Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a soixante-dix ans: le film LES ENFANTS DU PARADIS de Marcel Carné sort en salles. Sublime…

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2015

Enfants-du-paradis

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, dans le petit cinéma de poche de son Manoir de Milton, sur l’Escarpement du Niagara, fronce les sourcils en penchant légèrement la tête et en claquant des doigts. Elle cherche quelque chose dans sa mémoire. Elle se décide, un peu contrite, à se tourner vers l’aile francophone de sa compagnie, et dit: I am trying to remember the title of that seventy years old masterpiece of post-war French cinema. There is enfants… in the title. Nous nous écrions tous en cœur: Les enfants du paradis de Marcel Carné. Mademoiselle Griffith claque des doigts une fois ultime en s’écriant. There you go! Is it as sublime as they say it is? And what is with the paradis bit. It is not a religious flick, I hope. Nous nous empressons de rassurer la sensibilité athée de Mademoiselle Griffith. Paradis dans Les enfants du paradis c’est le nom ironique donné à la haute et «céleste» section des balcons du fin fond d’un théâtre, celle se trouvant le plus loin possible de la scène. Les enfants du paradis, ce sont les fous de théâtre les moins fortunés, ceux qui ne peuvent voir le spectacle que depuis les plus mauvaises place, celles du perchoir lointain. Oh! I see. The Pit! Where the «Gods» are. Mademoiselle Griffith aime bien cela, trouve cela joli, le paradis, pour ceux qu’on appelle, usant de la même ironie, en anglais, les dieux. Elle se pâme un peu. Nous expliquons surtout à Mademoiselle Griffith qu’avec ce film, elle va vivre une expérience cinématographique qui va changer ses vues du septième art à jamais. Emballée par notre enthousiasme, Mademoiselle Griffith réclame qu’on lui déniche le disque de ce film pour sa prochaine séance de projection. Naturellement, ainsi fut fait. On lui apporta la très belle copie restaurée, avec sous-titres anglais, établie en 2002 pour la fameuse collection new-yorkaise Criterion, et ciblant spécifiquement le public nord-américain.

Le film se déploie en deux tableaux. Le premier tableau, intitulé Le Boulevard du Crime nous amène, en 1829, sur le Boulevard du Temple à Paris, surnommé «boulevard du crime» à cause de toutes les histoires criminelles alors mises en scène dans les nombreux théâtres de cette artère bondée du Paris populaire. Le second tableau s’intitule L’homme blanc, en référence à Pierrot, personnage lunaire, immaculé et… vierge. Il a lieu, toujours à Paris, en 1835, donc six ans après le premier tableau. Dès ledit premier tableau, on voit apparaître trois personnages ayant existé historiquement: le pantomime Baptiste Duburau (1796-1846, joué par Jean-Louis Barrault), l’acteur de théâtre Frédérick Lemaître (1800-1876, joué par Pierre Brasseur) et l’escroc et assassin Pierre-François Lacenaire (1800-1836, joué par Marcel Herrand). S’ajoute une quatrième figure, le comte Édouard de Montray (joué par Louis Salou), basé, lui aussi, sur un personnage historique du nom de Charles, duc de Morny (1811-1865). Tous ces fougueux personnages masculins de conséquence vont vivre le choc de leur vie en rencontrant la femme suprême, Garance (jouée par Arletty), fille de vie sans le sous qui, au début de l’histoire, joue «la vérité», assise nue dans un «puit» plein d’eau claire que des forains font mater au public, sous une tente, pour un prix d’ami. L’influence mutuelle entre ces quatre hommes et cette femme, éblouissante mais incroyablement triste et décalée, sera la force motrice de notre histoire. Au début, elle est amie avec Pierre-François Lacenaire, qui l’aime secrètement. Ils se promènent un beau jour, comme deux vieux comparses, et l’escroc incorrigible vole une montre à un gros bourgeois, dans la foule du Boulevard du Crime, juste devant le tréteau extérieur des bonimenteurs du Théâtre des Funambules. Lacenaire s’esquive dans la foule avec son petit butin, le gros bourgeois éructe, les gendarmes accourent, Garance est accusée. C’est alors que, depuis le tréteau, le petit pantomime Baptiste, qui participait au boniment en silence en compagnie de son vieux père qui le dénigrait ouvertement en public, s’active, se déploie, prend vie. Par la pantomime, il explique aux gendarmes et à la foule que la montre a été volée par un autre, venu de l’autre côté, un moustachu délié, qui s’est défilé. Garance, sauvée par cet acte de communication impromptue qui lui gagne spontanément la sympathie de tous, lance une petite rose sur le tréteau et voici notre deuxième homme amoureux. Devant le même théâtre, un troisième larron s’active déjà. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu mais déjà flamboyant, sait sans l’ombre d’un doute qu’il sera un des acteurs les plus adulés du 19ième siècle. Le reste de l’univers ne le sait pas encore, par contre. Le pauvre Lemaître se chamaille, devant la porte du Théâtre des Funambules, avec le régisseur de salle. Il veut voir le directeur. Il veut devenir acteur. Il ne vit que pour jouer la comédie. Mais… il aperçoit soudain Garance dans la foule. Elle vient de jeter une fleur sur le tréteau extérieur des bonimenteurs et se retire majestueusement. Voilà notre troisième homme ébloui. Il fonce dans la foule et baratine Garance comme un vrai matou, verbeux et charmeur. Elle s’en débarrasse tout en douceur et s’esquive. On n’échappe pas à la suite. Frédérick Lemaître, inconnu, méconnu, entre dans le théâtre et finit par trouver le directeur des Funambules, qui met systématiquement à l’amende quiconque parle ou fait un bruit sur son plateau ou dans ses coulisses. Le directeur, prévenu qu’un inconnu cherche à le voir, toise Lemaître de pieds en cap en disant: Ah, c’est celui-là? Ce mirliflore! De son côté, Baptiste, méprisé du grand pantomime Anselme Duburau son père, rentre dans le théâtre aussi, sa rose à la main, une nouvelle vie insufflée en lui. Dans la salle, un drame éclate alors. Deux clans d’acteurs se disputent, à cause d’un accrochage involontaire survenu lors d’une pantomime. Paroxysme des frustrations. C’est la bagarre générale sur scène (devant le public) et en coulisses. On baisse le rideau en catastrophe et on tente une réconciliation sur le tas, mais tout le monde est bien remonté. L’un des clans d’acteurs démissionne en bloc et vide intempestivement les lieux. Le théâtre des Funambules vient de perdre d’un coup sec la moitié de sa distribution. C’est la chance de Lemaître, qui s’insinue dans une défroque de lion. C’est la chance de Baptiste, à qui l’on confiera ses premières pantomimes, sur la foi du charme inattendu et incroyable qu’il déploya sur le tréteau extérieur, lors du sauvetage de Garance. Cette dernière est éventuellement, elle aussi, embauchée par les Funambules. Elle joue une Grâce, immobile sur un piédestal, avec Baptiste en Pierrot et Lemaître (qui déteste déjà ces rôles muets, imposés par la loi de fer de la répartition des genres dramatiques sur le Boulevard du Crime) en Arlequin. C’est ainsi qu’un soir Garance est aperçue, depuis le parterre, par notre quatrième homme, le comte Édouard de Montray, riche et influente figure de la Monarchie de Juillet. Il visite l’actrice en coulisse et lui offre amour, protection et confort matériel.

Garance est aimée de quatre homme mais, elle, elle n’en aime qu’un seul. Lequel? Ah, ça, allez demander au marchand d’habits ambulant Jéricho dit trompe-la-mort, dit vend la mèche, dit mouton blanc, dit treize à table (joué par Pierre Renoir, le fils du peintre Auguste Renoir), ou alors à Fil de Soie, le faux aveugle (Ayez pitié d’un paaauuuvre aveugle!), qui as tout vu, lui aussi, ou encore à Nathalie, l’épouse de Baptiste (jouée par Maria Casarès) qui a ses doutes, elle aussi. Moi, je continue avec mes deux incroyables acteurs. Le deuxième tableau, L’homme blanc décrit, six ans plus tard, l’accession sociale de toutes ces figures. Garance, est devenue la protégée du comte Édouard de Montray. Fini le temps des soucis matériels, le «bon vieux temps des coudées franches», comme le disait si bien Brassens. Baptiste triomphe avec une étrange pantomime intitulé [Mar]chand d’habits, où un Pierrot quasi-freudien tue d’un coup de rapière un marchand d’habits ambulant inspiré de Jéricho (et joué par Anselme, le père de Baptiste), pour aller retrouver la femme qu’il aime (jouée par Nathalie, l’épouse de Baptiste) dans un bal de salon chic. Le bateleur Baptiste, troublé mais génial, est en train de recréer littéralement le personnage du Pierrot lunaire et de faire de l’artisanat populaire de la pantomime, un art, au sens fort. Frédérick Lemaître a quitté les Funambules et fait maintenant du bon gros répertoire parlant institutionnel, au Grand Théâtre. Son individualité tonitruante triomphe sur les planches mais ce n’est pas encore exactement le délire. Le délire, le délire absolu, va s’installer, dans son cas, quand il sera obligé par contrat de jouer le bandit Robert Macaire dans un obscur drame moral intitulé l’Auberge des Adrets. Ennuyé pour mourir par cette fable sans vie, Lemaître et un comparse complice décident, sans consulter ni le directeur du théâtre ni les trois auteurs de la pièce, de cabotiner leurs rôles d’un bout à l’autre, transformant de facto ce drame ennuyeux et sombre en une farce loufoque aussi irrésistible qu’insensée. C’est le triomphe délirant d’un conformisme coincé qui jubile de cette apologie du bandit de grand chemin au cœur tendre. Robert Macaire, sous les traits de Frédérick Lemaître, devient instantanément un héros populaire voué à une longue postérité. Pendant que les acrobates muets deviennent des artistes fins aux Funambules, le drame institutionnel parlant bascule dans la pantalonnade goguenarde de baratineurs au Grand Théâtre. Joyeux croisement et fécondation mutuelle des genres. Mais les forces obscures de la tristesse grondent. Le comte Édouard de Montray sait que Garance aime un seul homme et il a de plus en plus peur que ce ne soit pas lui. Il croise, dans l’escalier de sa résidence parisienne, Pierre-François Lacenaire venu saluer Garance qui séjourne temporairement à Paris (sa résidence permanente étant maintenant l’Écosse). C’est la haine ouverte automatique entre les deux hommes. Est-ce ce voleur et cet assassin qu’elle aime? Où est-ce ce cabotin verbeux de Lemaître, qui triomphe maintenant au Grand Théâtre dans le rôle d’Othello? Ou quelque obscur fantoche des Funambules? Le comte Édouard de Montray est un homme implacable. Quand quelqu’un ne fait pas son affaire, il s’arrange pour le tuer en duel. Garance est consciente du danger sourd et cruel émanant de cet homme roide, puissant, frustré, dévoré par la tristesse la plus insondable. Elle fait donc tout pour protéger ses anciens amis du Boulevard du Crime. C’est qu’elle aime peut-être un peu tous ces hommes, finalement, chacun à sa manière: amour filial, amour sororal, amour sensuel, amour platonique. On se souviendra des extraordinaires observations de Garance sur l’amour: Oh, moi j’aime tout le monde. Et le pur et beau: C’est si simple, l’amour.

Mademoiselle Griffith est estomaquée. Elle commente à plusieurs reprises l’incroyable densité de ces personnages, leur complexité polymorphe, leur inextricable richesse. La modernité éblouissante du personnage de Garance. Les dialogues extraordinaires de Jacques Prévert. La cinématographie lumineuse de Marcel Carné. Cette harmonie incroyable entre théâtre et cinéma. Cette singulière synthèse dynamique des scènes de foules. Cette puissance incomparable des tête-à-tête. Cette distribution prodigieuse, immense, mythique, tout le monde en piste, même les acteurs de soutien. Une enfant du paradis de plus est née… on ne peut rien dire de plus car il faudrait tellement tout dire. Il faut voir et voir et revoir ce film unique. C’est le Gone with the Wind français. On en sort absolument transporté, transformé.

Oui, sublime, chère Lindsay Abigaïl. Sublime, sublime, sublime.

Les enfants du paradis, 1945, Marcel Carné, film français avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Marcel Herrand, Louis Salou, Pierre Renoir, Maria Casarès, 190 minutes.

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant le Pierrot lunaire

Baptiste Duburau (Jean-Louis Barrault) jouant Pierrot

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