Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘Joan Fontaine’

Mon actrice favorite: Joan FONTAINE (1917-2013)

Posted by Ysengrimus sur 20 décembre 2013

Mon actrice favorite viens tout juste de mourir. Oui, oui, un beau jour la question fatale de la femme fatale se pose: Quelle est votre actrice favorite? Me la poser à moi est une chose difficile, articulée, tarabustée, turlupinée, complexe. C’est que je suis tout particulièrement attentif aux actrices et aux personnages féminins. Quiconque lit mes critiques un tant soi peu aura observé à quel point les actrices et leurs personnages font l’objet, chez moi, d’une attention soutenue, suivie, ardente, inextinguible. Il n’y a rien de plus intéressant, je trouve, théâtralement ou cinématographiquement qu’une actrice, jouant le rôle principal ou jouant soutien (il est toujours captivant de regarder travailler les acteurs et les actrices de soutien, ce sont eux et elles qui révèlent vraiment la solidité et la profondeur d’une direction d’acteurs). J’aime les actrices, j’aime les personnages qu’elles jouent. J’aime lire, écrire et voir du cinéma sur des histoires de femmes. Il y a donc une foule d’actrices et de rôles qui se bousculent dans le hall de gare bourdonnant de ma curiosité dramatique.

Sauf qu’une beau jour la question fatale de la femme fatale se pose tout de même: Quelle est votre actrice favorite? Pas celle dont vous admirez intellectuellement ou émotivement le travail mais celle qui vous fesse directement au centre de la cible fantasmatique. Celle qui vous coupe le souffle et vous fait rouler les yeux au plafond. Celle qui vous verrait vous inscrire les yeux fermés à son cercle d’admirateurs. Celle à qui vous pardonnez tout, parce qu’elle fait culminer cette façon unique et incomparable qu’a le cinéma de nous faire fantasmer à l’ancienne. Celle que vous contemplez et recontemplez en secret dans les plans et sous les angles, en la trouvant tout simplement belle, belle, belle, physiquement et humainement. Celle dont la photo pourrait devenir votre affichette de frontispice d’ordi ou le signet d’un très vieux livre de chevet. L’Icône. La Toute Belle, Toute Pure et Toute Puissante. Votre Greta Garbo, votre Ingrid Bergman, votre Marilyn Monroe, votre Catherine Deneuve, votre Isabelle Adjani. La déesse cardinale de votre panthéon oniro-cinématographique. Celle qui vous fait entrer en cet espace de vous-même où se dissolvent inexorablement les derniers éléments de votre rationalité. La reine de votre univers délirant sur pellicule. La mienne est sept ans plus vieille que ma mère (cela lui donne donc 96 ans qui sonnent, au jour fatal et fatidique de sa mort). C’est nulle autre que Joan Fontaine (née Joan de Beauvoir de Havilland, dans la concession internationale de Tokyo, au Japon, en l’an de grâce 1917. Ouf, cela ne s’invente pas).

Pas Joan Fontaine partout et toujours, du reste. Joan Fontaine seulement dans deux films, tous les deux du vieux Hitch d’ailleurs, ses deux premiers: Rebecca (1940 – pour le côté jeune fille fragile, hantée par l’hostilité du monde adulte) et surtout, sublimement, cardinalement, Suspicion (1941 – pour la femme achevée et parachevée de tous les fantasmes). Joan Fontaine culmine, pour moi, exclusivement dans ces deux films. Il faut dire qu’après son travail avec Hitchcock (celui-ci, toujours aussi paradoxal dans sa compréhension tourmentée des sentiments féminins), Joan Fontaine jouera dans des navets particulièrement poires. Oublions cela et concentrons notre attention sur Suspicion. Les français on retitré ce film Soupçons, et c’est exactement cela. Je vous place ici, infra, ma sublimissime Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) rongée, corrodée, laminée, submergée par le soupçon. Oh, je me pâme. Ceux et celles qui se demandent ce qui représente la beauté féminine cardinale au cinéma pour Paul Laurendeau, eh bien, c’est cela. Une femme, majestueuse et soucieuse, un tout petit peu fragile aussi, qui pense intensément dans un bel intérieur en noir et blanc.

Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) dans SUSPICION d’Alfred Hitchcock (1941)

.

Johnnie Aysgarth (Cary Grant, purement irrésistible) est un aigrefin, chevalier d’industrie, coureur de jupons et chasseur de dot. Rouage flottant de tous les papillonnages mondains (les américains ont un beau nom pour cela. Ils disent: a socialite), c’est un charmeur impénitent qui a toujours plusieurs combines de séduction en cours. Nous sommes quelque part au siècle dernier, dans la campagne anglaise, une campagne anglaise plus cinématographique que réelle, en fait. Lina (Joan Fontaine) est la fille unique du riche et austère général McLaidlaw (Cedrick Hardwicke). Malgré le fait que l’actrice n’a que vingt-quatre ans au moment du tournage, on ne peut résister à l’impression qu’elle campe en fait une femme plus mûre, bien avancée dans la trentaine, dont le père et la mère (cette dernière jouée râpeusement par Dame May Whitty) désespèrent de la voir un jour se marier. Johnnie et Lina se rencontrent dans un train et on nous sert alors, fort drolatiquement, la scène de la petite binoclarde, discrète, qui ne paie guère de mine, rencontrant Monsieur Charme. C’est le pitoyable truc repris mille fois de la fausse moche cinématographique à chapeau et besicles et cela ne marche tout simplement pas, avec une majestueuse actrice à l’ancienne comme Joan Fontaine sous le chapeau et derrière les besicles! Le stéréotype un peu niais de la scène est cependant compensé par le sens humoristique fin et le naturel incroyable de Cary Grant. Johnnie Aysgarth va ensuite revoir Lina McLaidlaw lors d’une chasse à courre. Il va se trouver foudroyé par sa beauté imparable et va se lancer en grandes pompes dans toute la parade de séduction du bon macho à l’ancienne. Il va la narguer, la bousculer, la décoiffer, la recoiffer, la déstabiliser, presque la violenter. Il va même s’amuser à la surnommer face de singe (monkey face). Vous imaginez? Comment peut-on oser surnommer une extraordinaire splendeur comme Lina McLaidlaw, face de singe? J’en suis outré à chaque fois. Bref, on se balade en voiture sur la falaise, on danse la valse en robe du soir et queue de pie. C’est l’ensemble des signes extérieurs de l’amour mutuel. On se marie en catimini, pour ne pas subir les foudres des parents, qui désapprouvent. On fait un voyage de noce somptuaire, en Europe continentale, comme il se doit. On s’installe dans une grande demeure luxueuse et c’est le début des découvertes navrantes et des déconvenues inquiétantes. Johnnie est, en fait, ce qu’on appelle au Québec, un moineau. C’est-à-dire une sorte de tête heureuse aux dispositions inconstantes. Il est doux, charmant, attentionné, passionné certes, mais n’a pas de profession définie, vit d’expédients, fait des dettes, gage aux courses, met des objets au clou et dépense sans compter. C’est en fait, Lina finit pas s’en aviser, un homme enfant. Et le fric va vite devenir une de ses obsessions constantes.

Tant et tant que Lina va se mettre à développer des soupçons affreux concernant Johnnie et elle va en venir à craindre pour sa propre vie. Histoires d’héritages, d’assurances-vie, quiproquos bizarres semblant toujours placer Johnnie dans la position d’un coupable potentiel. L’apparition du si gentil mais si malingre Gordon Cochrane ‘Beaky’ Thwaite (campé, avec beaucoup de charme, par Nigel Bruce, dont le jeu cabot et mutin rééquilibre la majesté éthérée, glaciale et angoissée de Joan Fontaine) va intensifier la douloureuse sarabande des soupçons. On peut dire sans problème que le film et son intrigue ont vieilli assez honorablement. Le jeu de Joan Fontaine, par contre, a vieilli… d’une façon qui fait qu’il faut quand même un peu jouer le jeu du jeu. J’irais presque jusqu’à oser dire qu’il faut en fait, comme moi, être un inconditionnel de l’actrice et du personnage pour tenir la route… Pâmoisons expressionnistes, élans émotifs gesticulés, soupirs grandioses, mains jointes et tête qui se tourne, comme giflée par l’ardeur du sentiment… allez, allez, je lui pardonne tout, rien à faire, je lui pardonne absolument tout, parce qu’elle est mon actrice favorite. Ceci dit, c’est encore le soupçon lui-même qui est joué sur le ton le plus juste par Joan Fontaine, dans tout cet exercice. Très intéressant est aussi le fait que nous sommes, du début à la fin, comme enchâssés à l’intérieur de ce personnage de femme intriguée, puis angoissée, puis terrifiée, et qu’il est des moments où ses états d’âme nous éclaboussent et nous font frémir, avec un efficace qui ne fait pas mentir les aptitudes du vieux Hitch à faire miroiter le surface scintillante de toutes nos peurs. C’est encore Cary Grant, pourtant brillant et ne faisant nullement mentir son incroyable versatilité, qui est sous utilisé dans ce drame tortueux. La déflagration qu’il aurait pu initier n’est pas venue. Son ambivalente retenue résulterait de tout un lot de rapports de forces complexes entre la production et Hitchcock, dont je vous épargne les mesquins détails. Bon, tant pis pour ce que ce long métrage aurait pu être, et vive ce qu’il est. Ce film, en fait, gagne à vieillir, à se racornir, à fermenter, à mariner dans sa mythologie, à s’enfoncer de plus en plus dans l’improbable, l’irréel, l’inexistant, le non-être. La voilà, la voilà la clef du mystère de mon actrice favorite. Tout comme la dimension réaliste ou figurative de Suspicion même, elle n’existe pas vraiment, ou, encore pire, elle… existe… de moins en moins.

.
.
.

Suspicion, 1941, Alfred Hitchcock, film américain avec Joan Fontaine, Cary Grant, Nigel Bruce, Cedrick Hardwicke, Dame May Whitty, Isabel Jeans, Heather Angel, 99 minutes.

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Commémoration, Fiction, Monde | Tagué: , , , , , , , , , , | 19 Comments »