Le Carnet d'Ysengrimus

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Syncrétisme, développement intellectuel et sagesse: le Shinto

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2018

Le Shintoïsme est la très ancienne religion populaire traditionnelle du Japon. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon technique de l’anthropologie des croyances, un hylozoïsme. Quand on réfléchit sur des religiosités aussi anciennes, il faut commencer par bien distinguer fétichisme, animisme et hylozoïsme. Le fétichisme (au sens originel, non sexuel, du terme) consiste à se façonner une idole, habituellement anthropomorphe ou zoomorphe, et, sur plusieurs générations, en venir à lui imputer des vertus humaines, magiques ou sacrées. La fascination pour l’objet fabriqué de main d’homme fonde le fétichisme (ses détracteurs y voient de l’idolâtrie). L’animisme consiste, pour sa part, à animer légendairement des entités naturelles, habituellement déjà vivantes (arbres, oiseaux, animaux terrestres) en les tirant en direction d’un fétichisme dynamique ou d’un totémisme. L’aigle, le serpent ou le lion deviennent alors un frère, un ancêtre ou un allié, centre polarisé d’une interaction implicite ou de différentes formes de déférence sacrée (ces animaux qu’on dote d’une âme semi-humaine peuvent même être fictifs: dragons, griffons). L’hylozoïsme, lui, est encore moins anthropocentré ou anthropomorphisant que l’animisme. Plus abstrait, générique ou schématique, l’hylozoïsme, c’est le fait de considérer que tout (une source, une montagne, une forêt, une mer, un col, un carrefour, une construction humaine même) est imprégné d’un principe de vie (ou force vitale), donc intangiblement vivant, ni plus ni moins. Doté d’une spiritualité passive, existentielle, moins susceptible de faire l’objet d’une invocation directe et consensuelle, comme l’animisme et le fétichisme, l’hylozoïsme est plus contemplatif qu’interactif. Il est la phase la plus ancienne de l’anthropomorphisation des vastitudes existentielles et naturelles. Le Shinto, culte polymorphe et millénaire, est donc d’abord et avant tout, dans son fondement ancien, un hylozoïsme. Pour lui, une montagne, un typhon, un tsunami, une forêt, une cataracte, un lac, une route sont dotés d’une existence spirituelle autonome, ni soumise ni rétive, simplement indépendante des hommes et ne rendant compte qu’à sa propre logique interne.

La mythologie japonaise, Shinto d’origine, manœuvre donc initialement des grands principes naturels. Très radicalement objectiviste, elle n’anthropomorphise pas la configuration du monde — du moins pas dans sa version archaïque, pré-bouddhique. On a affaire à une sorte de cosmologie mythique très poussée en amplitude dont les Kamis, ces forces vitales fondamentales de l’existence, sont les principales sources d’instigation. Le monde commence sur une tension entre l’ombre et la lumière. Amaterasu, l’entité solaire, vit dans une caverne obscure d’où une astuce la fait sortir pour éclairer le monde. Elle fait alors jaillir le riz et le blé. Elle engendre aussi deux sous-entités, Isanagi et  Isanami. Ceux-ci séparent les eaux de la terre, font émerger les îles de l’archipel japonais, les inséminent, les fécondent et les peuplent.

Insularisé, spécifique au Japon, le Shinto est donc une croyance nationale fort ancienne qui perpétue certains des traits les plus archaïques des vieilles religiosités vernaculaires, engageant un rapport crucial à la nature et aux vastités. Il semble bien que le Shinto se joue entre le petit peuple et le vaste monde. Mais on découvre alors une singulière curiosité. C’est que le Shinto dispose aujourd’hui de deux grands textes. Le premier de ces textes est le Kojiki (Chronique des faits anciens — il s’agit d’une généalogie de dieux, jusqu’aux empereurs de la dynastie de la période Yamato), écrit en 710 de notre ère. Le second texte est le Nihon Shoki (Annales du Japon — texte plus détaillé, moins mythologique, et considéré aujourd’hui comme une fort honorable source historique des faits de son temps), écrit en 720 de notre ère. Curiosité, curiosité… dans le cas des religiosités, qui dit apparition de textes dit activité démarcative. Or, le Shinto, dont l’origine remonte à quelques bons millénaires avant Jésus-Christ, ne se donne pourtant des Annales et des Chroniques qu’en 710-720 après ledit Jésus-Christ. L’écriture arrive au Japon, de Chine, dans les années 400. Il faudra donc encore trois siècles avant que le Shinto ne se couche sur papier. Eu égard à son passé archi-vénérable, autant dire qu’il le fait à la onzième heure. Que s’est-il donc tant passé entre-temps pour stimuler ce virage lettré? Eh bien, est advenue l’apparition du Bouddhisme au Japon, dans le milieu des années 500 (il est lentement venu de Chine, par la Corée). La mise en forme écrite de la pensée Shinto sera donc un effet de raideur syncrétique, une sorte de reflux culturel, d’acte de résistance et de démarcation des religiosités traditionnelles japonaises face à la pénétration de l’influence intellectuelle chinoise incarnée, elle, par le Bouddhisme. Le syncrétisme entre Shintoïsme et Bouddhisme va culminer encore plus tard au Japon, entre les années 1185 et 1333, au temps glorieux et flamboyant des Shoguns de Kamakura, puis entre 1603 et 1867 sous les Shoguns de Tokugawa.

Le choc social, tendu et complexe, des aristocraties chinoises et japonaises va se compléter d’un important choc intellectuel, au Japon. C’est que le Bouddhisme est fortement anthropocentré. Exempt de théologie (il n’y a pas en soi de «dieu» bouddhiste), il se concentre sur le cheminement très humain de la quête subjective et collective de l’Éveil. Le Shintoïsme, pour sa part, est, dans sa version archaïque, hylozoïste, donc cosmologique, naturaliste, très peu anthropocentré. Un moyen terme va s’instaurer. Au contact du Bouddhisme, les Kamis Shinto vont graduellement s’humaniser. Les grandes entités Shinto des débuts vont finir par devenir des dieux et des déesses anthropomorphes. Le Shintoïsme va se formuler de plus en plus comme un polythéisme doté d’un panthéon et de récits mythologiques humanisants. Isanagi et Isanami sont alors un dieu et une déesse à qui d’autres dieux ont donné une hallebarde géante. En brassant l’eau salée avec la pointe de la hallebarde, en se tenant sur le pont céleste, ils lèvent de grosses gouttes d’eau salées qui perlent, retombent et deviennent les îles japonaises. La légende de l’engendrement du monde est ainsi anthropomorphisée, dans le Kojiki, et les amours de Isanagi et Isanami engendrant le peuple japonais deviennent sexuels et, de fait, un inceste coupable car ils sont maintenant frère et sœur. Amaterasu, pour sa part, devient leur mère, la déesse solaire, ancêtre directe de l’empereur et représentée par la boulette rouge sur le drapeau japonais. La cosmologie d’autrefois prend désormais forme humaine et, alors, les Kamis anthropomorphisés peuvent plus aisément devenir rien de moins que des personnifications diverses, temporaires mais parfaitement accréditées, du Bouddha, lui-même. Les moines bouddhistes officient dans des temples Shinto et le culte Shinto, son cérémonial et ses pratiques, souvent tarabiscotés et complexes, deviennent —un peu abstraitement— une des voies permettant d’accéder à l’Éveil bouddhique. Lors de cette mutation, le culte des ancêtres —ancêtres humains— va aussi s’amplifier au contact du Bouddhisme. Les grands anciens, les parents, les héros disparus et même l’empereur vont en venir à devenir eux aussi des Kamis. Sans transition monothéiste, le vieux Shinto hylozoïste et le Bouddhisme intériorisé et athée vont tirer le Shinto nouveau vers le moyen terme du polythéisme anthropomorphisant et mythologisé. Dans le même mouvement, le Bouddhisme préserve le Shintoïsme, s’arrime à lui et le fait avancer intellectuellement.

Shintoïsme et Bouddhisme vont aussi se répartir le boulot cultuel, au Japon. La naissance et le mariage auront tendance à se pratiquer selon le culte Shinto tandis que le Bouddhisme prendra en charge les rites funéraires. Il est très intéressant de voir le syncrétisme se diviser le travail ainsi, au fil des siècles, dans la concrétude des pratiques cultuelles. Environ 60% des japonais déclarent aujourd’hui avoir les deux religions: Shintoïsme et Bouddhisme. Grâce au Bouddhisme, le Shintoïsme, qui est une religiosité vernaculaire fourmillante, sans prophète et sans texte fondateur, a pu se donner des écrits colligés lui fournissant une mythologie mémorisable et une solide stabilité polythéiste (qui rebondit aujourd’hui jusque dans la culture des mangas et des jeux vidéo). Grâce au Shintoïsme, souple, fluide et polymorphe, le Bouddhisme, invasif quand même, a pu s’implanter sans faire face à un dogme trop rigide et il a pu déployer sa vision du monde qui requiert de facto des dieux multiples (donc un panthéon pluraliste) et l’absence d’un dogmatisme extérieur à lui, pour prospérer. Notons aussi que si le Japon avait été pénétré par une religion plus dogmatique que le Bouddhisme (un des monothéismes de la triade abrahamique, par exemple), le Shinto, plus faible intellectuellement, se serait trouvé écrabouillé, comme le furent, par exemple, les religiosités vernaculaires des Amériques par le Christianisme ou les religiosités vernaculaires d’Indonésie par l’Islam. On peut aujourd’hui s’imprégner de la richesse intellectuelle fragile mais sublime du Shinto grâce à la sorte de préservation implicite que lui assura la coupole du Bouddhisme. Comme on a ici affaire, de fait, à une représentation intellectuelle et élucubrée des rapports de force entre Chine et Japon (rapports de force nationaux inclusivement — on en connaît les multiples avatars des deux derniers siècles, notamment entre 1868 et 1945), les choses n’ont pas toujours été pleinement harmonieuses entre Shintoïsme et Bouddhisme, il s’en faut de beaucoup. Il y a même eu des phases mutuelles de rejets. Mais les deux cultes ont su, à terme, poser leurs marques et produire, en terre japonaise, une des manifestations pratiques et observables les plus originales et contrastées de la réalité complexe et labile du syncrétisme religieux.

Les conséquences intellectuelles et philosophiques de l’expérience religieuse japonaise sont particulièrement enrichissantes et intéressantes, notamment pour une compréhension plus fouillée et relativisée de la tension antinomique entre dogmatisme et syncrétisme. Il semble bien que monothéisme et dogmatisme religieux aillent de pair. Voilà une dure fatalité, à la fois âprement théorique et cruellement concrète. Le monothéisme est logiquement incompatible avec le polythéisme (il ne peut pas y avoir à la fois un seul dieu et plusieurs) ainsi qu’avec l’athéisme (il ne peut pas à la fois y avoir un dieu et ne pas y en avoir). Le monothéisme tend donc à faire le vide autour de lui. Du mieux qu’il peut, il fait table rase des cultes antérieurs et ce, en en venant aux mains si nécessaire. L’expérience japonaise démontre qu’une indifférence aux dieux axée sur l’affinement subjectif et collectif de soi (Bouddhisme) co-existe durablement avec un polythéisme contemplatif, lui-même subtilement pluraliste et rompu à la coexistence entre eux des différents Kamis du panthéon (Shintoïsme). Le Bouddhisme, né quelques mille ans plus tôt dans l’Inde brahmanique polythéiste, s’installe au Japon et s’y préserve tout en préservant en retour la vieille religiosité vernaculaire délicate et fragile lui préexistant dans l’archipel. Inutile d’insister sur la dimension universelle et cruciale, dans l’horizon multiculturel contemporain, de la leçon de collégialité et de coexistence pacifique des syncrétismes séculaires. C’est ça aussi, la sagesse.

Ancien comme le syncrétisme même, le mont Fujiyama est un Kami

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Islam et incroyance

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2017

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Au départ, ici, l’affaire est parfaitement limpide: il n’y a tout simplement pas de mansuétude musulmane pour les incroyants. Il faut ne pas les reconnaître (dans tous les sens du terme) et, surtout, il faut les combattre, non pour les détruire (Que de générations avons-nous anéanties avant eux! – ronflante, l’idée est en fait hypertrophiée dans l’intox médiatique actuelle – je n’épilogue pas) mais bien plutôt pour les convertir. Le Coran fait tonner contre l’incroyance (ou ce qu’il désigne comme telle, en ratissant large) toute la fermeté habituelle du discours des prophéties monothéistes révélées. Çad (Ṣād) est une lettre de l’alphabet arabe qui est aussi le titre de la sourate 38 (tout simplement parce que c’est sur cette lettre que s’amorce l’écriture de cette sourate). L’ouverture de la sourate Çad, très explicite contre l’incroyance, va nous permettre d’entrer dans notre développement:

Çad.

Par le Coran, porteur du Rappel!
Les incrédules persistent
dans l’orgueil et le schisme.

Que de générations avons-nous anéanties avant eux!
Ces gens là criaient,
alors qu’il n’était plus temps de s’échapper.

Ils s’étonnent
que vienne à eux
un avertisseur pris parmi eux.

Les incrédules disent:
«C’est un sorcier, un grand menteur!
Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique?
Voilà une chose étrange!»

Les chefs du peuple se sont retirés en disant:
«Partez!
Soyez fidèles à vos divinités!
Voilà une chose souhaitable!

Nous n’avions jamais entendu dire cela
dans la religion précédente.
Ce n’est qu’une invention!

Est-ce donc parmi vous, sur celui-ci
que l’on a fait descendre le Rappel?»

Ce sont eux plutôt qui doutent de mon Rappel.
Ils n’ont pas encore goûté à mon châtiment.

Possèdent-ils
les trésors de la miséricorde de ton Seigneur,
le Tout-puissant, le continuel Donateur?

Possèdent-ils
la royauté des cieux, de la terre
et de ce qui se trouve entre les deux?

Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!
-Mais c’est une bande de factieux
qui, ici même, sera détruite-

Le peuple de Noé,
les ‘Ad et Pharaon, avec ses épieux,
les Thamoud, le peuple de Loth,
Les hommes d’al’Aïka
avaient crié au mensonge avant eux.
Tel est le comportement des factieux.

Aucun d’entre eux ne s’est abstenu
de traiter les Prophètes de menteurs.
Ils ont mérité mon châtiment.
Ceux-là n’ont qu’à attendre un seul Cri
qui ne sera pas répété.

(Le Coran, Sourate 38, Çad. versets 1-15, traduction D. Masson)

Le Coran ne fait pas ici une admission banale. Il est explicite sur le fait que la révélation prophétique ne se formule pas contre une mécréance qui serait écrue, vierge, vide, livide et sans a priori intellectuels, mais bien contre une lourde et dense tradition polythéiste, organisée et politisée. Va-t-il réduire les divinités à un Dieu unique? disent les «incrédules» qui se surprennent comme convulsivement du propos novateur d’un des prophètes monothéistes. Et les chefs de ces peuplades intellectuellement arriérées (je seconde pleinement les musulmans sur ce point) de confirmer autoritairement leurs sujets dans leurs vieilles croyances. L’immense combat du Coran contre la non-croyance fait face (ou croit faire face) quasi-exclusivement à la non-croyance en un dieu unique et intangible. Ceci est important. Ce n’est pas la religion ou la religiosité qu’on installe ici. C’est le monothéisme. Très classiquement, on passe de la multitude compliquée et turlupinée de dieux concrets, idolâtrables, et sensoriels/sensuels au seul dieu abstrait, adorable, aux assises (se voulant) exclusivement logico-discursives. C’est là une avancée critique majeure et, toujours prudents et politiquement pragmatiques et tactiques, les nouveaux zélateurs verront bien à camoufler la radicalité novatrice de ce progrès de la pensée mythique dans les replis onctueux d’une vaste filiation traditionnelle qui se voudra la plus vénérable possible.

Très importante, dans cette dynamique d’innovation circonspecte se voulant sciemment traditionaliste, est la notion de Rappel. Le propos coranique juge, en conscience, qu’il ne fait pas dans la tendance nouvelle-nouvelle à la page, sautillante et trépidante quand il lance ses avertissements contre les faux dieux. On a ici un rappel de ce que disaient déjà les très Anciens. Noé, Loth et Moussa (Moïse qui, donc, fut confronté à Pharaon et à ses épieux, possiblement les mâts de ses tentes de campagnes) sont connus pour avoir prêché soit le monothéisme, soit la moralité comportementale, soit les deux, avoir été rejetés, puis associés à une punition divine d’envergure de leurs objecteurs. D’autre part, les Ad sont le peuple yéménite auquel fut confronté le prophète Houd. Les Thamoud sont le peuple d’Arabie centrale auquel fut confronté le prophète Sâlih. Al Aïka est la contrée habitée par le peuple de Madian (en Palestine) auquel fut confronté le prophète Chou‘ayb. Ces trois très anciens prophètes arabes majeurs se sont retrouvés dans des situations analogues entre elles et, aussi, surtout, analogues à celle (évidemment ultérieure) vécue par Mahomet. D’ailleurs tous les prophètes monothéistes invoqués dans la sourate Çad (et les autres aussi, invoqués ailleurs dans le Coran: Ibrahim, Ismaël, Youssouf, Jésus, etc) anticipent frontalement l’appel monothéiste de Mahomet, dans le récit sacré (selon cette description en effet d’écho du prophétisme, procédure typiquement coranique). Bien connue dans ces traditions, récurrente, la situation est la suivante: un avertisseur inspiré du dieu unique se lève au milieu d’une population polythéiste et lui fait une promotion aussi ferme que mal entendue du passage au monothéisme. Après, habituellement, ça se passe assez mal et dieu finit par s’en mêler:

Si les habitants de cette citée avaient cru;
s’ils avaient craint Dieu;
nous leur aurions certainement accordé
les bénédictions du ciel et de la terre.

Mais ils ont crié au mensonge.
Nous les avons emportés
à cause de leurs mauvaises actions.

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas la nuit,
tandis qu’ils dorment?

Les habitants de cette cité sont-ils sûrs
que notre rigueur ne les atteindra pas le jour
tandis qu’ils s’amusent.

Sont-ils à l’abri du stratagème de Dieu?
Seuls les perdants
se croient à l’abri du stratagème de Dieu.

Ou bien n’a-t-il pas montré
à ceux qui héritent la terre
après ses premiers occupants,
que si nous le voulions,
nous leur enverrions quelque adversité,
à cause de leurs péchés.
Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs
et ils n’entendront plus rien.

Voici les cités dont nous te racontons l’histoire.
Leurs prophètes étaient venus à eux
avec des preuves évidentes,
mais ils ne crurent pas
dans ce qu’ils avaient auparavant traité de mensonges.
Voilà comment Dieu met un sceau
sur le cœur des incrédules.

Nous n’avons trouvé,
chez la plupart d’entre eux
aucune trace d’alliance
et nous avons trouvé
que la plupart d’entre eux sont pervers.

(Le Coran, Sourate 7, Al‘Araf [les hauteurs, le discernement]. versets 96-102, traduction D. Masson)

Le Coran est pleinement tributaire de ce prophétisme catastrophiste classique, qui rappelle Sodome, Gomorrhe & Consort (S’ils recommencent, qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens). J’attire cependant, dans cette seconde citation, très représentative, du bon vieux tonnerre divin contre les indigents du monothéisme, votre attention sur une notion malicieuse qu’on n’attend pourtant pas vraiment, quand il s’agit de l’omnipotence courroucée de l’être suprême. J’ai nommé: le stratagème de dieu. Il intrigue, lui, quand on relis plus attentivement cette citation de la sourate 7. Agacement à part, on nous y parle en effet du fait que dieu, pour en venir à imposer ses preuves évidentes, use, un peu paradoxalement, d’un stratagème… voilà qui n’est ni banal, ni anodin, ni marginal. C’est vachement moderne aussi, cette fois-ci, cette façon de se formuler et de se courroucer. On prend la mesure dudit stratagème quand on s’avise du fait que l’entêtement des polythéistes à ne pas accepter le dieu unique est lui-même un choix punitif fait par dieu (Voilà comment Dieu met un sceau sur le cœur des incrédules), un bon tour qu’il leur joue, littéralement, pour des raisons morales (si nous le voulions, nous leur enverrions quelque adversité, à cause de leurs péchés. Nous mettrons un sceau sur leurs cœurs et ils n’entendront plus rien). Les choses se compliquent subitement et, pour reprendre le mot coranique, il y a bien quelque chose de subtilement pervers qui s’installe ici. On fera inévitablement observer que les adeptes du dieu unique ne sont pas trop chauds à admettre ces résistances passéistes à leur endoctrinement car elles sont toutes autant d’esquintes à l’omnipotence de leur être suprême, pourtant totalisant et habituellement peu enclin à la nuance casuiste. Il faut donc remettre ces résistances et ces incrédulités dans le grand cadre décisionnel (et fatalement punitif) du divin qui. de ce fait, perd subitement en limpidité, en simplicité, en puissance, se complique, se tortillonne, se problématise… Et cela se met à sérieusement finasser et, redisons-le, à faire dans le stratagème:

Lorsque les incrédules usent de stratagèmes contre toi,
pour s’emparer de toi,
pour te tuer ou pour t’expulser;
s’ils usent de stratagèmes,
Dieu aussi use de stratagèmes
et c’est Dieu qui est le plus fort en stratagèmes.

Lorsque nos Versets leurs étaient récités,
ils disaient:
«Oui, nous avons entendu!
Nous en dirions autant, si nous le voulions;
ce ne sont que des histoires racontées par les Anciens».

Lorsqu’ils disaient:
«Ô Dieu!
Si cela est la Vérité venue de toi,
fais tomber du ciel des pierres sur nous,
ou bien, apporte nous un châtiment douloureux».

Mais Dieu ne veut pas les châtier
alors que tu es au milieux d’eux.
Dieu ne les châtie pas
quand ils demandent pardon.

Pourquoi Dieu ne les punirait-il pas?
Ils écartent les croyants de la Mosquée sacrée,
et ils ne sont pas ses amis.
Ses amis sont seulement ceux qui le craignent;
mais la plupart des hommes ne savent rien.

Leur prière à la Maison
n’est que sifflements et battements de mains…
«Goûtez donc le châtiment de votre incrédulité!»

Oui, les incrédules dépenseront leurs biens
pour éloigner les hommes du chemin de Dieu.
Ils les dépenseront,
puis ils déploreront de l’avoir fait
et ils seront ensuite vaincus.

Les incrédules seront réunis dans la Géhenne,
pour que Dieu sépare le mauvais du bon;
qu’il entasse les mauvais les uns sur les autres,
puis qu’il les amoncelle tous ensemble
et qu’il les mette dans la Géhenne.
-Voilà les perdants-

Dis aux incrédules que s’ils cessent,
on leur pardonnera ce qui est passé.
S’ils recommencent,
qu’ils se rappellent alors l’exemple des Anciens.

Combattez-les
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition,
et que le culte soit rendu à Dieu en sa totalité.
S’ils cessent le combat,
qu’ils sachent
que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font.

S’ils tournent le dos,
sachez que Dieu est votre Maître,
un excellent Maître, un excellent Défenseur!

(Le Coran, Sourate 8, Le butin. versets 30-40, traduction D. Masson)

À ce point-ci, le jeu du chat et de la souris entre les musulmans et les incrédules, c’est plus seulement du stratagème. C’est carrément de la stratégie. Stratégie militaire notamment (Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition…). En me pardonnant une analogie un peu mutine, vous me permettrez de faire observer qu’on nous annonce ici que tout se passe comme si les croyants, encore minoritaires, étaient comme pris en otage, face au dieu, par les incrédules qui les cernent et qui les transforment, volontairement ou non, en une sorte de bouclier humain (Mais Dieu ne veut pas les châtier alors que tu es au milieux d’eux). Et lesdits incrédules, par contre, ne se gênent pas pour bien le narguer, le dieu («Ô Dieu! Si cela est la Vérité venue de toi, fais tomber du ciel des pierres sur nous, ou bien, apporte nous un châtiment douloureux»). On croirait presque que le prêche coranique décrit ici une bande de collégiens un peu potaches chahutant et faisant la sourde oreille face â l’autorité d’un maître qui, lui, visiblement, n’a pas que des amis (Ses amis sont seulement ceux qui le craignent). Et ce maître, qui ne veut/ne peut pas vraiment punir, de tonner: vous vous croyez fin-finauds, mais le maître aussi est fin-finaud, vous allez dépenser toute votre menue monnaie avant de le surclasser… Puis: bon, bon, si vous vous calmez, les enfants, je suis bien prêt à passer l’éponge (Dis aux incrédules que s’ils cessent, on leur pardonnera ce qui est passé). Mais, le calme revenu, n’allez surtout pas vous imaginer que je comprend pas ce qui se trame ici, les amis (S’ils cessent le combat, qu’ils sachent que Dieu sait parfaitement ce qu’ils font). Il est difficile de ne pas se dire que le prêcheur (le Coran, comme texte conseillant ici les croyants sur leur marche à suivre face aux incrédules) a sur tout ceci, en fait, beaucoup plus de fil à retordre qu’il ne se sent prêt à s’engager à l’admettre. Le fait est que ses problèmes prosélytes ne se réduisent peut-être pas tout à fait à la problématique archaïque et solidement balisée de la conversion au monothéisme d’une irrationalité religieuse éparse, sauvageonne, sensualiste, vieillotte mais somme toute préservée intacte, disponible et convertible.

Si bien que la question en vient fatalement à se poser, livide. Le Coran n’a-t-il pas été, même en son temps, directement confronté à l’athéisme au sens fort (la non-croyance intégrale en un dieu ou des dieux). N’a-t-il pas du commenter, et analyser (donc implicitement admettre), l’incroyance pure, exempte de religiosités ou croyances antérieures d’aucune sorte. Chercher de l’athéisme dans le Coran, c’est vraiment chercher une aiguille dans une botte de foin. Et pourtant, eh bien, tendanciellement, on trouve… Observer ce court passage où le prêche coranique, derechef (comme il le fait souvent), explique au «militant» musulman comment il doit se comporter face à l’incroyance:

Pose cette question aux incrédules:
Sont-ils plus forts de constitution
que d’autres êtres créés aussi par nous?
Nous les avons créés d’argile durcie.

Tu t’étonnes et ils plaisantent.
Quand on leur rappelle quelque chose,
ils ne s’en souviennent pas.

Quand ils voient un Signe,
ils veulent s’en moquer
et ils disent:
«Cela n’est que magie notoire [sic]!
Lorsque nous serons morts
et que nous serons poussière et ossements,
Serons-nous ressuscités,
nous-même et nos premiers ancêtres aussi?»

Dis:
«Oui, et vous vous humilierez!»

(Le Coran, Sourate 37, Ceux qui sont placés en rang. versets 11-18, traduction D. Masson)

Dans ce texte du septième siècle, on s’approche singulièrement du type de procédé que des prêcheurs contemporains utilisent pour tenter d’ébranler des personnes non seulement indifférentes à une doctrine religieuse qui serait inusitée, incongrue, vieille (magie notoire) ou nouvelle mais aussi des personnes imbues d’une tranquillité éclairée et d’une paix froide face au tout de l’irrationalité religieuse, en soi. On s’offusque de leur indifférence intégrale devant tout ce qui pourrait procéder de l’au-delà (Lorsque nous serons morts et que nous serons poussière et ossements). Et de recommander au musulman de les ébranler avec un argument d’une singulière modernité ès préchi-précha: la peur de la faiblesse corporelle et de la mort physique (Pose cette question aux incrédules: Sont-ils plus forts de constitution que d’autres êtres créés aussi par nous?). On voit fort mal ce genre de dynamique argumentative se déployer devant des polythéistes qui, eux, restent intégralement pétris de vieilles croyances et de pulsions en faveur de l’au-delà.

Le Coran voudrait que l’on pense qu’il ne fait face qu’à de mauvais religieux (des polythéistes), ou à des monothéistes incomplets (des croyants en un dieu unique, mais non-musulmans), ou à des dépravés immoraux des deux groupes précédemment mentionnés (des «pervers» dévoyés ou mal islamisés). Il lui est extrêmement difficile d’admettre l’athéisme, sans le réduire de facto aux trois cas de figure précédents. Être sans dieu et sans croyance irrationnelle c’est, aux vues du prêche coranique, probablement juste d’avoir oublié dieu (Quand on leur rappelle quelque chose, ils ne s’en souviennent pas) ou de ne pas décoder son message (Quand ils voient un Signe, ils veulent s’en moquer). Sur ce point, les musulmans modernes sont, eux aussi, solidement coranistes, même si, technologie oblige, ils ne peuvent désormais plus s’exclamer, contre les incrédules: Qu’ils montent donc au ciel avec des cordes!

Les musulmans ont peur de l’athéisme comme la nature était autrefois censée avoir peur du vide. Ils ne l’admettent pas comme fait ordinaire, ne le cadrent pas, ne le piffent pas… malgré certains aveux involontaires de leur texte sacré, lumineux, lui, en cela aussi. Et, comme le Coran finalement, les musulmans se leurrent ouvertement au sujet de l’inexistence de dieu, dans les faits et dans les consciences. Car l’athéisme est. Et il existe pleinement, depuis des temps fort reculés. Une lecture attentive du Coran confirme que le texte sacré de l’Islam s’en avise et impitoyablement, fatalement, et comme désespérément, s’en insurge.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Ludwig Feuerbach sur le passage au monothéisme

Posted by Ysengrimus sur 25 décembre 2016

Feuerbach-Essence

L’ouvrage d’époque L’essence du Christianisme (1841-1846) du philosophe allemand Ludwig Feuerbach (1804-1872) reste une des références réflexives les plus fouillées sur la question de l’invention de Dieu par l’Homme. Développant l’idée, déjà formulée par les matérialistes français du siècle précédent, que l’être humain créa Dieu à son image pas le contraire (pp. 249-250, 471-472, 526), Feuerbach formule une solide expansion de notre compréhension de l’anthropomorphisation théologique. On me permettra un détour que n’aurait pas pu prendre Feuerbach. Celui de la saga Star Trek. Star Trek imagine des nations extraterrestres de toutes farines et quel que soit leur degré de sophistication technologique, physiologique ou ethnologique, elles finissent toujours par se trouver confrontées au filtre humain. Elles ressemblent largement aux humains et surtout, au fond, quand on leur découvre des différences, c’est fatalement pour observer que les humains les surclassent. C’est comme si, eux-mêmes humains, les concepteurs de Star Trek ne pouvaient mettre en scène, même dans leur imagination la plus débridée, que des variations sur les caractéristiques éphémères ou fondamentales de l’humain. Sans le mentionner évidemment, Feuerbach (pp. 128, 161, dans ce second cas, avec une citation de Malebranche évoquant aussi la possibilité de vie extraterrestre) parle très explicitement de l’humanisme Star Trek quand il explique, tout simplement, qu’en imaginant des mondes autres que la Terre et des gens y vivant, on n’arrive qu’à se fabriquer des projections intellectuelles plus ou moins magnifiées de l’humain. Or, crucialement, notre conception du divin n’échappe pas, elle non plus, à cette fatalité anthropocentrée de nos projections en fiction. La chose parait assez patente quand on regarde, avec le recul dont nous disposons, les dieux anthropomorphes des polythéismes idolâtres anciens. Feuerbach explique (p. 138) que Wotan, le chef des dieux de la mythologie germanique, est aussi le dieu de la guerre tout simplement parce que les peuplades de germains voyaient dans la guerre et l’aptitude à bien la mener une vertu cardinale. L’humain façonne les dieux à son image, fonction de la valorisation de ses priorités historico-sociales du moment. C’est assez limpide, incontestable en fait, dans le cas de ces vieux polythéismes que le passage au monothéisme a fait voler en éclats.

Un petit exemple amusant tiré du film Conan le Barbare (1982) va nous permettre d’approcher le choc que le passage au monothéisme fait subir à ce miroir spéculaire déformant et magnifiant de l’idolâtrie anthropocentrée. Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger) erre de par le vaste monde. Dans son errance, il rencontre Subotai (joué par Gerry Lopez), un archer asiatique de la nation des Hyrkaniens. Le pauvre Subotai n’en mène pas large. Ses ennemis l’ont enchaîné à un roc pour qu’il se fasse dévorer par les loups. Conan le libère. Les deux nouveaux amis s’installent dans la steppe, sous un ciel de fer, pour une petite tambouille vespérale. Conan demande alors à Subotai quelle divinité il vénère. Subotai, solide et mystérieux, répond qu’il rend un culte aux Quatre Vents de l’Horizon qui sont invisibles mais soufflent sur la totalité du monde. Subotai demande ensuite à Conan quelle divinité il vénère, lui-même. Carré, presque enfantin, Conan explique qu’il rend un culte au Géant Crom, puissant guerrier mythologique qui lui demandera des comptes à la fin de ses jours sur sa propre vie de guerrier et le bottera hors du Walhalla en se foutant de sa poire si le bilan n’est pas satisfaisant. Subotai ricane doucement et explique calmement que les Quatre Vents de l’Horizon soufflent sur la totalité du monde INCLUANT le Géant Crom, qui n’est jamais qu’un gros et grand gaillard de plus, ayant le ciel au dessus de sa tête, comme tout le monde. La puissance des Quatre Vents de l’Horizon prime, car ils sont invisibles, intangibles, intemporels, vastes et omniprésents. Abasourdi de voir la description de sa divinité anthropomorphe enveloppée dans le syncrétisme spontané d’un baratin bien plus articulé que le sien, Conan, subjugué par la solidité du développement de Subotai sur sa propre divinité, cosmologique elle, se met à regarder le ciel venteux et tumultueux de la steppe avec une inquiétude renouvelée. Le tout ne dure que quelques minutes, mais c’est à se rouler par terre de finesse ironique. La fatale démonstration est cocassement faite de l’incontournable supériorité intellectuelle du monothéisme cosmologisant sur l’idolâtrie anthropocentrée.

Cela, par contre, ne règle pas tous les problèmes du monothéisme, il s’en faut de beaucoup. La philosophie implicite de la Fantasy rejoint Ludwig Feuerbach ici sur ce qu’il nous propose, lui, concernant justement le passage au monothéisme. Il s’agit là, en fait, d’un puissant mouvement d’abstraction (pp 225-226, 282, 345-347) qui, quand il s’installe dans une culture, a deux impacts capitaux. D’abord, dans l’angle positif, projetant, par l’abstraction, les principales caractéristiques divines dans l’omniprésence lointaine, «céleste» (p. 365), le passage au monothéisme magnifie et cosmologise le divin et, ce faisant, révèle l’amplification de l’entendement humain à embrasser des représentations tenant de plus en plus compte, de façon encore esquissée mais sans doute possible, de catégories supra-individuelles, larges, complexes, et non-empiriques (nature, cosmos, mais aussi, société, histoire). Ensuite, dans l’angle négatif, le passage au monothéisme humanise le corpus idolâtre. Les caractéristiques faussement divines de Wotan et du géant Crom deviennent de ce fait radicalement et indubitablement humaines. C’est là une puissante appropriation, en creux, de l’ancien corpus des dieux et demi-dieux. L’humain devient désormais l’exclusif dépositaire de toutes les caractéristiques crues antérieurement démiurgiques que l’abstraction monothéiste nie désormais à l’idole. Conséquemment l’humain se connaît et s’assume mieux. Il s’approprie des forces et des grandeurs qu’il croyait autrefois extérieures à lui. Les questions existentielles ne sont pas alors retirées de l’humanisation (dédivinisation) du modèle idolâtre qu’impose le monothéisme. Les questions existentielles font simplement désormais l’objet de réponses pratiques plutôt que mystiques. Ces nouvelles explications que l’humain se donne de lui-même sont empiriques ou fictives mais désormais intégralement terrestres. Sauf que l’errance mythologisante garde une portion significative de ses contours même après le passage au monothéisme. La grossièreté en est tout simplement moins évidente, plus occultée parce que plus magnifiée et distanciée par le nouveau culte.

Il convient de s’arrêter à cette convergence essentielle du mythe abstrait et du mythe pratique. Leur radicale différence ne doit pas occulter ce qu’ils ont en commun. Prenons, par exemple le centaure. Le centaure est une de ces réponses pratiques (fictives) dont il est désormais sciemment impossible de nier le caractère façonné, artificiel. Un certain snobisme intellectuel trivialise l’identification du centaure au Dieu du monothéisme, pour des raisons non explicitées et fumeuses. On aurait, dans la genèse humaine du centaure et celle de Dieu, deux attitudes distinctes, irréconciliables. Erreur. Le principe de mise en place est identique. Un centaure est l’amalgame de traits caractéristiques de deux êtres empiriques existants, l’homme et le cheval, débouchant sur un résultat éclectiquement construit et fictif. Le dieu monothéiste est l’amalgame de traits caractéristiques de deux entités non-empiriques existantes, la civilisation et le cosmos (le monde, p. 337), débouchant sur un résultat tout aussi éclectiquement construit et tout aussi fictif. La solution «existentielle» du centaure, c’est la médiation ancienne entre le cheval et l’homme qui nous la livre. La solution du dieu monothéiste c’est la médiation entre civilisation et cosmos, entre culture et nature, entre société et environnement, entre entendement (au sens feuerbachien) et raison, qui nous la livre. Comme pour les œufs de dragons, c’est seulement en cassant la coquille légendaire immangeable qu’on y voit et qu’on y mord. Sauf qu’une fois cela fait, le centaure et Dieu n’y sont plus… Que voulez-vous, il faut savoir sortir de l’enfance de la pensée…

Le passage au monothéisme est un moment crucial de cette sortie de l’enfance de la pensée. La chose se complique encore, se brouille aussi, quand la dimension interactive se tortillonne à cette question si humaine du rapport au divin. Feuerbach corrèle sans compromission la prière à la religion véritable, enthousiaste, archaïque, authentique (pp 177-179 et chapitre 11). Dieu, être humain transposé, magnifié, cosmologisé, distillé, purifié, serait bon, miséricordieux, attentif, débonnaire, généreux, empathique, une manière de modèle moral implicite ou explicite. Or, éventuellement, l’abstraction monothéiste, dans ses différentes phases doctrinales d’ascension, minimise, réduit, abandonne même, la dimension interactive… autant celle des polythéismes (interaction semi-légendaire, passionnelle ou conflictuelle, avec le dieu-héros) que celle des monothéismes primitifs (prière-requête adressée, sciemment et à voix haute, au dieu-morale). Cet abandon de l’interaction ouverte, craintive et/ou paisible, de la foi naïve avec Dieu, ne pardonne pas. Elle s’impose fatalement au détriment de son omnipotence active et au profit des catégories théologiques ou théosophiques qui affectent si activement d’absolutiser le divin (omniprésence, omniscience, toutes deux de plus en plus passives, distantes, éthérées et muettes). En analysant les choses ainsi, Feuerbach nous fait clairement comprendre que le passage au monothéisme qui fondera les grandes religions du monde EST son contraire: un moment crucial de déréliction résultant de ce qu’il appelle fort pertinemment l’entendement incrédule (p. 233). En montant de la terre au ciel, le divin illumine intellectuellement mais aussi, il se disloque, comme un pétard de fête…

Pour l’homme sensible un Dieu insensible est un Dieu vide, abstrait, négatif, c’est-à-dire un néant…

Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, Gallimard, Tel, p. 188.

 

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

Subotai l’Hyrkanien (joué par Gerry Lopez) et Conan le Barbare (joué par Arnold Schwarzenegger)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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L’intelligence de Mahomet

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2016

Je-suis-mahomet

Quand on prend la mesure de l’apport culturel et intellectuel de l’Islam, la première figure qui prend de l’importance aux yeux de celui ou celle qui découvre cet univers unique, magnifique, c’est la figure de Mahomet (570-632). À travers le récit hagiographique, dont la lourdeur nuit passablement à l’image historique du fondateur de l’Islam (bien plus qu’elle ne la sert), on arrive malgré tout à prendre la mesure d’un personnage extrêmement intéressant, humain, solide, articulé, fin, patient, modeste et, disons le mot: aimable.

On parle d’abord d’un enfant n’ayant pas connu son père et dont la mère est morte quand il était fort jeune. Élevé par son grand-père, puis par un de ses oncles, il n’attire pas spécialement l’attention des membres de sa tribu ou de la communauté plus large. C’est assez jeune, dans la vingtaine, qu’il devient pourtant l’intendant commercial de la notable mecquoise Khadîdja bint Khuwaylid (555-619). Khadîdja était tellement riche, disent les textes, que quand les Mecquois regroupaient leurs caravanes dans le désert, celle de Khadîdja était plus grande que celles de tous les autres Mecquois réunis. C’est ici quand même qu’on commence à froncer le sourcil. Comment un homme si jeune a-t-il pu accéder à des fonctions commerciales si sensibles et si importantes si vite. Ça sent déjà un petit peu le surdoué sur les bords. Il semble que Mahomet avait une conception élevée et solidement rationnelle du commerce. Ainsi, il ne trichait jamais dans les transactions et respectait toujours strictement ses engagements contractuels. C’était là une chose hautement inhabituelle. Les Arabes de cette époque fonctionnaient par tribus distinctes et ce qui avantageait une tribu spécifique primait souvent sur toute autre priorité, même celle d’éviter de tourner les coins ronds dans une entente de négoce. Il y avait alors une petitesse sectaire, un sens compulsif de la courte vue commerciale (et politique) dont Mahomet s’extirpait comme naturellement, déterminé par un dispositif historique profond, qui ne faisait encore que poindre. Cette tête pensante a représenté un ordre social nouveau bien longtemps avant de s’en aviser consciemment. Aimant le bel ouvrage, Mahomet, l’intendant de caravane, semble n’avoir eu comme priorité d’action rien d’autre que le négoce rondement mené et le bon commerce. Ceux-ci valaient en soi, comme principes supérieurs, susceptibles d’engendrer prioritairement le bien commun et, corollairement, la satisfaction mutuelle des contractants. Menés adéquatement, efficacement, de façon limpide et sans embrouille, les échanges de biens et d’idées finissent par apporter une bonification matérielle à tous. La bonification spirituelle: à l’avenant.

En s’imprégnant de la documentation, on finit par comprendre que la réputation d’honnêteté et de rigueur de Mahomet, intendant de caravane, ne venait pas d’une bonté un peu creuse, qui aurait été la bonasserie du charbonnier, mais bien plutôt d’une intelligence profonde, abstractive, un sens impérieux des priorités supérieures, mutuelles, communes, globales. Quoi qu’il en soit, cette intelligence, ce tact et cette sensibilité envers les besoins et les soucis de toutes les parties d’une négociation devaient avoir un haut potentiel séduisant… attendu que sa patronne devint éventuellement son épouse, dans des conditions, il faut le dire sans hésiter, particulièrement touchantes et romantiques. Mahomet n’a alors que vingt-cinq ans, la dame en a quarante et nous avons parlé de cette magnifique histoire d’amour, une des plus belles et des plus biscornues, atypiques et curieusement modernes de l’histoire orientale.

Mais retrouvons Mahomet à quarante ans. Toujours mecquois, mari et père, il est gras dur. Prospère, il pourrait en avoir rien à foutre et continuer de filer les vingt-cinq années qu’il lui reste à vivre en se la coulant douce et sans se faire chier. Mais qui dit intelligence supérieure dit aussi hantises supérieures. Et il faut reconnaître que La Mecque pose un défi intellectuel très particulier. Immense carrefour caravanier, place commerciale suprême des Arabes, cette ville vénérable incorpore, comme fatalement, dans son fonctionnement municipal profond, l’accueil. Toutes les tribus de la Péninsule Arabique y convergent périodiquement, en bonne méthode, pour s’y adonner à des activités complexes et diversifiées qu’on peut rapprocher, dans le cadre du Moyen-âge occidental, par exemple, des Foires de Champagne. Tous ces gens parlent, grosso modo, la même langue. Ce qui les unit plus que tout c’est d’ailleurs justement cela, la langue, la capacité qu’ils auraient tous, sans distinctions tribales, à décoder un texte unique. Les rapprocher, c’est leur parler ou leur écrire (notamment des contrats… les arabes du septième siècle sont déjà très contrats). Malgré cette langue commune, fait ethnoculturel ancien fortement homogène qui ne peut manquer d’intriguer un observateur ayant beaucoup communiqué et voyagé, comme Mahomet, tout divise les Arabes. Obligations envers le clan, politique tribale, concurrence commerciale, guerroyage et rapines (des commerçants se volent leurs marchandises entre eux, c’est une contrainte qui les détermine beaucoup plus radicalement qu’elle ne déterminerait des agriculteurs ou des artisans), et surtout: religion. L’espace de synthèse intellectuelle cardinal des hommes et des femmes du Moyen-Âge, l’espace du cadre de représentations religieuses, est, pour le moment, totalement conflictuel, chez les Arabes.

Les Arabes contemporains de Mahomet sont ce qu’il convient d’appeler des polythéistes éclectiques. Chaque clan adore une déité spécifique, souvent représentée par un objet artistique anthropomorphe (statue, bas-relief, tableau). On dit de ce polythéisme qu’il est éclectique (et non unifié comme ceux des grecs ou des Hindous, eux-mêmes graduellement stabilisés dans des mythologies organisatrices) parce que ce polythéisme est sans panthéon. La seule tentative connue d’unifier la doctrine des croyances des Arabes avant l’Islam se matérialise dans la Kaaba, grand espace commun des cultes, sorte de temple à la fois neutre et multi-tâche, mis en place de longue date à La Mecque pour calmer les ardeurs et atténuer la bisbille entre groupes commerçants de passage, aux cultes incompatibles. C’est le syncrétisme absolu mais hyper-relativiste et vide de segments de peuplades isolées voués, encore un temps, à des échanges strictement superficiels et épisodiques. Tous les dieux et déesses de toutes les tribus d’Arabie et du monde sont tolérés à La Mecque, le tout, déjà abstraitement, sans distinction, sans hiérarchie et sans théologie. On les dispose tous et toutes dans la Kaaba sans primauté, comme on le ferait de marchandises dans un bazar, et chacun vient faire sa petite affaire en se contentant de tolérer/ignorer les autres. Trêve commerçante, trêve des tribus, trêve des cultes. Pas de chicane dans ma Kaaba et même, de fait, une lucrative organisation des multiples activités de culte par les autorités municipales. La documentation hagiographique raconte qu’il y avait dans la Kaaba, trois cent soixante statues et idoles distinctes et surtout, fait fatidique, Mahomet observera vite qu’aucun Arabe n’adorait les trois cent soixante en même temps.

 Des catégories philosophico-historiques comme unité, véracité, dépouillement, sobriété, solidité, simplicité ont du fortement percoler dans l’esprit supérieur de Mahomet, face à cette réalité du caractère disparate et éclaté des religions idolâtres des Arabes. Ceci étant dit, occidentaux rationalistes que nous sommes, il ne faut surtout pas s’imaginer que cet homme, qui incontestablement dépassait ses contemporains d’une tête, pensait comme un bon petit successeur de Descartes, de Bacon, de Spinoza ou de Galilée. Nous sommes bien loin avant les ruptures galiléenne ou cartésienne, ici. Mahomet sent les choses en homme de son temps, son subconscient critique opère dans le dispositif mental qui est le sien. Si bien que, à l’instar d’un certain nombre de mystiques monothéistes en émergence dans ces années là, les hanifistes, lors de ses promenades et de ses cogitations, notamment à la grotte de Hira, Mahomet va, assez abruptement et fort tangiblement, rencontrer un ange (un ange de la tradition abrahamique en plus: Gabriel). On peut se mettre à chipoter sans fins sur la nature de cette expérience. Qui a dicté? Qui a mis en mots? (dans les deux cas dans la langue divine: l’arabe — rien n’est écrit, à ce point-ci, du reste. On récite verbalement, de mémoire)… Qui a ensuite commencé à consigner? Aux historiens de chercher. Il reste cependant un point crucial qui, lui, interpelle avant tout le philosophe. La première commotion d’angoisse passée (notamment grâce à l’intervention cruciale de Khadîdja. Eh oui, L’Islam est un acquis de couple. On en parle aussi), Mahomet va, de sa personne, tirer la synthèse limpide et cruciale d’un exercice intellectuel et textuel bringuebalent et compliqué: les Arabes doivent passer au monothéisme. On ne dira jamais assez la profonde révolution intellectuelle abstractive que représente le passage maïeutique du polythéisme au monothéisme. Dans le cas du programme mahométan, on dit qu’il est un passage maïeutique des Arabes au monothéisme parce que les Arabes prennent conscience par eux-mêmes de l’importance d’embrasser la doctrine unifiante originale qui s’annonce déjà sourdement dans leur vie politique et leur organisation économique et intellectuelle, même s’ils ne s’en aviseront que de par la vision traditionaliste passablement chaloupeuse de l’allégorie religieuse abrahamique. Contrairement, par exemple, aux amérindiens (qui se font prêcher/imposer le passage au monothéisme par une instance conquérante, un occupant brutal venu de l’extérieur), les Arabes, via le délicat brassage d’intelligence de Mahomet et des premiers musulmans, amèneront, en un temps historiquement fort court, la mayonnaise monothéiste à prendre en eux, massivement, profondément, radicalement, durablement. Ce sera une des plus importantes mutations historiques du Moyen-Âge. Une véritable révolution. Et comme toutes les révolutions, cela s’exportera puissamment de son terroir de départ… et connaîtra ses plus grandes gloires comme ses plus douloureux avatars justement en s’exportant (rappelons, pour mémoire, qu’au jour d’aujourd’hui, seulement 15% des musulmans sont Arabes).

Alors si Mahomet était aussi profondément intelligent que je le prétends, on devrait pouvoir, même en forant dans le lourd saindoux hagiographique, avoir l’opportunité d’échantillonner sa finesse, sa sagacité, de la voir briller, scintiller, nous bluffer, nous instruire. C’est le cas et, pour bien appuyer mon propos, je vais brièvement présenter un exemple «pratique» (si vous me pardonnez une telle trivialité chez une figure historique de cette stature) de l’intelligence de Mahomet. Cet exemple dit tout du sens de l’anticipation et de la compréhension supérieure qu’avait ce chef religieux et politique des déterminations profondes qui gouvernaient sa quête. Cet exemple, en plus, concerne justement un moment crucial du passage collectif des Arabes au monothéisme.

Nous sommes en 628. L’Arabie est encore au cœur de ce que, si l’on se formule en termes modernes, on est bien obligé d’appeler une guerre civile (musulmans contre non-musulmans — et ces gens sont tous plus ou moins parents entre eux, du reste, par le sang ou par les allégeances tribales). Le sort des armes a varié. Les musulmans ont eu des victoires et des défaites. Les Mecquois aussi. Ceci dit, l’idée de se débarrasser des destructeurs d’idoles au dieu intangible en les éradiquant corps et biens perd du terrain. Les musulmans sont encore minoritaires mais ils font maintenant partie du paysage politique d’Arabie et même si elles y résistent encore ouvertement, un bon nombre de tribus arabes commencent à sérieusement gamberger leur message qui est abstrait, simple, magnanime, radical, passionnel, transcendant et unificateur. Mahomet est maintenant le saint prophète de l’Islam. Ses volontés subconscientes et les messages divins transmis à lui sous forme de visions oniriques ou de topos angéliques se confondent étroitement désormais, en lui. Or le saint prophète juge qu’il est temps d’entrer en négociation avec les Mecquois pour le droit solennel à la procession circulaire autour de la Kaaba. Les musulmans sont installés depuis plusieurs années à Médine. Ils négocient épisodiquement avec les Mecquois par émissaires interposés. Les voies de communications sont ouvertes, malgré le conflit.

Les patriciens mecquois flairent de moins en moins confusément le danger que représente cette secte transversale, pan-tribale, populiste et populaire, de destructeurs d’idoles et ce, non plus pour l’unité et la paix armée des tribus arabes, mais bien pour l’ordre social qui les avantage, eux, patriciens mecquois. Ils refusent donc d’abord l’accès des sectateurs musulmans à la Kaaba, même si ceux-ci se présentaient le crâne rasé et sans armes, comme des pèlerins et non comme des soldats. Les tribus arabes avoisinantes de La Mecque, toujours polythéistes, expriment alors leur vif désaccord avec la position des autorités municipales. En effet, ces hommes frustres ne voient pas le bond qualitatif qu’annonce l’Islam. Pour eux, le dieu des musulmans est désormais le dieu d’un clan constitué de plus et il n’est jamais qu’un trois cent soixante et unième fétiche local. Il est donc sensé pouvoir bénéficier de la trêve sacrée mecquoise comme tous les autres. Cernés par ces pressions logiques formulées par les tribus arabes avoisinantes qui, elles, tiennent à leurs propres privilèges et ne voient pas encore La Mecque comme autorisée à légiférer sur la question des cultes, les patriciens mecquois doivent céder. Tout le monde sans distinction est censé pouvoir faire le circuit de la Kaaba et y prier. Il n’y a pas d’exception à cela. Il va falloir s’entendre.

Les patriciens mecquois sentent bien que l’hinterland de leur ville leur échappe graduellement. Ils savent que l’attrait de l’Islam s’exerce désormais solidement sur deux segments importants de la population municipale: les pauvres et la jeunesse (celle-ci, de toutes classes). Mahomet semble en position de force à ce moment-ci. La grande conjoncture historique bascule tout doucement dans son sens. Un contrat, le Traité d’Houdaybiya, va être signé avec les autorités de La Mecque, encadrant l’autorisation pour les musulmans de venir faire le circuit de la Kaaba qui reste, aux yeux de toute la Péninsule Arabique, le moment cardinal de reconnaissance collective pour un culte religieux. La victoire semble si proche. L’entourage de Mahomet, le bouillant Omar, futur conquérant de la Perse, et tous les escogriffes dépenaillés et exaltés qui croient ardemment au dieu unique tout en restant largement, intellectuellement et matériellement, des arabes à l’ancienne avec des réflexes carrés et convenus, s’imaginent que leur chef militaire, politique et religieux va enfin triompher. Dialecticien, subtil, supérieur en intelligence, Mahomet négocie et obtient une précieuse trêve militaire de dix ans (quoi, une trêve, quand la victoire est si proche?). Il va ensuite ostensiblement reculer sur trois points majeurs, au grand dam d’Omar et de tous les soudards musulmans.

D’abord les patriciens mecquois refusent que Mahomet signe le contrat Mahomet, Prophète du Dieu Unique. Les négociateurs mecquois font valoir que s’ils le considéraient comme le prophète du dieu unique, il n’y aurait pas de contrat à négocier vu qu’ils ne l’auraient pas combattu. Mahomet ne s’astine même pas. Voyant, dans cette situation curieuse, l’opportunité inattendue de bien mettre en relief sa discrétion toute humaine de serviteur de dieu, il signera, plus pudiquement, Mahomet, fils d’Abdallah. Ça, ça passe encore, pour Omar et les soudards musulmans, familiers avec la modestie interpersonnelle et doctrinale de leur saint prophète. Ensuite, dictent toujours les mecquois, le premier circuit de la Kaaba pour les musulmans n’aura pas lieu cette année là mais l’année suivante. Désolé, les gars, disent les négociateurs mecquois, c’est à prendre ou à laisser. Mahomet sait parfaitement que bien des plébéiens et des jeunes hommes et femmes mecquois appellent l’Islam en eux, et le retour de leurs proches médinois de leurs vœux, depuis de longues années. Ils le sentent tout proche et voici que, vétillardes, les autorités mecquoises dictent qu’il faut encore temporiser. Ce report du pèlerinage et des retrouvailles, imposé par les patriciens mecquois, se retournera contre eux à terme, en intensifiant une pression de l’hinterland qui les désavantage déjà pas mal. Mahomet voit cela. Il cède donc sur ceci aussi, sans broncher. Omar et les soudards musulmans la prennent moins bien, celle-là. Il faut dire que l’emmerdement logistique n’est pas mince. Les musulmans campent justement déjà à Houdaybiya, pas très loin de La Mecque, au moment de ces fameux pourparlers. Maintenant il va falloir lever le camp, virer de bord et retourner à Médine attendre une autre année. Il est indubitable qu’à ce point ci, Omar commence à sérieusement pomper.

Les négociateurs mecquois, conscients, même grossièrement, du problème sociologique que l’Islam leur pose, voient assez clairement les risques de cette ultime temporisation qu’ils viennent d’obtenir. Ils continuent donc sur la fatale lancée autoritaire dont ils ne peuvent plus se sortir. Ils formulent alors l’exigence suivante. Si, pendant cette année d’attente de l’accès des musulmans au circuit de la Kaaba ou ultérieurement, des jeunes hommes de moins de vingt et un ans (le contrat dit seulement: jeunes hommes. Les femmes n’existent pas contractuellement, pour les patriciens mecquois) quittent La Mecque et se rendent à Médine pour embrasser l’Islam, les musulmans devront rendre ces jeunes hommes à leurs familles mecquoises car, enfants légalement, mineurs, ils ne sont pas en âge de décider ainsi, sur le sujet de leur foi. Par contre si des jeunes hommes médinois de la même tranche d’âge quittent les musulmans et veulent retourner à leurs pratiques idolâtres en rentrant à La Mecque auprès de leurs familles, ils pourront le faire sans qu’on doive les rendre aux musulmans. La dissymétrie de la clause est patente. Et Mahomet l’accepte, sans broncher.

Omar n’en peut plus. Il demande et obtient un entretien particulier avec le saint prophète. Il lui reproche alors de céder sur tout. Le saint prophète, qui pourrait alors vraiment se pogner les yeux et réagir comme dans la brillante caricature du regretté Cabu ci-jointe, ne le fait justement pas. Visionnaire tranquille, il explique patiemment au bouillant Omar qu’il doit, lui, Omar, faire l’effort de réformer ses cadres de pensée «classiques». Les musulmans ne sont pas une tribu guerroyeuse de plus ou une secte idolâtre de plus cherchant à investir une place forte de plus mais bien les porteurs d’une foi qualitativement distincte, globalisante, unificatrice et qui est en fait latente dans la pensée actuelle de tous les Arabes. Céder sur sa désignation de titre prophétique renforce l’affirmation du caractère exclusivement divin d’Allah et modestement humain de son prophète. Attendre encore un an pour un pèlerinage et des retrouvailles que tous, médinois et mecquois, appellent de leurs vœux et croyaient tellement possibles, crée une tension de ferveur, une soif à l’étanchement reporté qui n’avantage que les musulmans et ne désavantage que les notables mecquois qui refusent encore l’Islam avec leur administration obstructrice. Finalement, sur la clause des jeunes hommes transfuges dans un sens ou l’autre, le saint prophète fait valoir à Omar qu’on sait parfaitement qu’aucun de leurs jeunots ne quittera Médine pour retourner astiquer les statues foutues de la Kaaba de leurs tontons et de leurs papas. Ou alors, si, très éventuellement, ça arrivait, autant laisser filer un apostat qui n’a plus rien de bon à faire pour l’Islam que de rester pris avec. Pour ce qui est des jeunes mecquois voulant embrasser la foi montante en l’Islam et qu’on force à retourner chez eux, en respectant scrupuleusement un contrat imposé par les patriciens mecquois et personne d’autre… mais mon bon Omar, c’est là le moyen en or de faire entrer de jeunes militants musulmans exaltés dans La Mecque qui, comme tu le sais bien, n’est pas spécialement ville ouverte, pour nous. Que feront ces jeunots, rétrocédés contre leur grée, une fois cernés dans l’enceinte de La Mecque par ordre de leurs oncles et pères encore polythéistes? Toniques, novateurs et débrouillards, ils vont promouvoir l’Islam comme des dingues, dans le ventre de la bête, et continuer de préparer le terrain pour la suite. Ils nous seront bien plus utiles là-bas qu’ici. Ce contrat nous sert donc dans toutes ces clauses dont tu te plains tant pour des raisons un peu dépassées procédant de ta chère superficialité nobiliaire. Cette entente a, par-dessus le marché, l’avantage indéniable de faire passer lesdites clauses pour des concessions qui, elles, nous feront obtenir l’essentiel: le pèlerinage, les retrouvailles mecquoises et la paix civile. Intellectuellement dominé, Omar ne peut que s’incliner devant l’analyse radicale et intangible du saint prophète. C’est que ce dernier ne niaise plus empiriquement avec l’Arabie qui est, il pense prospectivement l’Arabie qui vient. Et les musulmans se replient, rentrent à Médine, pour une autres années de patiente et industrieuse attente. À moyen terme, ils ne le regretterons pas. Un millénaire et demi après la manœuvre, eh ben, on en cause encore…

En voulez-vous de l’intelligence dialectique profonde, un sens de la vision historique large, complexe, supérieure. En voilà. Et pourquoi pas, une petite dose de rouerie astucieuse avec ça, pour parachever le topo? Un jour, quelque temps après cette entente historique qui lui rouvrira l’accès (d’abord comme pèlerin, plus tard comme chef triomphant) à La Mecque, un jeune homme de moins de vingt et un ans se présente à Médine. Venant de la Mecque, il veut devenir musulman. Le saint prophète lui explique que l’Islam n’est pas une nation ou une ville localisée, qu’il est partout et que, dans son éthique, il exige, entre autres, qu’on respecte scrupuleusement la parole donnée, même donnée à des ennemis politiques. Il renvoie ensuite le jeunot à sa famille mecquoise, sans tergiverser. Plus tard, une femme (la documentation ne stipule pas si elle avait moins de vingt et un ans ou pas — infantilisation implicite des femmes, incontestablement) de La Mecque se présente à Médine. Elle veut devenir musulmane. Le saint prophète l’intègre immédiatement à la Oumma, sans sourciller. Quand les sbires des patriciens mecquois se rameutent pour récupérer cette enfant (implicitement majeure ou mineure, infantilisée de toute façon), le saint prophète fait bruisser les feuillets du contrat. On y stipule jeunes hommes… sans plus. Il n’y a donc pas ici infraction à la lettre du contrat, par les musulmans. Il est respecté comme du papier à musique. Rentrez chez vous, les gars. Les femmes n’ont pas d’existence contractuelle pour vos patriciens mecquois? Elles auront une existence contractuelle désormais, en Islam. Nous sommes à revoir le tout de leur statut matrimonial (plus que sommaire dans le monde arabe pré-islamique) ainsi qu’un certain nombre d’autres questions: hygiène générale et organisation sanitaire des villes, alphabétisation de leurs enfants, égalité des droits successoraux, limitation restrictive de la polygamie, responsabilité maritale des maris, etc…

La suite de l’histoire est toujours à l’avantage de l’intelligence et de la cohérence intellectuelle et logique de Mahomet. Les autorités mecquoises, de plus en plus débordées, rompent le Traité d’Houdaybiya deux ans après l’avoir signé et, en fin de compte, avantagé par la lente maturation de l’hinterland mecquois et le discrédit politique de ses édiles, Mahomet parvient à prendre la ville (630). Il maintient pieusement la Kaaba (ce symbole unificateur ancien, corroborant que l’Islam s’en venait bien avant l’Islam) et la fait simplement nettoyer de tout le bazar de fatras d’idoles. Et quand il y entre en compagnie d’Omar pour prendre connaissance du travail accompli, il voit un portrait du Patriarche Ibrahim (Abraham) peint sur un des murs. J’imagine d’ici le dialogue avec Omar.

Mahomet: C’est quoi ça?
Omar: C’est Ibrahim, le premier prophète du dieu unique.
Mahomet: Non, Omar. Tu me débarques le portrait d’Ibrahim, comme celui de tous les autres.
Omar: La Kaaba doit vraiment être vide?
Mahomet: Complètement vide de toutes statues, peintures ou idoles, oui. On rend hommage ici au dieu intangible et à lui seul.
Omar: Bon, bon…
Mahomet: Cohérence, Omar, cohérence. Limpidité et unicité abstractive, aussi. Oui?
Omar: Oui, oui, évidemment. Je le savais, remarque…

Etc… Il y a indubitablement des dialogues dignes de Goscinny qui se perdent, dans tout ceci… On peut pas faire de BD sur tout ça, il parait… Enfin, bref…

Ceci dit, moi, pour tout dire, j’observe qu’on parle beaucoup de Mahomet comme d’un homme de foi. Perso, je le vois surtout comme un homme de cohérence, d’intelligence, de clarté et de patience. On présente souvent son autorité comme un pouvoir. Je pense pour ma part que son autorité était avant tout un ascendant intellectuel sur les hommes et les femmes de son temps. Il parlait d’autorité, comme on dit, et on se rendait à la démonstration, pour des raisons de tête. Et Mahomet devait bien soupirer parfois aussi de la nunucherie contemporaine qui le cernait inévitablement de partout. Mais les hommes ne savent rien! est une exclamation qui revient assez souvent dans le Coran. C’est quand même parlant.

On dira ce qu’on voudra, Mahomet, fils d’Abdallah et saint prophète de l’Islam, fut certainement, de tous points de vue, une personne extrêmement intéressante à côtoyer. Cela eut lieu, en plus, en des temps de profondes et fulgurantes mutations historiques et cela devait inévitablement susciter une grande exaltation. Aussi, il faut quand même un peu se demander: ceux qui caricaturent tant ce personnage historique crucial, cette figure complexe et articulée, euh… le connaissent-ils vraiment?

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c'est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu'elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique... Et qu'est-ce qu'elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd'hui plus que jamais.

La seule caricature de Mahomet que je supporte vraiment c’est celle-ci, du regretté Cabu. Je la trouve respectueuse et je suis certain qu’elle est pleinement conforme à la réelle intelligence du personnage historique… Et qu’est-ce qu’elle est expressive. Elle dit tout. Il faut la méditer, aujourd’hui plus que jamais.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La «solution» musulmane à l’insoluble doctrine monothéiste du mal

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2014

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

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La question du mal est logiquement insoluble dans le cadre du monothéisme. Soyons prosaïques ici. Comment un dieu unique sensé être omnipotent, omniscient, omniprésent et bon peut-il en venir à laisser émerger le mal dans le monde? Cette question sans solution montre plus que toute autre que l’être suprême du monothéisme classique est un conglomérat éclectique de caractéristiques fondamentales radicalement incompatibles. L’argument n’est pas neuf. L’aporie irréconciliable entre omnipotence et bonté de dieu est mise en relief par les penseurs irréligieux, dans le monde de misère et les diverses vallées de larmes et ce, depuis des siècles. L’omniprésence du «mal» abstrait, non relativisé mais cuisant, injuste et révoltant (pillages, rapines, viols d’enfants, cataclysmes, épidémies, accidents mortels, guerres, tortures, impérialisme, malaria, paludisme, cancer, sida, méchancetés et mesquineries de toutes farines), place le monothéisme unilatéral devant un problème de cohérence interne difficile à éviter ou à esquiver. Soit le dieu punit, oppresse ou tyrannise arbitrairement, ce qui le prive de la caractéristique essentielle de «bon» et de «miséricordieux», soit le dieu laisse aller le mal hors de son contrôle (par patience, mansuétude, incurie, inertie, ou magnanimité) et cela remet alors ouvertement son omnipotence en question. Dans le strict cadre du système conceptuel fondamental de la fiction monothéiste, il ne semble pas y avoir de porte de sortie honorable à ce problème logique.

Avant de jeter un coup d’oeil sur les deux grandes «solutions» historiquement apportées à cette question (toutes deux bancales, peu probantes, peu reluisantes — la troisième «solution», la musulmane, ne vaudra guère mieux non plus), il est capital d’observer, pour des raisons de philosophie générale mais aussi aux fins de la compréhension du traitement musulman de cette affaire, que la question du mal devient un problème logique strictement dans le monothéisme. Dans les polythéismes, en effet, cette question reste dissoute, diluée dans la foule chatoyante et fourmillante des personnalités du panthéon et dans les bruissements du palimpseste mythologique narrant leurs légendes. Les anciens égyptiens, grecs, romains, germains, les polythéistes hindous contemporains, ont des dieux égoïstes et des dieux généreux, des dieux lubriques et des dieux vertueux, des dieux fous et des dieux sages, des dieux brutaux et des dieux débonnaires, des dieux affables et des dieux facétieux, des dieux cyniques et des dieux consciencieux, des dieux misanthropes et des dieux philanthropes. La déesse Vénus, de par la nature de son espace d’intendance, l’amour, se verra plus susceptible à la fois de batifoler et d’intriguer que la déesse Minerve qui, aussi de par la nature de son espace d’intendance, la sagesse, se tiendra roide et coite sans qu’on trouve à la juger en mieux ou en moins bien. Chacun son rayon, si on peut dire. Mars, le dieu de la guerre, pète des gueules dans le processus de son action. C’est dans sa définition. Le dieu germanique Loki ironise et raille le monde et si des os se cassent au passage, c’est dans l’ordre des choses et on n’y trouve rien à redire. Le dieu égyptien Osiris porte la mort, c’est inévitable, tautologique en fait, chez ce grand juge funéraire. Il est aussi le dieu associé aux flots du Nil, tempétueux et porteurs de mort autant que de vie. Il n’y a pas de jugement binarisé là dedans. Plus fatalistes que moralistes, les polythéismes voient ce qu’on nommera plus tard le mal se saupoudrer dans les intentions et les actions de centaines de divinités éparses, diverse, se contredisant entre elles et ne reflétant dans leurs conflits cuisants et sans gloire que les conflits cuisants et sans gloire du monde humain réel autant que la marche aveugle de cataclysmes naturels ou cosmologiques insondablement incontrôlables. Le mal, dans un tel cadre de représentations, ne trouve pas la formulation épurée, cristallisée, précipitée, solidifiée que lui assignera la phase religieuse suivante, plus policée, plus axiologique, plus totalitaire aussi. Polythéiser, c’est donc, entre autres, parcelliser et minimiser l’impact fondamental du mal.

C’est à partir du moment où on prétend englober le tout de la cohérence existentielle de l’univers dans une vaste bulle spirituelle, configurante, scellée, unique, totalisante, optimisante et sans mystère que la question du mal se concentre aussi et prend alors une lancinante dimension d’insoluble aporie. Laissons pour le moment (il faudra cependant y revenir) la question du mal comme trace régressante des polythéismes antérieurs se perpétuant en négatif dans le ventre de la nouvelle doctrine, et concentrons notre attention sur les deux «solutions» apportées par les grandes traditions monothéistes à la question de l’articulation du mal et de l’omnipotence divine.

«Solution» du dualisme fondamental: le manichéisme. Le manichéisme (syncrétisme de bouddhisme, de zoroastrisme et de christianisme apparu au troisième siècle de notre ère) et les hérésies chrétiennes s’en étant explicitement ou implicitement inspirées posent deux principes fondamentaux, fondateurs: le Bien (la Lumière) et le Mal (les Ténèbres). Égaux en force, aussi omniprésents l’un que l’autre, ces deux principes divins sont en lutte perpétuelle l’un avec l’autre et les croyants se rallient à l’un ou à l’autre, fonction du choix moral retenu. L’omnipotence divine est donc divisée en deux, ce qui compromet radicalement l’unicité divine, tant et tant que l’espoir fondamental réside ici dans une fusion éventuelle de ces deux principes, une union du bien et du mal dans un amour aussi ambivalent que mutuel. Potentiellement explosif comme programme. D’ailleurs ceux qui se piquent d’histoire chrétienne retiendront que l’hérésie albigeoise, surnommée tardivement catharisme, un type de manichéisme chrétien, fut détruite par une croisade en bonne et due forme, sanglante et brutale (1208-1229), au nom d’un rejet papiste de cette dualité des omnipotences entre un mauvais dieu et un bon dieu (ou encore: facette ténébreuse et facette lumineuse d’un seul et même dieu).

Solution du monisme accidenté: le luciférisme. L’autre solution est passablement plus tortueuse mais plus connue de nous tout simplement parce que plus fermement implantée sous nos hémisphères. C’est le cas d’espèce mal explicité du glitch inexpliqué, du pépin aléatoire, de l’accident malencontreux. Un ange puissant, le Porteur de Lumière, en vient à se croire aussi important que le dieu et s’autoproclame son égal maléfique ou… son égal, ce qui est maléfique. Et, en tout cas, c’est là une usurpation combattue, quoique (inexplicablement) tolérée, endurée ou supportée. L’absence de reconnaissance égalitaire (symétrique, binaire, principielle) de l’ordre du mal minimise probablement sa toute éventuelle légitimité mais cela ne change strictement rien à l’impact négateur et corrosif qu’il continue, comme fatalement, d’avoir sur l’omnipotence divine. Certaines tendances déistes plus modernistes voudraient voir dans cette situation imparablement paradoxale une sorte de distance critique du dieu contemporain face à des tendances autoritaires que lui imputent des croyances plus anciennes. Dieu, en bon père de famille moderne, respecterait la «liberté» de ses enfants en les laissant faire leurs gaffes par eux-mêmes. Je vous épargne tous les problèmes de grossière anthropomorphisation de l’être suprême que cela pose. Quand dieu se met à se comporter comme un échevin de village fermant les yeux sur les combines douteuses de ses administrés, sa faiblesse d’être suprême se met à dangereusement accompagner la faiblesse de généralisation conceptuelle de telles métaphorisations. Et surtout: le problème de fond reste lancinant et intact. Principe fondamental infernal ou serpent hypocrite rampant sinueusement dans le paradis terrestre, frère ennemi intime et principiel ou chien de poche échappé et mordant les jarrets des voyageur, le mal ne peut se manifester que dans le désordre apparent d’un monde dont le configurateur-organisateur ne détient pas —conséquemment!— le contrôle intégral.

Les amateurs de culture vernaculaire populaire noterons que la saga Star Wars incorpore et fait travailler ensemble manichéisme et luciférisme, en nous présentant, d’une part, deux ordres magiques, l’un bon et vêtu de beige et de blanc, les Jedi, l’autre mauvais et vêtu de rouge et de noir, les Sith, se combattant sans fin —mobilisant des forces l’un dans l’autre égales— pour la main mise sur le cosmos. On suit, d’autre part, dans ce cadre général manichéen, symétrique et binaire, le cheminement d’Anakin Skywalker, chevalier Jedi imparfaitement formé, important ange déchu devenu Darth Vador, ayant, pour reprendre l’expression consacrée, basculé du côté sombre de la force… Comme ce morceau, au demeurant assez pesant, d’art populaire ne fait pas spécialement référence au divin, force est de constater que la dualité manichéisme/luciférisme peut parfaitement opérer dans un produit culturel en dehors du cadre monothéiste (ou même religieux). Mais passons là-dessus et arrivons en aux musulmans.

La «solution» musulmane: Satan est un djinn. Les musulmans ont deux soucis théologiques majeurs qui vont se nuire gravement l’un l’autre sur la question de l’encadrement du mal dans leur mythologie monothéiste. Ils sont très sourcilleux en matière d’omnipotence et d’omniscience divine (ils n’aiment pas voir Allah concéder quoi que ce soit tant en termes de pouvoir qu’en termes de savoir). Ils sont aussi crucialement soucieux de s’inscrire dans la lignée abrahamique, c’est-à-dire dans la solide continuité des deux monothéismes juif et chrétien. Or ces derniers incluent très explicitement et très étroitement Satan dans leur dispositif légendaire. En Islam, Satan n’est donc pas un principe d’existence égal à Allah en force (rejet du manichéisme). Il n’est même pas un ange, déchu ou non, car les anges, comme les hommes, ne sauraient d’aucune façon tenir tête à Allah (rejet du luciférisme). Les deux seules solutions logico-philosophiques possibles sont donc écartées. Il ne restera plus que la solution semi-folklorique d’une régression ouverte vers l’héritage polythéiste enfoui des Arabes. Eh oui, même les fictions les mieux construites sont tributaires de contraintes internes implacables. Ni manichéiste, ni lucifériste, immanquablement la «solution» ici ne sera pas vraiment monothéiste, non plus. Satan sera un djinn, c’est-à-dire un petit génie maléfique et facétieux venu directement de la tradition pré-islamique.

Les manifestations d’incarnations du mal dans les divinités des phases religieuses antérieures d’un culte donné ne sont pas une exclusivité musulmane, il s’en faut de beaucoup. Belzébuth, par exemple, le Démon du Mont Chauve, est une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que Méphistophélès dérive d’un lutin romain. Satan, lui, là ça se voit sur sa tronche, est le satyre des sylves d’Asie Mineure tout craché. Lucifer était au départ le chef des troupes divines en personne, le Porteur de Lumière, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déchu, dans cet enfer outrageant le fusionnant avec les autres. La démonologie ne s’est jamais définie comme une science exacte. C’est plutôt une rhapsodie d’amalgames stigmatiseurs souvent esquissés à gros traits sur de très longues périodes. De plus, la tradition judéo-chrétienne ne manque pas d’épisodes majeurs de régressions sur les phases religieuses antérieures, comme manifestations du «mal» contemporain. Souvenons-nous de l’épisode d’Aaron et du Veau d’Or, pour ne citer qu’un exemple. La différence fondamentale, dans le cas de l’amalgame de Satan avec un djinn en Islam, sera qu’il y aura là choix doctrinal délibéré, explicite, consacré et sacré… et non pas, comme dans le cas de Belzébuth et consort, cumul légendaire bringuebalant, non explicitement reconnu, stigmatisé, rejeté, ou, dans le cas d’Aaron, retour temporaire, donné comme déplorable et répréhensible, vers une idolâtrie explicitement réprouvée.

Satan, dont le nom coranique est parfois aussi Iblis, est donc un djinn, c’est-à-dire un être issu du feu (comme les humains sont des êtres issus de l’argile). Refusant de se prosterner devant Adam, il est chassé du paradis terrestre et continue de foutre la merde en raison de son libre arbitre bizarre, biscornu, impish. Mais, très important, Iblis n’est ni un ange ni une divinité. Son poids est donc sciemment insignifiant, minimisé en fait. Hérités de la longue tradition pré-islamique, les djinns sont des petits persos semi-magiques, mais ils sont créés par Allah, comme les humains. Il semble qu’ils soient associés de longue date à la propagation du libre arbitre séditieux et de la désobéissance brouillonne envers dieu, chez l’humain. Le Coran est, sur cette question, très enclin à mettre djinns et humains dans le même sac et à exiger d’eux qu’ils se tiennent dans le rang. Entre autres, les djinns, pour le meilleur et pour le pire, eh bien, on leur prêche le Coran:

Dis:
«Il m’a été révélé
qu’un groupe de Djinns écoutait;
ils dirent ensuite:
« Oui, nous avons entendu un Coran merveilleux!
Il guide vers la voie droite;
Nous y avons cru
et nous n’associeront jamais personne
À notre Seigneur».
 
Notre Seigneur, en vérité,
—que sa grandeur soit exaltée!—
ne s’est donné ni compagne ni enfant!
 
Celui qui, parmi nous, est insensé
disait des extravagances au sujet de Dieu.
 
Nous pensions que ni les hommes ni les Djinns
ne proféraient un mensonge contre Dieu,
mais il y  avait des mâles parmi les humains
qui cherchaient la protection
des mâles parmi les Djinns
et ceux–ci augmentaient la folie des hommes;
ils pensaient alors, comme vous,
Que Dieu ne ressusciterait jamais personne.

(Le Coran, Sourate 72, Les Djinns, verset 1 à 7, traduction D. Masson)

L’existence des djinns n’est aucunement remise en question dans le canon coranique. Ce sont des petits diablotins irrévérencieux, menteurs, séditieux et Satan/Iblis, l’un des leurs, pas spécialement plus important que les autres, est donc une manière de farfadet enquiquineur et fauteur de troubles, sans plus. C’est un emmerdement du tout venant, rien de plus. Surtout: rien de grandiose, rien de fondamental, rien de philosophico-théologique, rien de sérieux… mais bon, passablement de fil à retordre quand même, au jour le jour. D’aucuns feront éventuellement observer que la différence ici n’est pas très limpide entre Iblis/Satan et Lucifer et, de fait, on est en droit de redire que, dans les deux cas, le problème de l’accroc à l’omnipotence divine n’est pas réglé. Simplement Lucifer tend vers l’outrecuidance, Iblis tend vers la mécréance. Lucifer est post-divin, apostat et à combattre. Iblis est anté-divin (et pré-islamique – c’est pour compenser cette tendance lourde qu’on sourate sur tous les tons qu’il est tout de même une créature d’Allah) et à récupérer, à convertir, à islamiser. Avec Lucifer, le mal est amplifié comme officier divin renégat et factieux. Avec Iblis, le mal est minimisé comme créature séditieuse, vermine facétieuse, enquiquineuse. Plus proche du manichéisme, le monothéisme lucifériste croit qu’il faut tenir le mal en échec, sans plus. Plus exaltée, selon sa manière, la «solution» musulmane croit encore qu’on peut éliminer le mal tout simplement en convertissant les djinns à l’Islam…

Le problème de l’omnipotence de dieu reste, dans tout ça, toujours entier et ce, quel que soit le statut d’êtres créés de la main d’Allah, trublions, démonologiques, inférieurs et mouches du coche des djinns. Et, bon, voyez comment les choses théologiques sont. C’est toujours qui perd gagne, qui gagne perd, dans ce genre de configuration à la fois mollement ratiocinante et fondamentalement fictionnelle. Sur la question, sciemment insoluble, de l’encadrement du mal dans le dispositif conceptuel monothéiste, l’Islam a voulu jouer de fermeté doctrinale. Il a refusé l’une et l’autre des grandes solutions logico-philosophiques ayant eu cours. Rejetant une égalité de principe du bien et du mal (manichéisme), ou une subordination pervertie du mal sous l’auspice du miséricordieux (luciférisme), il ne lui a tout simplement pas été possible de soutenir l’aporie du mal sans, en fait, poser un pied en dehors du monothéisme doctrinal et l’appuyer lourdement dans l’héritage pré-islamique enfantin, légendaire, fourmillant, grouillant et anthropomorphe. C’est régresser, en s’enfonçant partiellement dans la boue irrationnelle la plus délirante imaginable, pour ne pas concéder, en quelque sorte. C’est se construire un palais conceptuel bien symétrique avec des égouts de soubassements fort tumultueux et rendant une bien étrange odeur. Mais surtout, c’est magistralement confirmer que les religions monothéistes, toutes autant qu’elles sont, créent de facto des problèmes intellectuels artificiels qu’elles sont parfaitement inaptes à résoudre adéquatement.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Mais pourquoi les musulmans ne veulent pas qu’on représente physiquement le saint prophète?

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2013

Allah

Comprenons-nous bien, je suis athée mais je ne suis pas ignare. Le petit journalisme contemporain occidental est, lui, par contre, particulièrement sot, nunuche et baveux et il ne rate jamais l’occasion de faire passer les musulmans pour des irrationnels, des boutefeux et des incohérents. Ça m’agace au plus haut point. Ça n’explique rien et ça sème la confusion intellectuelle, la pire de toutes. Le refus par les musulmans de voir le saint prophète (j’utilise ici la désignation française musulmane usuelle pour ce personnage historique – simple question de déférence élémentaire) représenté matériellement fonctionne selon une logique interne simple, parfaitement articulée et qui pose des problèmes spécifiques (y compris des problèmes logiques menant à une critique intellectuelle respectueuse). Voyons l’affaire dans sa limpide cohérence. L’Islam organise son système de représentations d’abord et avant tout dans un cadre de croyances hautement codé. C’est là une chose très spécifique qui n’échappe pas aux détails des contraintes historiques. On dira donc, plus précisément, que le religion musulmane est un monothéisme abrahamique et, comme tel, qu’elle est très soucieuse de précision sur son inscription dans une continuité améliorée des deux autres monothéismes abrahamiques majeurs que sont le judaïsme et le christianisme. Ceci est capital et encore bien mal compris des occidentaux.

UN RIGOUREUX MONOTHÉISME. L’Islam est la version la plus achevée et la plus cohérente des grands monothéismes ayant eu un impact de masse significatif. En cela, l’Islam formule des exigences qui frappent par leur simplicité, leur clarté et, disons le mot, leur rigueur. Il y a un seul dieu, c’est Allah et il faut s’abandonner totalement à la foi en lui. C’est un être immatériel, intemporel, spirituel, éternel assurant la cohérence de l’univers matériel et social. Je vous assure que le plus modeste musulman vous dira que la foi en dieu est l’unique exigence de l’Islam et que tout le reste est facultatif, ancillaire, subsidiaire, ajustable et conjoncturel. Or, il faut absolument comprendre que le monothéisme de la tradition abrahamique s’extirpe par bonds du polythéisme ancien qu’il subvertit. Dans la Genèse, dieu est souvent désigné au pluriel (Les Élohims). Je ne vous parlerai pas des anges, des diables, des dieux des peuples ennemis (Moloch, Baal etc), des veaux d’or, des djinns et de toute une fournée d’êtres intermédiaires qui brouillent le monothéisme depuis ses origines. Le cas chrétien pose des problèmes encore plus épineux (sans calembour), sur cette question de la rigueur simple et dépouillé du monothéisme. Voici un culte qui s’embarque avec une trinité incorporant un esprit saint (en anglais Holy Ghost – je vous laisse méditer et gamberger l’explication de ce concept moyenâgeux particulièrement fumeux), un fils de dieu divinisé (thaumaturge hocus-pocus ressuscité après supplice dont la magie, hautement sensuelle et terrestre, répugne particulièrement à la logique systématisante, abstraite et universalisante de la foi islamique) et une nuée de saints plus ou moins surnaturels eux aussi. Tout ça, pour les musulmans, c’est du fatras superstitieux et la notion de fils de dieu est une pure et simple injure intellectuelle. Dieu est un être spirituel immortel, il ne peut pas engendrer un être charnel mortel. Point final. On est pas dans les galipettes hédonistes et sautillantes de la mythologie gréco-romaine ici. Pas de demi-dieu, au sens fort du terme. Pas de trinité non plus: dieu est un. L’exigence de rigueur monothéiste de l’Islam ne transigera pas là-dessus. C’est une question de simple cohérence élémentaire dans la formulation des caractéristiques définitoires de dieu. Ajoutons, pour la bonne bouche, que des penseurs modernes ont introduit des monothéismes encore plus systématiques que celui de l’Islam (Thomas Paine, Spinoza, Voltaire, les Francs-maçons – ils rompent carrément le contact entre l’humain et le divin. Ils retirent les anges et la prières par exemple, intermédiaires indispensables en Islam pour que la transmission du Coran au saint prophète ne soit pas trop intime avec dieu mais aussi pour que tout le monde puisse se raccorder au divin). Ces théologies hyper-abstraites de francs-tireurs, ce sont les déismes. Ils sont bien beaux et bien logiques, mais leur impact de masse est resté beaucoup plus restreint (le passage direct à l’athéisme prenant vite le dessus sur la foi déiste de Thomas Paine ou le dieu-nature de Spinoza). Restons lucides ici. Quand le dieu de Voltaire aura défini en profondeur la culture et la vision du monde d’un milliard et demi de personnes (ce qui est le cas de l’Islam), eh ben, on en reparlera… C’est quand même pas demain la veille.

UNE RELIGION ABRAHAMIQUE. C’est ici qu’on entre au cœur de notre problème. Contrairement au déisme justement, l’Islam n’est pas juste un monothéisme comme ça, en l’air. C’est un monothéisme révélé. C’est délicat ça, parce que qui dit révélation dit point de contact entre dieu et les humains. L’Islam est en plus révélé dans un cadre très spécifique: le cadre prophétique abrahamique. Partant d’Abraham (Ibrahim) puis d’Ismaël (Isma’ïl), une succession de prophètes, dont Jésus (Îsâ, être humain et prophète de l’Islam), gueulent, luttent et s’efforcent de faire avancer deux causes: la moralité publique (sexuelle, comportementale, politique et militaire notamment) et la rigueur de la foi monothéiste. Or une des exigences cardinales de la foi en un dieu unique, c’est le rejet de toutes autres divinités, idoles, totems, fétiches, panthéons, saints, lutins, héros fabuleux, ou icônes. Le Coran est très clair là-dessus. Citons pour exemple ce passage, attribué au prophète Joseph (Yusuf):

Ceux que vous adorez en dehors de lui
ne sont que des noms
que vous et vos pères, vous leur attribuez.
Dieu ne leur a concédé aucun pouvoir.
Le jugement n’appartient qu’à Dieu.
Il a ordonné que vous n’adoriez que lui:
telle est la Religion immuable;
mais la plupart des hommes ne savent rien!
(Le Coran, Sourate 12, Joseph. verset 40, traduction D. Masson)

Pas de concession. En toute cohérence, donc, cette consigne stricte et cruciale s’applique aussi à tous les prophètes sans exception, incluant le ci-devant dernier prophète, le saint prophète de l’Islam. C’est très délicat parce que, dans le cadre des religions abrahamiques, les prophètes sont des personnages explicitement raccordés au divin MAIS qu’on ne peut pas simplement rejeter (on bazarde tout simplement –autoritairement– les djinns et les icônes – les prophètes, c’est bien plus délicat à encadrer). Le saint prophète est donc juste un messager humain, mort à soixante-cinq ans d’une courte maladie et incarnant, comme les premiers califes, la modestie humaine et limitée d’un simple serviteur de dieu. Or, les musulmans ont eu le pif d’observer rapidement (notamment dans les territoires sur lesquels leur rayonnement fulgurant s’effectua, sous les quatre premiers califats) que l’idolâtrie n’était en rien une manifestation de religiosité exclusivement polythéiste. Les cultures ayant accepté le pacte avec dieu (pour reprendre la formulation coranique) en étaient lourdement infestées, non plus, alors, envers les idoles de jadis mais envers les saints d’aujourd’hui. Voyant dans cela (d’ailleurs à raison, je les seconde ici pleinement, en tant que rationaliste) une régression tendancielle vers des formes de religiosité plus sensuelles et sensorielles, moins abstraites ou générales, les musulmans ont vu, avec la fermeté requise, à mettre, sur cette question, de l’ordre dans leur propre demeure. Ils ont vu à ce que le grand amour, profond et tangible, qu’ils ressentent pour le saint prophète ne bascule pas en dévotion. Déférence obligée envers l’absolue priorité monothéiste. L’iconolâtrie (représentation des saintetés sur supports matériels et adoration subséquente, souvent délirante, de ces supports – partez-moi pas sur le christ en croix, les reliques médiévales, les icônes des vieux croyants russes ou les images de la vierge dans des taches d’huile ou du christ dans des croque-monsieurs) fut donc explicitement prohibée dans la culture islamique. The rest is history…

UN PROBLÈME FONDAMENTAL DE COHÉRENCE. Adoncque, cet interdit de représenter le saint prophète matériellement, ce n’est pas à cause de la peur de la dérision ou des caricatures qu’il fut initialement formulé. C’est plutôt à cause du contraire: l’amour débordant et intense des musulmans pour le saint prophète. On refusait que le saint prophète se fasse fétichiser et adorer (comme Jésus ou encore Bouddha), alors qu’il n’est qu’un modeste porte-paquet de la révélation divine. Le rejet des représentations matérielles initiales du saint prophète était donc un rejet de l’iconolâtrie complètement INTRA MUROS (contrainte de culte INTERNE à la foi musulmane). Or une caricature est le pur contraire de l’iconolâtrie. C’est de l’iconoclastie, venue de non-coreligionnaires, en plus (les derniers à risquer de diviniser le prophète, donc). En ruant dans le bacul, ici, ainsi, nos pauvres amis musulmans prouvent, avec leur ardeur usuelle (ils sont les bouillants héritiers du calife Omar, que voulez-vous, et pourquoi pas…), qu’ils ont quand même un petit peu perdu le sens des priorités fondamentales de leurs propres directives de cultes. Pas fort, la foi dans ça… Insécure… Mais la plupart des hommes ne savent rien! disait Yusuf. Eh bondance, méditons tous ensemble son message… Seuls les musulmans sont tenus de ne pas transformer leur saint prophète en statuette de chapelle ou en grigri tribal. Ce que les non-musulmans font dans leurs canards, leurs ordis, leurs cinémas et leur propagande de merde, le culte islamique s’en tape souverainement… normalement. Sauf s’il dérape dans la cruelle et violente perte de repères dont souffrent tant certaines diasporas mondiales… Restons logiques, restons cohérents. Cultivons l’abstraction adéquate et le sens approprié des causalités. Gardons ainsi à l’esprit la signification doctrinale effective de tout ceci: ce n’est pas la représentation matérielle du saint prophète que l’Islam a combattu. C’est la divinisation et l’adoration que ces mises en images risquaient de déclencher, notamment chez les petits esprits du type de ceux qui contrariaient tant le prophète Yusuf. Il y en a dans tous les camps…

Moi, ici, tout ce que je demande à mes concitoyens et concitoyennes musulmans et musulmanes du monde c’est de rester cohérents dans la logique interne de leur propre culte. Dieu est miséricordieux (y compris pour les connards, occidentaux ou autres) et son saint prophète est un messager qui ne doit pas être divinisé. Le reste, c’est de la bagarre de taverne d’intérêt mineur. Dans ce cabotinage grossier et vulgaire de films crétins et de caricatures faciles (souvent, elles aussi, de fort mauvais goût – comme le disait un de nos plus éminents caricaturistes québécois: Ça donne rien de plus de montrer Mahomet les fesses à l’air), absolument personne ne divinise le saint prophète et, par la force de leur bêtise ignare et ethnocentriste, les ennemis les plus virulents de l’Islam observent ici, plus que quiconque et sans même le savoir, cette exigence fondamentale de la foi islamique (ne pas diviniser le saint prophète!). Alors, restons dignes, cohérents et cessons une bonne foi de mordre à tous ces hameçons imbéciles tendus par l’appareil hyper-perfectionné du discrédit médiatique (et politique) occidental.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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