Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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  • Intendance

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Tyrannie révolue de l’horaire télé (billet pour mes petits-enfants)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2018

La télé rend con
(slogan de Mai 68)

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On a beaucoup parlé du contenu idiot et réac de la télé. Cette idée ne sera pas ici contestée. Simplement, avec le recul du temps, tous ces lambeaux d’inepties se dissolvent un peu quand même et se défraîchissent bien vite, dans le grand magma d’images contemporain. La distance historique qui s’installe oblige à se remémorer un autre aspect crucial de l’enconnement raide et dur que nous imposait, comme fatalement, la culture téloche. C’est celui de l’horaire télé. Mes petits-enfants liront peut-être un jour ce billet. Je me dois donc de bien leur expliquer le tout du flafla de la chose.

Le contenu de la télévision était diffusé, en continu, depuis des stations. En direct ou en différé, la boite à images nous envoyait ses émissions à heures fixes. Pour ne pas les rater, il fallait donc intérioriser très précisément la grille horaire. Cette dernière était diffusée, dans son intégralité vétillarde, comme complément de publication du journal (papier) hebdomadaire. Quand ce guide télé apparaissait (le nôtre s’appelait Télé-Presse), tout le monde se jetait dessus. C’est que s’il y avait les émissions stables (dont on ne devait pas spécialement vérifier les jours ou les heures, sauf au moment des grands changements de programmation saisonniers), il y avait aussi les programmations ad hoc. Celles-ci concernaient prioritairement le cinéma. Ainsi, si une émission portait, par exemple, le titre générique de Ciné Jeudi, il fallait se ruer pour vérifier quel film jouerait, ce soir-là. Si c’était Le bon, la brute et le truand, il faudrait faire ses devoirs de la semaine en vitesse pour inconditionnellement dégager un bloc de quelques heures, le jeudi soir. Noter que, pour une œuvre majeure comme un Leone ou un Coppola, la consultation de la grille horaire n’était en rien une obligation. Les tikus se passaient le message à l’école et tout le monde savait vite que le jeudi soir était à libérer en priorité, pour s’imprégner d’une œuvre cinématographique majeure qui, elle, ne reviendrait pas de sitôt.

On fera aussi observer qu’il y avait des chaînes et que ces chaînes se faisaient déjà une belle concurrence de couillons et ce, à nos dépends. Si le Canal 10 jouait le Leone, le Canal 2 s’arrangerait pour mettre Funny Face à la même heure, pour contrer ce concurrent sérieux. Un choix obsédant allait alors s’imposer. Le déchirement intérieur n’était pas strictement personnel, du reste. Il devenait bien vite, disons… interpersonnel. Une portion de la maisonnée voulait retrouver Tuco et Blondin dans les affres de la Guerre Civile tandis que l’autre portion préférait partir pour Paris en compagnie de mademoiselle Audrey Hepburn. Des disputes acrimonieuses éclataient, qui laissaient souvent des amertumes durables. Eh oui, c’est qu’il fut un temps où il n’y avait qu’une seule téloche par maisonnée. Il fallait fatalement composer sur ses algarades de programmation. On ne les gagnait pas toutes.

Arrivons-en aux feuilletons. Ceux-ci se construisaient habituellement comme de perfides crescendos visant quasi-exclusivement à vous faire visionner l’épisode de la semaine suivante. Batman et Perdus dans l’espace (Lost in Space) étaient des spécialistes en la matière. Mais, du fond de sa vieille roulotte, le Capitaine Bonhomme ne cédait pas sa place, qui terminait tous ses récits par quelque chose comme le tour suivant: Le capitaine se verra-t-il saisir par les terribles sbires qui le cernent ainsi? C’est ce qu’on saura peut-être demain, mes enfants. Le lendemain, il fallait être bien en place devant son poste pour capter la suite… sinon, on la perdait pour toujours.

Les plus optimistes diront que cela produisit une cohorte qui développa l’habitude d’arriver à l’heure… mais bon, dans quel but? Pour se faire asséner quoi ou pour servir qui? Enfin, que ce subreptice phénomène de masse soit déplorable ou non, il reste que quand nous étions enfants donc, l’intégralité du rythme de vie des futurs hommes et femmes de ma génération (j’ai eu soixante ans en 2018) était tout simplement configuré par l’horaire télé. Nos parents, moins tributaires de ces douloureuses déterminations, rataient assez souvent le coche. Une ballade en voiture s’étirait parfois de cinq ou dix minutes après l’heure fatidique et nous éclations tous en sanglots sonores, sur notre banquette arrière, bien marris de rater le début de la suite des mésaventures du taureau Sancho. Chaque journée prenait la coloration spécifique de l’émission dominante du jour. Ainsi je me souviens que, vers 1968, j’étais un inconditionnel des demi-heures de Supermarionation qui jouaient (en v.f.) au Canal 10, à cinq heure tapant, les jours de semaine. Je me dépêchais de revenir de l’école (j’évitais de traîner au parc ou dans les lambeaux boisés, respirer le bon air, tout ça… pas question, pas question, la barbe!). Chaque journée était marquée au coin d’une émission spécifique du conglomérat Supermarionation. Le lundi, c’était L’escadrille sous-marine (Stingray). Le mardi, Fusée XL5 (Fireball XL5). Le mercredi et le jeudi, la première et la seconde partie de Les sentinelles de l’air (Thunderbirds — un immense succès populaire à l’époque). Le vendredi, c’était Supercar (Supercar). Il ne fallait surtout pas rater ça et c’est d’ailleurs vers cette époque qu’un second téléviseur fit son apparition, dans notre maisonnée. Il était en noir et blanc comme le premier mais il était plus petit et, surtout, il était monté sur un perchoir à roulettes très pratique qui permettait —oh merveille!— de le rouler depuis la chambre de mes parents jusque dans la cuisine. Un téléviseur portatif. Mobile en plus. Je regardais donc mes inexorables épisodes de Supermarionation pendant le souper, directement, en bouffant la tambouille. C’était là la seule façon de me faire me stabiliser à la table du repas vespéral.

Un mot sur les stations. Il y avait, dans le Québec d’alors, le Canal 2 (Radio-Canada — culture musicale et théâtreuse pour les enfants… souvent chiant) et le Canal 10 (Télé Métropole — culture populaire et cabotinage insensé venu directement du vivier des cabarets montréalais… toujours hilarant). Initialement, les chaînes en anglais ne nous intéressaient pas, le Canal 6 (CBC, soit Radio-Canada anglophone) et le Canal 12 (CFCF). Il y avait aussi l’héroïque Canal 7 (CHLT), francophone, qui diffusait depuis Sherbrooke et sur lequel on regardait une émission pour enfants en direct qui s’intitulait Pipe de plâtre. Les autres chaînes, me direz-vous? Les autres chaînes, c’était de la neige. Il n’y avait rien. Ajoutons que les télécommandes n’existaient pas, dans ce temps-là. Pour changer de poste, il fallait se lever et tourner le gros bouton numéroté qui se trouvait sur la façade borgne du téléviseur… et vite, car l’horaire était tyrannique et il n’attendait pas après vous. L’arrivée de la télévision couleur s’accompagna d’un accès à deux chaînes américaines, le Canal 3 (WVNY, à Burlington au Vermont) et le Canal 5 (WPTZ, à Plattsburgh, dans l’état de New York). Ce fut là une petite révolution qui me permit d’enfourcher un nouveau dada horaire qui allait déterminer mes émotions et celles de générations d’enfants à venir. J’ai nommé les dessins animés du samedi matin, aux couleurs vives et couperosés d’annonces de jouets foireux et de céréales ricaines archi-sucrées et merdiques, comme Trix ou Lucky Charms. La séquence de dessins animés du samedi matin sur les chaînes américaines dévorait avidement tout l’avant-midi, sans discontinuer. On en avait les yeux exorbités. Combien de fois ai-je contemplé le soleil radieux du samedi matin depuis la fenêtre qui était le long du téléviseur que je ne quittais pourtant pas. Il était alors parfaitement inutile de consulter l’horaire télé. On se laissait simplement porter par le flot torrentiel des émissions en succession, en jouant pensivement avec les boutons de dosage des couleurs (un bouton pour les couleurs froides, un bouton pour les couleurs chaudes), dont la syntonisation extrême donnait au cartoon hystérique du moment de véritables allures de trip de LSD.

La rigidité et les effets d’urgence des horaires de programmation étaient sciemment exploités par nos parents comme autant de carottes pour les baudets télévisuels que nous étions mécaniquement devenus. J’ai déjà mentionné le téléviseur portatif m’attirant vers mon souper vespéral. On peut aussi mentionner les bains. Le dimanche soir, il fallait se grouiller de prendre notre bain pour ne pas rater la séquence Jinny (I dream of Jeannie), Du feu s’il vous plait, et Des agents très spéciaux (The Man from U.N.C.L.E), en début de soirée. Les mésaventures du major Nelson et de son fidèle sbire Roger Healey sentent pour toujours le savon et les cheveux mouillés, dans mon souvenir.

Non vraiment, quand on y pense avec le recul, la télé rendait con pour son contenu, certes, mais aussi pour l’incroyable danse behaviorale qu’elle imprima profondément dans nos vies d’enfants. Que d’énergie bazardée pour se soumettre à la tyrannie bien révolue de cette organisation abstraite, rigide et fatale du temps. Et ces salopards trichaient en grande, avec ledit temps, en plus. Une émission d’une demi-heure ne durait en fait que vingt minutes car elle était coupée de dix minutes de pubes, ou plus. Un chef-d’œuvre cinématographique se voyait parfois tronçonner des segments et des plans entiers, pour laisser de la place à la pube tout en se maintenant rigoureusement dans l’horaire. Ma génération s’accommodait vaille que vaille de la fatalité des pubes périodiques (c’était entre autres des pauses pipi idéales) mais la génération précédente, plus déterminée par la tranquillité perdue des salles obscures, en souffrait atrocement. Il faut aussi dire que, dans le cas d’un grand film, la durée des pubes augmentait insidieusement à mesure que la trame du film s’avançait. Je n’oublierai jamais votre pauvre arrière-grand-père qui s’était confortablement installé pour mater Les dix commandements  (The Ten Commandments) de Cecil B. DeMille. Les pubes, au début, faisaient cinq minutes aux vingt minutes. Vers la fin du film, elles étaient passées à vingt minutes de pubes pour vingt minutes de film. Le vieux ferma rageusement la téloche, un bon moment avant que le peuple Hébreux ne joigne la terre promise, profondément écœuré qu’il était des annonces de savonnettes et de bagnoles qui lui polluaient son expérience.

Puis, un jour fatidique, un ratoureux méconnu mit, sans le savoir, fin à toute cette absurde tyrannie. Il popularisa une invention assez ancienne: le magnétoscope. Il devenait désormais possible d’enregistrer son émission et de la mater plus tard, en dehors de la grille horaire. Tout doucement, cette pratique se généralisa. Ce fut là le premier facteur de libération. Les gens prirent l’habitude d’écouter leurs émissions quand ça les arrangeait et, de plus en plus, en sautant les pubes. Le pli était pris. Aujourd’hui, on consulte ou compulse un feuilleton ou un film comme on le ferait d’un livre. On absorbe en deux jours et deux nuit un feuilleton HBO ou Netflix qu’on aurait dû autrefois picorer à la petite semaine en trois ou quatre mois, fidèlement et docilement. On regarde désormais son émission favorite sur le site web disponible quand nous sommes nous-même disponibles (pas le contraire). Les pubes intercalaires intempestives ont, à toutes fins pratiques, disparu.

Je ne peux tout simplement pas commencer à expliquer à mes petits-enfants la vengeance morale absolue que les conditions technologiques contemporaines représentent, pour les hommes et les femmes de ma génération, anciens enfants prisonniers sans espoir de la grille horaire télévisuelle. Celle-ci est désormais tordue et déchiquetée, comme une vieille cage foutue et obsolète après l’évasion dans la nature de toutes les bêtes fofolles qu’elle cernait autrefois cruellement. Espérons que ces dernières bébêtes en profiteront pour aller jouer dehors un peu, notamment le samedi matin, réservant les visionnements, désormais bien tempérés, d’émissions, nunuches ou non, pour les jours de pluie, de neige et de grêle.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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GOSSIP GIRL: quand la bourgeoisie élitaire décadente s’incarne en «pauvre petite fille riche»

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2015

Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively), la «pauvre petite fille riche» du feuilleton GOSSIP GIRL

Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively), la «pauvre petite fille riche» du feuilleton GOSSIP GIRL

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Et elle était où exactement?
Vous ne savez pas qui je suis?
C’est là un secret que je ne révèlerai jamais.
Mais vous savez que vous m’aimez.
Croix, cercle, croix, cercle,
La Potineuse…
(Apocryphe)

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Le feuilleton américain Gossip Girl (2007-2012 — six saisons, cent-vingt-et-un épisodes de quarante minutes, basés sur la série de romans éponymes de Cecily von Ziegesar) est un de ces nombreux récits fleuves mettant en vedette la ci-devant élite du Upper East Side de New York. Construit sciemment sur le modèle des comédies de Feydeau et de Marivaux (il y a même des intronisations dans le monde, des confesseurs félons et des bals masqué, je n’invente pas ça), l’opus nous donne à suivre les aventures mondaines de Blair Waldorf (jouée par Leighton Meester— ce sera ici l’équivalente de la Marquise de Merteuil de Laclos) et de Serena van der Woodsen (jouée par Blake Lively —notre photo— ce sera ici l’équivalente de la Justine de Sade). Réglons d’abord le cas de La Potineuse (Gossip Girl) elle-même. Ladite potineuse, ce n’est aucune des protagonistes car en fait, Gossip Girl, c’est un site web qui étale les scandales et les potins de l’élite de Manhattan. Une sorte de Perez Hilton mais moins hollywoodien que mondain, élitaire, socialite. La mystérieuse potineuse en question est très personnalisée dans les premières saisons (quand tous nos protagonistes sont encore des étudiants et des étudiantes de high school en la très gratinesque École Secondaire Constance Billard de New York). On recherche ouvertement cette rapporteuse cyber-anonyme de ragots fielleux, on voudrait la capturer pour lui faire cesser ses activités. Au fil des saisons, à mesure que nos protagonistes entrent dans le monde, on apprend à vivre avec La Potineuse dans le paysage mondain. Gossip Girl devient alors un site plus abstrait, desservi par un réseau secret et feutré de petites espionnes photographes. Ce site de potins mondains poste régulièrement des blasts (qui carillonnent alors sur tous les téléphones portables de la coterie de cette génération) et c’est un dispositif médiatique méthodique d’étalage de scandales dont on apprendra éventuellement qu’il s’alimente, de fait, d’envois courriels d’à peu près tous les membres de ce cercle fermé eux-mêmes, tels qu’en eux-mêmes. Gossip Girl, la potineuse, c’est donc ni plus ni moins que la cyber-voix du réseau social enveloppant, ceinturant, cernant et engluant ce groupe spécifique. La réflexion sur l’évolution des sites et blogues de type potin mondain (et par effet de rebond sur tout le cyber-journalisme en général) pendant la période de bloggo-consolidation (2006-2012) ne manque vraiment pas de piquant dans cet opus.

Mais ce sont Blair Waldorf (notre Marquise de Merteuil de Laclos) et surtout Serena van der Woodsen (notre Justine de Sade) qui vont nous livrer la clef symbolique de tout cet exercice. Elles incarnent la facette de (vraie) hussarde active et la facette de (fausse) victime passive de la haute bourgeoisie new-yorkaise décadente. Fille d’une dessinatrice de mode en vogue et d’un père homosexuel (les parents sont divorcés), Blair Waldorf tyrannise son entourage de soubrettes apeurées et établit avec sa gouvernante, nourrice et bonne attitrée, la diligente Dorota Kishlovsky (campée par Zuzanna Szadkowski) un rapport de domination-dépendance entre maîtresse et servante digne de Dom Juan et de Sganarelle. Blair est le cerveau incontesté des grandes embrouilles et des combines de haute volée et son sens instinctif et naturel de la manipulation d’intrigue fait qu’on en vient comme obligatoirement à se tourner vers elle quand il y a un imbroglio à désenchevêtrer. Son amour passionnel pour Chuck Bass (incarné suavement par Ed Westwick), le fils frondeur d’un milliardaire parvenu lui-même mal intégré dans ce dispositif social de vieilles familles, évolue en dents de scies. Elle finit par le saquer pour rien de moins que Louis Grimaldi, Prince de Monaco (joué par Hugo Becker) dont elle espère devenir la Grace Kelly. Le bouillant Chuck Bass ne l’entendra pas de cette oreille. Je ne vous en dis pas plus… La tonitruante Blair Waldorf c’est le pouvoir rupin ouvert, assumé, directorial, sereinement cruel, que seule sa vie privée émeut vraiment, et qui considère Manhattan et Brooklyn comme déterminés par les caractéristiques fatalement naturelles, «darwiniennes» d’une ruche dont elle ne peut être, elle-même, autre chose que la reine-abeille. Blair Waldorf c’est la bourgeoisie franche, frontale, abrupte, solaire qui tient brutalement ses privilèges en une main de fer, méprise solidement la populace et soutient activement et sans complexe l’ordre établi qui l’avantage. Or Blair est le second personnage principal de Gossip Girl.

Si le second personnage est solaire, c’est que le premier, lui, est crépusculaire. Le premier personnage et cœur thématique de cette belle aventure à bien illusoirement installer les téléspectateurs de classe moyenne dans les paysages new-yorkais somptuaires servant de cadre de vie à ceux qui les oppriment (ces paysages sont d’ailleurs filmés par un contracteur cinématographique distinct de la production du feuilleton même), c’est Serena van der Woodsen (notre Justine de Sade). Fille d’un aigrefin de vieille souche hollando-new-yorkaise, lui-même père absent dont on ne sait pas trop d’où il tient sa fortune, et d’une mère envahissante ancienne ballerine multi-divorcée roulant sur l’or et la regardant de haut, Serena est campée, tant dans son jeu onctueux, mignard et low-key que de par le script même, comme la sempiternelle victime des circonstances. C’est la pauvre petite fille riche, centre d’attention perpétuellement involontaire, qui marche la tête baissée, dans ses magnifiques robes griffées. Amoureuse de Dan Humphrey (joué par Penn Badgley), jeune plumitif tourmenté vivant à Brooklyn (hors de l’île dorée donc) et s’emberlificotant, lui, constamment dans des histoire de filles, Serena est victime, en cet amour non assumé, d’une fondamentale différence de classe qu’elle subit comme une fatalité (d’autant plus cuisante que sa propre mère, remariée justement au père de Dan, ne fait pas de complexes pour, elle, la sauter, la barrière de classe). Notre «pauvre» Serena, configurée pour être le principal objet d’amour et d’auto-identification du feuilleton, est aussi la cible constante de tout un chapelet de personnages populaciers louches, de parasites cherchant à parasiter les parasites, dont les moindres ne sont pas son ex-copine toxicomane Georgina Sparks (campée par Michelle Trachtenberg) et/ou sa fausse cousine de souche maternelle Charlotte « Charlie » Rhodes (de son vrai nom Ivy Dickens, jouée par Kaylee DeFer). Tous ces arnaqueurs et ces faux-jetons (dont le maître incontesté est justement son papa, William van der Woodsen, joué par William Baldwin) opèrent occultement, dans une ambiance de perpétuelle panique de classe digne des envolées les plus explicites du très réac My Fair Lady. Ils complotent constamment pour nuire à notre pauvre Serena, lui noircir sa réputation, ou lui faire les poches. Par-dessus le marché, elle subit plus que quiconque les bobards de Gossip Girl qui lui font une anti-image de marque terrible, notamment en référence à un passé fort frivole, fort arrosé et fort salace dont elle n’est pas vraiment responsable vu qu’elle était si jeune. Serena couillonne constamment les autres, surtout ses bons amis, et c’est toujours malgré elle et contre le grée de sa langoureuse et lancinante innocence. Elle se retrouve modèle dans un défilé où Blair devait figurer, lui fait rater son inscription à Yale, torpille la conversion cinématographique du roman de Dan, lui fout la merde dans sa vie amoureuse, et je vous passe l’énumération, ce serait tout redire. Et de s’expliquer, et de se dédouaner, et de se réconcilier avec ceux qu’on emmerde, et de déplorer l’implacable fatalité, et de recommencer de plus belle…. Le personnage de Serena van der Woodsen est conçu dans son principe pour commettre un ensemble quasi-infini de bourdes, sentimentales, professionnelles et autres, qui ne sont jamais de sa faute (comprenons-nous bien, son innocence n’est pas dans sa croyance ou sa compréhension d’elle même. Elle est dans le script, qui, lui, est un très adroit instrument de dédouanement). Comme Justine (dont les malheurs de la vertu font ici pudiquement école), Serena dérive de catastrophe en catastrophe mais est toujours fraîche, jolie, élégante, droite, souriante et sereine. Elle incarne la fausse sagesse de la grande bourgeoisie mélancolique, que personne ne comprend, et dont les actions biscornues et mal avisées ne sont jamais qu’un regrettable malentendu frappant, comme fatalement, l’éternelle victime innocente des circonstances, cependant toujours avantagée, toujours pleine aux as, toujours it girl, toujours au dessus du lot de la recette, comme le plus pur des gratins d’une société foutue d’être si ultra-gratinée.

Blair Waldorf ne transige pas. Elle domine et méprise sans tergiverser. Elle aime autant les princes pincés que les parvenus arrogants. Elle ne fait pas de complexe face à une condition de facto nobiliaire qui, à son sens, lui revient de droit naturel. Elle ne ment qu’aux autres. Seule sa servante, auprès de laquelle elle retrouve toute sa férocité enfantine, connaît ses vrais secrets. Serena van der Woodsen louvoie, compose, veut faire des études, cherche du boulot, aime secrètement un homme du commun, aspire à «sortir de sa condition» (interdit de rire). Elle se ment à elle-même. Tous les lecteurs et les lectrices de Gossip Girl connaissant ses (faux) secrets. Second rôle: la haute bourgeoisie inflexible qui jouit et se moque bien de l’opinion qu’on a d’elle. Premier rôle: la haute bourgeoisie conciliante et onctueusement démagogue qui voudrait tant qu’on la comprenne et qu’on découvre qu’elle n’aspire qu’au Souverain Bien et au Consensus, sans plus. Conclueurs flagornés devant vos postes, concluez.

Serena van der Woodsen, cette pauvre petite fille riche, personnifie en fait le message central du feuilleton Gossip Girl (2007-2012). On nous dit franco, sans rougir ni désemparer, que ces rupins gras-durs sont en fait de pauvres mécompris, victimes de la ballotante conjoncture, de la dure roue de la vie et des méchants des basses classes qui les jalousent. Le message est tellement explicite, frontal et candide qu’il en devient involontairement critique. Ce discours apologue finit par engendrer, comme ouvertement, sa propre pulsion autodestructrice. Oui, pauvre petite fille riche, profite bien de tes si désavantageux avantages pendant qu’il est encore temps. Cueille dès aujourd’hui les roses de la vie individuelle et sociale. Un vaste spectacle de comédie humaine, surtout quand il est vraiment bon et évocateur (et c’est le cas ici, pas de doute), n’est jamais complètement en contrôle du tout de son dispositif connotatif. Et ce n’est pas pour rien que l’allégorie ici fait apparaître le Upper East Side de New York comme une cours circonscrite et cernée de grands aristocrates aux abois. Ai-je dis Feydeau et Marivaux? Ai-je mentionné Laclos et Sade? Suis-je allé jusqu’à faire allusion à Molière? Qui sait, quelque part, c’est peut-être en fait bien plus de Beaumarchais qu’il s’agit ici…

Stephanie Savage et Josh Schwartz, Gossip Girl, feuilleton télévisé américain (basé sur la série de romans de Cecily von Ziegesar) avec Blake Lively, Leighton Meester, Penn Badgley, Ed Westwick, Zuzanna Szadkowski, Chace Crawford, 121 épisodes de quarante minutes, diffusés initialement en 2007-2012 sur CW Television Network (six coffrets DVD)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Désormais, James Gandolfini EST Tony Soprano

Posted by Ysengrimus sur 19 juin 2014

Cast of the Sopranos

Il y a un an, le jour de mon anniversaire, l’acteur italo-américain James Gandolfini (1961-2013) mourrait subitement à l’âge encore fort tendre de cinquante-et-un an. Il EST donc désormais, et ce, pour toujours, Tony Soprano. Tony Soprano, c’est un caporegime de la petite pègre italo-américaine du New Jersey. Une manière de caïd provincial, ni plus ni moins. Marié, une fille, un fils, la fin de la quarantaine, un peu d’embonpoints, des idées carrées et une grande maison confortable. Sa profession officielle, qui concerne les détritus et le recyclage (il est aussi propriétaire d’un club de danseuses érotiques, le BadaBing), sert de couverture à toutes sortes d’activités interlopes: escamotage non-sécuritaire de déchets dangereux, syndicalisme pégreux de chantiers de construction, recel et trafic de marchandises volées, shylocking (prêt usuraire avec extorsion), jeu illégal, trafic de drogue, trafic d’influence, meurtre à gage. Tony Soprano est une figure du petit crime organisé de Nouvelle Hollande. Il est aussi une sorte de personnalité locale. Il contrôle son petit empire, fait rapport à ses collègues new-yorkais (dont on ne sait pas trop s’ils sont ses supérieurs ou pas), garde la paix armée des gangs sous un prudent contrôle et s’efforce de former son neveu dans le dur métier de malfrat et d’éduquer ses enfants dans le cadre minimal de respectabilité d’une personne qui cache des armes et de copieuses liasses d’argent liquide dans son grenier, ses placards et la remise de son jardin.

Quand l’histoire débute, Tony Soprano (James Gandolfini) subit une perte subite de conscience et s’effondre sur le plancher de son salon. Son médecin de famille lui fait un examen médical complet et exhaustif mais ne lui trouve rien de physique. Il lui recommande alors une psychothérapeute, la Docteure Jennifer Melfi (Lorraine Bracco). Tony Soprano est d’abord profondément réfractaire à l’idée de s’impliquer dans ce qu’il considère comme ne présentant aucun intérêt et, pour tout dire, comme étant une insulte personnelle plus que quoi que ce soit d’autre (la question de sa propre santé mentale lui suscite tous les préjugés classiques dont il est largement tributaire), mais deux ou trois autres épisodes de perte de conscience le décident finalement à entrer en thérapie. Cette thérapie du caïd  (The Sopranos pourrait avoir pour sous-titre: La Thérapie du Caïd) va durer sept ans et va servir de structure narrative armaturant l’intégralité de cet extraordinaire feuilleton.

C’est que soudain le tout du monde de ce personnage bourru et inexorablement attachant va se trouver découvert ou redécouvert dans l’angle de la thérapie et de l’ouverture à nos vulnérabilités qu’elle entraîne. On rencontrera sa mère tyrannique, son épouse passionnée et intransigeante, sa sœur abrupte et égoïste, ses maîtresses névrosées et suicidaires, ses circonspects complices, ses sbires obséquieux, son oncle acariâtre qui est, lui, très officiellement, son boss mafieux mais dont il ignore ostentatoirement les moindre commandements, ses employés, ses enfants, le souvenir de son père absent. Toute la fresque du vague à l’âme de l’Amérique fin de siècle va se déployer sous nos yeux, comme sous ceux exorbités de la Docteure Melfi, à qui rien ne sera épargné. La description de la souffrance, du fond miteux et borné de cette nouvelle Comédie Humaine s’enrichiront d’un humour satirique et caustique et d’une superbe richesse d’écriture pour produire une peinture de moeurs époustouflante, considérée comme rien de moins que le feuilleton télévisé le plus achevé de tous les temps. Au fil des saisons, Tony Soprano s’enfonce dans la dépression. Sa thérapeute, qu’il draguera sans succès, qu’il engueulera, qu’il bousculera, qu’il suppliera de le reprendre en thérapie après ses défilades et ses explosions de rage, l’accompagne patiemment dans cette descente aux enfers. Les fins de saisons sont habituellement provoquées par une rupture rageuse entre le patient et sa psychiatre. Au début de la saison suivante, le lien thérapeutique se renoue et la folie névrotique reprend dans toute sa splendeur sa route cahoteuse vers le fond.

Un autre étau se resserre sur Tony Soprano: celui du FBI. Sa maison est sur écoute, ses plus fidèles sbires le trahissent, il doit faire descendre l’épouse de son neveu, devenue indic de police. Son collègue-ou-patron-en-tout-cas-contact new-yorkais est emprisonné. En même temps, sa notoriété de chef de pègre fait de lui une grosse bête curieuse, une bizarrerie ethnologique, une sorte de fier-à-bras du village. Ses voisins se vantent ouvertement d’avoir joué au golf avec lui, ses maîtresses se glorifient intérieurement de l’avoir vu à l’action au lit. Les notables locaux profitent de ses activités douteuses, en tirent avantage, en bénéficient mais au fond se gaussent de lui comme on rit d’une sorte d’archaïsme coloré que l’on tolère par mansuétude nostalgique. Ses enfants grandissent et le méprisent de plus en plus copieusement, complétant dans l’amertume et la douleur la peinture tendre et désespérée du lancinant tableau.

Une fresque incroyablement vivante, riche en allusions subtiles et cocasses (notamment aux grands classiques du cinéma pégreux, The Godfather et Goodfellas, traités avec une tendresse tangible et une mordante ironie), superbement documentée, précise et adéquate jusque dans les moindres détails. Qu’on y aborde la panique de se perdre en forêt, les relations entre Sartre et Heidegger, le baseball, le riche et complexe art culinaire italo-américain, les arcanes du shylocking, la mécanique auto, les théories de l’évolution, le terrorisme, la déréliction, la construction domiciliaire, les drogues récréatives ou thérapeutiques et leurs effets, tout est exact, tout est documenté, tout est précis. Racisme, traditionalisme étroit, préjugés, ignorance crasse se manifestant sous la forme de circonlocutions verbales intraduisibles et de traits de philosophie populaire à gros grains, mais aussi génie, astuce, rouerie, subtilité, art, méthode, The Sopranos nous présente la jubilation langoureuse et la souffrance aiguë d’un monde en décadence qui est tellement le nôtre qu’il reste avec nous longtemps après la fin, abrupte et biscornue, de ce flamboyant spectacle.

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David Chase, The Sopranos, avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Michael Imperioli, Dominic Chianese, Steven Van Zandt, Tony Sirico, 86 épisodes d’une heure, diffusé initialement en 1999-2007 sur HBO (six coffrets DVD).

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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