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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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johnson-de-gaulle-3

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Quand l’humoriste et acteur Jean Lapointe incarna le premier ministre québécois Maurice Duplessis

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2011

Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959)

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Paris ne s’est pas fait en un jour, Terrebonne non plus.
Charles Laberge (dans Conte populaire, 1848)

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Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959) fut premier ministre du Québec de 1936 à 1959, avec une interruption de cinq ans (1939-1944, quand le pouvoir revint à Joseph-Adélard Godbout). Il fut l’homme politique ayant tenu individuellement son mandat de premier ministre le plus longtemps de toute l’histoire canadienne. Son parti, défunt aujourd’hui, l’Union Nationale (une version réformée dans un sens populiste et nationaliste du vieux Parti Conservateur québécois, moribond après la conscription forcée de 1914-1918), succéda, en 1936, à près de quarante ans de règne du très compradore Parti Libéral, assuré successivement par Félix-Gabriel Marchand, Simon-Napoléon Parent, Lomer Gouin, et Louis-Alexandre Taschereau. Maurice Duplessis, bouillant député de la circonscription de Trois-Rivières, à la fois Premier Ministre et Procureur Général (garde des sceaux) du Québec, politicien populiste, truculent, démagogue, cabot, bigot, compulsivement réactionnaire, anti-syndicaliste primaire, fut, bon an mal an, la figure politique québécoise la plus déterminante de la première moitié du siècle dernier. Son ombre tutélaire se dresse en fait sur au moins quarante ans d’Histoire du Québec (1936-1976). On le compara, fort judicieusement, autant pour son impact sur l’imaginaire collectif de son temps que pour ses représentations idéologiques passablement indubitables, à ses contemprains António de Oliveira Salazar (1889-1970) du Portugal et Juan Domingo Perón (1895-1974) d’Argentine. La période effective de son règne fut appelée La Grande Noirceur (1936-1959), la période succédant immédiatement à son règne, et s’en démarquant vigoureusement tant du point de vue politique que du point de vue ethnoculturel, fut appelée La Révolution Tranquille (1960-1966). Et ce ne fut qu’avec la première élection du Parti Québécois (survenue le 15 novembre 1976) qu’il fut possible de vraiment commencer à expurger notre mémoire collective du lourd héritage de celui qu’on avait surnommé, en toute simplicité, le Chef (l’Union Nationale ne reprit jamais le pouvoir après 1970 et fut éventuellement officiellement dissoute en 1989. Une portion significative de ses forces vives fut, de fait, recyclée dans le Parti Québécois). Montée moins de vingt ans après la mort du personnage, la dramatique historique (dans le jargon radio-canadien) Duplessis fut une étape déterminante de cet exorcisme collectif.

Nettement plus théâtrale que cinématographique ou même télévisuelle, cette remarquable mini-série, écrite en 1977 par Denis Arcand (qui s’inspira largement de la biographie «définitive» de Duplessis établie par un de ses plus fervents admirateurs, le magnat de presse anglophone, aujourd’hui taulard, Conrad Black), fut diffusée en 1978 (René Lévesque était alors premier ministre du Québec) et connut, à l’époque, un succès fulgurant. L’humoriste et acteur Jean Lapointe (né en 1935) nous campe un Duplessis immense, parfaitement bien installé entre l’âpre dureté tragique et les aigres cabrioles comiques du personnage historique. Le récit se déploie en sept tableaux d’une heure qui sont autant de capsules saisissant le profil et la trajectoire du terrible Cheuf.

Le premier épisode, intitulé LES COMPTES PUBLICS, nous ramène en juin 1936. Contexte de procès, ambiance de fin du règne des ci-devant «maudites crapules libérales». Le chef de l’opposition au parlement de Québec, Maurice Duplessis (Jean Lapointe), interroge, dans le cadre d’une commission parlementaire d’enquête sur les comptes publics, des hauts fonctionnaires et des figures ministérielles, sur l’intendance des finances de la province. Dénonçant l’utilisation des fonds publics à des fins partisanes et le népotisme (le patronage, dans la langue du temps), ce batteur d’estrade impénitent «démolit le parti Libéral morceau par morceau», en ne manquant pas de caser ses calembours et ses effets de manches devant un public hilare et complice (le sous-ministre à la colonisation Louis-Arthur Richard est joué par J. Léo Gagnon). Par la suite, c’est le ministre de la colonisation du gouvernement Taschereau, Irénée Vautrin (joué, en un clin d’oeil ironique que les initiés comprendront, par Jean-Pierre Masson) qui se fait rudement maganer pour ses dépenses personnelles, payées à même les fonds public. Les scandales débusqués par Duplessis finissent par provoquer la démission abrupte du premier ministre Taschereau (joué par Camille Ducharme) et de son gouvernement. Des élections sont déclenchées. Jubilation générale. Mais notre Rocambole parlementaire s’est épuisé à l’ouvrage. La seule personne qui semble s’en aviser et s’en soucier, c’est la secrétaire particulière de son étude d’avocat trifluvienne, une passionnée de politique, Mademoiselle Auréa Cloutier (jouée, tout en finesse, par Patricia Nolin).

Dans l’épisode intitulé L’UNION NATIONALE, l’alliance du pot de fer et du pot de terre est en selle. Un gouvernement d’union nationale collant éclectiquement ensemble les «gauches» de Paul Gouin (le fils de Lomer Gouin, joué par Jean Brousseau) et la droite duplessiste est mis en place. Le Parti Conservateur du Québec (Duplessis) et l’Action Libérale Nationale (Gouin) contournent le titan libéral abattu et fusionnent. Mais les doctrinaires idéalistes de Gouin dessillent vite et découvrent avec horreur que ceci n’est, pour Duplessis, qu’une tactique pour subrepticement dissoudre l’Action Libérale Nationale et faire renaître de ses cendres le vieux Parti Conservateur. Le programme électoral de l‘Union Nationale, le fameux Petit catéchisme des électeurs (construit en questions et réponse comme le petit catéchisme des écoles) attaque les banques, les trusts, la grande entreprise étrangère. Il est «de gauche» en surface, mais en fait son contenu peut parfaitement être interprété dans l’angle populiste, anti-socialiste et traditionaliste de la promotion de l’agriculture, de la petite manufacture et des caisses d’épargne «populaires» (pensons au «corporatisme» d’un Salazar ou d’un Pétain). Ce sera la ligne réactionnaire que retiendra Duplessis et cette ambivalence des promesses électorales lui permettra de se gagner plusieurs des hommes de Gouin, qui souhaitent «rejeter et le capitalisme et le communisme». Paul Gouin et les irréductibles de sa faction sont graduellement évincés. Pour fêter sa victoire future, Duplessis, un peu éméché, veut inviter Mademoiselle Cloutier «pour quelques jours» à New York pour aller voir jouer les fameux Yankees, mais il le fait maladroitement et sans tact. Tant et tant que mademoiselle Cloutier lui fait comprendre qu’elle n’est pas trop intéressée par le baseball.

L’épisode L’ÉCHEC nous montre un Duplessis, premier ministre encore roide et inexpérimenté, abusant de son penchant pour le gin et accumulant les maladresses politiques. Il se laisse dicter une portion de son programme de gouvernement par le cardinal Jean-Marie Rodrigue Villeneuve (joué par Roger Garand), le très réactionnaire archevêque de Québec (qui lui suggère toutes les régressions sociales imaginables dont la moindre n’est pas le maintient de l’interdit du droit de vote des femmes). Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas (Nom officiel: Loi protégent la province contre la propagande communiste. Son libellée, lapidaire: «Il est illégal pour toute personne qui possède ou occupe une maison dans la province de l’utiliser ou de permettre à une personne d’en faire usage pour propager le communisme ou le bolchevisme par quelque moyen que ce soit»). Duplessis trahit une par une les figures progressistes qu’il s’était acquises en 1936, le docteur Philippe Hamel (joué par Yves Létourneau), Oscar Drouin (joué par Jacques Tourangeau). Ceux-ci l’abandonnent et retournent au Parti Libéral, se regrouper autour de la pâle figure d’Adélard Godbout. Mais l’événement déterminant qui mènera Duplessis à l’échec, c’est le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ancien conservateur se souvient de s’être fait lancer des œufs par la foule en 1917, quand il faisait la promotion de la conscription, et n’entend pas subir le même sort aujourd’hui. En 1939, voulant un mandat clair (entendre: voulant que l’électorat approuve ses tendances d’extrême droite et «neutres» dans un contexte politique qui désormais, vu la guerre, les défavorise), Duplessis déclenche des élections générales anticipées. Le libéral Adélard Godbout se tourne dare-dare vers les puissances du gouvernement fédéral. S’impose alors la figure d’Ernest Lapointe (joué puissamment par Guy Provost), ministre de la Justice du Premier Ministre libéral fédéral William Lyon Mackenzie King. Ernest Lapointe est l’homme lige de King pour le Québec. C’est donc ce ministre libéral d’Ottawa qui mènera toute la campagne d’Adélard Godbout avec la menace compradore suivante pour les entreprises finançant Duplessis: une cenne à l’Union Nationale et vous perdez tous vos contrats de guerre et avec la menace suivante, encore plus insidieuse, pour les électeurs: votez pour Duplessis, ce sinistre sympathisant nazi, et tous les canadien-français du gouvernement fédéral, moi le premier, démissionneront en bloc. Plus rien ni personne n’empêchera alors le Canada anglais d’imposer la conscription aux québécois. Drapé dans le Carillon Sacré-Cœur (ce vieux fanion des canadien-français, ancêtre catholique de l’actuel drapeau du Québec), Duplessis déclare qu’il défendra son peuple de toutes ses forces contre la conscription et contre la tyrannie d’Ottawa. Rien n’y fait. Le rouleau compresseur fédéral opère et Duplessis perd les élections de 1939. Quand la nouvelle tombe, paqueté de gin, il lâche une flopé de jurons devant son poste de radio. Mademoiselle Cloutier hausse alors un peu le ton en lui disant sévèrement: «Blasphémez pas! Blasphémez pas!».

Dans LA RETRAITE, on va voir se mettre discrètement en place deux personnages clefs du futur dispositif de pouvoir de Duplessis. Joseph-Damase Bégin dit «Joe-D» Bégin (campé, avec une pétulante bonhomie, par Marcel Sabourin, qui rend le personnage historique bien plus attachant qu’il ne l’était de fait) et Gérald Martineau (joué par un Donald Pilon sombre, majestueux et onctueux). Joe-D Bégin est un ancien détaillant d’automobiles (littéralement un vendeur de chars). Entré en politique par l’Action Libérale Nationale, il sera élu sans discontinuer de 1936 à 1960 (inclusivement… il survivra donc temporairement la mort du Chef et le tempête électorale d’ouverture de la Révolution Tranquille). Avant-guerre, Bégin avait présenté à Duplessis, son comparse Gérald Martineau, homme d’affaire discret, enrichi dans la vente de matériel de bureau aux différents corps gouvernementaux. Martineau ne sera jamais député ou ministre mais il deviendra vite «conseiller législatif», une sorte de sénateur provincial nommé à vie (Le Conseil Législatif du Québec, équivalent provincial du Sénat canadien, ne fut aboli qu’en 1968). Martineau sera surtout l’argentier de l’Union Nationale, une façon pudique de dire qu’il sera en charge de la caisse électorale semi-pégreuse du parti totalitaire à venir… Pour l’instant, nous sommes en 1942 et Duplessis n’en mène pas large. Foudroyé par une hernie strangulatoire compliquée d’une pneumonie, il est hospitalisé â l’Hôtel-Dieu de Québec et va voir la mort de très près. Une visite amicale du premier ministre du Québec, Adélard Godbout, mettra en relief l’autre problème de santé de Duplessis: son alcoolisme. Les deux hommes politiques (Godbout est joué par Roger Blay) se lancent dans un débat à bâtons rompus, largement arrosé de cognac, bu sec. L’infirmière (la garde-malade, comme on disait dans le temps) en charge de Duplessis, Mademoiselle Monique Thivierge (jouée finement par Pauline Martin) n’apprécie pas de voir son illustre patient prendre un coup sur son lit d’hôpital et le signale aux deux personnages, en toute simplicité. Sans se fâcher, elle aura ce mot aigre-doux, pour les deux hommes politiques: Ma foi du bon Dieu, on a plus de troubles avec vous qu’avec les soldats!… Duplessis présente sa garde-malade à ses invités dans les termes suivants: Je te présente ma petite garde-malade. A s’appelle Thivierge mais chu pas certain qu’on puisse l’appeler tite vierge… La jeune infirmière s’ajustera parfaitement aux farces douteuses et au ton bourru du vieux politicien et une relation particulière s’établira entre eux. Duplessis en viendra même à raconter, seul à seul, à garde Thivierge l’histoire de ses amours perdues. Fils d’un juge de vieille souche aristocratique coloniale (le bien nommé Nérée Le Noblet Duplessis, 1855-1926), il était tombé amoureux, dans sa jeunesse, de la plus belle fille des Trois-Rivières. Mais elle était la fille d’un marchand de charbon pis dans ce temps là les fils de juges mariaient pas les filles de marchands de charbon. Garde Thivierge proteste: Quessé ça, ces histoires là? Vous l’aimiez pas vraiment d’abord. Voyons donc, quand on aime, c’est la première chose qu’on envoye revoler, père et mère. Mais Duplessis maintient que cette mystérieuse arlésienne trifluvienne fut son unique amour… Quand sa santé se rétablit, Duplessis reçoit la visite de Joe-D Bégin et de Gérald Martineau. Ceux-ci placent, doucement mais fermement, le Chef devant un ultimatum. Il doit cesser de boire, sinon il va se retrouver avec un congrès à la chefferie sur le dos, et ce sera son lieutenant Paul Sauvé, qui le présente déjà ici et là comme un alcoolique fini, qui prendra sa place. Le choix est implacable pour Duplessis: le Pouvoir ou la Dive Bouteille. Livide, il verse sa bouteille de cognac et sa bouteille de gin dans le lavabo tandis que Gérald Martineau débusque sa bouteille de Tanqueray et sa bouteille de whisky du fond d’un garde-robe. Duplessis téléphone ensuite à Paul Sauvé, qui est en garnison avec l’armée canadienne à Farnham (Cantons-de-l’Est), pour lui signaler que, par ordre de ses docteurs, il ne prend plus un coup. Certain que Duplessis ne touchera plus jamais à l’alcool, Joe-D Bégin, organisateur électoral moderniste, véritable surdoué de la publicité politicienne, va expliquer au Chef comment il va s’y prendre pour remporter les élections de 1944 en misant, notamment, sur la notion hautement consensuelle de nationalisme (Joe-D Bégin est joué, redisons-le, par le suave et roucoulant Marcel Sabourin).

L’épisode LE POUVOIR nous installe dans une journée ordinaire (qui s’avérera extraordinaire) de 1948. En pleine possession de ses moyens, Duplessis est au zénith. Indubitablement totalitaire, il a tous ses dossiers, jusque dans leurs détails les plus infimes, en mémoire, bien casés dans sa solide caboche d’abstinent. Mademoiselle Auréa Cloutier est sa secrétaire particulière. Elle cultive la posture discrète de la secrétaire particulière mais elle est plénipotentiaire et agit de fait comme sa chef de cabinet. Tout passe par elle. Rien ne lui échappe. Gérald Martineau, pour sa part, reçoit les valises d’argent liquide (en petites coupures) pour la caisse électorale de l’Union Nationale, convoyées par les entrepreneurs ayant obtenu des contrats gouvernementaux. On suit la trajectoire de l’un d’entre eux, un certain Émile Tétreault  (joué par Denis Drouin), entrepreneur en démolition dont le petite fille découvre, dans le bureau de Duplessis, le grille-pain automatique, donné en cadeau au Chef par quelque inventeur. Ces scènes, où Duplessis, apparaît sous un angle chafouin, bonhomme et paterne (tandis que Mademoiselle Cloutier et surtout Gérald Martineau assurent l’intendance de la partie la plus sombre de son pouvoir) sont mises en contraste avec le drame, socialement représentatif, de la militante syndicale Madeleine Parent (jouée avec gravité par Francine Tougas), écrouée, sur ordres directs de Duplessis, pour «propagande séditieuse» et éventuellement condamnée à deux ans de prison ferme, dans un pénitencier fédéral. C’est une journée ordinaire pour Duplessis, qui cumule les fonctions de premier ministre et de procureur général (garde des sceaux). Il rectifie, au téléphone, la politique éditoriale du journal du parti, le très tendancieux Montréal Matin. Il rabroue, au téléphone toujours, le consul de France en lui rappelant qu’il n’est pas question que le film «immoral» Les enfants du paradis soit projeté dans la province de Québec. Il rencontre Hilaire Beauregard, le chef adjoint de la terrible Police Provinciale, qui lui réclame plus de ressources financières, pour aller briser des grèves aux quatre coins de l’horizon québécois. Une police politique ne se paie pas avec des cacahuètes… Le Chef déjeune ensuite avec un homme d’affaire américain qui lui parle du grand projet de mines de fer de Sept-Îles, en lui expliquant qu’il préfère ses ressources naturelles à celles de l’Amérique Latine, vu l’atout de la «stabilité politique» que Duplessis assure. Il reçoit, dans son bureau, Irénée Vautrin, vieux comme les chemins (Mademoiselle Cloutier dixit), l’ancien ministre de la colonisation de Taschereau, qu’il avait tant magané en 1936, lors du scandale des comptes publics. Le vieil homme se plaint de l’indigence et, bon prince, Duplessis lui concède une pension. C’est ensuite le conseil des ministres. Duplessis revoit les dossiers de ses ministres comme un instituteur reverrait des copies d’élèves et on écoute tous ensemble un Joe-D Bégin vif, tonique et guilleret nous exposer la stratégie de la campagne électorale de 1948. L’un dans l’autre, une journée ordinaire. Sauf que le Chef se fait livrer un mystérieux paquet, dont personne, pas même Mademoiselle Cloutier ne connaît le contenu. Allez, je vous vend la mèche du contenu du paquet déposé sur le bureau de Maurice Le Noblet Duplessis en ce jour ordinaire de 1948: c’est nul autre que le nouveau drapeau du Québec, la version laïcisée du vieux Carillon Sacré-Coeur, le fleurdelisé actuel, d’azur à la croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lys. Duplessis fait discrètement amener l’Union Jack qui flotte sur la tour du parlement de Québec et fait monter le fleurdelisé québécois, pendant qu’il livre devant l’Assemblée Législative son fameux Discours du Drapeau. Le Québec est le tout premier état de l’Amérique du Nord britannique à se donner un drapeau distinctif (le Canada n’aura le sien qu’en 1965). Voilà un étendard bleu et blanc qui va rapporter d’un coup sec cent milles votes (Joe-D Bégin dixit), sans que cela ne coûte une cenne (Gérald Martineau dixit).

Le drapeau du Québec: d’azur à la croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lys (hissé en 1948, sous Maurice Duplessis)

L’épisode HERR KANSLER DUPLESSIS nous fait entrer dans l’univers feutré des combines, totalement non parlementaires, utilisées par le premier ministre, aux environs de 1952, pour garder la petite bourgeoisie en sujétion en l’intimidant directement, pour écraser les mouvements sociaux en donnant ses ordres tyranniques de brisage de grèves sans intermédiaire à son adjoint de police, Hilaire Beauregard (joué par Michel Forget), et pour espionner les différents corps publics et parapublics, déjà en profonde mutation. Nous faisons ainsi la connaissance de la mystérieuse «Madame Saint-Laurent» (jouée par Hélène Loiselle  – il est évident que ce nom de code est une allusion semi-ironique au premier ministre canadien du temps, Louis Saint Laurent, un libéral). Il s’agit d’une vraie ou d’une fausse religieuse, dont même Mademoiselle Cloutier ne connaît pas l’identité exacte, et qui –littéralement– espionne les milieux universitaires québécois au bénéfice exclusif du Chef. Froufrous feutrés et duplicité de bonnes sœurs, mis au service de la délation politique (laïque), sans subtilité… Le dédain de plus en plus marqué de Duplessis pour les instances ecclésiastiques se manifeste aussi, du reste, tout au cours de cet épisode, notamment dans cette façon que l’ironique petit potentat a de faire poirauter des jours entiers, dans la salle d’attente de son bureau, Monseigneur Georges Cabana (joué mièvrement par Yvan Canuel), bigot rétrograde, guindé et rigoriste, adversaire farouche de l’émancipation des mœurs et futur recteur fondateur de l’Université de Sherbrooke. C’est aussi l’époque, chargée de tension et et de flamboyante énergie, ou le Chef instaure l’impôt provincial, malgré les réticences explicites de Paul Sauvé (solide et puissant dans la prestation de Gilles Renaud), qu’il replace assez promptement dans le rang de ses séides les moins scrupuleux.

Septembre 1959. Au début de l’épisode LA FIN, Mademoiselle Cloutier, binoclarde et vieillie, cherche désespérément à convaincre un Duplessis exténué, qui a maintenant soixante-neuf ans, de ne pas se rendre à Schefferville dans le grand nord québécois, en compagnie d’un Gérald Martineau blanchi sous le harnais, pour une rencontre confidentielle avec les dirigeants de la firme minière américaine Iron Ore. Mademoiselle Cloutier ne reverra plus son chef vivant. Celui-ci est foudroyé par un accident cérébral vasculaire massif et meurt dans la luxueuse cabane de rondins des hommes d’affaire américain dont il était l’invité de marque. Les seules scènes tournées en extérieur de toute cette dramatique sont jouées ici. C’est l’occasion de voir Duplessis se soulager ostentatoirement en pleine cambrousse, en pissant sur la frontière du Labrador. C’est aussi l’occasion d’un long monologue du Chef sur l’implacable domination de la puissance économique américaine sur ses modestes fournisseurs nordiques de ressources naturelles. La nouvelle de la mort de Duplessis circule vite à Québec et, toujours prompt et vif à la détente prospective, Joe-D Bégin s’arrime tout de suite à Paul Sauvé, successeur pressenti du Chef, en lui instillant son fameux slogan politique: «Désormais»… Ce que l’histoire ne dit pas ici, c’est que l’ancien conservateur Sauvé, duplessiste de la toute première heure, ne restera premier ministre intérimaire que cent-douze jours. Il mourra lui aussi, subitement, à cinquante-deux ans, au jour de l’an 1960, juste avant les élections, complétant l’enlisement de l’Union Nationale dans le désarroi le plus total et pavant la voie à la victoire électorale des libéraux de Jean Lesage qui lanceront, presque malgré eux, la Révolution Tranquille…

En 1975, deux ans avant la réalisation de cette superbe dramatique, Robert Charlebois chantait: Je retourne dans mon Québec de verglas, mon Amérique Latine au Canada. Le télé-théâtre Duplessis donne la mesure magistrale des inexorables modalités intellectuelles et émotionnelles d’un tel «retour».

Jean Lapointe sur le coffret de la dramatique DUPLESSIS (1978)

Marc Blandford, Denis Arcand, Duplessis, avec Jean Lapointe, Patricia Nolin, Marcel Sabourin, Donald Pilon, Gilles Renaud, Jean Brousseau, Yves Létourneau, Jacques Tourangeau, Roger Garand, Guy Provost, Roger Blay, Pauline Martin, Denis Drouin, Michel Forget, Camille Ducharme, Yvan Canuel, Robert Curzi, 7 épisodes d’une heure, diffusés initialement en 1978 sur Radio-Canada (un coffret DVD de trois disques).

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