Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a soixante-dix ans: le film LES ENFANTS DU PARADIS de Marcel Carné sort en salles. Sublime…

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2015

Enfants-du-paradis

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dans le petit cinéma de poche de son Manoir de Milton, sur l’Escarpement du Niagara, fronce les sourcils en penchant légèrement la tête et en claquant des doigts. Elle cherche quelque chose dans sa mémoire. Elle se décide, un peu contrite, à se tourner vers l’aile francophone de sa compagnie, et dit: I am trying to remember the title of that seventy years old masterpiece of post-war French cinema. There is enfants… in the title. Nous nous écrions tous en cœur: Les enfants du paradis de Marcel Carné. Mademoiselle Griffith claque des doigts une fois ultime en s’écriant. There you go! Is it as sublime as they say it is? And what is with the paradis bit. It is not a religious flick, I hope. Nous nous empressons de rassurer la sensibilité athée de Mademoiselle Griffith. Paradis dans Les enfants du paradis c’est le nom ironique donné à la haute et «céleste» section des balcons du fin fond d’un théâtre, celle se trouvant le plus loin possible de la scène. Les enfants du paradis, ce sont les fous de théâtre les moins fortunés, ceux qui ne peuvent voir le spectacle que depuis les plus mauvaises place, celles du perchoir lointain. Oh! I see. The Pit! Where the «Gods» are. Mademoiselle Griffith aime bien cela, trouve cela joli, le paradis, pour ceux qu’on appelle, usant de la même ironie, en anglais, les dieux. Elle se pâme un peu. Nous expliquons surtout à Mademoiselle Griffith qu’avec ce film, elle va vivre une expérience cinématographique qui va changer ses vues du septième art à jamais. Emballée par notre enthousiasme, Mademoiselle Griffith réclame qu’on lui déniche le disque de ce film pour sa prochaine séance de projection. Naturellement, ainsi fut fait. On lui apporta la très belle copie restaurée, avec sous-titres anglais, établie en 2002 pour la fameuse collection new-yorkaise Criterion, et ciblant spécifiquement le public nord-américain.

Le film se déploie en deux tableaux. Le premier tableau, intitulé Le Boulevard du Crime nous amène, en 1829, sur le Boulevard du Temple à Paris, surnommé «boulevard du crime» à cause de toutes les histoires criminelles alors mises en scène dans les nombreux théâtres de cette artère bondée du Paris populaire. Le second tableau s’intitule L’homme blanc, en référence à Pierrot, personnage lunaire, immaculé et… vierge. Il a lieu, toujours à Paris, en 1835, donc six ans après le premier tableau. Dès ledit premier tableau, on voit apparaître trois personnages ayant existé historiquement: le pantomime Baptiste Duburau (1796-1846, joué par Jean-Louis Barrault), l’acteur de théâtre Frédérick Lemaître (1800-1876, joué par Pierre Brasseur) et l’escroc et assassin Pierre-François Lacenaire (1800-1836, joué par Marcel Herrand). S’ajoute une quatrième figure, le comte Édouard de Montray (joué par Louis Salou), basé, lui aussi, sur un personnage historique du nom de Charles, duc de Morny (1811-1865). Tous ces fougueux personnages masculins de conséquence vont vivre le choc de leur vie en rencontrant la femme suprême, Garance (jouée par Arletty), fille de vie sans le sous qui, au début de l’histoire, joue «la vérité», assise nue dans un «puit» plein d’eau claire que des forains font mater au public, sous une tente, pour un prix d’ami. L’influence mutuelle entre ces quatre hommes et cette femme, éblouissante mais incroyablement triste et décalée, sera la force motrice de notre histoire. Au début, elle est amie avec Pierre-François Lacenaire, qui l’aime secrètement. Ils se promènent un beau jour, comme deux vieux comparses, et l’escroc incorrigible vole une montre à un gros bourgeois, dans la foule du Boulevard du Crime, juste devant le tréteau extérieur des bonimenteurs du Théâtre des Funambules. Lacenaire s’esquive dans la foule avec son petit butin, le gros bourgeois éructe, les gendarmes accourent, Garance est accusée. C’est alors que, depuis le tréteau, le petit pantomime Baptiste, qui participait au boniment en silence en compagnie de son vieux père qui le dénigrait ouvertement en public, s’active, se déploie, prend vie. Par la pantomime, il explique aux gendarmes et à la foule que la montre a été volée par un autre, venu de l’autre côté, un moustachu délié, qui s’est défilé. Garance, sauvée par cet acte de communication impromptue qui lui gagne spontanément la sympathie de tous, lance une petite rose sur le tréteau et voici notre deuxième homme amoureux. Devant le même théâtre, un troisième larron s’active déjà. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu mais déjà flamboyant, sait sans l’ombre d’un doute qu’il sera un des acteurs les plus adulés du 19ième siècle. Le reste de l’univers ne le sait pas encore, par contre. Le pauvre Lemaître se chamaille, devant la porte du Théâtre des Funambules, avec le régisseur de salle. Il veut voir le directeur. Il veut devenir acteur. Il ne vit que pour jouer la comédie. Mais… il aperçoit soudain Garance dans la foule. Elle vient de jeter une fleur sur le tréteau extérieur des bonimenteurs et se retire majestueusement. Voilà notre troisième homme ébloui. Il fonce dans la foule et baratine Garance comme un vrai matou, verbeux et charmeur. Elle s’en débarrasse tout en douceur et s’esquive. On n’échappe pas à la suite. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu, entre dans le théâtre et finit par trouver le directeur des Funambules, qui met systématiquement à l’amende quiconque parle ou fait un bruit sur son plateau ou dans ses coulisses. Le directeur, prévenu qu’un inconnu cherche à le voir, toise Lemaître de pieds en cap en disant: Ah, c’est celui-là? Ce mirliflore! De son côté, Baptiste, méprisé du grand pantomime Anselme Duburau son père, rentre dans le théâtre aussi, sa rose à la main, une nouvelle vie insufflée en lui. Dans la salle, un drame éclate alors. Deux clans d’acteurs se disputent, à cause d’un accrochage involontaire survenu lors d’une pantomime. Paroxysme des frustrations. C’est la bagarre générale sur scène (devant le public) et en coulisses. On baisse le rideau en catastrophe et on tente une réconciliation sur le tas, mais tout le monde est bien remonté. L’un des clans d’acteurs démissionne en bloc et vide intempestivement les lieux. Le théâtre des Funambules vient de perdre d’un coup sec la moitié de sa distribution. C’est la chance de Lemaître, qui s’insinue dans une défroque de lion. C’est la chance de Baptiste, à qui l’on confiera ses premières pantomimes, sur la foi du charme inattendu et incroyable qu’il déploya sur le tréteau extérieur, lors du sauvetage de Garance. Cette dernière est éventuellement, elle aussi, embauchée par les Funambules. Elle joue une Grâce, immobile sur un piédestal, avec Baptiste en Pierrot et Lemaître (qui déteste déjà ces rôles muets, imposés par la loi de fer de la répartition des genres dramatiques sur le Boulevard du Crime) en Arlequin. C’est ainsi qu’un soir Garance est aperçue, depuis le parterre, par notre quatrième homme, le comte Édouard de Montray, riche et influente figure de la Monarchie de Juillet. Il visite l’actrice en coulisse et lui offre amour, protection et confort matériel.

Garance est aimée de quatre homme mais, elle, elle n’en aime qu’un seul. Lequel? Ah, ça, allez demander au marchand d’habits ambulant Jéricho dit trompe-la-mort, dit vend la mèche, dit mouton blanc, dit treize à table (joué par Pierre Renoir, le fils du peintre Auguste Renoir), ou alors à Fil de Soie, le faux aveugle (Ayez pitié d’un paaauuuvre aveugle!), qui as tout vu, lui aussi, ou encore à Nathalie, l’épouse de Baptiste (jouée par Maria Casarès) qui a ses doutes, elle aussi. Moi, je continue avec mes deux incroyables acteurs. Le deuxième tableau, L’homme blanc décrit, six ans plus tard, l’accession sociale de toutes ces figures. Garance, est devenue la protégée du comte Édouard de Montray. Fini le temps des soucis matériels, le «bon vieux temps des coudées franches», comme le disait si bien Brassens. Baptiste triomphe avec une étrange pantomime intitulé [Mar]chand d’habits, où un Pierrot quasi-freudien tue d’un coup de rapière un marchand d’habits ambulant inspiré de Jéricho (et joué par Anselme, le père de Baptiste), pour aller retrouver la femme qu’il aime (jouée par Nathalie, l’épouse de Baptiste) dans un bal de salon chic. Le bateleur Baptiste, troublé mais génial, est en train de recréer littéralement le personnage du Pierrot lunaire et de faire de l’artisanat populaire de la pantomime, un art, au sens fort. Frédérick Lemaître a quitté les Funambules et fait maintenant du bon gros répertoire parlant institutionnel, au Grand Théâtre. Son individualité tonitruante triomphe sur les planches mais ce n’est pas encore exactement le délire. Le délire, le délire absolu, va s’installer, dans son cas, quand il sera obligé par contrat de jouer le bandit Robert Macaire dans un obscur drame moral intitulé l’Auberge des Adrets. Ennuyé pour mourir par cette fable sans vie, Lemaître et un comparse complice décident, sans consulter ni le directeur du théâtre ni les trois auteurs de la pièce, de cabotiner leurs rôles d’un bout à l’autre, transformant de facto ce drame ennuyeux et sombre en une farce loufoque aussi irrésistible qu’insensée. C’est le triomphe délirant d’un conformisme coincé qui jubile de cette apologie du bandit de grand chemin au cœur tendre. Robert Macaire, sous les traits de Frédérick Lemaître, devient instantanément un héros populaire voué à une longue postérité. Pendant que les acrobates muets deviennent des artistes fins aux Funambules, le drame institutionnel parlant bascule dans la pantalonnade goguenarde de baratineurs au Grand Théâtre. Joyeux croisement et fécondation mutuelle des genres. Mais les forces obscures de la tristesse grondent. Le comte Édouard de Montray sait que Garance aime un seul homme et il a de plus en plus peur que ce ne soit pas lui. Il croise, dans l’escalier de sa résidence parisienne, Pierre-François Lacenaire venu saluer Garance qui séjourne temporairement à Paris (sa résidence permanente étant maintenant l’Écosse). C’est la haine ouverte automatique entre les deux hommes. Est-ce ce voleur et cet assassin qu’elle aime? Où est-ce ce cabotin verbeux de Lemaître, qui triomphe maintenant au Grand Théâtre dans le rôle d’Othello? Ou quelque obscur fantoche des Funambules? Le comte Édouard de Montray est un homme implacable. Quand quelqu’un ne fait pas son affaire, il s’arrange pour le tuer en duel. Garance est consciente du danger sourd et cruel émanant de cet homme roide, puissant, frustré, dévoré par la tristesse la plus insondable. Elle fait donc tout pour protéger ses anciens amis du Boulevard du Crime. C’est qu’elle aime peut-être un peu tous ces hommes, finalement, chacun à sa manière: amour filial, amour sororal, amour sensuel, amour platonique. On se souviendra des extraordinaires observations de Garance sur l’amour: Oh, moi j’aime tout le monde. Et le pur et beau: C’est si simple, l’amour.

Mademoiselle Griffith est estomaquée. Elle commente à plusieurs reprises l’incroyable densité de ces personnages, leur complexité polymorphe, leur inextricable richesse. La modernité éblouissante du personnage de Garance. Les dialogues extraordinaires de Jacques Prévert. La cinématographie lumineuse de Marcel Carné. Cette harmonie incroyable entre théâtre et cinéma. Cette singulière synthèse dynamique des scènes de foules. Cette puissance incomparable des tête-à-tête. Cette distribution prodigieuse, immense, mythique, tout le monde en piste, même les acteurs de soutien. Une enfant du paradis de plus est née… on ne peut rien dire de plus car il faudrait tellement tout dire. Il faut voir et voir et revoir ce film unique. C’est le Gone with the Wind français. On en sort absolument transporté, transformé.

Oui, sublime, chère Lindsay Abigaïl. Sublime, sublime, sublime.

Les enfants du paradis, 1945, Marcel Carné, film français avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand, Louis Salou, Pierre Renoir, Maria Casarès, 190 minutes.

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant le Pierrot lunaire

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant Pierrot

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Il y a cinquante ans: le film de demi-fiction A HARD DAY’S NIGHT mettant en vedette les Beatles

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2014

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Quand Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, une élégante de Toronto dans la trentaine, se vit proposer un visionnement du premier long métrage mettant en vedette les Beatles, elle fronça sérieusement les sourcils. Venue au monde six ou sept ans après la dissolution officielle du légendaire quatuor, admiratrice de U2, de R.E.M. et des opéras de Mozart, Mademoiselle Griffith, dont la mère est une inconditionnelle de vieux films d’Elvis merdiques, juge sans ambivalence que les longs métrages mettant en vedette des idoles de la chanson du siècle dernier ne peuvent être indubitablement que de navrants navets. De fait, il serait difficile de lui donner entièrement tort, même dans le cas des Beatles (dont le reste de la carrière cinématographique fut mémorablement… non mémorable). Il fallut donc assumer le fardeau de la démonstration. Il fallut expliquer à Mademoiselle Griffith que ce petit bijou en noir et blanc était une demi-fiction et, en fait, une remarquable mise sous globe de la vie trépidante des Beatles pendant les années folles de la Beatlemania. Les sourcils de Mademoiselle Griffith se froncèrent davantage à l’idée saugrenue et peu enviable du visionnement d’un documentaire ethno-musical… Ce qui lui vendit l’idée fut la réplique suivante: Je vous convoque à un moment de cinéma qui vous placera entre l’euphorie joyeuse d’un vieux concert des Beatles en direct et une fiction absurde et enlevante à l’humour surréaliste et pince sans rire digne des Marx Brothers ou des Monty Pythons. Le froncement de sourcil disparut…

Et le visionnement eut lieu. Quatre très jeunes idoles de la chanson populaire anglaise du nom de John, Paul, George et Ringo sont en tournée nationale. Trains, voitures, hôtels, repas sur le pouce, fuites devant des hordes d’admiratrices hurlantes. Rencontres aussi imprévues et furtives que froidement délirantes. Entrevues déjantées avec une presse partiellement déboussolée. La chose, déjà en soi assez délicate du strict point de vue logistique, va se trouver, en plus, compliquée par le fait que le vieux Johnny McCartney (joué par un Wilfrid Brambell déchaîné dont le puissant accent irlandais amusera beaucoup Mademoiselle Griffith), grand-père paternel de Paul McCartney, accompagne son petit fils partout, pour des raisons familiales aussi inaltérables que non élucidées… Calme et docile en apparence, le vieil homme s’avère porter en lui toutes les tares durcies et racornies du monde adulte. Il est un délinquant de la pire espèce: menteur, voleur, sensuel, enjôleur, roublard, retors, médisant. Ce semeur de zizanie teigneux et impénitent arrive presque à créer des divisions dans la structure, badine mais solidement armaturée, des Beatles, suscitant notamment une disparition de Ringo, juste avant un important concert télévisé. Le vieux McCartney note en effet que le jeune batteur aux doigts bagués a une sorte de petit complexe d’infériorité face à ses prestigieux confrères de la section mélodique (complexe parfaitement non fondé, vu qu’il est en fait, lui, celui qui reçoit le plus de courriers d’admirateurs). Mélodramatique et grimaçant, le perfide vieux Johnny McCartney convainc donc le candide Ringo de faire une escapade. Cela donne la fameuse fugue de Ringo (Ringo’s fugue – construite en image comme une fugue musicale), qui fut saluée comme un moment de cinéma prouvant que Richard Starkey aurait fait un acteur de tout premier ordre (on le compara, dans ce segment du film, à Jackie Gleason et à Charlie Chaplin – Mademoiselle Griffith fut très touchée par ce moment et confirma ces analogies avec enthousiasme). Ringo finit par être retrouvé par les trois autres et tout rentre dans l’ordre. Le vieux Johnny McCartney, qui a, entre temps, contrefait la signature des Beatles sur des photos du quatuor, produisant ainsi les premières fausses photos dédicacées de toute l’histoire cinématographique, voit ces dernières éparpillées du haut de l’hélico qui monte, monte, monte (Oui… oui… oui…) emportant les Quatre Titans dans le Vent vers la destination de leur prochain concert.

Mademoiselle Griffith observa vite que, pour vraiment apprécier les brillantes séquences humoristiques de cette demi-fiction, il faut s’y aventurer avec en tête une idée que le film n’arrive plus vraiment à faire sentir avec autant d’acuité qu’au temps de sa sortie. Cette idée, c’est celle du contraste des âges, de l’inquiétude adolescente face à l’entrée dans le monde adulte. Le pépin, en effet, est qu’il n’est plus tellement facile de voir les Beatles comme des ados… Il faut se dire et se redire constamment que ces quatre hommes jeunes, aux cheveux «longs» selon les critères de l’époque, sont un scandale permanent pour tous les adultes qui les côtoient ou se trouvent confrontés à eux. Mademoiselle Griffith explique que ce qu’elle voit elle, au jour d’aujourd’hui, ce sont quatre hommes, jeunes certes, mais dont les cheveux ne sont pas si long que cela, et surtout qui, avec leurs complets vestons, chemise blanche et cravates, sont particulièrement bien mis, stylés, discrets, vieillots même… Un demi-siècle plus tard, les excentricités capillaires et vestimentaires des Beatles ont monté en graine. Elles ne font plus saillie, pour un auditoire contemporain. Les Beatles renouent, par la force de l’Histoire, avec leur temps. Ils apparaissent moins démarqués de leurs contemporains, pour nous, qu’ils devaient l’être pour le public de 1964. La confrontation ado/adulte, jadis sujet central de cet enlevant exercice, est désormais en grande partie édulcorée. Cette thématique a indubitablement mal vieilli.

Ce qui a très bien vieilli par contre, c’est leur extraordinaire musique. De nombreuses scènes du film sont tournées en concert réel, ce qui donne un résultat époustouflant, visuellement et musicalement, pour une fulgurante clarification de notre compréhension des quatre musiciens et de leurs enthousiastes admirateurs et  admiratrices. Mademoiselle Griffith le confirma sans réserve. Elle voyait une contrebasse-violon des années soixante pour la toute première fois, en plus. Elle fut enchantée de cela aussi.

La réaction positive de Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, élégante de Toronto dans la trentaine qui n’a jamais eu de sentiment particulier pour la musique des Beatles, au visionnement de A hard day’s Night confirme, si nécessaire, que voici un film qui, comme The Dictator de Chaplin, ne pourra jamais vraiment sortir de l’époque qui l’engendra… mais que, en même temps, c’est ce qui fait toute la force descriptive et le charme joyeux de cette irrésistible petite cavalcade dans le corridor du temps.

Et… le Beatle favori de Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith est désormais… Ringo.

A hard day’s night, 1964, Richard Lester, film britannique avec John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Richard Starkey (Ringo Starr), Wilfrid Brambell, Norman Rossington, John Junkin,  87 minutes.

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Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2014

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

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Il y a quarante ans: LACOMBE LUCIEN (de Louis Malle)

Posted by Ysengrimus sur 21 septembre 2014

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Un film qui fait époque. Avant Lacombe Lucien (1974) le cinéma français avait littéralement inventé, et produit comme savonnette, le sous-genre Film de Résistance. Mais ce cinéma d’après-guerre, compensateur, réparateur, déculpabilisateur, véhiculait une imagerie héroïque cultivant faussement l’idée d’une généralisation de la sensibilité résistante au sein de la population française occupée. La traversée de Paris de Claude Autan-Lara (1956) avec Louis de Funès, Bourvil et Jean Gabin avait fait entendre le premier grincement cynique, grotesque, dérisoire et presque surréaliste sur toute cette période. On en reparlera certainement. C’est cependant Louis Malle qui, trente ans après la Libération, va introduire une nouvelle émotion, à la fois plus sincère, plus ambivalente mais surtout plus profondément douloureuse dans l’évocation des années de l’Occupation. Louis Malle avait douze ans en 1944. Pour lui, il l‘a dit souvent, l’occupation allemande fut le grand traumatisme de l’enfance. Cela dicte inexorablement une sensibilité toute nouvelle à la cinématographie et au traitement du drame français des années d’occupation. L’émotion, douloureuse et plurivoque, que Malle fera culminer avec Au revoir les enfants (1987), est intégralement introduite et campée dans Lacombe Lucien. Le public français de 1974 en restera bouche bée et le cri contradictoire de la bête blessée qui expie dans la douleur se fera alors entendre, dans la critique et dans le public. Encore aujourd’hui, un recul impartial s’impose face à ce cas problème artistique. Aussi, il était important d’installer Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) devant Lacombe Lucien. Née trois ans après la sortie de ce film, canadienne anglophone, cinéphile aguerrie s’asseyant pourtant, l’œil et le cœur purs, devant son tout premier film de Louis Malle, Mademoiselle Griffith se fit soumettre par la portion française de la compagnie de son cinéma de poche le dilemme suivant: À cause de l’irrésistible et mystérieux sentiment d’attachement que nous suscite le jeune collaborateur Lucien Lacombe, on accusa en son temps ce film de complaisance extrême-droitière. Une autre analyse suggère pourtant que c’est justement le charme ambivalent du personnage qui fait accéder le rejet du nazisme et de sa banalisation à un douloureux degré de profondeur critique, débarrassant la réflexion et l’émotion de son simplisme manichéen réducteur. Qu’en diriez-vous, vous qui incarnez la distance historique face à l’Occupation? Mademoiselle Griffith prit sa mission avec sérieux et gravité et on s’installa.

1944. C’est le beau mois de juin et les anglo-américains viennent de débarquer dans le nord de la France. Mais le nord, c’est encore bien loin. Nous sommes dans la petite commune de Souleillac dans l’Aveyron. Nous la quittons à vélo avec Lucien et nous nous retrouvons à la ville (on ne précise pas quelle ville). Lucien Lacombe (joué par Pierre Blaise, une prestation purement magistrale), seize ans, récure les planchers d’un hospice. Taciturne, renfermé, déjà ténébreux, il parle peu. Le premier trait que l’on découvre de lui c’est qu’il a ce que les québécois appellent du visou. Il sait viser avec une arme. Il s’approche d’une fenêtre et terrasse à bonne distance un petit passereau jaune qui pépie dans un arbre, avec son lance-pierre. Moment suivant, le revoici au village, il prend le fusil de chasse de son père (prisonnier en Allemagne) et, malgré les protestations de sa mère (jouée brillamment par Gilberte Rivet) qui lui rappelle que c’est interdit, il part cartonner des garennes. Et il fait cartons sur cartons, quasi infailliblement. Il a vraiment du visou. On le voit casser le cou des garennes lardés de plomb qui frétillent encore. Puis on le voit caresser l’encolure d’un cheval mort que des paysans chargent sur une charrette. Puis on le voit casser le cou d’une poule et la plumer en compagnie des femmes du village. Louis Malle n’a pas lésiné sur la castagne animale en ouverture pour nous montrer en toute simplicité que cet enfant peut tuer froidement, comme n’importe quel paysan, probablement… Puis, on sent graduellement la frustration sourde de Lucien. Sa mère, qui ne sait pas si elle est vraiment veuve ou non, vit quand même en concubinage avec le patron de la ferme. On parle ici et là du maquis et Lucien sait que le point de contact avec les maquisards, c’est l’instituteur du village (joué par Jean Bousquet). Lucien lui apporte donc un gros garenne et lui demande l’autorisation de joindre la résistance. L’homme refuse, faisant valoir que c’est la vraie guerre là-bas et que Lucien est trop jeune. La réaction du jeune homme est insondable. Frustration, indifférence, timidité, continuité du désoeuvrement? Mystère. Lucien continue de faire la navette entre Souleillac et «la ville» mais bosser à l’hospice lui plait de moins en moins. Un soir, une crevaison sur sa bécane l’obligera à marcher des kilomètres et, fatigué, il transgressera involontairement le couvre-feu et s’approchera d’une étrange villa. Il vient de mettre le pied dans le quartier général de la gestapo locale. Il n’y a que des français. L’ambiance est aussi glauque que bon enfant et bizarroïde. On ouvre des piles de lettres de dénonciations (dont au moins une où l’auteur se dénonce lui-même), on procède à des tabassages scrupuleux, mais aussi, on joue au tennis de table, se fait couper les cheveux et on prend le petit déjeuner, le tout dans un décor somptuaire. Le tableau est surréaliste. Visiblement les gestapistes, des hommes et des femmes ordinaires, utilisent ce vaste domaine réquisitionné à la fois comme lieu de travail et de résidence. Lucien fait la connaissance de celui qui deviendra son futur chef, Monsieur Tonin (joué par Jean Rougerie), un policier dézingué pour extrémisme idéologique sous Léon Blum et ayant repris du galon sous Pierre Laval. Paterne, roublard, bonhomme, l’homme amène Lucien, comme en se jouant, à dénoncer l’instituteur de Souleillac comme tête d’un réseau de résistants. Encore une fois, les motivations de Lucien sont impénétrables. Mademoiselle Griffith grommelle, avec son joli accent: Ce n’est pas qu’il trahit par dépit. C’est qu’il déconne par manque de repères… Pendant qu’on amène et passe consciencieusement à tabac l’instituteur de Souleillac, deux gestapistes goguenards approchent Lucien et lui mettent un Luger allemand dans les pattes. Ils lui demandent alors de tirer sur un grand portrait du Maréchal Pétain. Lucien loge une balle sur le noeud de cravate, une balle sur le nez et une dans chacun des yeux du portrait du chef de l’État Français. Les gestapistes, qui croyaient impressionner un enfant en le faisant jouer du flingue, sont finalement plutôt admiratifs. Il a vraiment, mais vraiment du visou, ce garçon. Il n’en faut pas plus. Le voici, sans façon et sans cérémonie, comme si c’était un jeu, enrôlé dans la «police allemande».

Lacombe Lucien va se retrouver le sbire attitré d’un aristocrate facho, tranquille, longiligne et dédaigneux, le très drieux-larochellesque Jean-Bernard de Voisin  (solidement campé par Stéphane Bouy). Luger au poing, ils vont œuvrer au démantèlement des réseaux locaux de résistance. Les miliciens qui les accompagnent portent des chapeaux criards, des costards voyants, des cravates à gros noeuds et des mitrailleuses en bandouillère. Il y a même parmi eux un noir, d’allure très duke-ellingtonesque (Hippolyte, joué avec élégance et classe par Pierre Saintons). Mademoiselle Griffith a alors ce mot: These so called German policemen look more like American gangsters than anything else… C’est l’idée de Malle, certainement, de montrer que l’occupant assoit son contact avec l’hinterland local en mobilisant des réseaux de malfrats… En suivant Jean-Bernard de Voisin dans tout son circuit de magouilles et de combines, Lucien va finir un beau jour par se retrouver dans une sorte de planque genre Annexe d’Anne Frank et y faire des connaissances qui vont enfin faire bouillonner quelque émotion en lui. Le récit prend alors toute sa formidable ampleur. Monsieur Albert Horn (campé, dans une prestation absolument extraordinaire, par l’acteur suédois Holger Löwenadler) est un riche tailleur parisien qui sa cache en compagnie de sa mère et de sa fille et espère passer en Espagne (l’Espagne franquiste est «neutre», c’est déjà un peu moins dangereux pour les réfugiés juifs que la France directement occupée). Jean-Bernard de Voisin extorque petit à petit le riche tailleur en lui faisant miroiter non pas des châteaux mais des refuges en Espagne. Monsieur Horn parle français avec un fort accent mais s’enorgueillit du fait que sa fille (jouée superbement par Aurore Clément) est une vraie française. Sa fille s’appelle d’ailleurs France… Une relation complexe, désaxée, biscornue et douloureuse va alors s’établir entre Albert Horn, France Horn et Lucien Lacombe. C’est le tailleur qui la résumera un jour en disant: Malgré tout, je n’arrive pas à complètement vous détester. Le contraste entre ce jeune homme, non dégrossi mais plénipotentiaire, et ces deux bourgeois, raffinés mais complètement aux abois, est saisissant, désarmant, paniquant, terrible. Lucien fait la cour à France et, là aussi, ça déconne complètement. Elle finit par se donner à lui parce qu’elle en a marre d’être juive. Ces moments sont époustouflants, extraordinaires, hallucinants, maximalement déroutants. Et ici je vais faire une chose que je ne fais pas souvent. Je vais renoncer à vous les résumer. C’est tout simplement qu’il faut les voir. Il faut s’imprégner de cette cuisante et déroutante ambivalence. Il faut aller là où Louis Malle nous entraîne avec ce remarquable quatuor d’acteurs.

Un texte discret en point d’orgue du film nous signale que Lucien Lacombe fut éventuellement capturé et fusillé après la libération du sud de la France. Bilan de Mademoiselle Griffith (je traduis). Le personnage est effectivement ambivalent. Il tue des animaux, abuse de son pouvoir policier, se vautre dans sa petite puissance de toc mais aussi, il est gentil et doux avec sa mère, aime France sincèrement et n’est pas exactement antisémite (il ne comprend rien à tout ce charabia doctrinal obscurantiste et s’en fiche totalement). Bon, fondamentalement, il n’est pas sympathique et je ne suis pas d’accord avec ceux qui auraient prétendu qu’il l’était. Il est et reste suprêmement odieux et exécrable, pas parce que c’est un nazi sectaire, comme le sont certains des gestapistes «théoriciens» qu’il côtoie dans cette «police allemande» si franco-française, mais parce que c’est un nazi bête et un enfant dérouté, privé d’une figure paternelle vraiment responsable. Ce qu’on nous apprend ici, c’est que le nazisme s’empare de jeunes gens ignorants comme Lucien et, jouant de leur fibre violente tout en les maintenant dans leur infantilisme, endoctrine leur action et meuble leur esprit de sornettes nocives sans les éduquer. Ils sont alors comme des chiens mal entraînés et conséquemment sourdement incontrôlables. C’est époustouflant de profondeur et de vérité Il n’y a absolument rien de pronazi là dedans. Je seconde totalement ce commentaire. Trente ans séparent Lacombe Lucien des événements qu’il évoque. Quarante ans le séparent désormais de nous. Le film n’a pas pris une ride. Sa réflexion est sublimement actuelle, intemporelle en fait. Tant pour sa qualité artistique, sa cinématographie superbe, sa direction d’acteur magistrale que pour la force d’évocation du drame qu’il impose à notre devoir de mémoire, il est indubitable que Lacombe Lucien est un des chef-d’œuvres du cinéma français.

Lacombe Lucien, 1974, Louis Malle, film franco-germano-italien avec Pierre Blaise, Aurore Clément, Holger Löwenadler, Stéphane Bouy, Jean Rougerie, Gilberte Rivet, Jean Bousquet, Pierre Saintons, 138 minutes.

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Lindsay Abigaïl Griffith rencontre Camille Claudel (jouée par Isabelle Adjani)

Posted by Ysengrimus sur 9 décembre 2013

Il y a soizante-dix ans mourrait la sculpteure et statuaire Camille Claudel (1864-1943) et ma bonne amie Lindsay Griffith a fait la rencontre du plus éminent de ses fantômes cinématographiques. Expliquons-nous par le menu ici. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, jeune élégante de Toronto intégralement bilingue, qui aime le magasinage, les beaux dispositifs paysagers, les petits chiens de race hirsutes et obéissants et… le cinéma, habite un petit manoir à Milton, à environ 40 kilomètres au nord-ouest de Toronto, tout près des contreforts du merveilleux et imprenable Escarpement du Niagara. Dans cette propriété charmante, un tout petit peu cossue quand même, est installée une salle de projection miniature, une sorte de cinéma de poche pour douze auditeurs (deux rangées de six sièges). Mademoiselle Griffith y organise de temps en temps des visionnements entre amis. On lui apporte ce jour là, le disque du film français Camille Claudel. Soucieuse de bonne tenue, Mademoiselle Griffith vérifie d’abord que la totalité de sa petite compagnie comprend le français. Il semble bien que ce soit grosso modo le cas. Mademoiselle Griffith se félicite joyeusement que l’on soit entre bons citoyens canadiens et… il ne reste donc alors qu’un tout petit problème… C’est que, quand elle tombe en arrêt sur une actrice française, surtout si ladite actrice française est talentueuse, majestueuse et iconique, Mademoiselle Griffith la toise toujours un petit peu quand même, en écarquillant les yeux et en fronçant les lèvres. Conséquemment, convaincre Mademoiselle Griffith, sans la froisser, de s’installer sereinement devant un film mettant en vedette un monstre sacré comme Isabelle Adjani ne fut pas une toute mince affaire. Mais, enthousiaste, la petite compagnie du cinéma de poche du Manoir Griffith insista tant et tant, doucement mais fermement, que ce qui fut fut et le rideau (il y a même un rideau!) de la salle de projection miniature se leva sur Camille Claudel. Le fait est que le prestige puissamment féministe de la sculpteure Camille Claudel (1864-1943) justement, n’y fut pas pour peu de chose. Et la formidable aptitude d’Adjani à s’immerger totalement dans ses personnages fit graduellement le reste.

Le drame se joue entre 1885 et 1913 à Paris. La toute jeune et sévère observatrice du célèbre sculpteur français Auguste Rodin (1840-1917 – joué tout en finesse par un Gérard Depardieu titanesque qui, s’engloutissant intégralement dans le rôle, EST Rodin), Camille Claudel (Isabelle Adjani, toute en puissance et en intensité) n’entend pas que la démesure de sa brutale passion pour la sculpture sur glaise et sur marbre échappe une seule seconde à l’attention de son futur mentor et du monde. Camille Claudel est purement et simplement obsédée de sculpture. À vingt-et-un ans, elle a des disparitions fréquentes et sa famille s’inquiète. Son frère, le futur poète et diplomate Paul Claudel (1868-1955, joué avec force et froideur par Laurent Grévill), sa mère (bigote grinçante et odieuse, servie par une Madeleine Robinson imparable) et son père, à la fois doux et tyrannique (campé par un Alain Cuny onctueux et solide, sachant faire gronder le tonnerre doux puis terrible, lointain puis tout proche de l’attente puis de la déception parentale) la font chercher partout. On la retrouve habituellement creusant le sous-sol de Paris et en extirpant la précieuse glaise verte dont elle fabriquera une sorte de proto-penseur, façonné sur la base de son modèle et ami Giganti (qui disparaîtra en douce quand Rodin entrera dans sa vie, ce qui sera un déchirement insoutenablement lancinant pour elle. Le rôle muet de Giganti nous est livré avec un discret brio par Philippe Paimblanc). Auguste Rodin découvre Claudel, un peu par hasard, suite à la recommandation de l’ancien enseignant de sculpture de la jeune femme. Il saisit d’un coup sec ses aptitudes, ce sens du traitement esquissé et brut du sujet qui le guidera, lui, dix ans plus tard pour son fameux et scandaleux Balzac. Pour l’instant il prend ce mouvement novateur que Claudel impose au matériau dont elle fait émerger les corps et les visages pour des erreurs techniques, des maladresses académiques. Il veut d’office se poser en guide et Claudel se cabre, se rebiffe, lui explique, lui démontre qu’il ne comprend rien à ce qu’elle se prépare à faire. Il n’a alors qu’un mot: J’accepte, Mademoiselle Claudel. Elle lui réclame alors un morceau de marbre. Il la réfère à son premier assistant. Elle choisit, en présence de celui-ci, un marbre cassant et difficile. Le premier assistant en réfère à Rodin, le grondant un peu, lui disant qu’il devrait quand même la guider. Rodin répond alors : Vous ne comprenez pas, il faut la laisser faire… Elle tirera de ce tout premier morceau de marbre un pied de Giganti que Rodin aimera tant qu’il le signera. Rodin, institutionnellement essoufflé, artistiquement avachi, en panne d’inspiration au point de se faire houspiller par ses modèles, comprend Camille Claudel mieux que quiconque. Il se voit en elle. Mais cette compréhension contemplative ne suffira pas et ne l’empêchera pas d’être terriblement dommageable à cette artiste indomptable. C’est que Rodin, c’est l’homme du monde en gibus, qui se rend aux funérailles de Victor Hugo sans y amener Rose, sa concubine pas tout à fait présentable. C’est l’ami qui a des amis et qui écrit la lettre au Ministère des Affaires Étrangères qui mettra Paul Claudel en selle. C’est le vieux passionné de retour, qui sera aussi incapable d’agir effectivement que de faire la différence entre une élève, une apprentie, une modèle, une amante. Camille Claudel s’éprend de Rodin parce qu’il est l’incarnation flamboyante du statuaire achevé. L’espace d’un fugitif moment, pour elle, il EST la sculpture. Mais la relation qui se noue est boiteuse, restrictive, limitative, truquée, vénéneuse, foireuse. L’inquiétude de Claudel commence très tôt, quand elle observe qu’elle ne voit pas Rodin travailler bien souvent. Elle n’arrive pas à le sonder comme mentor et à s’imprégner de la nature de son art car il est plus affairé de relations publiques et de courbettes mondaines que de sculpture. Il ne lui apporte strictement rien, artistiquement. Le Rodin de 1885 finalement, c’est une grosse entreprise de production statuaire, avec beaucoup d’assistants, d’apprentis, de poussière et de tapage dans l’atelier et des commandes pharaoniques en rafale. Mais où est l’art dans tout cela, où est la sincérité, où est le vrai?

Camille Claudel (Isabelle Adjani) et Auguste Rodin (Gérard Depardieu)

Rodin ne quittera pas sa concubine Rose pour Claudel. Lui si habile à palper les crânes, les nuques et les ventres, ne se rendra pas compte que sa muse ultime est enceinte de lui. Elle «s’occupera» des Bourgeois de Calais (on n’osait pas dire encore en 1988 qu’elle est en fait l’auteure exclusive du plus célèbre chef-d’œuvre de Rodin) puis, après une agression par la concubine de Rodin qui la laisse presque défigurée, elle se fera avorter et quittera le maître pour toujours. Redisons-le: Rodin ne lui aura en fait rien apporté qu’elle n’avait déjà profondément enraciné en elle. Il aura été son intégrale auberge espagnole. Sans arriver à asseoir sa réputation de statuaire, il aura terni sa réputation de femme, sans plus. Ils se reverront en 1894, en pleine affaire Dreyfus. Camille Claudel est alors installée et plus ou moins reconnue. Son talent et sa prodigieuse productivité n’ont cependant d’égal que son inaptitude à jouer le jeu institutionnel, comme le faisait si bien son maître de jadis. Elle travaille beaucoup mais n’expose pas assez. Les portes se referment en fait une par une sur cette femme trop passionnée, trop libre, trop exubérante, trop originale, trop rageuse. Son frère culmine dans le succès littéraire limité et local qu’on lui connaît et son père, pour exprimer la grande et cuisante déception qu’elle lui suscite en fin de compte, se repentant pesamment d’avoir trop négligé son fils pour elle, lui lit d’une voix grave et ronflante du Paul Claudel. C’est là un coup à ne faire à personne à qui on souhaite du bien (je plaisante à peine…) et Camille Claudel ne s’en relèvera pas. C’est l’ultime exposition incomprise, puis l’abandon par ses parents, puis ce que ce temps cruel et étroit appelait la folie. Saisie de corps en 1913 (seulement quelques jours après la mort de ce père qui avait été le seul à vraiment la soutenir), à la demande de sa famille, elle passera les trente années suivantes, jusqu’à sa mort en 1943, en institution psychiatrique. Elle refusera fermement de faire la moindre sculpture au sein de ce qu’elle considérera une prison. Elle mourra (momentanément) oubliée.

Mademoiselle Griffith en reste bouche bée. Époustouflée, elle s’exclame après la projection : Now, this calls the Great Master in question! Oui, Mademoiselle Griffith, qui ne connaissait Rodin que sur sa réputation courante d’artiste, comme tout le monde, juge au jour d’aujourd’hui que finalement cette femme talentueuse a été détruite par lui, Auguste Rodin, et elle sent pour Camille Claudel une très profonde empathie. Cela… cela ne lui fait pas oublier pour autant qu’Isabelle Adjani est bien trop jolie pour le rôle (But I am ready to admit that that is not the heart of the matter…). Mademoiselle Griffith admet que ce fait contrariant est amplement compensé par les immenses capacités d’actrice de la comédienne ayant servi Camille Claudel jusque dans sa terrible descente sans espoir dans la «folie»… qui ne fut jamais que l’étroite et cruelle mécompréhension des hommes et des femmes de son temps. D’évidence, et l’un dans l’autre, les femmes de ce temps se comprennent mieux entre elles que celles de jadis et c’est la petite compagnie cinématographique du Manoir Griffith qui bénéficie en épilogue de cette saine modernité de notre temps…

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Camille Claudel, 1988, Bruno Nuytten, film français avec, Isabelle, Adjani, Gérard Depardieu, Laurent Grévill, Alain Cuny, Madeleine Robinson, Katrine Boorman, Philippe Paimblanc, Danièle Lebrun, Aurelle Doazan, Madeleine Marie, Maxime Leroux, 175 minutes.

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Il y a quarante ans: la bouffonnerie respectueuse, le dialogue idéaliste des cultures et… LES AVENTURES DE RABBI JACOB

Posted by Ysengrimus sur 25 octobre 2013

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, cinéphile torontoise bilingue qui aime tant les petits chiens obéissants, la nourriture équilibrée et l’amour entre les hommes et les femmes de bonne volonté est, ce jour là, en voyage à Paris (France). Descendue dans une petite hôtellerie de la Butte Montmartre tenue par des marocains charmants, elle s’afflige. Elle trouve qu’on ne parle en ce pays que de voile intégral, constate que le multiculturalisme planétaire ne joue pas fort fort dans la Ville-Lumière, que les groupes ethniques y sont singulièrement ségrégués, que l’on se boude et que l’on se toise. Elle s’attriste des ghettos interlopes et du chahutage fendant des ados allemands et anglais aux alentours de la tour Eiffel. Tristounette, elle feuillette l’Officiel des Spectacles et tombe en arrêt sur un film qu’un vieil ashkénaze de la Ville-Reine lui avait recommandé il y a fort longtemps, ne fut-ce que pour se donner une idée du ton hassidique en matière de promotion de l’amour de dieu dans la joie de vivre et la danse: Les Aventures de Rabbi Jacob (1973). Un obscur cinéma de poche de la capitale le présente. Mademoiselle Griffith se rend prendre connaissance de ce film culte étonnant, tourné dans un incroyable climat de tension internationale, et sorti jadis en salle deux semaines avant que n’éclate la douloureuse guerre du Yom Kippour (qui se terminait justement il y a quarante ans aujourd’hui).

Quand la bouffonnerie la plus fébrile et la pantalonnade la plus tonitruante rejoignent le message de sagesse et de tolérance le plus touchant, c’est que Rabbi Jacob arrive en ville. Il débarque, en effet, en ce bel été de 1973, de New York en compagnie d’un de ses lieutenants anglophones pour participer Rue des Rosiers à la Bar Mitzva du petit David Schmoll, jeune descendant d’amis chers du susdit Rabbi qu’il a connu à Paris du temps de l’occupation mais qui ne l’ont pas revu depuis trente ans. Pendant ce temps, l’industriel Victor Pivert (Louis de Funès), chante Je veux revoir ma Normandie sur un chemin de campagne, au volant de sa DS noire surmontée d’un canot à moteur. Il a placé Salomon, son charmant et obséquieux chauffeur, à la place du mort et conduit sa voiture lui-même. Il est en retard pour le mariage de sa fille avec un jeune aristocrate du cru, bénet et démuni. Il fulmine. Le virulent Victor Pivert, version bourgeoise du français blanc cassis type, bougonne en effet, dans les bouchons de ses belles routes de France, contre les conducteurs des bagnoles qui l’encombrent et qui ont une fâcheuse propension à être de toutes les nationalités sauf la bonne. Il râle contre les anglais, contre les allemands, contre les belges. Il s’en prend au cortège d’un mariage racialement mixte qui ralentit la circulation et il finit par découvrir que son charmant chauffeur (joué, avec classe et faconde, par Henri Guybet), si poli et si stylé, est, de fait, juif. Exacerbé, il fait une spectaculaire sortie de route (dont on doit le fini casse-cou et subtil au célèbre spécialiste de cascades de voitures du siècle dernier, Rémy Julienne), sa DS culbute et se retrouve dans la flotte, à l’envers, reposant sur la quille du canot à moteur toujours chevillé à son capot. Ça ne roule plus, ça flotte. Ce renversement spectaculaire symbolise incroyablement celui qui va bientôt se mettre en place dans le vécu effréné de Victor Pivert. Après avoir abruptement congédié son chauffeur, qui prenait la pause (et la pose) sabbatique au bord de la rivière, Victor Pivert, complètement braqué, se rend chercher de l’aide dans l’usine de gomme à mâcher du coin, qui s’appelle fort opinément l’usine Le Yankee, et tombe, selon ses propres termes, sur une bande de moricauds en train de s’entretuer. Il s’agit des services secrets d’un pays arabe non-identifié qui viennent de capturer Mohamed Larbi Slimane (joué par Claude Giraud), chef révolutionnaire du même pays, qu’ils passent méthodiquement à tabac pour chercher à lui faire trahir cette inexorable révolution dont le susdit Slimane prépare fort ouvertement le parachèvement. La sagesse et la bouffonnerie révolutionnaires s’accompagnent intimement ici en ce bel aphorisme, imputé à Che Guevara, lancé fièrement par le digne combattant de la liberté, à la face des barbouzes qui le tourmentent: la révolution est comme un bicyclette, quand elle n’avance pas, elle tombe.

Dans l’imbroglio qui va s’ensuivre, Victor Pivert et Mohamed Larbi Slimane vont se retrouver associés involontaires pour fuir les barbouzes des services secrets du pays de ce dernier. Voici nos deux fuyards nulle part ailleurs que dans l’aéroport où, justement, l’avion amenant Rabbi Jacob et son lieutenant de New York vient de se poser. C’est ici que l’incontournable et toujours savoureuse flicaille française embarque dans le bal. Trois policiers d’allure bouffonnement gestapiste cherchent Victor Pivert suite au rapport de l’accident qu’a fait son chauffeur et aux événements bizarres et violents de l’usine de gomme à mâcher Le Yankee. Nouvel imbroglio dans l’aéroport. Pivert et Slimane volent alors les tenues, les couvre-chefs, les barbes et les papillotes de deux rabbins hassidiques, dans les chiottes de l’aéroport. Ils tombent ensuite pile sur la famille Schmoll qui, d’un seul coup d’un seul, les prend pour Rabbi Jacob et son associé. Impossible ni de s’esquiver ni de s’expliquer, il faut entrer dans le jeu. Le vrai Rabbi Jacob et son vrai associé sont, pour leur part, cueillis, d’abord par la flicaille française, ensuite pas les services secrets du pays de Slimane, qui les prennent, eux, pour Pivert et Slimane déguisés. Rabbi Jacob et son associé new-yorkais seront donc retardés pour ce qui est d’éventer le pot aux roses se déployant en grandes pompes sur la Rue des Rosiers. Et, entre-temps, leurs rôles seront tenus par un révolutionnaire arabe circonspect, stoïque et prudent et un industriel français revêche, chauvin et xénophobe. Le délire clownesque s’amorce alors.

La leçon de sagesse et de tolérance s’amorce aussi d’ailleurs. Imaginez le topo. Victor Pivert, ignorant, bourré de préjugés et de stéréotypes, va devoir présider sans faille toutes les activités de la communauté du Pletzl (portion juive du quartier du Marais), dont la Bar Mitzva du petit David Schmoll. Et Mohamed Larbi Slimane, arabe éclairé, cultivé, progressiste, va devoir, pour préserver la dissimulation d’identité dans laquelle il a entraîné Pivert, le guider pas à pas, faisant saillir à chaque moment la proximité de son propre héritage culturel avec celui des juifs. Savoureux, lumineux et aussi, d’un comique irrésistible. Pour compliquer les affaires, Salomon, le chauffeur de Pivert, est un des membre de la famille Schmoll et il est, lui aussi, dans le Pletzl pour participer aux activités de la communauté sous l’autorité de Rabbi Jacob. Quand Salomon aperçoit le Rabbi, il reconnaît aussitôt son ex-employeur déguisé. Cela donne lieu à des moments hurlants d’humour juif, au sens le plus pur et le plus fin du terme. C’est d’ailleurs Salomon, goguenard, qui poussera Rabbi Jacob à se lancer dans l’épisode le plus jouissif de toute cette aventure, la fameuse danse de Rabbi Jacob en compagnie des vigoureux danseurs hassidiques de la communauté du Pletzl.

Mademoiselle Griffith rit aux éclats. Et les choses se compliquent encore, car voici que Rabbi Jacob doit maintenant, à l’invitation de l’officiant de la synagogue, lire publiquement la Torah, en point d’orgue de la Bar Mitzva du petit David Schmoll qu’il vient de bénir. Slimane guide patiemment Pivert dans la lecture du texte hébraïque mais là, bon, euh, ce n’est pas tout de suite évident. C’est, cette fois-ci, notre incroyable flicaille française qui va tirer Pivert et Slimane du pétrin. Ayant relâché le vrai Rabbi Jacob et son associé, nos trois gestapistes à chapeaux mous cherchent toujours les faux. Ils se préparent donc à entrer dans la synagogue. Le chef constable dit alors à ses sbires. Attention, c’est comme une église. Alors, du tact et de la délicatesse. Premier couac interculturel, les trois loustics retirent, par politesse, des couvre-chefs qu’ils devraient en fait garder sur leur tête dans ce lieu de culte spécifique. Je ne vous vends pas le pataquès que cela déclenchera dans la Maison de l’Assemblée. Dites vous juste que la scène est enlevante et aussi, visuellement superbe.

Les femmes jouent, dans cette comédie, un rôle pivot, qu’il vous faudra découvrir et qui contribue sans ambivalence à la passion débridée du tout de la chose… C’est une véritable fantasia bouffe d’un bout à l’autre, dont on ne perd jamais les ficelles et qui met la vis comica de situation la plus exubérante au service de la promotion droite et belle de la compréhension mutuelle des cultures. Slimane, Salomon et Pivert se rapprocheront, comme inexorablement, en viendront, dans le feu de l’action et la vigueur de la cavalcade, à se comprendre, à s’estimer, à se respecter. J’ai personnellement vu ce film quelques deux ou trois ans avant la naissance du Mademoiselle Griffith, la gorge nouée par l’angoisse et la colère impuissante provoqué, à l’époque, par la guerre du Yom Kippour et le premier choc pétrolier. C’était aussi l’époque où les églises et les synagogues avaient encore cette touche de mystère issue d’une manière de sacralité à l’ancienne. Ce film m’était apparu alors comme aussi suavement charmant que profondément idéaliste. Charmant et idéaliste, il l’est toujours. Les raisons de son charme et de son idéalisme se sont quelque peu altérées, mais elles y sont toujours. C’est bien cela qui en fait une irrésistible expérience humoristique et philosophique dont le mérite et la vigueur sont restés intégralement intacts.

Et justement… en rentrant à son hôtellerie de la Butte Montmartre, Mademoiselle Griffith caresse aussi l’espoir que Les Aventures de Rabbi Jacob ne soit pas exclusivement nostalgique… qu’il soit aussi, au moins partiellement, prophétique.

Les Aventures de Rabbi Jacob, 1973, Gérard Oury, film franco-italien avec Louis de Funès, Claude Giraud, Henri Guybet, Suzy Delair, Miou-Miou, 100 minutes.

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La Petite Fleur du Fascisme Ordinaire

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2009

La petite fleur du fascisme ordinaire

Elle est revenue. Elle est parmi nous. La Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

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Les deux premières semaines de novembre sont les deux semaines d’éclosion de la fameuse Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. D’un seul coup d’un seul, tous nos suppôts tranquilles et confortables du militarisme onctueux, moelleux, et mielleux s’affichent ouvertement et sans pudeur, en arborant à la boutonnière un pseudo coquelicot de plastique en référence à un poème, non pas pacifiste mais cessez-le-feu-iste (c’est crucialement différent), écrit par quelque troupier anglo-canadien des années de la Grande Guerre (son nom est John McCrae et le titre du poème en question est In Flanders Fields, pour ceux que ce genre de zinzin fascine). Nés et élevés à Toronto (Canada), mes deux fils Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil se sont particulièrement fait bassiner dans tous les sens, annuellement, notamment à l’école, par les promoteurs gentillets et suaves de cette exécrable Petite Fleur du Fascisme Ordinaire et de tout l’endoctrinement militariste insidieux qui vient avec. Je me souviens avoir dû moi-même, un certain nombre de fois, payer de ma modeste personne en demandant, à la porte de quelque supermarché, à de jeunes cadets ahuris fringués en troupiers de guignol bleus poudre, qui cherchaient à me la fourguer, de bien daigner s’épingler dans le cul ce faux symbole floral de paix. Disons la chose avec toute la candeur requise. Le champ de coquelicots flamands du soldoque brunâtre qui nous barba avec le barda de sa poésie larmoyante de bidasse d’autrefois, je chie dedans copieusement et, qui plus est, maintenant que nous voici installés à Montréal, je suis bien curieux de voir si la prégnance ethnoculturelle de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire est aussi gluante et toxique ici que dans la portion anglo-rouge-blanc-blême de notre beau Canada bicéphale. Je décide donc de tenir ce bref petit journal, consignant, une fois pour toutes, mes observations et mes réflexions concernant l’haïssable coquelicot conformiste. Le petit bêtisier éphéméride ici présent s’intitule: Elle est revenue. Elle est parmi nous. La Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

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1 novembre: Je ne pense pas du tout à la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. Je ramasse des feuilles mortes avec mes voisins. Il fait doux, c’est l’automne, on est bien. On jacasse politique politicienne locale. Pas de Petite Fleur du Fascisme Ordinaire en vue, au milieu de l’harmonie polychrome des feuilles mortes de ce tout petit début de novembre.

2 novembre: Toujours sans avoir la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire à l’esprit, je me rend chez un fleuriste du quartier et y fait l’acquisition joyeuse d’une belle rose blanche à la tige longiligne. Il n’y a rien de plus joli dans une maison à l’automne qu’une rose blanche fichée dans une vieille bouteille à vin. La chose est un pur et simple petit plaisir concret, exempt du moindre symbolisme. Et surtout, la coïncidence florale est ici parfaitement fortuite.

3 novembre: Mon amie Lindsay Abigaïl Griffith me téléphone depuis un parc du centre-ville de Toronto. Observant les toutous (qu’elle aime) et les humains les tenant en laisse (qu’elle aime bien moins déjà) déambuler, elle constate tristement qu’elle est revenue et qu’elle est parmi «eux», la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. Lindsay me le signale alors et j’ai un sursaut. Je n’y avais même pas pensé, à cette vilaine insupportable petite fleur, mais c’est bien que trop vrai. Je décide ipso facto d’ouvrir l’œil et le bon, et de procéder à la rédaction de ce court journal.

4 novembre: Je me rends chez un boulanger un peu éloigné, pour me procurer du bon pain boulangé du jour. Une solide demi-heure de bus dans un quartier populaire, vu qu’il faut ce qu’il faut. Nombre de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans le transport en commun et dans les rues de cette section de l’urb montréalaise: zéro. Lindsay Abigaïl a eu la gentillesse de faire un pointage analogue dans le métro et les rues de Toronto, pour cette même journée. Son décompte des Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire: trente-quatre (incluant sur le col du tailleur d’une de ses collègues – c’est pourtant beaucoup moins, me dit-elle, que ce qu’elle voyait sur Toronto dans son enfance). Lindsay Abigaïl note aussi que, dans un dispositif urbain pourtant hautement multiculturel comme celui de Toronto, tous les arborateurs de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire sont de race blanche.

5 novembre: Promenade dans le Quartier Latin montréalais. Pas de Petite Fleur du Fascisme Ordinaire à l’horizon entre le Carré Saint Louis et la rue De Montigny. Déjeuner dans une petite gargote rue Saint-Denis avec un copain de la maison d’édition. Néant floral. Mais, mais, mais… dans un supermarché un peu plus loin, j’ai vu, sur un comptoir d’accueil du public, un petit présentoir de carton isolé rempli à ras bord de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire et personne qui ne s’en occupait. Il y avait aussi une boite de conserve fendue, pour faire tinter sa petite obole militariste. J’ai discrètement soupesé la boite de conserve, elle était pleine de piécettes aux trois quarts. Oh, oh, oh… le fascisme ordinaire est donc à nos portes… J’ai justement mandaté, depuis le trois novembre, mon amour de fils adoré Reinardus-le-goupil (qui n’y pensait absolument pas, lui non plus) de surveiller les manifestations de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, dans l’espace scolaire et parascolaire de son école secondaire montréalaise. Absolument rien à signaler. Pas de fleur. Pas de ronron sur «nos» troupes. Pas de rhétorique du ruban jaune-caca-trouille. Pas de mention de quoi que ce soit de factieux ou de militaire. Rien. C’est la cas de la dire: la saudite paix… J’ai pu confirmer de visu l’observation de mon fils lors de la rencontre parents-enseignants, tenue le soir même. L’école était bondée et absolument personne, ni parents, ni enseignants, ni administrateurs de l’école n’arborait la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

6 novembre: Intrigué par mon acrimonieuse animosité sur la question, mon fils Reinardus-le-goupil se croise les bras, s’adosse au mur de la cuisine et me demande ce qu’il y a de si mal, finalement, avec la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire? Elle commémore une victoire légitime de la Première Guerre Mondiale, non? Ma réponse: j’imagine (sans en être complètement certain, côté légitimité des victoires militaires du vieil Empire Britannique). Sauf que, depuis deux générations, on nous raconte et nous re-raconte qu’on s’en va sauver l’Europe… en Corée, au Vietnam, en Irak et dans toutes les guerres impérialistes de théâtres auxquelles on s’associe, on sauve et re-sauve la redondante vieille Europe de la ritournelle des guerres mondiales…  puis on sauve le Vietnam du «communisme»… puis on sauve les femmes Afghanes, puis etc… On sauve toujours, les armes à la main, le coutelas entre les dents, quelqu’un ou un autre ou une autre et son père, et le carnage se poursuit, imperturbable. Le Canada étant un pays fondamentalement mollasson, confortable, fallacieux et hypocrite, il se donne une propagande militariste fondamentalement mollassonne, confortable, fallacieuse et hypocrite. C’est pour cela qu’au lieu de promouvoir nos guerres de théâtres avec des baïonnettes en sucre d’orge et des maquettes de chars d’assaut scintillantes, on nous endoctrine doucereusement via des commémorations de toc, mobilisant notamment la sempiternelle Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

7 novembre: Je me rends à Pointe-Calumet par le train de banlieue. Ma toute première petite fleur effectivement arborée l’est par une jeune guichetière des chemins de fer. J’ai un sursaut déçu et lui annonce, faussement mièvre: Vous êtes mon premier coquelicot… Elle me regarde comme si j’étais Jack L’Éventreur, dit, sans aménité, en touchant légèrement sa boutonnière: Ah oui, le coquelicot… et me file mon billet en me faisant la tronche. Je vais apercevoir une douzaine d’autres Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans l’immense Gare Centrale de Montréal, qui est bondée. Elle est revenue… elle est parmi nous… Un autre employé des chemins de fer d’age mûr, quelques vieux caucasiens bien blanc cassis (dont un dans le train, portant béret), deux élégantes hautaines, des cadors en trench-coat, un baba-cool de notre temps en barbe et cheveux et un jeune homme bien mis, de race noire. Pointe-Calumet a une portion de sa population qui est anglophone. Il y fait un froid vif. La seule anglophone que j’arrive à y rencontrer est une conseillère municipale aux longs cheveux noirs, aux yeux brumeux et sans petite fleur. Sinon, pas d’anglophone et bien peu de coquelicots dociles dans ce patelin (deux dames d’âge mûr, aux cheveux gris, courts et au manteau épais forment le tout de mon bilan floral Pointe-Calumetesque). De retour, je constate que ça y est, par contre. Nos folliculaires électroniques se mettent graduellement à se gargariser avec les effets visuels et intellectuels (si tant est) de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. Journaleux minables, suppôts convulsionnaires de l’ordre établi et du conformisme pense-petit, copieusement, je vous conchie.

8 novembre: L’enseignante d’histoire de Reinardus-le-goupil leur a fait un laïus fort négatif sur la guerre au vingt-et-unième siècle et sur ceux qui la commanditent. Les soldoques ne défendent pas leur pays, mais les intérêts financiers de la bourgeoisie de leur pays. Les soldoques d’un empire meurent pour que leur bourgeoisie s’approprie les richesses de la bourgeoisie d’un autre empire. Il n’y a absolument aucun honneur, aucune valeur et aucune décence à cela. Merci ma bomme dame. Les femmes et le militarisme n’ont jamais fait très bon ménage. La civilisation, la vraie, nous viendra bien des femmes, allez… Toujours pas trop trop de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans les rues de Montréal, à ce jour. Elles sont en minorité, c’est indubitable. J’en ai vu, aujourd’hui, une seule, à la boutonnière d’un jeune dandy avec barbichette navy cut et chapeau canaille, dans un disquaire chic de la rue Sainte-Catherine. Lindsay Abigaïl, qui continue de scruter la chose avec attention sur Toronto, me signale aujourd’hui que, believe it or not, dans le bureau de son patron, un haut fonctionnaire provincial de l’Ontario, elle a aperçu, pieusement encadré, un article écrit par ledit haut fonctionnaire, dans un canard national anglophone, le mettant lui-même en vedette, oeuvrant scrupuleusement à «conscientiser» son fils sur les vertus mémorialistes de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire.

9 novembre: Vive le Québec Pacifiste. Il est de plus en plus observable que la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire n’a pas d’existence significative dans la culture québécoise. Lindsay Abigaïl est en déplacement sur Ottawa (capitale du Canada) et me téléphone de là-bas. Son décompte quotidien de Petites Fleurs du Fascisme Ordinaire dans ce recoin canadien hautement cocardier: quarante-trois. Bande de crypto-militaristes, vous fourmillez en notre capitale en transportant vos pétales rouges sang de fleurs dénaturées et mortes. Je suis vraiment suprêmement écoeuré qu’on confonde la paix avec la fin de la guerre. La paix n’est pas la fin de la guerre mais l’absence de guerre, c’est radicalement différent. La fin de la guerre c’est un armistice et un armistice c’est rien de plus qu’une trêve. On occulte cyniquement cette vérité toute simple. On en vient insidieusement à agir comme si la troupe contrôle la paix, vu qu’elle contrôle l’armistice, vu qu’en fait, elle contrôle la guerre. Et pourtant l’armistice est indissolublement lié au conflit qu’il coiffe, momifie et anoblit. Fondamentalement, rendre hommage à un armistice ce n’est pas rendre hommage à la paix mais à la guerre. Ce n’est pas pour rien que la majorité des arborateurs de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire sont des soldoques parcheminés, avec bérets factieux malodorants et xylo de médailles.

10 novembre: Vive Henri Barbusse, Abel Gance et Charles Yale Harrison. Ne les injurions surtout pas en leur collant un prix Nobel sur le dos, brimborion tout aussi fallacieux et inepte que la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire. D’ailleurs, puisqu’on en parle, moi les caciques toxiques du Nobel, ils se sont irrémédiablement coulés à mes yeux quand il l’ont donné au gros antisémite Lech Walesa en 1983, vile moustache droitière totalement décotée, que certains commentateurs français appellent fort judicieusement: l’ancien gonflé devenu gonflant. Cela, après le Nobel de littérature à l’autre gros antisémite Soljenitsyne en 1970, a parachevé pour jamais le naufrage Nobel… En fait, pour tout dire, il faudrait créer un Prix Nobel à Enquiquiner-les-Régimes-qui-indisposent-l’Occident. Beaucoup des prix «de la Paix» passés et présents devraient ensuite y être reclassés en absolue priorité… Tout comme la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, le Prix Nobel de la Paix est un symbole complètement faux, fallacieux, faussé, saboté et distordu.

11 novembre: Je n’ai absolument aucun respect pour la soldatesque, passée ou future. Conscrits de Panurge autrefois, mercenaires insensibles aujourd’hui, les soldoques sont des tueurs en tous temps. Le fond militariste de ce Jour Apologue de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire me répugne profondément. Mon père, ancien combattant, ne le commémore jamais et il a bien raison. Né en 1923 (encore vivant, toujours aussi charmant), mon père avait donc dix-neuf ans en 1942. C’est l’année où il se portait volontaire sur les navires de marine marchande canadiens chargés de livrer des armes en Angleterre et en Russie. Il y a goûté. Navire torpillé, séjours dans Londres rationnée et bombardée, bref, le folklore WWII en cinémascope et quadraphonie, le vieux, il connaît. Et, pour coiffer l’affaire, le gouvernement canadien, seul gouvernement allié à ne pas avoir indemnisé ses anciens combattants volontaires (sous prétexte qu’ils étaient «volontaires»… partez moi pas là-dessus, comme on dit ici), niaisa ensuite cinquante ans avant de pensionner cette catégorie d’anciens combattants… Un jour, Je demande à mon père pourquoi donc il s’était porté volontaire, comme ça. Il me répond alors, avec cette simplicité désarmante des gens naturellement modestes: «Bien, pour aller combattre le nazisme. Il fallait y aller. Ça ne pouvait pas continuer comme ça…».  Voilà. Distordre l’action modeste, directe et circonscrite de ces gens ordinaires pour la transmuter en ce type de militarisme hypocrite indissolublement associé, par notre petite société de planqués, à la symbolique fétide de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, c’est une cynique promotion belliciste qui ne dit tout simplement pas son nom.

12 novembre: Je suis pour un moratoire militaire universel, immédiat et inconditionnel. Abolissons toutes les armées. L’armée est NOTRE ennemie. Non à cette sarabande faisandée de célébrations absurdes pour boutefeux nombrilistes de l’arrière, ayant eu lieu hier. Les troupes m’horripilent profondément, surtout les «nôtres». Leur «protection» me fait vomir. La Petite Fleur du Fascisme ordinaire et la Fleur au Fusil sont EXACTEMENT la même fleur. Le coquelicot haïssable et haineux, des Flandres ou d’ailleurs, ne promeut pas la paix, il entérine vénalement les guerres passées et actuelles.

13 novembre: J’écoute Jacques Brel. Dans la sublime chanson Jaurès, il transforme l’expression pompeuse et inepte mourir au champ d’honneur. Sous sa plume, elle devient: s’ouvrir au champ d’horreur. Bien dit. Noter qu’on nous bassine constamment avec nos cent cinquante-sept petits gars qui s’ouvrirent au champ d’horreur de la résistance afghane mais on ne nous informe nullement sur les hommes, les femmes et les enfants que nos petits gars massacrent en silence et en toute impunité, dans ce coin du monde. C’est tout simplement inique.

14 novembre: Je conclus ce hargneux petit exercice d’observations et de réflexions sur les guerres absurdes de notre temps en me fredonnant intérieurement ce couplet crucial de L’Internationale. Tous en chœur:

Les rois nous soulaient de fumée.
Paix entre nous, guerre au tyran.
Appliquons la grève aux armées.
Crosse en l’air et rompons les rangs.
S’ils persistent, ces cannibales
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux…

15 novembre: Je publie le présent billet au petit matin, dès potron-minet. Ma belle grande rose blanche n’est pas du tout flétrie. Elle dure bien. Déjà, par contre, plus personne ne porte en boutonnière la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, même (surtout) au Canada anglais. Émanation bien rodée d’un gestus traditionnel, suiveux, conformiste, la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire est tombée, abruptement, comme tombèrent les masques d’Halloween deux semaines plus tôt et tomberont les décorations de Noël après (ou avant) les Rois… On se reverra dans un an, pour une nouvelle montée circonscrite de rougeole belliciste. Il y a deux jour, Lindsay Abigaïl a vu, sur le quai de la gare du train de banlieue la menant au boulot depuis Mississauga (Ontario), une Petite Fleur du Fascisme Ordinaire, face contre terre, salie, aplatie et abandonnée, le canon miniature de son aiguillette pointant dérisoirement vers le plafond de la gare, lui tenant lieu de ciel blafard des Flandres contemporaines. La portion de saison de la Petite Fleur du Fascisme Ordinaire est bel et bien de nouveau révolue. Conclueurs, concluez sur la prégnance en nos systèmes de valeur si mécaniquement chronométriques de cet objet ethnoculturel crypto-militariste, intégralement répréhensible et sidéralement non avenu.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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