Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Sissi

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2017

François-Joseph (Karlheinz Böhm) et Sissi (Romy Schneider), empereur et impératrice d’Autriche

François-Joseph (Karlheinz Böhm) et Sissi (Romy Schneider), empereur et impératrice d’Autriche

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Il y a soixante ans se terminait le cycle des Sissi, formé des longs-métrages Sissi (1955), Sissi impératrice (1956) et Sissi face à son destin (1957). Cette fausse trilogie (un quatrième opus était prévu mais Romy Schneider a refusé quatre-vingt millions de dollars du temps pour y jouer, écœurée qu’elle était du rôle) apparaît comme une des plus ostensibles romances ruritaniennes cinématographiques du siècle dernier. Cela se passe dans un empire qui n’existait déjà plus au temps du tournage et cela épingle les principales caractéristiques un peu toc du pouvoir impérial post-bonaparteux à l’européenne d’autrefois en imagerie d’Épinal. Il est crucial de noter, pour la saine et incisive curiosité, que ces trois films ne sortent pas de l’usine à saucisses d’Hollywood. Réalisés en Autriche par Ernst Marischka (1893-1963), avec des acteurs et des actrices du cru et en grande partie sur des sites historiques, ces trois nanars irrésistibles cultivent néanmoins tous les tics hollywoodiens imaginables du temps, notamment une nette atténuation romanesque de la dureté, de la complexité et de la malpropreté des événements historiques évoqués.

Sissi, c’est Élisabeth de Bavière (1837-1898), impératrice d’Autriche, épouse de l’empereur François-Joseph Premier d’Autriche (1830-1916). Au départ, on nous la fait à la petite princesse montagnarde qui aime se promener en forêt avec son papa à carabine de chasse et chapeau tyrolien avec plumeau, le duc de Bavière. La fringante jouvencelle Sissi a des chevaux, des chiens, une volière et un petit faon apprivoisé qui s’appelle Xavier. Rien ne destine cette garçonne turbulente à rien de précis mais sa maman, la duchesse Ludovica de Bavière, est en train de tambouiller une combine avec sa sœur, l’impératrice Sophie d’Autriche, mère de François-Joseph. Les deux femmes ont décidé, entre elles comme ça, que la sœur aînée de Sissi, Hélène de Bavière, sera l’épouse de François-Joseph et l’impératrice d’Autriche. L’alliance est politique. Il s’agit de renforcer les liens dynastiques entre l’Autriche et la Bavière. Comme Ludovica ne veut pas que son mari flaire le coup fourré et s’interpose, elle décide, pour noyer le poisson, d’amener tout innocemment ses deux grandes filles, Hélène et Sissi, à la cour de Vienne, en prétextant un petit voyage sympa pour aller voir leur tante. Sissi sert donc de camouflage pour la combine maritale en préparation, impliquant sa sœur aînée. Le duc de Bavière n’y voit que du feu et il en profite pour jouer aux quilles et faire la fête avec sa demi-douzaine d’autres garçons et filles, marmaille turbulente et joyeuse. Pendant ce temps, dans une ambiance palatine digne d’un Marivaux de petit calibre, le jeune empereur autrichien va s’enticher non pas de la jeune femme de dix-neuf ans qu’on lui destinait, sobre, posée et un peu mièvre, mais de la remuante gogole de quinze ans qui aime la chasse, la cavalerie, les balades montagnardes, la poésie déclamée et le grand air. Comme une princesse bavaroise en vaut bien une autre, l’impératrice-mère Sophie assume éventuellement ce choix et les grandes dames s’arrangent. Mais le conflit larvé entre la jeune femme et sa future belle-mère ne fait que commencer. Surtout que Sissi a le net sentiment de s’être fait cueillir comme une fleur par les viennois, sans qu’on lui demande trop son avis sur le tout de la chose. Et elle a horreur de jouer dans les cheveux sentimentaux de sa sœur, comme ça. Cette dernière est d’ailleurs dévastée. Mais ce qui est est. Voici Sissi catapultée, contre toutes attentes, impératrice d’Autriche. Nous sommes en 1853-1854, par là.

Mariage puis fariboles protocolaires de la cour. La jeune impératrice découvre qu’il lui faut, entre autres, apprendre les langues de l’empire, le croate, le tchèque, et surtout le hongrois. Elle établit un lien cordial avec son vieil instructeur de hongrois qui profite de l’occasion pour lui faire à fond la promo de son beau et majestueux pays. Les hobereaux hongrois s’étaient très intensément soulevés contre l’empereur autrichien, leur suzerain, pendant les révolutions de 1848, et au retour de la réaction nobiliaire, le conseil privé de l’empire ainsi que la maman impériale Sophie, tenaient à ce qu’on exécute impitoyablement les meneurs insurrectionnels hongrois de 1848, pour bien replacer ces sauvages en fourrures sous le joug. Sissi intercède auprès de François-Joseph pour qu’il fasse preuve de clémence sur la question hongroise. Celui-ci accepte car il ne voit pas trop l’intérêt politique d’exacerber ces gens en leur zigouillant leurs meneurs, une fois le calme revenu. Un grand bal est organisé à la cour de Vienne, notamment pour tendre le rameau d’olivier aux hobereaux hongrois, sauvages et fiers. Ceux-ci, encore lourdement affligés par les perturbations dynastiques de 1848-1852, ont une grande sensibilité gynocrate. Ils aiment les reines. Or l’impératrice-mère Sophie n’attrape pas le ballon. Hautaine, autoritaire, germanocentrée, impériale à l’ancienne, frustrée que ces provinciaux remuants n’aient pas été matés, elle fait tout pour contrarier les nobles hongrois. Ceux-ci sentent son arrogance et se préparent à tout simplement se barrer du palais de Vienne, drapés dans leur dignité. Le tout est gros de conséquences violentes futures. Sissi, encore jeune mais déjà fine mouche, flaire que ça sent le suif et, en misant sur la confiance implicite de son prince envers elle, elle porte un solide coup symbolique. Elle invite très ouvertement le comte hongrois Andrássy à lancer la grande valse avec elle. Attrapant mieux le ballon que sa mère, François-Joseph se pose en second valseur en compagnie d’une princesse hongroise. Les hobereaux hongrois sont rassérénés. La déjà puissante dégaine de reine irradiant de Sissi les rassure. Ils ne se barrent plus. L’Autriche-Hongrie est sur le point de naître.

Sissi accouche peu de temps après d’une petite fille. Ce sera alors là le premier vrai pataquès du couple impérial. En effet, François-Joseph lui saute son babi et le confie à l’impératrice-mère Sophie. Les deux jugent Sissi trop gogole et mal dégrossie pour élever un babi, surtout un babi de la haute. Sissi est furax et se barre ipso facto en Bavière. Ses oiseaux sont tous revenus dans leur volière et même le faon Xavier est revenu virailler autour du manoir. Froid et bouderie au sommet. Les parents de Sissi sont atterrés. Mais François-Joseph est bien couillonné dans l’affaire. Non seulement il aime trop profondément Sissi pour se passer d’elle à Vienne mais, en plus, il sent bien que les ombrageux de son immense duché hongrois ne rouleront avec lui face aux Russes et aux Prussiens que s’il est flanqué de cette figure impériale féminine qu’ils admirent et adulent déjà tant. François-Joseph juge en conscience que Sissi est peut-être remuante et gogole un max mais elle lui a conquis plus de territoires que bien des armées et le tout, sans la moindre effusion de sang. Il va falloir composer. Sissi et sa mère (notons pour la bonne bouche que la maman de Sissi est jouée par la maman de Romy Schneider — nanar, nanar, nanar) remontent à Vienne. Ludovica parle à sa sœur, l’impératrice-mère Sophie. Sissi se fait tirer par la manche et finalement elle finit par accepter de rencontrer derechef les hobereaux hongrois, présents en grande pompe à Vienne. Ceux-ci lui demandent solennellement et officiellement de devenir leur souveraine. On rend sa petite fille à Sissi et elle est couronnée reine de Hongrie, avec François-Joseph comme prince consort, protecteur du Royaume Magyar. Un autre pas décisif vers la notion à venir d’Autriche-Hongrie est franchi. Inutile de dire ou de redire que tout ça se passe bien mieux au cinéma que ça ne s’est passé dans la vraie vie.

Enfin voici Sissi, reine de Hongrie. Elle aime beaucoup plus cette culture sauvage, paysanne et libre que le ton guindé et empesé de la cour de Vienne. Elle passe donc beaucoup de temps dans son Royaume Magyar. François-Joseph respecte les choix de son épouse. Une reine doit coudoyer ses sujets. C’est la loi du genre. Concentrée, méthodique, Sissi œuvre diplomatiquement, patiemment, à se rallier les derniers hobereaux hongrois braqués contre l’Autriche. Elle fait aussi du cheval dans la forêt hongroise avec toute une coterie en cavalcade, dont le comte Andrássy. Celui-ci fonctionne comme son aide de camp et chevalier servant, en terre hongroise. Lors d’une promenade pédestre en forêt, par temps froids, ils tombent sur des tziganes qui campent dans le coin. Sissi s’intéresse aux romanichels, qui sont aussi ses sujets. Elle se fait lire dans les lignes de la main. En voulant séparer un couple tzigane en train de se chamailler, la reine se prend accidentellement un seau d’eau froide à travers le corps. On se replie en vitesse, en houspillant les tziganes. Mais, peu de temps après, Sissi tousse et a mal au bide. C’est le cas de le dire: le bide. Rien ne s’arrange quand son aide de camp comtal se met à lui faire des déclarations d’amour. Or Sissi l’impératrice, c’est pas la Reine Margot, si vous voyez ce que je veux dire (et ça, cette rectitude maritale de Sissi, il semble bien que ce soit historique). Sissi rebuffe explicitement le comte Andrássy et se barre à Vienne, retrouver son mari. Elle ne remettra plus les pieds en Hongrie. Mais sa santé se détériore alors tellement que ses médecins, la croyant foutue, lui recommandent d’aller sous les tropiques pour se soigner les poumons, une bonne fois. Elle se barre donc à Madère et y galère. Elle pense bien y crever. Sa maman vient la rejoindre. Cela la requinque. Les deux femmes et leur petite cour voyagent à Cordoue puis en Grèce. Et Sissi guérit. Inopinément, l’empire d’Autriche a des pépins sérieux avec ses possessions de Lombardie, de Vénitie, et du duché de Milan. Toutes ces terres ducales en ont plein le dos de la domination austro-ultramontaine et voudraient bien faire partie d’une République Italienne, en gestation dans tout le reste de la botte de terre. Quand François-Joseph apprend, sur l’entrefaite, que Sissi est miraculeusement guérie, il décide d’aller dare-dare la chercher en Méditerranée. Son conseil privé décide alors de combiner ces retrouvailles d’amoureux avec un coup de relations publiques auprès des Milanais, des Vénitiens, des Lombards et alii. Ils vont alors découvrir, ces braves germano-messieurs, que les Italiens sont bien plus malicieux et irrévérencieux que des barbares magyars.

Ainsi, à Milan, le couple impérial est invité à assister à un opéra. Au lieu d’ouvrir la représentation par l’hymne autrichien, tous les Italiens présents, orchestre de la Scala à l’appui, entonnent Le chœur des esclaves du Nabucco de Verdi. Les faux-nez de l’empereur se rendent alors compte avec horreur qu’à de rares exceptions, tous les nobles milanais se sont fait remplacer par leurs domestiques dans cette salle de concert. Au lieu de quitter les lieux, comme anticipé et souhaité par les dissidents milanais, la délégation autrichienne ne bronche pas d’un poil. À l’instigation ferme de Sissi, toujours fine mouche, les Autrichiens applaudissent, depuis leur balcon somptuaire, la prestation musicale et chorale de l’orchestre et du parterre. La réception impériale a ensuite lieu dans les formes et tous ces «nobles» sont présentés un par un à Sissi et François-Joseph qui, eux, donnent le change, à fond les ballons. Les vrais nobles milanais sont donc complètement mis sur la touche. Ils ont eu l’air de rustres ne valant pas mieux que les cochers et les cuisinières qu’ils avaient délégués pour faire couler une soirée qui pourtant flotta parfaitement sans eux. Quelques jours plus tard, dans une scène particulièrement grandiose, François-Joseph, Sissi et leur suite traversent Venise dans une procession d’immenses gondoles colorées. Silence de mort et volets fermés, sur les hautes façades vénitiennes. Les visiteurs impériaux se font dérouler un titanesque drapeau de la République Italienne devant la poire, sur lesdites façades. François-Joseph trouve que ce mutisme intégral, cette absence de liesse, ce silence opaque, c’est pire qu’un attentat. Le cortège nautique passe donc dans Venise sans être acclamé, jusqu’à ce qu’une fois arrivée sur la Place Saint Marc, Sissi remarque que sa gamine l’attend au bout de l’interminable tapis rouge. Oubliant tout, l’impératrice court rejoindre son enfant, sa grande robe blanche volant au vent, et elle s’agenouille pour l’étreindre. Spontané et émotif, toujours grandiose mais frais et pur, ce moment ne fait pas partie du décorum prévu. Les Vénitiens émus crient alors Viva la mama! Et la liesse explose enfin. Ils ont cédé au charme immédiat de Sissi et de son enfant mais que va-t-il se passer après? Eh bien, nous ne le saurons jamais. C’est que le dernier long-métrage Sissi se termine ainsi, sur le couple impérial et leur babi acclamés par la foule vénitienne, en Place Saint Marc. Et Ernst Marischka n’a jamais pu tourner son quatrième et dernier opus sissiesque…

Les films Sissi (1955), Sissi impératrice (1956) et Sissi face à son destin (1957), c’est un peu ni plus ni moins que le Gone with the wind des Européens. Un cinéma grandiose, léché, typé, coloré, flamboyant, romanesque… et qui ne reviendra plus. Le succès de ce triple carton, passablement oublié aujourd’hui, fut, à l’époque, planétaire. Les versions françaises de cette trilogie sont excellentes et, en fermeture, je n’aurai que trois petits mots: vaut le détour.

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ÊTRE SANS DESTIN… parce que même le devoir de mémoire n’échappe pas aux contraintes ordinaires de la communication

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2015

Etre-sans-destin

Sorstalanság, c’était il y a déjà dix ans. La question se posait alors (et se pose encore) dans sa simplicité cuisante: comment transmettre la mémoire de la Shoah à nos adolescents? Comment faire sentir, à nos jeunes cadors frondeurs de ce siècle nouveau, la profonde destruction de vie et la douleur intime, incurable, absolue de l’Holocauste. Le corpus culturel est immense mais pas si facile à manœuvrer que ça, en fait. Mes deux fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil ont lu, dans le cadre scolaire, Le journal d’Anne Frank. Ils l’ont découvert dans la version anglaise, bien moins lourde et bien plus vive que la version française. Eh bien, rien n’y fit. Ils se sont fait chier pour mourir. Reinardus-le-goupil a fait observer, non sans une certain pertinence: Anne Frank, il se passe rien. Ils sont dans une annexe enfermés. Ils entendent voler les avions anglais au dessus de la Hollande. Elle se fait donner un stylo et écrit, avec son stylo, combien elle aime son stylo. L’autre journée, l’événement de la journée c’est qu’ils ont fait rouler des petits pois dans un escalier et ont eu peur que les nazis les entendent. Je veux dire… Bon, enfin… L’autre journée, les adultes se bouffent le nez. La seule action c’est quand ils se font pincer par la police pronazi et là, le livre finit. Ça va nulle part et on apprend pas grand chose sur la Shoah avec ça… Il y a une implacable validité à ces observations. Anne Frank, qui, si elle était encore avec nous, ne serait jamais que cinq ans plus jeune que ma mère, a inexorablement vieilli et passe bien mal la rampe avec nos ados, nos garçons à tout le moins. Il faut regarder la chose en face. Le devoir de mémoire est, par-dessus tout, une exigence de communication et, dans le cas des produits culturels, la communication c’est quelque chose qui doit d’abord et avant tout se sentir, comme on sent une belle musique. Je me souviens, confronté à ce commentaire de Reinardus-le-goupil, m’être dit qu’il faudrait que l’expérience prenne la forme narrative d’une aventure enlevante, vécue par une sorte (je frémis de dire la chose comme ça) de Tom Sawyer ou de Rouletabille de l’Holocauste. Il faudrait qu’Anne Frank soit un jeune garçon et qu’il vive la vie des camps en jeune garçon, activement, vivement, presque chafouinement. Mes fils l’accompagneraient pas à pas dans la tragédie. Ce serait vivant, vibrant, douloureux, révoltant, insoutenable. Leur expérience en serait une de totale empathie, de compagnonnage dans la révolte contre le nazisme et dans la résistance à la brutalité des pouvoirs délirants, brutaux, irrationnels. Ils participeraient émotivement à la quête, à la terrible lutte pour la survie. Je me suis pris, pour le bénéfice de mes fils, à rêver d’un coming of age adolescent sur fond de camps de la mort. Je me suis cru terriblement cynique et insensible en rêvant de cela. Je ne savais pas encore que le célèbre rescapé des camps hongrois Imre Kertész (né en 1929, comme Anne Frank dont il est le cadet de cinq mois), prix Nobel 2002 de littérature, avait, de par et son vécu et son subtil talent de conteur, vu l’affaire dans cet angle aussi, dès 1975 (l’œuvre romanesque fut rédigée, en fait, entre 1960 et 1973), et que, en basant son script sur le roman partiellement biographique de cet extraordinaire auteur de la mémoire, le cinéaste Lajos Koltai allait réaliser cinématographiquement mon rêve.

Budapest, 1942. La Hongrie est alliée de l’Allemagne et le régime hongrois collabore férocement, de tout cœur à l’effort de guerre, selon la doctrine nazie. György Köves (joué par un Marcell Nagy titanesque) a quinze ans, l’âge de mon Reinardus-le-goupil quand nous avons visionné ce film ensemble. Il joue aux cartes chez la petite voisine qu’il aime bien, même si elle a horreur d’être juive et d’en subir les constantes avanies. Pourtant, on n’y peut pas grand-chose. Les jours se suivent et György fait son boulot, en prenant les choses comme elles viennent. Il est briqueteur dans un chantier que les autorités ont installé en périphérie de la capitale. Ses parents sont divorcés. Son père, que les autorités pronazi viennent tout juste de convoquer pour qu’il se présente à un de ces curieux «camps de travail» (dont il ne reviendra pas), le prévient contre sa mère et le recommande à sa nouvelle conjointe. Celle-ci, une fois le père de György disparu, se laisse rapidement tourner autour par un voisin qui lui apporte du bon marché noir bien frais. Ambivalente et glauque configuration familiale mais, que voulez-vous on a tous nos petits problèmes, et mes fils, déjà subjugués, accrochent bien mieux à ces remarquables manifestations de modernité précoce qu’aux états d’âme sempiternels, vétillards, redondants et parcheminés d’Anne Frank… Détail parmi tant d’autres, György porte, depuis peu, l’étoile jaune. Celle-ci est grosse, visible, limite grotesque. Bon, ce n’est pas bien marrant mais György ne s’en fait pas trop. Il a un laissez-passer de travailleur bien en règle et fait son travail assidûment et sans faire de vagues. À chaque jour suffit sa peine. C’est un garçon calme qui a un sens naturel de la fatalité tranquille. Un jour ordinaire, où il prend l’autobus pour aller au chantier, un constable hongrois vêtu à l’ancienne se tient au bord de la route. Il fait sortir systématiquement, des autobus venant du ghetto de Budapest, toutes les personnes portant l’étoile jaune. György et les autres garçons de son chantier lui montrent leurs laissez-passer mais cela ne semble pas porter bien fort. György ne se démonte pas. On lui fait vider ses poches. C’est certainement un malentendu qui fait que ces enfants et ces adultes sans destin se retrouvent, bon an mal an, dans un train pour la Pologne. On roule des jours et des nuits. Il fait vachement soif. En matant les affiches le long de la voie, les jeunes hommes du fourgon, dont György, arrivent à lire le nom de ce qui semble être leur destination: Auschwitz. Un nom allemand. Jamais entendu parlé de ce bled, dira pensivement un des voyageurs involontaires. L’Histoire nous le dit aujourd’hui, l’immense camp de concentration polonais d’Auschwitz-Birkenau accueillit (et extermina massivement) principalement des juifs hongrois. On les distinguait d’ailleurs dans le camp, par la lettre U (pour hongrois) qu’ils portaient sur leurs uniformes rayés en lieu et place de l’ancienne étoile jaune.

György séjournera et travaillera dur à Auschwitz (Pologne), puis à Buchenwald (Allemagne, non loin de Weimar), puis à Zeitz (Allemagne, non loin de  Buchenwald – György, dans sa narration, qualifiera ce dernier de «petit camp provincial»). Il grandira et deviendra un homme dans ce contexte carcéral toxique, cruel, extrême. Avec une force et une sobriété remarquable, la narration et la cinématographie nous font sentir la puissance absolue de la déchéance et aussi, et surtout, la crevant, la fissurant, une supériorité humaine qui fait que s’ouvrir à la vie, eh bien, c’est s’ouvrir à la vie, même au fond de l’horreur. György nous parlera de ce petit moment de douceur, quand le soleil décline le soir, juste après la soupe, qui lui fournit toute cette force d’être qu’il gardera toujours en lui. Des teintes de gris et de brun riches, de l’eau sale, de la boue, de la poussière de sel. Des plans courts, intenses, hiératiques mais sans ostentation, sans complaisance. Des figurants maigres, puissants, sublimes que la caméra saisit comme le ferait un regard ferme, détaché, endurci, embué, ouateux. Des dialogues sobres, dépouillées, limpides (je recommande la version originale hongroise qui préserve la pureté du jeu des acteurs, avec les sous titres français ou anglais – il n’y a rien de verbeux dans ce long métrage). Chanceuse dans sa malchance, la production de ce film (le plus coûteux de toute l’histoire cinématographique hongroise) tombe en panne pour plusieurs longs mois, faute de financement. Pendant que les producteurs cherchent de nouveaux commanditaires, une chose extraordinaire a lieu: l’acteur principal, Marcell Nagy, grandit. Tant et tant qu’il nous livre en point d’orgue du film un jeune homme qui est maintenant de l’âge de mon Tibert-le-chat, au moment du visionnement. Tous les gens que György a connu au début de son internement sont désormais disparus ou morts. Il continue de tenir le coup, hagard. Puis c’est la Libération, irréelle, hallucinante de bizarrerie et de langueur, puis le retour vers une Hongrie désormais sous administration soviétique. Les derniers moments du film nous exposent l’incompréhension, la cécité, la surdité des citadins de Budapest libérée, qui ne portent pas les camps en eux. György revoit sa jeune voisine, essaie de lui expliquer qu’un jour à Buchenwald, il est mort. Nous, nous comprenons à peine ce qu’il veut dire quand il dit, comme ça, comme en passant, qu’il mourut un jour à Buchenwald. D’avoir vu les images cinéma du drame, on voit un tout petit peu où György veut en venir, avec cette affirmation si biscornue, si étrange. La petite voisine, devenue femme et enfin libérée des affres de l’antisémitisme de jadis, ne comprend rien de ce qu’il raconte et György finit par se taire. Il répond à la cécité et à la surdité de ses compatriotes citadins par ce mutisme glacial, si caractéristique des rescapés profonds. Et le lien avec la frivolité de jadis est rompu, pour toujours.

Mes fils ont adoré. La mémoire historique s’est enfin transmise. Ils l’ont maintenant, leur support culturel véhiculant le cri de douleur de la Shoah. C’est un disque cinématographique début de siècle. Pourquoi pas. On pourra encore se le repasser. On pourra se la faire redire, notre incompréhension, qui est celle de ceux qui n’ont pas vécu l’indicible. Et, faute de vécu, il reste la transmission de la mémoire. Jamais l’ignorance, ou la méconnaissance, ou l’imperfection de la transmission des relais, ou la disparition inéluctable des témoins du crime absolu n’édulcoreront le devoir de mémoire.

Sorstalanság (titre français: Être sans destin, titres anglais: Fateless ou Fatelessness), 2005, Lajos Koltai, film hongrois avec Marcell Nagy, Béla Dóra, Bálint Péntek, Péter Fancsikai, Daniel Craig, 140 minutes.

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Mon Béla Bartók

Posted by Ysengrimus sur 26 septembre 2015

Bartok et son epouse

Il y a soixante-dix ans pilepoil mourrait Béla Bartók (1881-1945). C’était un grand et un vrai de vrai. Il fut musicien, compositeur, et musicologue. Il jouait le piano, souvent sur scène, à deux pianos, en compagnie de son épouse. Il composa dans le ton et le style atonal magistraletiltatement véhiculateur de l’oh-mancipation de la dissonance. Il lirait son affaire mutatis mutandis, comme mes grands poteaux Schoenberg et Webern. Il fut aussi un des fondateurs empiriques et héroïques et l’ethnomusicologie. En compagnie d’un de ses collègues rigoureux et méthodique. Bartók a effectivement colligé, entre 1905 et 1915, dans les villages d’Europe Centrale, 3,400 mélodies roumaines, 3,000 mélodies slovaques, 2,700 mélodies hongroises. Il a aussi fait des relevés ethnomusicologiques en Algérie et en Turquie. C’était très nouveau à l’époque, ce genre de travail de terrain, et ce fut même controversé dans sa patrie (on lui reprocha notamment d’être un mauvais nationaleux vu qu’il ne consacrait pas ses énergies exclusivement au folklore musical hongrois). La documentation raconte qu’il enregistrait et notait cet immense corpus de musique folklorique. Notait, je vois très bien l’affaire. Ces musicos d’il y a cent-dix ans devaient pouvoir te saisir sur du papier à musique un air du tout venant dans une taverne à peu près comme on chope aujourd’hui une photo ou un bout filmé sur un téléphone. L’ethnographie se faisait quasi-exclusivement avec calepin et crayon dans ce temps là et, solidement formé et entraîné à ça, l’anthropologue, le dialectologue ou le musicologue de terrain, avait un peu tous les talents captables sur papier. Croquis d’objets usuels, cartes topos tracées en cours d’excursion, retranscriptions phonétiques pour les langues et les accents, notation en reconnaissance d’un air musical. L’appareil enregistreur de l’ethnographe de 1905, c’était l’ethnographe lui-même! Et la bande magnétique c’était son calepin. Tant et tant que enregistrait, je vois moins déjà. Vous imaginez un studio portatif de 1905 avec le cornet et les cylindres genre Thomas Edison et le groupe électrogène… barouetter tout ça à dos d’homme dans les hameaux et les villages de la Hongrie ou de la Roumanie profonde? Ça a du se faire mais de là à donner un résultat sonore probant. Bref. J’ai pas le CD des relevés ethnomusicaux de Bartók, en tout cas. Tandis que les retranscriptions musicales et les analyses descriptives de ses relevés, elles, on les trouve. En tout cas, quoi qu’il en soit, la Première Guerre Mondiale va lui jeter ses activités d’ethnomusicologue par terre et il ne pourra jamais les reprendre. Par contre, ses activités de compositeur, elles, se déploient au plus intensif environs sur 1915-1935. Et elles, ce sont les nazis et leurs sympathisants hongrois, puis la Seconde Guerre Mondiale, qui vont les compromettre. Bartók devra éventuellement fuir en Amérique, où il mourra, un peu tristounet et nostalgique du pays, d’une leucémie (inavouée par ses pairs), en 1945.

Face à la réalité, somme toute inusitée, pour ne pas dire unique, d’un compositeur majeur ayant très profondément fouillé un segment important du folklore musical de son temps, on s’est beaucoup gargarisé avec l’influence qu’aurait eu la musique populaire campagnarde hongroise (par opposition, par exemple, à la musique urbaine tzigane qui avait pignon sur rue à Budapest à cette époque) sur l’œuvre composée de Béla Bartók. J’ai mes difficultés avec toute cette affaire d’influence populaire sur la musique orchestrale composée. De Béla Bartók à Duke Ellington, j’ai pas l’impression que les grands gogos songés qui composent pour orchestre dans le majestueux cadre institutionnel de la musique de concert (classique, romantique, post-classique, jazzique… nommez-la comme vous voudrez) sortent vraiment de leur idiome et de leur for(t) intérieur. Pour prendre un exemple québécois qui est solide (même si malheureusement il ne résonnera pas pour tout le monde — on a l’universalisme qu’on a, que voulez-vous), je dirai que Gilles Vigneault et Plume Latraverse sont bien plus profondément influencés par la musique folklorique et/ou populacière-populaire de leur temps que leurs contemporains André Gagnon ou François Dompierre. Et vlan. CQFD dans les dents. Mais laissons ça. On en reparlera une autre fois, ou ailleurs, ou jamais. Ces bébelles de musique et société, ça reste une affaire passablement compliquée et pas toujours si douce à l’oreille.

Autrement dit, si je me glose sommairement sur toute cette vaste patente des influences et des citations sonores, je suggère tout prosaïquement que Béla Bartók faisait son trip et qu’il s’en foutait pas mal d’être hongrois du cru ou d’être euro-classique. De fait, force de caractère oblige, c’était un athée et un internationaliste, alors vous vous doutez bien que le chœur des pleureurs et des pleureuses, il le laissait sous la sourdine des temps dormants bien plus souvent qu’à son tour. Il fut de fait les deux (hongrois du cru et euro-classique) mais plus par action des forces historiques objectives sur son art qu’en vertu d’une prise de parti étroite, formulée ou résolue. Sa vraie prise de parti était de fait bien plus large que celles de ses différents doxographes: c’était celle de la musique. En tout cas, tout ça pour finalement vous dire que moi, mon Béla Bartók, il pète en huit pétarades en grappes de tonnerre. Et j’ai nommé:

Les quatre pièces pour orchestre (1912)
Magistral, atonal. Scintillant aussi, comme aquatique. Si vous vous demandez c’est quoi ma conception de la musique composée pour orchestre, c’est ça. Il fait gricher et dérailler l’orchestre, ce gars. Et aussi, ouf, 103 ans après le coup, on se dit que ce son musical au jour d’aujourd’hui, eh ben, d’une façon ou d’une autre, il est partout, il est en nous, on vit littéralement dedans. On dirait la bande sonore d’un spectacle du Cirque du Soleil.

Le prince de bois (1914-1916)
L’étrange orchestral, en bloc. Il faut écouter ça sans regarder le ballet-pantomime (au moins la première fois). C’est un bruit puissant, dense, horizontal, amalgamé, fort, unaire. Il y a des moments de discrète cacophonie collective fort passables. Ça me réconcilie un peu avec le grand orchestre. Et pourtant, le grand orchestre et moi, on a eu des mots. À éviter soigneusement, par contre, en cas de migraine.

La cantate profane (1930)
C’est des chœurs et un baryton qui gueulent de concert, dans l’hémicycle. Des chiens hurleurs pur sucre avec l’orchestre qui leur répond en pétant par intermittence. Tu te mets ça au coton et c’est la messe de l’athée sans discontinuer. Bartók (pas aussi sublimement que Webern, mais bon) arrive à me faire assumer ces voix opérateuses si talentueuses et auxquelles on fait désormais ressasser bien trop de stéréotypes creux, eu égard à ce qu’elles valent.

Musique pour cordes, percussions et célesta (1937)
Ceci serait, selon les thuriféraires de Béla Bartók, sa grande contribution au progrès de la ci-devant musique universelle. Il faut en fait l’écouter souvent pour finir par bien le sentir. C’est une «œuvre difficile» comme on dit chez les collets montés. On sent, en prenant contact avec cette pièce, combien les musiques de films, les fameux scores, ont pu être influencées par les atonaux exploratoires du siècle dernier. Vaut indubitablement le détour.

Les six quatuors à cordes (1907, 1915, 1927, 1928, 1934, 1939)
Ces six là, c’est mes Béla Bartók absolus. Mes Béla Bartók à écouter en boucle quand la soif d’atonalité me prend au corps. C’est de la musique de chambre, il parait. Ça a joué une couple de fois dans ma chambre, en tout cas, je vous en passe mon carton. Entendre grincer tous ces crincrins de fer et de bois et sentir qu’ils font enfin quelque chose… quand il ne font si souvent que rien de rien en pompes, ça vaut indiscutablement la ballade.

Concerto pour orchestre (1943)
En écoutant celui-ci, on reste avec le net sentiment que la musique post-classique ou néo-classique devrait plutôt s’appeler de la musique non-mélodique, ou trans-mélodique, ou multi-mélodique, ou archi-rhapsodique. Bref, on a ici une belle étude de la transgression du mélodique unaire ou monocorde ou linéaire dans la musique moderne d’orchestre. C’est d’autant plus révélé par le fait que la composition fait alterner les flonflons d’orchestres et les pépiements d’instruments isolés, ces derniers souvent des bois. Sensibilités lyriques ou lireuses s’abstenir. Souvent sautillant, comme bucolique, c’est en fait, très ouvertement, du son d’atmosphère sans atmosphère.

Concerto pour alto et orchestre (1945)
Le violon alto, instrument favori d’un de mes personnages favori de roman (Sylvane Paléologue) gagne vraiment beaucoup à se voir donner de l’espace d’expression. Ce concerto inachevé installe implacablement l’alto dans nos entrailles. C’est tranquille, puissant, ample, poignant.

La sonate pour violon solo (1944)
Une de ses dernières compositions. Une commande particulière que lui avait fait Yehudi Menuhin. Le violon est tout nu, tout seul et il jette la baraque par terre. On a pas assez composé pour un instrument à archet et cordes solo. Bartók l’a fait juste avant de partir et ce fut toute une fois. Aussi celle là, c’est juste trop grand. Je vous l’hyperlie dans la magnifique interprétation de Viktoria Mullova. Et restons les yeux fixés dans le fixe avec l’observation générale suivante: c’est ce que Bartók fait avec les représentants isolés ou groupés de section des cordes qui est indubitablement le plus magistral.

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Mon Béla Bartók est donc fondamentalement idiosyncrasique ET historique. S’il est traversé par des influences populaires ou vernaculaires, il les domine, les harnache même. S’il compose, il se laisse porter par l’idiome distendu et problématique de ses conservatoires de souche et là, c’est le lyrisme classico-pompier qu’il harnache (pas toujours complètement d’ailleurs). Faites ce que vous voudrez de mon Béla Bartók. Simplement écoutez–le, un tout petit peu. Il reste que c’est un grand et un tripatif. On en parlera encore longtemps dans les cénacles.

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