Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le souvenir non reproductible d’un premier amour inacceptable

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2016

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On dit que qui abusa, abusera. Corinne LeVayer conteste cette croyance, trop linéaire, trop simple, trop unilatérale, trop amorale. Lisons plutôt.

Le souvenir de mon premier amour (fiction)
par Corinne LeVayer

 Le souvenir de mon premier amour se perd dans les méandres de ma petite enfance. J’avais neuf ans. Mes parents étaient tous les deux attachés diplomatiques. Après de belles fonctions mondaines à Paris en 1982-1985 (j’ai perfectionné mon français ainsi), mon père fut attaché au Ministère des Affaires Indiennes en Colombie-Britannique. On s’est donc installés à Vancouver, sur la côte ouest. Comme mon père vivait ce nouveau poste comme une sorte de destitution (parce que national plutôt qu’international — diplomatie interne avec les nations Chinook), il formula toutes sortes d’exigences qu’il croyait extravagantes. Logement de fonction pharaonique, budget de déplacements somptuaire, gens de maison, etc. Il les obtint toutes. Au nombre de ces exigences figurait une nanny pour s’occuper de sa petite fille. C’est comme ça que Mariette est entrée dans ma vie… Elle a fait de moi une femme. Cela se joua entre 1986 et 1990 (Je suis née en 1977). Ensuite, mon père fut attaché ailleurs et Mariette, mon grand amour secret, resta à Vancouver…

Je suis fille unique et je ne me souviens pas exactement de mon existence avant que Mariette, donc, ma nanny et première amante, me caresse le trou dans le bain. Au début c’était avec le gant de toilette, puis au fil des mois ce fut avec la main, de plus en plus de doigts. Une douceur suave, inégalée à vie, et des orgasmes explosifs, ces derniers aussi tôt que dix ans. JAMAIS de douleur. JAMAIS en se faisant forcer. Une adresse consommée. À treize ans, je faisais du cheval sur sa main et sa bouche et pas seulement au bain… Je ne me souviens pas d’avoir eu un hymen ou de sang ou de défloration ou de quoi que ce soit. Mon souvenir est qu’avec Mariette ça glissait et c’était sublime, divin. Une entrée parfaitement langoureuse et calme dans la féminité lesbienne. Ce sont les hommes qui m’ont fait mal après. Très mal. Pas Mariette, pas le grand amour de ma vie.

Les pédophiles comme l’était cette femme sont très habiles. Et comme il s’agit de tes parties intimes, cela doit rester secret. Le secret intime devient tout naturel et il n’y a absolument rien de ressenti comme coupable. C’est comme aller aux chiottes ou se vêtir. On va se cacher de tous en se faisant doigter par Mariette et la vie suit son cours serein. On n’en parlait à personne. Cette nanny était une multi-pédophile de longue date. Une vraie de vraie experte. Les fauves chassent furtivement dans la jungle qui est de leur couleur et où le gibier se trouve…

Mais voilà le hic. Je l’ai revue ces dernières années, deux fois. Elle est dans un pénitencier à sécurité minimum à Victoria (Colombie-Britannique). Elle a fini par se faire pincer et figure aujourd’hui, à cinquante-huit ans, au registre des prédateurs sexuels. Ma grande peur fut longtemps que mes parents apprennent cela. Ils auraient ainsi percé à jour mon grand secret amoureux. Mais mes parents, ils ont tellement bourlingué de par leurs fonctions distinctes. Ils se souviennent même plus exactement de Mariette. Pour eux les gens de maison, ça va, ça vient. Ils s’en tapent un peu. C’est comme les employés d’une boite.

J’ai donc revu Mariette mais j’ai un grand défaut aujourd’hui, chère amie. Je suis adulte… Je suis comme le petit oisillon devenu grosses dinde dont parlait l’ardent pédophile Lewis Carroll, auteur d’Alice au Pays des merveilles… Elle resta tendre, toujours aussi fine et subtile. Mais sa grande peur était que je la « rapporte ». Elle ne purge que ce pour quoi elle a été localement pincée, la pointe de l’iceberg. Quand je lui ai dit que je crèverais plutôt que de la trahir, elle s’est rassérénée. Mais l’être qu’elle aimait est disparue, engloutie dans le flux du temps au sein d’une adulte dont elle ne voudra jamais. Tu me suis?

Et c’est exactement pour cela que je n’ai jamais touché moi-même aux petites filles, tu comprends. Je sais qu’elles vont grandir et que les pédophiles qui les ont initiées vont éventuellement les rejeter. C’est là une douleur atroce, insoutenable. Un déchirement de toutes les fibres de l’être. Le sachant, je ne l’infligerai jamais. Crever plutôt que de pirater si intimement une vie comme ça. Et pourtant Mariette reste la plus belle chose que la vie ne m’ait jamais offerte. Je la cherche un peu dans toutes mes amantes. Mais je sens quand même qu’elle m’a infligé l’abus suprême et je ne vais pas perpétuer ce pattern d’abus. Voilà.

par Corinne LeVayer

(Premier chapitre du roman, Mes grands yeux de poupée pleurent encore, 2016)

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Corinne LeVayer (2016), Mes grands yeux de poupée pleurent encore, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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NOTE: Corinne LeVayer refuse toute mention de son identité réelle, dans le but explicite de protéger les identités, notamment celle de ses parents ainsi que de la criminelle sur laquelle est basée Mariette. Tout a été bouleversé, les lieux, les temps, les situations, même les genres musicaux. Ne reste que l’émotion fondamentale. L’extase de la complice de pédophilie (LeVayer refuse le statut de victime) et la destruction de la communication adulte que cela entraîne. La cocaïne a un statut métaphorique de l’abus par un adulte. Cette drogue vous exalte sur le coup, dans l’innocence de la jouissance naïve. C’est à terme qu’elle vous détruit. Aussi, sevrée, on peut toujours y retomber…

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LE CYCLE DOMANIAL (Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2016

Le Cycle Domanial, paru chez ÉLP en 2013, vit en fait en moi depuis plusieurs années maintenant. Créer un monde, un univers ethnologique et social, c’est le faire comme on veut qu’il lutte pour se mettre en place lui-même, selon son propre ordre de justice et de splendeur. La seule chose qu’il me reste à faire maintenant c’est de laisser cette emprise sociopolitique de fantaisie figurative et de réalisme insolite se déployer en vous et vous parler, comme il a notamment parlé à Allan Erwan Berger qui en parle justement ici. Et voici toujours un petit aperçu de ce qui vous attends en République Domaniale.

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Tome 1: Le thaumaturge et le comédien. Le Domaine, vieille contrés fictive, est sur le point de faire éclater la révolution qui le verra se transformer en la République Domaniale. Deux femmes de la haute aristocratie déclinante, la Rainette Dulciane et sa première dame de compagnie, la vicomtesse Rosèle Paléologue, s’aiment d’un amour interdit, fort et indissoluble que rien, pas même la conflagration sociale qui approche, ne détruira. Mais la Rainette du Domaine a aussi un amant, torride et terrible, Cégismond Novice, dit le thaumaturge, personnage trouble, vif et brutal. La cruelle et cuisante soif de cet homme étrange est consommée tandis que la passion envers la suivante reste pudiquement cérébrale et verbale. Mais alors, où donc est l’amour? Quelle est la nature des sentiments qui motivent des trajectoires et des choix si torves? Huit décennies plus tard, une des descendantes de la suivante aimée, une cinéaste du Ministère des Arts Visuels qui s’appelle elle aussi Rosèle Paléologue, cherche à reconstituer, pour un film, ce que fut le contexte social, sentimental et émotionnel de cette torrentielle passion saphique blessée, de portée historique. Il faudra, entre autres, dénicher le comédien trempé qui pourra jouer le fameux thaumaturge, cette épine au pied, cet insondable mystère masculin. Cela ne se fera pas sans de nouvelles et parfois douloureuses explosions émotionnelles. La compréhension et la perpétuation du drame ambivalent de l’amour peuvent-ils survivre aux changements d’époques?

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Tome 2: Édith et Atalante. Le tabellion Eutrope Tarbe, esprit systématique et peu impressionnable, juge en conscience que la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales raconte l’histoire de la République Domaniale n’importe comment. Cette institution à péage fausse ouvertement le savoir collectif et ce, notamment, en ce qui concerne le rôle que jouèrent dans l’Histoire la Rainette Dulciane et sa suivante, la vicomtesse Rosèle Paléologue. Eutrope Tarbe se met à rectifier les choses dans de grandes conférences publiques et, ce faisant, il se fait tirer dessus à la carabine par des séides indéterminés. S’interpose alors la chasseuse Édith, célibataire endurcie et fonctionnaire intègre, qui deviendra vite sa garde du corps attitrée. On se lance alors dans une incroyable cavale terrestre, aérienne et maritime visant à protéger de la méthodologie froidement destructrice des historiens privés un précieux document historique, écrit du temps de la Révolution Domaniale par une noble chroniqueuse qui s’appelle, elle aussi, Édith. La tonique factionnaire et son protégé s’embarqueront sur la Rebuffeuse, un caboteur à voile et à vapeur à bord duquel le tabellion Tarbe ne trouvera rien de moins que le sens de son existence. Entraînée jusque dans la mystérieuse Île Arabesque, pour protéger le tabellion dont elle a la charge, la chasseuse Édith, pour sa part, fera, hors de toute attente, la connaissance de la débardeuse arabesquoise Atalante et, là, tout volera en éclats.

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Tome 3: Le Brelan d’Arc. Clio Tarbe, la timonière du caboteur la Rebuffeuse, va aider, le tabellion Eutrope Tarbe à résoudre le mystère historique ayant la plus grande importance émotionnelle pour tous les citoyens et citoyennes de la République Domaniale. La quatrième dame de compagnie de la Reinette Dulciane, la baronnette Cordula d’Arc, est une héroïne révolutionnaire révérée dont, pourtant, la trajectoire effective de vie reste obscure et mal documentée. Pour des raisons qui s’avéreront peu reluisantes, la Firme de Diffusion des Traditions Historiques Domaniales donne Cordula d’Arc comme morte sans progéniture, lors des premières journées de la Révolution Domaniale. Mais pourtant, une des actrices ayant joué dans les deux films historiques Le Thaumaturge et la Chronique d’Édith se nomme justement… Cordula d’Arc. Il est indubitable, pour le tabellion Tarbe, que cette actrice cinématographique est la dernière descendante de l’héroïne révolutionnaire dont la propagande privée a fait une icône inféconde. En retraçant le fatal brelan des descendant(e)s de la baronnette d’Arc, les historiens de la Rebuffeuse feront remonter à la surface les secrets historiques les plus émotionnellement chargés et les plus subversifs de toute l’histoire domaniale. C’est une chose que de dire l’histoire des hommes et des femmes, c’est une autre chose que de mieux comprendre qu’il n’y a pas que des hommes et des femmes dans l’Histoire…

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), Le Cycle Domanial, tome 1: Le thaumaturge et le comédien ; tome 2: Édith et Atalante ; tome 3: Le Brelan d’Arc, Montréal, ÉLP éditeur, 2013, formats ePub ou Mobi.

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MERCI À CES HOMMES QUI ONT FAIT DE MOI UNE LESBIENNE (Josianne Massé)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2013

Montréal 2000-2010, sur le «prestigieux» Plateau Mont-Royal, une jeune femme lutte avec elle-même et le monde, pour mettre en place son identité. Elle vit avec un homme plus vieux qu’elle, brillant musicien montréalais, artisan créatif, noceur alerte. Mais la relation s’enlise. La baise perd graduellement son ardeur et sa passion. Et surtout «je» ressent une pulsion l’attirant de plus en plus fortement vers d’autres… De relation en relation, d’homme, en transgenre, en femme, en bi, en femme, en transgenre, en homme, en… nous avancerons donc alors, avec «je», le long de l’inexorable dégradé émotionnel et sexuel l’amenant tout doucement vers son lesbianisme. Houleuse, chaloupeuse, la promenade ne sera pas de tout repos et «je» nous confiera un certain nombre de secrets, au cours du bout de chemin que nous ferons avec elle, notamment sur sa maternité solitaire et sur sa propre enfance. Mais «je» est une femme à principes. La tempête émotionnelle et sexuelle qu’elle va traverser, pendant une décennie cruciale, se complète d’une formidable rigueur philosophique. «Je» considère que la bisexualité n’est en rien une sorte d’état transitoire bancal ou «mélangé» mais une orientation sexuelle de plain-pied en laquelle elle croit et continue fermement de croire, même après son passage au lesbianisme. Quand ce dernier se stabilise, une solide déférence bisexuelle y perdure. Je ne suis pas lesbienne parce que je n’ai pas trouvé l’homme pour moi. Je suis lesbienne parce que j’aime les femmes. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’aime les femmes. Les hommes, je les aime différemment. Comme, de plus, «je» est la mère monoparentale d’un garçon, cela engage des responsabilités supérieures armaturant la contrainte d’un maintient des hommes, au moins comme figures, comme entités principielles, dans le tableau coloré, bigarré, des représentations fondamentales.

 Chez, «je», action et réflexion, fiction et analyse s’accompagnent très intimement. Le nerf vif de la pensée critique naît de l’instabilité amoureuse. Les relations intimes que vit «je» s’usent, les passions s’étiolent, le sexe –surtout le sexe hétérosexuel- s’uniformise en routine avachie, pire que pire: en routine pute. Chaque branlette devient une monnaie d’échange quand vient le temps de faire la vaisselle. Chaque fellation est vue comme une récompense extraordinaire ou pour acheter la paix. Je ne suis pas une adepte de sexe, je ne suis qu’un instrument usé. Le sexe devient alors une seconde nature, une seconde peau à l’intérieur de laquelle je peux me cacher. Le sexe est un outil pour ne pas avoir à trop se dévoiler. À côté de cela, quelques instants fugitifs dans une toilette publique avec une femme, le regard ébloui et impudique jeté sur une apparition féminine dansant sous la pluie dans un parc, un simple texto de fille, une oeillade fugace, un décolleté provocateur, s’impriment au fer rouge en «je» et lacèrent sa psyché, sa verve, son écriture de la plus polychrome et la plus chamarrée des poésies… «Je» assume cela de plus en plus.

 Dans Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, le Bacardi coule à flots, la boucane de cannabis monte dense, la pression des pairs agit et vous saisit comme un éther vif, la jeunesse se brûle par les deux bouts. «Je» chemine, en enfonçant encore et encore le sillon social et mondain dans la fente humide de la plus ancienne des blessures. Mais l’univers papillonnant et superficiel des fêtards montréalais début-de-siècle et les jets, clics, et déclics des cyber-dragouilleuses, toutes intégralement tributaires de la nouvelle net-normalité, n’emportent «je» dans leurs tourmentes si jeunes, si éphémères, si tragicomiques que pour mieux asseoir sa sagesse et sa compréhension radicale d’une des grandes crises existentielles de notre temps tertiarisé, mondialisé, uniformisant: celle, inégalée, inouïe, du rapprochement intellectuel, émotionnel, sensuel et sexuel des genres…

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Josianne Massé (2011), Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Pourquoi l’implicite lesbien cinématographique continue-t-il de rester justement si… implicite?

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2010

Ben-Hur (1959)

Il y a un demi-siècle ou plus, nous vivions l’âge d’or de l’implicite homosexuel masculin au sein du cinéma hollywoodien. Souvenons-nous allègrement de tous ces films A, B et C ou des gros types, musculeux et ardents, au corps luisants et en sandales et jupettes romaine étroites, se jetaient des regards langoureux et s’étreignaient de facto, tout en affectant de se bagarrer ou de lutter pour des causes antiques toutes plus ou moins turlupinées et obscures. Un des chefs d’œuvre du genre fif-rentré-faisant-dans-l’implicite-strict reste sans conteste le tout ostentatoire Ben-Hur (1959). Revoyez le, sereinement et avec le sain recul, à la lumière de l’hypothèse d’une dimension homo intégralement secrète et inavouée. De plan en plan, tout évidemment, l’évidence n’en arrêtera pas de vous paraître si évidemment évidente.

C’était aussi l’époque héroïque où les Cary Grant, Rock Hudson, Marlon Brando, Laurence Olivier, et tant d’autres dans l’espace hollywoodien, vivaient leur homosexualité ou leur bisexualité dans le maquis le plus opaque, en niant tout, copieusement et intégralement quand on les serrait de trop près, poursuites légales et tordages de bras juridiques à l’appui si nécessaire. Les mariages de convenance de vedettes masculines pleuvaient comme à Gravelotte et les mémoires, verbales ou écrites, de leurs veuves et divorcées vieillissantes, toutes plus ou moins furax d’avoir été utilisées et instrumentalisées ainsi, n’en finissent plus aujourd’hui de jeter une lumière crue et laiteuse sur cet autre temps glauque et ces autres mœurs insidieusement sexistes. Époque révolue, et, bon, on ne va pas pleurer. De nos jours les personnages homosexuels hommes se déploient avec de plus en plus de complexité et de richesse dans le cinéma mainstream hollywoodien et les couples masculins fleurissent dans tous les secteurs visibles de la cinématographie de masse, comme dans ceux du reste de la société capitaliste. L’implicite au premier degré d’homosexualité masculine, et toute la tension torride, secrète et subtile l’ayant accompagné, n’est plus. Il est devenu un explicite vrai ou factice, juste ou cloche, vif ou foireux, original ou stéréotypé, serein ou tumultueux, accepté ou combattu (par les navrants combattants d’arrière-garde qui traînent toujours de ci de là), mais c’est un explicite bien explicite. On fera encore certainement beaucoup de films SUR la crypto-homosexualité masculine, qui reste encore un thème hautement sensible dans nos sociétés, mais il est fort improbable qu’un film hollywoodien SOIT LUI-MÊME désormais crypto-pédé. L’implicite cinématographique d’homosexualité masculine a vécu.

Or, qu’en est-il tant de l’implicite lesbien? Suit-il, à la remorque (selon la fausse idée tenace et répandue d’une sorte de similarité abstraite des deux grandes homosexualités) ou développe-t-il sa propre dynamique autonome? Oh, certes, la télévision et le cinéma contemporains affectent de nous présenter un grand nombre de lesbiennes explicites, qui s’étreignent, s’embrassent se dorlotent et se câlinent langoureusement, à tire-larigot et à qui mieux mieux. Une toute pudique discrétion m’oblige à ne pas vous citer ici le courrier de lesbiennes effectives qui expriment à Ysengrimus toute la révolte et la révulsion que leur suscite ce pseudo lesbianisme de toc pour exciter les mecs. Je n’ai pas besoin non plus de vous démontrer par A plus B que les fantasmes masculins hétérosexistes sont bien plus une entrave et un emmerdement pour la saine évolution de la (vraie) dynamique d‘explicitation des ci-devant «gouines» que les fantasmes féminins hétérosexistes n’avaient été un emmerdement et une entrave pour l’évolution de la dynamique d’explicitation des ci-devant «tapettes». Les pédés de jadis combattaient un rejet, solide, compact, dense, frontal. Ils crevèrent courageusement ce plafond de verre et tout fut dit. Les lesbiennes, de jadis et d’aujourd’hui, combattent, au contraire, une prétendue acceptation, onctueuse, fallacieuse, molasse, minette, pseudo-moderne, faussement libertaire, illusoire, aliénante et gluante. C’est beaucoup plus délicat, compliqué et emmerdant de forcer et de pousser contre une mélasse pareille. Beaucoup de lesbiennes sont donc de fort méchante humeur, sur cette question cruciale. Il semble bien qu’on leur dicte une norme sur, justement, comment sortir des normes et que cela ne leur aille guère. Affligeant paradoxe.

Maintenant, pour tout vous avouer, je me dois de mentionner que ce sont les gloires et déboires récents de l’actrice hollywoodienne Sandra Bullock (née en 1964) qui m’ont mis sur la piste de l’implicite lesbien dans le cinéma de masse. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, cette actrice adulée est un véritable phénomène sociologique. Les films auxquels elle s’associe, habituellement d’une qualité artistique au demeurant toute moyenne, font des tabacs titanesques au guichet, en Amérique et ailleurs. Tant et tant que les avoirs financiers levés pas «l’œuvre» cinématographique de Madame Bullock ne se comptent plus en millions mais en milliards. Il y a là un mystère de popularité que je ne vais pas prétendre percer ici (l’Histoire s’en chargera bien un jour). Indubitablement, Sandra Bullock est la Nana Mouskouri du cinéma de masse, ou vice versa (Nana Mouskouri est la Sandra Bullock de la chanson populaire) et… et pourquoi pas. Les divers développements en mondovision de la vie privée de Madame Bullock (divorce d’un mari infidèle dont elle n’a pas d’enfant, prise en charge parentale d’un petit enfant, noir, donc très indubitablement adoptif) ont révélé la sidérale capacité de cette personnalité publique à la jouer intégralement poker face et à garder, pendant des mois et des années, des pans entiers de sa vie privée parfaitement secrets du public. Madame Bullock s’avance implacablement masquée, comme le firent jadis, avec tant de brio, Cary Grant et Rock Hudson. Mon hypothèse (hypothétique, comme toutes les hypothèses) est que Madame Bullock est de fait une crypto-lesbienne, impliquée dans un mariage de convenance riche en échanges de bons procédés (elle a notamment mis sa colossale fortune au service des luttes de garde d’enfant de son mari, contre ses ex-conjointes), et ayant été forcée récemment à mettre un terme audit mariage de convenance par le poids, harcelant et malodorant, de la vindicte conformiste anti-batifole de notre temps (sous le joug doctrinal de laquelle elle ne pourrait pas justifier les extramaritalités de son ex sans risquer de démasquer son propre lesbianisme – il a donc fallu jouer le cruel jeu conservateur jusqu’au bout de sa logique)… Mais bon, mon opinion personnelle et privée sur la vie personnelle et privée de cette actrice, qu’on surnomme toujours America’s Sweetheart et dont la toute nouvelle maternité légitimera désormais sans encombre le plus opaque des célibats, c’est, il faut le dire, la périphérie de mon propos mais… ce n’est pas le centre de mon propos. Revenons-en à ce dernier.

Si je cherche ce qui me semble la manifestation d’une sensibilité lesbienne authentique dans le cinéma hollywoodien, mainstream, grand public, ronron, «populaire» et pas d’avant-garde, de notre temps, je la trouve, notamment et comme par hasard, dans Miss Congeniality (2000 – plus d’un quart de milliard de recettes au guichet) et Miss Congeniality 2 (2005 – moins heureux avec «seulement» cent cinquante millions au guichet), produits justement par Sandra Bullock et la mettant en vedette. Or c’est ici que l’œuvre (non la vie personnelle) de Madame Bullock révèle toute son importance ethnologique. En effet, la sensibilité lesbienne de ces deux opus se manifeste avec une incroyable intensité, et ce, sur l’équivalent transposé du mode implicite veule et secret des grands films crypto-pédés du siècle dernier. On ne mentionne jamais ce fait, pourtant patent, en plus. C’est incroyablement éloquent.

Miss Congeniality 2 (2005)

Bon, je vous épargne le résumé de ces deux œuvres mondialement connues (ainsi que le détail de mon jugement peu favorable sur leur qualité artistique – là n’est tout simplement pas la question). Je vous demande simplement de les revoir, à la lumière de l’hypothèse d’un implicite lesbien intégralement inavoué, cru, âpre, authentique, déroutant, et, par-dessus tout, singulièrement contrarié, frustré, rentré, cuisant et douloureux. Pour bien capter l’amplitude du mouvement, surtout sur la question ardue du rapport à l’homme ainsi qu’aux contraintes du genre comédie sentimentale, il est important (et vaut vraiment la peine, au sens fort du terme) de visionner les deux opus à la suite, comme s’ils formaient une oeuvre unique. Le personnage principal du cycle Miss Congeniality, la policière Gracie Hart (jouée par Sandra Bullock) est une garçonne brutale, névrosée et vindicative, qui n’arrive pas à maintenir une relation hétérosexuelle stable, et qui ne parvient pas, malgré des efforts soutenus, dictés plus par le devoir que par l’envie réelle, à entrer dans la sacro-sainte typification «féminine» (hétérosexiste, en fait) de son rôle social et de son apparence physique. Dans le second opus, une Gracie Hart difficultueusement et imparfaitement féminisée entre en conflit ouvert avec sa collègue Sam Fuller (jouée par Regina King – voir notre photo), garçonne afro-américaine courtaude, hargneuse, bagarreuse, célibataire et mal dans sa peau, pour laquelle Gracie finira par développer une affection dont la tension et la charge d’implicite nous ramène, par un angle densément actif et corrosif quoique parfaitement inavoué, aux grands moments des émotions «viriles» du Ben-Hur de jadis. Au demeurant, l’homosexualité masculine, assumée ou non-assumée, est ouvertement omniprésente dans ces deux opus et y joue un rôle communicatif non négligeable. Elle sert ouvertement d’écrin coloré, criard, scintillant et explicite, au sombre et secret joyau lesbien. Paradoxe: c’est l’écrin qui scintille et, bien souvent, il masque ouvertement la vision, autant qu’il l’invite si intensément et avec un tel sentiment d’urgence, en sous-main.

Ceci dit, en nos temps soi disant si libertaires et si éclairés, pourquoi donc l’émotion lesbienne cinématographique authentique continue-t-elle de rester si fermement et densément implicite? J’y vois, en fait, trois grandes raisons:

1-     Le cinéma de masse est désormais amplement encrassé par les pseudo-lesbiennes allumeuses manufacturées pour le plaisir des hommes. On a là un univers homosexuel de toc n’ayant virtuellement rien à voir avec le fait lesbien effectif. Croire connaître… inutile de dire qu’on ne fait pas une problématique lesbienne avec deux jolies actrices qui s’embrassent, tant s’en faut (méditez ceci: les vrais lesbiennes ne plaisent pas vraiment aux hommes…). Ce «lesbianisme» explicite et factice occupe parasitairement le champs, ni plus ni moins, et nuit considérablement, pour ne pas dire catastrophiquement, au progrès de l’implicite lesbien authentique vers la lumière.

2-     La féminisation de l’homme et la masculinisation de la femme ne sont pas deux processus similaires et mécaniquement symétriques. Le poids de l’histoire patriarcale ne se laisse pas ignorer comme cela, ici. En se féminisant, l’homme progresse inévitablement vers un sexage égalitaire, donc fatalement désaliénant. En se masculinisant, la femme régresse vers les siècles de la bagarre, des rapports simplifiés, de la raideur patriarcale et de la guerre. Il y a inévitablement, pour une femme, toute une nage à contre-courant dans une démarche consistant à légitimement s’approprier ses pulsions masculines, quand l’intégralité de la société, elle, se féminise. On a là un droit fondamental mais… qui s’acquiert fort douloureusement.

3-     La conformité hétérosexiste ambiante, si pesante au siècle dernier sur les larges épaules masculines, exerce aujourd’hui une pression fantastique sur le tout du corps et de l’esprit féminins, au demeurant si profondément réceptifs et empathiques. Fondamentalement, il s’agit d’un diktat, conformiste et nivelant, du monde social des femmes. La pression hétérosexiste requiert aujourd’hui, des femmes donc, d’avoir un conjoint mâle, beau, lumineux, prestigieux, ardent et diurne et d’affecter de ne pas lui résister trop trop. Le mariage hétéro, de nos jours, est en large partie un dogme implicite du groupe de pairs féminins… sa puissance est moins patriarcale, plus sororale et, aussi, plus prodigieuse que jamais…

Ouf… on comprend un peu Gracie Hart et Sam Fuller d’avoir leurs nerfs… Elles sont, en plus, des marionnettes de théâtre, prisonnières du tréteau rigide et limitatif de la comédie sentimentale pour grand public populaire, un genre cinématographique encore hautement hétérosexiste et réactionnaire. Sandra Bullock disait justement un jour qu’elle se demandait franchement pourquoi il fallait tant que le gars et la fille finissent obligatoirement toujours ensemble, dans ce genre de récit… Comédie sentimentale, au sens mainstream du terme, et (vrai) lesbianisme font donc encore bien mauvais ménage. C’est la vieille aporie des discours divergents au sein d’une œuvre idéologiquement contrainte. Impossible d’être Elvis et Bob Dylan en même temps, oh non… même quand on s’appelle Sandra Bullock. Seule solution, en ce moment, pour le (vrai) lesbianisme au sein du monde hautement codé des films de filles: le maquis, l’implicite à l’ancienne, la bonne vieille parade de la crypto-homosexualité cinématographique, discrète et rampante.

Il y a encore énormément à faire pour le bénéfice de la compréhension et de l’explicitation des deux grandes homosexualités qui nous habitent tous et toutes. Ne pas les assimiler unilatéralement l’une à l’autre est une responsabilité spécifique, essentielle, qui gagne de plus en plus en importance au jour d’aujourd’hui. Même en matière de lutte pour les droits homosexuels, les femmes partent avec un ensemble compliqué et lancinant de désavantages. L’implicite lesbien, cinématographique ou autre, accèdera à la lumière au rythme qui sera le sien et selon les modalités qui seront les siennes. Méfions nous simplement de nos certitudes le concernant et évitons de croire le comprendre ou le connaître. Ce qui est bien connu n’est pas connu, comme le disait si bien Hegel…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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