Le Carnet d'Ysengrimus

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Êtes-vous encore marxistes?

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2016

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Le Capital de Karl Marx (écrit en 1867) est un ouvrage copieux et difficile à lire. Il en est ainsi à cause de raisons que je vais expliquer dans une petite minute. Pour le moment osons un mot de synthèse sur Le Capital. En un mot donc, et sans fioriture, la position fondamentale qui fonde l’opus principal de Karl Marx (1818-1883) est que l’organisation de notre vie matérielle détermine les replis les plus intimes de notre conscience et de notre vie intellectuelle et mentale. Les êtres humains configurent et manufacturent leurs conditions d’existences et se donnent ensuite les lois qui les légitiment, les cultes qui les sacralisent, l’esthétique qui les anoblit. On a beaucoup dit, à cause justement du contenu factuel du Capital, que Marx ramenait tout à l’économie, que sa doctrine, pour reprendre un mot qu’on utilise souvent pour décrire sa théorie, était un «économisme». C’est inexact. Ce que Marx dit –et tente d’assumer dans Le Capital– c’est que comme l’organisation de la vie matérielle en perpétuel développement historique détermine notre conscience, il faut étudier l’économie politique (plutôt que le droit, la métaphysique ou la théologie) pour comprendre comment le monde se transforme et comment on peut intervenir sur cette transformation. Mais des pans entiers de ce que l’on nomme fort vulgairement «économie» sont en fait déterminés par les conditions matérielles d’existence plutôt que déterminants sur elles. La Bourse en est un exemple patent, qui suit servilement et irrationnellement les tendances de la production plutôt qu’elle ne les suscite.

Maintenant, si Le Capital est si ardu à lire, c’est à cause d’une des forces de Marx qui était aussi une de ses faiblesses. Il lisait cent fois plus qu’il n’écrivait. Il dépouillait vingt ouvrages pour écrire dix lignes. Il avait une compulsion maladive à l’exhaustivité. Et cette exhaustivité de connaissance, il tenait à en reproduire la teneur dans le produit littéraire fini. Ainsi, Le Capital est gorgé de ces précieux matériaux économiques tirés de la fameuse bibliothèque du British Museum de Londres. Comme, en plus, l’ouvrage procède à une critique de toute l’économie politique antérieure, Marx mobilise (et cite), questionne et altère un volumineux ensemble de connaissances qui ne tombent pas immédiatement sous le sens pour le lecteur contemporain. De tout cela, il résulte implacablement que les arbres empêchent un peu de voir la forêt, dans ce gros traité d’économie politique. Toutes les formidables intelligences qui se réunissaient régulièrement chez Marx, vers 1878, dans sa petite maison de Maitland Park, le lui disaient sans arrêt. Le cordial Friedrich Engels (1820-1895) se sacrifia intellectuellement à rendre la pensée de Marx plus accessible. Il le fit notamment, d’une façon globale et synthétique, dans son essai mordant et caustique contre Ernst Dühring (1878). C’est aussi Engels qui paracheva Le Capital à partir des matériaux laissés par Marx après la mort de ce dernier. La Baronne Jenny von Westphalen (1814-1881), l’épouse de Marx, le très grand amour de sa vie, fut une des critiques les plus explicites du foisonnement démonstratif de Marx. S’il y a un être humain qui a lu et profondément compris la totalité de l’œuvre marxienne, c’est bien Jenny von Westphalen. Un texte de Marx n’était pas fait quand il n’avait pas reçu son satisfecit, le seul vrai imprimatur gouvernant intellectuellement Marx. Jenny était aussi une des seules personnes arrivant à décoder la main d’écriture de Marx. Ceci fit d’elle sa copiste quasi exclusive. Les trois filles de Marx finalement, Jennychen Longuet, née Marx, Laura Lafargue, née Marx, et Eléanor Marx étaient des ferrailleuses de première qui ne laissaient pas une pierre non retournée dans l’édifice mouvant de toutes les réflexions verbales, libres, débridées de leur père. Elles étaient de solides commentatrices, intellectuelles et humaines. L’effort conjuré de toutes ces personnalités fortes contribua à la source, comme celui de millions de travailleurs et de travailleuses par la suite, à rendre la pensée de Marx finalement discernable. Et les principes de celle-ci finirent par se dégager avec une rigoureuse netteté. Et au jour d’aujourd’hui, ces principes ne seraient plus avec nous? Bon, il faut voir…

Une des conséquences directes de la position théorique fondamentale de Marx est qu’il n’y a pas de concept stable, que toute idée «métaphysique» se développe comme halo des conditions matérielles qui l’engendrent. Il inverse son maître à penser Hegel (1770-1831) dans une perspective matérialiste, tout en continuant de s’inspirer de lui. Prenons un exemple: l’idée de justice. Au Haut Moyen-Âge, quand un conflit foncier éclatait entre deux hommes de guerre, la pratique voulait qu’on les enfermât sous un petit chapiteau et les laisse combattre à l’épée courte. Il était reconnu que la justice était du côté du vainqueur, dont le bras avait été guidé par un dieu. Empêcher un homme d’assumer ce rituel combatif aurait été perçu comme une grave entorse à la justice et au droit. Une autre coutume voulait que le meurtrier d’un homme pouvait se dédouaner de toute contrainte en payant à la famille de l’assassiné le wergeld, une sorte de compensation à la mort violente. Ces coutumes se perpétuent aujourd’hui mais sont soit illégales (le duel) soit encadrées dans un dispositif social intégralement distinct, qui altère complètement l’idée de justice qui y est reliée. De nos jours on compense financièrement après des poursuites pour sévices, mais cela ne s’accompagne plus du moindre dédouanement moral. L’idée de justice du capitalisme monopolistique et celle des hobereaux moyenâgeux n’a tout simplement rien en commun. Le développement des conditions matérielles d’existence les relativise radicalement. On peut aussi citer brièvement la notion de «droit d’auteur» que les scribes de l’Antiquité, du Moyen-Âge, de la Renaissance auraient considéré comme une ineptie incompréhensible, et que les hommes et les femmes de l’ère du ci-devant Internet finiront bien aussi par mettre en charpie.

Voilà pour le fondement, pour la base de l’édifice du Capital. Maintenant on peut toujours concentrer notre attention plus spécifiquement sur les grands principes de la doctrine économique formulée dans le susdit Capital. En sabrant dans le détail fourmillant, on peut même justement, si c’est une stimulation pour nous tous, faire la chose en soulevant la question ritournelle de savoir si lesdits principes sont toujours valides en notre temps. Testons-en benoîtement la validité par quatre petits paquets de questions que je vous pose très respectueusement, chers lecteurs et lectrices. Cela pourrait indubitablement s’intituler: Êtes-vous encore marxistes?

1- Considérez-vous toujours que l’action de grandes forces objectives historiques plus vastes que les consciences déterminent le développement des sociétés? Que, dans ces dernières, l’action des «grands hommes» n’est jamais qu’un symptôme, qu’une conséquence déterminée par le mouvement des masses?

2- Jugez-vous toujours qu’une société produit des contradictions internes qui, utiles dans une certaine phase de développement, finissent par lui nuire, et la mener à sa perte? Exemple: la soif de profit, grand stimulateur du capitalisme industriel finit par étrangler l’industrie même, quand il devient plus important de mettre sur le marché un produit profitable que de bonne qualité parce qu’inusable, performant, ou supérieur. Le profit bancaire, basé sur la circulation des capitaux, dégénère en extorsion usuraire quand ses gains ne se font plus par l’investissement productif mais par la multiplication des frais aux usagers et des embrouilles spéculatives abstraites.

3- Croyez-vous toujours à l’existence de l’extorsion de la plus-value, c’est-à-dire au fait qu’une entreprise ne survit que si elle s’approprie une quantité de surtravail issu de son secteur productif et l’accumule dans son secteur non productif? Considérez-vous qu’il y a toujours une séparation entre ceux qui produisent et ceux qui possèdent la richesse produite? Jugez-vous en votre âme et conscience que les travailleurs sont exploités, mais surtout que le capitalisme est voué à les exploiter ou à s’autodétruire?

4- Croyez-vous au caractère transitoire et historiquement limité des classes sociales, ce qui implique que la société de classe elle-même pourrait en venir à disparaître, très probablement suite à une série de chocs violents, de nature révolutionnaire? Êtes-vous de l’opinion voulant que la monnaie, les bons et les assignats, seront un jour des objets de musée comme la couronne, le sceptre, l’épée et l’écu du hobereau?

Si vous répondez «oui» à ces quatre questions, c’est que la pensée mise en forme dans Le Capital peut encore vous stimuler dans vos analyses. Si vous répondez «non» de cœur à une seule d’entre elles, il faut vous demander si vous avez déjà simplement compris ou accepté la racine de la conception marxiste de l’histoire. Voilà. Tout simplement. Alors amis lecteurs, amies lectrice, au jour d’aujourd’hui, êtes-vous encore marxistes?

Et, bon, voyons un petit peu maintenant, en neuf mèmes, ce que Karl Marx (1818-1883) nous dirait de la conjoncture mondiale actuelle:

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Paru aussi dans Les 7 du Québec ici et ici

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Le facteur esclavage

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2013

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C’est un cri du coeur que nous avons tous poussé: l’expression du sentiment cuisant d’être traité comme un esclave. Toutes les émotions du vif et durable dégoût contemporain face au travail, notamment au travail tertiarisé, se synthétisent fréquemment en cette analogie… dont il faut pourtant savoir ne pas abuser brouillonnement. Le fait est que, même sans formation économique ou historique, on comprend parfaitement que ce rapprochement est abusif. La situation est bien connue, notamment depuis les analyses de Marx. Le travailleur ne se vend pas lui-même mais il vend son temps de travail. Il n’est pas, objectivement, un métayer, un serf, ou un esclave et l’attitude de son petit chef, aussi brutale et puante que l’on voudra, ne peut paramétrer les forces économiques du mode de production en cours. L’esclavage n’est pas affaire de comportement intersubjectif et encore moins, quoi qu’on en crie du fond de nos âmes, d’affect, de brutalité ou d’arrogance interpersonnelle.

Ceci dit, arrêtons nous quand même une minute au statut économique de l’esclave car des surprises nous y attendent encore. Les premiers chapitres du Capital de Marx sont très explicites sur la question. L’esclave (celui du Dixieland de 1855, notamment), c’est comme un bœuf. C’est un être que l’on achète d’un bloc, à prix fixe payé habituellement en une fois, et qui, une fois acquis, doit se trouver expurgé de toute la force potentielle qui le gorge et ce, le plus exhaustivement possible. Quand il meurt (Marx explique que les Field Negroes sudistes se vidaient en sept ans, en moyenne), on recommence avec un autre. Dans de telles circonstances de production de force de travail, le temps (notamment le temps de travail) ne se calcule plus de la même façon. Le temps du prolo moderne, c’est comme l’eau d’un robinet qui s’ouvre et se ferme par moments fixes, spécifiés. Le temps de l’esclave, c’est comme une mare ou un puit où l’on puise à volonté. À cela se trouve directement corrélé le fait que, comme le boeuf ou la mule toujours, l’esclave n’opère pas dans un rapport consenti. Il émet une tension constante de résistance. Il est rétif, peu coopératif, tant et tant qu’il faut gaspiller une quantité significative de l’énergie qu’on possède en le possédant à le punir, le cerner, le réprimer, le faire s’épuiser dans des chain gangs, couvert de fers. C’est une contrainte imparable. Le principe fondamental de l’esclavage, du point de vue de l’extorsion de la plus-value, est que l’intégralité de son temps de travail est disponible comme un tout, une fois l’esclave acheté. On l’exploite donc, comme une masse, une force, un flux, ayant du temps et de la puissance ad infinitum (jusqu’à extinction, la mort d’une autre bête de somme). On opère donc dans un dispositif où il est sereinement assumé qu’on gaspillera massivement une portion significative du temps et de la force de l’esclave. Tout son temps et toute sa force nous appartiennent. Donc on presse le citron, sans compter, ni tergiverser.

Cette particularité économique de l’esclave avait des conséquences afférentes très grandes sur le modus operandi qu’on lui imposait. Marx explique qu’on ne donnait aux esclaves de Dixie que des outils de mauvaise qualité. Mieux valait gaspiller du temps et de la force de travail d’esclave en le faisant creuser un fossé avec une mauvaise bêche ou abattre un arbre avec une mauvaise cognée que de le voir briser les bons outils, soit par absence de compétence immédiate (il apprenait sur le tas, n’importe comment, y mettant tout le temps qu’il avait à revendre), soit de par cette résistance sourde qu’il affichait en permanence. On ne confiait jamais aux esclaves des chevaux, animaux trop fragiles. Ils les auraient battus à mort. On ne les laissait trimer qu’avec les plus mauvaises mules. Le même principe s’appliquait, implacable: comme tout le temps et toute la force de l’esclave appartenaient d’un bloc à son maître, il n’y avait pas de problème à les gaspiller, surtout si cela protégeait le fil des bons outils et la durée de vie des meilleurs animaux de ferme. Fondamentalement, quand quelque chose devait être sacrifié sur une tâche, on sacrifiait le plus volontiers du temps de travail d’esclave.

Alors maintenant, suivez moi bien. Quittons le Dixie de 1855 et revenons, si vous le voulez bien, à TertiaireVille, en 2013. Nous voici plus précisément chez les zipathographes de la Compagnie Tertiaire Consolidée, bien connus des lecteurs et des lectrices du Carnet d’Ysengrimus. Ce jour là, inattentifs et débordés comme à leur habitude, les zipathographes doivent renouveler, subitement, à la dernière minute, les licences logicielles de soixante de leurs produits. Ils sont à la bourre, ils ont qu’une semaine pour faire ça. L’équipe qui doit se taper ce boulot inattendu et chiant est composée de quatre programmeurs-prolos, dirigés par un programmateur-chef (lead) qui lui-même relève d’un chef de service incompétent en programmation. Le reste du vertigineux ziggourat de la structure de la compagnie n’est même pas au courant de ce qui se passe dans cette unité de travail spécifique. Tableau hiérarchique parfaitement classique, admettez-le avec moi. Tous ces gens sont, évidemment, submergés de travail et considèrent cette histoire de renouvellement multiplié de licences logicielles comme une perte de temps et un emmerdement de bas calibre. Un des quatre programmeurs est une programmeuse, en fait. Appelons la mademoiselle Zipathe. Fine mouche, mademoiselle Zipathe se rend compte que si un petit exécutable est créé, appelons-le le Zipa-fulgure, il permettrait de renouveler les soixante licences logicielles par simple action machine. Cela fait rêver et c’est parfaitement réaliste. Mais la construction du Zipa-fulgure doit obligatoirement être effectuée par le programmeur-chef, car cela implique du tripotage dans des espaces logiciels auquel il est seul à pouvoir accéder et/ou c’est dans le langage informatique dont il est le spécialiste. Pour renouveler ces licences manuellement, procédure laborieuse et tâcheronne de transbahutage de fichiers (avec force vérifications pour compenser les nombreux risques d’erreurs ponctuelles), il faudra dix heures par programmeur-prolo. Ils sont quatre. Cela fait donc quarante heures de travail flambées pour une niaiserie bien inférieure aux compétences techniques de ces quatre prolos. Pour confectionner l’exécutable Zipa-fulgure, le programmeur-chef n’aurait besoin que de sept heures, de moins même si mademoiselle Zipathe l’aide, par exemple en testant son code. Le gain de temps est évident. Et pourtant, le programmeur-chef refuse cette solution.

Interloquée, mademoiselle Zipathe s’en réfère au chef de service incompétent en programmation qui est censé diriger l’unité. Celui-ci, tel Ponce Pilate palabrant et finassant avec le Sanhédrin, ne comprend rien de rien à la subtilité de la doctrine. Paniqué, comme à son habitude, il colle à la version de son pote, le programmeur-chef qui se donne comme n’ayant pas sept heures à mettre sur une niaiserie de ce genre. Tout le personnel technique de ces deux loustics va donc devoir jouer les petites mains. On lance quatre programmeurs/programmeuses dans une longue marche de dix heures par personne (total: quarante heures) exactement comme si ces derniers, ces dernières avaient du temps à revendre et pouvaient sans problème se gaspiller à barboter avec des outils ou des procédures inférieurs… Oh, personne ne crie, personne n’engueule. Démotivation à part (ceci NB), rien ne ressemble, en surface, à la brutalité ouverte du terroir du Dixieland de 1855. Et pourtant, structurellement, objectivement, l’analogie économique est là. Du temps de travail est dilapidé sans compter, en toute indifférence. J’appelle cela le facteur esclavage.

Notons — et c’est crucial — qu’en procédant ainsi, le chef de service incompétent en programmation est un fort mauvais commis du capitalisme. Il gaspille ouvertement un temps de travail prolo long, payé au prix fort de l’expertise, alors qu’en y mettant un temps-prolo plus court, il pourrait mécaniser la procédure, pour cette fois-ci et pour les fois suivantes. Il a tout faux. En voici un qui n’a définitivement pas lu le Capital de Marx! Mais que se passe-t-il exactement ici? Le capitalisme est-il en train vraiment de traiter ses travailleurs en esclaves? Bien, il le fait certainement plus en adoptant cette «solution» (archi-répandue dans nos structures tertiaires, nos lecteurs sauront nous le dire) qu’en leur imposant des petits chefs qui crient et qui les bousculent. Ici le facteur esclavage n’est pas intersubjectif ou émotionnel. Il est froid et solidement installé dans les structures. Or, il n’y a pas à zigonner sur l’analyse de ce phénomène: en agissant ainsi, la structure capitaliste régresse tendanciellement vers un mode de production antérieur. C’est là un très important indice de dysfonctionnement. Objectivement parlant, le capitalisme ne peut pas dilapider du temps de travail impunément, comme le faisait l’esclavagisme. En le faisant aussi massivement, c’est, une fois de plus, à sa propre autodestruction involontaire qu’il œuvre.

Contrairement à ce qui se jouait dans le Vieux Sud, ici, dans nos dispositifs tertiarisés, le facteur esclavage est directement corrélé à une autre notion analysée par Marx: la division du travail. À la division maximalement dysfonctionnelle — et lancinante dans son omniprésence! — entre décideurs incompétents et prolos surentraînés mais non décisionnels s’ajoute une seconde division, interne au prolétariat même, entre les ci-devant leads (Marx parlait d’aristocratie ouvrière – noter ce mot) en collusion ouverte avec le petit patron… et des prolos-prolos en compétition ouverte les uns contre les autres (et contre le lead — ceci aussi NB). Tiens, tiens, mais, oh, oh, la métaphore file! On dirait la distinction, si solidement évoquée récemment dans le film Django Unchained de Quentin Tarantino (et décrite antérieurement par Malcom X dans un discours célèbre), entre le House Negro et le Field Negro, justement, dans les dernières années de l’Antebellum.

Antebellum, vous dites? Belle désignation. En tout cas ici, ce facteur esclavage tendanciel de nos structures tertiarisées est un développement parfaitement pervers, un symptôme toxique, une combine tordue, au sein d’un mode de production bureaucratisé et mesquinisé qui, pourtant, ne peut tout simplement pas se payer ce genre d’improductivité à l’ancienne. C’est totalement antinomique avec la logique interne de sa doctrine objective de l’intendance du temps de travail. De plus en plus tentaculaire et magouillante, la division du travail installe dans le ventre capi, des luttes intestines fort peu reluisantes et ayant tout de la catastrophe tranquille. Les réactions subjectives sont à l’avenant: démotivation massive, résistance passive (consécutive ici, alors qu’elle était causale sous l’esclavage), absentéisme (le prolo peut toujours un petit peu fermer ce robinet dont l’esclave ne disposait pas). En voici donc une de plus, de ces guerres interne du capitalisme. Antebellum, disions-nous. Qui sait, le bellum en préparation sera peut-être cette fois-ci authentiquement révolutionnaire…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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