Le Carnet d'Ysengrimus

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Hylas et Philonous, coureurs de demi-fond sur le terrain de rugby du TRINITY COLLEGE de Dublin, Irlande

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2013

DUBLIN-IRLANDE

Bon, je tiens quand même à vous dire un mot sur la présentation que j’ai donné, il y a de cela dix ans pile-poil, d’une communication intitulée John Locke et le langage (en anglais) au colloque annuel de la Société Henry Sweet pour l’Histoire des Sciences du Langage, au Trinity College de Dublin, Irelande (c’était en août 2003, donc. Oh, comme le temps passe). Notre histoire du jour débute en fait il y a trois-cents ans, pile-poil toujours, en 1713. Cette année là, George Berkeley (1685-1753), membre associé (fellow) du Trinity College de Dublin, Irlande, campe deux personnages qui, dans trois illustrissimes dialogues philosophiques, vont faire trembler la pensée spéculative moderne sur ses bases. J’ai nommé le matérialiste Hylas et l’immatérialiste Philonous. Il s’agit, en toute simplicité de deux modestes ecclésiastiques, eux aussi membres associés (fellows) du Trinity College de Dublin, Irlande. On sait peu de chose de la vie pratique de ce duo fameux, mais il est assuré qu’Hylas et Philonous conversent en marchant sur une des pelouses du vénérable collège, et préférablement pas trop loin du bâtiment principal, puisqu’un des Trois dialogues entre Hylas et Philonous de Berkeley se termine quand la cloche du collège sonne la soupe pour les résidents. Les deux éminents penseurs vont alors prestement se sustenter, prouvant par leur praxis qu’ils sont soumis, bien malgré eux, aux contraintes de la vie physique dont Philonous —qui représente l’opinion de Berkeley lui même dans le débat dialogique— nie la validité objective sous le regard ébahi du pauvre Hylas, dont le nom signifie certainement matière, mais certainement pas futé.

On comprendra ma curiosité deux-cent quatre-vingt-dix ans plus tard (j’y repense encore commémorativement trois cents ans plus tard, c’est tout dire), en débarquant moi-même au susdit Trinity College de Dublin, Irlande pour y prononcer une communication sur la philosophie du langage implicite et explicite dans la pensée de John Locke (1632-1704). Naturellement, aussi méthodique que les deux fellows de 1713, j’ai avant tout fait mon travail. J’ai expliqué patiemment à mes collègues d’Édimbourg, de Saint Andrews, de Trinity, de Cambridge, et d’Oxford que les vues de John Locke sur le langage n’étaient pas strictement cantonnées dans le troisième livre de AN ESSAY CONCERNING HUMAN UNDERSTANDING, mais qu’elles opéraient dans la totalité du système de cette oeuvre cruciale et allaient avoir une grande influence sur Étienne Bonnot de Condillac (1715-1780) autant que sur la philosophie néopositiviste du langage.

Ayant de toute évidence vendu l’affaire à mes éminents vis-à-vis du Royaume Uni —un mot qu’il faut d’ailleurs éviter soigneusement de proférer en République d’Irlande— j’ai pu retourner au problème principal de mon aventure eiroise. Sur quel espace gazonné Hylas et Philonous ont-il vécu leurs trois dialogues, et surtout, sont-ils encore là à se demander si le rose des nuages du beau firmament d’Irlande est localisé dans le ciel fixe, dans la vapeur aqueuse mobile, ou dans le regard de l’observateur subjectif?… Je m’attendais à tout. J’ai eu droit à mieux. En retrait de la place principale du Trinity College, non loin de la toute rutilante Bibliothèque George Berkeley, et séparés par une jolie promenade plantée d’arbres, se trouvent, disposés parallèlement, deux solides terrains de rugby, avec poteaux des buts, fanions d’équipes, petits trotteurs récupérant les calebasses, et gros gaillards se faisant des passes de côtés en lancé ou en botté et les attrapant en plaçant les mains en coupe sur la partie latérale de la hanche, aussi aisément qu’on cueille une marguerite. Voilà pour l’agora gazonnée de nos philosophes. Quand à Hylas et Philonous, ils sont là aussi. Ils se sont même multipliés. Il s’agit de couples d’hommes d’allure fort docte, l’un encore jeune, l’autre d’âge plus mûr, trottant en rythme et en tenue de sport, culottes courtes, débardeurs et godasses cloutées.

La pérennité du débat philosophique fondamental (celui entre matérialisme philosophique et idéalisme philosophique) n’est en rien un mince affaire, j’en témoigne haut et fort pour la postérité ébahie. Les Hylas et les Philonous contemporains, toniques, et sereins, devisent toujours, allant par deux en courant leur solide demi-fond matinal tout autour de l’immense terrain de rugby vert vif du Trinity College, de Dublin, Irlande.

Trinity College, Dublin, Irlande

Trinity College, Dublin, Irlande (Hylas et Philonous ne sont pas visible sur la photo mais ils sont en place sur leur pelouse, prenez ma parole)

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Les vacances en Irlande d’un des fondateurs du matérialisme historique (1856)

Posted by Ysengrimus sur 17 mars 2011

Cette illustration journalistique anglaise montre le village bien oublié de Movern (Irlande), vers 1849. C’est là le genre de paysage dévasté qu’Engels et Burns ont découvert lors de leurs vacances en Irlande, en 1856

Cette illustration journalistique anglaise montre le village bien oublié de Movern (Irlande), vers 1849. C’est là le genre de paysage dévasté qu’Engels et Burns ont découvert lors de leurs vacances en Irlande, en 1856

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À l’été 1856, en mai, Friedrich Engels (1820-1895) et sa conjointe Mary Burns (1822-1863) sont en vacance en Irlande. Ils voient, comme tous vacanciers, des paysages, des collines, des forêts, des pâturages, des ruines anciennes, des gens couleur locale, des villages, du folklore politique, un mode de vie. Évidemment, étant qui ils sont, ils voient aussi l’essence des choses à travers la surface des faits: l’inexorable passage de la propriété agraire des mains de la vieille aristocratie celtique déclassée à celles des grands fermiers bourgeois anglo-écossais, sous l’impulsion, ouvertement coloniale, du gouvernement anglais. De retour en ses pénates de Manchester (Angleterre), Engels écrit à Karl Marx (1818-1883) et lui envoie la carte postale épistolaire suivante de ses vacances en Irlande, d’un des fondateurs du matérialisme historique à l’autre…

Manchester le 23 mai 1856,

Cher Marx,

Dans notre tour en Irlande, nous nous sommes rendus de Dublin à Galway sur la côte occidentale, puis nous avons poussé 20 milles plus au nord à l’intérieur du pays, pour gagner ensuite Limerick, en descendant le Shannon, vers Tarbert, Tralee, Killarney, et de nouveau Dublin. Au total, de 450 à 500 milles anglais, en plein pays dont nous avons vu ainsi à peu près les deux tiers. Hormis Dublin, qui est à Londres ce que Düsseldorf est à Berlin et garde complètement son caractère ancien de petite résidence entièrement bâtie à l’anglaise, tout le pays, les villes surtout, donnent la même impression que si on se trouvait en France ou en Italie du Nord : gendarmes, prêtres, avocats, bureaucrates, gentilshommes propriétaires, en plaisante abondance, et une absence totale de quelque industrie que ce soit. De sorte qu’on aurait peine à concevoir de quoi vivent toutes ces plantes parasites, si la misère des paysans ne remplissait pas l’autre partie du tableau. Les «mesures fortes» sont visibles à tout bout de champ, le gouvernement fourre son nez partout et de ce qu’on nomme self government, pas la moindre trace. On peut considérer l’Irlande comme la première colonie anglaise, laquelle, en raison de sa proximité, est encore gouvernée exactement à l’ancienne mode, et l’on remarque ici déjà que la prétendue liberté des citoyens anglais repose sur l’oppression des colonies. Dans aucun pays, je n’ai vu autant de gendarmes, et l’expression du gendarme prussien bourré de schnaps a, chez ces constabulary [constables] armés de carabines, de baïonnettes, et de menottes, atteint son plus haut degré de perfection.

Les ruines sont une caractéristique du pays; les plus vieilles datent des cinquième et sixième siècles, les plus récentes du XIXe, avec toutes les périodes intermédiaires. Les plus anciennes sont uniquement des églises, à partir de 1100 – églises et châteaux, à partir de 1800 – maisons de paysans. Dans tout l’Ouest, mais surtout dans la région de Galway, le pays est couvert de ces maisons paysannes en ruines, dont la plupart n’ont été abandonnées que depuis 1846. Je n’aurais jamais cru qu’une famine puisse être d’une réalité aussi tangible. Des villages entiers sont vides et, parmi eux, les parcs somptueux de petits landlords qui seuls y résident encore; des avocats pour la plupart. La famine, l’émigration et les clearances [l’éviction des paysans] ont tout à la fois accompli cette œuvre. On ne voit même pas de bétail dans les champs. Le pays est un désert absolu, dont personne ne veut. Dans le comté de Clare, au sud de Galway, cela va un peu mieux, il y a du bétail, et les collines, vers Limerick, sont admirablement bien cultivées, surtout par des farmers [fermiers] écossais; les ruines ont été gecleart [déblayées] et la campagne a un aspect de prospérité bourgeoise. Dans le sud-ouest, le pays est montueux et marécageux, mais on trouve aussi de merveilleux et luxuriants massifs forestiers, puis encore de beaux pâturages, surtout à Tipperary; et aux approches de Dublin s’étendent des terres dont l’aspect indique qu’elles sont en train de passer aux mains des gros farmers [fermiers].

Ce pays a été totalement dévasté par les guerres de conquête des Anglais, depuis 1100 jusqu’à 1850 (car les guerres et les sièges se sont au fond prolongés tout ce temps). Et la plupart des ruines sont l’effet de ces guerres. Telles sont les causes qui ont imprimé au peuple son caractère particulier et entre autres le fanatisme national irlandais de ces gars, qui ne se sentent plus chez eux dans leur propre pays. Irland for the Saxon! [L’Irlande aux Saxons!]. C’est ce qui est en train de se réaliser. L’Irlandais sait qu’il ne peut pas soutenir la concurrence contre l’Anglais qui arrive avec des moyens supérieurs à tous égards; l’émigration va se poursuivre, jusqu’à ce que la caractère celtique dominant, et même presque exclusif, de la population, se soit perdu. Combien de fois les Irlandais ont-ils tenté d’arriver à quelque chose, et chaque fois ils ont été écrasés sur le terrain politique et industriel. Ils ont été réduits, artificiellement, par une oppression conséquente, à l’état d’une nation composée tout entière de gueusaille, dont actuellement la vocation notoire est de fournir l’Angleterre, l’Amérique, L’Australie etc., de prostituées, de journaliers, de maquereaux, de filous, d’escrocs, de mendiants et autre racaille. Cette déchéance est visible jusque dans l’aristocratie. Les propriétaires fonciers, partout ailleurs embourgeoisées, sont ici dans la panade la plus complète.

Des parcs énormes et superbes entourent leurs manoirs, mais tout à la ronde c’est le désert et nul ne sait où se procurer de l’argent. Ces drôles sont à mourir de rire. De sang mêlé, ces grands vigoureux et beaux gaillards pour la plupart, qui portent tous d’énormes moustaches sous un formidable nez romain et se donnent des airs de colonels en retraite passent leur temps à courir le pays en quête de tous les plaisirs possibles et imaginables, et quand on s’informe, ils n’ont pas un sous vaillant, ont engagé jusqu’à leur dernière chemise et vivent dans la crainte des Encumbered Estates Court.

En ce qui concerne les méthodes du gouvernement anglais de ce pays – méthodes de répression et de corruption mises en pratique par l’Angleterre bien avant les expériences de Bonaparte en la matière – ce sera pour la prochaine fois, si tu ne viens pas toi-même ici. Qu’en est-il?

Ton F. E.

(MARX – ENGELS, CORRESPONDANCE, Éditions du Progrès, Moscou, 1981, pp 86-88 – cité directement depuis l’ouvrage]

Cette photo irlandaise, datant de 1860, n’accompagnait pas la lettre d’Engels mais croque fort bien ce qu’il y évoque. Ce pont se trouvait en fait plus à l’est de la zone visitée par Engels et Burns

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le Québec occupé, soixante dix ans après sa conquête par l’Empire Britannique, dans le regard d’une bourgeoise montréalaise du temps (1832-1838)

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2010

As empire rings its curtain down
This
British word
Sticks deep in native and colon
Like Arthur’s sword…

[Quand le rideau impérial tombe lourdement, ce mot de Britannique reste bien enfoncé dans le sein des naturels et des coloniaux tel l’épée du Roi Arthur…]

Seamus Heaney, poète d’Irlande du Nord et Prix Nobel de Littérature

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La France a connu une Occupation de quatre ans, suivie d’une tonitruante Libération. Nous, au Québec, bien, l’occupant s’est installé en 1760 et il n’est jamais reparti. Il nous a ratatiné géographiquement, outrepassé démographiquement, marginalisé socio-économiquement et il continue de nous servir ses petites courbettes veules, ses menus sourires fielleux, son faux calme trompeur, ses péréquations compte-goutteuses, son moralisme politique faux-cul et sa fichue rectitude conformiste mièvre, onctueuse et paralysante. Une occupation vieille de 250 ans, cela crée des particularités aussi diversifiées qu’incalculables. J’en propose ici un petit exemple historique particulièrement probant.

L’intégralité de la chronique que je vous synthétise ici est tirée du Tome 1 du Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance (2001). Ce remarquable roman historique, copieux et solidement alimenté par un lot impressionnant de documents d’époque, nous donne à suivre la vie d’une bourgeoise canadienne-française, un peu plus de deux générations après la conquête de son pays par l’Empire Britannique. Matez-moi un peu ça, c’est singulièrement parlant. Tout commence par le traumatisme profond d’un quasi-fait-divers. Le 21 mai 1832, Madame Julie Papineau, née Bruneau (1795-1862), est témoin d’une fusillade de la foule montréalaise, par la milice anglaise. La voici soudain hantée par cet instant de violence autoritaire qui a donné, pour elle, à l’oppression subie par ses compatriotes une dimension tangible, concrète, perceptible, un visage douloureusement humain. Les nombreuses références faite par Madame Papineau au recours aux armes, dans sa correspondance et ailleurs, à partir de 1832, sont le résultat de ce fait historique cruel et inique parmi tant d’autres mais qui a la caractéristique essentielle d’être celui qu’elle a intimement vécu.

Les Habits Rouges britanniques dans leur subtile et délicate interaction avec l’hinterland colonial (ici à Boston au 18ième siècle)

Nous sommes en 1832. Ottawa (le village forestier de Bytown) n’existe pas encore en tant que capitale des Canadas et le pouvoir colonial britannique siège à Québec, ville de garnison à majorité anglaise. Un canadien, au 19ième siècle, c’est un francophone du Canada (les anglophones sont désignés les anglais) et un québécois, c’est juste un citadin de la ville de Québec, sans plus. À cette époque, les femmes ont, oh surprise, le droit de vote, malgré des pressions politiques pour le leur retirer, sous prétexte que les élections sont trop houleuses et disgracieuses. Les femmes du Bas-Canada ont donc de fait un droit de vote fort fragile car, en effet, de nombreux hommes, y compris le grand meneur canadien Louis-Joseph Papineau (contre le gré de sa femme), s’y opposent, jugeant que les canadiennes sont en réalité manipulées par leurs pères et leurs maris et ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Le 21 mai 1832, Julie Papineau se rend donc à la Place d’Armes à Montréal pour aller voter, dans la circonscription du quartier ouest de Montréal. Elle est alors témoin d’une fusillade de la foule des électeurs d’un candidat de souche irlandaise du Parti Canadien, par la milice anglaise. Cela la heurte profondément, la révolte, et la pousse à embrasser plus étroitement les vues de son mari, Louis-Joseph Papineau (1786-1871), chef du Parti Canadien et orateur de la chambre (Président du Parlement), qui réclame rapidement une enquête au gouverneur Matthew Whitworth Aylmer (1775-1850) sur ce crime. Une épidémie de choléra s’abattant en plus sur Montréal à l’été 1832 oblige Julie Papineau et ses enfants à se réfugier, hors de cette ville de 27,000 habitants, chez son frère, le curé de Verchères, tandis que son mari reste en ville, pour encadrer l’intervention du Bureau d’Hygiène de Montréal contre l’épidémie. Le susdit curé de Verchères relaie alors à Julie les récriminations de l’évêque de Montréal, Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), cousin de Papineau, dont l’évêché est maintenu par le gouverneur britannique sous la tutelle de l’archevêché de Québec comme représailles que ledit gouverneur fait subir au prélat, en conséquence des activités politiques de son remuant et subversif cousin. Les Papineau sont des anticléricaux et n’ont cure des plaintes de l’évêque. De plus Papineau appuie le bill des fabriques, projet de loi visant à obliger l’église à rendre compte du détail de ses avoirs financiers au parlement canadien, y compris les avoirs acquis suite à des contributions volontaires.

Les militaires ayant tiré sur la foule lors des événements du 21 mai 1832, notamment le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh, sont élargis par le juge Jonathan Sewell (1766-1839) et la crédibilité du Gouverneur Aylmer aux yeux de la population canadienne en est fortement entamée. Ce Aylmer, c’est le militaire colonial type, maladroit en politique. Il a fourni de l’argent pour faire mettre une plaque sur la tombe du général français Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759) sur les Plaines d’Abraham mais, lors de sa rencontre avec Julie, au cours d’une réception chez les Papineau, il a trouvé moyen de lui dire que c’était sa façon d’exprimer sa sympathie pour le peuple vaincu. Lors d’une autre rencontre avec le gouverneur, sur un quai du port de Montréal, Julie lui exprimera directement son désaccord avec la raideur militaire et le caractère biaisé de son style administratif. Solidement révoltée, depuis la fusillade dont elle garde le douloureux souvenir, elle propose à Papineau de la porter, elle, témoin à charge lors de l’enquête publique qu’il prépare sur cette fusillade de Montréal. Elle a tout vu et saura le dire. Papineau hésite à mettre sa femme, l’épouse du chef du Parti Canadien, dans une position si sensible. Il craint que cela fasse quand même un peu chiqué. Mais après consultation de ses principaux collaborateurs, il se ravise. Julie viendra à Québec témoigner sur la fusillade.

Automne 1832. À Québec, le vieux Palais Épiscopal, endommagé lors des bombardements de la Conquête de 1760, délabré, exigu, sert d’Hôtel du Parlement. L’enquête publique passionne tous le Bas-Canada et un public nombreux prend place dans le jubé de l’ancienne chapelle, pour y assister. L’enquête publique s’amorce sur la déposition du docteur Robert Nelson (1794-1873), ayant agi comme médecin légiste (coroner) au moment des événements ayant entraîné la mort violente de Pierre Billet, François Languedoc et Casimir Chauvin. Les témoins à décharge décrivent les ci devant rioters comme une masse déchaînée de canadiens et d’irlandais de basse classe. Quand Julie Papineau témoigne, le shérif de Montréal s’objecte en affirmant que la rue et le parlement ne sont pas un endroit pour une femme respectable. Pas achalée, comme on dit par ici, Julie décrit ce qu’elle a vu et surtout explique que, derrière la troupe des habits rouges se trouvait des manifestants loyalistes en civil, qui jetaient des pierres sur les électeurs sans que la milice n’intervienne. Ernest Hébert complète le tableau en exhibant son chapeau percé d’une balle et François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier (1803-1839) exhibe son parapluie cassé par une balle. Papineau dénonce la présence de corps d’armée sur des sites électoraux, en invoquant une jurisprudence du parlement britannique de 1741. Après son témoignage, Julie rentre à Montréal par bateau à vapeur. Papineau, homme public populaire et élégant, travaille à Québec, Julie réside à Montréal avec leurs enfants. Ils s’écrivent, en fait, bien plus souvent qu’ils ne se parlent. À la fin de l’année 1832, Papineau ne rentre pas au bercail pour le temps des fêtes et un doute jaloux s’installe en Julie. Rose-Amyot Plamondon, la cousine de Julie, jeune veuve attrayante et fraîche, dont Papineau gère les affaires par contrainte testamentaire, apparaît souvent sous la plume de Papineau. Julie est bien contrariée. Dans ce contexte triste et amer, elle apprend que sa petite fille Ézilda (1828-1894) est atteinte de nanisme.

Julie Papineau et sa fille Ézilda, en 1835. Portrait d’Antoine-Sébastien Plamondon (1804-1895)

Nous sommes maintenant en 1833. Les fêtes du jour de l’an sont sans joie pour Julie et elle ne répond plus aux lettres de Papineau, qu’elle soupçonne de rencontrer des femmes dans les cérémonies et les bals du palais du gouverneur, le château Saint Louis, à Québec. Mais, hanté par ses conflits politiques, Papineau ne fait rien de cela. Les députés qui doivent gagner leur vie –les parlementaires sont sans salaire- sont rentrés dans leurs comtés, sur leurs terres et Papineau craint que le gouverneur en profite pour faire passer en douce des lois iniques et impopulaires. Comme Lord Aylmer a déclaré que l’ordre britannique s’imposera à tout prix aux canadiens, le maire et les échevins de Québec, les députés patriotes et Papineau ne se présentent pas au palais du gouverneur pour les bals de fin d’année. C’est un boycott mutuel, s’accompagnant d’une sournoise et fielleuse guerre d’usure. La vie de Papineau à Québec est plus tendue et plus austère que Julie ne se l’imagine. Il revient, en mars 1833, à Montréal et prend alors, lui, la mesure de la tristesse de la vie de Julie, entre ses enfants malades et la frustration de constater que la garnison anglo-écossaise de Montréal a été renforcée. On décide de se rendre à Petite-Nation, la seigneurie des Papineau dans l’Outaouais, à l’embouchure de la rivière de la Petite Nation, se jetant dans la rivière des Outaouais. L’exploitation agricole et forestière est tenue par Denis-Benjamin Papineau (1789-1854), agent seigneurial, mais est toujours plus ou moins sous l’autorité de Joseph Papineau (1752-1841), le père de Papineau, qui l’a pourtant vendue audit Papineau, l’année du mariage de ce dernier avec Julie. Le mari de Julie est un seigneur bien modeste, son «manoir» est une maison rustique et Julie surnomme cet endroit la Butte à Maringouins. Mais l’été 1833, le premier passé en la seigneurie après la mort de sa belle-mère, sera doux et paisible pour Julie Papineau, seigneuresse de la Petite-Nation. Elle visitera, en compagnie de son beau-père, l’intégralité de ce domaine de 800 âmes, 200,000 arpents, deux rivières, neuf chutes, un moulin à scie, un moulin à farine, passé, au fil de l’Histoire, de François-Xavier de Montmorency Laval (1623-1708), aux prêtres du Séminaire de Québec, des prêtres du Séminaire de Québec à Joseph Papineau, puis, de Joseph Papineau à Louis-Joseph Papineau. C’est ensuite Louis-Joseph en personne qui emmène Julie à cheval lui montrer le site du manoir de pierre qu’il veut faire construire pour elle. Julie se demande alors si le chef du Parti Canadien n’envisage pas secrètement de se retirer en ses terres. Cela reste cependant bien improbable. À l’automne 1833, le couple retourne à Montréal. Leur ami, l’historien Jacques Viger (1787-1858), devenu maire de Montréal, rapporte à Papineau et au docteur Nelson que le gouverneur Aylmer et Monseigneur Lartigue ne s’entendent pas au sujet de l’instruction publique. Le gouverneur trouve que l’évêque joue le jeu de son cousin Papineau en encourageant des écoles qui, en utilisant Cicéron et Lamennais comme sujets d’étude, instillent l’esprit de révolte antimonarchique dans la jeunesse. Aylmer continue d’associer Papineau et Lartigue dans son esprit, malgré le fait que le premier constate que le second trahit, en réalité, la cause canadienne, en relayant docilement les vues du pouvoir anglais.

1834. Lors d’une joute foraine, un canadien ayant remporté un porcelet, se fait tabasser et tuer par des soldats anglais ivres. Le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh est décoré par le roi d’Angleterre et Papineau, qui ne veut plus perdre son temps avec les lampistes du pouvoir colonial, commence à établir la liste de ses doléances politiques fondamentales. Dans le traîneau équestre les amenant à Québec, Papineau, Jacques Viger  et Louis-Hippolyte Lafontaine (1807-1864) discutent de ce cahier de doléances en préparation, qui passera à l’Histoire sous le nom de Quatre-vingt-douze résolutions. Les canadiens représentent les quatre cinquièmes de la population de 600,000 âmes de la colonie et n’ont que 47 postes de fonction publique sur 194. On parle aussi de la création d’une Banque du Peuple et l’idée de la possibilité d’une insurrection populaire fait son chemin. Papineau n’aime pas trop ces deux idées. En chambre, quand les résolutions de Papineau sont discutées, ses partisans et lui se font comparer à Danton et à Robespierre pour la saveur républicaine, française et anti-loyaliste de leur démarche. Les résolutions sont votées par la chambre, au grand dam du Parti Tory. Le style militariste de l’administration Aylmer y est notamment vertement critiqué et cela réjouit Julie Papineau. Pour ne rien arranger de l’image négative du gouverneur, à l’hiver 1834, une portion historique du palais qu’il occupe à Québec, le Château Saint Louis, passe au feu. Julie, pendant ce temps, accouche de la petite Azélie (1834-1869). Papineau, pour aider Julie dans son allaitement, va lui chercher une vache à Petite-Nation. Le 24 juin 1834 est mis en branle pour la toute première fois une invention de Ludger Duvernay (1799-1852) vouée à une longue postérité: la fête nationale des canadien-français. S’inspirant du fameux 17 mars des irlandais, Duvernay veut donner aux canadiens un héro «social»: Jean le Baptiste. Le jour de la fête, Julie est approchée par des animatrices de bonnes œuvres ayant déjà reçu de l’argent du gouverneur et de l’évêque. Elles prient Julie d’intercéder, en faveur de leurs œuvres, auprès du chef du Parti Canadien, son mari. Mais Julie sait que Papineau ne croit pas en la philanthropie et juge que la libération sociale est la meilleure façon de conjurer la pauvreté. Aussi, Julie s’esquive. Ambiance d’euphorie patriote. Au repas en plein air, Julie dira explicitement que la situation s’aggrave pour les droits des canadiens et qu’il faudra un jour recourir à la violence. Papineau, de retour de Québec, la gronde un peu d’être si explicite. À l’automne 1834, des incidents, dont certains mortels, ont lieu cependant avant les élections qui donnent 77 sièges sur 88 au Parti Canadien. Julie, qui rencontre l’évêque Lartigue, pour la dispense matrimoniale d’une de ses nièces qui s’apprête à marier un anglo-protestant, lui reproche son apathie devant le pouvoir anglais et son manque de solidarité pour le peuple canadien. Elle mentionne aussi au prélat que la possibilité existe que le peuple canadien en arrive aux affrontements armés.

1835. Les émeutes anglaises anti-patriotes s’intensifient à Montréal. De la parenté de Maska (ancien nom de la ville de Saint-Hyacinthe), la famille Dessaulles, propose à Julie d’aller s’installer chez eux avec ses enfants dont le nouveau bébé, pour être plus proche de ses deux fils, pensionnaires chez les sulpiciens, Amédée Papineau (1819-1903) et Lactance Papineau (1822-1862). Julie hésite, elle ne veut pas avoir l’air de fuir Montréal. Archibald Acheson, comte de Gosford (1776-1849) succède à Lord Aylmer comme Gouverneur Général de l’Amérique du Nord Britannique et Lieutenant Gouverneur du Bas-Canada. Il lui a été interdit, explicitement et directement par le roi d’Angleterre, de rendre le Conseil Législatif (une sorte de sénat colonial) électif, de rendre la chambre canadienne décisionnelle sur le budget ou de concéder de nouvelles terres de la couronne aux canadiens. Le nouveau gouverneur doit être conciliant sans oublier que le Canada est un pays conquis. Lord Aylmer quitte le Canada en laissant un parlement qui refuse de voter un budget qu’il ne contrôle pas, l’a accusé d’avoir favorisé la diffusion du choléra en cédant devant les marchands anglais et d’avoir toléré le meurtre de canadiens en ne punissant pas les officiers meurtriers de la fusillade de Montréal. Son successeur, Gosford, le méprise et Aylmer sait que rien n’est réglé. Lord Gosford organise une fête champêtre au Bois de Coulonge à Québec pour prendre contact avec les députés canadiens. Julie y accompagne Papineau et y revoit un de ses anciens amoureux québécois, Marc-Pascal de Sales Laterrière (1792-1872), seigneur des Éboulements, député du Parti Canadien et membre du Conseil Législatif, satellisé au gouverneur. Entre le montréalais Papineau et le québécois Laterrière un débat acrimonieux éclate. Faut-il reconnaître une nouvelle commission d’enquête que le gouverneur s’apprête à mettre en place. Papineau, l‘intransigeant, pense que non. Laterrière, le conciliant, pense que oui. Julie change le sujet de la conversation pour éviter que le ton ne monte entre les deux hommes. Mais la contradiction politique mise en place ne lui échappe pas. Tant et tant que Julie se méfie vite du nouveau gouverneur. Elle trouve qu’il fait trop de concessions trop vite aux canadiens. Elle craint un piège politique. Le Gouverneur Gosford force les personnages du gouvernement les plus anti-canadiens à démissionner, abolit les sinécures (sortes de postes administratifs coloniaux parasitaires), restreint les cumuls de charges, donne préséance à la langue française en chambre. Même Papineau semble amadoué. Il n’appuie pas ouvertement la commission d’enquête du gouverneur mais autorise ses hommes à y participer sur une base individuelle.

1836. Julie Papineau semble être la seule à ne pas faire confiance au nouveau gouverneur. Elle décide d’écrire à Papineau pour lui signaler sa méfiance patriote. Suite aux apparentes mollesses pro-canadiennes de ce nouveau gouverneur de la colonie, les troubles anti-canadiens font rage à Montréal et Julie est agressée par des voyous anglophones. Papineau et Wolfred Nelson (1791-1863), frère du docteur Robert Nelson, rencontrent le nouveau gouverneur pour lui signaler la montée des troubles. Celui-ci se contente d’affirmer qu’il a officiellement dissous le British Rifle Corps, pépinière de tous les carabiniers volontaires anti-canadiens de Montréal. Dans les faits, le journaliste tory Adam Thom (1802-1890), leur meneur, a tout simplement renommé son commando factieux The Doric Club et celui-ci parade dans Montréal en brandissant des manches de haches, en faisant éclater des pétards et en criant À bas ces chiens de Français. Papineau exhorte Julie de se replier sur Maska mais elle refuse toujours, n’acceptant pas de se défiler comme une coupable dans son propre pays. Elle passe l’anniversaire de ses quarante ans en compagnie du couple Viger dans une ambiance de terreur urbaine. Des loyalistes ont en plus trahi le gouverneur en publiant les ordres secrets qu’il tient du roi d’Angleterre au sujet des concessions fondamentales à ne pas faire aux canadiens. Aucun des deux partis ne tient désormais ce nouvel administrateur colonial pour crédible. Les anglais le trouvent trop conciliant. Les canadiens jugent qu’il concède des miettes mais reste rigide sur l’essentiel. Cet été là, Julie participe, en compagnie de Papineau, à l’inauguration du tout premier tronçon de voie ferré reliant Laprairie à Saint Jean, sur la rive sud du fleuve Saint Laurent. La locomotive Dorchester de la Champlain & Saint Lawrence Railroad Company parcours les vingt-trois kilomètres reliant les deux communes en moins d’une heure, à la grande joie de Peter McGill (1789-1860), principal actionnaire de la compagnie de chemin de fer. Le tout a lieu en présence du gouverneur, de l’évêque et d’un certain nombre d’hommes d’affaires montréalais dont John Molson (1763-1836), brasseur de bière et armateur maritime bien connu, dont l’entreprise a fabriqué les wagons du train. L’écossais Peter McGill, proche du Doric Club, en veut au gouverneur de serrer la vis à tous ces éléments trublions anglais et le gouverneur en vient carrément à craindre pour sa vie et la vie de Papineau.

1837. La Banque du Peuple est fondée et les assignats sont même à l’effigie de Papineau. Mais le Colonial Office de Londres a rejeté les Quatre-vingt-douze Résolutions du Parti Canadien en affirmant qu’il ne veut pas d’une république en Canada. Ils y ont substitué les dix Résolutions Russell qui, entre autres, interdisent l’octroi de nouvelles terres aux Canadiens. L’entourage politique de Papineau décide de lancer un boycott des produits anglais. On envisage même de s’inspirer du Boston Tea Party, mais les patriotes sont divisés sur la question de savoir si Brother Jonathan (personnage symbole des USA, ancêtre de l’Oncle Sam) les soutiendra dans leur lutte. Le Montreal Herald encourage les tireurs à la carabine à utiliser une statue de plâtre représentant Papineau dans un concours de tir tenu à Montréal. Julie Papineau observe que de jeunes patriotes, aussi exaltés que le Doric Club, se coalisent en milice et elle ne veut pas que son fils Amédée se joigne à leur action. Elle prie son beau-père d’amener le jeune homme de moins de vingt ans avec lui à Petite-Nation. En route vers l’Outaouais, Amédée Papineau et son grand-père rencontrent un squatter canadien qui leur explique l’escroquerie que lui et ses semblables subissent. Ils se font promettre une terre mais ne parviennent pas à en obtenir les droits de propriété. Ils s’installent, défrichent et, quand la terre est bien propre, le grand propriétaire terrien se manifeste et les exproprie, prenant la terre en main à son avantage exclusif. Il semble bien que les tout nouveaux Eastern Townships (Cantons de l’Est) se développent en ce moment ainsi. Amédée Papineau est outré. Les nouvelles Résolutions Russell n’autorisent l’accès à la terre nouvelle qu’aux immigrants de souche britannique, instaurant ainsi un apartheid colonial insidieusement ethnocidaire. Le voyage à Petite-Nation sera aussi, pour le fils Papineau, un moyen de prendre la mesure de la pauvreté des censitaires, de la misère noire associée aux rigueurs du climat et à l’indigence des vieilles terres. La pauvreté est si profonde que Joseph Papineau écrit à son fils pour lui expliquer que le boycott des produits anglais qu’il préconise ne concernera que les bourgeois de la ville. Les cultivateurs, qui ne possèdent que les hardes qu’ils ont sur le dos, n’ont pas lu les gazettes et n’ont, de toute façon, pas les moyens de boycotter quoi que ce soit. Les luttes nationales sont un privilège de classe, un luxe bourgeois. Pas de surprise à cela. Les bourgeoises, justement, ne ratent pas leur coup pour le boycott des produits anglais, produits textiles notamment. Adèle Lafontaine fait sensation quand elle se présente au Cercle Patriotique des Dames Montréalaises intégralement vêtue d’étoffe du pays jusqu’aux gants, en coton de Louisiane de contrebande. Les cercles de femmes patriotes sont très actifs pour relayer le mot d’ordre de Papineau de boycott des produits anglais et de protectionnisme économique canadien. La chose est ardue, vu que l’intégralité de l’Empire est en pleine crise économique. Amédée et Lactance Papineau, de retour à Montréal pour les vacances, s’interpellent désormais citoyen, narguent un capitaine de milice lisant publiquement une procuration du gouverneur, chantent La Marseillaise en public et adhérent au cercle des Fils de la Liberté (inspirés des Sons of Liberty de la révolution américaine et pendant canadien du Doric Club), formé de jeunes médecins, clercs de notaires et commis de banques désœuvrés par la crise économique et exacerbés par les provocations militaires du Gouverneur Gosford. Toujours prisonnier de son paradoxe de concessions, ce dernier est copieusement haï des deux groupes de jeunes hommes. Les Fils de la Liberté s’entraînent à la boxe, au tir à la carabine et participent à des bagarres avec les anglais. Julie voit ses fils revenir de bagarres en ville et Papineau revenir d’Assemblées où on hisse côte à côte le drapeau américain et le drapeau des Patriotes (que la réflexion gagnerait d’ailleurs passablement à comparer visuellement au drapeau de la République d’Irlande).

Le drapeau des Patriotes canadiens-français

Le drapeau de la République d’Irlande

Julie sent que l’ambiance est à la guerre civile et elle n’aime pas ça. Au Château Saint Louis, ce sont successivement des marchands anglais montréalais exacerbés puis Sir John Colborne (1778-1863), commandant en chef des forces militaires de l’Amérique du Nord britannique, qui viennent relancer le Gouverneur Gosford et lui reprocher sa trop grande indulgence envers les canadiens. Sa vaste tentative d’amadouer les chefs patriotes en les appelant à des fonctions gouvernementales est, de plus, rejetée par le Colonial Office de Londres. La toute nouvelle reine Victoria (1819-1901) propose de suspendre l’application des Résolutions Russell en échange d’un vote du budget par les parlementaires canadiens. Gosford sait bien que les patriotes ne mordront jamais à un appât aussi grossier. Pour compléter la catastrophe diplomatique, Papineau nie, par écrit, inviter les canadiens à la sédition par les Quatre-vingt-douze Résolutions. Observant que Papineau participe à de vastes assemblées publiques qu’il juge, elles aussi, séditieuses, Gosford décide donc de le destituer. L’échec politique de cet administrateur colonial, conciliant et mal compris de Londres, est total.

En août 1837, Papineau quitte Julie pour se rendre à Québec pour une session de crise. Il porte un habit de voyage en drap de Manchester, enfreignant ainsi sa propre consigne de boycott des textiles anglais, Julie lui en fait le remarque, il se choque mais ne change pas d’habit. Julie apprend ensuite par son frère, le curé de Verchères, que Monseigneur Lartigue vient de resserrer les consignes anti-séditieuses de l’église, imposant notamment qu’on refuse l’absolution aux paroissiens qui confessent des actes de sédition ou de contrebande. Le curé de Verchères panique pas mal. Il craint de finir coupé de ses ouailles, qui sont tous patriotes. En partance pour ses terres de l’Outaouais, Julie fait un détour chez l’évêque et nie que les canadiens fassent quoi que ce soit d’illégal. Celui-ci cherche à la démonter en lui parlant des Fils de la Liberté, dont le fils de Julie, Amédée, fait partie, paradant devant l’évêché et se pratiquant au tir à la carabine dans une clairière avoisinante, la Côte à Baron. Julie ne se démonte pas et donne ces pratiques de son fils et de ses acolytes comme un pur et simple acte d’autodéfense. Elle va ensuite participer au mariage d’Honorine Papineau, sa nièce, sur les terres de Petite-Nation et fait face comme une tigresse aux remontrances que les membres de la famille Papineau ont envie de formuler à l’égard des politiques tranchées de leur illustre frère. Ce dernier revient à Montréal après la session la plus courte de l’histoire du Bas-Canada. Les députés canadiens, majoritairement vêtus en étoffe du pays, ont affirmé que l’incapacité du gouverneur de tenir ne fut-ce que ses promesses cosmétiques de nomination d’officiels canadiens (le Colonial Office lui ayant refusé ces nominations) prouvait que la réconciliation n’aurait pas lieu. Le gouverneur n’obtenant rien de cette chambre a vite prorogé la session.

Septembre 1837. Papineau reconduit son fils Lactance au séminaire de Maska. Voyage strictement privé. Les mascoutains ne l’entendent cependant pas de cette oreille. Ils pavoisent les rues et reçoivent le chef canadien avec kermesse et fanfare. Malencontreusement, Sir John Colborne, se rendant dans les Cantons de l’Est pour y lever des volontaires, passe le même jour par le même village. Il constate cette euphorie populaire envers Papineau et en subit même les contrecoups vexatoires, puisqu’il se fait chahuter devant son auberge par des bandes de trublions canadiens. Papineau n’aime pas qu’on provoque le commandant militaire anglais et sermonne les meneurs de ces charivaris nocturnes. Papineau prend la mesure de l’exaltation populaire et il confie à Julie qu’il craint maintenant qu’elle ne serve qu’à légitimer la terrible répression militaire dont les anglais sont capables. Il se rend ensuite à Saint Charles pour le rassemblement populaire auquel il est convoqué, dans une redingote en toile du pays, cette fois-ci. Devant une assemblée en plein air de six mille personnes, dont son fils Amédée qu’il aperçoit pour la première fois armé et embrigadé par les Fils de la Liberté, Papineau appelle au strict boycott économique et dénonce le recours à la violence. Mais Wolfred Nelson et d’autres orateurs disent que le temps est venu de fabriquer des balles avec des cuillères d’étain et de combattre. La foule appuie les appels insurrectionnels et n’approuve pas la ligne conciliante de Papineau. Quand Sir John Colborne se fait rapporter ces événements par ses mouchards, l’amalgame se fait vite dans son esprit entre Papineau et Nelson, entre le modéré et l’extrémiste. Colborne retourne voir le gouverneur et défend l’idée de l’existence d’une situation pré-insurrectionnelle. Il veut aussi faire fermer la Banque du Peuple, qu’il accuse d’être une caisse servant à financer l’insurrection en préparation. Le gouverneur commence graduellement à embrasser les vues du commandant militaire. Celui-ci fomente en fait un coup factieux. Il réunit les personnages du Doric Club autour de lui et ces agitateurs s’activent pour faire croire que les canadiens sont sur le point de prendre massivement les armes.

Novembre 1837. Des affrontements entre le Doric Club et les Fils de la Liberté sur la Place d’Armes à Montréal se terminent Rue Bonsecours par le sac de la maison de Papineau. L’armée coloniale britannique laisse des loyalistes en civil faire le charivari chez le chef canadien sans intervenir. Papineau voudrait que Julie fuie avec les enfants, mais elle reste. Le lendemain, les amis de Papineau se rendent dans sa maison saccagée pour lui signaler que le Gouverneur Gosford a émis un mandat d’arrêt contre lui. Si un soulèvement a lieu, en coordination avec les alliés anglophones du Haut-Canada, eux aussi insurgés contre le pouvoir colonial, rien ne sera possible avant les glaces. Comme les factieux de Colborne se joignent plus intimement aux troupes régulières, Papineau risque d’être appréhendé bien avant, et jugé, et pendu peut-être. Julie n’aime pas cela et le somme de quitter Montréal, tandis qu’elle restera temporairement. Papineau part pour une destination inconnue, tandis que Julie prend la route du presbytère de Verchères avec son bébé. Ses autres enfants sont à Maska ou s’y rendront. Amédée, recherché comme milicien patriote, devra aussi se cacher. Le lendemain, Julie est amenée par son neveu jusqu’à la Pointe-aux-Trembles. On lui signale que Papineau a pris le vapeur sans encombre mais elle ne peut pas passer car les soldats anglais fouillent tout le monde à la recherche de patriotes censés les avoir attaqué par centaines à Chambly (selon la propagande de Colborne), quand en fait une poignée de volontaires avec des fusils de chasse et des fourches ont simplement libéré deux notables que des dragons anglais venaient d’appréhender et d’enchainer. Julie avec son bébé et son neveu traverse le fleuve vers Verchères sur le radeau de traverse d’un passeur. Amédée vient la rejoindre chez le curé de Verchères, le lendemain. Les Fils de la Liberté sont en déroute. Certains d’entre eux prennent le bord des États-Unis. Édouard Raymond Fabre (1799-1854) vient annoncer à Julie et au curé de Verchères que Papineau est à Saint-Denis avec ses principaux collaborateurs et qu’il aurait mis en place un gouvernement provisoire. Julie supplie Fabre de dire à Papineau de ne jamais se rendre au gouverneur car il risque la pendaison. De nombreux parlementaires canadiens ont déjà été écroués pour haute trahison. Le 23 novembre 1837, les anglais attaquent les patriotes à Saint Denis et subissent une étonnante défaite. Le 25 novembre, les soldats de Colborne massacrent les patriotes à Saint Charles.

Décembre 1837. Une immense chasse à l’homme est organisée dans tout le Bas-Canada. Papineau passe au Manoir Dessaulles à Maska, se déguise puis disparaît dans la nature. Julie, toujours à Verchères, ne sait pas où est Papineau. Fait rarissime au Canada, la tête à Papineau (c’est de là que vient la fameuse expression québécoise) est mise à prix pour mille livres (quatre mille dollars du temps, une fortune). Julie fait une sorte de dépression nerveuse et ne quitte plus sa chambre. Marie Douville, la bonne du curé de Verchères, lui apporte subrepticement les nouvelles des morts et des écroués d’avant et d’après la bataille de Saint Denis. Marie finit par avouer à Julie que George-Étienne Cartier (1814-1873) est dans le coin et qu’il a vu Papineau à Saint Denis, avant la bataille. Julie se rend avec la bonne du curé auprès du jeune juriste patriote, qui se cache dans un hangar de ferme. Il lui apprend que Papineau a fui avant la bataille de Saint-Denis, probablement parce que le docteur Wolfred Nelson voulait lui épargner de voir le feu. Julie rentre chez elle et s’alite car cette promenade hivernale lui a donné la fièvre. Après avoir laissé entendre qu’elle s’était fait tirer le portrait avec un diadème pour essayer de singer la Princesse Victoria, les journaux légitimistes annoncent subitement que Julie Papineau est morte, d’une fièvre cérébrale, à Verchères. Lactance Papineau voit la chose dans un journal à Maska et veut en avoir le cœur net. Il se rend à Verchères à cheval avec son cousin. Cela force les deux jeunes hommes à traverser le site de la défaite de Saint Charles où un vieillard leur raconte le tragique et inégal engagement. Ils passent ensuite à Saint Denis. Les anglais sont revenus après la victoire patriote et ils ont incendié le village. Le village est maintenant peuplé de sentinelles anglaises et de citadins apeurés. L’aubergiste leur apprend que Wolfred Nelson a été capturé dans un bois des Cantons de l’Est. La population du village en veut à Papineau pour le brutal retour de la garnison anglaise. Lactance et son cousin finissent par arriver à Verchères. Ils portent, pour Julie, une lettre reçue pour elle chez la veuve Dessaulles à Maska et qui n’a pas été décachetée. Les nouvelles sont bonnes. Papineau s’est réfugié à Swanton (Vermont). Il n’a pas fui mais a été sommé de se retirer avant la bataille, par le docteur Wolfred Nelson. Amédée est passé aux États-Unis aussi. Julie se sent beaucoup mieux. Elle lit la lettre de Papineau dont l’analyse politique des manœuvres factieuses de Gosford et Colborne se résume comme suit : Tu le sais comme moi, les anglais n’avaient qu’un but: nous amener à la violence pour pouvoir abolir nos droits. Ils ont réussi. Papineau s’est foulé une cheville et a failli se noyer dans la rivière Missisquoi, après avoir fui Maska mais il a pu passer la frontière, sans que les douaniers anglais ne le reconnaissent sous sa barbe de plusieurs jours et ses habits du pays.

1838. Amédée est avec Papineau. Ils circulent entre Saratoga (New York), Albany (New York) et Burlington (Vermont) sous le faux nom de Fournier. Julie reçoit des lettres d’eux régulièrement et se prépare à partir pour les États-Unis les rejoindre. Au printemps, elle rentre à Montréal, pour trouver la maison de la rue Bonsecours de nouveau saccagée, cette fois-ci par les perquisitions de l’occupant, et sur le sol, une lettre du docteur Robert Nelson lui annonçant qu’il est en prison alors qu’il n’a rien fait d’autre que de soigner les malades. Il sera éventuellement relâché et partira aussi pour les États-Unis. Plus tard, Julie revoit Henriette Chevalier de Lorimier qui lui annonce en serrant un bébé sur son sein que son mari a fui à Plattsburgh (New York) après la bataille de Saint Eustache. Lui et Robert Nelson seraient à préparer, avec des alliés américains, une invasion républicaine du Canada (qui, faut-il le dire, sera un échec). Nelson se serait autoproclamé président de la république à venir et serait en brouille avec Papineau. Henriette raconte la bataille de Saint Eustache à Julie, mentionnant l’incendie de l’église, le meurtre du Docteur Jean-Olivier Chénier (1806-1837) et les femmes déshabillées et violées par les volontaires des milices de Colborne. Julie rencontre ensuite Marguerite Viger, dont le mari, le maire de Montréal Jacques Viger, vient de subitement virer loyaliste. C’est la prise de bec entre les deux femmes. Dans les jours qui suivent, Julie se rend à la prison du Pied-du-Courant à Montréal (siège de l’actuel musée de la Prison des Patriotes) et y revoit Wolfred Nelson, qui ne la rassure pas au sujet des motivations de la fuite de Papineau. Elle va faire ses adieux à Maska à ses enfants Lactance, Ézilda et Gustave, emporte son tout petit bébé, Azélie, et prend la route de l’exil. Le premier juin 1838, elle arrive aux États-Unis, ce grand pays dont le peuple a su se prendre en main. Bientôt elle sera de nouveau avec Papineau.

Et l’histoire continuera… Ambiance peu commune, vous ne me direz pas… Oui, oui, demandez aux irlandais, ils vous le diront, c’est comme ça, vivre dans un pays occupé depuis des générations. Éventuellement, bien, les virulences s’atténuent, mais, en toute proportionnalité historique, rien ne change vraiment, rien ne guérit complètement. Cela s’ajuste, s’alanguit et s’avachit, simplement. Cela repose tout en perdurant, en percolant. Le vieux mots des historiens de mon enfance tient toujours: voyons à nous souvenir de nos patriotes. Ils ont encore énormément à nous apprendre sur la teneur de classe des faits socio-historiques profonds qui nous gouvernent encore et toujours.

Source: LACHANCE, Micheline (2001), le roman de Julie Papineau, tome 1, la tourmente, Québec Amérique, collection QA Compact, 519 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le syndrome du T’AS DIT CACA!

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2010

t-as-dit-caca-et-tu-vas-payer

«Regardez, oh,  il a dit ceci!». « Hon, haro, elle a dit cela!» « Il y a trente ans, vous avez dit que… est-ce que cela signifie que…? . Je vous dis que la liberté d’expression et la liberté d’opinion n’ont pas trop bonne presse par les temps qui courent. Le rigorisme superficiel de la parole, la soumission conformiste de la pensée et le syndrome du T’AS DIT CACA! perpétuent et amplifient leurs odoriférants ravages. De plus, déférence obligée pour les uns et les autres, force est d’observer que tout le monde mange de ce pain là, en fait, de tous les bords du ci-devant spectre idéologique. Il y a un T’AS DIT CACA! de droite et un T’AS DIT CACA! de gauche. Chacun y allant fort, fort, dur, dur, fonction de sa fantasmatique spécifique. N’épiloguons pas sur la caca dans sa superfétation doctrinale… Observons simplement qu’on assiste et contribue de concert à la grande baillonnade compulsive universelle. Pour utiliser un mot inventé jadis par René Lévesque: c’est vomissant… Pas le droit de changer d’idée dans la vie. Plus droit au moindre écart de langage, d’opinion ou de comportement. Obligation de s’expliquer tataouineusement et sans fin sur tout, autre chose et le reste, devant un auditoire véreux qui, du reste, ne vaut guère mieux que ce qu’il vient de vous accuser d’avoir juste dit… C’est bien notre époque ça. T’AS DIT CACA! y a un hostie de putain de baille, on va te le faire payer de toute éternité et salir tout ce qu’on peut salir avec ton «t’as dit». Ça devient subrepticement facho, ces pratiques de fausse moralité médiatique là, vous me direz pas…

Moi, de notre culture du T’AS DIT CACA! contemporaine j’ai envie de dire, pour ma part: LA BONNE DAME PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE. Mais il faut alors un peu s’expliquer. C’est dans Hamlet. Ce prince contrarié reproche à sa mère, la reine du Danemark, de s’être remariée trop vite, avec son oncle, qui a promptement remplacé le père de Hamlet sur le trône danois. Une troupe d’acteurs vient au château royal et Hamlet leur fait jouer une pièce dans laquelle une vieille reine proteste et se lamente sans fin à la simple idée de la mort de son roi. Hamlet se penche alors vers sa mère et lui demande son appréciation sur la pièce, justement au moment de cette scène spécifique, qui est en fait la formulation, par effet de contraste, du reproche qu’il lui fait à elle. La mère de Hamlet répond: LA BONNE DAME PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE («The lady doth protest too much methinks.» HAMLET, Acte 3, Scène 2). Par ce propos, la reine du Danemark exprime clairement son droit personnel à des comportements moins convenus, donc, ici, dans ce cas-ci, à un deuil plus bref. Autrement dit: ce spectacle, cet étalage, ce flamboiement de «vertu» n’est pas très fiable, trop poussé, trop charrié, trop empesé, trop artificieux… Or, le battage pépiant et cancanant des petites âmes soi-disant offensées par la licence toute minimale des comportements verbaux et sociaux contemporains nous donne à contempler et à subir une opinion publique braquée, creuse, vide, sans fond, sans perspective, sans vision, sans entrailles qui, franchement, justement, PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE. Tout se passe comme si la mère de Hamlet, ou toute personnalité, publique ou privée, de notre temps, de tous les temps, doit maintenant s’expliquer sans fin devant le grand collège des Diafoirus renfrognés anonymes sur son remariage rapide, son passé personnel, ses regrets, ses amours, ses envies, ses pulsions, ses croyances, ses orientations (dans tous le sens du terme). Faut-il aussi qu’elle soumettre pour approbation, au grand symposium nivelant, ses préférences artistiques et musicales, ses sports favoris, sa marque de tomates en conserve, ses hauteurs de talons, la teneur en fluor de son dentifrice, ses cauchemars les plus récurrents, son personnage favori dans Sésame Street, la couleur de la peinture de son premier char, la couleur électorale de son premier parti politique, si elle est Beatles ou Rolling Stones, Apollon ou Dionysos, Chips ou Fritos, Monet ou ManetMolière ou Shakespeare? Oh là là, la barbe. Il faut présenter patte blanche, conformette et doucereuse, à tous les huis et dans tous les tournants et il s’agit, c’est le cas de le dire, d’une patte blanche toujours de la même farine… Les idées qui dérangent tant les ergoteurs et les ergoteuses de nos galeries (de presses et de ruelles) ont indubitablement une longue tradition de pulvérisation silencieuse par le bon ton maladif… On prétend informer et éduquer? On bouche les bouches, on bouche les yeux. Maudite conformité fliquante. Cela ne se calme pas, n’en finit pas, et cela s’aggrave. Bon, attardons nous sur deux petits exemples, tirés de la nasse grouillante et opaque de la vindicte omniprésente. Ya qu’à se pencher. C’est qu’on dégage, de nos jours, deux grands types de T’AS DIT CACA!

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Le T’AS DIT CACA! de type «contenu choquant» (si tant est). Un petit politicien nationaleux québécois a le malheur, dans un de ces discours de thérapie collective autojustifiante dont il a le sirupeux secret, de parler de la résistance québécoise. Un gros ministre fédéral anglophone canadien se met aussitôt à pogner la Danse de Saint-Guy, à sautiller et à fortiller: «Oh, t’as dit résistance. T’AS DIT CACA! Tu nous traites implicitement, nous (anglo) canadiens, de miliciens, de pétainistes, de vilains, de nazis… etc… etc… caca… caca… ». C’est tellement typique des anglo-canadiens ça (mais oh, hein, ils ne sont pas les seuls!). Charrier plus loin, en faisant passer l’autre pour celui qui a charrié plus loin. Pourquoi la barouetter tout de suite d’un seul coup d’un seul dans le stéréotype «français» de la Résistance Française/Miliciens/Pétainistes/Nazi etc… Malhonnêteté criante de gouvernant gluant et veule. Accusations de T’AS DIT CACA! sur implicites déformants et fallacieux. Bon moyen –surtout!- d’esquiver le débat de fond qui vous placerait devant votre statut réel d’occupant multi-centenaire, tranquille, onctueux, et si faussement bonhomme. Solution de facilité rhétorique pour faire l’autre avoir l’air fou, excessif, extrême, abusif, délirant, impertinent, inane, devant les gogos en extase. Nous sommes en pays anglo-saxon, les plombs. Restons impériaux, mes beaux… Ainsi, la comparaison intellectuellement, ethnologiquement, sociologiquement et éthiquement adéquate ici, c’est celle de la RÉSISTANCE IRLANDAISE (Irish Resistance). Calmons nous le pompon folklorique un brin, et chantons en choeur…

Et que monsieur le tout petit petit gros ministre, inculte comme tous les ministres, s’informe un peu sur la longue et lancinante Résistance Irlandaise face à l’Angleterre. La ressemblance entre le Québec et l’Irlande, sur ces questions historiques et sociopolitiques est sidérale, et on a là, sans malice et sans fiel, une analogie pertinente, pondérée, utile, éclairante et, surtout, pas de nazis torves dans le tableau pour donner mauvais genre à quiconque. Qu’il se dépayse un peu, le petit politicard baillonneux qui proteste juste un peu trop (il me semble). Comme ça, en plus, bien, ses (éventuels) souhaits de la Saint Patrick aux québécois ne seront pas que du lip service multiculturel-oui-mais-seulement-si-vous-nous-imitez de toc… Bon, je m’arrête ici sur cet irritant exemple canadien. Partez-moi pas là-dessus, je n’en finirais plus et me mettrais moi-même en personne à vous la dégobiller sur votre liquette, mon Irlande intérieure bien raboteuse, vallonnée et verte vive. Les petites âmes offensées (et gros oppresseurs effectifs) de ce premier exemple sont de fait, aussi ridicules, vides et perfides que celles qui pépient dans le giron du second grand type.

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Le T’AS DIT CACA! de type «comportement verbal déplacé» (si tant est). Une autre manifestation omniprésente de notre cher syndrome contemporain du T’AS DIT CACA! c’est le fameux dirty talking, comme quand, disons, un vice-président américain susurre This is a big fucking deal! dans l’oreille de son président et que des micros renifleurs le captent inopinément. Alors là, les hauts cris (surtout dans l’autre famille politique): « Hon… T’AS DIT FUCKING! Haro… Haro…». Or pourtant, dans ce cas particulier, l’injure, la vraie, la “de contenu” aurait été si le vice-président en question avait dit: THIS IS NO FUCKING BIG DEAL, traduisible alors par: Y A PAS DE QUOI EN FAIRE UN FROMAGE PAREIL. Ce que monsieur le vice-président truculent a vraiment dit se traduit, en fait par: C’EST IMMENSE, C’EST GIGANTESQUE, C’EST FABULEUX, C’EST MERVEILLEUX… Linguistiquement, FUCKING n’est rien d’autre qu’un adverbe intensif, rien de plus, rien de plus… et il faut aussi noter que le susdit FUCKING est en train de devenir ce que les linguistes appellent un infixe, c’est-à-dire une forme dépendante qui s’enchâsse dans un groupe idiomatique pour en altérer le sens initial. BIG DEAL en anglo-américain c’est une expression figée signifiant «une grosse affaire» «une grosse histoire» ou (au sens figuré de ces traductions): «un foin», «un fromage», «un plat». Maintenant comparez:

(1) FUCKING CLINT EASTWOOD
(2) CLINT FUCKING EASTWOOD

en (1) FUCKING est péjoratif, on dénigre ouvertement monsieur Eastwood. En (2) FUCKING, infixé dans le groupe, comme dans la remarque de notre bon vice-président, est laudatif. On valorise monsieur Eastwood. Dans le film DUDES de Penelope Spheeris (1987), un premier personnage veut venger la mort d’un second en utilisant une arme à feu, genre western. Le troisième “dude” s’exclame: “There is no way you can do this, dude. You’r no Clint Fucking Eastwood”, signifiant clairement son admiration pour le grand cowboy mythique et son statut inégalable. Il est indubitable que le mot de notre vice-président qui, ici a, si ouvertement, dit caca, et face auquel on paniqua si vivement, protestant vraiment un peu trop (il me semble), sans jamais rien analyser, est, lui aussi, intégralement laudatif. Dans la mouvance de ce T’AS DIT CACA! mal décrit par les médias du temps, certaines personnes, moins délirantes que les autres, avaient vite fait d’imprimer les macarons (très) minimalement protestataires suivant:

On se donne les slogans-de-macarons des causes que notre époque nous dicte, me direz-vous, et ce sera effectivement fort bien dit. Le BIG en majuscule sur les macarons ici, tête du groupe BIG DEAL, représente un accent tonique. Cela réduit la valeur laudative de l’infixe FUCKING et nous ramène fermement vers le sens littéral de BIG DEAL, pour signifier qu’on fait vraiment effectivement tout un plat de ce petit mot de l’irlando-américain au sourire éclatant… En résumé, comparez (la majuscule représentant un accent tonique d’insistance):

(3) This is a big FUCKING deal (comme dans le mot de notre truculent vice-président)
(4) This is a BIG fucking deal (comme sur les macarons supra)

En (3) la valeur laudative de FUCKING tire le groupe vers la valorisation. En (4) la valeur littérale de BIG (+deal) ramène le tout vers le sens littéral du groupe, plus péjoratif, de «un foin», «un fromage», «un plat», «(toute) une affaire», «(tout) une histoire». Nos traductions :

(3)   C’est extraordinaire, c’est merveilleux (Implicite: cet événement politique)
(4)   Mais vous en faites tout un plat! (Implicite: de ce mot du vice-président)

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Oui? Tout un plat, oui? On se suit? Bon… Ouf… Ah, mais inutile de vous dire combien il serait fatiguant, épuisant, éreintant de devoir démonter ainsi, un par un, cas par cas, graine à graine, tous les T’AS DIT CACA! contemporains pour le bénéfice des petits esprits bien en place qui se gaussent tellement de la vérité, en fait, et ne cherchent qu’à flétrir et à discréditer, sans débattre, sans diffuser la moindre pensée, sans respecter la décence intellectuelle la plus élémentaire, en utilisant la bêtise ambiante comme porte-voix, et en s’appuyant simplement sur le genre de postulat de vindicte dont se nourrissent constamment les salisseurs professionnels. Il serait pourtant tellement plus simple de laisser les voix discordantes s’exprimer clairement, de relever le gant et de débattre sur le contenu, au contenu justement, ouvertement, frontalement, sans constamment souffler démagogiquement au tout venant suiviste ce que devraient être les lignes des uns et le babil des autres, au nom du bon ton bâillon du moment. Dosé, écoeuré de cela, moi, je me promène avec une lanterne, en plein jour, en murmurant: je cherche un débat de fond.

Je suppose qu’un jour (re)viendra sur l’une ou l’autre de nos agoras-extra-ou-intra-caca…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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