Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a vingt ans: GERMINAL (de Claude Berri)

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2013

germinal

Mon fils Tibert-le-chat a lu le roman Germinal d’Émile Zola (écrit en 1885), dans le cadre d’un cours universitaire. Il n’en fallut pas moins pour s’installer tous ensembles devant Germinal, le film,  fresque sociale à grand déploiement dont l’ancien ministre français de la culture Jack Lang avait dit autrefois, avec l’enthousiasme onctueux qu’on lui connaît: C’est un grand film populaireGerminal, dans le calendrier révolutionnaire français, ayant eu cours entre 1793 et 1805, c’est le premier mois du printemps (en gros, mars-avril), le mois des germinations. Mais, depuis Zola, Germinal réfère aussi à ces luttes ouvrières qui, germinant de partout, devaient, bon an mal an, mener à la mise en place d’un monde nouveau.

Nous sommes en 1864, quelques mois après la constitution de la Première Internationale des travailleurs. C’est le nord de la France, pays traditionnel des vastes mines de coke, ou houille, ou charbon de terre. Étienne Lantier (le rejeton des Rougon-Macquart campé hiératiquement par un Renaud Séchan dont l’intensité cardinale ne dessoude pas une seconde) est un machineur, un travailleur ferroviaire spécialisé, mis au chômage pour avoir donné une gifle à son contremaître dans une autre portion du pays. Il est embauché comme mineur (une position socialement inférieure, pour lui) à la houillère du Voreux, en remplacement d’une travailleuse subitement morte à l’ouvrage. Celui qui l’embauche (avec l’approbation obligatoire d’un contremaître), c’est Toussaint Maheu (un Gérard Depardieu tout puissant, qui prouve à chaque instant sa formidable capacité à s’engloutir entièrement dans un rôle). La structure de travail fonctionne comme une sorte de métayage ou de transposition prolétarienne de l’ancien dispositif paysan. L’unité de travail, c’est la famille patriarcale. Toussaint Maheu dirige ses fils, ses filles et les satellites qu’il embauche et leur assigne leur travail dans le corridor de la mine qui leur est assigné. Les seules machines visibles sont les immenses ascenseurs sur treuils qui descendent les mineurs dans les tréfonds de la fosse et des wagonnets sur rails, les fameuses berlines, qu’ils doivent pousser à bras. La prospection de la houille se fait à bras, avec des piolets courts et sous l’éclairage de lampes à l’huile portatives dont la flamme se met à subitement vaciller quand des bouffées de gaz souterrains mortels se manifestent. Le mode de paiement est contractuel et à la tâche. Les travailleurs sont payés au boisage et à la berline. Le boisage, c’est la mise en place des échafaudages de poutres qui tiennent le corridor en place et sans lequel la mine s’effondrerait sur les travailleurs. La berline, c’est le wagonnet qu’il faut remplir à ras bord de houille et pousser en place pour toucher le gage. Le boisage est moins payant que le chargement des berlines, aussi, sous le commandement sans concession de Toussaint Maheu, son équipe néglige la sécurisation des couloirs pour se concentrer sur l’extraction de la houille. Maheu est donc régulièrement mis à l’amende pour mauvais boisage et travaille dans le danger permanent d’éboulis. Le grand nombre desdits éboulis pousse le patron du Voreux, sous la recommandation de son ingénieur principal, à séparer le paiement du boisage de celui des berlines et surtout, à baisser le paiement de la berline de houille de 50 centimes à 40 centimes. Une perte de 10 centimes par berlines pour ces gens qui n’ont pas assez de pain pour manger tous les jours est insupportable. La grève éclate.

Il aurait put s’agir d’une de ces grèves spontanées, sauvages, intenses mais sans lendemain comme il y en eut tant sous le Second Empire. Mais il s’avère qu’Étienne Lantier est de fait une sorte de compagnon de route de la toute nouvelle Internationale des Travailleurs et que, sous sa discrète gouverne, les citadins du coron ont constitué, des mois durant, un fond de grève qui permettra au mouvement de s’organiser efficacement et de prendre une ampleur qui surprendra le patron. Les scènes d’interaction entre les mineurs et leur patron sont particulièrement abasourdissantes. Celui-ci reçoit les délégués ouvriers dans sa maison et discute avec eux des problèmes du marché de la houille au coin du feu. Le ton est raide, poli, mais les concessions sont inexistantes. La grève du Voreux, la seule compagnie de la région frappée par la réduction de 10 centimes de la berline de houille, s’étend à des houillères n’ayant pas imposé une telle réduction. Dans ces dernières, les arguments paternes et larmoyants du patron sont écoutés plus attentivement par les travailleurs. Le patron de la houillère Jean-Bart fait valoir que son entreprise est plus petite que celle du Voreux et que s’il augmente le prix d’une berline qu’il n’a jamais réduit, il se ruine. Certains de ses ouvriers se rendent à ces arguments, si bien que le mouvement animé par Étienne Lantier, Toussaint Maheu et son épouse, la Maheude (Miou-Miou, extraordinairement puissante, quoique trop «belle» pour le rôle, selon Tibert-le-chat) est moins suivi dans les houillères périphériques. Sauf que, rien n’y fera, les travailleurs qui descendent dans la fosse où que ce soit pendant la grève du Voreux sont des jaunes qui méritent qu’on leur fasse un sort. Des échauffourées éclatent et cela donne à voir le spectacle douloureux de ces travailleurs miséreux du 19ième siècle se battant entre eux après avoir discuté poliment avec le patron et ses directeurs. Malgré les aspirations pacifistes initiales d’Étienne Lantier, on en vient de plus en plus, implacablement, aux mains et les escarmouches violentes s’intensifieront brutalement quand la compagnie importera des travailleurs de Belgique qui descendront dans la fosse sous la surveillance étroite d’un régiment de la garde impériale. Le tout se conclura en catastrophe inénarrable, compliquée, si encore possible, par l’action, isolée mais dévastatrice, de l’anarchiste Souvarine (halluciné, livide et terrifiant sous les traits cireux de Laurent Terzieff). En conformité avec cette vision nihiliste des promoteurs du slogan Ni Dieu ni Maître voulant qu’il faille tout raser, tout brûler, tout détruire avant que les pousses ne renaissent, Souvarine sabote le Voreux, y provoquant un apothéose d’inondations meurtrières et de coups de grisou dévastateurs.

Une fresque puissante, dont le sens du grand déploiement qui veut dire quelque chose ne se dément pas. Questionné sur la conformité du film avec la saisie par son imaginaire du roman qu’il vient juste de finir de lire, Tibert-le-chat donne le film comme passablement conforme à l’œuvre de Zola, sans improvisation sur le scénario et avec la simple mise de côté de quelques éléments secondaires. Une faiblesse visuelle inévitable est mentionnée, dans le film. Tout y est trop propre, trop vaste, trop aéré. Dans le roman, on sent que le corridor de la mine est étroit, sinueux, étouffant et surtout totalement opaque, noir intégral, si on souffle la lampe. Dans le film, il arrive au moins une fois où on voit l’ombre d’une lampe qui devrait être l’exclusive source de luminosité… Ces inévitables impondérables à part, le seul développement de quelque importante laissé de côté par le film concerne des critiques portées ouvertement par Zola contre la direction de la Première Internationale qui, selon l’écrivain socialiste (mais non communiste) Zola, se préoccupait plus de chicanes de coteries au sein de sa direction que d’un financement effectif et efficace des luttes sociales. Le film a eu la prudence de ne pas s’embarquer dans ces tiraillements et ces thèses d’un auteur écrivant seulement quelques vingt ans après les événements qu’il évoque. Ce faisant, Germinal, le film, s’élève au niveau de l’ampleur que mérite la représentation dramatique et visuelle du drame de moins en moins empirique mais de plus en plus omniprésent de la lutte des classes. Ce film a donc vingt ans. Il n’a pas pris une ride.

Germinal, 1993, Claude Berri, film franco-italo-belge avec Miou-Miou (Sylvette Héry), Renaud Séchan, Jean Carmet, Judith Henry, Gérard Depardieu, Laurent Terzieff, 160 minutes.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 15 juin 2011

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(Peut-être plus peut-être moins
Ces choses là se voient après)

Gilles Vigneault, «Les projets», dans Balises, 1964.

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La couverture-rengaine d’un conflit de travail continental, ainsi que le gestus social contraint, contrit, corseté et ligoté que ladite couverture-rengaine capte et régurgite, sont remarquablement codés de nos jours. Ils se déploient grosso modo comme suit. Les zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée se sont prononcés le 31 janvier dernier en faveur de la grève générale illimitée, dans une proportion de 71%. Ils ont constaté que, depuis juillet de l’année antérieure, les négociations avec l’administration de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée avancent mal. Ils ont tout d’abord une première journée de grève tournante, le 15 février. Les 512 zipathographes d’un bled de province font une manifestation, ce jour là. Puis, le mercredi 24 février, l’intégralité des zipathographes nationaux déclenche la grève générale illimitée. Ils exigent un rattrapage salarial, un meilleur accès à la retraite et une diminution des engorgements dans la grande salle à cubicules. La dernière offre patronale, 3.8% d’augmentation et un accès cosmétiquement amélioré aux auxiliaires zipathopraticiens, a été rejetée par 86% des zipathographes. Autre point problématique: la sécurité d’emploi et le statut des accompagnateurs et accompagnatrices en zipathologie. Les clients du service consolidé, les zipa-consommateurs, ne veulent pas prendre parti mais cherchent à convaincre les deux instances en conflit de s’entendre. Fin mars, certains groupes de zipa-consommateurs vont exercer des pressions sur la capitale nationale en signalant que, sur un total transitoire de vingt-quatre jours de grève, il n’y a eu que six jours de négociations. L’appui des zipa-consommateurs au mouvement de grève est sporadique et mitigé. En effet, une clause réclamée par les zipathographes ne plait pas aux zipa-consommateurs. Quand la grande salle à cubicules est trop engorgée, les zipathographes voudraient SOIT un accès délocalisé à un auxiliaire zipathopraticien SOIT une prime salariale. Le poids en prestige symbolique de la grande salle à cubicules étant ce qu’il est, les zipa-consommateurs n’appuient pas l’idée de l’accès délocalisé à un auxiliaire zipathopraticien tandis que la Compagnie Parapublique reste hautement réfractaire à l’idée d’engager des avoirs financier supplémentaires pour perpétuer l’engorgement. Fin mars, devant la lenteur des négociations, les zipa-consommateurs envisagent de poursuivre la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée en justice, si les activités cubiculaires assurés par les zipathographes sont prorogées. L’administration de la Compagnie Parapublique a menacé de procéder à cette prorogation dès le 5 avril si rien n’était réglé. Une manifestation de cent-dix-sept zipa-consommateurs a eu lieu sous une pluie battante et par un froid glacial, pour encourager les négociations, qui ont légèrement avancé. Au 7 avril, l’administration de la Compagnie Parapublique fait volte face sur sa menace de prorogation des activités cubiculaires et les négociations se poursuivent tandis que des zipa-consommateurs font une autre manifestation devant les bureaux citadins de la ministre des Ressources Zipathographiques, pour qu’elle force les deux parties à s’entendre. La ministre rappelle les deux parties à l’ordre et les enjoint de négocier, mais sans les forcer à le faire. Au 8 avril, vers quatre heure du matin, une entente de principe est finalement atteinte et, le lundi 12 avril, les 30,000 zipa-consommateurs affectés retournent se parquer en cubicules. Les activités cubiculaires sont diluées, étirées et tataouinées jusqu’au 9 mai. Les zipathographes obtiennent 6.55% d’augmentation (ils réclamaient 7.77%) et des seuils sur l’engorgement des coins et racoins de cubicules. Voilà, inutile de touiller. On ne vous en dira pas plus. Quoi? Les autres canards? L’internet? Forget it. Ils relaient grosso modo les mêmes fils de télex que nous ou alors, ils parlent d’autres choses. La couverture de la lutte des classes, c’est parox de l’intox en quadravox. Loi de fer. Loi du genre.

Et encore, hein, ici, ouf, la couverture journalistique de ce conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée n’est, l’un dans l’autre, vraiment pas trop mauvaise, si on la compare avec la couverture habituelle que les médias font des conflits de travail en province et au pays. Une fois n’est pas coutume, les principales revendications des syndiqués sont expliquées et le point de vue patronal n’est pas adopté d’emblée, comme si cela allait de soi. Les lamentations de la «clientèle», grand incontournable de la couverture de ce genre de conflit, sont bien là mais on s’efforce de rester factuel, sans en rajouter trop dans la couverture d’entretiens et les drames de vie des «pauvres victimes du conflit». La documentation photo des médias semble donner un aperçu vachement honnête des manifestations et du piquetage associés au conflit. Une fascination indue et réifiante semble cependant s’exercer envers les vastitudes blafardes de cubicules désertés. Ne nous illusionons pas. Les journaux bourgeois ne se referont pas. Le fétichisme de la marchandise, c’est ça aussi, que voulez-vous…

Cubicles

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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