Le Carnet d'Ysengrimus

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LA REINE MARGOT (1994) avec Adjani et Auteuil. Un imbroglio-foutoir qui vaut vraiment le coup. Par ici, renseignez-vous…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2014

Il y a vingt ans sortait en salles La reine Margot de Patrice Chéreau. Un film extraordinaire de force, de puissance et de cruauté mais aussi un scénario compliqué, presque tarabusté, bien pâle reflet pourtant des événements historiques incroyablement complexes qu’il évoque. Aussi on excusera le contenu sourcilleusement détaillé de ce commentaire, qu’il ne serait vraiment pas inutile de lire avant visionnement, ne fut-ce que pour s’y retrouver un peu dans ce fouillis sanglant de dentelles et de rapières, où s’enchevêtrent en rafale, l’Histoire de France, la fiction d’Alexandre Dumas père (le roman sur lequel se fonde le scénario date de 1845) et la plus vigoureuse des cinématographies contemporaines.

Nous sommes en 1572 et un Charles IX chevelu et névropathe (joué par Jean-Hugues Anglade) règne sur la France, sous l’œil attentif et combinard de sa mère Catherine de Médicis (veuve d’Henri II et ex-régente de France, jouée par Virna Lisi) et de son frère Henri, duc d’Anjou (pressenti pour devenir roi de Pologne mais, en fait, futur Henri III, joué par Pascal Greggory). L’Europe est abruptement divisée par le clivage religieux et social qui fonde les Guerres de Religions. Les Pays-Bas, les duchés et palatinats germaniques, l’Angleterre sont protestants. Le Portugal, l’Italie et l’Espagne sont catholiques. La France, elle, oscille entre les deux tendances, la conservatrice et la réformiste, et c’est ce qui fait que la crise est si aiguë et prendra, chez elle, des dimensions de guerre civile. Il y a, en France, des Catholiques et des Huguenots (protestants français, sectateurs de Luther et surtout du suisse francophone Calvin). Dans les sphères politiques françaises, les catholiques occupent la vieille structure monarchique en grande partie décadente, libertine et putréfiée, tandis que les protestants sont représentés dans les secteurs des administrations militaires et civiles actives, du commerce et de l’aristocratie ducale. Un duché spécifique, qui se trouve aux frontières de l’Espagne catholique, est justement sur le point d’être rattaché à la couronne de France. C’est le duché, ou «royaume», de Navarre. Bon, c’est un vieux procédé qu’on entend faire jouer ici, en fait. On marie le roi de Navarre (Henri Bourbon de Navarre, futur Henri IV, joué par Daniel Auteuil) à une des sœurs du roi Charles IX, Marguerite de Valois (future Marguerite de Navarre, puis Marguerite de France, Isabelle Adjani). Ainsi, le petit duc provincial, paysan, «pyrénéen», entrera dans la famille de la Maison de France et son domaine se trouvera graduellement rattaché à la couronne de France, soit par alliance, soit par descendance. Tout le monde est à peu près consentant dans la manœuvre sauf que, dans ce cas-ci, il y a un obstacle de taille: la Navarre est intégralement protestante. Ce qui, pour l’Anjou, le Poitou, la Champagne etc n’avait été qu’un jeu assez aisé d’alliances et de combines de palais, revêt soudain, ici et maintenant, une douloureuse importance nationale. La Navarre est huguenote jusqu’au petit linge, intégriste, rigoriste, et tous ses noblaillons, Henri de Navarre le premier, se promènent en costumes noirs austères et courtes fraises blanches serrées, en citant dieu à tout bout de champ et en ne se cachant pas de vouloir profondément réformer le Royaume de France avec l’appui, notamment, des marchands d’Amsterdam. C’est bien commode cinématographiquement d’ailleurs, la faconde et la tenue de ces sectateurs. On reconnaît les protestants dans le foutoir de ce film ainsi, simplement: ils sont en noir. Gardez l’œil ouvert, car il y a foule et les corps, souvent sanglants, se dénudent bien vite. Les types en noir, ce sont les huguenots. Les catholiques, eux (et elles!), déliquescence oblige, sont en multicolore, en bariolé et, eux aussi, en sanguinolent. Ce n’est que nus et sanglants qu’ils se ressemblent tous, au bout du compte.

Tout commence donc le 18 août 1572. Des milliers de protestants navarrais sont montés à Paris pour le mariage de Marguerite de Valois, la catholique, et d’Henri de Navarre, le protestant. Ça tiraille sec. C’est un mariage de convenance, parfaitement exempt de sentiments amoureux et auquel Marguerite consent contre son grée. Il se complète, pour Henri, d’une abjuration de sa foi réformée à laquelle il consent, lui aussi, de bien mauvaise grâce (Si Paris vaudra en 1589 une messe, Marguerite en 1572, c’est autre chose). Le tableau politique plus large est, en plus, vachement compliqué, pour ne pas dire ouvertement emmerdant. On est au bord d’une guerre avec l’Espagne. Charles IX est coincé entre deux batteries de conseillers. D’un côté, les intégristes catholiques, duc de Guise (joué par Miguel Bosé) en tête, ne veulent pas partir en guerre contre la séculaire Espagne catholique. De l’autre le puissant amiral de Coligny (joué par Jean-Claude Brialy), champion de la Réforme en Europe, proche du roi, tient dans ses mains une bonne partie de l’administration militaire (huguenote) et pousse Charles IX à la guerre contre la grande puissance espagnole, gardienne de l’ordre ancien. Tout se rejoint et ça tiraille vraiment sec. Le mariage de la fille décadente de Catherine de Médicis et du petit roitelet provincial, que ses lieutenants en noir aux regards ardents accusent de frayer avec la pourriture, exacerbe les tensions du moment. Six jours après ce mariage impopulaire, suite à une série de combines douteuses impliquant Catherine de Médicis et dans lesquelles l’amiral de Coligny se prend un coup de mousqueton dans le buffet, se met en place un des grands traumatismes historiques de l’histoire de Paris: le Massacre de la Saint-Barthélemy. Six milles huguenots sont trucidés, éventrés, équarris, massacrés dans les rues de la capitale. Cette boucherie, cinématographiquement fort ostensible (avis aux cœurs sensibles), est indubitablement un des superbes temps forts du film. Il semble bien que, quelques siècles plus tard, on veuille bel et bien encore expier cette ineptie sanglante de jadis.

C’est alors qu’on va basculer de l’Histoire de France aux incroyables extravagances de fiction qu’elle suscita dans l’œuvre romanesque d’Alexandre Dumas, père (1802-1870). Cela ne vas rien simplifier. Marguerite (notons au passage que le surnom la reine Margot date du siècle de Dumas père, pas de celui de Marguerite de Valois. Conclueurs, concluez) va vivre côte à côte son devoir d’épouse politique et monarchique envers un roi protestant, Henri de Navarre, et sa passion amoureuse et fougueuse envers un jeune aristocrate, protestant aussi, son amant rencontré (et sauvagement baisé) dans les ruelles aux caniveaux sanglants de Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy. L’amant en question, c’est le bien nommé Joseph-Hyacinthe Boniface de Lerac de la Mole (personnage fictif basé sur plusieurs personnages réels et joué dans le film par Vincent Perez). Ça va aimer et ça va saigner dans tous les sens, mes ami(e)s, sous le signe des passions les plus folles, celles que les déferlantes historiques exacerbent. La stylisation épique d’Alexandre Dumas père nous impose, en plus de cette histoire d’amour flamboyante, par-dessus le tas, pour ainsi dire, un face à face impitoyable entre deux personnages masculins tonitruants: le susdit La Mole, le protestant fougueux, intègre et généreux et son ennemi vigoureusement redondant, le soudard catholique Coconnas (joué par Claudio Amendola), rencontré et combattu la nuit du massacre et devenu, au fil des péripéties, l’ami inséparable. Le symbole simple (un peu de simplicité n’est pas pour nuire, dans toute cette pagaille) opère honorablement. Le Royaume de France se compose donc d’un catho populacier et d’un huguenot chic qui survivent à tout, se retrouvent toujours et ne pourront tout simplement pas se dégluer l’un de l’autre. Notons finalement le rôle, parfaitement fictif aussi quoique fort attachant, d’Henriette de Nevers (jouée par Dominique Blanc), fidèle dame de compagnie de la reine Margot et dont la force discrète s’exprimera, le soir du drame, en brandissant une dague sous le nez des soudards catholiques donnant l’assaut dans la chambre des dames (ils cherchent le protestant La Mole qu’ils ont vu entrer au palais et que Margot cache), en une ligne superbe de simplicité drolatique : Pour ma part, je suis catholique aussi et j’ai justement ici un couteau…

Marguerite de Valois (Isabelle Adjani) et sa suivante Henriette de Nevers (Dominique Blanc)

Deux autres figures qui colleront solidement l’une à l’autre, malgré tout ce torrent qui les déchire et les ballotte dans tous les sens, ce sont finalement Henri de Navarre (Auteuil) et Marguerite de Valois (Adjani). Ce film, qui est une tempête d’individualités passionnées et de foules en délire, nous narre pourtant la primauté du devoir sur la passion, de la sagesse sur la folie, de l’esprit d’équipe sur l’individualisme exacerbé. Il faut avoir le cœur bien accroché et être fin prêt à se laisser bouleverser dans le sang et la panique la plus hirsute. Ah, ah, tout au long du récit, Auteuil et Adjani, suivez-les, mais suivez-les bien. Ce sont eux qui vont nous transporter au dessus de tout. C’est que ce que cette trame complexe, bigarrée, violente et tempétueuse étudie fondamentalement, c’est la mise en place d’un rapport de fraternité/sororité inversé (qui répond froidement à l’inceste implicité des deux frères de Margot envers leur sœur). Henri et Marguerite c’est l’union (presque) platonique renouvelée, purifiée, indéfectible, initialement réfractaire puis consentie dans l’épreuve, entre un homme et une femme que le sang n’unit pas et que l’amour ne démonte pas. Marguerite sauve la vie d’un Henri intégralement déboussolé, dans les magouilles meurtrières et empoisonnées de la cour. Henri rétablit chez une Marguerite à la fois frivole et avachie le sens sublimissime du devoir d’état. Non, ne perdez jamais de vue, dans cette tourmente torrentielle, Adjani et Auteuil. Ils ne sont pas les amoureux (ça, c’est Adjani et Perez), il ne sont pas le frère et la sœur (ça c’est Adjani et Anglade). Ils sont quelque chose d’immense logé juste entre les deux. Ils sont les alliers politico-religieux qui, au dessus d’absolument tout, par delà le clivage France/Navarre, catholique/protestant, décadence/rigorisme, reine/roi, femme/homme, au détriment de leurs vies de personnes, de leurs amours torrides, de leurs amitiés féminines ou viriles, de leurs allégeances de chapelles, de leurs individualités, se rejoignent et finalement fusionnent. On est emportés (emportés et purifiés en Navarre…) dans une mise en place fascinante et solidement originale de le compréhension transcendante du devoir historique qui s’impose crucialement à tous, face aux sacrifiés, face aux survivants, face aux postérités.

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La reine Margot, 1994, Patrice Chéreau, film franco-italien avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Virna Lisi, Dominique Blanc, Pascal Greggory, Vincent Perez, Claudio Amendola, Miguel Bosé, Jean-Claude Brialy, 162 minutes (abrégé en 144 minutes pour le marché américain).

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Lindsay Abigaïl Griffith rencontre Camille Claudel (jouée par Isabelle Adjani)

Posted by Ysengrimus sur 9 décembre 2013

Il y a soizante-dix ans mourrait la sculpteure et statuaire Camille Claudel (1864-1943) et ma bonne amie Lindsay Griffith a fait la rencontre du plus éminent de ses fantômes cinématographiques. Expliquons-nous par le menu ici. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith, jeune élégante de Toronto intégralement bilingue, qui aime le magasinage, les beaux dispositifs paysagers, les petits chiens de race hirsutes et obéissants et… le cinéma, habite un petit manoir à Milton, à environ 40 kilomètres au nord-ouest de Toronto, tout près des contreforts du merveilleux et imprenable Escarpement du Niagara. Dans cette propriété charmante, un tout petit peu cossue quand même, est installée une salle de projection miniature, une sorte de cinéma de poche pour douze auditeurs (deux rangées de six sièges). Mademoiselle Griffith y organise de temps en temps des visionnements entre amis. On lui apporte ce jour là, le disque du film français Camille Claudel. Soucieuse de bonne tenue, Mademoiselle Griffith vérifie d’abord que la totalité de sa petite compagnie comprend le français. Il semble bien que ce soit grosso modo le cas. Mademoiselle Griffith se félicite joyeusement que l’on soit entre bons citoyens canadiens et… il ne reste donc alors qu’un tout petit problème… C’est que, quand elle tombe en arrêt sur une actrice française, surtout si ladite actrice française est talentueuse, majestueuse et iconique, Mademoiselle Griffith la toise toujours un petit peu quand même, en écarquillant les yeux et en fronçant les lèvres. Conséquemment, convaincre Mademoiselle Griffith, sans la froisser, de s’installer sereinement devant un film mettant en vedette un monstre sacré comme Isabelle Adjani ne fut pas une toute mince affaire. Mais, enthousiaste, la petite compagnie du cinéma de poche du Manoir Griffith insista tant et tant, doucement mais fermement, que ce qui fut fut et le rideau (il y a même un rideau!) de la salle de projection miniature se leva sur Camille Claudel. Le fait est que le prestige puissamment féministe de la sculpteure Camille Claudel (1864-1943) justement, n’y fut pas pour peu de chose. Et la formidable aptitude d’Adjani à s’immerger totalement dans ses personnages fit graduellement le reste.

Le drame se joue entre 1885 et 1913 à Paris. La toute jeune et sévère observatrice du célèbre sculpteur français Auguste Rodin (1840-1917 – joué tout en finesse par un Gérard Depardieu titanesque qui, s’engloutissant intégralement dans le rôle, EST Rodin), Camille Claudel (Isabelle Adjani, toute en puissance et en intensité) n’entend pas que la démesure de sa brutale passion pour la sculpture sur glaise et sur marbre échappe une seule seconde à l’attention de son futur mentor et du monde. Camille Claudel est purement et simplement obsédée de sculpture. À vingt-et-un ans, elle a des disparitions fréquentes et sa famille s’inquiète. Son frère, le futur poète et diplomate Paul Claudel (1868-1955, joué avec force et froideur par Laurent Grévill), sa mère (bigote grinçante et odieuse, servie par une Madeleine Robinson imparable) et son père, à la fois doux et tyrannique (campé par un Alain Cuny onctueux et solide, sachant faire gronder le tonnerre doux puis terrible, lointain puis tout proche de l’attente puis de la déception parentale) la font chercher partout. On la retrouve habituellement creusant le sous-sol de Paris et en extirpant la précieuse glaise verte dont elle fabriquera une sorte de proto-penseur, façonné sur la base de son modèle et ami Giganti (qui disparaîtra en douce quand Rodin entrera dans sa vie, ce qui sera un déchirement insoutenablement lancinant pour elle. Le rôle muet de Giganti nous est livré avec un discret brio par Philippe Paimblanc). Auguste Rodin découvre Claudel, un peu par hasard, suite à la recommandation de l’ancien enseignant de sculpture de la jeune femme. Il saisit d’un coup sec ses aptitudes, ce sens du traitement esquissé et brut du sujet qui le guidera, lui, dix ans plus tard pour son fameux et scandaleux Balzac. Pour l’instant il prend ce mouvement novateur que Claudel impose au matériau dont elle fait émerger les corps et les visages pour des erreurs techniques, des maladresses académiques. Il veut d’office se poser en guide et Claudel se cabre, se rebiffe, lui explique, lui démontre qu’il ne comprend rien à ce qu’elle se prépare à faire. Il n’a alors qu’un mot: J’accepte, Mademoiselle Claudel. Elle lui réclame alors un morceau de marbre. Il la réfère à son premier assistant. Elle choisit, en présence de celui-ci, un marbre cassant et difficile. Le premier assistant en réfère à Rodin, le grondant un peu, lui disant qu’il devrait quand même la guider. Rodin répond alors : Vous ne comprenez pas, il faut la laisser faire… Elle tirera de ce tout premier morceau de marbre un pied de Giganti que Rodin aimera tant qu’il le signera. Rodin, institutionnellement essoufflé, artistiquement avachi, en panne d’inspiration au point de se faire houspiller par ses modèles, comprend Camille Claudel mieux que quiconque. Il se voit en elle. Mais cette compréhension contemplative ne suffira pas et ne l’empêchera pas d’être terriblement dommageable à cette artiste indomptable. C’est que Rodin, c’est l’homme du monde en gibus, qui se rend aux funérailles de Victor Hugo sans y amener Rose, sa concubine pas tout à fait présentable. C’est l’ami qui a des amis et qui écrit la lettre au Ministère des Affaires Étrangères qui mettra Paul Claudel en selle. C’est le vieux passionné de retour, qui sera aussi incapable d’agir effectivement que de faire la différence entre une élève, une apprentie, une modèle, une amante. Camille Claudel s’éprend de Rodin parce qu’il est l’incarnation flamboyante du statuaire achevé. L’espace d’un fugitif moment, pour elle, il EST la sculpture. Mais la relation qui se noue est boiteuse, restrictive, limitative, truquée, vénéneuse, foireuse. L’inquiétude de Claudel commence très tôt, quand elle observe qu’elle ne voit pas Rodin travailler bien souvent. Elle n’arrive pas à le sonder comme mentor et à s’imprégner de la nature de son art car il est plus affairé de relations publiques et de courbettes mondaines que de sculpture. Il ne lui apporte strictement rien, artistiquement. Le Rodin de 1885 finalement, c’est une grosse entreprise de production statuaire, avec beaucoup d’assistants, d’apprentis, de poussière et de tapage dans l’atelier et des commandes pharaoniques en rafale. Mais où est l’art dans tout cela, où est la sincérité, où est le vrai?

Camille Claudel (Isabelle Adjani) et Auguste Rodin (Gérard Depardieu)

Rodin ne quittera pas sa concubine Rose pour Claudel. Lui si habile à palper les crânes, les nuques et les ventres, ne se rendra pas compte que sa muse ultime est enceinte de lui. Elle «s’occupera» des Bourgeois de Calais (on n’osait pas dire encore en 1988 qu’elle est en fait l’auteure exclusive du plus célèbre chef-d’œuvre de Rodin) puis, après une agression par la concubine de Rodin qui la laisse presque défigurée, elle se fera avorter et quittera le maître pour toujours. Redisons-le: Rodin ne lui aura en fait rien apporté qu’elle n’avait déjà profondément enraciné en elle. Il aura été son intégrale auberge espagnole. Sans arriver à asseoir sa réputation de statuaire, il aura terni sa réputation de femme, sans plus. Ils se reverront en 1894, en pleine affaire Dreyfus. Camille Claudel est alors installée et plus ou moins reconnue. Son talent et sa prodigieuse productivité n’ont cependant d’égal que son inaptitude à jouer le jeu institutionnel, comme le faisait si bien son maître de jadis. Elle travaille beaucoup mais n’expose pas assez. Les portes se referment en fait une par une sur cette femme trop passionnée, trop libre, trop exubérante, trop originale, trop rageuse. Son frère culmine dans le succès littéraire limité et local qu’on lui connaît et son père, pour exprimer la grande et cuisante déception qu’elle lui suscite en fin de compte, se repentant pesamment d’avoir trop négligé son fils pour elle, lui lit d’une voix grave et ronflante du Paul Claudel. C’est là un coup à ne faire à personne à qui on souhaite du bien (je plaisante à peine…) et Camille Claudel ne s’en relèvera pas. C’est l’ultime exposition incomprise, puis l’abandon par ses parents, puis ce que ce temps cruel et étroit appelait la folie. Saisie de corps en 1913 (seulement quelques jours après la mort de ce père qui avait été le seul à vraiment la soutenir), à la demande de sa famille, elle passera les trente années suivantes, jusqu’à sa mort en 1943, en institution psychiatrique. Elle refusera fermement de faire la moindre sculpture au sein de ce qu’elle considérera une prison. Elle mourra (momentanément) oubliée.

Mademoiselle Griffith en reste bouche bée. Époustouflée, elle s’exclame après la projection : Now, this calls the Great Master in question! Oui, Mademoiselle Griffith, qui ne connaissait Rodin que sur sa réputation courante d’artiste, comme tout le monde, juge au jour d’aujourd’hui que finalement cette femme talentueuse a été détruite par lui, Auguste Rodin, et elle sent pour Camille Claudel une très profonde empathie. Cela… cela ne lui fait pas oublier pour autant qu’Isabelle Adjani est bien trop jolie pour le rôle (But I am ready to admit that that is not the heart of the matter…). Mademoiselle Griffith admet que ce fait contrariant est amplement compensé par les immenses capacités d’actrice de la comédienne ayant servi Camille Claudel jusque dans sa terrible descente sans espoir dans la «folie»… qui ne fut jamais que l’étroite et cruelle mécompréhension des hommes et des femmes de son temps. D’évidence, et l’un dans l’autre, les femmes de ce temps se comprennent mieux entre elles que celles de jadis et c’est la petite compagnie cinématographique du Manoir Griffith qui bénéficie en épilogue de cette saine modernité de notre temps…

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Camille Claudel, 1988, Bruno Nuytten, film français avec, Isabelle, Adjani, Gérard Depardieu, Laurent Grévill, Alain Cuny, Madeleine Robinson, Katrine Boorman, Philippe Paimblanc, Danièle Lebrun, Aurelle Doazan, Madeleine Marie, Maxime Leroux, 175 minutes.

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