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Il y a cinquante ans Ellington, Mingus et Roach venaient de nous jouer MONEY JUNGLE

Posted by Ysengrimus sur 5 novembre 2013

moneyjungle

L’homme au chapeau sur la photo c’est Duke Ellington (1899-1974), un des plus grands compositeurs de Jazz du siècle dernier (compositeur de Jazz, un cuisant paradoxe qu’il fut un des seuls à vraiment dominer). Il décide au début des années 1960 de sortir de la cachette orchestrale et de livrer ses principales compositions à nu, au piano, en compagnie d’une petite section rythmique. Cette «petite» section rythmique sera formée de deux monstres. L’homme aux lunettes, penché sur le piano, c’est Max Roach (1924-2007), batteur percussionniste inclassable, arythmique, puissant, grinçant, installé solidement dans les cymbales (habituellement… mais, langueur ellingtonienne et gravité de ton mingusarde obligent, ce ne sera pas le cas ici). C’est un subversif, un original profondément personnel et tellement tellement musical. Sa batterie est un instrument de musique, au sens fort et cruel du terme. Il fut le grand batteur de l’ère du Be-bop. Le gros boudeur penché sur son instrument dans le fond, c’est Charlie Mingus (1922-1979), contrebassiste immense, génial, mais aussi, le plus fidèle adorateur d’Ellington, son véritable héritier musical, le seul à avoir fait pénétrer durablement la subtilité minimaliste ellingtonienne dans le Be-Bop. Mingus est un bopper aussi et il boude. Il boude Max Roach…

Le drame se dessine. Né en 1899, Ellington est vieux (63 ans, ici). Sa musique est vieille aussi. Les années 1920 qui ont vu ses débuts crépitants et flamboyants sont si loin. Mais Ellington a dirigé des orchestres pendant plus de quarante ans. Humain, tellement humain, il a le sens de ses instrumentistes comme personne. Son flair orchestral lui dicte une urgente combinaison musicale Roach-Mingus. Pas une combinaison de caractères, une combinaison musicale. Goûtez le rapport des forces. Pour la jeunesse et la modernité d’interprétation, Roach et Mingus sont ensemble contre Ellington, le vieux pianiste de salles de danse qui a, en plus, tout composé et impose son livret parce que l’histoire du Jazz a imposé son livret comme celui de personne d’autre, un point c’est tout. Pour la compréhension de la simplicité pourtant si complexe, du dépouillement pourtant si mystérieux de l’œuvre ellingtonienne, Mingus et Ellington sont ensemble contre Roach. Mingus amplifie l’œuvre d’Ellington, la déploie, la complète, la maximalise, l’assouvit, la sublime. Pour la subversion et le ton frondeur, deux des nerfs cruciaux de la pulsion en Jazz, Ellington et Roach sont ensemble contre Mingus. Mingus veut servir l’œuvre d’Ellington. Roach, et surtout Ellington lui-même, veulent la faire voler en éclats.

La tension de cette série d’enregistrements est extraordinaire. Trois instruments seulement. Tout est audible, rien ne se perd. Même l’oreille inexpérimentée entre en Jazz. Ellington joue, clavier bien tempéré de toujours, minimal, lent, si simple, si évident, mais si riche de tout cet héritage de rag et de stride subtilement dominé. Il joue, puis graduellement, comme toujours, comme du temps du mirifique Duke Ellington Orchestra, il s’évapore, il se latéralise, il devient inexorablement l’accompagnateur de ses accompagnateurs. Mingus s’envole, armaturant le canevas ellingtonien, le déployant en une draperie sonore complexe, inspirée, orchestrale, post-bop, polymorphe. On sent le bois puissant de la contrebasse vibrer dans nos thorax. Mingus est partout. Dans le même mouvement, Roach déchiquette cette belle draperie. Il en fait des lambeaux dans les tambours du haut et, juste un tout petit peu, dans les cymbales. Tout est tendu. Tout se déglingue. Tout est lent, audible, explicite. Synthèse et Crise. En un mouvement unique, Duke Ellington a flanqué son piano brumeux et intemporel du plus puissant des iconolâtres et du plus féroce des iconoclastes. La rengaine entre-deux-guerres, ressassée au ralenti, en sort servie mais distordue, racornie mais rafraîchie, terrassée mais pérennisée. C’est le Jazz.

Si une vie n’écoute qu’un seul disque de Jazz, ce sera Money Jungle, et cette vie sera comblée.

Money Jungle, enregistré en 1962, sorti en 1963, Duke Ellington (piano), Charlie Mingus (contrebasse), Max Roach (batterie), 13 plages (dont 2 initialement inédites), Blue Note, 57 minutes.

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