Le Carnet d'Ysengrimus

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Il était une fois (une femme) dans l’Ouest

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2018

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Je m’appelle Jill McBain (je suis jouée par Claudia Cardinale) et, pendant un certain temps, j’ai exercé le plus vieux métier du monde dans une maison close chic de la Nouvelle Orléans. Puis j’ai rencontré ce type, ce Brett McBain. Ah, c’était pas le plus beau gaillard du coin mais il y avait quelque chose en lui, comme une vigueur, une ardeur et une passion. Il m’a chanté la chanson qu’ils chantent tous: Tu mérites mieux que ça, ce métier là c’est pas pour une femme comme toi, etc… Mais, je sais pas pourquoi, quand ces phrases convenues tombaient de ses lèvres à lui, elles sonnaient soudain incroyablement juste, comme une musique. Elles me faisaient entendre une musique justement, dans ma tête. Une sorte de rengaine endiablée de piano de barrelhouse dansant, comme celles qu’on entend, en fond, dans les saloons de l’Ouest.

Puis ce Brett McBain s’est mis à me raconter que, là-bas, dans l’Ouest, il avait fait un coup d’argent mirifique, qu’une fortune colossale l’attendait. Je n’ai jamais douté une seconde de ses propos. J’avais raison d’ailleurs. Mon nouvel amoureux était parfaitement sincère. Il était fou, visionnaire, foutu mais sincère. Alors, sur un coup de tête aussi fou et visionnaire, on s’est mariés (en reportant le repas de noces à un peu plus tard). Puis il est retourné en Arizona. Nous sommes alors en 1870 et l’Arizona est encore un territoire. C’est le Far West, au sens absolu et mythique du terme. Au sens réel aussi. Quelques temps après notre mariage intime et son départ, je suis allé rejoindre Brett, par le chemin de fer. J’ai débarqué dans un petit bled méconnu (parce que fictif) du nom de Flagstone. C’est dans le coin de l’extraordinaire Monument Valley, vous savez, cette grande zone désertique avec ces incroyables pitons rocheux sur l’horizon, tellement typiques du Far West. Eh ben, c’est là. Comme personne ne m’attendait à la gare, je me suis fait reconduire sur la propriété de mon mari. Je les ai trouvé là, lui, sa fille et ses deux fils du premier lit, criblés de balles et couchés en posture pré-funéraire sur les tables qui devaient servir pour notre repas de noces. Les invités étaient là, eux aussi, mais tous vêtus de noir…

Me voici donc subitement veuve, seule et parfaitement paumée dans l’Ouest. J’hérite de cette manière de ranch bizarre, en plein désert. La propriété s’appelle Sweetwater («eau douce» — rebaptisée La Source Fraîche dans la vf du film) mais pour le coup, il y a que du roc et du sable. Si c’est un pactole, c’est pas un pactole agraire ou pastoral, en tout cas. L’ambiance ici est passablement désâmée, terrifiante pour tout dire. Il y a comme une violence latente dans ce pays. Tout y est étrange, fou raide en fait. Je ne sais pas quelle pègre locale a bien pu assassiner mon pauvre mari mais je ne souhaite en rien subir le même sort. Ceci dit, tout semble aussi confirmer cette idée cinglée d’un trésor étrange profondément enfouis en ces lieux. Mais où est-il? Par acquis de conscience, je me mets à fouiller la maison. Je ne trouve ni pièces d’or ni billets de banques. Je ne trouve que des maquettes. Des maquettes en bois, fort jolies, d’édifices publics et de maisons. Comme une manière de ville jouet. Je suis motivée par l’appât du gain, je le dis sans complexe. Mais je suis aussi motivée par une curiosité dévorante. Qu’est ce que c’est que ce coup d’argent mirobolant de Brett McBain, son trésor, sa vision, sa passion?… Cela a quelque chose à voir avec ce lieu, cette propriété, ce bled. Mais où creuser, où fouiller pour dégotter le gros lot? Je ne sais pas comment faire et je manque de temps.

Je manque indubitablement de temps parce qu’il y a ici toute une faune humaine qui traîne dans les coins. On se croirait vraiment dans le fin fond du Far West. Y a toujours dix pistolets qui rôdent. D’abord il y a ce type sang-mêlé. Les autres l’appellent Harmonica (joué par Charles Bronson), parce qu’il est toujours à jouer de son harmonica à la noix. Enfin, jouer… disons qu’il respire dedans, sans plus. Il faudrait vraiment un grand compositeur pour construire un thème musical à partir de ça (musique du film composée par Ennio Morricone). Je ne comprends pas les motivations de ce type, Harmonica. C’est pas le fric ou le pouvoir, en tout cas. Il s’est fait tirer dessus, en plus, il a un trou de pétoire dans une des manches de sa veste. J’ai assisté, au relais de poste (roadhouse) de Flagstone, à sa rencontre hiératique avec un autre des oiseaux de mauvais augure du coin, un dénommé Cheyenne (joué par Jason Robards). Lui, c’est certainement un repris de justice. Mazette, lorsque je l’ai vu la première fois, il portait une grosse paire de menottes. Il venait au relais de poste pour se faire couper les chaînes et retirer les menottes des mains, par le maréchal-ferrant. Il est entouré d’un halo musical lui aussi. Une sorte de petite ballade de banjo enlevante et très bien orchestrée: l’air du Cheyenne. Barbu comme un satyre, assez bel homme, ce Cheyenne est en plus toujours flanqué d’une sarabande de sbires. Ils portent tous des cache-poussières caractéristiques, le signe distinctif de leur bande, certainement. Cela a d’ailleurs attiré l’attention de l’homme à l’harmonica, qui a laissé entendre qu’il avait eu maille à partir avec des cache-poussières analogues, troués de plomb depuis. Cela a bien interloqué le Cheyenne qui semble ne pas trop apprécier que des types fringués comme ses séides fassent le coup de feu en ville, sans qu’il n’en sache rien.

Enfin, vous voyez l’ambiance. Et ça risque pas de s’arranger ou de se simplifier, attendu que le chemin de fer s’en vient, parait-il. Oui, oui, le Transcontinental, rien de moins. Et ça, le chemin de fer, ça a bien l’air de traîner toute une pègre dans son sillage. J’envisage donc de vendre au plus vite cette propriété au mystère insoluble et de rentrer en Louisiane, sans demander mon reste. Pas si simple, malheureusement. D’abord, quand j’ai le malheur de rester dans cette maison quelques temps, on m’y rend visite. Le plus assidu (le plus sympathique aussi, il faut l’admettre), c’est justement Cheyenne. Il me regarde avec des yeux à la fois tendres et dévorateurs. Il me dit que je lui rappelle sa mère, il me demande si j’ai fait le café. Enfin, vous voyez le genre. Malgré le fait qu’il est un bandit, il y a une droiture chez cet homme, comme une sorte de rigueur archaïque. Il s’est d’ailleurs toujours comporté comme un parfait gentleman. Un peu âpre, un peu campagne, mais l’un dans l’autre, charmant. Mon autre visiteur, Harmonica, est resté très correct, lui aussi d’ailleurs, enfin, dans son registre… Il est plus intelligent, lui, plus pervers et hargneux aussi, plus mystérieux, surtout.

Mais le seul visiteur que j’appréhende vraiment, celui que j’attends avec une terreur dissimulée, c’est le tueur inconnu qui a trucidé froidement mon mari et ses enfants.  Il finit par se pointer, du reste. C’est un grand cruel du nom de Frank (joué par Henry Fonda). J’ai vu des hommes dangereux dans ma vie de putain mais celui-là les dépasse tous d’une longueur, dans sa hauteur. C’est un crotale tranquille. Quand Frank fait son apparition, il ne me reste qu’une seule solution pour sauver mon existence: faire la putain, justement. Je le séduis charnellement. C’est ni intéressant ni inintéressant. Du travail de pute, sans plus. Mais au moins, ça me permet de gagner du temps, car Frank envisage froidement de me tuer comme il a tué McBain. C’est à cette petite propriété complètement pourrie qu’ils en ont. Mais pourquoi donc? Bon tant pis, on verra plus tard. Je retourne en ville. Il faut absolument que je prenne un bon bain. Il fait si chaud dans ce trou.

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Il y a cinquante ans, Sergio Leone nous donnait son western le plus léché, le plus achevé: C’era una volta il West — Once upon a time in the West — Il était une fois dans l’Ouest. Misogyne maladif, habituellement incapable d’installer significativement la femme au cœur de ses histoires de cow-boys en bois brut, Leone y arrive ici magistralement, avec l’aide solide et articulée de Sergio Donati, Dario Argento et Bernardo Bertolucci pour l’écriture du script. Claudia Cardinale, amie de Sergio Leone, s’est lancée dans cette aventure en toute confiance, sans même lire ledit script. Elle nous campe une Jill McBain plus grande que nature. On a ici un des très intéressants regards de femme sur le monde enfumé, mythologique et pétaradant de l’Ouest. Madame Cardinale est aujourd’hui (2018) la dernière survivante de la prestigieuse distribution de ce film, considéré comme un des grands chefs d’œuvres cinématographiques du siècle dernier, tous genres confondus.

Il était une fois dans l’Ouest, 1968, Sergio Leone, film italien avec Claudia Cardinale, Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, 180 minutes.

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Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

Jill McBain (jouée par Claudia Cardinale)

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Il y a soixante-dix ans avait lieu le Débarquement de Normandie. Visionnement commémoratif du film THE LONGEST DAY (1962)

Posted by Ysengrimus sur 6 juin 2014

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Ici Londres. Les Français parlent aux Français. Voici d’abord quelques messages d’intérêt général… Le plus crucial du jour c’est qu’il y a soixante-dix ans pile poil aujourd’hui avait lieu le débarquement allié en Normandie. Et notre devoir de mémoire continue de sereinement se relayer dans le train-train de la vie.

Mon fils Reinardus-le-goupil me signale l’existence d’une chanson composée en 2006 par le groupe britannique Iron Maiden intitulée The Longest Day et il me mentionne qu’il voudrait bien voir le film dont elle s’inspire, nommément le fameux The Longest Day de 1962. Nous nous installons donc un bon soir, moi qui ai vu des dizaines de films de guerre dans mon enfance, et ce jeune homme du 21ième siècle qui n’en a pas vu trois… Il grimace bien un petit peu en découvrant que la bête est en noir et blanc (horreur suprême) mais il finit, lui aussi, pas se laisser porter par la mythologie du jour le plus long. Le jour en question c’est donc le 6 juin 1944, Jour J (D-Day) du débarquement allié sur les plages de Normandie (France). Dans une envolée irrésistible de charme vieillot et de bonhomie contrite, le Maréchal Erwin Rommel (campé avec brio par Werner Hinz qui joue en allemand – chacun des acteurs de ce film joue d’ailleurs dans sa propre langue) nous explique, à nous et à ses sous-offs, sur les plages de Normandie, au cours d’une des nombreuses bouffées didactiques de cette longue fresque, que si, au moment de l’invasion, les allemands peuvent rejeter les envahisseurs à la mer promptement, ils ne passeront pas… Mais surtout notre Rommel de cinéma a ce mot: qu’ils passent ou qu’ils ne passent pas, ce sera là, de toute façon, pour nos deux armées, le jour le plus long (cette formulation est effectivement imputé à Rommel par l’Histoire). Cette œuvre cinématographique à grand déploiement n’est séparée des événements qu’elle évoque que de dix-huit ans, et est séparée de nous de plus de cinquante ans. Dire qu’elle a mal vieilli fait frémir les entrailles du vieillissement même. Tous les tics mythologisant sur la Deuxième Guerre Mondiale, la Résistance Française, l’Occupation et le Débarquement lui-même nous sont jetés au visage sans nuance. Il faut vraiment calmement jouer le jeu de cette foutaise intégrale et ne pas prendre cela pour un reportage, si on veut se ménager des moments de délice. Il s’en manifeste alors, de ces moments, parcheminés, mais bien réels. Permettez moi d’un citer trois.

Le Brigadier Général Norman Cota, de la 29ième division d’infanterie américaine (joué avec une douceur onctueuse à crever l’écran par Robert Mitchum) débarque avec ses hommes sur Omaha Beach. Omaha la terrible, celle qui reste dans les annales sous le surnom parlant de Bloody Omaha. Tonnerre de mitraille et de feu. Pertes, pertes, et encore des pertes. Dans ce bourbier sanglant, les sous-officiers de Cota hésitent et envisagent de rappeler la barge pour un repli en mer. Flottement rommelien. Mais Cota, terrible, leur rappelle qu’un seul pépin dans le dispositif de pénétration et c’est toute l’Opération Overlord qui implose comme un mauvais château de carte. Pas de cela chez nous. Au prix de pertes terribles, sous une pluie continue de mitraille et d’obus, il perceront un des murs de fortification du rivage à l’explosif et monteront la côte. Le Brigadier général Cota n’allumera son cigare qu’au moment de l’épilogue.

Le Brigadier Général Theodore Roosevelt Junior, de la 4ième division d’infanterie américaine (impeccable dans la carrure stoïque et roide d’Henry Fonda) débarque avec ses hommes sur la toute désertique et toute humide Utah Beach. La vrai bagarre pour cet officier fut de parvenir à obtenir le droit d’accompagner ses troupes lors de la première phase du débarquement. En effet, manque de bol, il est le fils aîné de l’ex-président Teddy Roosevelt (le Teddy du Teddy Bear) et, qui plus est, un arthritique qui marche avec une canne. Ses officiers supérieurs voulaient le garder en arrière et, naturellement et tout spontanément héroïque, il a du jouer du coude pour aller au casse pipe avec les troupes. Et sa pipe, il ne la casse finalement pas, car les barges dans ce cas-ci ont dérivé (intentionnellement, pour continuer de le protéger? Mystère) et leur portion du débarquement s’est gourée de plage. Redite en miniature de la drôle de guerre. Il ne se passe rien. Il n’y a presque personne. Le Brigadier Général Roosevelt consultera calmement sa carte, constatera l’erreur et signalera à ses hommes que si la guerre doit commencer sur la mauvaise plage, qu’il en soit ainsi. Et ils partent pour l’arrière pays, en assumant que la logistique les suivra scrupuleusement où qu’ils aillent.

Le Lieutenant-Colonel Benjamin Vandervoort, commandant le 505ième bataillon d’infanterie parachutiste américain (purement et simplement irrésistible sous les traits bourrus et tendres du monstrueux John Wayne) est saupoudré avec ses paras dans les entourages marécageux de la petite commune normande de Sainte Mère Église, qu’il faut prendre pour sécuriser la seule route vers l’arrière-pays normand disponible à l’opération. Les bonshommes pleuvent de partout, un dans le clocher de l’Église, les autres dans les arbres, dans les pâturages, dans le marais, dans des poulaillers dont ils crèvent le toit, plusieurs d’entre eux mitraillés et raide morts avant même de toucher le sol. Le Lieutenant-Colonel Vandervoort lui-même se casse une cheville net en se posant en rase campagne. Ses hommes doivent le tirer dans une charrette à deux roues, ce qu’ils considèrent tout naturellement un privilège. Vandervoort rameute ses paras comme on rapaille les enfants d’une garderie égayés dans la prairie, prend Sainte Mère Église, nettoie Sainte Mère Église de ses cadavres de paras américains malchanceux qui pendouillent un peu partout et tient Sainte Mère Église. Décontraction éternelle d’un héros qui pourtant ne l’est pas (ni décontracté ni éternel)…

On pourrait énumérer les moments comme cela ad nauseam. Bourvil sabrant le champagne en roucoulant Vive la France parmi les soldats anglais qui prennent sa commune (il finira la bouteille, triste et seul), les résistants français faisant sauter des lignes télégraphiques et des trains en marche quand ils entendent le bon vers de Verlaine sur Radio Londres. Et les officiers allemands, élégamment grotesques, stylés et décadents à la fois, dans la lente déroute de leur état major paralysé par l’incurie d’un dictateur arlésienne. Et John Wayne encore, qui, après le bref discours de Vandervoort aux troupes avant la lancée initiale, conclut simplement: That is all…

En un mot: que ces américains hollywoodiens étaient donc (factices mais) bons quand ils étaient les bons… et que c’est donc bel et bien fini! Comme l’a signalé Reinardus-le-goupil en épilogue: ça c’était dans le temps que les américains étaient cools… Ils ne le sont plus tout à fait et The Longest Day n’est plus tout à fait de la première fraîcheur. Et pourtant, oui et pourtant,  quel délice aigre-doux quand même… S’il faut revoir un seul de ces vieux films de guerre bidons, autant choisir celui-là. À re-revoir dans vingt ans avec mes petits enfants.

The Longest Day, 1962, Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, film franco-germano-américano-britannique mettant en vedette John Wayne, Henry Fonda, Robert Mitchum, Sean Connery, Curd Jürgens, Richard Burton, Peter Lawford, Rod Steiger, Irina Demick, Gert Frobe, Arletty, Jean-Louis Barreault, Bourvil, Madeleine Renaud et une pléade d’acteurs et d’actrices, 3 heures.

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