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Il y a cinquante ans: VIVE LE QUÉBEC LIBRE!

Posted by Ysengrimus sur 24 juillet 2017

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Daniel Johnson et Charles de Gaulle

Je ne suis pas devenu Président de la République
pour faire la distribution des portions de macaroni…

Commentaire attribué à Charles de Gaulle

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C’était il y a cinquante ans, pilepoil. On a dit bien des choses, compliments onctueux et autres sombres quolibets, sur cet événement spectacle. Les pour et les contre se sont amplement polochonnés. On va pas remettre ça, justement quand on est en train de se dire combien le temps a passé. Faudrait en venir un petit peu au recul historique, si tant est. Alors, bien, on va laisser les émotions frémissantes des anglo-canadiens un petit peu en dehors du truc, ici (ils étaient furax, c’est reçu. On va pas en faire une tartine). On va plutôt, si vous le voulez bien, concentrer notre attention sur les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec) et les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française) en cette année là de rencontre, entre toutes, sur Montréal. Ils sont fort disjoints, ces deux bouquets d’objectifs… jusqu’au malentendu, presque. Il va bien falloir finir par un peu s’en aviser.

Nous sommes en 1967, l’année de l’Exposition Universelle de Montréal. De Gaulle (1890-1970), il lui reste trois ans à vivre. Johnson (1915-1968), il lui reste un an à vivre. Sans vraiment s’en aviser, ce jour de gloire, pour ces deux hommes, est un petit peu aussi leur chant du cygne à chacun et, en même temps, le point final d’une certaine conception et de la France et du Québec. Pourtant ces deux hommes politiques semblent ouvrir une ère, plutôt que de fermer une époque. Ils se retrouvent autour de la priorité commune de renforcer les liens entre le Québec et la France et tout cela semble se tourner ostensiblement vers demain. Sauf qu’en fait, ces deux figures conservatrices des Trente Glorieuses servent des objectifs moins futuristes qu’on ne le croit. On va regarder un petit peu tout ça.

Commençons par le texte intégral de l’allocution de l’Hôtel de ville de Montréal. On observe alors que, dans ce court discours, trop souvent charcuté et édité dans les bandes d’actualité, le Général mentionne très explicitement le gouvernement du Québec, [celui] de mon ami Johnson. Lisons plutôt, à froid.

Discours de De Gaulle sur le balcon de la mairie de Montréal (intégral)

C’est une immense émotion qui remplit mon cœur en voyant devant moi la ville de Montréal française [acclamations]. Au nom… au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue [acclamations]. Je vous salue de tout mon cœur [acclamations]. Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas [acclamations et rires]. Ce soir, ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération [acclamations]. Et tout le long… et tout le long de ma route, outre cela, j’ai constaté quel immense effort de progrès, de développement et par conséquent d’affranchissement vous accomplissez [acclamations]… vous accomplissez ici. Et c’est à Montréal qu’il faut que je le dise, parce que [acclamations]… parce que s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre [acclamations]. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre [acclamations]. Si vous saviez quelle confiance la France, réveillée après d’immenses épreuves, porte maintenant vers vous [acclamations]. Si vous saviez, si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada [acclamations]. Et si vous saviez à quel point elle se sent obligée de concourir à votre marche en avant, à votre progrès. C’est pourquoi elle a conclu, avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson [acclamations] des accords… des accords pour que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française [acclamations]. Et d’ailleurs, le concours que la France va tous les jours un peu plus prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l’étonnement de tous et qui, un jour j’en suis sûr, vous permettront d’aider la France [acclamations]. Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j’emporte de cette réunion inouïe de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière sait, voit, entend ce qui se passe ici. Et je puis vous dire qu’elle en vaudra mieux. Vive Montréal. Vive le Québec [acclamations]. Vive le Québec libre [acclamations]. Vive… vive… vive le Canada Français et vive la France [acclamations].

Les objectifs de Daniel Johnson (Premier Ministre du Québec). Alors qui donc est ce Johnson qui reçoit, ce fameux soir là, ce coup de képi un peu oublié du Général. Malgré son nom anglais (irlandais, en fait), c’est un francophone pur poudre. Il avait été le principal homme lige du Premier Ministre Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), dont le parti, la très conservatrice Union Nationale avait régné sur le Québec entre 1936 et 1939 puis entre 1944 et 1960. Évincée du pouvoir en 1960 par le fédéraliste Jean Lesage, l’Union Nationale de Johnson faisait figure de chien crevé archaïque quand, contre toutes attentes, elle reprend le pouvoir en 1966. La formule du Général, on le notera, sonne un peu comme un le gouvernement de mon ami Johnson, à l’exclusion de tout autre… Ceci est l’occasion de signaler qu’on assiste, de fait, en 1967, à la DEUXIÈME VISITE du Président De Gaulle au Québec (et au Canada). Lors de la première visite (entendre: première visite de De Gaulle comme président. Il est aussi venu au Canada comme gars ordinaire, si tant est), survenue, elle, en 1960, le Général était tombé sur le fédéraliste Jean Lesage et l’accueil avait été beaucoup plus froid et surtout, moins configuré, moins théâtral. Le Jean Lesage de l’impétueuse Révolution Tranquille et le Charles de Gaulle de l’archi-emmerdante Guerre d’Algérie s’étaient un peu regardés en chiens de fusils, cette fois-là. Et le passage à Ottawa (qui avait alors eu lieu, ce qui ne sera pas le cas en 1967) chez Lester B. Pearson avait été tout aussi frigorifique. On ajoutera que, dès 1959, le gouvernement De Gaulle avait approché le gouvernement Duplessis pour mettre en place des collaborations Québec-France. De Gaulle avait de la suite dans les idées sur ses affaires québécoises (comme sur toute sa politique internationale d’ailleurs). Et surtout, il préférait les unionistes nationalistes québécois aux libéraux fédéralistes canadiens.

Il y a donc une compatibilité idéologique profonde entre Johnson et De Gaulle. Ce sont des populistes, des nationalistes, des conservateurs, d’ardents cocardiers de la chose française. Ajoutons, et l’affaire est alors piquante, qu’il y a, chez Johnson, petit lombric effacé, une véritable attitude de sbire. Il a vécu sa longue maturation politique dans l’ombre d’un chef autoritaire (Duplessis) et, en regardant les images de ce spectacle de 1967, il est patent à tout québécois d’une certaine génération que, dans le regard pieux et servile de Johnson envers le Général, perdure le fait que cette ample figure oratoire française, matoise et tonitruante, est enveloppée, pour le petit québécois moustachu et pour une portion importante du reste de l’audience canadienne-française du temps, du suaire fantômatique éthéré mais encore implacable de Maurice Duplessis.

Quoi qu’il en soit de la fantasmatique interne de Johnson et de ses compatriotes face au Général, il reste que l’Union Nationale, même mourante, peut encore faire sentir son imprégnation sur le Québec moderniste naissant. Le parti de Johnson, tentaculaire, réactionnaire mais autonomiste, reste solidement implanté dans les campagnes. Il y fonctionne depuis l’après-guerre comme une sorte de pègre. Un jour de congé ad hoc a été décrété pour la visite du Général (qui a lieu un lundi). Le petit peuple patronal et syndical a suivi. Tout a été organisé au ratapoil. Il est évident, criant, que les communes traversées par la grande décapotable du Général ont été décorées, pavoisées et achalandées, par la vieille machine campagnarde de l’Union Nationale. En brimballes (des arcs de triomphes en branches de sapins avec des fleurs de lys géantes, je vous demande un peu), en êtres humains le long des routes (brandissant le fleurdelysé, ce drapeau nostalgique donné au Québec moins de vingt ans auparavant par Duplessis) et en fanfares (chaque harmonie de village est tenue par l’Union Nationale, bien au fait de l’impact populiste des flonflons de la fête), on acclame le grand visiteur, le long du Chemin du Roy, dans une couleur locale et une liesse populaire parfaitement orchestrées. Il s’agissait, pour Johnson, cette fois-ci, de ne pas rater son coup dans le rendez-vous ostensible avec la francophilie de tête.

C’est que tout va mal, en fait, pour l’Union Nationale. Sa carène vermoulue vient de se prendre deux torpilles qui vont, à très court terme, lui être fatales. Première torpille: la Révolution Tranquille de Jean Lesage (1960-1966), ostensiblement appuyée par les fédéralistes (notamment par les ci-devant Trois Colombes), fait maintenant apparaître le parti de Johnson comme ce qu’il est effectivement: un dispositif rétrograde, autoritaire, ruraliste et de plus en plus inadapté aux progrès en cours (ces élites, ces usines, ces entreprises, ces laboratoires dont parle justement le Général). Seconde torpille: le nationalisme québécois, fond de commerce classique de l’Union Nationale, est en train de prendre un solide virage socialisant. Un puissant tonnerre de gauche et de centre-gauche roule en effet de plus en plus fort sur l’horizon politique fleurdelysé: fondation de l’Union des Forces Démocratiques (1959), de l’Action Socialiste pour l’Indépendance du Québec (1960), du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (1960), du Mouvement Laïc de Langue Française (1961), du Nouveau Parti Démocratique (doté alors d’une remuante aile québécoise — 1961), de la revue Parti Pris (1963), du Mouvement Souveraineté-Association (1966), puis plus tard du Parti Québécois (1968). Début des actions directes violentes du Front de Libération du Québec (de 1963 à 1970). Le souverainisme québécois est à son comble. Il se démarque vigoureusement du vieux nationalisme traditionaliste, immobiliste et réactif, à la papa. Malgré les Johnson et les Lesage, voici donc que l’affirmation québécoise, embrassée par toute une jeunesse, déborde à gauche. Le tumultueux Mai 68 des québécois se fait au nom de l’émancipation nationale. Il y a eu et il y aura encore, jusqu’en 1970, des attentats terroristes. Le Québec veut se libérer. C’est Vive le Québec libre all the way, certes, mais plus du tout selon la doctrine sociale de l’Union Nationale. Il faut absolument tout faire pour chercher à se redonner l’initiative, sur la lancinante question nationale.

 Le coup de poker de la visite du Général est donc, dans le corpus des objectifs de Johnson, un moyen un peu intempestif pour reprendre le nationalisme québécois en main et ce, à droite. C’est que si le progressisme des Trente Glorieuses colle au fédéralisme, et si le nationalisme québécois, lui, se barre à gauche, notamment en devenant souverainiste, l’Union Nationale va se retrouver devant rien à défendre. Son passéisme est discrédité par les libéraux, son nationalisme est pillé par le R.I.N (dont les pancartes seront très visibles dans la foule acclamant le Général sur Montréal… pas en région, par contre). Le souverainisme, (appelé séparatisme par ses adversaires), ce nationalisme programmatique, émancipateur et gauchisant, ne faisant pas partie de la palette politique de Johnson, il faut tenter de faire gigoter devant les québécois un intervenant international prestigieux, francophone, dominateur mais libérateur… populaire mais conservateur. De Gaulle assurera, le temps d’un court été, ce rôle semi-conscient de flageolant funambule idéologique. Johnson, on le voit à sa sale trogne sagouine lors de la fameuse montée de la décapotable du Général sur le Chemin du Roy, boit littéralement du petit lait. Il s’illusionne largement d’ailleurs. Ça ressemble à un triomphe. C’est, en fait, un baroud. Après la mort subite de Johnson en 1968, son parti politique foutu, dirigé par un sbire de sbire, est battu aux élections de 1970, ne reprendra plus jamais le pouvoir, et disparaîtra en 1989. Si aujourd’hui, en France, un demi-siècle après la mort du Général, il est encore possible de se prétendre Gaulliste, il ne fait plus bon, au Québec, un demi-siècle après la mort de Daniel Johnson, de se dire Duplessiste…

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Les objectifs de Charles de Gaulle (Président de la République Française). Le Général, lui, pour sa part, évolue dans de toutes autres sphères. Et mes compatriotes québécois dorment aux gaz ben dur s’ils commettent la boulette hautement naïve d’interpréter son action de cabot à Montréal dans une perspective excessivement localiste. De Gaulle est un régalien. Avec lui, il faut savoir prendre de la hauteur pour suivre la manœuvre. En plus, et corollairement, il est essentiel de comprendre que tout ce qu’il bricole sur le continent nord-américain concerne au premier chef… les Américains, et personne d’autre. Ses visites au Québec en 1960 et en 1967, sa visite au Mexique en 1964, tout ça c’est pour picosser les Ricains, principalement sinon exclusivement. C’est assez turlupiné mais rien n’est improvisé. Il faut bien suivre. Aussi arrêtons nous une seconde à ce qui définit le De Gaulle de 1958-1970. Ce sont, en politique extérieure, principalement deux choses: le Paradoxe de la décolonisation et le Fantasme de la Troisième Voie. Détaillons ceci.

Le Paradoxe de la décolonisation. De Gaulle revient aux affaires en 1958, dans des conditions complexes (pour tout dire: dialectiques) quoique trop oubliées. C’est la Guerre d’Algérie. La France a déjà décolonisé l’Indochine (suite à une brutale défaite militaire), la Tunisie et le Maroc. La puissance militaire française, excessivement excentrée, se concentre donc alors en Algérie. Il souffle sur Alger une sorte d’ambiance para-franquiste. Souvenons-nous que le dictateur espagnol Francisco Franco avait lancé son putsch de 1936 depuis le Maroc espagnol, où il était en garnison en compagnie de ses factieux. Des généraux franco-algériens menacent, vingt ans plus tard (vers 1956-1958), de faire pareil si le gouvernement faiblard et constamment effrité de la Quatrième République ose chercher à décoloniser la dernière possession française d’Afrique du Nord. Sur Alger, parmi les Pieds-noirs, on crie Algérie française! mais aussi L’Armée au pouvoir! Les factieux d’Alger jugent qu’il faut remilitariser tout le pouvoir français, pour que de sains objectifs coloniaux perdurent. Pour ce faire, ils réclament le retour du Général De Gaulle aux commandes. Beaucoup plus politicien que soldoque, ce dernier va, assez perversement, se laisser porter par la vague factieuse des militaires d’Algérie. Bon, je vous coupe les détails. De Gaulle finit par mettre en place cette Cinquième République qu’il préconisait déjà en 1946 (il a de la suite dans les idées, on l’a déjà dit). Il fait plébisciter sa nouvelle constitution par référendum, se fait solidement élire président de la république, puis… il ne renvoie tout simplement pas l’ascenseur aux factieux d’Alger. Général-président, il leur ordonne de rentrer dans leurs casernes et engage, sans états d’âme, la décolonisation de l’Algérie. Bordel et bruits de bottes, O.A.S., attentats contre le Général, anti-gaullisme durable à l’extrême droite. Complications ruineuses et sanglantes (un million de morts algériens entre 1954 et 1962). De Gaulle œuvre, par étapes, à se débarrasser de ce problème ruineux pour son budget militaire et pour son image. Il veut commencer au plus vite à circuler dans le monde. Mais il est encore couvert du sang algérien quand il vient niaiser au Canada, en 1960. Cela légitime Lesage et Pearson de le regarder d’un drôle d’air et ils ne s’en priveront pas. De Gaulle se dépatouille finalement du drame colonial en lâchant l’Algérie, en 1962. C’est alors et alors seulement que devient perceptible le feuilleté subtil et un peu couillon du tout de sa doctrine coloniale. Malgré la lourde parenthèse algérienne, il s’avère que le Général n’est pas si décolonisateur que ça, finalement. Plus finasseur que décolonisateur, pour tout dire. Il faut se recycler. Il faut maintenir des rapports avec les anciennes colonies. Les dorloter plutôt que de les réprimer, les flirter, se faire aimer d’elles, et la jouer copain-copain. C’est une sorte de Vatican II du colonialisme, en somme. Ce délicat paradoxe de la décolonisation cherchera vraiment, chez le Général, à fonctionner comme une méthode, carrément. Un système strict et uniforme… à généraliser d’ailleurs à toutes les anciennes colonies franchouillardes, MÊME CELLES PERDUES DE LONGUE DATE, NOTAMMENT DANS LES AMÉRIQUES (clin d’œil, clin d’œil). La décolonisation-recolonisation dialectique gaullienne (que le vent de sable algérien rendait passablement invisible, entre 1958 et 1962) nous concerne nous aussi, donc, tout à coup. Comme il ne s’agit plus de conquérir militairement mais de séduire politiquement, le Général jouera désormais de l’héritage français se perpétuant de par le monde. Ce sera: je décolonise militairement d’un coup assez sec ET rapido-rapido je recolonise par la coopération internationale, d’un coup assez doux, avec tout ce qui parle français au monde. Avez-vous dit: ballet diplomatique? Cela inclura évidemment, sans s’y réduire, ceux qu’il appelle, sans se complexer ou s’enfarger dans nos nuances, les français du Canada. Voyons, sur ce point, quelques courts fragments de discours, lors du fameux crescendo oratoire de la montée en décapotable sur le Chemin du Roy (les italiques gras sont de moi mais ils correspondent à des accentuations fort appuyées du Général):

Discours de De Gaulle à la mairie de Québec (extraits)

De tout mon cœur… de tout mon cœur, je remercie Québec de son magnifique accueil, de son accueil français [acclamations]. Nous sommes liés par le présent, parce qu’ici, comme dans le vieux pays, nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes. Nous sommes liés par notre avenir… Mais on est chez soi, ici, après tout [acclamations].

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Discours de De Gaulle à la mairie de Trois-Rivières (extraits)

Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français, devient maître de lui-même [acclamations]. C’est le génie de notre temps, c’est l’esprit de notre temps que chaque peuple, où qu’il soit, et quel qu’il soit, doit disposer de lui-même [acclamations].

On goûtera le sel fin du paradoxe de la décolonisation, notamment dans le second extrait. Dans l’esprit de notre temps, je vous fais disposer de vous-même par rapport à l’occupant anglo-canadien… tout en vous recolonisant tout doucement, gentil-gentil, comme si on relevait, nous tous, d’un seul et même pays (comme dans le vieux pays). C’est pousse toi de là, Lester, que je m’y (re)mette, en somme. Ces effets français rendent tout autant leur sonorité dans le discours de Montréal, cité supra: en voyant devant moi la ville de Montréal française. On y souhaite explicitement que les Français de part et d’autre de l’Atlantique travaillent  ensemble à une même œuvre française. La recolonisation en douce et l’idée que tu t’en pousse et que je m’y (re)mette y est bien sentie elle aussi, presque de façon lourdingue: s’il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c’est la vôtre. Je dis, je dis c’est la vôtre et je me permet d’ajouter, c’est la nôtre. Explicite dans l’art de s’inviter. Mais on est chez soi, ici, après tout…

Donc De Gaulle sera très fort pour, une fois sa propre décolonisation bouclée (après des guerres de théâtres ruineuses et sanglantes), se retourner sur un mouchoir de poche et prôner la décolonisation chez les autres, notamment British (conférer le discours de Montréal) et Ricains (conférer le discours de Phnom-Penh). Cela va nous amener à son ultime grand fantasme.

Le Fantasme de la Troisième Voie. Après la Guerre d’Algérie (1954-1962) va donc apparaître le De Gaulle 2.0. Dépatouillé de la crise grave qui l’a mis en selle, comme une ogive bien débarrassée de son propulseur, il va maintenant déployer la courbure autonome de sa vision de la politique internationale. Guerre Froide oblige, on pourrait la résumer, sans rire, comme ceci: Les Américains, les Russes et Nous. Au plan symbolique, tout commence avec la mort de Kennedy. Ce dernier, qui, on l’oublie trop souvent, ne fut président que deux ans (1961-1963), se laissait un peu paterner par De Gaulle. Il admirait en lui la dernière grande figure du temps de la seconde guerre mondiale gnagnagnagna. De Gaulle a donc pu s’imaginer un temps que les Ricains verraient en lui une sorte de grand sage européen, oscillant, bonhomme, au juste milieu des choses. Cette illusion tombera raide quand il se heurtera à Lyndon B. Johnson (président de 1963 à 1968), sudiste baveux et cassant qui va le remettre à sa place, l’espionner, lui intimer de se mêler de ses affaires sur le Vietnam et l’enguirlander quand De Gaulle va aller voir les Russes. De Gaulle va donc se particulariser (…nous nous sommes réveillés. Nous acquérons toujours plus fort les moyens d’être nous-mêmes) et il va engager la ci-devant Troisième Voie. Il va tout simplement jouer au Grand. Il va sortir de l’OTAN, se doter de la bombe nucléaire et ne pas laisser sa diplomatie dormir sous le parapluie ricain. Il retardera l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun Européen, la jugeant trop atlantiste. Une ligne idéologique assez crue se dessine ici aussi, de fait, car, en 1969-1970, Kissinger et Nixon, réacs tonitruants, seront bien plus indulgents envers la doctrine extra-atlantiste gaulliste (sortie de l’OTAN, politique nucléaire, etc) que les démocrates américains. En un mot, des libéraux anglo-saxons, amerloques ou assimilés (genre Lyndon B. Johnson, son paronyme Lester B. Pearson et dans le mouvement, Jean Lesage), c’est pas trop son truc, à De Gaulle.

Furthermore… il faut, selon De Gaulle, pas juste se démarquer,  à la française, de ces Ricains et de leurs laquais. Il faut aussi les enquiquiner, les picosser, les invectiver, leur jouer le jeu incessant de la mouche du coche. De Gaulle fera ça, entre autres, au Mexique, en 1964, et… au Québec, en 1967. Son incartade québécoise et montréalaise n’avait absolument rien de spontanéiste ou de maboule. Elle faisait modestement partie de la scénarisation d’un bouquet d’objectifs très précis, dans l’ambitieuse politique internationale gaullienne. Même la formule Vive le Québec libre ne venait pas de nulle part… observateur matois des hinterlands qu’il dragouille, le Général l’avait tout simplement lue sur les affiches des manifestants l’ayant accueilli dès sa descente du navire de guerre le Colbert, dans le port de Québec… car notre illustre visiteur a préféré venir sur un croiseur, justement pour mouiller l’ancre directement à Québec, dans les pattes de Daniel Johnson, plutôt que de prendre la Caravelle et d’atterrir à Ottawa, dans les pattes de Lester B. Pearson. C’est dire… Rien n’était laissé au hasard et peu de choses étaient spécifiquement orientées québécoises dans tout son tintouin, en fait.

De Gaulle fut un as dans le jeu de cartes rogné de la politique intérieure du courtaud Johnson. Et Johnson fut un pion sur l’échiquier international chambranlant du longiligne De Gaulle. Cinquante ans plus tard, tout ceci est fort défraîchi, racorni… déformé aussi, par les fantasmatiques laudatives et dépréciatives des uns et des autres. Et aujourd’hui, que voulez-vous, la France ne représente plus la moindre troisième voie internationale et le Québec n’est pas plus libre qu’avant. Il faut bien finir par admettre que les avancées sociales et civiques se feront par d’autres acteurs politiques et par d’autres moyens collectifs. Chou blanc et gros Jean comme devant, en somme. De tout ceci, il nous reste le souvenir affadi d’un grand spadassin inimitable d’autrefois donnant, un peu malhabilement mais avec cet insondable panache, un ample coup de croix de Lorraine dans l’eau bleue et glauque d’un fleuve Saint-Laurent scintillant et largement illusoire, cet été là, l’été de toutes les rencontres, à la hauteur de Montréal…

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Dossier complémentaire

Le chemin du Roy (Luc Cyr et Carl Leblanc)

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De Gaulle au Québec en 1967 (présentation didactique, très efficace)

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La véritable histoire du «Vive le Québec libre» de De Gaulle (suavement mythifiant)

https://www.youtube.com/watch?v=1nmnvAvGnYc

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Discours intégral du balcon de l’hôtel de ville de Montréal

https://www.youtube.com/watch?v=0l1EYNoHY1A

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De Gaulle parle du Québec lors de sa conférence de presse régulière, le 28 novembre 1967

https://www.youtube.com/watch?v=atulwu6uAOI

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Voyage de De Gaulle au Québec (fresques de l’INA)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00136/voyage-du-general-de-gaulle-au-quebec.html

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Il y a quarante ans, de Gaulle au Québec (journal français de droite Le Figaro)

http://www.lefigaro.fr/international/2007/07/23/01003-20070723ARTFIG90209-il_y_a_quarante_ans_de_gaulle_enflammait_le_chemin_du_roy_au_quebec.php

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De Gaulle et «Vive le Québec libre» (Encyclopédie canadienne)

http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/de-gaulle-et-vive-le-quebec-libre/

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La visite du Général De Gaulle au Canada en 1960 dans l’ombre de la crise algérienne

http://quod.lib.umich.edu/w/wsfh/0642292.0036.022/–visite-du-general-de-gaulle-au-canada-en-1960-dans-lombre-de?rgn=main;view=fulltext

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De Gaulle au Mexique (1964)

http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00091/voyage-au-mexique.html

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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L’assassinat politique de JOHN FITZGERALD KENNEDY – un survol parcellaire et ancillaire du corpus kennedologique contemporain

Posted by Ysengrimus sur 22 novembre 2013

JFK et LBJ

John F. Kennedy (JFK) et son futur successeur Lyndon B. Johnson (LBJ) — Cherchez à qui le crime profite…

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Coupe la queue du chien, la tête du chien pourra encore te mordre. Coupe la tête du chien, la queue du chien ne pourra plus rien te faire…

d’après Carlos Marcello (1910-1993), caïd louisianais expatrié à deux reprise sous Kennedy

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Il y a cinquante ans, le président des États-Unis John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) mourrait assassiné, dans ce qui allait devenir l’un des événement les plus cuisants de l’imaginaire collectif américain de la seconde moitié du siècle dernier. Sur le chose kennedologique tout a été dit et autres choses. Mais le problème est que la mémoire chirurgicalement sélective a tendance, comme dans tous les cas de lancinance, à entrer constamment dans le même réseau rituel et à y tourner en boucle. Oublions un petit peu, si vous le voulez bien, la limousine décapotable, et la tête du président qui éclate, et Madame Kennedy à plat ventre sur le coffre arrière, et l’expertise balistique, et le décompte des détonations, et la Commission Warren, et Lee Harvey Oswald et Jack Ruby. Prenons tout simplement un peu de champs en… regardant la télé, comme au bon vieux temps, tout simplement. Une poignée de francs-tireurs (le mot est facile, je sais, mais il fallait que je le place) discrètement irrévérencieux et suavement mythoclastes nous ont donné, en 2011, l’occasion du prendre un petit peu du champ sur la légende et la souffrance, avec le remarquable petit télé-théâtre THE KENNEDYS, du réalisateur canadien Jon Cassar, sur un script de Stephen Kronish.

Jack (Greg Kinnear), Jackie (Katie Holmes) et Ethel (épouse de Robert Kennedy, jouée par Kristin Booth)

Jack (Greg Kinnear), Jackie (Katie Holmes) et Ethel (épouse de Robert Kennedy, jouée par Kristin Booth)

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Archétype de l’empilade graduelle et générationnellement étagée du pouvoir des grandes familles, la délétère concoction kennedyenne a commencé longtemps, très longtemps, avant les tragiques détonations du 22 novembre 1963. Laissons-nous un petit peu emporter par la réflexion que nous instilles ces huit épisodes de quarante-cinq minutes chacun. Il est fortement recommandé de lire (sinon de mémoriser) cette petite fiche de présentation avant visionnement. Elle est un compendium des implicites dont dispose, imparablement et massivement, l’auditoire américain de 2011-2013.

1- A FATHER’S GREAT EXPECTATIONS [LES GRANDS ESPOIRS D’UN PÈRE]. On découvre d’abord Joseph Patrick Kennedy Senior (1888-1969), le pater familias des Kennedy et un des instigateurs mal connus du vaste drame qui s’enclenche. Ancien commis de banque de souche irlandaise ayant racheté l’institution d’épargnes où il bossait, avec du fric emprunté de main à main à sa famille élargie (son père Patrick Joseph Kennedy, 1858-1929, avait été politicien local et propriétaire d’une petite chaîne de tavernes à Boston, officiellement mise à mal par la Prohibition), Joe Kennedy va construire une fortune pharaonique dans les secteurs bancaire, immobilier, industriel (acier), commercial (alcool, pendant et après la Prohibition) et cinématographique (il est, entre autres, à l’origine de la fusion d’entreprises ayant mené à la création du studio RKO). C’est en siégeant sur le comité d’administration de la Bethleem Steel qu’il s’acoquine avec Franklin Delano Roosevelt (1882-1945). Devenu président, ce dernier nomme Joe Kennedy, en 1938, au poste international le plus prestigieux de la diplomatie américaine de l’époque: ambassadeur en Grande-Bretagne. Mais Joe Kennedy commettra l’erreur politique d’adhérer aux vues conciliantes de Chamberlain face à Hitler (la fameuse politique de l’apaisement). Proche du mouvement America First de l’aviateur Charles Lindbergh (1902-1974) et en même temps antisémite avoué, le milliardaire irlandais ira raconter, en pleine Bataille d’Angleterre, que l’ère de la démocratie est révolue. Roosevelt va s’empresser de le dézinguer de son poste d’ambassadeur et Joe Kennedy envisagera alors de se présenter à l’investiture démocrate contre Roosevelt, pour empêcher ce dernier d’obtenir un troisième terme et, surtout, pour devenir, lui-même, président des États-Unis. Après l’échec de cette demi-tentative d’investiture, Joe Kennedy comprend que ses chances présidentielles sont passées. Il va donc très méthodiquement transposer ses espoirs sur ses fils. Cela va se faire dans l’ambiance la plus dynastique imaginable. On envisagera d’abord de promouvoir —et de largement financer— les espoirs présidentiels du fils aîné, Joseph Patrick Kennedy Junior (1915-1944). Avec sa gueule d’acteur et son éloquence naturelle, il a toutes les chances. Il est pilote de bombardiers mais, malgré ses vingt-cinq sorties de combats victorieuses, il est sans médaille. Pendant ce temps, son frère puîné, John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) a vu le feu, presque fortuitement, en servant, dans les Îles Salomon, sur un croiseur de patrouille vaguement pilonné par un destroyer japonais et, pour avoir sauvé un camarade, il se retrouve chamarré de la Médaille de la Navy et du corps des Fusiliers marins. Le puîné fait de l’ombre à l’aîné, en quelque sorte. Démobilisé, Joe Junior décide donc de rempiler et s’intègre, en 1944, comme pilote, à l’Opération Aphrodite, une étrange tentative de faire sauter des forteresses canonnières allemandes du nord de la France en les onze-septembrant avec des vieux coucous bourrés d’explosifs, le pilote et le co-pilote étant censés se parachuter in extremis avant l’écrasement volontaire. Joe Kennedy Junior prend place dans le premier avion de ce convoi de kamikazes bizarres et ce dernier pète en vol au dessus de l’Angleterre, tuant Kennedy et son co-pilote (erreur humaine ou autre chose? – le surréalisme du moment est amplifié par le fait que le colonel Elliott Roosevelt, 1910-1990, un des fils de FDR, le suivait à bonne distance dans un Mosquito pour filmer l’opération). Émoi atterré chez nos rupins bostonnais. En bonne cohérence dynastique, le pater familias, assez vite remis de ses émotions, se place alors, pour la future course présidentielle, derrière John alias «Jack» qui, pourtant, a super mal au dos (sa blessure de guerre a compliqué un mal chronique qui était déjà là) est timide, peu confiant, pas très chaud, un tout petit peu bègue et, conséquemment, bien mauvais orateur.

2- SHARED VICTORIES, PRIVATE STRUGGLES [RÉUSSITES COLLECTIVES, ÉCHECS PRIVÉS]. Un John Fitzgerald Kennedy bien vacillant, tenu financièrement et émotionnellement au fond de culotte par son papa Joe, devient membre de la Chambre des Représentants en 1946 et sénateur en 1952. Il fait la connaissance de la jeune photographe new-yorkaise Jacqueline Bouvier (1929-1994), en 1953 et l’épouse un an plus tard (1954). On prend alors conscience d’un gros problème que Joe (papa) et Jack (fiston) ont en commun. Ils sont des coureurs de jupons invétérés, convulsionnaires, acharnés, impénitents et incurables. En cela, ils contrastent totalement avec le troisième fils (et septième enfant) de Joe Kennedy et de Rose Elizabeth Fitzgerald (1890-1995 – la fille d’un ancien maire de Boston, le fin du fin de la gentry de Nouvelle-Angleterre), le bien nommé Robert Francis «Bobby» Kennedy (1925-1968). Ce dernier se marie en 1950 (après cinq ans de fréquentations) avec une solide chicagoane irlando-hollandaise, Ethel Skakel (née en 1928), dont il aura onze enfants. Fidèle comme un pilier de temple, heureux en ménage, amoureux sans mélange, Bobby n’est pas trop enthousiaste des constantes escapades sentimentales de son frère Jack. La mièvre mais lucide Jackie non plus d’ailleurs, qui envisage froidement de lui coller un divorce sur le dos, juste avant la naissance de John Kennedy Junior dit John-John (1960-1999). Maman Rose et surtout papa Joe s’en mêlent et les affaires se rabibochent. Y-a-t’il eu de l’argent engagé dans le coup, c’est pas clair. Il est évidemment pas possible de se présenter au portillon de la gloire électorale avec un candidat présidentiel divorcé. On écrase donc le coup et on comprend vite que ce couple ne sera jamais vraiment une association heureuse. J’en profite pour faire observer que Katie Holmes nous campe une Jackie Kennedy de haute volée et que l’actrice canadienne Kristin Booth nous fait découvrir une Ethel Kennedy éclatante, dont le bonheur conjugal tonique et rayonnant avec son Bobby mettra plus cruellement en relief l’insondable vide amoureux du pâle tandem de convenance Jack-Jackie.

3- FAILED INVASION, FAILED FIDELITY [UNE INVASION RATÉE SUR FOND DE FIDÉLITÉ DÉFICIENTE]. On comprend vite que, ploutocrate assumé et démocrate strictement nominal, Joe Kennedy envisage sans complexe d’être l’éminence grise de cette fameuse présidence à venir. Il a d’abord un tête à tête frontal avec son fils Bobby. Ce dernier est un tout jeune avocat qui ne s’est pas encore mis à la pratique du droit et papa Joe exige de lui qu’il devienne tout de suite, tout simplement, à trente-cinq ans, attorney general des États-Unis (procureur général, ou garde des sceaux, ou ministre de la justice), une fois Jack élu. Sans frémir, Jack le sélectionnera et ce sera cela, rien à redire. Bobby préférerait retourner à Boston pratiquer le droit et s’occuper de sa famille nombreuse, surtout que, pendant la campagne électorale de 1960, Joe, qui coordonne tout depuis son bureau d’affaire, traite Bobby ouvertement comme un pauvre portefaix sans grande envergure. Les deux frères s’insurgent bien un peu, en faisant valoir au père que cela risque de faire chiqué, népotisme et tout et tout. Rien n’y fait. Joe Kennedy impose son idée. Une fois élu, Jack retient son frère Bobby comme attorney general. Celui-ci ne le sait pas encore mais il est un véritable surdoué de la politique qui deviendra littéralement la colonne vertébrale de la présidence Kennedy. Mais la route sera bien raboteuse. Le jeune et irrévérencieux Bobby devra d’abord s’efforcer de mettre au pas l’influent directeur-fondateur du FBI, le tout puissant John Edgar Hoover (1892-1972). Ce dernier dirige la police fédérale américaine depuis 1932 et s’avère être le dangereux potentat, aussi discret que non révocable, d’un véritable état dans l’état. Voici un premier grand ennemi intérieur mortel (noter ce mot) que se feront les Kennedy: le chef du FBI et, à travers lui, un segment important du corps policier conservateur. Comme Jack a déjà l’irrésistible habitude de rencontrer des femmes dans un petit salon discret de la Maison Blanche (Jackie est au domaine familial des Kennedy au Massachusetts avec les enfants), il appert qu’une certaine Judith Campbell Exner (1934-1999), femme de vie perçue comme proche des milieux mafieux, est prise en photo par les sbire de John Edgar Hoover dans les corridors du palais présidentiel. Hoover présente cette série de clichés aux deux frères Kennedy comme pièces à convictions confidentielles et il fait bien sentir qu’elles resteront ainsi confidentielles si (et seulement si) tout se passe correctement. Bobby ne se laissera pas pour autant intimider. Et tandis que Bobby continue de s’efforcer, de jours en jours, de mettre ce rétif mastodonte de grand flic au pas, Jack est subitement confronté à sa première crise internationale majeure (qui sera aussi sa première opportunité de constater que les éléments factieux de son administration ne sont pas les moins dangereux de ses ennemis). Isolé de Bobby en une cellule de crise agissant en temps réel, et sur la foi de rapports fumeux de la CIA en Amérique Latine, Jack se voit forcé d’autoriser l’invasion de la Baie des Cochons (Cuba, 1961) par deux petits milliers de partisans anticastristes (sans appui logistique américain détectable – il s’agit de faire la chose avoir l’air d’une «libération» de Cuba par des cubains). Lesdits partisans anticastristes se font promptement aplatir par les troupes cubaines régulières. C’est un désastre militaire et politique. L’état-major affecte alors de vouloir aller sauver ces vies humaines cruellement broyées par le communisme en envahissant ouvertement Cuba. Bobby, cette fois présent à cette seconde réunion d’état-major, flaire le coup fourré et encourage un Jack, encore vacillant dans ses bottes de commandant en chef, à refuser tout net de procéder à l’attaque frontale sans sommation de cet allié direct de la Russie soviétique, sous prétexte de calfater une opération… quoi, prévue pour sciemment se casser la gueule et déclencher, comme fatalement, l’implication américaine? Sur le conseil de Bobby, Jack procède à un tonitruant mea culpa télévisé qui lui gagne tout de go une opinion publique américaine peu habituée à autant de sincérité ingénue chez ses dirigeants. Et les faucons du Pentagone sont forcés de ranger leur fourbi guerrier jusqu’à la prochaine fois. Voici un second grand ennemi intérieur mortel (noter ce mot) que se feront les Kennedy: l’état-major ardemment va-t-en guerre des années d’avant le conflit du Vietnam ainsi que les services secrets compradore internationaux des USA (la ci-devant CIA, dans laquelle ils feront un grand ménage après le fiasco de la Baie des Cochons). Encouragé en sous-main par papa Joe, Bobby devient le véritable homme-lige de Jack et, sur un ton revêche et ferme, il tient la dragée haute aux flics, aux espions et aux soldoques qui se mêlent encore un peu de prendre les Kennedy pour des petits joueur falots et malléables.

4- BROKEN PROMISES AND DEADLY BARRIERS [DES PROMESSES ROMPUES ET DES OBSTRUCTIONS MORTELLES]. Petit recul dans le temps. On se retrouve à Chicago, en 1960. Joe Kennedy travaille alors par tous les moyens à la réussite de la campagne présidentielle de son petit Jack. Joe se rend à une rencontre feutrée tenue dans un bistrot borgne avec Salvatore «Sam» Giancana (1908-1975), important caïd de la mafia chicagoane. Joe voudrait que Sam use de son influence dans les syndicats, le patronat et tous les replis divers de la bonne et moins bonne société de Chicago pour aider Jack à remporter l’Illinois. Le pégreux italien n’est pas chaud chaud: il préfère le candidat républicain, Richard Milhous Nixon (1913-1994), plus compatible avec sa propre sensibilité sociale, pour dire les choses pudiquement. Les deux hommes (Joe et Sam) se quittent sans parvenir à un accord mais ils restent en contact via le canal de communication d’un truchement fort improbable en la personne du chanteur de charme Frank Sinatra (1915-1998). Il semble qu’éventuellement Sinatra en tartine plus épais que le client n’en demande, en faisant accroire à Sam Giancana qu’une entente a été conclue via Joe avec les Kennedy et qu’une administration Kennedy laisserait les opérations mafieuses du clan Giancana intactes. Giancana lance donc finalement sa machine d’influence dans la balance, au profit de la candidature de Kennedy. Quand, après la victoire, Bobby, ministre de la justice ardent, rigoriste et doctrinaire, décide le plus important coup de filet sur les grandes opérations pégreuses de l’histoire américaine, Sam Giancana fait jouer, tout naturellement, son réseau pour réclamer l’impunité que semblait lui avoir pourtant promis, via Sinatra, ce cher papa Joe, au bon temps du moment Illinois de la campagne électorale. Maldonne. Embrouillamini. Sinatra en a trop mis. On s’est mal compris. Rien de ce genre n’avait jamais été promis. Sinatra se fait vertement savonner par Joe Kennedy. Bon, ce dernier cherche bien, d’autre part, à influencer Bobby, à lui faire mettre la pédale douce sur la pègre, mais celui–ci reste intraitable. La mafia sera mise au pas sous son administration et ce, en commençant par ses caïds les plus puissants. Un point, un petit blanc. Sam Giancana finira éventuellement à ricaner de gêne face aux questions que lui posera en rafale l’intransigeant Bobby, présidant personnellement sa vigoureuse commission d’enquête sur le crime organisé. Voici un troisième grand ennemi intérieur mortel (noter ce mot) que se feront les Kennedy: le crime organisé et, à travers lui, la portion criminellement corrompue du corps administratif. Assez vite une table d’écoute téléphonique, mise en place par les services de John Edgar Hoover, et captant une conversation passablement acide entre Sam Giancana et un autre mafieux du nom de John Roselli (1905-1976), fait surface dans le bureau des Kennedy. Elle incrimine Joe Kennedy, en laissant supposer qu’il a pu cultiver des ententes de coulisses avec la pègre pour aider Jack à remporter l’Illinois en 1960. Dans une des scènes les plus puissantes de ce télé-théâtre, Jack et Bobby convoquent leur père Joe à Washington et, désormais hommes d’état d’abord fils ensuite, ils exigent que Joe leur dise la vérité sur cette sombre affaire et puis ensuite, ils coupent tous liens avec lui, pour éviter de compromettre leur croisade en cours contre le crime organisé, pour ne pas dire la crédibilité intégrale de toute la présidence. Les créatures semblent alors s’autonomiser de leur créateur. Ceci dit, cet intense purisme anti-crime n’empêche pas Jack Kennedy de bien virevolter aux frontières de la chose criminelle lui-même. Souffrant de maux de dos chroniques, il devient un des patients assidus du terrible Doctor Feelgood (Max Jacobson – 1900-1979), médicastre mondain peu regardant qui gave les personnalités qu’il traite d’injections d’amphétamines et autres potions suspectes, imparablement illicites (sa licence médicale sera révoquée peu avant sa mort, en 1979). Critiqué pour ce genre de solution curative peu reluisante, Kennedy aura ce mot: «Même si c’est de la pisse de cheval qu’il m’injecte, je m’en fiche. Ça fonctionne et c’est tout ce qui compte». Jackie se met aussi aux injections d’amphétamines du Docteur Sentezvousbien et elle devient la super première dame qui pète le feu. Et pendant ce temps, les soviétiques bâtissent un mur à Berlin et l’état-major va-t’en-guerre pousse sur les Kennedy pour qu’on fonce sauver les pauvres berlinois du carcan communiste. Bobby n’a pas à aboyer trop fort contre les factieux cette fois-ci. Le président Kennedy est déjà plus solide dans sa fermeté anti-belliciste. C’est une bonne chose, car il va vachement en avoir besoin sous peu.

5- MORAL ISSUES AND INNER TURMOIL [ENJEUX MORAUX ET TOURMENTS INTÉRIEURS]. Nous sommes maintenant en 1961-1962. Les tensions raciales culminent dans le sud des États-Unis, tant et tant que Jack doit faire appel à son vice-président, le très omnipotent et fort ombrageux texan Lyndon Baines Johnson (1908-1973) pour qu’il tienne la délégation des congressistes sudistes en contrôle. Le président Kennedy, qui a déjà eu le front d’embaucher le tout premier membre des services secrets de race noire, en la personne d’Abraham Bolden (né en 1935), entend maintenant permettre à l’étudiant universitaire afro-américain James Meredith (né en 1933) de s’inscrire à la très ségréguée Université du Mississippi. Comme il est le premier noir à le faire, c’est le foutoir au Mississippi ainsi que dans la délégation sudiste du Congrès. Le bouillant Bobby, libéral et anti-raciste jusqu’au trognon, ne porte pas le vice-président Johnson dans son cœur et ne se gène pas pour vertement l’intimer à bien garder le contrôle de ses Jim Crow rageurs. Les sudistes du Congrès ne prennent vraiment pas de bonne grâce ce rappel à l’ordre «universel» des droits civiques qui rouvre les vieilles plaies sécessionnistes. Voici un quatrième grand ennemi intérieur mortel que se feront les Kennedy: le vice-président TEXAN (noter ce mot) Lyndon B. Johnson et sa solide phalange de suppôts sudistes. Comme les choses dégénèrent et tournent à l’émeute dans le sud, le président Kennedy finit par envoyer la garde nationale et James Meredith s’inscrit en fac flanqué d’une escouade de constables, au grand dam de ses compatriotes blancs. 1961, c’est aussi l’année où Joe Kennedy, âgé maintenant de soixante-treize ans, est frappé d’une attaque de paralysie cérébrale qui le laissera grabataire, muet et estropié jusqu’à la fin de ses jours. Rose, en le voyant ainsi, se remémore sa première fille et seconde enfant Rose Marie «Rosemary» Kennedy (1918-2005), une déficiente mentale fort agitée que Joe fit lobotomiser en 1941 croyant que cela la calmerait. Oh, cela la calma indubitablement… au point qu’elle ne reconnut plus jamais son père ni sa mère et, aujourd’hui, vingt ans plus tard (1961), sa mère Rose garde sur la patate l’affaire de sa fille transformée en légume, à son insu en plus. Les rapports de maman Rose avec Joe perdurent avec de plus en plus d’amertume accumulée pendant toutes ces années, sur cette histoire sordide de lobotomie. Le grabataire est soigné par son ancienne secrétaire et amante, la douce, sinueuse et patiente Michelle. S’autoproclamant porteuse de la vengeance divine, Rose se fait un devoir de saquer Michelle, de placer le grabataire, pas content et fort boudeur, chez une vague cousine à eux et de voir la suite venir, dans une ambiance glauque, morose, et pas marrante du tout. Rupins fétides, combien de secrets haineux et gangrénés portez vous bien serrés, en vos cœurs si noueux, sous vos plumeux jabots de marque.

6- ON THE BRINK OF WAR [À DEUX DOIGTS D’UNE GUERRE]. Ce qu’on nous montre ici, c’est que Nikita Khrouchtchev (1894-1971) n’est PAS le terrible ennemi mortel (ne pas noter ce mot) que l’époque voulait tant voir en lui. C’est la fameuse crise des missiles à Cuba. Les américains mettent Cuba non pas sous blocus (ce qui serait illégal eu égard aux lois internationales) mais en quarantaine [sic]. Il s’agit d’empêcher les navires soviétiques convoyant des composants de silos à fusées nucléaires d’accoster sur l’île. L’île est encerclée par une flotte américaine incorporant de vagues éléments internationaux auto-légitimants. Un avion espion américain est abattu au dessus de Cuba et la tension est à son maximum. Les va-t-en guerres de l’état-major poussent de toutes leurs forces sur le président et là, Kennedy, en pleine possession de ses moyens, décide d’utiliser le bras belliqueux et d’ouvertement rouler des mécaniques devant les cocos. Subtilement empathique, Kennedy mise que Khrouchtchev est un peu pris comme lui et arrivera, si on lui en laisse le loisir, un peu comme lui aussi, à ramener ses faucons à l’ordre. Kennedy lance donc un ultimatum ferme à Khrouchtchev: toute tentative de fournir des armes balistiques à Cuba sera perçu comme une agression sur les États-Unis menant à une réplique intégrale. Khrouchtchev finit par céder à l’ultimatum, non sans en rajouter dans le crescendo dramatique. Les fusées russes de Cuba sont démantelées avant le démantèlement des fusées américaines de Turquie (initialement Khrouchtchev exigeait le contraire) et ouf, on se calme. C’est la détente… Jackie, apprenant d’Ethel qu’il s’agit là d’une crise si grave que tout le monde rentre la tête dans les épaules en attendant la Bombe, laisse les enfants au Massachusetts et rentre pronto rejoindre Kennedy à la Maison Blanche. Cela les rabiboche un peu et leur fait minimalement oublier un irritant antérieur qui avait bien frustré Jackie un peu auparavant. Jack et Jackie participaient alors, à la Maison-Blanche, à un concert bénéfice pour lever des fonds électoraux. Comme le piano classique le barbe bien, Kennedy s’arrange alors pour qu’un sbire vienne lui demander de quitter le lieu du concert, sous un faux prétexte «présidentiel». Il va, en fait, aller s’installer dans un petit cinéma de poche secret et y visionner le Spartacus de Kubrick, en attendant d’être rejoint, en ce discret espace, par la femme du monde Mary Pinchot Meyer (1920-1964) qui n’était même pas sur la liste des invités de la soirée bénéfice. C’est d’avoir eu à se taper les invités à mille dollars le couvert toute seule et d’avoir eu vent de cette nouvelle escapade juponnière que Jackie s’était initialement barrée en Nouvelle-Angleterre avec les mouflets. Quand Caroline (née en 1957) demande à Jackie ce que Kennedy raconte à la télé, au moment de la détente de la crise, Jackie répond, admirative quand même: «Ton papa vient de sauver le monde».

7- THE COUNTDOWN TO TRAGEDY [LE COMPTE À REBOURS TRAGIQUE]. En 1962, tout va mal. L’actrice de cinéma Marilyn Monroe (1926-1962) veut que le président Kennedy divorce de Jackie et l’épouse, elle, comme il le lui a, semble-t-il, promis, dans l’ardeur de la passion. Elle lui téléphone des dizaines de fois par jour. Paniqué (notamment avec la réélection qui s’en vient), Jack demande à Bobby d’aller raisonner la blonde capiteuse. Bobby, qui s’est déjà fait draguer à fond par la star scintillante quelques années auparavant, aura ce mot: «C’est pas si simple pour moi, Jack. Je vis dans le monde réel, moi. Un monde où votre épouse est de fort mauvaise humeur quand vous revenez d’être allé rendre visite à Marilyn Monroe»… Bobby se fait effectivement fameusement enguirlander par Ethel mais pas à cause de Monroe, plutôt à cause de ce foutu Jack qui lui fait toujours torcher les plâtres à lui, Bobby, après ses gaffes juponnières. Ethel juge que Bobby devrait laisser Jack prendre la responsabilité de ses frasques, pour une fois. Mais Bobby ira voir Marilyn Monroe. Il la menacera même ouvertement de bien se faire emmerder par le pouvoir si elle ne se décide pas à poser ses rames sur le rivage (comme disait Renaud: c’est une image). Sur la route des vacances avec leur famille nombreuse, Bobby et Ethel apprennent ensuite, au radio, le suicide de Marilyn Monroe (1962). Le choc symbolique est immense: plus rien ne sera comme avant. Et, en 1963 aussi, tout va mal, politiquement cette fois-ci. C’est le bordel au Texas. Le Parti Démocrate est au bord du schisme et l’hostilité envers le président Kennedy est palpable partout, dans le grand état à l’étoile solitaire. Kennedy se rend donc à Dallas (Texas) pour tenter de remettre les choses en ordre dans son parti. Les mesures de sécurité sont renforcées. On craint explicitement le geste ouvertement disgracieux. Mais tout semble s’engager rondement. Les foules semblent enthousiastes de la visite du président qui est accompagné de son épouse (1963). On en arrive aux images cultes. Le télé-théâtre s’en tient ici prudemment à la version d’un Lee Harvey Oswald (1939-1963), tireur isolé. Mais, le temps de quelques secondes, on nous donne quand même à voir l’image hantise de la course des témoins en direction du fameux talus gazonné (grassy knoll) se trouvant DEVANT la limousine présidentielle au moment du carton final. Cette allusion à un second tireur sera fugitive ici mais indubitable aux yeux de tous kennedologue minimalement averti. L’effondrement de Joe Kennedy lorsqu’il apprend l’assassinat de son fils sera lui, plus lourd et ostensible. On va pas pleurer pour lui, par contre, allez…

Des policiers et des citoyens courant en direction du fameux muret du talus gazonné (grassy knoll) immédiatement après le passage de la limousine transportant Kennedy qui, lui, vient juste de se prendre une seconde balle dans la tête, apparemment tirée de tribord avant droit. Cette photo d’une action collective spontanée en direction de l’endroit où se trouverait un second tireur tend à fortement infirmer l’action inane d’un individu isolé ayant, lui, tiré dans le dos depuis la fenêtre du sixième étage d’un entrepôt ne figurant pas ici…

Des policiers et des citoyens courant en direction du fameux muret du talus gazonné (grassy knoll) immédiatement après le passage de la limousine transportant Kennedy qui, lui, vient juste de se prendre une seconde balle dans la tête, apparemment tirée de tribord avant droit. Cette photo d’une action collective spontanée en direction de l’endroit où se trouverait un second tireur tend à fortement infirmer l’action inane d’un individu isolé ayant, lui, tiré dans le dos depuis la fenêtre du sixième étage d’un entrepôt ne figurant pas ici…

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8- THE AFTERMATH: A FAMILY’S CURSE OF MISFORTUNE AND HEARTBREAK [APRÈS LE DRAME: LE SORT MALHEUREUX ET CRÈVE-CŒUR D’UNE FAMILLE]. Bobby Kennedy est dévasté. Pour lui, c’est le gouffre existentiel. Il juge, en conscience, que le président, son frère, s’est fait descendre parce que lui, Bobby, s’est mis à dos, en trois ans, par son ardeur, son outrecuidance et son arrogance, le FBI, la CIA, l’état-major, la vice-présidence, les congressistes sudistes, le dense et opaque peloton des fonctionnaires corrompus, et la pègre. Le vice-président Lyndon B. Johnson, devenu président à la place du président, nettoie la Maison-Blanche avec deux grandes pincettes diplomatiques, une pour Bobby et une pour Jackie. Jackie, relogée ailleurs, se met assez vite à fréquenter le milliardaire Aristote Onassis (1906-1975) qui «pourra la protéger, elle et ses enfants, dans son île». Pour des raisons qu’il faudra un jour élucider, Lyndon B. Johnson, qui avait gagné haut la main les élections post-kennedyiennes de 1964, ne briguera pas l’investiture démocrate en 1968. Bobby décide alors de se présenter et on est bien obligés de se dire que s’il devenait président, il rouvrirait ipso-facto le dossier du meurtre de son frère, hâtivement ficelé et scellé, sur fond de tireur unique aux motivations individuelles romantico-marxisantes, par la Commission Warren (qu’avait rapidement mis en place Johnson, retirant pronto le dossier des mains du ministère de la justice, qui restait encore un peu l’univers de Bobby). En 1968, Robert Kennedy perd l’investiture en Oregon, la gagne en Californie. Et il se fait descendre, à coups de pistolet, le soir de sa victoire en Califo, par un tireur planqué dans la foule de ses admirateurs de l’hôtel Ambassador de Los Angeles (ledit tireur, le jordano-palestinien Sirhan Sirhan, né en 1944, se fera pincer sur place et est encore en tôle au jour d’aujourd’hui – Notons qu’ici aussi l’hypothèse d’un second tireur a été envisagée). Joe Kennedy meurt au bout de son rouleau, l’année suivante (1969). Rose Kennedy mourra en 1995, Rosemary (la lobotomisée) en 2005, et Ted Kennedy, le grand absent de ce télé-théâtre, en 2009, d’un hautement symbolique cancer du cerveau. Voilà.

The Kennedys

Notre premier contact irrévérencieux avec le drame est donc désormais bien en place. Prenons maintenant connaissance d’un certain nombre de sources vidéo traitant de ces problèmes historiques, tout en cultivant simplement le postulat que l’assassinat de Kennedy est un événement politique longtemps avant d’être un problème pour détectives ou experts en enquêtes criminelles. Visionnons, visionnons. Il en sortira toujours quelque chose.

JON CASSAR ET STEPHEN KRONISH, THE KENNEDYS, TÉLÉ-THÉÂTRE AVEC GREG KINNEAR, KATIE HOLMES, BARRY PEPPER, KRISTIN BOOTH, TOM WILKINSON, DIANA HARDCASTLE, TROIS-CENT-SOIXANTE MINUTES. Ce télé-théâtre canado-britannico-américain se distingue par la qualité savoureusement mythoclaste de son déploiement et l’ambiance suavement plouto-fétide de son exposé. De l’application discrète, adéquate, utile, divertissante et satisfaisante des procédés narratifs et descriptifs du feuilleton populaire à une thèse politico-historique (huit épisodes de quarante-cinq minute, en anglais – voir mon résumé supra – une v.f. est disponible).

LE FILM ZAPRUDER, 1963. Tourné par le cinéaste amateur Abraham Zapruder (1905-1970), ce court métrage semi-fortuit de l’intégralité de l’assassinat de Kennedy fut un des documents filmiques les plus visionnés, cités et décortiqués de toute l’histoire cinématographique contemporaine (une minute, trente-quatre secondes, muet).

THE KENNEDY ASSASSINATION: BEYOND CONSPIRACY, BBC. L’articulation la plus achevée de la version confirmationiste de l’explication. Un tireur isolé, le «marxiste» Lee Harvey Oswald, a fait le coup dans l’ambiance exacerbée de la Guerre Froide, par strictes convictions personnelles (sans implication soviétique ou cubaine) et par narcissisme romantique exacerbé (on fournit une biographie troublante et détaillée d’Oswald). Il fut ensuite tué par un tenancier de cabaret d’effeuilleuses impulsif, Jack Ruby, qui voulait venger le président. L’exposé est passablement convainquant et contrebalance solidement et efficacement la thèse d’un assassinat politique de nature intérieure. Les dimensions politique (la guerre froide, entre autres) et même artistique (le film JFK de 1991 d’Oliver Stone, avec Kevin Cosner dont l’impact de masse est un peu surestimé ici) sont analysées dans l’angle confirmationniste. L’idée d’une conspiration est, en gros, une croyance collective relayée et futilement perpétuée par quelques franc tireurs politiques et des artistes (une heure trente, en anglais).

ÉPISODE DE L’ÉMISSION DU HISTORY CHANNEL INTITULÉE INVESTIGATING HISTORY. TITRE DE L’ÉPISODE: THE JFK ASSASSINATION. Un exposé neutre, efficace et limpide des deux thèses OFFICIELLEMENT [sic] retenues, celle d’un tireur unique tirant de haut et de l’arrière et celle de deux tireurs, le premier, et un second tirant de l’avant (cette seconde hypothèse confirmant implicitement l’existence d’une conspiration). Réalisé en marge du colloque ayant eu lieu pour le quarantième anniversaire de l’assassinat de Kennedy, ce reportage a la qualité de faire un tri particulièrement probant entre les hypothèses irréalistes et les hypothèses réalistes pour ce qui en est des détails concrets et criminologiques (forensic) du meurtre. L’exposé donne aussi un aperçu intéressant des maladresses et/ou malversations susceptibles de s’être manifestées lors de l’enquête immédiate, ainsi que de l’impact culturel ou mythique de cet événement sur la culture américaine et mondiale contemporaine (quarante-cinq minutes, en anglais).

ÉPISODE DE L’ÉMISSION DU HISTORY CHANNEL INTITULÉE INVESTIGATING HISTORY. TITRE DE L’ÉPISODE: THE GUILTY MEN. L’analyse défendant l’hypothèse qui, cherchant bien simplement à qui le crime profite, suit une filière texane remontant, dans une dynamique toute protowatergatesque, à Lyndon B. Johnson (LBJ) et à un certain nombre de gros bonnets du secteur pétrolier texan. On commence par une courte biographie peu louable de Lying Lyndon (Lyndon le menteur). On y apprend, entre autres, que LBJ aurait commandité un certain nombre de meurtres crapuleux et/ou politiques dans le Texas natal de ses débuts politiques. On rencontre aussi les hommes du vice-président, des avocats austinois influents, sbires intelligents et méthodiques, d’une fidélité indéfectible. Un système de corruption est en place passant par des relais qu’on liquide froidement s’ils deviennent nuisibles. Ce système se perpétuera même pendant la vice-présidence de LBJ. Derrière lui se profilent les nababs du secteur pétrolier texan qui n’aiment pas la politique énergétique qu’annonce Kennedy, à laquelle s’ajoutent les contrariétés classiques causées par Jack et Bobby à la CIA, au secteur militaro-industriel et aux différents agents texans de corruption gouvernementale. Mais le principal problème de LBJ est que certains de ses grands sbires des vingt années précédentes font face, en 1961, à la justice pour les affaires de corruption de ses jeunes années et qu’il risque d’être entaché par ces enquêtes. Si on pouvait attirer Kennedy dans un piège texan, LBJ échapperais à ceux qui le tourmentent ainsi. Des témoignages d’une domestique et de la maîtresse de LBJ laissent croire que le jour de l’assassinat, LBJ était clairement au courant des événements qui se préparaient. Dans les jours qui suivent l’assassinat, LBJ, maintenant président, téléphone à l’attorney general du Texas et à certains enquêteurs pour insister sur la culpabilité exclusive d’Oswald et l’absence de machination ou de conspiration. Ensuite lui et le directeur du FBI Hoover ont impunité pour étouffer l’affaire et il peut rapidement inverser certaines des décisions sensibles de Kennedy, en rapport avec la guerre du Vietnam, le crime organisé, la politique énergétique etc. Pour conclure, on nous annonce que l’empreinte digitale d’un des sbires de LBJ impliqué dans un des meurtres antérieurement commandités par lui au Texas (et ultérieurement mort sans témoin dans un accident de voiture sur une route texane, en 1971) se retrouve sur une des boites de carton de l’entrepôt scolaire d’où Kennedy sera assassiné. On enterre aussi cette preuve. Quand finalement, LBJ renonce «mystérieusement» à briguer un second mandat, probablement gagnant, et se retire dans ses terres texanes, il devient rapidement profondément dépressif. On le fait suivre étroitement par des psychiatres et les rapports écrits de ces médecins n’ont jamais été rendus publics.  (quarante-cinq minutes, en anglais).

JFK: THE CASE FOR CONSPIRACY, 1993. Une analyse critique détaillée des conditions concrètes (surtout criminologiques, logistiques et balistiques) de l’assassinat du président Kennedy. Le documentaire débute sur une présentation en temps réel du reportage d’époque, audio et vidéo, du déplacement de la limousine présidentielle depuis l’aéroport de Dallas jusqu’au lieu de l’assassinat. Il s’agit en fait d’un montage chronologique de tous les documents visuels disponibles. La ruée de la populace vers le talus gazonné (grassy knoll), lieu présumé de positionnement du second tireur, est particulièrement frappante. L’attention du documentaire se concentre justement sur les nombreux témoignages confirmant la présence d’au moins un second tireur. L’hypothèse d’un tir frontal est explorée et la position de la blessure arrière (au dos ou à la gorge) est remise en question. On fait observer qu’elle était certainement située plus bas dans le dos du président. Les photos d’autopsie ayant été remplacées par des croquis lors du dépôt du rapport d’enquête initial, leur comparaison les unes avec les autres est accablante pour les conclusions de la Commission Warren. La théorie de la cartouche unique ou cartouche magique (magic bullet) est fermement mise à mal. Le gouverneur John Connally, grand objecteur de l’hypothèse de la cartouche unique, témoigne même avoir été touché après le président, ce dernier probablement initialement frappé lui-même de face, à la gorge. La dernière balle, elle, vient indubitablement de l’avant. Elle projette des portions de crâne et de cervelle vers l’arrière et Jackie Kennedy grimpe sur l’arrière de la carrosserie de la limousine pour récupérer les morceaux de crâne et de cervelle. Les témoins (notamment les médecins texans ayant pratiqué l’autopsie) parlent d’une blessure de sortie à l’arrière inférieur de la tête. Les photos d’autopsie montrent une blessure de sortie à l’avant supérieur de la tête. Elles ont été altérées. Les témoins visuels de l’autopsie sont formels. Les témoignages et la démonstration de l’exposé étayent solidement la thèse d’au moins un second tireur ainsi que la thèse d’une profonde altération des documents photographiques d’autopsie, justement pour ne pas supporter cette thèse. Les témoins visuels du temps viennent ensuite confirmer la thèse d’une tête qui explose d’avoir été frappée par une cartouche venant de l’avant. On revoit aussi la cavalcade réelle ou présumée de Lee Harvey Oswald à la lumière d’une photo montrant une présence au sixième étage de l’entrepôt, trente seconde après les coups de feu. On discute aussi en détail les traces visuelles laissées par l’homme-chien noir (black dog man), et l’homme à l’insigne (badge man), deux tireurs présumés, cachés derrière le muret du talus gazonné. Quand les flics et le public sont partis à leur poursuite, des types en noir genre service secret leurs auraient dit de se disperser. Les tests balistiques et auditifs effectués en 1979 vont dans le sens de trois ou quatre tireurs dont au moins un se trouvant derrière le muret du talus gazonné. Il est clair que la vérité n’a pas encore pleinement fait surface sur les détails immédiats de cet assassinat historique (une heure quarante-deux minutes, en anglais).

AMERICAN EXPOSE – WHO MURDERED JFK, 1988. Une analyse «des conspirations» sur une ton une peu hollywoodien (incluant des reconstitutions dramatiques) mais non sans mérite pour faire sentir les complications du nid de frelons des versions. L’exposé s’ouvre sur une galerie de portraits louches suivie d’un résumé de la présidence de Kennedy. On passe ensuite à une portion d’entrevue avec la veuve de Lee Harvey Oswald. Au fil de l’émission, elle reviendra épisodiquement et dira avoir été manipulée par la Commission Warren. Elle ne croit pas que son mari était un petit saint mais ne croit pas non plus qu’il ait tué Kennedy, dont il pensait du bien. On concentre ensuite l’attention de l’analyse sur John Rosselli (graphie avec deux S, ici), un tueur à gage de la pègre. Il semble que la CIA et le FBI envisagent d’abord, vers 1959, de lui confier l’assassinat de Fidel Castro, en misant sur les réseaux pégreux toujours présents à Cuba, notamment dans le petit monde, en cours de démantèlement, des casinos. On nous explique que le président Kennedy faisait une fixation sur Castro (qui venait justement tout juste de prendre le pouvoir par les armes, en 1959) et sur sa croissante filière prosoviétique. Certains tueurs malchanceux vont même se faire épinglés par l’armée cubaine. Les diverses tentatives ratées d’assassinats politiques sur Castro mènent au désastre de la Baie des Cochons, mal planifié par la CIA. C’est donc alors le conflit ouvert entre Kennedy et ladite CIA. Les espions sont frustrés de voir des politiciens leur jouer dans les cheveux en concluant des ententes, au risque de leurs vies, à eux, sur le terrain d’opérations. Les politiciens sont contrariés par les maladresses des réseaux d’information. La pègre pour sa part est chassée de Cuba par le régime Castro et se niche en Floride. Sam Giancana entre alors en scène. Il a aidé les frères Kennedy à se faire élire en 1960 et se retrouve ensuite avec leur politique anti-pègre sur le dos. Jimmy Hoffa est furax aussi. D’autre pégreux laissent entendre que tuer la tête du chien rend sa queue inoffensive. Certains de ces pégreux sont texans. La CIA et la pègre vont établir leur jonction à Dallas. L’assassin de Lee Harvey Oswald, le tenancier de bar d’effeuilleuses Jack Ruby avait des liens profonds avec la pègre. Oswald lui même avait des liens dans l’espionnage (c’est un ancien fusilier marin ayant participé à des missions sensibles, notamment au Japon) et dans la pègre (notamment à la Nouvelle-Orléans). Son épouse est la nièce d’un officier du KGB (sur le plateau, elle corrigera cette affirmation en se donnant plutôt comme nièce d’un employé du Ministère de l’Intérieur). Oswald a, en plus, frayé à la fois avec les castristes et les anti-castristes. Contrairement à la croyance, Ruby et Oswald se connaissaient parfaitement. Ils se sont rencontrés plusieurs fois avant le crime. Rose Cherami, une serveuse du tripot de Ruby, qui s’est fait nuitamment jeter en dehors d’une voiture en Louisiane, raconte, un soir, aux médecins qui la rafistolent, que le président va être assassiné. On explore ensuite les informations confirmant un coup de feu venu du talus gazonné (grassy knoll). Un flic a même vu un type en costard qui lui a montré une carte d’identité des services secrets dans le stationnement derrière la fameuse clôture du talus gazonné. On explore ensuite la ressemblance entre trois clochards épinglés sur la voie ferré et trois assassins politiques notoires. On passe ensuite au meurtre d’Oswald par Ruby, en creusant les connections pégreuses de ce dernier. On en revient finalement à ces assassins malchanceux de 1959 capturés par les cubains, pour explorer une éventuelle connexion entre Castro et la pègre. On envisage que cette dernière aurait pu assassiner Kennedy par effet de reflux des tentatives d’assassinats antérieures de Castro par la pègre. L’idée est la suivante: Castro épingle ses assassins pégreux et, en échange de leur sortie de l’île vivants et avec en poches les avoirs saisis des casinos de leur(s) caïd(s), il descendent Kennedy. On aurait une réplique du berger à la bergère par Castro via une entente sur l’honneur avec la pègre, en quelque sorte. On en revient alors à John Rosselli et à ce qu’il savait sur les assassins autres qu’Oswald. Il finira par faire de fines allusions et… par se faire descendre lui-aussi, ainsi que Sam Giancana et une flopée d’autres témoins. Mais pourquoi enterrer l’affaire? Parce que Lyndon B. Johnson craignait une guerre mondiale si Castro était incriminé. Vous imaginez l’air idiot du topo en plus: un Goliath glabre et tonitruant se faisant terrasser par le petit David barbu et latin qu’il s’était lui-même promis d’écrabouiller. Pas fort, ça, pour l’image de la puissance de l’Amérique. Après l’échec de la Baie des Cochons et l’affaire des fusées cubaines, c’était tout simplement pas tenable. On la jouera donc au tireur isolé, exalté et marxisant certes, mais au moins bien de chez nous. Cet exposé échevelé part indubitablement dans toutes les directions et joue bien trop des effets sensationnels. Mais il permet, l’un dans l’autre, de prendre connaissance des grandeurs et des limites de l’hypothèse d’un assassinat de Kennedy astucieusement et malicieusement orchestré par nul autre que Fidel Castro… (une heure trente-deux minutes, en anglais).

ROBERT STONE, OSWALD’S GHOST. En donnant la parole à une brochette de commentateurs (dont le sénateur Gary Hart) et en exploitant une intéressante série de documents visuels et sonores d’époque, on suit la capture de Lee Harvey Oswald, notamment à l’aide d’entretiens avec des policiers du temps. Oswald nie alors toute culpabilité et affirme qu’il est soupçonné parce qu’il a vécu en Russie. On revoit le surréaliste point de presse d’Oswald au moment de sa capture. On décrit Dallas comme un dangereux bastion de la droite. Ses journaux sont vitrioliques contre le président. L’idée d’un gauchiste tuant le président à Dallas fait bien des sceptiques. Son assassinat ultérieur par Jack Ruby rend la chose encore moins crédible. Le fait que ce second meurtre ait lieu en direct à la télé nous fait entrer ouvertement dans l’incroyable. On commence à rechercher une conspiration très tôt après les événements. Castro, la CIA, le KGB. On nous présente ensuite la Commission Warren dont la fonction, notamment aux vues de Lyndon B. Johnson était ouvertement de calmer le jeu. On présente ensuite le témoignage d’Abraham Zapruder. Son court film ne fut pas présenté à la télé à l’époque et l’idée d’un second tireur ne fut donc pas envisagée dès le début. On nous présente ensuite la trajectoire de Margaret Oswald, la mère d’Oswald, qui donnait son fils comme un agent du FBI. Elle engage un avocat pour défendre les intérêts post-mortem de son rejeton. C’est ensuite la trajectoire de la veuve d’Oswald. On évoque la reconstitution du meurtre par la Commission Warren. Comme des arbres bouchaient la vue du tireur, réduisant fortement la possibilité de tirs répétés, on envisagea l’hypothèse de la cartouche unique ou cartouche magique (magic bullet). Cette version est massivement reçue par les médias institutionnels du temps mais Lyndon B. Johnson ne crut jamais à l’hypothèse du tireur isolé. On détaille les hypothèses d’assassinats politiques ruminées par Lyndon B. Johnson. Les ouvrages critiquant le rapport Warren et envisageant une conspiration font des succès de librairie en rafale et ce, très tôt. L’hypothèse de la cartouche magique est battue en brèche. L’effet Vietnam et le scepticisme des années soixante face aux institutions politiques et médiatiques font le reste. Une avalanche de bouquins sont donc écrits. La hantise balistiques des six seconds in Dallas s’amplifie, se cristallise, se sacralise. On envisage trois tireurs distincts. On décrit ensuite la démarche d’accusation du fameux Jim Garrison qui ramène la question plus large d’un assassinat politique. Lyndon B. Johnson craint d’être vu comme le fomenteur de la conspiration que l’on envisage maintenant. Garrison produit un témoin qui prétend avoir conspiré avec Oswald. On entend le ruban où parle ce témoin, sous penthotal. En faisant dériver son enquête sur les homosexuels de la Nouvelle-Orléans, Jim Garrison discrédite son intervention en la tirant vers ses hantises personnelles. Il la bidouille ensuite en embarquant des histoires de numérologie là dedans. Il complète le tableau en y allant de la doctrine auto-protectrice voulant que quiconque s’objecte à lui fait partie de la conspiration pour masquer la vérité sur la mort de Kennedy. On passe alors à l’assassinat de Martin Luther King et à celui de Bobby Kennedy pour renforcer l’ambiance d’inquiétude conspirationniste. Les USA sont un pays de magouilles et de pourriture comme les autres. Ils ne sont plus la démocratie à l’eau de rose du mythe auto-sanctifiant de l’après-guerre. La confrontation des versions éclate au son de la guitare de Jimmy Hendrix… et Nixon est élu en 1968. Nixon démissionne en 1974 et on commence à voir plus clair dans les magouilles internationales de la CIA et de la pègre sur d’autres dossiers. Les problèmes sentimentaux de Kennedy avec une jeune femme connue de la pègre sont aussi découverts et versés au dossier… et au fantasme. Conclusion: Ah si Oswald, ce marxiste exalté si fin, si articulé, qui rêvait, pour lui, d’un grand procès-spectacle comme celui d’Hitler en 1924, avait pu parler au lieu de se faire descendre par un lampiste de la pègre qui connaissait si bien les flics de Dallas… On mentionne finalement celui qui chercha à formuler une théorie unifiée: Oliver Stone. Mais rien n’a pu vraiment confirmer à ce jour l’articulation d’une conspiration. Cette dernière pourrait être un pur produit élucubrant de la rage et de la révolte des annèes 1960. (une heure vingt-deux minutes, en anglais)

TARGET MAFIA – THE KENNEDYS AND THE MOB, 1993. Un des exposés les plus limpides traitant de l’hypothèse pégreuse sur l’assassinat de Kennedy. En 1979, la Commission d’Enquête sur les Assassinats (de Kennedy et de King) conclut à la forte possibilité d’une filière mafieuse pour l’assassinat du président Kennedy. Ce reportage décrit les liens complexes et paradoxaux entre les Kennedy et la pègre. Le père du président, Joe Kennedy avait été bootlegger et investissait massivement dans le jeu et le vice, tout en cultivant une image d’homme d’affaire réglo de façade. Ayant raté sa carrière politique à cause de ses vues chamberlainistes, il devient la bailleur de fond de la fulgurante carrière politique de son fils Jack. Cette assise sciemment ploutocrate fait que le futur président Kennedy pourra cultiver un idéalisme puriste, le genre de hauteur vertueuse que d’autres candidats ne peuvent pas se payer quand ils fricotent de ci de là pour financer leurs campagnes électorales. Cet idéalisme éthéré se manifestera notamment de par la participation des deux frères Kennedy à la Commission McLellan sur le crime organisé. Le pégreux Jimmy Hoffa et ses sbires trouvent bien ironique de se faire attaquer sur cette commission par les enfants de leur semblable en chapeau haut de forme, Joe Kennedy. Un caïd mafieux qui est donné comme ayant beaucoup d’importance ici, c’est Carlos Marcello (1910-1993). Il est un vieux bandit de souche qui est le parrain des pègres texane et louisianaise et un de ses Q.G, se trouve justement à Dallas… Les allégations de liens entre Joe Kennedy et la mafia dans le financement de la campagne de son fils en 1960 sont multiples et persistantes. En Virginie Occidentale et en Illinois, il semble bien que la pègre ait donné la petite poussée qui manquait pour que Kennedy l’emporte. Il semble aussi que la CIA et la pègre (cette dernière frustrée de la perte de ses casinos sur l’île de Cuba) se soient entendus pour tenter d’assassiner Castro. Une des maîtresses de Kennedy, Judith Campbell Exner, prétend même avoir servi de truchement entre Jack Kennedy et la pègre et avoir même relayé des sommes d’argent entre eux. Après l’échec de la Baie des Cochons et l’affaire des fusées de Cuba, les anticastristes se sentent trahis par Kennedy. La pègre aussi. Bien des alliances deviennent alors possibles, au sein d’un tel vivier social. On veut la peau de Jack et de Bobby qui font la vie dure à la mafia et ne veulent plus rien faire à Cuba. Carlos Marcello produit alors sa phrase historique sur la tête de chien (la tête, c’est Jack, la queue, c’est Bobby). Coupe la queue du chien, la tête du chien pourra encore te mordre. Coupe la tête du chien, la queue du chien ne pourra plus rien te faire… On suggère que Lee Harvey Oswald fut donc une couverture pour les tueurs de Carlos Marcello, conformément aux procédures de la mafia sicilienne. On développe alors sur les liens entre Oswald et la pègre de sa ville natale: la Nouvelle Orléans. Son oncle était gérant d’un restaurant appartenant justement à Carlos Marcello. Et Jack Ruby, l’assassin faussement spontané d’Oswald, était un pégreux intégral (notamment ancien porte-paquets pour Al Capone) avec d’avantageux contacts dans la police municipale de Dallas. Son action ne fut pas improvisée. Il fallait éliminer Oswald qui en savait trop et s’était fait pincer trop vite. Mais, si c’est la pègre qui a manigancé l’assassinat de Kennedy, il sera difficile de vraiment le corroborer, car ces gens ne parlent jamais et meurent avec leurs secrets, pas toujours de mort naturelle au demeurant. (quarante-cinq minutes, en anglais).

THE JFK ASSASSINATION: A COMPLETE OVERVIEW Exposé d’un psychologue sur la mystique collective Kennedy, sur la possibilité tangible d’un second tireur, sur le grand nombre de morts non-naturelles de témoins (des chiffres «épidémiologiques» sont fournis à ce sujet) et sur les pour et les contre des différentes hypothèses. Les hypothèses suivantes sont soupesées: meurtres par Lyndon B. Johnson, par la mafia, par la diaspora anticastriste. Le conférencier se réclame de la psychologie jungienne et s’efforce d’analyser le mythe Kennedy dans cet angle. L’exposé se termine sur la fameuse dualité Lincoln/Kennedy. Le tout a parfois un goût fort douteux de mauvaises sciences humaines de toc… (une heure dix minutes, en anglais).

RFK – BLOODLINE ASSASSINS, 2013. Seule le première heure de ce documentaire-fleuve présente quelque intérêt ici. On y explique que Robert «Bobby» Kennedy a ouvertement combattu la pègre et promu les droits civiques pour les afro-américains et que Sirhan Sirhan n’a jamais admis avoir fait le coup de feu, affirme ne se souvenir de rien, et qu’il ne s’intéressait pas à la politique. On nous fait ensuite revivre la couverture de l’assassinat de RFK en montrant les contradictions entre la version des grandes agences de presse et certains des entretiens captés à chaud avec les témoins visuels. On fait observer que des photos ont été détruites et des témoins sensibles discrédités. On discute le cas de la jeune fille dans une robe à pois (the girl in the polka dot dress) qui se serait exclamée «nous l’avons tué!» en s’adressant à un homme l’accompagnant. On nous fait entendre l’échange verbal passablement effarant révélant le procédé d’intimidation de la témoin ayant rapporté ce fait. On mentionne un officier de police ayant croisé un couple âgé à la sortie de l’Hôtel Ambassador ayant vu la fille à la robe à pois et son accompagnateur se félicitant d’avoir tué Robert Kennedy. Le même constable signale que la radio de la police tomba en panne pendant trois quarts d’heure au moment du meurtre. Un fait hautement inusité l’amenant à ne pas douter de l’implication de la CIA. Le médecin légiste Thomas Noguchi (né en 1927) affirme que Robert Kennedy a été flingué de l’arrière, à la nuque et littéralement à bout portant. On cherche à lui faire changer sa déposition. Comme il refuse, on lance une campagne de salissage contre lui dans les médias. La version officielle est que RFK fut flingué de l’avant à une distance de quelques pieds. On évoque un gardien de sécurité récemment embauché, un certain Thane Eugene Cesar, qui détestais les Kennedy et avait des connections avec la CIA. Ce soir là, armé d’un flingue identique à celui de Sirhan Sirhan (retrouvé au fond d’un lagon en Arkansas, des années après), il aurait tiré sur des gens, dont Kennedy, de derrière. Dans l’esprit du film The Manchourian candidate (1962), on évoque alors l’histoire d’un assassin programmé hypnotiquement pour oublier son crime. Si Sirhan s’est retrouvé dans ce cas, il ne peut avoir agi seul. On l’a donc hypnotisé par après pour fouiller sa mémoire. En vain. Sirhan avait un cahier de notes dans lequel on lisait «RFK must die», possiblement une manifestation de compulsion hypnotique. La question du fameux lavage de cerveau et d’expériences de la CIA le concernant, est alors amplement abordée (notamment dans le seconde heure du documentaire – on s’étend sans fin sur le massacre de Jonestown en 1978, notamment). Longuette et digressante, cette portion du développement est nettement élucubrante et de moindre intérêt. On suit ensuite la piste d’un certain Enrique «Hank» Ernandez qui semble incarner la connexion intime entre la police de Los Angeles (LAPD) et la CIA circa 1968. Il contribua à la fois à l’enquête sur le terrain du meurtre de Bobby Kennedy et à l’intimidation de témoins. Un autre coupable possible serait David Morales (1925-1978), un agent de la filière des anti-castristes florido-cubains travaillant pour la CIA dans le cadre élargi de ses combines contre Castro. Entre 1960 et 1963, Bobby Kennedy, méfiant depuis la Baie des Cochons, ne laissait pas beaucoup de marge de manœuvre à ces personnages et cela, selon certains témoins, les frustrait beaucoup et leur enleva certainement l’envie qu’il revienne aux affaires. Morales aurait été un peu partout: du site de l’assassinat de JFK, au Vietnam, en passant par la Baie des Cochons, le Chili et, oui, oui, l’Hôtel Ambassador… Il serait l’auteur du fameux commentaire: I was in Dallas when we got that motherfucker and I was in Los Angeles when we got the little bastard…  (deux heures vingt minutes, en anglais).

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Voilà donc pour ce petit tableau parcellaire et ancillaire. En conclusion, moi des tireurs isolés dans des cas comme ceux de Jack et Bobby, j’achète pas. Ce sont là des assassinats politiques, point-barre. Reste maintenant à désenchevêtrer l’écheveau des responsabilités. Un jour viendra. Je reste optimiste. Je ne suis pas trop refroidi par l’entreprise d’un projet unifié des théories. J’y vois la vérité historique vrillant son chemin lentement, en coulant par ses mille interstices. Mon idée est donc que toutes ces versions ne sont pas toutes incompatibles les unes avec les autres. Le tableau pourrait se formuler comme suit. La pègre s’est chargée de la logistique immédiate de l’action, fournissant notamment les tireurs. Le FBI hooverien et les services secrets se sont chargés de l’encadrement lointain, de l’intendance du cover up et de la mise en place de la version officielle. Lyndon B. Johnson a donné son imprimatur et fut, bien sûr, celui à qui le crime profita. Il fut aussi, via la Commission Warren et la neutralisation du bureau de Bobby Kennedy, un des promoteurs les plus assidus de la version du tueur isolé parce qu’il avait besoin d’une impunité présidentielle sans tache pour se décoller ses enquêtes texanes de sur le dos mais aussi parce qu’il craignait, bien simplement, qu’on préconise une hypothèse soviéto-cubaine crédible (on nous en échantillonne quelques-unes ici) et qui aurait fait paraître les USA faibles et peu en contrôle des aspects les plus sensibles de leur sécurité intérieure. Quant à Bobby, son retour aux affaires aurait signifié une réouverture de l’enquête sur la mort de son frère. Aucune des instances mouillées jusqu’au trognon dans la première affaire ne voulait de cela. On l’élimina.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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