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La «solution» musulmane à l’insoluble doctrine monothéiste du mal

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2014

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

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La question du mal est logiquement insoluble dans le cadre du monothéisme. Soyons prosaïques ici. Comment un dieu unique sensé être omnipotent, omniscient, omniprésent et bon peut-il en venir à laisser émerger le mal dans le monde? Cette question sans solution montre plus que toute autre que l’être suprême du monothéisme classique est un conglomérat éclectique de caractéristiques fondamentales radicalement incompatibles. L’argument n’est pas neuf. L’aporie irréconciliable entre omnipotence et bonté de dieu est mise en relief par les penseurs irréligieux, dans le monde de misère et les diverses vallées de larmes et ce, depuis des siècles. L’omniprésence du «mal» abstrait, non relativisé mais cuisant, injuste et révoltant (pillages, rapines, viols d’enfants, cataclysmes, épidémies, accidents mortels, guerres, tortures, impérialisme, malaria, paludisme, cancer, sida, méchancetés et mesquineries de toutes farines), place le monothéisme unilatéral devant un problème de cohérence interne difficile à éviter ou à esquiver. Soit le dieu punit, oppresse ou tyrannise arbitrairement, ce qui le prive de la caractéristique essentielle de «bon» et de «miséricordieux», soit le dieu laisse aller le mal hors de son contrôle (par patience, mansuétude, incurie, inertie, ou magnanimité) et cela remet alors ouvertement son omnipotence en question. Dans le strict cadre du système conceptuel fondamental de la fiction monothéiste, il ne semble pas y avoir de porte de sortie honorable à ce problème logique.

Avant de jeter un coup d’oeil sur les deux grandes «solutions» historiquement apportées à cette question (toutes deux bancales, peu probantes, peu reluisantes — la troisième «solution», la musulmane, ne vaudra guère mieux non plus), il est capital d’observer, pour des raisons de philosophie générale mais aussi aux fins de la compréhension du traitement musulman de cette affaire, que la question du mal devient un problème logique strictement dans le monothéisme. Dans les polythéismes, en effet, cette question reste dissoute, diluée dans la foule chatoyante et fourmillante des personnalités du panthéon et dans les bruissements du palimpseste mythologique narrant leurs légendes. Les anciens égyptiens, grecs, romains, germains, les polythéistes hindous contemporains, ont des dieux égoïstes et des dieux généreux, des dieux lubriques et des dieux vertueux, des dieux fous et des dieux sages, des dieux brutaux et des dieux débonnaires, des dieux affables et des dieux facétieux, des dieux cyniques et des dieux consciencieux, des dieux misanthropes et des dieux philanthropes. La déesse Vénus, de par la nature de son espace d’intendance, l’amour, se verra plus susceptible à la fois de batifoler et d’intriguer que la déesse Minerve qui, aussi de par la nature de son espace d’intendance, la sagesse, se tiendra roide et coite sans qu’on trouve à la juger en mieux ou en moins bien. Chacun son rayon, si on peut dire. Mars, le dieu de la guerre, pète des gueules dans le processus de son action. C’est dans sa définition. Le dieu germanique Loki ironise et raille le monde et si des os se cassent au passage, c’est dans l’ordre des choses et on n’y trouve rien à redire. Le dieu égyptien Osiris porte la mort, c’est inévitable, tautologique en fait, chez ce grand juge funéraire. Il est aussi le dieu associé aux flots du Nil, tempétueux et porteurs de mort autant que de vie. Il n’y a pas de jugement binarisé là dedans. Plus fatalistes que moralistes, les polythéismes voient ce qu’on nommera plus tard le mal se saupoudrer dans les intentions et les actions de centaines de divinités éparses, diverse, se contredisant entre elles et ne reflétant dans leurs conflits cuisants et sans gloire que les conflits cuisants et sans gloire du monde humain réel autant que la marche aveugle de cataclysmes naturels ou cosmologiques insondablement incontrôlables. Le mal, dans un tel cadre de représentations, ne trouve pas la formulation épurée, cristallisée, précipitée, solidifiée que lui assignera la phase religieuse suivante, plus policée, plus axiologique, plus totalitaire aussi. Polythéiser, c’est donc, entre autres, parcelliser et minimiser l’impact fondamental du mal.

C’est à partir du moment où on prétend englober le tout de la cohérence existentielle de l’univers dans une vaste bulle spirituelle, configurante, scellée, unique, totalisante, optimisante et sans mystère que la question du mal se concentre aussi et prend alors une lancinante dimension d’insoluble aporie. Laissons pour le moment (il faudra cependant y revenir) la question du mal comme trace régressante des polythéismes antérieurs se perpétuant en négatif dans le ventre de la nouvelle doctrine, et concentrons notre attention sur les deux «solutions» apportées par les grandes traditions monothéistes à la question de l’articulation du mal et de l’omnipotence divine.

«Solution» du dualisme fondamental: le manichéisme. Le manichéisme (syncrétisme de bouddhisme, de zoroastrisme et de christianisme apparu au troisième siècle de notre ère) et les hérésies chrétiennes s’en étant explicitement ou implicitement inspirées posent deux principes fondamentaux, fondateurs: le Bien (la Lumière) et le Mal (les Ténèbres). Égaux en force, aussi omniprésents l’un que l’autre, ces deux principes divins sont en lutte perpétuelle l’un avec l’autre et les croyants se rallient à l’un ou à l’autre, fonction du choix moral retenu. L’omnipotence divine est donc divisée en deux, ce qui compromet radicalement l’unicité divine, tant et tant que l’espoir fondamental réside ici dans une fusion éventuelle de ces deux principes, une union du bien et du mal dans un amour aussi ambivalent que mutuel. Potentiellement explosif comme programme. D’ailleurs ceux qui se piquent d’histoire chrétienne retiendront que l’hérésie albigeoise, surnommée tardivement catharisme, un type de manichéisme chrétien, fut détruite par une croisade en bonne et due forme, sanglante et brutale (1208-1229), au nom d’un rejet papiste de cette dualité des omnipotences entre un mauvais dieu et un bon dieu (ou encore: facette ténébreuse et facette lumineuse d’un seul et même dieu).

Solution du monisme accidenté: le luciférisme. L’autre solution est passablement plus tortueuse mais plus connue de nous tout simplement parce que plus fermement implantée sous nos hémisphères. C’est le cas d’espèce mal explicité du glitch inexpliqué, du pépin aléatoire, de l’accident malencontreux. Un ange puissant, le Porteur de Lumière, en vient à se croire aussi important que le dieu et s’autoproclame son égal maléfique ou… son égal, ce qui est maléfique. Et, en tout cas, c’est là une usurpation combattue, quoique (inexplicablement) tolérée, endurée ou supportée. L’absence de reconnaissance égalitaire (symétrique, binaire, principielle) de l’ordre du mal minimise probablement sa toute éventuelle légitimité mais cela ne change strictement rien à l’impact négateur et corrosif qu’il continue, comme fatalement, d’avoir sur l’omnipotence divine. Certaines tendances déistes plus modernistes voudraient voir dans cette situation imparablement paradoxale une sorte de distance critique du dieu contemporain face à des tendances autoritaires que lui imputent des croyances plus anciennes. Dieu, en bon père de famille moderne, respecterait la «liberté» de ses enfants en les laissant faire leurs gaffes par eux-mêmes. Je vous épargne tous les problèmes de grossière anthropomorphisation de l’être suprême que cela pose. Quand dieu se met à se comporter comme un échevin de village fermant les yeux sur les combines douteuses de ses administrés, sa faiblesse d’être suprême se met à dangereusement accompagner la faiblesse de généralisation conceptuelle de telles métaphorisations. Et surtout: le problème de fond reste lancinant et intact. Principe fondamental infernal ou serpent hypocrite rampant sinueusement dans le paradis terrestre, frère ennemi intime et principiel ou chien de poche échappé et mordant les jarrets des voyageur, le mal ne peut se manifester que dans le désordre apparent d’un monde dont le configurateur-organisateur ne détient pas —conséquemment!— le contrôle intégral.

Les amateurs de culture vernaculaire populaire noterons que la saga Star Wars incorpore et fait travailler ensemble manichéisme et luciférisme, en nous présentant, d’une part, deux ordres magiques, l’un bon et vêtu de beige et de blanc, les Jedi, l’autre mauvais et vêtu de rouge et de noir, les Sith, se combattant sans fin —mobilisant des forces l’un dans l’autre égales— pour la main mise sur le cosmos. On suit, d’autre part, dans ce cadre général manichéen, symétrique et binaire, le cheminement d’Anakin Skywalker, chevalier Jedi imparfaitement formé, important ange déchu devenu Darth Vador, ayant, pour reprendre l’expression consacrée, basculé du côté sombre de la force… Comme ce morceau, au demeurant assez pesant, d’art populaire ne fait pas spécialement référence au divin, force est de constater que la dualité manichéisme/luciférisme peut parfaitement opérer dans un produit culturel en dehors du cadre monothéiste (ou même religieux). Mais passons là-dessus et arrivons en aux musulmans.

La «solution» musulmane: Satan est un djinn. Les musulmans ont deux soucis théologiques majeurs qui vont se nuire gravement l’un l’autre sur la question de l’encadrement du mal dans leur mythologie monothéiste. Ils sont très sourcilleux en matière d’omnipotence et d’omniscience divine (ils n’aiment pas voir Allah concéder quoi que ce soit tant en termes de pouvoir qu’en termes de savoir). Ils sont aussi crucialement soucieux de s’inscrire dans la lignée abrahamique, c’est-à-dire dans la solide continuité des deux monothéismes juif et chrétien. Or ces derniers incluent très explicitement et très étroitement Satan dans leur dispositif légendaire. En Islam, Satan n’est donc pas un principe d’existence égal à Allah en force (rejet du manichéisme). Il n’est même pas un ange, déchu ou non, car les anges, comme les hommes, ne sauraient d’aucune façon tenir tête à Allah (rejet du luciférisme). Les deux seules solutions logico-philosophiques possibles sont donc écartées. Il ne restera plus que la solution semi-folklorique d’une régression ouverte vers l’héritage polythéiste enfoui des Arabes. Eh oui, même les fictions les mieux construites sont tributaires de contraintes internes implacables. Ni manichéiste, ni lucifériste, immanquablement la «solution» ici ne sera pas vraiment monothéiste, non plus. Satan sera un djinn, c’est-à-dire un petit génie maléfique et facétieux venu directement de la tradition pré-islamique.

Les manifestations d’incarnations du mal dans les divinités des phases religieuses antérieures d’un culte donné ne sont pas une exclusivité musulmane, il s’en faut de beaucoup. Belzébuth, par exemple, le Démon du Mont Chauve, est une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que Méphistophélès dérive d’un lutin romain. Satan, lui, là ça se voit sur sa tronche, est le satyre des sylves d’Asie Mineure tout craché. Lucifer était au départ le chef des troupes divines en personne, le Porteur de Lumière, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déchu, dans cet enfer outrageant le fusionnant avec les autres. La démonologie ne s’est jamais définie comme une science exacte. C’est plutôt une rhapsodie d’amalgames stigmatiseurs souvent esquissés à gros traits sur de très longues périodes. De plus, la tradition judéo-chrétienne ne manque pas d’épisodes majeurs de régressions sur les phases religieuses antérieures, comme manifestations du «mal» contemporain. Souvenons-nous de l’épisode d’Aaron et du Veau d’Or, pour ne citer qu’un exemple. La différence fondamentale, dans le cas de l’amalgame de Satan avec un djinn en Islam, sera qu’il y aura là choix doctrinal délibéré, explicite, consacré et sacré… et non pas, comme dans le cas de Belzébuth et consort, cumul légendaire bringuebalant, non explicitement reconnu, stigmatisé, rejeté, ou, dans le cas d’Aaron, retour temporaire, donné comme déplorable et répréhensible, vers une idolâtrie explicitement réprouvée.

Satan, dont le nom coranique est parfois aussi Iblis, est donc un djinn, c’est-à-dire un être issu du feu (comme les humains sont des êtres issus de l’argile). Refusant de se prosterner devant Adam, il est chassé du paradis terrestre et continue de foutre la merde en raison de son libre arbitre bizarre, biscornu, impish. Mais, très important, Iblis n’est ni un ange ni une divinité. Son poids est donc sciemment insignifiant, minimisé en fait. Hérités de la longue tradition pré-islamique, les djinns sont des petits persos semi-magiques, mais ils sont créés par Allah, comme les humains. Il semble qu’ils soient associés de longue date à la propagation du libre arbitre séditieux et de la désobéissance brouillonne envers dieu, chez l’humain. Le Coran est, sur cette question, très enclin à mettre djinns et humains dans le même sac et à exiger d’eux qu’ils se tiennent dans le rang. Entre autres, les djinns, pour le meilleur et pour le pire, eh bien, on leur prêche le Coran:

Dis:
«Il m’a été révélé
qu’un groupe de Djinns écoutait;
ils dirent ensuite:
« Oui, nous avons entendu un Coran merveilleux!
Il guide vers la voie droite;
Nous y avons cru
et nous n’associeront jamais personne
À notre Seigneur».
 
Notre Seigneur, en vérité,
—que sa grandeur soit exaltée!—
ne s’est donné ni compagne ni enfant!
 
Celui qui, parmi nous, est insensé
disait des extravagances au sujet de Dieu.
 
Nous pensions que ni les hommes ni les Djinns
ne proféraient un mensonge contre Dieu,
mais il y  avait des mâles parmi les humains
qui cherchaient la protection
des mâles parmi les Djinns
et ceux–ci augmentaient la folie des hommes;
ils pensaient alors, comme vous,
Que Dieu ne ressusciterait jamais personne.

(Le Coran, Sourate 72, Les Djinns, verset 1 à 7, traduction D. Masson)

L’existence des djinns n’est aucunement remise en question dans le canon coranique. Ce sont des petits diablotins irrévérencieux, menteurs, séditieux et Satan/Iblis, l’un des leurs, pas spécialement plus important que les autres, est donc une manière de farfadet enquiquineur et fauteur de troubles, sans plus. C’est un emmerdement du tout venant, rien de plus. Surtout: rien de grandiose, rien de fondamental, rien de philosophico-théologique, rien de sérieux… mais bon, passablement de fil à retordre quand même, au jour le jour. D’aucuns feront éventuellement observer que la différence ici n’est pas très limpide entre Iblis/Satan et Lucifer et, de fait, on est en droit de redire que, dans les deux cas, le problème de l’accroc à l’omnipotence divine n’est pas réglé. Simplement Lucifer tend vers l’outrecuidance, Iblis tend vers la mécréance. Lucifer est post-divin, apostat et à combattre. Iblis est anté-divin (et pré-islamique – c’est pour compenser cette tendance lourde qu’on sourate sur tous les tons qu’il est tout de même une créature d’Allah) et à récupérer, à convertir, à islamiser. Avec Lucifer, le mal est amplifié comme officier divin renégat et factieux. Avec Iblis, le mal est minimisé comme créature séditieuse, vermine facétieuse, enquiquineuse. Plus proche du manichéisme, le monothéisme lucifériste croit qu’il faut tenir le mal en échec, sans plus. Plus exaltée, selon sa manière, la «solution» musulmane croit encore qu’on peut éliminer le mal tout simplement en convertissant les djinns à l’Islam…

Le problème de l’omnipotence de dieu reste, dans tout ça, toujours entier et ce, quel que soit le statut d’êtres créés de la main d’Allah, trublions, démonologiques, inférieurs et mouches du coche des djinns. Et, bon, voyez comment les choses théologiques sont. C’est toujours qui perd gagne, qui gagne perd, dans ce genre de configuration à la fois mollement ratiocinante et fondamentalement fictionnelle. Sur la question, sciemment insoluble, de l’encadrement du mal dans le dispositif conceptuel monothéiste, l’Islam a voulu jouer de fermeté doctrinale. Il a refusé l’une et l’autre des grandes solutions logico-philosophiques ayant eu cours. Rejetant une égalité de principe du bien et du mal (manichéisme), ou une subordination pervertie du mal sous l’auspice du miséricordieux (luciférisme), il ne lui a tout simplement pas été possible de soutenir l’aporie du mal sans, en fait, poser un pied en dehors du monothéisme doctrinal et l’appuyer lourdement dans l’héritage pré-islamique enfantin, légendaire, fourmillant, grouillant et anthropomorphe. C’est régresser, en s’enfonçant partiellement dans la boue irrationnelle la plus délirante imaginable, pour ne pas concéder, en quelque sorte. C’est se construire un palais conceptuel bien symétrique avec des égouts de soubassements fort tumultueux et rendant une bien étrange odeur. Mais surtout, c’est magistralement confirmer que les religions monothéistes, toutes autant qu’elles sont, créent de facto des problèmes intellectuels artificiels qu’elles sont parfaitement inaptes à résoudre adéquatement.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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