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Deux chanteuses-icônes, deux poses distinctes. MADONNA, la première grande allumeuse narcissique. JENNIFER LOPEZ, la dernière grande séductrice réactionnaire

Publié par Ysengrimus le 1 septembre 2010

I dress for women, and undress for men…

[Je m’habille pour les femmes, et me déshabille pour les hommes…]

Angie Dickinson, actrice américaine née en 1931

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Ce sujet est immense, complexe, sensible, délicat et on y reviendra certainement encore et encore. La culture de masse contemporaine a, sans contredit, poussé dans ses retranchements les plus maximalistes l’ère des chanteuses-icônes. Les chanteuses populaires du tournant du siècle, pour se restreindre ici à ce spectaculaire exemple, sont des divas thématiques hautement perfectionnées, notamment du point de vue visuel, des géantes scintillantes défilant au carnaval de nos représentations torves, pas toujours illusoires au demeurant. Ces personnages (je me préoccupe ici strictement de leur oeuvre, de leur propos, de leur show, pas de leurs sagas au bottin mondain) se montrent sous tous les angles de prise de vue possibles et en rajoutent couches par-dessus couches pour exister, perdurer et se perpétuer dans notre psyché, en une machinerie-sophistication se déployant en toutes nos grandes pompes imaginaires. Tout ça, c’est pour faire rêver au maximum et pourtant c’est loin de fonctionner dans tous les sens et n’importe comment. Mais au fait, qui rêve exactement ici et aussi –surtout- comment? Réponse: les hommes et les femmes rêvent, mais ils ne le font pas de la même façon et pas selon la même dynamique. Tant et tant que je vous propose de dégager deux grandes tendances de fond, dans la démarche, la posture, la pose des chanteuses-icônes de la culture de masse chansonnière contemporaine.

Vous avez l’allumeuse narcissique dont la devise pourrait être: «Je m’occupe de moi, je m’aime moi et je crois en moi. Gloria Ego. Si tu t’identifies à moi, fière et décomplexée, tu comprendra que tu es la plus belle et l’assumera pleinement, y compris au détriment de toutes les autres. Tu prendras ta place sur le plancher de danse, la première place, et on te suivra et t’admirera. C’est en t’aimant toi-même que tu allumera et magnétisera au mieux les gens, y compris, pourquoi pas, les hommes». On citera comme exemple ici le personnage de Madonna, mais il s’agit de mentionner le personnage pour mieux faire comprendre la tendance, pas le contraire.

Puis vous avez la séductrice réactionnaire dont la devise pourrait être: « Je vais te montrer comment il faut bouger, chanter, agir pour rendre un mâle fou de désir. Nous sommes femmes et tout ce spectacle, c’est pour notre homme que nous le faisons, en fait. Et les procédures de séduction sont aussi éternelles que le pouvoir de l’homme sur nous et sur l’assouvissement de nos désirs. Et les autres femmes, sache qu’elles se soucieront bel et bien de toi, si tu sais bien cueillir et tenir les hommes». On citera comme exemple ici le personnage de Jennifer Lopez, mais il s’agit de mentionner le personnage pour mieux faire comprendre la tendance, pas le contraire.

On a donc là deux dynamiques d’expression, deux traitements du ton, deux poses qui ciblent les hommes et les femmes du grand public dans les deux cas, mais ne disent pas la même chose et n’instillent pas leur opium du peuple par les mêmes avenues de l’imaginaire, ni selon le même modus operandi… On voit bien le mouvement. Dans l’une, on part «égoïstement» des femmes qui, en s’allumant elles-mêmes au sujet d’elles-mêmes, finissent indubitablement par allumer tout le monde. Dans l’autre, on part «altruistement» des hommes qu’il faut séduire, conquérir, posséder, hanter, adapter, rajuster, façonner pour que les autres femmes finissent par nous remarquer. Il y a aussi, et c’est capital, la ligne du temps. Abstraction faites des impondérables dents de scie du schéma de tendance long (disons, au moins sur trente ans – 1980-2010), on peut dire que l’allumeuse narcissique est fondamentalement en progression, en émergence (ceci fait de Madonna une avant-gardiste, une progressiste, qui le revendique d’ailleurs). La séductrice réactionnaire est en déclin, en régression (ceci fait de Jennifer Lopez une régressive, une conservatrice, qui ne s’en cache pas d’ailleurs). Le fait que la citoyenne Lopez soit onze ans plus jeune que la citoyenne Ciccone est à verser aux profits et pertes des dents de scie du schéma de tendance long, justement mentionné plus haut. Cela ne change rien, de fait, à la progression fondamentale des représentations révélées ici, qui va vers le narcissisme féminin et l’attention portée à soi en tant que femme, au détriment de la soumission à l’homme, bien docile ou bien rétive, genre siècle dernier.

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MADONNA, la première grande allumeuse narcissique. Madonna Louise Ciccone dite Madonna (née en 1958) nous dit, depuis une bonne génération : exprime toi, tu es une super-étoile. Fais ce que tu veux faire, toi, et ne te soucie pas de l’opinion ou de la pression des autres. Les paroles de l’hymne à l’ego suprême Vogue (1990) sont absolument cruciales ici: Strike the pose! (Gardez la pose click! Superbe! On en prend une autre…) Corollaire: dis ce tu as à dire (Express yourself!) et, dans le mouvement, apprend donc un peu à ton homme à en faire autant… Ce message doctrinal, ferme, constant, stable, solide, ne se restreint pas aux questions d’apparence et de mode de vie mais porte sur l’intégralité des options existentielles fondamentale. Je fais mon affaire, je fais mon trip, quitte à la jouer prométhéenne, de ci de là. L’enfance soumise à papa patriarche, c’est bel et bien fini.

Papa I know you’re going to be upset

‘Cause I was always your little girl

But you should know by now

I’m not a baby…

[Papa, je sais que tu vas être bien furax

Car j’ai toujours été ta petite fille.

Mais tu dois bien te douter maintenant

Que je ne suis plus un bébé…]

Madonna – PAPA DON’T PREACH, Papa ne me fais pas la morale, je suis enceinte, il est à moi, je fais mon trip comme je le veux donc je le garde. Et puis, regarde moi bien danser maintenant, tu vas voir que j’ai encore toute une silhouette (1986)

Me voici, en fait. Conséquemment admirez-moi. Filles, imitez-moi. Hommes, voulez-moi, Travelos, grimez-vous en moi. Tripez tous sur vous-même, donc sur moi. Statue synthétique, icône totale, vierge sempiternelle, fille matérielle, pôle central de toutes les confessions de pistes de danse et danseuse devant le miroir, je ne changerai jamais, ne me soumettrai jamais, ne me rangerai jamais, ne vieillirai jamais (même âgée, Madonna reste fondamentalement une ferme doctrinaire juvéniliste). Je suis belle, athlétique, et je le sais. Tout le monde m’aime (corollaire important, la pose est ici ostensiblement bisexuelle, libertine et même vaguement partouzante). Je suis l’allumeuse narcissique.

Très minimalement influencée par l’autre tendance, Madonna a marginalement touché, elle aussi, le rôle de séductrice réactionnaire, notamment dans la chanson et le vidéo Justify my love (1990). Mais il est vraiment difficile de ne pas voir là une sorte de second degré, au sein duquel l’objet d’amour se doit d’amplement «justifier» le détour que ferait très éventuellement à son avantage l’ego cardinal de l’interprète. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas l’œuvre de Madonna, force est d’observer que s’y manifeste la solide cohérence d’un message toujours bien de son temps, celui de l’égotisme.

Strictement du point de vue de la dynamique décrite ici, et sous réserve d’autres différences importantes (musicales et scéniques notamment), on peut suggérer que Lady Gaga (Stefani Joanne Angelina Germanotta, née en 1986) apparaît comme une sorte de continuatrice de Madonna. Totalement immergé dans son monde d’amour entier pour Ego et toute à son ardente attention, articulée et militante, envers soi, Lady Gaga pousse la théâtralité et l’idiosyncrasie assumée dans les retranchements de la fiction et du repli sur soi les plus exploratoires et les plus délirants. Notons, en toute cohérence narcissique, que Lady Gaga fait aussi sciemment s’effriter les critères contemporains de la tyrannie de l’apparence physique, dont Madonna ne s’était pas, elle, vraiment libérée. On ne peut que rêver du remplacement de l’hédonisme contraint contemporain de toc, par une vrai émotion narcissique, authentique, profonde, sereine, pleinement assumée, dans la chair et dans le vestimentaire, quitte à se schizophréniser même un petit brin, si nécessaire. Contrairement aux filles modernes, les hommes à l’ancienne ne seront pas trop séduits par une Lady Gaga bien égo-tempérée. Seuls les homme nouveaux s’y retrouveront et ressentiront le charme total, qui s’avance avec le siècle. Pour séduire un homme à l’ancienne, il faut une séductrice à l’ancienne et ce, vite, car pour ce type d’homme, de femme et de séduction, le temps est irréversiblement compté…

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JENNIFER LOPEZ, la dernière grande séductrice réactionnaire. Jennifer Lynn Lopez (née en 1969) se donne comme se souvenant de ses origines. Pas seulement des origines sociales modestes d’une Jenny from the block (2002 – ne te laisse pas distraire par mes bijoux, hein, je suis toujours la même fille du quartier) mais aussi des origines patriarcales de son rôle atavique, celui de femme. Il faut ne pas nous laisser distraire –nous, en fait- par la constellation de scènes de ménages, remises en questions sentimentales, et autres affirmations voulant que l’amour ne s’achète pas, émaillant son œuvre chansonnière et vidéo. La râleuse ici se dandine dans sa cage, brasse ladite cage même, mais ne cassera pas la baraque et ne s’en sortira pas. La chanson d’amour à l’ancienne sert ici fidèlement les valeurs promues. Il te faut obtenir, et tenir, et garder un homme homme et c’est à cela que tu oeuvrera de tout ton cœur et de tout ton corps.

I’m glad when I’m making love to you

I’m glad for the way you make me feel

I love it cause you seem to blow my mind every time

I’m glad when you walk you hold my hand

I’m happy that you know how to be a man

I’m glad that you came into my life

I’m so glad

[Je suis contente quand je te fais l’amour

Je suis contente de la façon dont tu me fais me sentir

J’adore ça parce qu’on dirait qu’à chaque fois, tu me fais m’extasier

Je suis contente car, quand tu marches, tu me tiens la main

Je suis heureuse que tu saches être un vrai homme

Je suis contente que tu sois entré dans ma vie

Je suis si contente]

Jennifer Lopez – I’M GLAD, Je suis si contente d’être la lumpen-effeuilleuse de tripot méconnue qui finit par danser sur votre table, monsieur le directeur-artistique-patriarche de l’école de ballet, aux cheveux de neige et à l’oeil bien fixe (2003)

Conséquemment, je suis ta houri pour toujours et je ferai tout, gigotements nerveux, effeuillages torrides, duos vocaux avec des petits mecs, excès chorégraphiques et crises de larmes inclusivement, pour que tu sois content de moi MAIS AUSSI pour que tu te conformes au modèle masculin traditionnel que je réclame haut et fort et, corollairement, je te quitterai toujours à contrecoeur, quand tu ne sera pas à la hauteur, car j’aurais tant voulu que cela dure toute la vie (jeune, Lopez faisait déjà totalement madame à caser). Je suis aimante. Mon homme me désire (corollaire important, la pose est ici exclusivement hétérosexuelle, exclusiviste et maritaliste). Je suis la séductrice réactionnaire.

Très minimalement influencée par l’autre tendance, Jennifer Lopez a marginalement touché, elle aussi, le rôle d’allumeuse narcissique, notamment dans la chanson et le vidéo Play (2001), mettant en vedette cette voyageuse en avion de jour, danseuse en boite de nuit de nuit, toute occupée de son égotrip solitaire et maximal, et qui réclame à corps et à cris que le disc jockey lui joue sa pièce musicale favorite (même en s’occupant de soi, soi, soi, chez Lopez, il y a bel et bien toujours, pour une femme, un homme à interpeller).

Les continuatrices d’arrière-garde de Jennifer Lopez ne manquent pas, mais j’y vois surtout des artistes mineures faisant jouer un procédé stéréotypé aussi ostensible que peu original, plutôt qu’appliquant une vision doctrinale effective. Nommons, pour exemple, Mýa (Mýa Marie Harrison, née en 1979) et sa propension pathétiquement désespérée à se servir de son corps et de ses tenues pour compenser l’éventuel manque d’intérêt de son œuvre chansonnière et chorégraphique. La liste de ses consoeurs méthodologiques serait, il va sans dire, aussi longue que lassante à détailler. Notons au passage, que le conservatisme artistique qui marche mal, c’est surtout celui qui comble son vide en se remplissant du vent flatulent de l’air du temps… Au mérite de Jennifer Lopez, il faut quand même dire que, chez elle, la garde meurt mais ne se rend pas. Je veux dire par là que Lopez assume ses positions sexistes résurgentes et son conservatisme social et marital non par cynisme marchand mais bien par convictions effectives. C’est, elle aussi, une ferme doctrinaire. Elle restera donc datée mais, l’un dans l’autre, fera date. On reparlera un jour de cette chanteuse-icône début de siècle oubliée, qui se labellisait J-Lo, perpétuait avec ardeur le rude phallocratisme bling-bling-copain-copain d’antan, jouait si bien la comédie dans des navets si médiocres, et invitait, en toute candeur et sans complexe, ses admirateurs et admiratrices à voter pour le Parti Républicain…

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Il faut les observer très attentivement, ces personnages de notre lancinante mythologie visuelle et chansonnière contemporaine. La culture de masse est un vaste magma kaléidoscopique reflétant onctueusement nos propres tendances sociétales profondes. C’est le cloaque aux symboles, en quelque sorte. Nos incroyables poseuses de la chanson populaire n’échappent pas à ce sort fatal. Mais il y a poseuse et poseuse et il faut savoir discerner le stable qui dort au sein du sémillant qui frime et bien dégager ce qui s’annonce de ce qui tire sa révérence, en elles comme en nous… L’allumeuse narcissique pose des problèmes ardus qui sont nouveaux, la séductrice réactionnaire pose des problèmes ardus qui sont anciens. Tyrannie compétitive des femmes les unes sur les autres, tyrannie rétrograde des hommes sur les femmes. Fuite épisodique et bilatérale d’un des excès en s’empêtrant dans les rets de l’autre. Nos chanteuses-icônes n’ont vraiment pas fini de s’époumoner et de nous faire fredonner avec elles… Notons ceci, pour conclure: il ne s’agit pas ici d’aimer ou de maudire, il ne s’agit pas de valoriser ou de dénigrer, il s’agit, en fait, de comprendre (au sens de décoder) ces artistes de masse qui nous font dégager ces catégories sociales générales et, surtout, qui finalement nous font tant nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.

Lady Gaga (Stefani Germanotta) devant le miroir aussi… dans le vidéo BAD ROMANCE (2009)

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