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Florence Nightingale (1820-1910), de Henry Longfellow à Aline Laurendeau

Posted by Ysengrimus sur 12 mai 2020

Florence Nightingale, vers 1854

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Il y a deux cents ans pilepoil naissait Florence Nightingale, infirmière, statisticienne et fondatrice lointaine du nursing moderne. En hommage à cette figure déterminante de notre histoire vernaculaire, je vais, si vous le voulez bien, confronter deux visions diamétralement opposées de son héritage, celle d’Henry Wadsworth Longfellow (1807-1892) et celle d’Aline Laurendeau (1924-2015).

Tout d’abord, pour bien comprendre la vision émue, généreuse mais aussi turlupinée et vieillotte que le poète américain Longfellow se faisait de Florence Nightingale, il faut remonter aux temps lointains et trop oubliés de la Guerre de Crimée. Nightingale, à cette époque, outre qu’elle doit imposer l’idée toute prosaïque d’une femme prenant des initiatives sociales, se lance dans une œuvre qui n’est pas tout de suite évidente, en son temps: celle de rendre l’hôpital opérationnel. Il faut bien comprendre qu’au milieu du dix-neuvième siècle, les gens de la haute société (et Nightingale en était, c’était une fille de bonne famille) se faisaient soigner chez eux, par leurs médecins itinérants, point final. Les hôpitaux, habituellement taponnés dans les villes, c’était des mouroirs pour les pauvres, sans plus. On regroupait là tous ces malingres et ces éclopés pour éviter qu’ils ne diffusent plus avant les épidémies. Fin de l’intervention. Nightingale a pris cet implicite sociétal à bras le corps et s’est donnée comme objectif de le retourner, de l’inverser. Son but d’infirmière puis d’infirmière-chef londonienne était de faire porter l’intervention sanitaire directement sur la salubrité des hôpitaux. Dans un hôpital urbain ou rural en temps de paix —et, à plus forte raison, dans un hôpital de campagne en temps de guerre— à cette époque, un travailleur, un paysan ou un soldat entrait avec un blessure légère et en sortait les pieds devant, tué par les maladies percolant dans ces viviers insalubres. En 1854, Nightingale et une quarantaine d’infirmières qu’elle a formé arrivent dans le principal hôpital de campagne britannique de la Guerre de Crimée, l’Hôpital de Scutari, sur Istanbul (Turquie). Le combat, si on peut dire, se porte alors sur les égouts, la ventilation, la crasse des murs et des plafonds, le nettoyage de la chair et des blessures des patients, la salubrité de l’alimentation. C’est l’intégralité de l’immense instrument hospitalier qu’il faut mettre sur pied, littéralement et ce, contre la guerre, contre les maladies endémiques, contre l’incurie des états-majors, contre l’indifférence des bourgeoisies, et contre les préjugés masculins. Vaste programme.

La Guerre de Crimée fut aussi le premier conflit majeur (un million de morts en trois ans) qui vit l’intervention des correspondants de guerre et des photographes de front. L’impact de ce conflit sur l’opinion publique, via le tout nouveau canal journalistique, fut inégalé, en son temps. Entre autres activités complexes, Florence Nightingale faisait, dans son hôpital de campagne, la tournée de ses patients. Cette image de la dame à la lampe frappa d’abord l’imaginaire des correspondants de guerre puis, relayée par eux, celle du poète américain Longfellow. La traduction que je vous livre ici de son poème traitant de la question, intitulé Santa filomena, s’est avérée un exercice philologique finalement assez ardu. Il faut se remettre dans l’état d’esprit vieillot et parcheminé d’un homme de lettres vivant loin du théâtre du conflit et recherchant, dans la femme intervenante en santé, une image relativement convenue de compassion, de bienveillance, d’empathie, de douceur et de générosité un peu béate. L’infirmière moderne en émergence n’est pas, ici, décrite dans la nature fondamentale de sa quête scientifique, encore largement mécomprise. On la démarque plutôt par rapport à une sainte (qui fut aussi une thaumaturge), Sainte Philomène. Rien de moins. Accrochons-nous.

De la bonne Philomène (Santa filomena)
Henry Wadsworth Longfellow, 1857
(Traduction: Paul Laurendeau, 2020)

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Quand un grand œuvre est accompli
Quand des mots de sagesse sont dit
Nos cœurs, tout étonnés
Vers le haut sont portés

Une si torrentielle vague de fond
Emporte notre âme en tourbillon
Nous élève haut et loin
De tout ce qui est mesquin

Honneur aux mots et aux actions
De ceux et de celles qui nous font
Monter par leur puissance
Toucher cette transcendance

Justement, en lisant, ce soir
Je revois des troupiers en noir
Dans leurs tranchées boueuses
Viles, affamées, hideuses

Ces estropiés de foires d’empoignes
Hante leur hôpital de campagne
Aux couloirs torves et verts
Aux froids planchers de pierres

Mais au fond de ces locaux rances
Une dame avec une lampe s’avance
Des reflets noirs et ambres
Circulent de chambre en chambre

Lentement, dans une sorte d’extase
Les blessés loqueteux embrassent
L’ombre mobile et pure
Qui s’esquive sur les murs

La porte du paradis coulisse
Puis se referme, dure et lisse
La vision passe puis part
Toute lumière, puis tout noir

Du fond de nos annales anglaises
Dans nos chansons et dans nos laisses
Cette lumière brillera
Au portail d’autrefois

La dame à la lampe passera
À l’histoire de ce pays-là
Noblesse féminine
Bénéfique héroïne

Aussi… nul n’est besoin ici
Du palmier, de l’épée, du lys
De la bonne Philomène…
Symbolique forte mais vaine.

Voilà. Pas tout de suite évident à gloser. On nous raconte en gros qu’on a plus vraiment besoin de la bonne Philomène et de ses gadgets symboliques d’autrefois maintenant qu’on a Florence (jamais nommée au demeurant) avec sa lampe. Un stéréotype féminin prend le relais d’un autre… mais rien ne change vraiment dans le rôle assigné à la femme. Il faut admettre que le poème de Longfellow est intéressant ici strictement d’un point de vue historique. Il eut pourtant, en son temps, un grand retentissement et il contribua durablement à stabiliser la vision d’Épinal que se faisait de Florence Nightingale, son époque, encore largement engoncée dans le cliché convenu de la bonne infirmière pieuse et affable dont les bed side manners douces et attentives comptent plus que son attitude scientifique sous-jacente et que sa lutte sourde et méthodique pour la santé publique.

Sans s’en douter une seconde, c’est ma mère, Aline Laurendeau, et les infirmières de sa génération qui vont contribuer à définitivement faire disparaître dans les brumes de l’histoire (en compagnie de la Charge de la Brigade Légère et du j’y suis, j’y reste apocryphe de la Bataille de Malakoff) l’image rebattue de Florence Nightingale, bonne nurse affable, visitant, avec une lampe, ses malades un par un, dans la nuit souffreteuse de leur désespoir fatal.

Florence Nightingale meurt (en 1910) quatorze ans avant la naissance de maman (en 1924). Pourtant, quand maman parlait de Florence Nightingale, on aurait dit que la fondatrice du nursing moderne était encore en vie. Le nom de Nightingale est associé à la mise en place d’écoles de nursing dans tous les racoins de l’ancien empire britannique… cela inclut le Canada. Maman, qui ne comprenait pas l’anglais, n’a jamais pu lire les copieux écrits scientifiques et féministes de Nightingale, dans le texte. Et pourtant, passionnée de sa profession, maman connaissait son Notes on Nursing comme si elle l’avait écrit elle-même. La vision du monde de maman incorporait tout naturellement la mise en place d’un univers social où un hôpital, salubre et géré selon les critères de la saine scientificité appliquée, n’était plus un mouroir mais un lieu de soins. Ma mère —dont je suis très fier— est de la première génération des nurses laïques au Québec. Celles qui ne géraient plus les hôpitaux selon le modus operandi limitatif de la fatalité religieuse. Maman invoquait Florence Nightingale (je la vois encore se tordre la mâchoire pour prononcer au mieux ce nom anglais) comme un élément déterminant de sa formation d’infirmière et littéralement comme rien de moins qu’une compagne de combat la ramenant aux temps des premières unités sanitaires mobiles de sa prime jeunesse. Et, par dessus tout, maman ne m’a jamais, au grand jamais, parlé de la lampe de Florence Nightingale. C’est peut-être tout simplement parce qu’elle me parlait plutôt de sa lumière…

Tout naturellement extraite du stéréotype archaïque qui avait tant fait fantasmer ce Longfellow dont elle ne connaissait goutte, maman assumait la solidité tranquille et désormais tout naturellement implicite de la pensée pratique de Nightingale. Il ne s’agissait pas, pour maman, de visiter des soldats agonisants avec une lampe, mais bien de gérer l’hôpital comme ce lieu ordinaire, et désormais adéquatement dominé, de santé publique. Maman existait tout naturellement dans l’univers d’intervention sanitaire qu’avait si crucialement anticipé Nightingale.

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Garde Berthe-Aline Rioux, vers 1944

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