Le Carnet d'Ysengrimus

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Ces parlers de la langue d’oïl: si proches, si autres…

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2014

Amien-France

J’ai quand-même envie de vous dire un mot de cette présentation, faite il y a déjà plus de douze ans, d’une communication intitulée « Joual – Franglais – Français: la proximité dans l’épilinguistique » au colloque international Des langues collatérales – Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, organisé par l’Université de Picardie Jules Vernes, le Conseil des Langues Régionales Endogènes de la Communauté Française de Belgique, et l’Office Culturel Régional de Picardie (c’était en novembre 2001).

D’abord, bien, j’ai tombé ma communication, portant sur la perception des proximités linguistiques dans la sensibilité épilinguistique québécoise. C’est qu’au Québec, il y aurait deux idiomes. Le « français », valorisé, promu, revendiqué, et le « joual », stigmatisé, minorisé, combattu. Les élites intellectuelles du Québec actuel font de plus consensus massif sur l’aphorisme suivant: le joual est un franglais. Cette « proximité » du vernaculaire des québécois à la langue du colonisateur est le fondement du danger qu’on lui impute. Il est perçu comme susceptible de faire virer le français du Québec à l’anglais. La sensibilité épilinguistique du même groupe nie de plus toute proximité entre ce joual et un français québécois vernaculaire, un « franco-québécois » typique, pittoresque, domestique… et inoffensif. Les représentations épilinguistiques construisent donc des dispositifs de proximités et d’éloignements valorisant un « franco-québécois » culturellement acceptable, et stigmatisant un joual potentiellement facteur d’anglicisation. Or ce système de constitution des proximités et des non-proximités dans l’idée que s’en donne la minorité élitaire du Québec, cible en fait un seul et unique idiome, dualité Jeckyll/Hyde du parler commun à solide base française de la majorité de la population du Québec. Certains participants au colloque ont fait observer que les organismes linguistiques québécois leur avaient raconté sans frémir que le joual n’existait pas… Assez hideux et bilieux l’insécurité linguistique, quand ça vous pogne dans les tuyaux d’instances officielles…

Puis ensuite, j’ai découvert la culture actuelle des parlers d’oïl. En effet j’ai assisté à un nombre impressionnant de spectacles de chansons en patois picard et wallon, plus un récitatif de poésie, un monologue théâtral, un spectacle de marionnettes, et un film moyen métrage en patois picard. L’impec organisation de la bande à Jean-Michel Éloy, de la section d’Études Picardes, de la fac Jules Verne nous a piloté avec efficacité et enthousiasme dans l’underground culturel du chef lieu picard. Une mécanique de relations publiques rodée au quart de tour. Il est conséquemment difficile de dire si j’ai pris contact avec des sociolectes vernaculaires effectifs, ou si j’ai plutôt assisté à un adroit exercice de promotion culturelle de langues folkloriques pieusement conservées par de matois artistes, dans la mouvance sensible et foisonnante de l’actuelle euro-reconnaissance des parlers régionaux. Tout semblait être prévu pour nous recevoir comme des princes-ethnolinguistes. Trop beau. J’ai même appris avec fracas que l’une des plus grandes rues d’Amiens s’appelle la rue Laurendeau, d’après un notable quatre-vingt-neuvard du cru qui, fort heureusement pour mon moral, signa le cahier de doléances de la commune avec le Tiers. Ce n’est pas un autochtone intégral d’ailleurs, mes ancêtres étant plutôt aunisois de leurs personnes.

Si proches, si autres… ces patois wallon et picard. On crois les attraper, puis ils glissent sur notre conscience, comme un ballon sur l’eau qu’on touchait du bout des doigts, et qui s’en va. Mais, l’un dans l’autre, cette saisissante expérience d’immersion des soirées « collatérales » à la rencontre officielle valait par elle même tous les colloques scientifiques de la terre. Jugez-en vous même sur un échantillon de parole de chanson tiré d’un CD vendu à la sauvette au sortir du théâtre Chés Cabotans d’Amiens, et qui synthétise tout le mystère de nos langues endogènes en quatre lignes:

Déhor i pleut à dagues, pi oz intind dé loin
Un air éd cordéyon, un air éd féte éd fous,
Écorè à ch’comptoér, i rintonne coér un coup
Du jus d’solé qu’o piche in s’écorant à ch’vint.

Ch’bal à Tchot Bért, album Ch’bal, paroles de Jacques Dulphy,  Étiquette Ch’Lanchron, SACEM, 1994, second titre.

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SEPTANTE, HUITANTE et NONANTE au Colloque de Cambridge: pluie torrentielle et représentations épilinguistiques

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2014

Ben moé, je trouve quelqu’un qui parle mal eh… qui va avoir un méchant langage, premièrement en… en sacrant ou eh… des mots des fois qui… y vont parler mal. Y vont parler autant… ché pas, y… y… y a un méchant langage là, hein. (CORPUS DE L’ESTRIE-VI-157-125-26)

 cambridge-england

Cette fois-ci, bien c’est à propos de la présentation par votre humble serviteur, il y a une toute petite décennie, d’une communication intitulée: Avoir un méchant langage – Du comportement social dans les représentations épilinguistiques de la culture vernaculaire (le cas du Québec francophone) au colloque The French Language and Questions of Identity tenu à l’Université de Cambridge (Angleterre) les 6 et 7 juillet 2004.

Toujours structuralistes, les linguistes distinguent encore de façon tranchée le social du discursif, et le discursif du linguistique. Or, une telle étanchéité dans le découpage des phénomènes ne se manifeste guère —il s’en faut de beaucoup— dans la culture vernaculaire qui, sur ces questions, se révèle plus « héraclitéenne » que « métaphysicienne ». Avoir un méchant langage est autant un comportement interactif de nature sociale, que la manifestation du statut de dépositaire d’un corpus de formes linguistiques fustigées. J’ai travaillé à partir de fragments de discours épilinguistique tirés de deux grands corpus de langue orale québécois (Le Corpus Beauchemin-Martel-Théorêt et le Corpus de la Ville de Québec). Les textes oraux que j’ai analysé ont jailli à ce moment de l’entretien sociolinguistique où l’enquêteur cherche sciemment à créer des conditions d’insécurité linguistique chez l’informateur, en abordant directement des sujets épilinguistiques (posant des questions du type: Connaissez-vous quelqu’un qui parle bien? ou Trouvez-vous que vous parlez bien français?). Si, initialement, l’objectif de cette partie de l’enquête était strictement dialectologique (faire produire des formes plus soutenues parce qu’autosurveillées à cause du sujet abordé), ces matériaux se révèlent aujourd’hui exploitables pour l’étude de la verbalisation de l’insécurité linguistique, et des phénomènes d’identification entre comportements linguistiques et comportements sociaux qui y sont associés.

Tout s’est très bien déroulé, en ce jour inévitablement nuageux… orageux… Les débats sur les représentations épilinguistiques ont fusé de toutes parts et la passion était au rendez-vous au beau et moderne Collège Fitzwilliams de la vénérable Université de Cambridge. J’ai même cédé à la tentation de capter un ce ces débats pour vous. La communication d’un collègue suisse se termine. Elle portait sur les jugements et les manifestations d’insécurité linguistique portés par les helvètes francophones face à ce tonneau des Danaïde épilinguistique que sont les fameux nombres septante et nonante. Un québécois (moi) crache alors dans la soupe et Un Belge (un charmant sociolinguiste de l’Université de Louvain) ne se laisse visiblement pas faire. Attention: cherchez l’idéologie! Cherchez la science!

Un québécois: En toute impartialité, et je le dis d’autant plus sereinement que nous québécois sommes pognés comme les français sur cette question numérique, il faut admettre que le paradigme contenant septante et nonante est plus cohérent.

Ici les collègues belges, hommes et femmes, tressautent comme si je venais de leur montrer une grosse araignée bien velue et bien laide. Visiblement ils ont à la fois une peur bleue de se faire prendre en flagrant délit de chauvinisme vernaculaire et ils ont leurs réflexes normatifs rodés au quart de tour. le sociolinguiste louvaniste relève le gant.

Un Belge: Comment? Non! C’est un jugement de valeur que tu portes là. Sur quels critères bases-tu ton jugement de cohérence?

Un québécois: Eh bien, sur deux critères bien reçus en diachronie des systèmes et qui n’ont rien d’idéologiques: l’analogie et l’anomalie.

Un Belge: Enfin pour se prononcer de façon certaine sur cette question de cohérence du paradigme, il faudrait disposer de connaissances historiques étendues, dont une bonne partie est débatable.

Un québécois: Aucunement. Il s’agit en fait simplement de regarder l’affaire en pure et simple synchronie. Ce sont des désignations de nombres. Le référent le plus stable historiquement et le moins ambivalent qu’on puisse imaginer. Alors, paradigme des dizaines: trente, quarante, cinquante, soixante, septante, huitante (ou octante je n’en sais rien), nonante. C’est quand même bien plus cohérent que la formule française.

Un autre larron, de nationalité imprécise: Moi, je ne sais pas… cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt-dix, ça me semble parfaitement cohérent, quand on est habitué.

Un québécois: Tu fondes ton argument sur le simple usage. Mais l’histoire des langues nous prouve qu’en matière linguistique, l’usage nous accoutume en toute tranquillité inconsciente aux pires aberrations de système. Une anomalie familière n’en devient pas une analogie pour autant… Il est patent que dans l’option française, il y a eu collision de paradigmes. Le Haut Moyen-Age avait une vieille numération par vingt: vingt, deux-vingt, trois-vingt, quatre-vingt, cinq-vingt. Il est clair que le quatre-vingt actuel est un héritage de ce vieux paradigme. Quand à soixante-dix, on ne pourrait le réclamer comme suite logique de soixante-neuf que si le système avait fourni trente-dix, quarante-dix, et cinquante-dix, ce qui aurait été impossible sans que la désignation de la dizaine suivante ne soit menacée de disparition. Quant à quatre-vingt-dix, c’est un hybride délirant résultant de la collision des deux paradigmes divergents initiaux. C’est le monstre suprême. Je peux vous assurer que mes étudiantes francisantes anglophones, depuis leur monde sécurisant et stable du twenty, thirty, forty, fifty, sixty, seventy, eighty, ninety, auraient bien plus de facilité à apprendre le système de numération suisse ou belge. Ce n’est pas un jugement de valeur ça. C’est un fait d’apprentissage linguistique vérifiable ou falsifiable.

Un Belge: Mais enfin, nous, les Belges, n’avont pas un système cohérent non plus, puisque nous avons gardé quatre-vingt.

Un québécois: Oh, oh, oh, attention, là. Je vois de plus en plus qu’il y a une charge d’affect pour toi dans toute cette affaire. Tu crains de passer pour un Belge chauvin en admettant que ton paradigme des dizaines est plus cohérent que celui des Cocorico. C’est ça?

Un Belge: Bien, un peu, oui. Il faut se méfier des évidences issues de nos représentations dans ce genre de débat.

Un québécois: Bien, bien. Faisons ça. Méfions nous de tout ce dont il faut se méfier. Prenons donc un exemple moins ritualisé et moins chargé et qu’on puisse regarder avec le détachement du linguiste, toutes zones de la francophonie confondues. Le paradigme du présent de l’indicatif en français vernaculaire. On dit: je mange, tu manges, il mange, nous mangeons, vous mangez, ils mangent. Il est clair que les suffixes verbaux disparaissent et sont remplacés par un rien en finale de forme et que nous mangeons, vous mangez sont en position d’anomalie archaïsante. D’accord?

Un Belge: D’accord.

Un québécois: Maintenant quand, suite à la pression analogique agissant sur le paradigme, nous mangeons est remplacé par on mange, force est d’affirmer que le susdit paradigme de cette variété de vernaculaire vient de gagner d’un cran en cohérence, malgré le maintient anomalique de l’ultime forme vous mangez. La situation est comme ça et on peut en parler comme ça sans que la moindre accusation de chauvinisme épilinguistique puisse être évoquée, puisque ces tendances du paradigme verbal ne sont pas associées à une nationalité spécifique de la francophonie…

Un Belge: Et je suppose que tu considères huitante comme la réfection analogique saine et heureuse qui finalise la cohérence du paradigme des dizaines.

Un québécois: Huitante est une réfection tout à fait heureuse, construite par analogie vernaculaire sur septante, tout comme l’improbable octante opère par analogie savante sur nonante. Les deux se valent, je n’ai pas de complexe là-dessus, n’en possédant aucune des deux. Non, je te le dis l’oeil serein et sans rougir, le seul malheur avec le groupe septante, huitante, nonante est qu’il ne soit pas adopté par la totalité de la francophonie. Une fois de plus, la parisianité normative et aveugle a ratatiné le simple bon sens, alors que ce dispositif stable et simple, confiné au français régional, est très facile à apprendre, comme le prouvent à chaque instant les Québécois et les Français qui s’adaptent sans problème, sur ces questions de pain et de beurre numérique, quand ils s’installent chez les Suisses ou chez vous.

Un Belge: Bon… Je suis obligé d’admettre que la numération à la française me complique suprêmement l’existence. Ainsi, au téléphone, quand le mec me dit soixante-dix-sept, je suis emmerdé car dès qu’il a dit soixante moi j’ai écrit 6 dans l’espace des dizaines. Aussitôt qu’il en arrive à dix-sept, je suis obligé de biffer mon 6 et de le remplacer par un 7. C’est une nuisance constante.

Un québécois: Tu vois bien! Nous, on est plus dociles. On attend la fin complète de la profération avant d’oser écrire le nombre. On ne s’en rend même pas compte, en plus. Vous, votre système vous permet de découpler plus nettement les dizaines des unités. Dis donc! Ça devient une affaire vachement cognitive, tout à coup.

Un Belge: Je suis certain qu’on n’y perd que quelques nanosecondes, mais c’est quand même agaçant.

Un québécois: Les implications sont peut-être plus profondes qu’il n’y parait. C’est tout le rapport à la numération arithmétique qui est finalement en cause là-dedans. Je crois d’ailleurs savoir que les gamins francophones ont bien de la misère avec le système de numération français. J’en ai eu personnellement…

Un Belge: Ça, je n’ai pas de difficulté à le croire…

Comme vous voyez, ça tombait comme à gravelotte. La flotte aussi, du reste. La pluie anglaise, ce n’est pas une légende. C’est une réalité aussi nette et directe que peuvent être ondoyants les flux polymorphes de nos représentations épilinguistiques. Et, me promenant plus tard en barge sur la rivière Cam et passant doucement sous le vieux pont sur ladite rivière Cam qui donna son nom à la ville (Cam – Bridge), j’en suis venu à me dire que l’effarante flotte céleste anglaise, objet crûment empirique, craint pour ce qu’il est sans plus, avait septante-sept fois à voir avec les problèmes spongieux et chuintants dans lesquels nous avons barboté comme des bons lors du fougueux Colloque de Cambridge.

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