Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a soixante ans: THE DHARMA BUMS (Jack Kerouac)

Posted by Ysengrimus sur 7 janvier 2018

Dharma-Bums

Then suddenly everything was just like jazz: it happened in one insane second or so…
Jack Kerouac, The Dharma Bums, début du chapitre 12.

 

Ce roman extraordinaire est, de fait, terriblement mal compris ainsi que mal intitulé… en français (titre en version française: Les clochards célestes). Il faut d’ailleurs absolument lire ce récit grave, espiègle, solennel, toc et magnifique dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. Disons la chose comme elle est: c’est le malentendu intégral, ce truc en traduque. Ô lecteur hexagonal, comprenons-nous bien, je crois que toi européen et moi nord-américain faisons la même chose avec The Dharma Bums. Nous aimons un artiste. Mais nous l’aimons chacun selon le modus de notre civilisation. La tienne, riche d’un héritage culturel dense et toujours inévitablement aristocratique dans son fond face à l’artiste, le filtre, l’absorbe, se l’approprie, le surdétermine, le sacralise. La mienne, acculturée, déculturée, marchande, commerçante, le consomme, en jouit, le dévore, le déchire, le traite en copain, l’aime comme un frère en lui tapant sur les cuisses et tant pis si ça l’enquiquine. Je ne porte pas de jugement ici. Les deux canaux sont valides mais distincts. C’est comme pour le jazz: ici c’est un gig, en Europe, c’est un concert. Chez vous, c’est l’Art. Ici, c’est entertainment. L’Amérique, c’est aussi une ethnologie originale, une civilisation ordinaire. C’est le ketchup, le baseball, les contrastes climatiques, la dinde d’action de grâce, Elvis, Warhol et Kerouac. Il faut prendre cela dans l’angle ordinaire en tapant du pied et en buvant l’eau claire. Je ne démystifie pas Kerouac. Je m’en délecte à ma façon qui fut aussi la sienne. La tienne n’est pas la sienne, ô lecteur hexagonal. Ta lecture en est inévitablement moins intime. C’est cependant ce qui la rend bien plus riche. Je suis la négation de l’universalité de Kerouac, je suis son terroir. Tu es l’affirmation de son universalité, tu es son impact, son rayonnement. Nous sommes myopes mais alliés.

Un mot, donc d’abord, une fois ces prudentes précautions prises, sur la traduction française du roman, à travers un exemple microscopique: le titre, justement, de ce roman de 1958 (rédigé sur un rouleau, comme ON THE ROAD). The Dharma Bums devient donc en français Les Clochards célestes. Ce titre version française est beau, planant, je le dis sans ironie. Il va tellement bien à une certaine moins fameuse statue montréalaise de Pierre-Yves Angers. Simplement, ce n’est pas le titre du roman de Kerouac. Il n’y a absolument rien de céleste dans cela. Les deux principaux protagonistes du roman, Raymond Smith (le narrateur) et Japhy Ryder (son objet de vénération), recherchent le dharma dans les montagnes de l’ouest, le dharma au sens littéral, en un cocktail orientaliste de toc éclectique constitué de mythologie amérindienne, de sinologie, de bouddhisme et de poésie japonaise (haïku). Céleste ne rime absolument à rien ici et, dans une traduque conséquente qui ne réécrirait pas Kerouac mais le servirait, il faudrait garder dharma. La notion de clochard ne rend que fort imparfaitement bum et le parisianise sans plus. Un bum c’est un voyou malodorant, une crapule de bas étage, presque un bandit, souvent jeune. Dans certains contextes (mais pas ici), la meilleure traduction pour bum, c’est loubard. À l’indigence du clochard il faut ajouter une forte dose de délinquance asociale et d’anticonformisme. Le mot bum est une insulte et, ici, pour Kerouac, il joue fortement d’autodérision. Mais, il y a bien plus, un bum c’est aussi quelqu’un qui bumme, c’est-à-dire qui quémande sans arrêt:  «Il te bumme une cigarette, il te bumme de l’argent, il te bumme un lift, c’est-à-dire une déplacement en voiture». C’est un faiseur de manche perpétuel, délinquant en prime. Arrive dans une ruelle infâme et trouve-toi entouré d’une cours des miracles grimaçante de jeunes loubards qui te bousculent et veulent te faire les poches à demi, les voilà les bums. Dans le roman de Kerouac, Japhy Rider et l’autre crotté qui l’accompagne en décrivant sa quête bumment quoi? Eh bien, justement, ils bumment le dharma (ils le quémandent brutalement et sans respect réel, comme deux voyous suspects mendient), ils veulent faire les poches aux grandes mystiques orientales, ni plus ni moins. Ce sont des indigents intellectuels américains qui œuvrent à se fabriquer une respectabilité philosophique dans l’extase un peu forcée du voyage. Il y a là un effet antithétique fort et une ironie cuistre et mordante, complètement perdus dans le ton sacralisant du titre de la version française. En français bon teint, il faudrait traduire: La racaille du dharma ou Les voyous du dharma (ceci sera mon titre de travail ici). En joual, je pencherais pour Les quéteux de dharma… et encore, c’est parce que je suis bien réfractaire à l’anglicisme parce que le vrai ressenti serait rendu par Les bummeux de dharma. Tout le reste de la traduction de ce roman est à l’avenant. Mon cœur saigne en disant cela mais Kerouac en version française, c’est une torture. Il n’a pas revu ce texte là et ça paraît. Enfin, bref…

Raymond Smith est donc un vagabond ferroviaire, un clandestin des fourgons, un voyou du dharma. Son but, trouver —sans rire mais bel et bien avec un clin d’œil quand même— le grand vide bouddhiste au fil de son errance américano-mexicaine. Et il ne le fera pas en maître mais en élève. À chaque grande étape, une figure masculine fascinante, attirante même, enquiquinante parfois, obsédante toujours, lui servira de craquelant moulin à prière toc-bouddhiste (j’insiste: figure masculine. Les femmes, qui portent des noms comme Rosie, Psyche, Princess, Christine, sont restreintes à des rôles beaucoup plus effacés que dans On the road. Même la mère et la sœur de Ray Smith sont ici à peine discernables). Le tout se joue en cinq grandes phases.

  • AU SOMMET DU MATTERHORN (CELUI DE LA SIERRA NEVADA) AVEC JAPHY RIDER: Le premier (et le principal) objet masculin de fascination de Raymond sera Japhy Rider. Japhy, c’est un peu l’Élizabeth Mabille de Raymond Smith. Autant dire que Raymond voit, très spontanément et sans ostentation ou obséquiosité aucune, une sorte de maître à penser lumineux en Japhy Ryder, qui a pourtant à peu près son âge. Ce petit costaud à barbichette, qui traduit vers l’anglais des vers et des aphorismes chinois, récite à gorge déployée des haïku improvisés, et vous enfile sous la jambe des vérités bouddhistes à hue et à dia, va convaincre Raymond et un troisième larron d’escalader un des plus hauts monts de leur environnement immédiat, le Matterhorn (celui de la Sierra Nevada, en Californie). La chose va se faire en toute spontanéité héroïque, en une quête longuette mais radieuse, en s’imprégnant graduellement de la formidable puissance de la nature. Au sommet du mont qu’il sera le seul à atteindre (Raymond le contemplera d’un peu plus bas et le troisième larron restera plus bas encore), Japhy Ryder nous apparaîtra comme une sorte de grand lutin surnaturel, sautant onctueusement de rocher en rocher dans la brume étrange des sommets et instillant pour toujours la conscience d’un fait crucial qui ne quittera plus jamais Raymond: Il est parfaitement impossible de tomber en bas d’une montagne. Mais —couac!— ensuite, en se retrouvant dans le bled au pied du mont, Raymond, affamé, voudra manger dans un troquet spécifique. Il sera alors confronté à un Japhy Ryder soudain timide et mijauré, peureux comme une fouine d’entrer dans un restaurant classe moyenne pour lequel il ne se juge pas vêtu assez convenablement. Tel sera donc le talon d’Achille du grand sage solitaire: les petites contraintes contrites du gestus social le plus conventionnel imaginable lui corrode secrètement la vie.
  • DU MEXIQUE TORRIDE À L’OHIO ENNEIGÉ EN COMPAGNIE DU CAMIONNEUR BEAUDRY: Il faut maintenant rentrer au bercail. Par les fourgons ou autrement, Raymond se retrouve d’abord à Los Angeles. Avec son sac au dos de voyou du dharma désormais solitaire (sac au dos pesant cinquante livres), il monte jusqu’à San Francisco où il s’enchevêtre un brin, pour sa plus grande tristesse, avec certains des protagonistes paumés de On the Road. Puis il met le cap, seul, sur Mexicali (au Mexique) mais les voyous du coin lui font comprendre que dormir en plein air dans les patelins locaux c’est le coup parfait pour se faire assassiner et voler. Il re-saute alors la frontière et tombe sur le camionneur Beaudry. Ce dernier a besoin d’un guide pour bambocher adéquatement, justement… au Mexique. Si Raymond retourne à Mexicali avec lui et lui montre les bons tripots pour faire la foire, en échange, le lendemain, Beaudry l’amènera dans son camion gros-cul jusqu’à Tucson (Arizona). On fait comme ça. Tournée des grands ducs à Mexicali puis cap sur Tucson. En chemin, les deux hommes fraternisent tant et tant que Beaudry conduit finalement Raymond jusqu’en Ohio. Après la sagesse éthérée, intellective et fragile d’un Japhy Rider, c’est la densité épicurienne, prospère et frustre du camionneur Beaudry qui illumine le zen de Raymond. Il fera notamment cuire sur la flamme nue, à son camionneur, dans le désert, un steak inouï dont vous me direz des nouvelles.
  • AU BERCAIL CHEZ SA MAMAN (EN CAROLINE DU NORD): Depuis l’Ohio, par autobus et sur le pouce, Raymond gagnera la Caroline du Nord et la maison forestière où vivent sa maman, sa sœur et son beau-frère. Il y passera la Noël de 1955. Il va vite se retrouver avec son beau-frère sur le dos. C’est que Raymond ne fait qu’une chose de ses journées. Il va en forêt, s’y assoit, et médite. Il sait déjà que Tout est vide. Mais dans la forêt de Caroline du Nord, il prend conscience du fait que Tout est vide mais en éveil. Déjà, son beau-frère l’accuse ouvertement de farniente chronique. Mais les choses ne vont pas s’arranger quand il va s’avérer que Raymond amène avec lui, dans ses sessions de bouddhisme forestier, le chien de son beau-frère. C’est un chien de race et le beauf craint comme la peste que Raymond, qui laisse l’animal libre, finisse par tout simplement le perdre dans le bois. Patatras! Non seulement on a ici un foutu voyou du dharma (pourquoi varnousser dans les religions des autres et ne pas simplement t’en tenir à la tienne, lui reprochera tendrement sa maman) qui ne fout rien de ses journées mais en plus il compromet ouvertement la précieuse propriété privée de ses pairs. Notre bum voyageur comprend vite que ses vacances de la nativité seront de bien courte durée. Et, comble du conformisme assouvi, Raymond, grâce à des connections venues de Japhy Ryder, se déniche un boulot de garde forestier dans l’état du Washington. C’est à l’autre bout du contient. Il va (enfin) falloir repartir.
  • VERS LA CALIFORNIE POUR REVOIR JAPHY RYDER: Avant de se rendre faire le garde forestier estival à Desolation Peak (Washington), sur la frontière canadienne, Raymond retraverse le continent et retrouve Japhy Ryder dans une cabane au nord de la Califormie. Le vigoureux voyou du dharma d’autrefois semble plus triste. Il a coupé sa barbichette, il parle de se marier. Mais on en revient vite aux discussions voyoutes-bouddhiste de source ironico-sapientale. «Le Bouddha est fondamentalement un morceau d’étron séché» annonce Japhy à Raymond. Ce dernier rétorque: «Une petite merde toute simple, en somme». Et on se rejoint, en coupant du bois pour le proprio de la cabane et en mangeant des crêpes. On fait la fête aussi, naturellement. Tous les autres voyous et voyoutes se rameutent depuis San Francisco et font des parties à rallonge dans la cabane forestières de location de Japhy. Le plus tonitruant de ces parties est la fête d’adieu pour le départ de l’éminent boursier de recherche Japhy Ryder (tel qu’en lui-même) pour le Japon (par navire). Les deux voyous du dharma en ont subitement marre de faire la fête. Ils veulent se retrouver dans la nature. Ils laissent la surboume se poursuivre pour plusieurs jours à la cabane et se taillent en douce, sac au dos, sur une piste forestière longeant de loin les vastes pourtours de San Francisco. Cela les mène jusqu’au Pacifique où, sereins, il s’immergent. Puis Japhy finit par finir par prendre son bateau, au grand dam de son amoureuse (Psyche) et de tous les voyous et voyoutes bouddhistes de la Baie venus agiter leurs mouchoirs songés et formuler leurs bons souhaits sous toutes les formes conceptualisables.
  • VERS LE WASHINGTON POUR JOUER LES GARDIENS DE TOURELLE À FEU: «Now, as though Japhy’s finger were pointing me the way, I started north to my mountain». En juin 1956, Raymond Smith remonte, principalement sur le pouce, de San Francisco à Eureka (Californie du nord), puis Portland (Oregon) et Seattle (Washington). Il suit un entraînement de pompier forestier dans les montagnes du Washington où il coudoie les anciens camarades forest rangers de Japhy Ryder. Il se rend ensuite à cheval en compagnie d’un guide du nom de Happy jusqu’à sa lointaine tourelle à feu (plus une cabane sur un rocher qu’autre chose) de Desolation Peak (une vaste zone de montagnes qui porte ce nom sinistre à cause d’un immense incendie de forêt ayant durablement dévasté l’endroit en 1919). Son refuge de surveillant ignifuge est à six mille six cent pieds d’altitude. Il y vivra, fin seul, soixante jours, en compagnie des buttes de monts et du lit ouateux des nuages. Puis au moment de redescendre vers le monde, une sorte de Japhy Ryder intemporel et hallucinatoire lui apparaîtra sur les hauteurs. Il le remerciera, genoux en terre et sourire en coin, comme si de rien. Puis la formulation du fait qu’on ne sait pas vraiment quand Japhy Ryder et Ray Smith se reverront scelle la finalisation de la narration.

Ce roman et moi somme nés la même année (1958). Je l’ai lu à vingt ans (1978). Jack Kerouac (1922-1969) a à peu près le même âge que mon père (1923-2015), un petit canadien-français vigoureux et solaire, comme lui. Bouddhiste grotesque et bouffon bien plus que bouddhiste sage et/ou sacré, ce texte m’a crucialement défini comme intellectuel, moi qui suit pourtant beaucoup plus casanier que Sal Paradise ou Raymond Smith. Les voyous du dharma ne m’ont pas converti mais ils m’ont convaincu… et surtout ils ont imperturbablement changé ma vie.

Jack Kerouac (1922-1967)

Jack Kerouac (1922-1969)

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Il y a dix ans, ON THE ROAD — THE ORIGINAL SCROLL de Jack Kerouac

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2017

OnTheRoadOriginalScroll

[english version below] C’est vraiment un cliché: les enfants américains qui ont un devoir à rendre et qui ne l’ont pas fait disent souvent: le chien a dévoré mon devoir. Eh bien, il s’agit là d’un des nombreux éléments de fiction que Jack Kerouac (1922-1969) a involontairement transformé en un stéréotype bien réel. Par un beau jour d’été, le chien d’un ami chez lequel Kerouac résida brièvement dévora «quelques pieds» du rouleau de papier sur lequel était dactylographiée la version originale de Sur la route. La conclusion de cette version originale est donc perdue. Les éditeurs de On the road (The original scroll) [Sur la route (le rouleau d’origine)] ont du reconstituer le segment mangé par le chien à partir des diverses versions publiées du roman. Six pages «reconstituées» de la leçon actuelle de 300 pages des éditions Viking remplacent la portion disparue dans le ventre du chien. Cette déchirure mise à part, tout est là: brut, original, frais, non édité, non expurgé, non javellisé. Les abréviations (principalement des noms de lieux: ny, calif.), les soulignements, les mots en majuscules, tout est en place. Et la totalité du texte de 300 pages est écrite en un seul paragraphe. Et, parlant de clichés, il y a deux clichés qui doivent être revus après la lecture de ce rouleau d’origine. D’abord, le stéréotype de l’écriture «spontanée» de Kerouac. Le Sur la route que nous avons tous lu dans les 60 dernières années est le résultat de sept réécritures successives imposées par l’éditeur d’alors. Résultat: le remplacement des noms réels par des noms fictifs (Allen Ginsberg devenait Carlo Marx), la censure, l’atténuation des thèmes de la sexualité, de l’homosexualité, de la drogue, une mise en page excessive. Primeur d’entre les primeurs: nous n’avons jamais lu de version «spontanée» de ce roman. Et, qui plus est, même ce rouleau d’origine n’a rien de spontané. Nous le savons aujourd’hui: Kerouac a travaillé à partir de journaux de voyage qu’il tint pendant les événements, il a réorganisé certaines portions du récit, il a atténué la thématique du Canadien Français perdu en Amérique qu’il avait en vue initialement, il a fait référence au troisième voyage lors de la narration du premier, et il a trimé très dur pour accéder à cette écriture plus fluide qui allait devenir la principale caractéristique de ce type de roman de voyage. Que ce texte est fluide, mais que ce texte est donc fluide! Sauf qu’il faut renoncer dans son cas à l’idée d’une écriture spontanée ou automatique. C’est fluide comme le jeu de Jimmy Hendrix à la guitare est fluide. De la technique, du savoir-faire, un dur labeur, mais le tout frimé comme si de rien était avec un sens du spectacle incomparable. L’ami Jimmy va me permettre d’introduire le second cliché tenace concernant Kerouac: son  identification aux années soixante. Suivons les dates à rebours. La version expurgée de Sur la route est publiée en 1957, Potchky-le-chien-chien dévore le bout du rouleau en juin 1951, le rouleau lui même est fort probablement tapé à la machine en avril 1951, et les événements qu’il évoque (les trois voyages racontés) ont eu lieu entre 1946 et 1948. L’immédiat après-guerre! Les principales références des années 1940 sont d’ailleurs bien en place: le président Truman, Charlie Parker jouant au premier degré à la radio de la voiture, même une discussion explicite sur la Série Mondiale de Baseball de 1948 entre les Braves «de Boston» et les Indiens de Cleveland. Mais ces références historiques sont discrètes et l’isolement relatif de Kerouac et de ses objets de fascination sur les routes immenses de l’Amérique contribue à l’impression intemporelle qui émane du texte. Et puisqu’on les désigne explicitement dans cette version du rouleau d’origine, disons brièvement un mot des objets de fascination en question. Kerouac ne voyage pas. Kerouac décrit la personne (habituellement un homme) avec laquelle il voyage. La source cruciale d’inspiration, l’égérie quasi-exclusive de Sur la route est Neal Cassady (1926-1968). Sa relation triangulaire en dents de scie avec sa première épouse Louanne Henderson (née en 1930, et qui n’était alors qu’une adolescente) et sa seconde épouse Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) est une des dynamos de l’écriture de Kerouac. Kerouac n’est pas un misogyne. Son respect pour la femme est réel. Son amour pour sa mère est sincère. Mais (hélas…) il n’écrit pas sur les femmes, mais sur les hommes. Par conséquent, ces deux personnages féminins captivants ne sont ici que des faire-valoir qui servent de toile de fond à la mise en place et à la présentation de Neal Cassady dans toute sa splendeur. Oh, mais je vous le dit: Sur la route devrait faire l’objet d’une suite qui s’intitulerait Louanne et Carolyn sur la route et qui réécrirait le roman initial du point de vue de ces deux femmes. Ça, ce serait quelque chose. Un jour peut-être… Le poète Allen Ginsberg (1926-1997) est aussi omniprésent. Même lorsqu’il n’accompagne pas Kerouac et Cassady sur la route, sa persona flotte tout autour d’eux, donnant plus de concrétude et d’épaisseur au thème discret de la fascination homosexuelle qui pousse Kerouac sur la route. Il faut absolument lire ce texte dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. De fait, on a découvert récemment que Kerouac avait amorcé l’écriture de Sur la route en joual… Ce précieux document, dont on attend encore la publication, devrait servir de point de départ à la version/traduction française d’un S’a route, le Sur la route en joual qu’il faudra un jour écrire… Et voilà, c’est fait, j’ai rédigé ce commentaire en un paragraphe unique, comme Monsieur K en personne. Les paragraphes, de toute façon, c’est de la pure fadaise.

 Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [un dossier introductif de 107 p. suivi du roman, un paragraphe de 300 p.]

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[version française supra] It is such a cliché: American children who had homework to deliver and failed to do so often say: The dog ate my homework. Well, this is one of the numerous fictions which Jack Kerouac (1922-1969) unwillingly brought to clichéd reality. On a beautiful summer day, the dog of a friend with whom Kerouac was briefly staying ate «a few feet» of the paper scroll on which was typewritten the original version of On the road. The conclusion of the original version is thus lost. The editors of On the road (The original scroll) had to reconstitute this dog-eaten segment from the various published versions of the novel. Six «reconstituted» pages of the current Viking 300 page edition replace the dog-swallowed portion. Other than that scratch mark, the rest is all there: crude, original, fresh, unedited, unexpurgated, unsanitized. Abbreviations (usually place names: ny, calif.), underlining, capital letters, all is in place. And the whole 300 page text is written in one single paragraph. And speaking of cliché, two clichés are to be revisited after the reading of this original scroll. First, the stereotype of Jack Kerouac’s «spontaneous writing». The On the Road we all read in the last 60 years was the result of seven constitutive re-writings imposed by the editors of the time. Replacement of the real names by fictitious ones (Allen Ginsberg becomes Carlo Marx), censorship, attenuation of the themes of sex, homosexuality and drugs, hyperediting. Newsflash: we never read a «spontaneous» version of that novel. And furthermore, even this original scroll is in no way spontaneous. We know today that Kerouac worked from diaries he initially wrote during his trips, re-organized things, toned down the thematic of a French-Canadian lost in America he had initially in mind, referred to the third trip while describing the first, and worked very hard to produce that more flowing writing which would end up being the main feature of the travel novel genre. The text flows, oh, does the text flow! But forget about spontaneous or automatic writing. It flows like the guitar playing of Jimmy Hendrix flows. Technique, know-how, hard work, but delivered with the best «as if…» showmanship imaginable. Jimmy boy helps me to introduce the other persistent Kerouac cliché: his association with the sixties. Let us look at the dates in reverse. The expurgated On the road was published in 1957, Potchky-a-dog ate the end of the original scroll in June 1951, the scroll itself was probably typewritten in April 1951 and the events it evocates (the three trips described) occurred between 1946 and 1948. The immediate post-war! The main 1940’s references are, as a matter of fact, there: President Truman, Charlie Parker playing first degree on the car radio, even an explicit discussion about the Baseball World Series of 1948 between the «Boston» Braves and the Cleveland Indians. But these historical references are discrete and the relative isolation of Kerouac and his objects of fascination on the vast roads of America contribute to the timeless impression emanating from the text. And since they are now explicitly named in the Original Scroll Version, let us talk briefly about these objects of fascination. Kerouac does not travel. Kerouac describes the person (usually a man) with whom he travels. The crucial source of inspiration, the quasi-exclusive muse of On the Road is Neal Cassady (1926-1968). His triangular simultaneous yoyo relationship with his first wife Louanne Henderson (born in 1930, a teen at the time) and his second wife Carolyn Robinson-Cassady (1923-2013) is one of the dynamos of Kerouac’s writing. Kerouac is no misogynist. His respect for women is real. His love for his mother is genuine. Simply (and sadly), his writing is not about women, but about men. Consequently, these two fascinating female characters are sidekicks and end up serving as props in the construction of the display of Neal Cassady’s splendour. Oh, let me tell you: On the road should so much be sequelled: Louanne and Carolyn on the road, re-written from the point of view of these two women. That would be something. Someday, perhaps… The poet Allen Ginsberg (1926-1997) is also omnipresent. Even when he does not accompany Kerouac and Cassady on the road, his persona hovers over them, giving more concreteness and solidity to the discrete theme of homosexual fascination that drives Kerouac on the road. This is a pure and simple must read, and forget about the «made in Paris» French versions. They are totally out of touch. As a matter of fact, it has been discovered recently that Kerouac actually started writing On the Road in joual… This precious document, still to be published, should be the starting point of  S’a route, a joual French version/translation of On the Road which will have to be written one day.  And there it is, I wrote this comment in a single paragraph, just like Mister K himself. Paragraphs are soooo overrated anyways…

Jack, KEROUAC, (2007), On the Road – The original scroll, Viking, 407 p. [a 107 p. commentary followed by the novel in one paragraph of 300 p.]

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Acrostiches de personnes et de villes

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2013

Fabriquer des acrostiches est avant tout un acte sentimental. Quel amoureux ou amoureuse ne s’y est pas adonné un jour ou l’autre? On charpente tout spontanément ce type d’épigramme-sigle au sujet d’une personne ou d’une chose qu’on aime, qu’on admire, qui nous suscite un sain et stimulant sentiment de hantise. Synthétiser la pensée d’un philosophe important, la trajectoire d’un artiste majeur, ou résumer l’impact ethnoculturel d’une ville sous forme d’acrostiche est un exercice qui nous place donc à mi-chemin entre pulsion poétique et travail intellectuel sur des faits ou des notions. Le message s’encapsule bien différemment que dans un (micro)essai mais reste un petit peu moins exploratoire ou évocateur que dans un poème. C’est une manière insolite de syncrétisme des genres. En parka, voici mes treize acrostiches de personnes et de villes.

 Un dessin de picasso

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ARMSTRONG

A rrêté au début du siècle dernier pour petite délinquance urbaine, il se
R etrouve en maison de correction. Il avait vécu très modestement avec
M ayann, sa mère, et sa sœur, son père ayant quitté le foyer. Un jour, il
S onne la soupe avec le clairon de la prison et la cruciale musique jaillit. La
T rompette sera sa vie. Inspiré par le playing hot de Buddy Bolden et de la
R imbambelle de musiciens de rue du temps, il finit par accompagner King
O liver à Chicago… Ce sont les années folles, les Jazz Years. Le rude son
N éo-orléanais monte au nord. La vive ritournelle américaine attendait son
G énie. Le sublime Louis sera celui là. Il fera de l’artisanat du Jazz, un Art.

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HEGEL

H ors monde, abstraitement, il commença par ériger une métaphysique. Il voulait
E xtraire les grandes catégories de l’existence et en faire en exposé complet, net et
G lobal. Mais plus il stabilisait ces catégories, plus leurs mouvements, leurs réciprocités
E t surtout les contradictions motrices fondamentales les reliant en une crise permanente
L e frappait. Il bazarda donc finalement sa métaphysique et fonda la dialectique moderne.

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KEROUAC

K ermesse roulante, feu nourri, fourgon ferroviaire lancé vers une
E spèce de soleil couchant tonitruant, rouge sang. Le lendemain un
R outier méconnu qui s’appelait Beaudry te conduit plus loin. Tu
O uvres pour lui, le soir venu, une boîte de macaroni. Tu les cuits sur
U n petit feu de camps, au fin fond d’un désert paumé et froid. Une
A mitié veut naître. Des paroles et des regards sont échangés mais, et
C’est là la loi de la route, il faudra se séparer et renouer avec les villes…

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MARX

M ordez-vous à l’hameçon crochu qui traite le matérialisme historique en chien crevé,
A lors que le capitalisme continue sa fétide mutation, pivelé de tous les symptômes de sa crise:
R acisme, sexisme, discrimination de classe, ploutocratisme, phallocratisme, homophobie,
X énophobie, ethnocentrisme? Pensez-y: l’analyse rationnelle de notre monde reste à faire…

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MOZART

M yriades harmonieuses de bruits tempérés
O rganisés comme le mouvement sûr et subit de l’éclair.
Z ébrures instrumentales si chamarrées mais si limpides
A rrangées fort systématiquement. C’est un vaste jardin contrasté.
R adicale beauté. Exaltation nette, complète, maximale du son.
T out se tient, rien ne manque. C’est la Musique pure.

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OUAGADOUGOU

O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents groupes ethniques, pour le meilleur et…
A h tu résistes, tu te rebiffes, tu doutes de la bonne foi coloniale occidentale?
G arde ton calme, C’est bon. Décolonisation. On s’en va. On reste bons amis, mais on part…
A h tu résistes encore, tu te rebiffes derechef, tu doutes maintenant du crédo post-colonial?
D onc je reprend, juste pour toi, calmement, sans m’énerver pour que tu piges bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents secteurs économiques, pour le meilleur et… mais…
G arde ton calme, j’ai dit. C’est bon. Ça baigne… tu n’es plus une colonie, j’ai dit! Écoute bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U niformise tes crises politiques successives, pour le meilleur et… ah… mais tu es têtu, toi!

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PARIS

P our prétendre sans fléchir, ni flancher, ni faillir être le sublimissime centre
A dministratif, politique, économique, démographique et culturel soit du
R oyaume de France, soit de la République Française (c’est selon),
I l faut quand même une fichue de forte dose de Faconde, de Largesse, de Grandeur, de
S uperbe. Et tu les as, que tu les as donc, battue par les flots de lumière que tu es…

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PARKER

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

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PÉKIN

P oint de départ de la plus ancienne des civilisations humaines. Soc des mondes.
É ternité historique. Mosaïque de tous les archaïsmes et de toutes les modernités.
K iosque planétaire, cyber-bazar, foire aux talents, marché multicolore aux denrées polymorphes.
I nfluence grandissante. Puissance croissante. Majorité terrienne. Arbitre d’un siècle nouveau.
N ul ne peut espérer contourner timidement l’imposant carrefour concentrique que tu fus, es et sera.

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PICASSO

P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

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RIMBAUD

R ibambelle verbale s’imposant pour jamais,
I magerie concrète, cliquetis de pastilles,
M essage chamarré bousculant le surfait,
B alisant la surface, reprenant des Bastilles
A u pif des douaniers bien Assis, bien replets.
U ne Nina te dit: «Nenni, reprend tes billes».
D e cela tu nous tires les Voyelles du Sonnet…

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SPINOZA

S agesse,  tu est un vain programme, conformiste et creux, si la Rationalité manque.
P erfection géométrique abstraite, laisse nous donc lire les scolies qui rajustent le tout.
I ntelligence vive, déductive, ne dévie pas de la justesse du fait qui te rabote de partout.
N ier c’est agir, c’est déterminer notre flux d’existence, c’est de faire autant que de dire.
O rganisation conceptuelle, tu te passes bien mieux du mot pauvre que de l’être riche.
Z ones grises du raisonnement, la doxa philosophique ne vous comble pas nécessairement.
A théisme secret, tu ne dis pas ton nom mais oh, tu agis comme un acide puissant et lent.

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VILLON

V ilain cabochard, ripailleur fortiche
I  l courait la gueuse, rimailleur félon,
L éguant des biens qu’il ne détenait pas.
L argesses de gueux, disert, fol et dont
O n sait qu’il signait tout, en acrostiches…
N ul ne fut poète comme ce chien là.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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