la conquête de l’Ifriqiya, qui ne se fera qu’après sa mort. On lui impute la formulation originelle du Pacte d’Omar. Bon, c’est un malentendu historique, en fait, qui fait qu’on impute le Pacte d’Omar au second calife de l’Islam. De fait, les premiers éléments de sa mise en forme dateraient plutôt de Omar II (682-720) et s’étaleraient jusqu’au douzième siècle. La légende est erronée donc. Cela ne la rend pas moins intéressante. Et pour cause.

Le Pacte d’Omar est la toute première entente entre les autorités musulmanes et les non musulmans des territoires qu’elles occupent. Fondamentalement, c’est l’entente d’un occupant envers un conquis. C’est aussi l’entente d’un commandement sectateur envers une communauté d’ouailles qu’il ne considère ni mécréante (et, conséquemment pas athée non plus), ni idolâtre mais monothéiste comme lui, donc, par principe: tolérable. On y formule des procédés assez classiques d’encadrement coercitif des populations (interdiction du port d’armes et de la chevauchée, imposition de signes distinctifs, taxes spéciales, déférence affichée) mais, en échange, et ce n’est pas mince, les cultes non musulmans sont préservés et protégés par les autorités. La version la plus ancienne qu’on connaisse du Pacte d’Omar se formule comme suit (ce sont les occupés qui formulent le texte du pacte que l’occupant entérine par une courte introduction donnant le cadre):

« Au Nom d’Allah, le Bienfaiteur miséricordieux! Ceci est une lettre adressée par les Chrétiens de cette ville, au serviteur d’Allah, Omar ibn al-Khattâb, commandeur des Croyants.

   Quand vous êtes venus dans ce pays, nous vous avons demandé la sauvegarde pour nous, notre progéniture, nos biens et nos coreligionnaires.

   Et nous avons pris par devers vous l’engagement suivant:

   -Nous ne construirons plus dans nos villes et dans leurs environs, ni couvents, ni églises, ni cellules de moines, ni ermitages. Nous ne réparerons point, ni de jour ni de nuit, ceux de ces édifices qui tomberaient en ruine, ou qui seraient situés dans les quartiers musulmans.

   -Nous tiendrons nos portes grandes ouvertes aux passants et aux voyageurs. Nous donnerons l’hospitalité à tous les Musulmans qui passeront chez nous et les hébergerons durant trois jours.

   -Nous ne donnerons asile, ni dans nos églises ni dans nos demeures, à aucun espion.

   -Nous ne cacherons rien aux Musulmans qui soit de nature à leur nuire.

   -Nous n’enseignerons pas le Coran à nos enfants.

 -Nous ne manifesterons pas publiquement notre culte et ne le prêcherons pas. Nous n’empêcherons aucun de nos parents d’embrasser l’Islam, si telle est sa volonté.

  -Nous serons pleins de respect envers les Musulmans. Nous nous lèverons de nos sièges lorsqu’ils voudront s’asseoir.

   -Nous ne chercherons point à leur ressembler, sous le rapport des vêtements, par la calotte, le turban ou les chaussures, ou par la manière de peigner nos cheveux.

   -Nous ne ferons point usage de leur parler; nous ne prendrons pas leurs noms.

   -Nous ne monterons point sur des selles.

   -Nous ne ceindrons pas l’épée. Nous ne détiendrons aucune espèce d’arme et n’en porterons point sur nous.

   -Nous ne ferons point graver nos cachets en caractères arabes.

   -Nous ne vendrons point de boissons fermentées.

   -Nous nous tondrons le devant de la tête.

  -Nous nous habillerons toujours de la même manière, en quelque endroit que nous soyons; nous nous serrerons la taille avec une ceinture spéciale.

   -Nous ne ferons point paraître nos croix et nos livres sur les chemins fréquentés par les Musulmans et dans leurs marchés. Nous ne sonnerons la cloche dans nos églises que très doucement. Nous n’y élèverons pas la voix en présence des Musulmans. Nous ne ferons pas les processions publiques du dimanche des Rameaux et de Pâques. Nous n’élèverons pas la voix en accompagnant nos morts. Nous ne prierons pas à voix haute sur les chemins fréquentés par les Musulmans et dans leurs marchés. Nous n’enterrerons point nos morts dans le voisinage des Musulmans.

   -Nous n’emploierons pas les esclaves qui sont échus en partage aux Musulmans.

   -Nous n’aurons point de vue sur les maisons des Musulmans.

   Telles sont les conditions auxquelles nous avons souscrit, nous et nos coreligionnaires, et en échange desquelles nous recevons la sauvegarde.

   S’il nous arrivait de contrevenir à quelques-uns de ces engagements dont nos personnes demeurent garantes, nous n’aurions plus droit à la dhimma et nous serions passibles des peines réservées aux rebelles et aux séditieux. »

(Wikipédia, article Le Pacte d’Omar)

Cette version du texte daterait de l’an 1,100 environ. Vous ne me direz pas. Toutes les grandeurs et les petitesses du multiculturalisme contemporain s’y retrouvent synthétisées. On croirait une version moyenâgeuse, mais pas mal ficelée du tout quand même, de mes critères de communautarisme civique. Y sont promis par les musulmans: l’obéissance aux lois, la perpétuation communautaire, la liberté de culte, la diglossie, les droits d’assimilation et de non-assimilation. Les autres, pour leur part, s’engagent à rester distinctifs sans ostentations trop tonitruantes (même les cloches des églises doivent sonner pas fort, si tant est).

À une époque où la pure et simple mise en esclavage de peuples conquis en rébellion larvée permanente était chose commune, obligatoire presque, on a ici un véritable morceau de mutuelle bravoure dans l’effort de coexistence pacifique. Ce texte devrait être l’objet de réflexion par excellence entre musulmans et non musulmans devant s’ajuster au sein d’une société civile commune. Devenus importantes minorités dans de nombreuses sociétés occidentales, nos compatriotes musulmans sont respectueusement invités à redécouvrir leur culture politique et administrative en relisant sereinement le Pacte d’Omar. Il est un instrument historique incontournable pour se donner des moyens à la fois fermes et déférents pour comprendre le point de vue de l’autre sur les questions multiculturelles. Inutile de dire, pour reprendre le bon mot du Saint Prophète, qu’il ne faudrait discuter toutes ces délicates questions que de la manière la plus courtoise…

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mais pourquoi les musulmans ne veulent pas qu’on représente physiquement le saint prophète?

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2013

Allah

Comprenons-nous bien, je suis athée mais je ne suis pas ignare. Le petit journalisme contemporain occidental est, lui, par contre, particulièrement sot, nunuche et baveux et il ne rate jamais l’occasion de faire passer les musulmans pour des irrationnels, des boutefeux et des incohérents. Ça m’agace au plus haut point. Ça n’explique rien et ça sème la confusion intellectuelle, la pire de toutes. Le refus par les musulmans de voir le saint prophète (j’utilise ici la désignation française musulmane usuelle pour ce personnage historique – simple question de déférence élémentaire) représenté matériellement fonctionne selon une logique interne simple, parfaitement articulée et qui pose des problèmes spécifiques (y compris des problèmes logiques menant à une critique intellectuelle respectueuse). Voyons l’affaire dans sa limpide cohérence. L’Islam organise son système de représentations d’abord et avant tout dans un cadre de croyances hautement codé. C’est là une chose très spécifique qui n’échappe pas aux détails des contraintes historiques. On dira donc, plus précisément, que le religion musulmane est un monothéisme abrahamique et, comme tel, qu’elle est très soucieuse de précision sur son inscription dans une continuité améliorée des deux autres monothéismes abrahamiques majeurs que sont le judaïsme et le christianisme. Ceci est capital et encore bien mal compris des occidentaux.

UN RIGOUREUX MONOTHÉISME. L’Islam est la version la plus achevée et la plus cohérente des grands monothéismes ayant eu un impact de masse significatif. En cela, l’Islam formule des exigences qui frappent par leur simplicité, leur clarté et, disons le mot, leur rigueur. Il y a un seul dieu, c’est Allah et il faut s’abandonner totalement à la foi en lui. C’est un être immatériel, intemporel, spirituel, éternel assurant la cohérence de l’univers matériel et social. Je vous assure que le plus modeste musulman vous dira que la foi en dieu est l’unique exigence de l’Islam et que tout le reste est facultatif, ancillaire, subsidiaire, ajustable et conjoncturel. Or, il faut absolument comprendre que le monothéisme de la tradition abrahamique s’extirpe par bonds du polythéisme ancien qu’il subvertit. Dans la Genèse, dieu est souvent désigné au pluriel (Les Élohims). Je ne vous parlerai pas des anges, des diables, des dieux des peuples ennemis (Moloch, Baal etc), des veaux d’or, des djinns et de toute une fournée d’êtres intermédiaires qui brouillent le monothéisme depuis ses origines. Le cas chrétien pose des problèmes encore plus épineux (sans calembour), sur cette question de la rigueur simple et dépouillé du monothéisme. Voici un culte qui s’embarque avec une trinité incorporant un esprit saint (en anglais Holy Ghost – je vous laisse méditer et gamberger l’explication de ce concept moyenâgeux particulièrement fumeux), un fils de dieu divinisé (thaumaturge hocus-pocus ressuscité après supplice dont la magie, hautement sensuelle et terrestre, répugne particulièrement à la logique systématisante, abstraite et universalisante de la foi islamique) et une nuée de saints plus ou moins surnaturels eux aussi. Tout ça, pour les musulmans, c’est du fatras superstitieux et la notion de fils de dieu est une pure et simple injure intellectuelle. Dieu est un être spirituel immortel, il ne peut pas engendrer un être charnel mortel. Point final. On est pas dans les galipettes hédonistes et sautillantes de la mythologie gréco-romaine ici. Pas de demi-dieu, au sens fort du terme. Pas de trinité non plus: dieu est un. L’exigence de rigueur monothéiste de l’Islam ne transigera pas là-dessus. C’est une question de simple cohérence élémentaire dans la formulation des caractéristiques définitoires de dieu. Ajoutons, pour la bonne bouche, que des penseurs modernes ont introduit des monothéismes encore plus systématiques que celui de l’Islam (Thomas Paine, Spinoza, Voltaire, les Francs-maçons – ils rompent carrément le contact entre l’humain et le divin. Ils retirent les anges et la prières par exemple, intermédiaires indispensables en Islam pour que la transmission du Coran au saint prophète ne soit pas trop intime avec dieu mais aussi pour que tout le monde puisse se raccorder au divin). Ces théologies hyper-abstraites de francs-tireurs, ce sont les déismes. Ils sont bien beaux et bien logiques, mais leur impact de masse est resté beaucoup plus restreint (le passage direct à l’athéisme prenant vite le dessus sur la foi déiste de Thomas Paine ou le dieu-nature de Spinoza). Restons lucides ici. Quand le dieu de Voltaire aura défini en profondeur la culture et la vision du monde d’un milliard et demi de personnes (ce qui est le cas de l’Islam), eh ben, on en reparlera… C’est quand même pas demain la veille.

UNE RELIGION ABRAHAMIQUE. C’est ici qu’on entre au cœur de notre problème. Contrairement au déisme justement, l’Islam n’est pas juste un monothéisme comme ça, en l’air. C’est un monothéisme révélé. C’est délicat ça, parce que qui dit révélation dit point de contact entre dieu et les humains. L’Islam est en plus révélé dans un cadre très spécifique: le cadre prophétique abrahamique. Partant d’Abraham (Ibrahim) puis d’Ismaël (Isma’ïl), une succession de prophètes, dont Jésus (Îsâ, être humain et prophète de l’Islam), gueulent, luttent et s’efforcent de faire avancer deux causes: la moralité publique (sexuelle, comportementale, politique et militaire notamment) et la rigueur de la foi monothéiste. Or une des exigences cardinales de la foi en un dieu unique, c’est le rejet de toutes autres divinités, idoles, totems, fétiches, panthéons, saints, lutins, héros fabuleux, ou icônes. Le Coran est très clair là-dessus. Citons pour exemple ce passage, attribué au prophète Joseph (Yusuf):

Ceux que vous adorez en dehors de lui
ne sont que des noms
que vous et vos pères, vous leur attribuez.
Dieu ne leur a concédé aucun pouvoir.
Le jugement n’appartient qu’à Dieu.
Il a ordonné que vous n’adoriez que lui:
telle est la Religion immuable;
mais la plupart des hommes ne savent rien!
(Le Coran, Sourate 12, Joseph. verset 40, traduction D. Masson)

Pas de concession. En toute cohérence, donc, cette consigne stricte et cruciale s’applique aussi à tous les prophètes sans exception, incluant le ci-devant dernier prophète, le saint prophète de l’Islam. C’est très délicat parce que, dans le cadre des religions abrahamiques, les prophètes sont des personnages explicitement raccordés au divin MAIS qu’on ne peut pas simplement rejeter (on bazarde tout simplement –autoritairement– les djinns et les icônes – les prophètes, c’est bien plus délicat à encadrer). Le saint prophète est donc juste un messager humain, mort à soixante-cinq ans d’une courte maladie et incarnant, comme les premiers califes, la modestie humaine et limitée d’un simple serviteur de dieu. Or, les musulmans ont eu le pif d’observer rapidement (notamment dans les territoires sur lesquels leur rayonnement fulgurant s’effectua, sous les quatre premiers califats) que l’idolâtrie n’était en rien une manifestation de religiosité exclusivement polythéiste. Les cultures ayant accepté le pacte avec dieu (pour reprendre la formulation coranique) en étaient lourdement infestées, non plus, alors, envers les idoles de jadis mais envers les saints d’aujourd’hui. Voyant dans cela (d’ailleurs à raison, je les seconde ici pleinement, en tant que rationaliste) une régression tendancielle vers des formes de religiosité plus sensuelles et sensorielles, moins abstraites ou générales, les musulmans ont vu, avec la fermeté requise, à mettre, sur cette question, de l’ordre dans leur propre demeure. Ils ont vu à ce que le grand amour, profond et tangible, qu’ils ressentent pour le saint prophète ne bascule pas en dévotion. Déférence obligée envers l’absolue priorité monothéiste. L’iconolâtrie (représentation des saintetés sur supports matériels et adoration subséquente, souvent délirante, de ces supports – partez-moi pas sur le christ en croix, les reliques médiévales, les icônes des vieux croyants russes ou les images de la vierge dans des taches d’huile ou du christ dans des croque-monsieurs) fut donc explicitement prohibée dans la culture islamique. The rest is history…

UN PROBLÈME FONDAMENTAL DE COHÉRENCE. Adoncque, cet interdit de représenter le saint prophète matériellement, ce n’est pas à cause de la peur de la dérision ou des caricatures qu’il fut initialement formulé. C’est plutôt à cause du contraire: l’amour débordant et intense des musulmans pour le saint prophète. On refusait que le saint prophète se fasse fétichiser et adorer (comme Jésus ou encore Bouddha), alors qu’il n’est qu’un modeste porte-paquet de la révélation divine. Le rejet des représentations matérielles initiales du saint prophète était donc un rejet de l’iconolâtrie complètement INTRA MUROS (contrainte de culte INTERNE à la foi musulmane). Or une caricature est le pur contraire de l’iconolâtrie. C’est de l’iconoclastie, venue de non-coreligionnaires, en plus (les derniers à risquer de diviniser le prophète, donc). En ruant dans le bacul, ici, ainsi, nos pauvres amis musulmans prouvent, avec leur ardeur usuelle (ils sont les bouillants héritiers du calife Omar, que voulez-vous, et pourquoi pas…), qu’ils ont quand même un petit peu perdu le sens des priorités fondamentales de leurs propres directives de cultes. Pas fort, la foi dans ça… Insécure… Mais la plupart des hommes ne savent rien! disait Yusuf. Eh bondance, méditons tous ensemble son message… Seuls les musulmans sont tenus de ne pas transformer leur saint prophète en statuette de chapelle ou en grigri tribal. Ce que les non-musulmans font dans leurs canards, leurs ordis, leurs cinémas et leur propagande de merde, le culte islamique s’en tape souverainement… normalement. Sauf s’il dérape dans la cruelle et violente perte de repères dont souffrent tant certaines diasporas mondiales… Restons logiques, restons cohérents. Cultivons l’abstraction adéquate et le sens approprié des causalités. Gardons ainsi à l’esprit la signification doctrinale effective de tout ceci: ce n’est pas la représentation matérielle du saint prophète que l’Islam a combattu. C’est la divinisation et l’adoration que ces mises en images risquaient de déclencher, notamment chez les petits esprits du type de ceux qui contrariaient tant le prophète Yusuf. Il y en a dans tous les camps…

Moi, ici, tout ce que je demande à mes concitoyens et concitoyennes musulmans et musulmanes du monde c’est de rester cohérents dans la logique interne de leur propre culte. Dieu est miséricordieux (y compris pour les connards, occidentaux ou autres) et son saint prophète est un messager qui ne doit pas être divinisé. Le reste, c’est de la bagarre de taverne d’intérêt mineur. Dans ce cabotinage grossier et vulgaire de films crétins et de caricatures faciles (souvent, elles aussi, de fort mauvais goût – comme le disait un de nos plus éminents caricaturistes québécois: Ça donne rien de plus de montrer Mahomet les fesses à l’air), absolument personne ne divinise le saint prophète et, par la force de leur bêtise ignare et ethnocentriste, les ennemis les plus virulents de l’Islam observent ici, plus que quiconque et sans même le savoir, cette exigence fondamentale de la foi islamique (ne pas diviniser le saint prophète!). Alors, restons dignes, cohérents et cessons une bonne foi de mordre à tous ces hameçons imbéciles tendus par l’appareil hyper-perfectionné du discrédit médiatique (et politique) occidental.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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