Le Carnet d'Ysengrimus

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La liste alphabétique, bien courte et bien éclectique, des Républiques Islamiques

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2018

République et démocratie, on s’en avise plus que jamais aujourd’hui (notamment en occident), sont des choses bien distinctes qui se rejoignent uniquement dans certains contextes historiques spécifiques, habituellement fugitifs. Les confondre abstraitement est une généralisation risquée. De plus, la notion de république islamique ne renvoie absolument pas à un dispositif politique cohérent, comme on cherche implicitement à nous le faire croire par les temps propagandistes qui courent. Cette idée largement paradoxale, qui n’est même pas exactement un programme, regroupe éclectiquement quatre états s’étant assignés officiellement cette désignation, indépendamment les uns des autres, dans des circonstances parfaitement diverses, au cours de leur développement historique récent.

AFGHANISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 2001). On oublie trop souvent que l’Afghanistan comprend plusieurs peuples. Les Pachtounes (ou Pathan) forment le groupe politiquement dominant. Les différentes tribus pachtounes se retrouvent à l’est et au sud-est, dans les montagnes faisant frontière avec le Pakistan. Les Tadjiks (que l’on retrouve aussi au Tadjikistan limitrophe, une ancienne république soviétique) habitent surtout le nord et l’ouest du pays ainsi que dans les villes. Ils parlent farsi (persan) et c’est le groupe le plus en contact avec la vie moderne, mais il est politiquement dominé par les Pachtounes. Il y a aussi, en Afghanistan, des Ouzbeks et des Turkmènes mais le groupe le plus défavorisé et opprimé est celui des Hazaras, qui se trouvent dans les montagnes du centre du pays. Toutes ces populations sont musulmanes et le régime le plus puissamment unificateur de leur histoire récente, le régime Taliban (1996-2001), se réclamait ouvertement de l’Islam fondamentaliste et de l’islamisme, en voyant bien cependant à ne pas instaurer une république (le nom officiel de leur État était: Émirat islamique d’Afghanistan). Aussi, les compradores pro-américains tenus à bout de bras par l’occident, qui sont en place depuis la chute si coûteuse et si ruineuse des Talibans en 2001, n’ont pas trouvé mieux que de qualifier nominalement leur régime de république islamique dans un futile effort pour perpétuer un semblant de cohésion dans cette mosaïque centrifuge de peuples soutenant, d’autre part, activement les insurgés talibans, toujours puissants et mobilisés.

IRAN (année de la proclamation de la république islamique: 1979). Depuis la chute du régime du shah en 1978 et la proclamation, en mars 1979, de la République Islamique d’Iran, dirigée par les ayatollahs, les peuples qui ne sont ni perses ni chiites et qui se trouvent à la périphérie du pays résistent sourdement à un régime qui ne se soucie pas trop de leurs aspirations. Les Turkmènes, à l’est de la Mer Caspienne, se souviennent nettement de revendications territoriales remontant aux exactions du shah. Au nord-ouest, en Azerbaïdjan les Azéris (turcs) sont très conscients de leur force, mais ils sont chiites pour la plupart et nombre d’entre eux ont fait fortune à Téhéran. Au sud-est, les Baloutches, qui nomadisent aussi au Pakistan et en Afghanistan, sont en situation de rébellion endémique permanente. Dans les montagnes de l’ouest, les Kurdes, sont, du côté iranien, toujours solidement autonomistes. Enfin, au sud-ouest, dans la province pétrolière du Khuzestân, les populations arabes sunnites, notamment les ouvriers des grands centres industriels d’Abadan et d’Ahwaz, respectent la république, sans plus. L’Iran, dont la population n’est pas plus islamiste que cela au demeurant, est, par contre, la plus authentique république du quatuor. Ses institutions, profondes, implantées, issues d’une révolution anti-monarchique interne, vernaculaire, collective, sont encore dynamiques. Notons qu’au nombre de celles-ci figure la position de Guide, situé au dessus du premier ministre et du président et qui, à défaut de faire monarchiste, ne peut laisser de faire penser, mutatis, mutandis, à Cromwell, à Bonaparte, à Staline ou, dans un dispositif atténué, au vieux de Gaulle de la jeune cinquième république française.

MAURITANIE (année de la proclamation de la république islamique: 1958). Ancienne portion de l’Afrique Occidentale Française et instaurée nationalement en fonction de l’ancien découpage colonial plutôt que sur la base de frontières historiques effectives, la Mauritanie se caractérise par l’antagonisme, jusqu’à présent latent, entre des populations sédentaires négro-africaines du fleuve Sénégal et des nomades arabophones des steppes. Intéressant le néo-colonialisme occidental surtout pour ses mines de fer, ce pays désertique a longtemps eu maille à partir avec son puissant voisin du nord, le Royaume (ceci: NB) du Maroc, qui revendiqua longtemps la Mauritanie comme faisant partie intégrante de son territoire, point barre. Cela se joua notamment à l’époque des embrouilles compliquées et meurtrières impliquant le Front Polisario. Définitoirement (et un peu abstraitement) république islamique depuis son indépendance du colonisateur, la Mauritanie est, ouvertement ou insidieusement, dirigée, depuis 2008, par une junte putschiste. Cet autre signe de non cohérence de l’idée de république islamique, se complète des constantes habituelles: un clivage interne des peuples (assez similaire, du reste, à celui du Mali) dont le seul facteur, hautement illusoire, de cohérence collective est la soumission commune à la tradition de l’Islam sunnite. Inutile d’ajouter que la Mauritanie est un joueur mineur de la géopolitique mondiale contemporaine.

PAKISTAN (année de la proclamation de la république islamique: 1956). Le Pakistan rassemble, lui aussi, des ethnies fort différentes, Penjâbis au nord, sur le piémont de l’Himalaya, Sindhis au sud, dans le delta de l’Indus, Baloutches dans le désert de l’ouest et Pachtounes dans les montagnes occidentales. Les Penjâbis sont les plus nombreux et forment le groupe politiquement dominant. Toutes ces populations ont fait partie, jusqu’en 1947, de l’Empire des Indes, tenu par les Britanniques. Lors de l’indépendance, après une très meurtrière guerre civile, les populations du nord-est et du nord-ouest de l’Empire des Indes se sont séparées, selon une partition visant ouvertement à cliver les hindous des musulmans, pour former le Pakistan. Ce dernier a cherché à se donner une cohésion, que sa géographie fracturée désavantageait, en se définissant comme une république islamique dès 1956. Mais en 1971, les Bengalis (Pakistan oriental) se sont révoltés contre la domination du Pakistan occidental et sont devenus indépendants, avec le support militaire de l’Inde. Le Bengladesh (ancien Pakistan oriental) est aujourd’hui un régime parlementaire grosso modo de type Westminster et seul le Pakistan (ancien Pakistan occidental) se donne aujourd’hui comme républicain et politiquement islamique. Les pulsions exogènes, le potentiel d’arrachement de grandes portions du territoire national dont le Pakistan peut se vanter d’avoir vécu les coûts humains effectifs et profonds, se poursuivent avec les revendications pour un Pachtounistan qui regrouperait ensemble les populations Pachtounes afghanes et pakistanaises. À cela s’ajoute le grave contentieux avec l’Inde sur la question du territoire disputé du Cachemire (une guerre entre Inde et Pakistan sur cette question reste une possibilité très tangible). Il est limpide que le programme républicain pakistanais en a plein les bras avec les questions d’intendances intérieures et frontalières des peuples.

Les particularités sociopolitiques que l’on dégage des quatre seules républiques islamiques du monde contemporain sont disparates et maigres, surtout si on cherche à les décrire exclusivement (comme le fait bien trop la propagande actuelle) dans l’angle de leur «islamisme». La situation de ces quatre nations donne plutôt à observer un pouvoir centralisateur affairé, dans des mesures diverses, du compliqué et potentiellement explosif problème des nationalités intérieures sans état (des enjeux frontaliers hypersensibles s’ajoutent à cet effritement intérieur endémique). Dans ce contexte tortueux, la république cherche bien plus à être une et indivise qu’ «islamique» (si tant est que cette notion signifie quelque chose de clair dans le champ politique). S’il existe un islamisme résistant, militant, terroriste, virulent, il n’émane pas vraiment de Mauritanie, du Pakistan ou même d’Iran. L’insurrection talibane afghane, pour sa part, a des visées strictement intérieures. L’internationale islamiste est à rechercher ailleurs, justement dans les pays où une chape de plomb compradore, de plus en plus coûteuse et mal gérée, ne permet PAS de faire jouer ou d’instaurer des institutions républicaines effectives («islamistes» ou autres).

Une république islamique résultant d’une vaste partition confessionnelle meurtrière et brutale (Pakistan), une miniature, post-coloniale et non-monarchique (Mauritanie), une issue d’une grande révolution anti-monarchique authentique (Iran) et une se donnant une étiquette démagogue commode pour se démarquer d’un «émirat» récemment renversé par les occidentaux (occidentaux dont on cherche aussi à avoir l’air de se démarquer — Afghanistan). Ceci est parfaitement et irrémédiablement éclectique. Ça fait penser à la «démocratie-chrétienne», si vous voyez ce que je veux dire. La religion, principalement comme moralisme abstrait, éclectiquement cousue sur une aspiration républicaine post-monarchique ou anti-coloniale… c’est pas d’hier. Souvenons-nous de l’Irlande…

Et ne séparons par unilatéralement, juste parce que Papa Oncle Sam l’a dit, la notion de terroriste et celle de résistant… D’autres points du monde, dont nous reparlerons brièvement ici ou ailleurs, prennent alors une toute différente dimension que ces quatre républiques islamiques… ayant, du reste, de plus en plus de difficulté à vendre ou exporter leur improbable vision du monde sociopolitique actuel.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam et nous, les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Source sur la répartition des peuples: L’État du monde (version papier). Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Islamo-conservatisme en crise. Il faut relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2014

persepolis

L’islamo-conservatisme électoralo-politicien (Égypte, Turquie et, dans une autre dimension probablement plus fondamentale, Iran) est en crise et il semble bien, cette fois-ci, que ce soit une crise plus interne que compradore. L’islamisation de la société est en train de cramper. Occident ébaubi, tu veux comprendre? Laisse donc une iranienne du cru t’en parler un peu. Il faut absolument lire ou relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi, dont on commémore cette année la décennie d’existence finalisée. Il est maintenant possible de se procurer cette bande dessinée culte dans la superbe réédition de 2007 qui a l’atout indéniable de relier ensemble, en un ouvrage portatif et agréable à lire, les quatre tomes des éditions originales de 2000-2003. En effet il faut pouvoir lire en un jet l’histoire extraordinaire et touchante de cette femme iranienne née en 1969 et témoin incontestable du déroulement de la première grande révolution républicaine post-marxiste de l’histoire moderne. La chronique que nous livre Marjane Satrapi débute à Téhéran (Iran) en 1980 (avec certains retours sur la fin des années 1970), un an après la Révolution Islamique, et se termine, toujours à Téhéran, le 4 janvier 1996, le jour de la mort d’une figure cruciale du récit, la grand-mère de la protagoniste autobiographe. En une quarantaine de tableaux portant tous un titre dans le style le plus usuel de la bande dessinée classique, on va donc suivre l’histoire à la fois simple et terrible de cette enfant d’un temps nouveau, depuis l’âge de dix ans jusqu’à l’âge de vingt-six ans. Elle va nous guider à travers les tempêtes successives de la répression des dernières années du régime du Shah, de l’exaltation de la révolution républicaine, du resserrement du régime totalitaire islamiste, de la guerre Iran-Irak et de la première Guerre du Golfe de 1991. Issue des classes libérales perses laïques éclairées (et aisées – le père est un ingénieur concepteur d’usines), Marji enfant rappelle la Mafalda de Quino, Marjane adulte rappelle la Cellulite de Bretécher. Le regard qu’elle porte sur sa vie et le monde est pénétrant, lucide, insoutenable de justesse et de précision. On traite tant du drame historique de l’enfant intimement imprégnée des événements quand La Storia se précipite, que du drame de la femme adulte moderne en crise de redéfinition (y compris dans son rapport à l’homme, à la famille, à son instruction, à son corps et à son apparence). Dans cette fresque toute simple, digne des plus grands moments de synthèse ethnoculturelle sur fond de rendez-vous historique d’un Salman Rushdie, l’Orient et l’Occident se rencontrent (Marjane vivra quatre années en Autriche au plus fort de la guerre Iran-Irak, quittera l’Iran définitivement pour la France en 1994). Sans misérabilisme, sans parti pris excessif, sans lourdeur didactique, le récit manifeste une fascinante aptitude à clarifier les problématiques politiques et à faire sentir le poids des crises et des régimes dans le monde concret des petits objets et des postures sociales et intimes de la vie ordinaire. Marjane Satrapi témoigne ouvertement, avec l’impartialité et l’honnêteté des grands chroniqueurs. Tout passe et tout nous est livré à travers son regard d’enfant, d’adolescente, de jeune adulte. On comprend ouvertement qu’elle est avantagée par les représentations intellectuelles éclairées, la solide rationalité, l’inébranlable stabilité affective et les moyens financiers de sa classe. On la voit défier les autorités scolaires et universitaires, faire des fêtes, fumer de la drogue, rencontrer des hommes et échapper au fouet des commissaires islamiques parce que papa et maman paient la caution. Le jugement porté par ce témoignage est sans concession, même envers l’autobiographe elle même, ses illusions romantiques, ses tricheries, son insouciance, sa détresse. Et, finalement au fil de cette riche narration, on n’échappe pas à ce qui est important. Ce qui est important c’est une femme iranienne et fière de l’être sur Vienne, occidentalisées et déboussolée sur Téhéran qui vit un cheminement prométhéen truqué par les atouts de sa position de classe, mais malgré tout éblouissant et profondément méritoire. Sorte de Spinoza rationnelle perdue dans la tempête délirante de l’islamisme policier iranien (et de la décadence libertaire occidentale, dans sa période autrichienne), Marjane traverse l’islamisation de l’école élémentaire, les deuils cruels en cascade dus à la révolution et à la guerre, l’angoisse insupportable des bombardements, la vie recluse et déphasée des réfugiées politiques, l’isolement individualiste des adolescentes paumés du monde occidental, le décrochage estudiantin, la déroute aigre-douce du retour au pays, une série d’épisodes dépressifs, le sexisme maladif de la faculté des Beaux-Arts de Téhéran, l’échec d’un premier projet professionnel d’envergure, un mariage contraint par le conformisme social, un divorce, un départ définitif. On accompagne une femme moderne dans toute sa complexité et portant en elle, en plus, Persépolis, non pas le site archéologique mais bien la «Ville Iran» que l’on peut décoder comme étant Téhéran, un paradoxe urbain de plus sur cette planète de plus en plus petite. Il y aurait certainement lieu de reprocher au récit certaines simplifications d’importance finalement assez secondaire par rapport à l’urgence du propos (notamment une connaissance superficielle et idéalisée de l’Amérique et de la teneur de son implication compradore dans la guerre Iran-Irak en particulier et dans la crise brutale et de plus en plus militarisée du Moyen-Orient en général), mais il reste que la synthèse est éblouissante et que le témoignage est crucial. Captivant, magnétisant, poignant, le livre ne nous tombe des mains que lu.

Le texte d’origine est en français (l’auteure est une ancienne du Lycée Français de Téhéran) et cela donne au lecteur francophone la joie supplémentaire d’un accès direct à la langue et au ton très libre de la version originale. Le dessin est sobre, finement esquissé, mi-figuratif, mi-cartoonesque. C’est du noir et blanc, au sens strict du terme (pas de gris). Dans le jargon technique des graphistes, on dit que ce sont des aplats, c’est-à-dire des figurines et des fonds de décors aux teintes contrastées et sans relief. C’est que c’est dans le récit et le témoignage que réside la puissance du relief… L’artiste a un sens très vif du lien organique entre le détail et le tableau d’ensemble et sait donner une densité particulièrement tangible à tous ses personnages, même les plus esquissés. Son aptitude naturelle pour la narration par capsules est particulièrement efficace et donne un résultat singulièrement vivant. Un aperçu de l’ambiance et du traitement du monde dans cette superbe oeuvre planétaire est parfaitement disponible au sein de la culture web. Il suffit en effet de visionner les bandes annonce du long métrage d’animation basé sur cet ouvrage, lancé en France en 2007 et couronné du Prix du Jury à Cannes. Voici une bande dessinée et un long métrage qui en disent bien plus long sur la crise interne de l’islamo-conservatisme que bien des dégoisis éructés depuis le premier monde. Et le regard est femme. Enfin femme. C’est absolument incontournable.

Marjane SATRAPI (2007), Persépolis, L’Association, Collection Ciboulette, 365 p. [Bande dessinée de 24.5 cm sur 16.5 cm, non paginée]

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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