Le Carnet d'Ysengrimus

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Logique dialectique de la bisexualité

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2015

Le drapeau bi d'une femme bisexuelle: j'aime les filles, je ne suis pas mélangée, j'aime les garçons

Le drapeau bi d’une femme bisexuelle: j’aime les fille, je ne suis pas mélangée, j’aime les garçons.

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Entendons nous d’abord sur le fait universel que l’orientation sexuelle n’est pas un choix. C’est une détermination qui s’impose à nous comme une force objective. De ce point de vue, le terme orientation est malheureux si on le décode comme «orientation-option-choix» mais heureux si on le décode comme «orientation-tendance-force». Avoir des (petites) tendances était d’ailleurs la tournure utilisée ironiquement dans mon enfance en parlant de quelqu’un qui manifestait une propension bisexuelle, ouvertement affichée ou non. La formulation était cruellement «tendancieuses» en ce sens qu’elle s’appuyait bien tranquillement sur les assises discriminatoires du temps. Mais son principe descriptif reste fondamentalement correct. L’orientation sexuelle est une tendance. Comme la rivière tend vers l’aval et le gland tend vers devenir un chêne, la solide dimension socio-historicisée de l’orientation sexuelle ne l’empêche pas, au contraire, de s’imprégner en nous comme la plus cruciale et inéluctable des fatalités.

Pour camper le modeste exercice logico-dialectique auquel je vous convie ici, rien de mieux qu’une petite description de la symbolique du drapeau étendard de la bisexualité. La bande rose symbolise l’attraction pour une personne du même sexe, la bande bleue symbolise l’attraction pour une personne de sexe opposé, la bande mauve, intermédiaire, symbolise l’attraction pour un sexe ou l’autre, sans distinction, sans exclusivité, et sans confusion du corps ou de l’esprit. Le tout fonctionne comme le yin et le yang, principes opposés, polarisés mais incluant dans la logique binaire l’idée qu’un peu du yin se retrouve dans le yang et vice-versa et son contraire. Le drapeau étendard de la bisexualité reste symétriste tout simplement parce qu’il énonce l’équivalidité en droit de tous les possibles (certains observateurs préfèrent d’ailleurs le terme de pansexualité à celui, perçu comme encore restrictif, de bisexualité). Ce drapeau n’est en rien une prise de parti descriptive sur une éventuelle symétrie factuelle de la bisexualité. Il parle de droits plutôt que de faits. Ce point est important, comme la suite devrait le démontrer.

Voyons d’abord l’exclusivisme ou unilatéralité de l’orientation sexuelle (la NON-bisexualité). On a donc des unilatéraux hétéros et des unilatéraux homos. Ils se regardent encore passablement en chiens de faïence dans la culture contemporaine mais il faut bien insister sur le fait que de nombreuses analogies se font jour dans leur situation. On peut mentionner, faute d’un meilleur terme, leur «ardeur militante». Les hétéros doctrinaires (habituellement réactionnaires – la tradition patriarcale hétérosexiste leur servant usuellement de soliveau principiel implicite) ont tendance à mépriser les homos. Plus veule qu’avant, cette haine feutrée (jadis ouverte et flamboyante, aujourd’hui plus prudente) ne se gène pas pour jouer de minauderie et de triches biaiseuses. On dira de tel homosexuel en vue qu’il aime les (petits) garçons attendu que le discriminer sur son orientation n’est plus faisable mais le traiter, ouvertement ou implicitement, de pédophile reste encore pleinement jouable. On tirera la même ficelle pour s’en prendre à un vieil hétéro fréquentant une femme plus jeune que lui. Les tactiques d’attaque anti-homo et anti-hétéro manifestent de singulières similarités et familiarités. L’hétéro ne peut plus attaquer l’homo aussi frontalement que dans mon enfance (époque où un personnage homo, réel ou fictif, était obligatoirement stéréotypé et négatif) mais cela ne rend pas la marge d’autodéfense de l’homo plus grande ou solide. Le fond de l’affaire est que, tristement, homos et hétéros ont une chose cruciale en commun: ils N’AIMENT PAS quelque chose. Les hétéros, classiquement, n’aiment pas les personnes ambivalentes sexuellement. Homos et bis sont la cible de leurs attaques, ouvertes ou feutrées. Plus fondamentalement, mais tout aussi fatalement, les homos n’aiment pas les personnes de l’autre sexe. Les hommes gays ont de la difficulté avec la femme. Ils en font ressortir les défauts: une castratrice, une contrôlante, une manipulatrice, une égocentriste. Les lesbiennes ont de la difficulté avec l’homme. Elles en font ressortir les défauts: brutal, patriarcal, phallocrate, autoritaire, égocentriste. Les observations critiques des homos au sujet de l’homme et de la femme traditionnels manifestent de très grands mérites. Mais le conservatisme ajustable de l’hétérosexisme bien tempéré a tôt fait de traiter les hommes gays de misogynes et les lesbiennes de misandres. C’est le coup, classique mais toujours actif, de l’opprimé(e) que son oppresseur fait passer pour un oppresseur parce qu’il a osé se défendre avec des armes similaires à celle de son susdit oppresseur. Le fond douloureux de la profonde identité logique entre homos et hétéros unilatéraux est qu’ils doivent se battre pour promouvoir leur droit (exclusiviste) à NE PAS AIMER quelque chose ou quelqu’un. C’est un droit qui existe fatalement mais il reste qu’il est bien triste de devoir lever des armes militantes pour défendre un tel droit, que je ne me gênerai pas pour qualifier d’aussi légitime que passablement douloureux.

De leur côté, les bis font valoir qu’ils ne sont pas contraints par cette dynamique de lutte vu qu’eux, ils aiment tout le monde. Logiquement, tous les bis aiment les hommes, les femmes, les hommes gays et les lesbiennes. Il y a d’ailleurs gros à parier que ce soit la culture bi ou crypto-bi, encore bien peu visible, qui ait contribué à une avancée des cultures homosexuelles dans nos sociétés. Un gay-friendly c’est souvent un bi qui s’ignore ou ne se dévoile pas ou pas trop. L’histoire clarifiera un jour ces choses. Ceci dit, l’omnivalence apparente des bis est loin, très loin, d’être exempte de difficultés débouchant sur des tensions conflictuelles, même au sein de nos sociétés plus libertaires. C’est le vieux principe de la souris ayant circulé dans un labyrinthe à trois dimensions et devant s’adapter au labyrinthe à deux dimension. Le principe démonstratif fonctionne ici d’ailleurs à rebours du principe actif. Les bis (souris du labyrinthe tridimensionnel) sont pris habituellement pour argumenter avec des unilatéraux (hétéros ou homos binaristes, souris du labyrinthe bidimensionnel). La logique se polarise souvent bien vite. Les bis sont pris pour des homos par les hétéros, pour des hétéros par les homos… mais cela se joue selon des modalité légèrement distinctes. Les hétéros ne reconnaissent tout simplement pas la bisexualité. Pour eux, si tu es un(e) bi, tu es en fait un(e) homo ou un(e) crypto-homo dont le masque tombe enfin. Les homos sont plus conscient(e)s de la puissante pression des postulats hétérosexistes. Ils ont donc développé la notion de mélangé(e) (mixed up ou confused), pour décrire la bisexualité. Le bi serait un(e) homo n’ayant pas encore bien compris ou assumé la fatalité de son orientation et cédant encore sous le poids conformiste de l’hétérosexisme ambiant. Il est aussi difficile pour un(e) bi de démontrer à un(e) homo qu’il n’est pas mélangé(e) (d’où un des cris de ralliement bi: I’m not confused!) que de démontrer à un(e) hétéro qu’il ne va pas se jeter sur son fils, qu’elle ne va pas se jeter sur sa fille, sous prétexte qu’il ou elle vous annonce qu’il ou elle est bi. Cela ouvre la porte sur l’autre grand problème démonstratif rencontré par les bis. Ils doivent expliquer qu’ils ne sont pas des goinfres (greedy) sexuels, des insatiables dont l’appétit libidineux les ferait se jeter sur tout ce qui bouge myopement, indistinctement (d’où un autre des cris de ralliement bi: I’m not greedy!).

À ces problèmes démonstratifs onctueux et pesants s’ajouteront, pour les bis, des problèmes plus profonds encore, procédant de la dialectique fondamentale de la logique bisexuelle. La symétrie est toujours un fait de surface qui recouvre le fait dialectique profond et inéluctable de la dissymétrie et du torve. Sous la surface du réversible se cache toujours l’irréversible et l’équilibre est toujours une transition fondamentalement mouvante des actions ou des perceptions. Comme pour le bilinguisme ou le fait de jouer deux instruments de musique, au cœur de la multiplicité des manifestations d’actions tend à émerger une dominante. La bisexualité absolument symétrique est au mieux un slogan militant (un étendard bi, un drapeau), au pire un leurre logique. Dans les faits, on aura des bis hétérodominants et des bi homodominants. Et là oui, l’homodominance et l’hétérodominance d’un(e) bi pourra fluctuer au cours de sa vie adulte. Et ça aussi, c’est un droit fondamental. Le droit au changement, au flux dialectique des polarités au sein de l’enceinte bi. Le droit de ne pas se faire dire avec condescendance: c’est juste une phase

Se mettra en place finalement la crise au sein de laquelle, fatalement, les hétéros et les homos tendent de nos jours à se rejoindre contre les bis: la crise de la monogamie. Avec le mariage pour tous, droit fondamental sans équivoque, les homos parachèvent la démonstration de leur volonté et de leur aptitude à se lancer dans le beau risque sociologiquement banalisé de l’exercice monogame, avec son concert de jalousies, d’exclusivisme et de fidélités profondes, dans ce qu’elle ont de lourdingues mais de belles aussi. Par principe définitoire, les bis ne sauraient suivre les unilatéraux (homos et hétéros) sur cette voie de la monogamie forcée ou consentie. La bisexualité ne s’épanouira pleinement dans un dispositif matrimonial que si celui-ci rencontre des ajustements profonds de ses principes fondamentaux. À quand la prise en charge juridique de l’union libre pour tous? Heureusement que les faits n’attendent pas après les lois pour fleurir, dans leur complexité rhizomatique! Ils existent, ces couples bis, homodominants ou hétérodominants, qui, dans le sain et serein respect libertaire et en l’absence de toute jalousie, assument leur droit à la multiplicité de l’amour, même au sein d’un dispositif matrimonial qui, fatalement, ne peut être autre chose qu’ouvert (open, pour reprendre le mot consacré). Sauf que tout ça, ça ne se fait pas sans heurts émotionnels de multiples natures…

Some sort of flag

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Je m’en voudrais, pour bien faire sentir que je n’ai fait ici qu’effleurer la logique dialectique de la problématique bi, de ne pas faire parler la poétesse lesbienne Corinne LeVayer. Voici un de ses textes touchant ouvertement la question bi. Il nous rappelle que, comme toujours, le simple est dans le complexe, le complexe dans le simple, et que rien n’est dit tant qu’il reste des choses à dire…

Le paradoxe bi, dans la version de Coralie

Belle comme la nuit,
La superbe Coralie
Est bi.
Ça devrait lui plaire
Mais ça l’ennuie.

Trognonne comme un cœur,
Coralie cherche l’âme sœur.
Mais bi,
Il lui en faudrait deux.
Ça lui freine ses ardeurs.

Car, un peu exclusive,
Elle veut aimer les deux
Mais sans
Que les deux ne s’aiment entre eux.
Le cas est hasardeux.

Les passades fugitives
Sont donc le lot de Coralie.
Courant
Ses deux lièvres à la fois,
Elle vit le paradoxe bi.

La mort de la monogamie
C’est une tragicomédie
Bien bi.
La combinatoire au dessus de deux,
C’est vraiment pas facile, merci.

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tiré de Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Louis XIV, le Minitel et le mariage pour tous

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2013

Qu’ont en commun Louis XIV, le Minitel et le Pacte civil de solidarité (PACS)? Qu’ont en commun la Révolution Française, l’Internet et le mariage pour tous? Quelque chose de certainement français, me direz-vous. Et ce sera certainement bien dit. Mais mirons la chose par le petit bout de la lorgnette et méditons.

Dès la fin du Moyen-âge, début de la Renaissance, l’unification monarchique française est une des plus solidement assises d’Europe. Quand d’autres segments du monde occidental ne sont encore que principautés disparates, comtés mal conglomérés et duchés querelleurs, la France vit déjà sous un dispositif monarchique préfigurant l’état moderne. Les choses se poursuivent au XVIe et XVIIe siècles. Bien oui, on n’aligne pas Henri IV, Louis XIII et Louis XIV l’un à la suite de l’autre sans faire face à de solides et durables conséquences historico-sociales. La monarchie absolue (1660-1715) marquera le pinacle de la gloire française et surtout de son avance sur le reste du monde. Puis, apparaîtra le défaut de la qualité. Cet avantage se convertira en désavantage, cette solidité virera à la rigidité. Tandis qu’ailleurs la phase monarchiste reste cernée par la diversité industrieuse des cités-états (Italie), ou se parlementarise et s’embourgeoise de bonne heure (Angleterre), ou retarde ouvertement de plusieurs siècles en se sublimant en réforme religieuse (Allemagne), graduellement la monarchie française freine, chez elle, le mouvement des choses (elle a, un temps, la puissance totalitaire suffisante pour le faire). Elle ne bouge plus, pendant que les autres avancent chacun à leur manière, et de facteur de progrès elle passe en frein du progrès. Ancien gonflé devenu gonflant, le roy de France et toute la classe aristocratique qu’il avait si bien (et si rapidement) unifiée, solidement cimentée sous sa houlette autoritaire, finissent par former la croûte rigide et réactionnaire d’un état imparfait (trop féodalisant, notamment), un dépôt nuisible au reste de la société civile, un comédon historique. Il faudra la déflagration de la Révolution française pour faire voler en éclats ce plâtras devenu trop épais et trop lourd. Un progrès social trop hâtif s’était graduellement transformé en nuisance sociologique. Notons, et ce n’est pas anodin, que la dérive autoritaire de l’Ancien Régime reste, perdure, traînasse, sous forme de séquelles historiques, autoritaires aussi (robespierrisme, bonapartisme), dont la France sera longue à se défaire, si tant est qu’elle s’en défit jamais. Le jacobinisme français fut monochrome (blanc monarque) longtemps avant que d’être tricolore… Enfin bref, l’idée ici est que d’avoir été en avance trop tôt vous nuit éventuellement quand les autres en viennent à vous rattraper. La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est inévitablement moins moderne que la Charte Canadienne des Droits et Libertés de 1982… Prenons acte de ce paradoxal avantage moderniste du retardataire et passons, si vous le voulez bien, du Roy Soleil au Minitel.

Le Minitel est mis en place dans le grand public, en France, dès 1982. C’est un dispositif qui préfigure l’Internet d’une bonne grosse décennie. Il faut bien faire attention de ne pas réécrire l’histoire inadéquatement en ce qui le concerne. Du temps du Minitel, le public n’avait absolument pas la moindre notion de ce que serait l’Internet. On était totalement dans un monde sans web. En 1983, j’étais à Paris pour mon doctorat. Un copain m’avait montré son Minitel. C’était une sorte de petit terminal à l’ancienne, à écran verdâtre, qu’il avait dans sa maison (mais qui appartenait à la compagnie de téléphone). Il y consultait l’annuaire et d’autres réseaux de documentation fixe. Il achetait certains objets et payait avec sa carte de crédit, via Minitel. Il communiquait même avec d’autres abonnés (préconfiguration parfaitement inconsciente du courrier électronique – l’ordinateur personnel venait tout juste de prendre son envol. En 1984, à Paris toujours, j’allais manier mon premier mini Mac coffiot blanc à la Forrest Gump avec souris, icônes et, surtout, disquettes autonomes, sans connections terminales). Les types s’amusaient même à créer des faux comptes Minitel et à s’écrire des cornichonneries salaces sous des pseudos ambivalents. Signe des temps… Everything was there in a nutshell, en un dispositif qui, quand on y repense avec le recul, cumulait des traits archaïques issus des terminaux à l’ancienne et des traits inconsciemment avant-gardistes préconfigurant le net contemporain. Une fois de plus la France était en avance et une fois de plus elle allait payer pour avoir vu plus loin, plus vite, avec un lorgnon plus vieillot, donc, fatalement, moins performant. Solidement armaturé, le réseau du Minitel retarda significativement l’implantation de l’Internet, en France. Il y eut un flottement bivalent, une hésitation pendulaire. Cela instaura un retard qui, lui, n’est pas nécessairement complètement résorbé au jour d’aujourd’hui. La diapo que je joins ici (infra) montre le i-minitel, un service instauré en 2000 perpétuant la configuration et le modus operandi interactif du Minitel, mais via Internet. Il y a là une trace archaïque. Bon, il est un peu injuste de parler de séquelle ou de comédon ici, mais il est important d’observer que l’effet Roy Soleil se perpétue bel et bien. On paie du prix d’un retard et d’un encombrement (écologique notamment – il semble que les vieux terminaux du Minitel soient devenus des inadvertances environnementales) le fait d’avoir été progressiste avant les autres…

Le I-MINITEL (mis en place circa 2000)

Je sens désormais que vous voyez où je veux en venir. En 1999, à une époque ou l’idée que les gais et lesbienne se marient apparaissait encore largement comme une aporie frontale aux yeux myopes des masses, la France, qui, une fois de plus, voit plus vite et plus loin, instaure le Pacte civil de solidarité (PACS). Le PACS corrige le refus rétrograde des tribunaux français de reconnaître l’union de fait d’un couple homosexuel comme un concubinage (au sens juridique du terme) et vise à satisfaire la revendication déjà naissante du mariage pour tous. Mais le PACS produira des effets inattendus. Un nombre significatif d’hétérosexuels voulant éviter de se marier s’en prévaudront mais surtout, fait capital, extrêmement profond et riche en enseignement, les homosexuels (déjà pleinement conscients que le PACS incorpore et cristallise de jure une discrimination de fait) n’en cesseront pas pour autant de revendiquer le droit au mariage. Généreux, progressiste, articulé et astucieux, le PACS est tout doucement en train de devenir un emmerdement de taille. Il est savoureusement paradoxal d’observer que c’est la vieille institution patriarcale, phallolâtre, parcheminée et archaïsante (le mariage) qui fait aujourd’hui figure de progrès revendiqué et que c’est le pacte de solidarité moderne, novateur, récent historiquement, ciselé juridiquement, qui se transforme inexorablement et implacablement en ce mécanisme réactionnaire qui, demain, ne servira plus que comme instrument symbolique légitimant l’irrespect de l’égalité fondamentale des droits. C’est contradictoire, c’est contrariant, c’est emmerdant mais c’est un fait. Moi, le mariage, en 1978, l’année de mes vingt ans, je lui donnais encore, oh, six mois de survie, max. Aujourd’hui, tout le monde revendique, dans un fracas de tonnerre, le droit de se marier. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette patente antique… Ah, l’institution à la robe immaculée, on la croyait foutue, elle perdure, fait des boutures, se renouvelle et gagne donc, même, ce singulier relief séditieux. Les homosexuels la revendiquent et n’accepteront pas, et à raison dans la logique de la chose, de demi-mesures (justement genre contrat social, PACS ou autres entrées discriminatoires par la petite porte). Les monogames réactionnaires du cru crient alors, dans leurs manifs blanc cassis genre Juin 68, que cette généralisation du mariage et son ouverture à la diversité des orientations flétrit irrémédiablement leur propre contrat matrimonial hétéro. Et cette dimension critique, subversive et progressiste, aussi piquante qu’inattendue, du mariage co-existe en toute quiétude tant avec le divorce (qui tient parfaitement la route, lui aussi) qu’avec la continuation de la pharaonique vie commerciale du tout de ce cirque hautement codé de décorum matrimonial. Personne n’avait prédit un tel développement du mariage et, surtout, une obsolescence si rapide du PACS!

Donc, résumons-nous. Le Roy Soleil est un dictateur (Vive Robespierre! Vive Bonaparte!), le Minitel est une nuisance intellectuelle et matérielle (Vive les subtilités savantes d’Internet!), le PACS est un mécanisme juridique réactionnaire, un frein nuisible aux droits de tous (Vive le mariage!). Et pourtant le PACS, i-minitel et le jacobinisme comme traits culturels ne disparaîtront pas pour autant de notre douce France. Scories historiques, dépôts mentaux, traces en stries d’anticipations boiteuses, comédons ethnologiques, ils se spécialiseront dans leurs fonctions circonscrites (le pli est pris et on est pris avec). Le rapprochement tricéphale que je fais (entre la monarchie absolue, le Minitel et le PACS), admettez-le avec moi, fait bien sentir qu’il y a indubitablement ici une sorte de manière de mal français. Et, pour le commenter en toute impartialité sur un ton, lui aussi, bien français, il est capital de noter que c’est la faute à Pas de Chance et que, par delà les sempiternels clivages politiques et les inévitables aléas historiques, les résultats nuisibles de cette situation bancale sont la mise en place d’un lot bringuebalant d’impondérables dont on ne peut, de fait, accuser personne. Effectivement, on ne va quand même pas reprocher à une civilisation de voir trop loin trop vite et de faire de la précipitation progressiste! On ne va certainement pas suggérer à la pensée sociale française d’attendre les autres, sur le rebord pentu de je ne sais quel Chemin des Dames de l’ethnologie profonde. Ça n’a tout simplement pas de sens. Simplement, il y a là visiblement comme un grand pattern de prospective bancale, qui est aussi, admettons-le candidement, un net défaut dans la séculaire cuirasse plumeuse du vieux Coq. Voyons-le clairement, ce pattern, ce défaut, et laissons–le sereinement imprégner nos représentations critiques, notre conscience dialectique.

Vive le mariage pour tous, donc, et non aux retards et faux progrès de toutes natures… Et, surtout, souvenons nous (déférence obligée pour le PACS, le Minitel, et Monsieur Véto) que non, il n’y a pas de passéisme progressiste…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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