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Comment le professeur Henri Gazon m’a (bien involontairement) enseigné la circonspection intellectuelle

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2020

Une des pochettes de disques du Professeur Henri Gazon (1973)

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Le professeur Henri Gazon (1909-1982) est un fameux charlatan de ma jeunesse, un petit peu oublié aujourd’hui. C’était un astrologue ou plutôt, libération sexuelle de l’époque oblige, un sexologue-astrologue. Il œuvrait, avec une ostentation toute flegmatique, à corréler la libido de ces dames avec quelque chose comme leur carte astrale. Et ça fonctionnait. Ça roulait sur les chapeaux de roues. Le public féminin, des dames de la génération de ma mère (1924-2015), marchait à fond dans la combine. Les bonnes dames se présentaient aux conférences du professeur Henri Gazon, suivaient ses émissions de télé, achetaient ses livres et même ses disques. Rationaliste au ras de mottes et cartésienne des plus terre à terre, ma mère, elle-même, ne poissonnait pas une seule seconde dans le baratin du professeur Gazon. Je l’entends encore expliquer à notre voisine, par-dessus la haie, avec une conviction non feinte: Ben voyons donc! Vous vous laissez avoir parce qu’il a de la prestance et qu’il s’habille bien. Ça vous fait le même effet que les curés d’autrefois… Et tout était dit.

Le professeur Gazon s’habillait effectivement en noir et cultivait jusqu’à l’affectation une prestance bonhomme à l’ancienne. On aurait dit une sorte d’Edgar Cayce francophone. Il avait un sens discrètement efficace de son image médiatique. C’était un sphinx. Il était littéralement impossible de le démonter ou de le faire sortir de ses gongs, sur un plateau de télévision. Toujours impavide, onctueux, la voix grave, le geste à la fois ample et économique, il captivait. On le voyait très souvent dans les émissions estivales de semaine, les émissions s’adressant de fait à la clientèle féminine, encore largement domestique à l’époque. Faussement éminent, il exposait, dans ces programmes du midi, ses analyses sexologiques bidons et son astrologie fumeuse. Parfois, il répondait à des questions de lignes ouvertes, parfois on le confrontait à d’autres invités, moins charismatiques que lui et qui cherchaient habituellement, sans trop y parvenir, à démonter ses diverses charlataneries à la mode.

En 1973, j’avais quinze ans. On me pardonnera le caractère lacunaire du contexte du souvenir, pourtant vif et tangible lui, que je vais évoquer. Il y avait à l’époque une sorte de boutefeu télévisuel de service que nous appellerons, faute de mieux, monsieur Piquet. Hargneux, vif, roué, habituellement efficace dans ses réparties, Piquet servait souvent d’avocat du diable de service, à la télé du midi. Il avait lui-même une émission de lignes ouvertes dont j’oublie le titre mais que je ne ratais pas (j’en entend encore la musique de générique dans ma tête). La hargne de Piquet et sa couverture hoqueteuse de l’actualité nationale et internationale, en compagnie de ses téléspectateurs redondants au téléphone, s’accompagnaient parfaitement d’un bon sandwich jambon fromage, les jours pluvieux ou même ensoleillés d’été.

Alors, un jour, quelqu’un d’autre a l’heureuse idée d’inviter monsieur Piquet à débattre sur son émission avec le Professeur Henri Gazon. Je n’allais pas rater cette joute. Sans trop me soucier de son contenu, je me demandais surtout lequel des deux, l’irascible Piquet ou le flegmatique Gazon, aurait le dessus. Cela s’annonçait comme une savoureuse empoigne entre Woody Woodpecker et Yogi Bear, si vous voyez ce que je veux dire. Ça promettait d’être à la fois parfaitement divertissant et sans grandes conséquences. J’étais à mille lieux de m’apprêter à vivre une des révolutions intellectuelles majeures de ma vie, qui me détermine encore pleinement aujourd’hui.

Dès le début, la joute remplit superbement ses promesses. Piquet attaque Gazon avec virulence et ne le lâche pas d’une semelle. L’aptitude habituelle de Gazon à occuper et dominer l’espace est promptement déstabilisée par la virulence de Piquet. Le Professeur Gazon ne perd fichtre rien de sa bonhomie usuelle mais il est clair que son monologue tranquille est échancré voire déchiqueté par l’action argumentative, corrosive et interruptive, de Piquet. On en est encore autour de la fameuse corrélation entre pulsions libidineuses et impact des astres. Piquet mène la charge (je reproduis approximativement le dialogue).

Piquet: Mais enfin, à peu près n’importe quoi, dans notre quotidien, peut impacter sur la libido et en incurver les tendances.

Gazon: Que voulez vous dire?

Piquet: Eh bien… je me réfère ici à la fameuse Méthode de Psychologie Populaire du grand psychologue français Lecarnaie. Vous connaissez le docteur Pierre Lecarnaie.

Gazon: Oui, oui.

Piquet: Ses travaux sur la psychologie des masses font autorité.

Gazon: Absolument, c’est incontestable.

Piquet: Eh bien le docteur Lecarnaie corrèle la libido de certains de ses patients avec leur activité de jardinage. Dans d’autres cas, il y a rapprochement entre le rythme sexuel et le rythme des parties de tennis de la patiente. Ou de ses périodes de lecture.

Gazon: Bon, je veux bien.

Piquet: De là à pieusement conditionner sa charge libidineuse à la lecture des Horoscopes du Professeur Gazon, il n’y a qu’un pas, vous ne me direz pas.

Gazon: Ah non. Je vous demande pardon, mon brave. C’est totalement différent. Les prédictions que je propose dans mes cartes du ciel sont faites longtemps à l’avance. Pas à la petite semaine, comme dans vos exemples.

Etc…

Et le débat se poursuit encore ainsi pendant une bonne quinzaine de minutes. Seize minutes plus tard, au beau milieu de tout et de rien, Piquet s’exclame, triomphal: Quoi qu’il en soit, Professeur Gazon, je détiens la preuve irréfutable de votre malhonnêteté. J’ai fait référence tout à l’heure aux travaux inexistants d’un docteur Lecarnaie de mon invention, en vous demandant si vous connaissiez cet être totalement imaginaire. Et vous m’avez répondu oui, sans frémir. Comment peut-on alors faire confiance à un menteur aussi frontal et aussi impudent que vous. Futé, Gazon reste de marbre, ne se laisse nullement démonter et opte, sans frémir, pour la feinte par extinction. Entendre qu’il continue de débattre sur le sujet principal du moment comme s’il ne venait tout simplement pas d’entendre cet aparté assassin de son adversaire. Comme l’émission touche déjà à sa fin, Piquet ne dispose pas de l’occasion de replanter le couteau en cette plaie perfide. Gazon s’en tire donc parfaitement indemne. Les choses continuèrent, comme si de rien n’était, de bien se passer pour lui, ce jours-là et les jours suivants. Ses ventes de livres et de disques ne se trouvèrent nullement altérées par un tel flagrant délit. Ses conférences ultérieures ne furent nullement désertées.

Par contre le petit Po-pol, lui, il était intégralement sidéré, devant son poste. Je découvrais littéralement cette stratégie argumentative perfide. On vous fait croire à l’existence d’une réalité imaginaire et lorsque vous acquiescez, patatras, on vous prend au piège dans le gluau fatal de votre propre cuistrerie. Avant ce chemin de Damas télévisuel fatidique, j’avais souvent fait semblant de connaître des choses dont j’ignorais tout, notamment face aux tikus de la rue. Oh, je m’étais bien fait pincer une ou deux fois, à faire croire aux epsilons du coin que j’avais vu un épisode de Batman dont je ne connaissais pas le premier mot. Profits et pertes de ma petite vie sociale neuneu de ce temps. Cela n’avait pas vraiment porté à conséquence. Je n’y avais jamais vraiment repensé. Mais subitement, ici, en quadraphonie, un digne monsieur vêtu de noir qui vendait des livres et des disques venait de se faire capturer en flagrant délit d’ignorance mal gérée par un adversaire argumentatif, en direct, dans le collimateur du téléviseur, devant les masses. Cela me fit une très grosse impression.

Bien abruptement et bien involontairement, le professeur Henri Gazon venait de m’enseigner la circonspection intellectuelle. C’est dit et cela résonne encore au jour d’aujourd’hui. Il n’est pas payant de prétendre connaître quelque chose qu’on ne connaît pas. Cela pourrait toujours être un piège. Je me le tins pour dit. Je m’efforçai, suite à cette leçon édifiante, de ne plus jamais faire semblant de savoir ou de connaître des choses que je ne savais pas ou que je ne connaissais pas. Ce fut difficile, en ouverture de partie. Le cuistre ado se piquant d’ardeur intellective souffre toujours un peu, au début, d’admettre frontalement qu’il ne sait pas. Mais je tentai, par douloureuses étapes, de tourner le désavantage de mes béances en avantage. Le fait de ne pas connaître un truc qu’un Diafoirus quelconque m’enseignait me permettait de pieusement m’en imprégner, pour la fois suivante. Et graduellement, comme imperceptiblement, l’envie de montrer qu’on sait céda pas à pas le pas devant le simple plaisir d’apprendre, pur, nu et vrai. Au jeune Alcibiade se substituait tout doucement le vieux Socrate.

En commettant cette erreur de gros cuistre opaque, Henri Gazon ne m’avait pas vraiment prouvé sa malhonnêteté, disons la chose comme elle est. Cette dernière se nichait ailleurs, dans ses livres, dans ses disques, dans ses conférences. Sur le coup, c’est Piquet qui me parut bien plus malhonnête, vicieux et retors d’entraîner ainsi, dans le feu de l’action, sa lourde victime, sa dupe repue, dans un piège aussi grossier et facile. C’est nul autre que le cartésianisme de ma mère qui m’avait prévenu, d’assez longue date, contre l’astrologie à la Henri Gazon… oui, oui, longtemps avant cette algarade télévisuelle un peu vide avec ce monsieur Piquet bien oublié. Le jour où je syntonisai ce programme, je jugeais déjà en conscience que le bon et affable Professeur Gazon n’avait plus rien à m’apprendre. Ce fut une grande surprise de découvrir ainsi le contraire. Ce fut aussi une leçon de modestie supplémentaire. On a toujours besoin d’un plus cuistre que soi…

 

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