Le Carnet d'Ysengrimus

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Posts Tagged ‘linguistique’

Positivisme et Favelas: une civilisation et ses linguistes en faillite

Posted by Ysengrimus sur 7 avril 2017

Brasil-Carta

Un mot sur la présentation, autrefois et naguère, d’une communication intitulée POSITIVISME ET NÉOPOSITIVISME EN LINGUISTIQUE ET EN PHILOSOPHIE DU LANGAGE [titre traduit de l’original anglais], à la neuvième International Conference on the History of Language Sciences (ICHOLS IX) tenue aux Universités de São-Paulo et de Campinas, Brésil, du 27 au 30 août 2002.

Au cours des deux derniers siècles, le prestige et la légitimité des sciences dites positives a eu un immense impact idéologique sur ce que l’on nomme encore sciences humaines ou sciences sociales. Or, ce qui s’est vu importer depuis les sciences de la nature, et qui s’est solidement installé dans les sciences sociales, est bien plus un ensemble de tics et d’affectations scientistes que la véritable charpente méthodologique de la procédure scientifique elle-même. Cette dernière, bien plus spécifique à son objet que n’accepte de l’admettre le programme positiviste, s’avère de fait probablement impossible à transférer, par delà de tapageuses et illusoires tentatives. Dans ce mouvement à la fois déformant et triomphaliste d’«emprunts» aux sciences, une nouvelle scolastique est née: la scolastique scientiste, et son impact est aujourd’hui immense. Au cœur de cette dynamique, le langage lui-même joue un rôle crucial, non seulement en vertu d’une importation massive et incontrôlée de procédés jargonnants et d’effets de phrases, mais comme manifestation illusoire de la scientificité même, notamment avec l’impact profond de notions telles que Syntaxe, Sémantique, Pragmatique, et du faux système heuristique et méthodologique que leur association fortuite semblent construire. De fait, aux vues du néopositivisme, la science même n’est jamais qu’un corpus langagier, et cette mythologie glottocentriste a eu un impact dévastateur sur les sciences humaines et sociales. À partir de l’exemple de Bloomfield, de Chomsky, et de Wittgenstein, j’ai avancé une pointe investigatrice au cœur des manifestations du positivisme en linguistique et en philosophie du langage. En plus, avec l’aide d’Habermas, de Della Volpe, d’Althusser et de quelques autres francs-tireurs, j’ai poussé le bouchon jusqu’à suggérer qu’il est peut-être temps que la linguistique et la philosophie du langage portent plus d’attention à la logique interne qu’elle sont déjà en train de se donner, largement à leur propre insu.

L’exposé, qui est en anglais, avait déjà été fort bien accueilli, dans une version préliminaire, par les participants des Lunch Box Seminars de notre collègue et compagnon de lutte Vito Ponzo, du département de physique de l’Université Lancastre. Déjà testé sur un auditoire donc, pour reprendre le beau mot de Duke Ellington, et introduit dans une ambiance intellectuelle où la légitimité théorique du structuralisme américain est de plus en plus vermoulue, cet exposé a trouvé dans le Brésil de 2002 une oreille largement amie. La dynamique de mon intervention fut entièrement tributaire de la sensibilité en émergence depuis un pôle intellectuel et social dont nous n’étions par très éloigné physiquement et émotivement sur São-Paulo et Campinas: celui de Porto Allegre. São-Paulo, la troisième plus grande ville du monde, avec ses dix-sept millions d’habitants, son urbanisme délirant, ses tours hirsutes, ses rues étroites, zigzagantes, pentues, et sillonnées de nuées de petites voitures européennes qui ne freinent tout simplement pas aux clous, m’a au fond moins dépaysé que je ne l’aurais cru. Sorte de Toronto lusophone en plus populeux, remuant, cracra, génial, et fou, ce serait une fête, si les terribles et inhumains favelas n’étaient pas là, agglutinés partout, pour nous rappeler la faillite civilisationnelle de notre beau système social des Amériques, intellectuellement positiviste, matériellement néo-libéral, et éthiquement fort questionnable…

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Emprunts de «bon aloi», faux amis et traductions dites «littérales». La vieille chanson geignarde de l’anglicisme québécois

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2016

Tardivel_L'anglicisme_voilà_l'ennemi

Ah, sicroche de tornom! Les choses ont-elles changé tant que ça dans l’opinion des clercs-neuneus du Nouveau Monde depuis la causerie L’Anglicisme, voilà l’ennemi de Tardivel en 1879? C’est pas certain, pas certain pantoute. On rencontre encore bien des baîllonneurs impénitents et autoritaires qui racontent n’importe quoi et autres choses en se donnant des grands airs sur le fameux franglais d’ici. Je suis personnellement bien tanné de voir se perpétuer sans cesse l’hydre grimaçante de la vieille peur complexée et colonisée de l’anglicisme au Québec. On va donc se faire sans s’énerver une ou deux petites mises au point linguistiques et sociolinguistiques. Hmm, entre bons (vrais) amis.

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L’EMPRUNT SOI-DISANT DE BON ALOI. Il y aurait des anglicismes de «bon aloi» et d’autres non. On nous baille ça depuis des décennies. Or la notion de «bon aloi» n’a aucun statut analytique ou opératoire. C’est une formulation crypto-normative servant exclusivement à donner une apparence de légitimité descriptive au détenteur d’une compétence corrective trop souvent autoproclamée et biaiseuse. Plus le corpus des «mots de bon aloi» s’étend, plus la stabilité des critères sensés les légitimer s’estompe. Le seul critère qui reste finalement, c’est celui de la préférence subjective, habituellement émotive et fort peu imaginative, du personnage en position d’autorité dictant le «bon aloi». Ce personnage, dans la majorité des cas, s’aligne sur ce qu’il fantasme comme étant le choix français (entendre: étroitement hexagonal) et s’abdique devant ce choix ou pseudo-choix. Je ne vois vraiment pas pourquoi je dirais smoking (au lieu de tux ou tuxedo) ou bifteck (au lieu de steak) sous le prétexte, réel ou hallucinatoire, que les Français le font ou le feraient. Mes anglicismes directs, acculturés et bêtes valent bien ceux des autres et la formule selon laquelle il n’est de bon aloi que de Paris est parfaitement faisandée et dénuée des moindres qualités dialectologiques. Même les Parisiens d’ailleurs n’en veulent plus et la parisianité linguistique, notamment en matière d’anglicismes, est largement une fabrication coloniale (une fabrication de nous, donc). D’autre part, le xénisme, cet anglicisme un peu conjoncturel et ad hoc utilisé strictement pour faire smart ou pour «faire anglais» ne se cultive pas de la même façon d’un côté et de l’autre de l’Atlantique et il n’est certainement pas question de donner un chèque en blanc à nos amis Français (ou à leurs thuriféraires locaux) sur cette question. Je vais donc continuer de dire commenditaire et primeur et leur laisser sponsor et scoop, si ça les amuse tant (le cas échéant — n’oublions pas qu’on surestime largement la crispation des Français sur ces questions) de faire ricain à la manque quand ils disposent d’un mot parfaitement français pour ce dire. Le «bon aloi» n’est pas issu de papa commandant. Il n’en chuinte pas comme une humeur, n’en émane pas comme une vapeur, n’en jaillit pas subitement comme un vent. Il faut démontrer la validité de ce qu’on assume de défendre. Et, de fait, pour tout dire, le «bon aloi» absolu et transcendant n’est pas. Chaque formulation identifie une strate sociale et en émane. Et, variation sociolinguistique oblige, il n’y a pas d’autorité absolue en matière de langue et… surtout pas en matière d’anglicismes.

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LA TRADUCTION DITE LITTÉRALE. C’est là un autre serpent de mer souvent invoqué pour fustiger mais, de fait, fort mal décrit. Ainsi, par exemple, contrairement à ce qu’affirment certains olibrius, le tour téléphone intelligent n’est pas une «traduction littérale» d’usage. C’est d’abord un terme. En ce sens que c’est une unité retenue par une instance officielle de terminologie (québécoise). Son défaut n’est pas dans sa soi-disant dimension de «traduction» mais bien dans son intelligibilité en tant que syntagme (si vous me pardonnez le jargon). Les Français (qui restent numériquement majoritaires en francophonie) n’ayant pas retenu ce terme, ils le décodent au sens littéral analytique (plutôt que comme syntagme synthétique) et le résultat est inintelligible et, de fait, ridicule (on semble imputer de l’intelligence à un objet). C’est ça et rien d’autre qui rend le tour téléphone intelligent difficilement utilisable (surtout dans du texte visant un public hexagonal). Exemples converses en français: carte orange, fromage blanc. Les Québécois, ici, n’attrapent pas le syntagme et pensent à n’importe quelle carte de couleur orange ou n’importe quel fromage de couleur blanche et ça semble inintelligible, imprécis ou redondant. Pour le ridicule en matière de décodage littéral des syntagmes, il faut aller chercher le français glace à l’eau, qui ne remplacera jamais le terrible popsicle au Québec attendu que de la glace à l’eau, quand on la décode au mot à mot, surtout dans un pays nordique, c’est fatalement aussi imbuvable que de l’eau aqueuse ou du sel salé. Ces syntagmes québécois et français n’ont strictement rien à voir avec de la traduction, littérale ou autre. Au contraire, c’est leur irréductibilité franco-française ou franco-québécoise qui les rend difficiles à faire circuler en francophonie. Ce sont des tours régionaux, sans plus. L’anglais n’y est pour rien. La notion de traduction littérale ne doit pas être utilisée à tort et à travers, chaque fois que ça nous arrange, mais vraiment au sens précis, fort et… littéral, justement. Exemple: Fait sûr d’adresser les issues (sur: make sure to adress the issues) pour «assure toi de traiter les questions importantes». Ce tour surprenant existe chez les francophones de l’Ontario. Voilà une vraie traduction littérale. Un mot pour un mot, au mot à mot et, surtout, à syntaxe stable et sans aucun résidu. Pour l’anglais smartphone ou le plus rare intelligent (mobile) phone, une traduction littérale serait *intelligent téléphone (comme on disait autrefois paie-maitre pour pay master). C’est pas ça qu’on observe. Le fait est, l’un dans l’autre, que fin de semaine et téléphone intelligent ne sont aucunement des traductions littérales. Ce sont simplement des solutions françaises plus ou moins heureuses à un problème lexicologique ou terminologique spécifique. Exemple dans l’autre sens de traduction littérale: lily of the valley (sur lys de la vallée, le nom anglais du muguet) est une traduction complète dont la syntaxe est maintenue intégralement (traduction ici vers l’anglais — en plus on change de fleur, ce qui arrive plus souvent qu’on pense, dans ce genre de mésaventure). Autres exemples de traductions littérales (lexicales et syntaxiques) dans notre belle culture: tomber en amour (sur to fall in love) pour «tomber amoureux», à la fin de la journée (sur at the end of the day) pour «arrivé au bout du compte», y a rien là (sur there is nothing there) pour «c’est simple comme bonjour », qu’est-ce que tu penses que tu fais là (sur what do you think you are doing) pour «tu joues à quoi là?» Certains cas de traductions littérales sont strictement lexicaux (en ce sens qu’ils affectent un mot unique): plombeur pour «plombier», exploder pour «exploser», paquet (sur package) pour «liasse de documents». Redisons-le: au mot à mot, dans une traduction effectivement vraiment littérale, tu as tous les mots et la syntaxe reste constante. Noter, dans le cas de qu’est-ce que tu penses que tu fais là, que le final affaiblit la cause littérale. C’est du dégradé, tout ça. En tout cas, et quoi qu’il en soit de la légitimité réelle ou voulue du fait universel de passer d’une langue à une autre, nos bons compatriotes qui utilisent ces tours font de la traduction, c’est certain. Littérale ou non, peu importe finalement. Quand ces tours sont intelligibles en francophonie et qu’ils me bottent bien, je les utilise sans frémir. Ceux qui me barbent, je les laisse de côté. Tant qu’à américaniser son style, autant le faire par la traduction malicieuse que par le xénisme béat. Pensez-pas?

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LES FAUX AMIS: PARFOIS DE BONS VIEUX AMIS. Les cas comme avatar, éventuellement ou figurer, des classiques aussi, je les décrirais, sans rougir, avec la notion de faux amis (vieille désignation colorée et vive, mais descriptivement plutôt heureuse, pour attaquer l’anglicisme sémantique). C’est patent dans le cas, par exemple, de application au sens de «candidature» qui nous rappelle l’époque héroïque où on appelait un chef de gare un agent (sur station agent) et du pain grillé des rôties (en traduisant toast). Des cas comme image en mouvement sont plus difficiles à catégoriser. Comme balle molle (pour soft ball) ou chien chaud (pour hot dog) c’est un cas mixte faux amis et/ou traduction. On sent en tout cas que l’anglais ravaude l’affaire et que le français résiste. Le Dada de Troie, en somme. Le critère d’intelligibilité auprès des locuteurs est finalement un bien meilleur guide que tous nos cadres descriptifs, toujours plus ou moins défaillants quand les corpus s’élargissent. Souvenons-nous quand les vieux disaient Moi, pour un… (sur I, for one), moi tiku j’y comprenais rien. Je trouvais ça confusant (pour reprendre un beau monstre créé autrefois par mes étudiantes anglophones sur confusing) et l’expression a fini par mourir avec ma génération. L’intelligibilité française a prévalu, sans trompettes. Parfois, en plus, le fustigeage [sic] de ces tours se complique de préjugés enfouis pas vargeux-vargeux pour personne et qui n’ont absolument rien à voir avec l’adstrat anglais. Il y a des têtes croches partout, pour reprendre un mot bien de chez nous. Les Français aiment pas chandail (lui préférant pull, qui n’existe même plus en anglais, ayoye) pourtant bien présent dans leurs dictionnaires et français au boutte, à cause du souvenir de l’étymon marchand d’ail. Ça rend une odeur populaire. Certains de nos compatriotes tournent le dos à barbier (à cause de barber et malgré Figaro, pourtant barbier de Séville) pour des raisons tristement analogues. En plus, ça rendrait une odeur archaïque. Moi, entre populaire/archaïque français ou chic/tendance anglais, vous vous doutez que mon choix est fait… Mais cette partie là est une opinion strictement personnelle, n’est-ce pas. L’un dans l’autre, pour tout dire comme il faut le dire, j’accepte pas de me faire dire qu’il faut pas dire chien chaud (qui est attesté, marrant, un brin surréaliste et savoureux… surtout avec de la moutarde jaune fluo et vapeur —certainement pas steamé), que c’est une traduction fausse amie de mauvais aloi et que le mot français «est» hot dog. Pouah… c’est quoi le critère, autre que celui du conformisme rampant, veule et sans imagination?

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Insistons pour dire que ces classifications descriptives (calques, faux amis, traductions littérales, emprunts directs) n’ont aucune validité normative, de la même façon que les désignations normatives (barbarismes, solécismes ou le monstrueux «anglicisme de culture») n’ont aucune validité descriptive. Tant et tant que, finalement, souple et sans complexe, ma solution est sereinement subjectivée. J’invoque des critères descriptifs certes. Mais je les maintiens lâches, moirés, souples, pour arriver à des solutions empiriques, colorées, sociologiquement marquées, mais toujours intelligibles. Et je me méfie comme de la peste des grandes explications normatives improvisées pour faux savants roides et mal avisés en mal de psychologie des profondeurs et de nature des choses dans les mots. Elles ne sont habituellement que la légitimation de ce qui est usuel (pour moi) et le rejet (fallacieusement) documenté de ce qui est dépaysant (venu de l’autre). Il n’y a pas si longtemps, les baîllonneurs au «bon aloi» nous disaient, au Québec, de ne pas dire à cause que, une soi-disant traduction littérale (dans l’utilisation descriptivement impropre de cette notion) de because. Voilà des oiseaux qui n’avaient pas lu Le Discours de la Méthode où la majorité des causales sont introduites sans sourciller par à cause que. Si on ne peut plus invoquer le modèle de Descartes ès langue française, je vous demande un peu ce qu’on va manger l’hiver prochain… Tintouin…

Chien chaud, Hot dog, Westmister de Carole Spandau

Chien chaud, Hot dog, Westminster de Carole Spandau

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Coiffure à la garcette et barbe fleurie

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2016

Aix-la-chapelle-europe

Un mot sur la présentation d’une communication, il y a de cela des lustres, intitulée: Innovations lexicales à la Renaissance et prise de parti sur le mouvement du développement historique: le cas du lexème garcette au sens de «petit cordage court en tresse», au Troisième Congrès des Franco-romanistes allemands tenu à l’Institut de Philologie romane d’Aix-la-Chapelle du 26 au 29 septembre 2002.

 Affilié par Walter von Wartburg à l’étymon *Wrakkjo (FEW 17, 618b), le lexème garcette au sens de «petit cordage court en tresse» est classé parmi les dérivés de gars. Le dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg donne (s.v. garçon): «Dérivé de gars; garce vers 1175 qui a pris un sens péjoratif vers le XVIe siècle, d’où garcette XIIIe siècle inusité au sens propre depuis le XVIe siècle sauf dans quelques patois mais au sens de «petite corde faite de vieux cordages détressés» (attesté en 1634 au sens de «petite corde»; ce sens vient de l’expression coiffée à la garcette, «avec les cheveux rabattus sur le front» (d’Aubigné) d’où garcette «coiffure de femme dans laquelle les cheveux sont rabattus sur le front».» Pour Wartburg, donc, le système des affiliations étymologique menant de gars à garcette est parfaitement linéaire, et la perte du sens propre de garcette à la Renaissance semble en marquer le tournant. Or cette étymologie est trop simple, et surtout ne tient pas compte des bouleversements historiques de la Renaissance et de leur influence particulière sur l’innovation lexicale. Premièrement, les dictionnaires, de Furetière à Littré, sont unanimes sur l’existence d’un espagnol garcetta «crête de héron» d’où dériverait l’expression coiffée à la garcette. De fait la coiffure «à la garcette» consistait en un port des cheveux rabattus sur le front un peu à la manière d’une crête. De plus, comme il s’agissait d’une coiffure de femme, garcetta a fort bien pu raviver garcette «jeune fille» en perte de vitesse depuis le XVIe siècle (voir encore Furetière: «… comme les portent les garçons»), même si Littré nie cette possibilité. Le second problème découle du premier. Il semble observable, à la lecture des définitions des lexicographes du XVIe siècle et postérieurement que, si la coiffure à la garcette n’est pas une tresse mais plutôt une crête ou un toupet rabattu sur le front, l’affiliation sémantique allant de garcette «coiffure» à garcette «petit cordage court en tresse» fait difficulté. Le philologue attentif que fut Littré avait déjà circonscrit la complexité du problème de l’origine de garcette «petite corde». Il note: «Terme de marine (…) espagnol garcetta; italien gashette; anglais gasket. Origine inconnue, à moins qu’on imagine que la garcette tresse plate de fil de caret a été dit aussi de la garcette «tresse de cheveux». L’espagnol garcetta, qui signifie à la fois garcette et bouquet de cheveux appuierait cette conjoncture; mais alors l’italien gashette et l’anglais gasket seraient des corruptions du mot.» Le Random House Dictionary est aussi prudent et note sous le vocable gasket: «Unknown origin, cf French garcette». Partageant la prudence de Littré et des auteurs du Random House Dictionary contre Wartburg, j’ai proposé que ce problème de lexicologie étymologique —comme de nombreux autres— ne peut pas être résolu sans qu’une prise de position ne s’effectue sur le mouvement du développement historique de la Renaissance. Au XVIe siècle, garcette au sens de «coiffure» n’est attesté que chez des auteurs comme d’Aubigné. C’est un terme de cours, renvoyant à une mode capillaire strictement aristocratique. Est-ce que la langue de la cours de France arrivait déjà à se déverser dans le vocabulaire maritime de trois pays européens au temps de la Renaissance? Le français des mariniers du XVIe siècle était-il importateur ou exportateur de lexèmes par rapport à l’italien, l’espagnol, et même l’anglais? Le passage de «coiffure en toupet ou en crête» à «court câble tressé» s’est-il fait par l’intermédiaire d’un «câble détressé»? Plus globalement encore, le XVIe siècle est-il plus favorable à l’emprunt ou à la néologie sur base acrolectale en matière d’innovation lexicale dans la langue française. J’ai cherché à scrupuleusement traiter ces questions de portée générale à partir du cas d’espèce analysé. Comme vous voyez, j’avais le sens des causes cruciales, dans ces douces années.

Et j’en ai appris de bien bonnes dans l’ancienne capitale de Charlemagne, qui porte, en allemand, le doux nom de Aachen. Signalons notamment que, pour les allemands, même les savants, l’Empereur d’Occident n’a pas la barbe fleurie, n’a pas spécialement inventé l’école, et n’est pas spécialement l’oncle de Roland héros-gaffeur de Ronceveaux. Tout ça, c’est du folklore franco-français sur Charlemagne. Pas mal, n’est-ce pas? Par contre, je leur en ai aussi appris une bien bonne, que je vous donne en primeur: l’Empereur d’Occident a donné son nom au village natal de Céline Dion (Charlemagne)…

Une coiffure à la garcette — Crête? Tresse?

Une coiffure à la garcette — Crête? Tresse?

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Ces parlers de la langue d’oïl: si proches, si autres…

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2014

Amien-France

J’ai quand-même envie de vous dire un mot de cette présentation, faite il y a déjà plus de douze ans, d’une communication intitulée « Joual – Franglais – Français: la proximité dans l’épilinguistique » au colloque international Des langues collatérales – Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, organisé par l’Université de Picardie Jules Vernes, le Conseil des Langues Régionales Endogènes de la Communauté Française de Belgique, et l’Office Culturel Régional de Picardie (c’était en novembre 2001).

D’abord, bien, j’ai tombé ma communication, portant sur la perception des proximités linguistiques dans la sensibilité épilinguistique québécoise. C’est qu’au Québec, il y aurait deux idiomes. Le « français », valorisé, promu, revendiqué, et le « joual », stigmatisé, minorisé, combattu. Les élites intellectuelles du Québec actuel font de plus consensus massif sur l’aphorisme suivant: le joual est un franglais. Cette « proximité » du vernaculaire des québécois à la langue du colonisateur est le fondement du danger qu’on lui impute. Il est perçu comme susceptible de faire virer le français du Québec à l’anglais. La sensibilité épilinguistique du même groupe nie de plus toute proximité entre ce joual et un français québécois vernaculaire, un « franco-québécois » typique, pittoresque, domestique… et inoffensif. Les représentations épilinguistiques construisent donc des dispositifs de proximités et d’éloignements valorisant un « franco-québécois » culturellement acceptable, et stigmatisant un joual potentiellement facteur d’anglicisation. Or ce système de constitution des proximités et des non-proximités dans l’idée que s’en donne la minorité élitaire du Québec, cible en fait un seul et unique idiome, dualité Jeckyll/Hyde du parler commun à solide base française de la majorité de la population du Québec. Certains participants au colloque ont fait observer que les organismes linguistiques québécois leur avaient raconté sans frémir que le joual n’existait pas… Assez hideux et bilieux l’insécurité linguistique, quand ça vous pogne dans les tuyaux d’instances officielles…

Puis ensuite, j’ai découvert la culture actuelle des parlers d’oïl. En effet j’ai assisté à un nombre impressionnant de spectacles de chansons en patois picard et wallon, plus un récitatif de poésie, un monologue théâtral, un spectacle de marionnettes, et un film moyen métrage en patois picard. L’impec organisation de la bande à Jean-Michel Éloy, de la section d’Études Picardes, de la fac Jules Verne nous a piloté avec efficacité et enthousiasme dans l’underground culturel du chef lieu picard. Une mécanique de relations publiques rodée au quart de tour. Il est conséquemment difficile de dire si j’ai pris contact avec des sociolectes vernaculaires effectifs, ou si j’ai plutôt assisté à un adroit exercice de promotion culturelle de langues folkloriques pieusement conservées par de matois artistes, dans la mouvance sensible et foisonnante de l’actuelle euro-reconnaissance des parlers régionaux. Tout semblait être prévu pour nous recevoir comme des princes-ethnolinguistes. Trop beau. J’ai même appris avec fracas que l’une des plus grandes rues d’Amiens s’appelle la rue Laurendeau, d’après un notable quatre-vingt-neuvard du cru qui, fort heureusement pour mon moral, signa le cahier de doléances de la commune avec le Tiers. Ce n’est pas un autochtone intégral d’ailleurs, mes ancêtres étant plutôt aunisois de leurs personnes.

Si proches, si autres… ces patois wallon et picard. On crois les attraper, puis ils glissent sur notre conscience, comme un ballon sur l’eau qu’on touchait du bout des doigts, et qui s’en va. Mais, l’un dans l’autre, cette saisissante expérience d’immersion des soirées « collatérales » à la rencontre officielle valait par elle même tous les colloques scientifiques de la terre. Jugez-en vous même sur un échantillon de parole de chanson tiré d’un CD vendu à la sauvette au sortir du théâtre Chés Cabotans d’Amiens, et qui synthétise tout le mystère de nos langues endogènes en quatre lignes:

Déhor i pleut à dagues, pi oz intind dé loin
Un air éd cordéyon, un air éd féte éd fous,
Écorè à ch’comptoér, i rintonne coér un coup
Du jus d’solé qu’o piche in s’écorant à ch’vint.

Ch’bal à Tchot Bért, album Ch’bal, paroles de Jacques Dulphy,  Étiquette Ch’Lanchron, SACEM, 1994, second titre.

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De la diglossie dans les chaumières montréalaises

Posted by Ysengrimus sur 29 avril 2008

Paix, Amour, Bilinguisme et Diglossie

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Les histoires de ci-devant baisse du français à Montréal rejoignent une statistique qui circule depuis plusieurs années dans les coins: le nombre de non-francophones-et-non-anglophones augmente six fois plus vite que le nombre de locuteurs d’une des deux langues officielles dans la grande région montréalaise. Bon, bon, si on retire les facteurs en creux (ne pas se procréer et partir pour Repentigny) qui révéleraient un manque de francophones de souche en ville, il reste un seul facteur en plein: l’immigration internationale. L’immigration internationale est par définition linguistiquement hétérogène. Elle fournit ce qu’on appelle dans notre doux jargon sociologique local les allophones, ceux qui parlent une langue “autre” (que les deux langues officielles du Canada). En procédant de la bonne façon et avec le respect requis, des politiques de planification linguistique adéquates peuvent tout à fait amener les allophones aux langues diverses, éparses, sans communication mutuelle directe à embrasser le français comme langue véhiculaire “de la nation”. Le défi est là et il est là depuis au moins cinquante ans. L’augmentation de l’immigration internationale au Québec est en fait un atout, en ce sens que le français ne fait plus face à une autre puissante langue unique (l’anglais qui, avec le profond discrédit US n’a, en plus, plus le prestige qu’il avait aux yeux de nos nouveaux compatriotes) mais à une multiplicité et une diversité de langues communautaires et familliales qui rend un français, langue seconde du segment allophone de la collectivité, beaucoup plus vendable. Si évidemment on évite de faire du charriage, du barouettage et de la petite politique minable (d’un bord ou de l’autre) avec ce délicat problème sociétal de fond. Ainsi on notera, par exemple, que le fait d’avoir concentré les plus récentes recherches démographiques sur la langue du cercle intime peut s’avérer fort trompeur et inutilement paniquant.

Les sociolinguistes nomment DIGLOSSIE l’aptitude qu’ont certaines cultures polyglottes à maintenir une étanchéité complète entre la langue parlée dans un cercle et la langue parlée dans un autre cercle. Plusieurs de nos compatriotes du monde viennent de cultures très profondément diglossiques. Cela fera d’eux des promoteurs naturels de leur langue vernaculaire dans la sphère privée et du français dans la sphère publique. Fait intéressant, j’en jasait justement l’autre jour avec mon barbier montréalais, un italien charmant qui tient échoppe de barbier depuis 1968 et qui ne parle pas l’anglais. Il m’expliquait que la propension linguistique des italo-canadiens du Québec et celle de ceux du reste de l’Amérique du Nord était fort distincte. Les italiens de Montréal tendent à parler italien (ou le dialecte de leur région italienne d’origine) dans le cercle familial et français à la ville. Les italiens de Toronto et du reste de l’Amérique du Nord tendent à parler anglais tant à la ville qu’à la maison. L’Amérique du Nord assimile tandis que le Québec promeut sa langue, tout en préservant la culture d’origine des ci-devant allophones. Cette diversité culturelle effective et cet avantage diglossique hérités historiquement sont la clef du succès de la formule québécoise. Il fallait entendre le ton dépité de mon barbier italien devant la perte de l’italien et du dialecte manifesté par sa parenté torontoise. La diglossie protège les deux groupes du danger d’assimilation, par qui que ce soi. Elle fait du soucis de préservation ethno-culturelle des québécois une priorité universelle et fort intimement comprise, chez les allophones, et fonde ainsi le noyau dur d’une solide compréhension mutuelle sur ces questions si sensibles. C’est indubitablement la formule de demain. Si tu me donnes le choix entre ça et les Flamand des Belges ou les Anglos un peu carrés de nos grands-pères, je prend le lot allophone n’importe quand. Il faut étudier cela plus attentivement, cette capacité diglossique des groupes immigrants et c’est vraiment important. Elle avantage le français comme langue collective québécoise et on n’en parle strictement jamais. Simplisme, simplisme.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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