Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Logique d’engendrement du courant rouge-brun

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2017

Rouge-brun-un

Le courant rouge-brun n’est ni homogène ni nouveau. On se souviendra du national-bolchevisme des années trente. On peut aussi mentionner, dans une arabesque plus bourgeoise et plus large, Perón et Duplessis. Il faudrait en fait un copieux traité pour rendre compte du développement historique fourmillant, polymorphe et multinational du courant rouge-brun. Quand je parle de courant, d’ailleurs, je le conceptualise plutôt en termes de tendance ou de mouvance que de quelque chose qui serait articulé dans l’unicité politique. De fait, pour bien faire sentir le caractère non-unitaire du courant rouge-brun, il convient de bien s’aviser du fait qu’il n’est pas (ou pas encore) une bannière de ralliement. Personne ne dit Nous, les Rouges-bruns et il n’y a pas de Manifeste Rouge-brun. Le mouvement rouge-brun existe moins en saillie qu’en creux. C’est plus une dérive qu’une articulation. C’est un phénomène sociologique plutôt qu’un mouvement politique.

De quoi s’agit-il, en fait. Disons, en évitant de se formuler de façon trop tranchée, qu’on est dans le rouge-brun quand la formulation doctrinale d’un mouvement politique allie, de la façon la plus fluide possible, si possible, des éléments théoriques et pratiques communistes (lutte des classes, révolution prolétarienne, anti-capitalisme progressiste, doctrine historique élaborée, égalitarisme citoyen) et fascistes (populisme réactionnaire, putchisme autoritaire, ethnocentrisme radical, phallocratisme patriarcal, militarisme). Les rouges-bruns rebrassent les cartes et font opérer ensemble les éléments disparates d’un cadre d’analyse et d’une doctrine d’action dont on s’attendrait à ce qu’ils soient politiquement et sociétalement incompatibles. Cette attente d’ailleurs, fatalement un peu ahurie, envers la monstruosité du rouge-brun s’appuie tant sur un héritage historique ou historiographique (souvent mal dominé et passablement idéalisé) que sur une analyse un peu schématique. La ligne théorique sous-tendant ladite analyse mangue justement cruellement de prise sur la situation concrète, attendu que le courant rouge-brun se manifeste, qu’il existe et qu’il agit. On est donc bien obligés de dire que c’est désormais simplement dans l’abstrait que le rouge-brun serait une impossibilité logique.

L’est-il tant que ça, au fait? Force est, la mort dans l’âme (et qu’importent nos âmes), d’admettre que l’illogisme du courant rouge-brun est imperturbablement infirmé par son existence factuelle contemporaine autant que par sa récurrence historique tendancielle. S’il y a une réalité du courant rouge-brun, c’est inévitablement qu’il y a une logique concrète d’engendrement dudit courant rouge-brun dans la vie sociale. Nous nous devons donc de la comprendre, pour mieux la voir venir devant nous, comme derrière nous et même en nous. Au niveau des principes de fonctionnement, et par delà la cuisante contrariété que cela avive en nous, nous devons prendre froidement connaissance des facteurs de convergence qui favorisent le courant rouge-brun. J’en discerne cinq.

1- Caractère généralisable du cadre marxiste. Le cadre d’analyse marxiste du développement historique et des sociétés tient la route. On a voulu maintes fois le traiter en chien crevé, notamment après la chute de l’Union Soviétique (1991), il perdure et continue de parfaitement s’appliquer à la description de la crise du capitalisme crépusculaire. On ne va pas épiloguer, le marxisme tient et s’il tient c’est qu’il représente l’analyse adéquatement scientifique (selon la logique non positiviste des sciences humaines et sociales) de la crise contradictoire de l’existence sociale dans l’Histoire. Mais un cadre scientifique, c’est comme de la poudre à canon. On peut s’en servir pour percer des routes utilement ou pour faire des  guéguerres inutilement. Un cadre scientifique, ça circule, s’implante, se répand, devient mainstream, lot commun, monnaie courante. Il est du domaine public. On peut se l’approprier. Il peut donc tomber entre de mauvaises mains et continuer de tenir, comme un flingue, une pelle, de l’aspirine ou un boisseau de blé. Une des grandes illusions militantes du siècle dernier a été celle de croire que le matérialisme historique (le marxisme) était, comme magiquement, chevillé à la pensée progressiste et au militantisme révolutionnaire. Non, ce n’est pas le cas. Preuves en main, on peut observer que le cadre scientifique du matérialisme historique a servi des intérêts réactionnaires. Sa force et sa pertinence opèrent à tout coup. Le matérialisme primera sur l’idéalisme, quels que soient vos objectifs politiques de dernière instance. Le recul du temps permet maintenant à des penseurs d’extrême-droite d’invoquer Marx, Marcuse, Debord, Clouscard, Baudrillard et compagnie et de mettre leurs analyses au service de leurs objectifs. Le caractère généralisable du cadre marxiste transforme les historiens et les philosophes marxistes en éléments du lot commun de la culture universelle. Les fachos peuvent parfaitement en mobiliser les acquis intellectuels et ils s’en privent de moins en moins (en les tronquant à leur guise). Ils ne font pas de complexes sur cette question, contrairement à leurs prédécesseurs du siècle dernier, qui pliaient plus devant le prestige révolutionnaire du marxisme. Aujourd’hui, la gauche devient la droite, la droite devient la gauche et tout s’entrecroise, dans le grand hocus-pocus théorique rouge-brun.

2- Délabrement théorique de la pensée d’estrême-droite. Sans coût symbolique particulier désormais, l’extrême-droite pillera donc allègrement des théoriciens marxistes et communistes en perte accélérée de leur acuité connotative révolutionnaire ou prolétarienne. Elle les pillera d’autant plus qu’elle trouvera dans ce cadre qui tient, une formulation doctrinale à même de plâtrer au mieux son propre délabrement théorique. Jugement de valeur à part, on doit observer que c’est le lot fatal des modèles intellectuels réactionnaires de souffrir d’obsolescence chronique à répétition. L’extrême-droite tend à s’appuyer sur ce qui est arriéré, retarde, et bloque des quatre fers. Religion, nationalisme, ethnocentrisme, hétérosexisme, régionalisme, ruralisme. Or, le progrès social objectif (qui, même au ralenti, reste inexorable) force souvent l’extrême-droite à bazarder des pans entiers de sa ligne doctrinale irrationnelle de souche, l’obligeant à subrepticement se recycler et à renouveler le fond de commerce de ses idées. Pas facile quand on est exemplairement rétrograde de faire jouer la corde de la pensée avancée. Paradoxal en diable, en plus. Un exemple: le racisme. Maintenant que la clientèle réac est largement d’origine ethnique, pas le choix, il faut bien pieusement ranger des pans entiers des doctrines raciales et racialistes d’autrefois sur les prudentes étagères de l’Histoire. Ça ne collerait tout simplement plus, avec les clientèles contemporaines… Les différents courants du féminisme de droite font que le fond sexiste réac est sur le point de subir le même type de mise au rancart, accroissement de la clientèle féminine oblige. Les philosophes, sociologues, historiens et théologiens réacs font vieux, vioques, foutus, ringards, datés, excessivement parcheminés. Leurs idées faisandées ne collent plus à la réalité contemporaine et s’ajustent souvent fort mal à l’espèce de faux modernisme clinquant et toc que brandit la culture d’extrême-droite, dans ses affectations populistes actuelles. Non, c’est vraiment pas facile de se donner une galerie d’ancêtres irrationalistes, fachos et délirants. Hitler dit tellement de mal des français et des africains dans Mein Kampf que c’est carrément pas présentable (la version française de cet ouvrage est d’ailleurs souvent expurgée de pans entiers de ses développements francophobes). La majorité des éventuels grand ancêtres maîtres penseurs d’extrême-droite sont atteint ici ou là du même mal. Et comme tout n’est pas dans la Bible et qu’il faut bien trouver un cadre d’analyse quelque part…

3- Soucis syncrétique et messianique du tercérisme. À ces phénomènes nouveaux (disponibilité de plus en plus idéologiquement neutre du marxisme) ou constamment renouvelés (obsolescence répétée des penseurs d’extrême-droite) va s’ajouter un facteur lourd plus traditionnel. On appelle tercérisme (recherche de la troisième voie) l’attitude intellectuelle de courants politiques cherchant une solution tierce entre capitalisme et communisme (au siècle dernier) ou encore entre social-démocratie inopérante et néo-libéralisme rapace (au siècle présent). Traditionnellement, le tercérisme est d’extrême-droite et usuellement nostalgique, passéiste, traditionaliste. Mais une autre de ses caractéristiques fondamentales est son messianisme syncrétique. Le tercérisme aspire habituellement à réunir et à envelopper toute la constellation disparate des voix dissidentes, pour tendre au mieux à en faire une force de coalition susceptible de peser sur son ennemi principal du moment. C’est dans le cadres de cette sorte de tradition implicite du vieux militantisme de résistance qu’apparaissent des Unions Sacrées ou des Union Nationales ayant en commun de faire primer le fait de s’unifier (pour frapper mieux un ennemi commun) au dessus des éventuelles radicalités irréconciliables susceptibles de lézarder le mouvement. Le souci syncrétique va mettre en relief les traits fatalement communs au rouge et au brun: résistance, dissidence, appui sur les classes populaires, recherche de simplicité anti-consumériste, retour à la nature ruraliste et/ou écologiste, grogne ploutoclastique, militantisme de la rue. Des passerelles idéologiques tendront alors à se construire. Une clientèle largement commune, des objectifs fondamentaux superficiellement proches et la permanence d’une culture de résistance mi-victimaire mi-frondeuse, tout cela tend à faire du tercérisme un constant creuset de rapprochement et de mélange des poudres rouge et des poudres brunes.

4- Tactiques trublionnes internationales. Un facteur actif en solide émergence est le fait que de nombreux groupes politiques du courant rouge-brun sont internationalement financés. Il y a, ici aussi, toute une tradition en mutation. Le vieux stalinisme reste le champion incontesté de la pratique assez ancienne consistant à faire fleurir des partis ou groupuscules trublions dans le sein de la vie politique des pays occidentaux. Héritière parfaitement décomplexée de la longue et solide tradition de noyautage stalinien, la Russie actuelle continue de faire jouer des mécanismes similaires, en les mettant désormais au service de ses intérêts nationaux propres. Aujourd’hui, le régime russe se pose ostentatoirement en sauveur des peuples mais il finance et s’appuie lourdement sur tout ce qui est d’extrême-droite, en Europe occidentale notamment. La Russie non-soviétique choisit donc de jouer la réaction pour déstabiliser son ennemi. Elle le fait en bonne partie par conviction, en plus. C’est socialement régressant et, effet aussi indésiré qu’inavouable, ça donne aux Américains (qui restent l’impérialisme de loin le plus nuisible) une solide base d’autolégitimation, notamment dans le vaste cloaque du centrisme occidental. Mais surtout, ces tactiques trublionnes internationales actuelles fonctionnent comme la plus insensible des realpolitiks. La Russie non-soviétique ne cultive plus cette fameuse unicité doctrinale dia-mat qui avait fait du stalinisme un si beau faux champion de la révolution prolétarienne mondiale. Plus de ça, aujourd’hui. Les masques sont tombés et c’est maintenant l’efficace trublion qui prime. Aussi, le fait que les visions rouges-brunes se mélangent, que la recette soit bizarre et que ça gâte la sauce doctrinale, c’est pas si grave finalement aux yeux du bailleur de fonds international. Si le facteur trublion joue à plein et que son efficace déstabilisateur opère, il sera rouge, brun, carreauté ou rayé, peu importera. Les bailleurs de fonds trublions, genre Russie ou Iran, se soucient finalement assez peu de l’efficace sociologique effectif des mouvements qu’ils entretiennent. Les retombées sociétales ne se manifesteront pas chez eux de toute façon, donc, qu’importe. Tant que ça fout la merde, c’est bon à prendre. Les bailleurs de fonds internationaux du courant rouge-brun ne sont pas en train de construire des grandes mosquées blanches et unitaires, genre Arabie Saoudite. Le cynisme russe et le cynisme américain se rejoignent ultimement ainsi aussi, dans l’intendance des germes politiques qu’ils inoculent sans scrupule et sans soucis du lendemain, dans les pays des autres.

5- Blocage bourgeois. Ceci dit et bien dit, il reste que l’émergence de la pensée rouge-brune, notamment à gauche, est déterminée par un facteur capital. La solidité (toute relative mais encore malheureusement effective) de la société bourgeoise même. S’arc-boutant sur le bloc de granit du capitalisme bourgeois, les bruns d’un bord, les rouges de l’autre, buttent, plient, flageolent, mais n’arrivent pas à faire bouger grand-chose. Leur substance doctrinale et militante, trop molle, fusionne alors autour de l’obstacle inamovible et les conceptions théoriques se mélangent. Autrement dit, en ahanant avec peine sur l’obstacle encore trop solide du tout de la société bourgeoise, le militant et la militante de gauche sentent monter, avec le découragement et les piétinements, une sourde fureur fasciste en soi. Perdant sa perspective analytique et embrouillant les crayons de son marxisme dans la rage irrationnelle du brun qui, lui, pousse de l’autre bord en gueulant ses slogans, notre combattant rouge exacerbé se met, presque involontairement, à chercher lui aussi des boucs émissaires (communautaires, bancaires… on connaît la chanson) et il bouffe sans joie la soupe froide des lendemains qui déchantent. Comme disait Mao, chauffe un caillou, cela restera un caillou. Chauffe un œuf, cela deviendra un poussin. Tant que le libéralisme bourgeois aura la dureté d’un gros caillou, le rouge et le brun s’échineront dessus en vain, se loveront autour, et se perdront l’un en l’autre, ce faisant.

Tant et tant que la putréfaction interne du capitalisme bourgeois sera la vraie cause déterminante d’une nouvelle et radicale séparation du brun et du rouge et de la remise en marche d’une perspective révolutionnaire authentique, non corrompue par la frustration délétère des passéistes, des ethnocidaires et des phallocrates si représentatifs des époques résurgentes et des perspectives sociétales désespérées parce que bloquées. Aussi, la disparition du rouge-brun ambiant ne sera pas la cause du changement fondamental en cours au sein du capitalisme tardif. Il en sera le symptôme. Un jour viendra.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Lettre ouverte aux jeunes idéalistes d’extrême-droite

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2017

extreme-droite

Vieux marxiste qui ne changera pas de bord, je n’aurais jamais cru ça possible: de l’idéalisme à l’extrême-droite. Pour les gens de ma génération, l’extrême-droite, ça a toujours été des milices patentées, des Pinkerton du capital, défendant brutalement la loi et l’ordre. Des suppôts de la réaction ne pouvaient absolument pas promouvoir un idéal. Les fachos de mon temps se contentaient de monter la garde devant la forteresse croupissante des valeurs de grand-papa. L’extrême-droite, ce sont des milices pour grands bourgeois, des mercenaires. Des fanatisés sans ligne définie. Certainement pas des idéalistes.

Et pourtant, voici maintenant que se présentent au portillon sociétal des petits jeunes en habits de ville, proprets, toniques, conscientisés, doctrinaires. Ils se donnent comme anti-système et ils aspirent à rien de moins qu’une refonte en profondeur de l’occident. Ils croient en un idéal et, tumultueux, cet idéal se canalise à travers le tuyau le plus brunâtre imaginable: antisémitisme (retour en force de la grande conspiration financière sioniste), xénophobie (les terroristes se planquent parmi les réfugiés des guerres impériales comme les hommes d’Ulysse parmi les brebis du cyclope éborgné), isolationnisme national (les grands ensembles sont des suppôts du supra-nationalisme extorqueur), anti-capitalisme droitier (oui à la boutique de papa. Non à la grande entreprise exporteuse d’emplois), moralisme sociétal (non au pour tous, sous toutes ses formes), religiosité rampante (catholiques culturels pour ne pas dire catholiques tout court). C’est le sursaut, la révolution sociale des droites, l’opération drapeau brun, avec toutes les évanescences oniroïdes que cela entraîne et charrie.

Le cœur serré d’une infinie tristesse, je vais postuler que ces petits jeunes sont de bonne foi. On a d’ailleurs trop voulu qu’ils soient de mauvaise foi, qu’ils soient des agents cyniques et livides de forces populistes troubles, mi-trublionnes mi-carriéristes, assurant leur avenir bureaucratico-entrepreneurial dans un occident froidement re-fascisé. On a trop voulu que les petits jeunes d’extrême-droite d’aujourd’hui fassent de la politique calculatrice, mièvre et foireuse comme leurs aînés, qu’ils s’avancent sur l’échiquier aux combines, de façon biaiseuse, médiocre, arriviste, hédoniste et onaniste. Non, les petits jeunes d’extrême-droite contemporains ne sont pas des cyniques et des fatalistes. Ils sont finalistes. Ils marchent au pas, l’œil sur la ligne d’horizon. Ils croient en leur camelote. Ils ont de l’idéal.

C’est bien là le tout du drame. Pire que la mauvaise foi, il y a la bonne foi. La mauvaise foi au moins, on peut en désamorcer l’astuce. La bonne foi, on ne peut que rester baba, les bras ballants et la gueule béante. Un aigrefin insidieusement xénophobisant qui s’adonne à un lobbying mercantile en faveur d’un groupe pour en faire chanter un autre, ça se décode et conséquemment ça s’affronte. Un authentique xénophobe ardent qui croit de bonne foi à la ré-immigration pour fins de protection des valeurs de la race blanche, cela vous laisse frigorifié et sans voix dans sa terrible bonne foi. Au fin fond, il n’y a pas pire ferveur que la ferveur patriote authentique. Et oh, oh, elle n’est nullement garante de vérité et de pertinence descriptive, cette ardente authenticité.

Jeunes d’extrême-droite, votre ferveur est imparablement symptomatique du recul socio-historique de l’occident. Celui-ci est calmement irréversible. Dans l’économie-monde de demain, l’Europe et l’Amérique seront de plus petits ensembles devant l’Eurasie et l’Afrique. En 1950, les États-Unis assuraient 53% de la production industrielle mondiale. Aujourd’hui, c’est 22% en baisse graduelle. Cela ne va pas s’inverser pour plaire au président réac du moment conjoncturel que l’on voudra. Croire contrer de telles tendances lourdes est désarmant de naïveté. C’est pourtant dans cette voie patriotarde sans issue que vous vous engagez, jeunes idéalistes d’extrême-droite. Je ne vous dirai jamais assez combien les politicards conventionnels que vous exécrez tant sont suavement complaisants envers vous, dans cette démarche globale. Les politiciens professionnels véreux et manœuvriers adorent votre ferveur. Vous les servez. Quand vous êtes trop sages, vous faites ouvertement avancer les valeurs putrides qu’ils promeuvent en sous-main. Quand vous êtes trop remuants, vous leur servez de repoussoirs et vous légitimez leurs propres dérives répressives aussi pleurnicheuses qu’implacables.

Sur ce point spécifique, la culture internet, dont vous vous gargarisez tant, est un symptôme particulièrement lancinant. Elle s’approche de plus en plus, la fin de la récré des trolls fachos et des intempestifs utra-droitiers cyber-anonymes. Le flicage institutionnalisé de l’internet qui s’en vient, vous en aurez été les agents provocateurs idéaux… les artisans objectifs, en fait. Par vos pratiques et votre fachosphérisme, exacerbé ou victimaire, vous aurez légitimé tous ceux qui veulent tant avoir le doigt sur l’interrupteur de l’internet. Je ne vous lance pas la pierre, au demeurant. C’est largement impondérable, cette affaire. C’est comme les radios pirates d’autrefois ou tout autre type de Far West conjoncturel. La civilisation finit toujours par rentrer dans le tas, avec ce genre de dispositif. Et, jusqu’à nouvel ordre, la civilisation sert ouvertement sa bourgeoisie et ce, sans se complexer. On s’en souviendra un jour avec une sorte de nostalgie acide, des années trolls…

Ce que je vous dis frontalement ici, jeunes idéalistes d’extrême-droite, c’est que vous vous faites sciemment manipuler par l’ordre établi. Aucune génération n’y a échappé, du reste, et il viendra bien un jour, le moment amer où vous cesserez de vous croire, vous aussi, plus fins que tous les autres. Il faut dire que votre cause est bien mal partie, bien mal engagée. Embrasser en partant l’extrême-droite, en la prenant pour un facteur de changement, il faut vouloir s’en envoyer toute une d’erreur de jeunesse en quadraphonie. L’extrême-droite n’est pas structurellement anti-système. Elle sert le système à fond les ballons. Que fit la seconde guerre mondiale hitlérienne dans toute sa ferveur torride pendant six ans (1939-1945), si ce ne fut faire le lit objectif du libéralisme triomphant des Trente Glorieuses (1945-1975) et de sa suite de crises contemporaines. Penser changer le monde avec une programmatique de fachos éculés venu de Russie ou d’Iran, ma foi, il faut vraiment vouloir rêver.

Mais que voulez-vous? Il n’y en a plus vraiment de théorie économico-politique, hein. Allez pas vous imaginer que vous allez pas devoir retourner vos poches devant le tiroir-caisse, pour avoir remplacé le marxisme par le catholicisme. Tout ce qui est méthodiquement effectivement anti-capitaliste et/ou post-capitaliste, tout ce qui est authentiquement radical et subversif, vos saltimbanques extorqueurs et vos politicards pseudo-patriotes sont arrivés à vous faire croire que c’était bobo, dépassé, suranné, intellectualiste, condescendant, casuiste. Le marxisme, la lutte des classes, l’abolition de la propriété privée des moyens collectifs de production, la saisie sans compensation des grandes fortunes pour utilisation civique immédiate, la révolution des travailleurs, vous avez en commun avec le ci-devant système de ne pas vouloir en entendre parler. Hé bé, les alliances objectives seront ce qu’elles seront, sans moins sans plus… On vous a refait une vieille entourloupe de passe-passe sans que vous ne vous en rendiez compte vraiment. On vous a dit qu’il ne fallait plus penser, qu’il fallait simplement la jouer passionnel, pseudo-novateur, soi-disant dissident, et patriote. Vous allez payer pour ça aussi. Renoncer à la pensée analytico-critique effective, cela ne peut mener qu’à un seul état de conscience: celui du dur réveil.

Jeunes idéalistes d’extrême-droite, croyez-en un vieux qui a embrassé intimement ses causes et qui, ce faisant, s’est bien souvent fait baiser par elles: vous allez vous faire fourrer. Les politicards professionnels d’extrême-droite vont se servir de vous pour se positionner dans le mainstream politicien… puis ils vont tout doucement se recentrer, en vous prenant sournoisement pour acquis. Rien ne sortira de novateur ou d’utile de tout le fla-fla de la cause que vous avez si naïvement pris en charge. L’extrême-droite ne peut pas être un facteur de progrès. C’est là une contradiction dans les termes. Mais niaisez, allez. Tournez en rond dans le bac à sable. On en reparlera quand vous aurez pris conscience de votre erreur de jeunesse et lui aurez piteusement tourné le dos. Mais là, c’est votre jeunesse, elle aussi, qui n’y sera plus.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Réminiscences de François Mitterrand (1916-1996)

Posted by Ysengrimus sur 26 octobre 2016

Miteux

Vive le mythe errant
(graffiti sur un mur de la Fac de Jussieu, circa 1988)

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Aujourd’hui, François Mitterrand (1916-1996) aurait tout juste cent ans. Et… oui… je pense à lui, qui aura été le président de la cinquième république française ayant eu la plus longue durabilité au pouvoir: quatorze ans, deux septennats complets (1981-1995). Il a calciné sept premiers ministres (Mauroy, Fabius, Chirac, Cresson, Rocard, Bérégovoy, Balladur) dont un seul est devenu président de la république après lui (Chirac). Et maintenant que les coqs ont racotillé les durées de présidences en quinquennats, pour singer les ricains, il faudrait qu’un olibrius se fasse réélire deux fois pour battre, d’une petite année, la longévité au pouvoir du vieux vampire. C’est pas demain la veille, je vous le dis, dans l’ambiance de profonde révulsion patapoliticienne qui caractérise la France d’aujourd’hui. Réminiscences à propos du plus bandit des hommes politiques français des deux dernières générations, celui que les confrères et consœurs étudiants parisiens de mes années doctorales (1983-1986) surnommaient mi-affectueusement mi-fielleusement: Miteux.

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Mitterrand-la Francisque. François Mitterrand démarre dans la vie publique très à droite. Tellement à droite qu’en 1943, il est décoré de l’Ordre de la Francisque pour son implication auprès des anciens prisonniers de guerre. Il s’agit d’une haute distinction instaurée sous l’Occupation par le Maréchal Pétain. Ceux qui se la voyaient remettre la recevaient du chef de l’état français lui-même, en prêtant explicitement un serment éternel à la personne du Maréchal. Cette situation très ostensible ne fut jamais ouvertement utilisée politiquement contre Mitterrand. Il faut dire que si les autres avaient brandi sa Francisque, Miteux aurait pu brandir la Francisque des autres… C’est que beaucoup de beau monde dans la classe politique française porta cette décoration, un temps. On peut mentionner notamment, entre autres, le haut fonctionnaire Edmond Giscard d’Estaing, le père de Valéry Giscard d’Estaing. On comprend vite qu’une sorte de loi du silence s’instaura rapidement dans le gratin politicien français au sujet de cette décoration qui, elle, ne fut jamais explicitement répudiée ou reniée. Tout le monde écrasa le coup et enterra l’affaire. On n’en parla que fort épisodiquement, montrant de temps en temps, tardivement, la vieille photo de Miteux se faisant faire l’accolade protocolaire par le Maréchal Pétain.

Mitterrand-l’Algérie. Entre 1954 et 1958, Mitterrand, maintenant socialiste, occupe des fonctions sensibles dans la quatrième république. Il est ministre de l’Intérieur (sous Pierre Mendès France) puis ministre de la Justice (sous Guy Mollet). C’est la guerre d’Algérie. Le ministre de l’Intérieur Miteux considère et dit explicitement que «l’Algérie c’est la France» et le ministre de la Justice Miteux avalise des exécutions par décapitation de militants algériens. Cette fermeté est déjà un appel du pied bien senti vers les droites. Miteux aspire à la présidence du conseil et il passe bien proche de l’avoir. Ce passé colonial trouble, quasi-gestapiste en fait, restera avec lui, même quand il sera devenu président de la république. Il refusera alors d’inquiéter les anciens généraux de la guerre d’Algérie (1982). Il ne s’agit pas de soutenir des compagnons brunâtres mais bien plutôt, plus pragmatiquement, d’éviter que ne s’ouvrent toutes sortes de boîtes à lombrics qui risqueraient de lourdement asticoter la suite de sa présidence. Il est assez ironique et tragique de constater que l’homme d’état qui a aboli la peine de mort sous la Cinquième (en 1981) est celui qui envoya environ 500 zigomars à l’échafaud sous la Quatrième.

Mitterrand-l’Observatoire. En 1959, Miteux n’a plus la cote. À quarante-trois ans, il est sénateur mais apparaît déjà comme un politicien dépassé. Il est plus vraiment dans le coup, en apparence du moins. Survient alors l’attentat de l’Observatoire. Miteux est poursuivi en bagnole dans Paris, fourre les brakes dans la rue de l’Observatoire, sort de sa tire, saute une clôture et se cache dans un parc tandis que sa bagnole est mitraillée par des barbouzes. On avance que c’est un coup de l’extrême-droite et Mitterrand voit soudain son blason de grande figure de la gauche héroïque abruptement redoré. Pas pour longtemps cependant vu que les factieux qui ont fait le coup de feu se rendent et affirment avoir monté de toute pièce un faux attentat en complète complicité avec… nul autre que Miteux lui-même. Le gouvernement gobe l’histoire au point de retirer son immunité parlementaire à Miteux. Son procès ne débouchera pas vraiment et cette histoire bizarre restera toujours frappée d’un point d’interrogation. Miteux mettra quelques années à se dépatouiller de cet insolite discrédit.

Mitterrand en porte-à-faux des gauchistes de Mai 68: «Je suis candidat». La tonitruante effervescence de Mai 68 fait vaciller le pouvoir crispé de la fin des années 1960. Elle culmine par un grand meeting des gauches au stade de rugby Charléty. Le régime de Gaulle est ébranlé. Porté par la ferveur de Mai, l’ancien président du conseil Pierre Mendès France se joint discrètement aux manifestants du stade. Les communistes prosoviétiques gardent leurs distances. Leur analyse, qui avec le recul historique ne manque pas de mérite, voit le gauchisme et les ardeurs de Mai comme un feu de paille social plus susceptible de servir un recyclage et une rejuvénation de l’ordre établi qu’une alternative révolutionnaire, ou même réformiste, précise. Face à ces mouvements immenses et généreux, quel sentiment habite alors Mitterrand? La certitude morbide, froide et petite que Mendès France cherche à le doubler, tout juste. Que fera-t-il, notre Miteux, entre les libertaires de Mai en révolte et les cocos syndicalo-corporatistes en lutte ouverte au point d’avoir paralysé le pays? Il singera son grand adversaire du moment, de Gaulle, lors de sa fameuse poussée individualiste-putchiste de 1958. Au mépris des gauches, des contraintes constitutionnelles et de l’analyse sociétale la plus élémentaire et en misant sur un effondrement subit du Képi et de son premier ministre Pompidou, ce qui provoquerait tourmente et désarroi, le vampire «socialiste» s’exclamera, dans une conférence de presse en solitaire, comme un petit factieux opportuniste esseulé déguisé en alternative politique jouable: «Je suis candidat». Autrement dit: si de Gaulle tombe de son trône, poussez-vous de la à gauche, cocos prolos et libertaires estudiantins, que je m’y mette, point. Rien de plus, rien de moins. De Gaulle se ressaisira temporairement, Pompidou lui succédera et Miteux devra encore attendre.

Mitterrand-Programme Commun. Débat des candidats présidentiels Mitterrand-Giscard de 1974. Là, électoralisme oblige, inversion ostentatoire des choses, Miteux roule avec les cocos à fond… ou affecte de le faire. Valéry Giscard d’Estaing, perfide, jouant des peurs primaires, l’asticote en lui demandant s’il y aurait des ministres communistes dans son gouvernement. Miteux insinue alors une info qui va, avec l’avenir qui gronde, prendre toute une dimension historique. Il laisse entendre qu’il sera le président de tous les français et flottera au dessus de la mêlée, y compris celle de ses alliés politiques porteurs du moment. Pas rien ça, chez un soi-disant militant opiniâtre censé être solennellement chevillé au Programme Commun. Sinon, autrement, il fustige et enguirlande son adversaire de droite, démontre méthodiquement que ce dernier travaille pour les riches et les patrons et Mitterrand, lui, se fait le porte-voix des pauvres, des éperdus et des démunis. Il a tellement l’air d’un socialiste, Miteux, dans ce bras de fer de 1974 pour les présidentielles qu’on y croirait presque. Le mur de l’argent y a cru certainement car le chaleureux Mitterrand au Programme Commun avec les Coco perdra, de très peu, ses élections au profit de VGE, le glacial suppôt des rupins. La polarisation gauche-droite culmine alors en France comme jamais, de façon limpide et solaire. Elle s’embrouillera beaucoup plus, par après.

Mitterrand en 1981: «Ne vous inquiétez pas à propos des communistes au gouvernement. Mon but, c’est de les réduire». En 1981, les choses ont changé. D’abord les mauvaises langues racontent que Miteux s’est fait limer les canines pour avoir une allure télévisuelle moins vampirique. Je sais pas si c’est véridique ou de quand le limage de canines date exactement mais la rumeur, elle, est parfaitement authentique. Plus fondamentalement, comme par hasard, le Programme Commun n’existe plus. On s’entend plus vraiment avec les cocos sur un programme et on en est revenu à un très ostensible socialisme non-communiste. La possibilité de communistes épars au gouvernement continue de flotter dans l’air, par contre (il faut bien toujours ratisser à gauche). En secret, Miteux dit à Jacques Chaban-Delmas, qui est alors président de l’assemblée nationale, «Ne vous inquiétez pas à propos des communistes au gouvernement. Mon but, c’est de les réduire». Et il le fera. Le freinage irréversible d’un tout éventuel positionnement du PCF dans les espaces de pouvoir en France sera l’œuvre de François Mitterrand. En 1983, j’arrive à Paris pour y faire le Doctorat de Lettres. J’ai vingt-cinq ans et je suis tout excité à l’idée de poser mon petit pied léger dans la France socialiste. Ce rêve de jeunesse sera vite éventé. La faute à qui? La faute à Miteux.

Mitterrand-Fabius. C’est que dès 1984, le petit roquet rupin à Laurent Fabius remplace Pierre Mauroy comme premier ministre. C’est l’instauration de la rigueur. On se rend compte alors que les engagements socialistes de Miteux, c’est de la gnognotte. Quand les choses redeviennent corsées sur l’échiquier économique mondial, c’est un petit énarque puant le fric qu’on remet en place aux affaires courantes. On prépare de plus en plus ouvertement l’ensemble des désillusions qui s’avancent, tandis que Miteux tient la route, bien calfeutré dans le solide bathyscaphe de son premier septennat (lui qui avait tant dénoncé la langoureuse longueur des mandats présidentiels de la république gaulliste). Inutile de dire qu’à ce point là du processus, il n’y a plus de communistes au gouvernement.

Mitterrand-Chirac. Survient ensuite, aux élections législatives, un coup classique dans les cas de gouvernements de gauche montés en graine. Les réacs qui ne voulaient pas de Miteux n’en veulent toujours pas, malgré ses appels du pied. Les socialos qui sont déçus par le régime Fabius se rabattent sur les petits partis de gauche. La chambre devient donc majoritairement réac. Mitterrand appelle alors à la position de premier ministre un bandit de son calibre, son futur successeur, le très cyniquement opportuniste Jacques Chirac. C’est la ci-devant première cohabitation. On s’en tape passablement aujourd’hui mais à l’époque l’effet de surprise de cette alliance au sommet contre nature est retentissant. C’est qu’on perçoit encore, à tort, la gauche et la droite comme l’huile et l’eau. Aujourd’hui on le sait que c’est juste du show mais dans le temps, on y croyait passablement encore. La même année (1986), je quitte la France, doctorat en poche. Le socialisme français ne m’a pas spécialement déçu. Simplement, je ne l’ai tout simplement pas vu. Et, pour ce socialisme introuvable, les choses vont bien continuer de ne pas s’arranger.

Mitterrand-Le Pen. En 1988, Mitterrand, expert manœuvrier désormais, est réélu pour un second septennat. C’est que Chirac, qui brigue la présidence contre lui, s’est usé au pouvoir comme premier ministre (Mitterrand est solidement familier de l’usure des premiers ministres par le pouvoir. Et il en joue à plein, lui, qui, un peu plus tard, dira de Michel Rocard: «Il va bien falloir le prendre comme premier ministre puisque les gens l’aiment. Mais croyez-moi, dans dix-huit mois, on verra au travers»). Chirac est donc usé, temporairement neutralisé. Mais surtout, désormais, le candidat Jean-Marie Le Pen du Front National caracole et divise fondamentalement, crucialement, le vote de droite. On commence alors à jongler avec l’hypothèse que notre bon Miteux ait d’ailleurs et d’autre part œuvré en sous-main à un renforcement de la montée de l’extrême droite, pour se faufiler vers la présidence entre les candidats réacs. Cette hypothèse fait de moins en moins de doute aujourd’hui maintenant que le recul historique s’installe. La seule question qui demeure désormais c’est la suivante: affinité secrète du vieux décoré de la Francisque avec les xénos lepénistes en montée ou simple calcul politicien de haute volée minable? Pourquoi pas les deux, finalement, c’est pas du tout exclu non plus, s’ils sont compatibles. En tout cas, il devait bien ricaner du foutoir qu’il instaurait dans les droites avec ses combines, le Miteux. L’idée que, ce faisant, il nuisait durablement à la France en solidifiant la bête immonde qui monte, qui monte, ne sembla pas trop l’effleurer cependant.

Mitterrand-Baladur. En 1993, les socialistes s’effondrent aux élections législatives. Un aplatissage historique. C’est que les français connaissent de plus en plus leur vieux président maintenant. L’opportunisme louvoyant et individualiste de Miteux a fini par rattraper son parti et lui nuire en profondeur. Président pour encore deux ans, Mitterrand ne parle même pas de démissionner. Il annonce le soir même à la téloche qu’il prendra comme premier ministre le grand vizir des rupins Édouard Balladur. Ce dernier l’apprend assis devant son poste, comme le reste des Français. Il se rend pronto à l’Élysée. Ce sera la ci-devant seconde cohabitation, moins surprenante que la première désormais. Et ça va tripoter sec durant les dernières années du règne. Un petit film fort intéressant a encapsulé les rapports acides Mitterrand-Balladur. Le titre de ce savoureux long-métrage décrit l’intégralité de la situation: Le pouvoir ne se partage pas.

Mitterrand sur le plasticage du Rainbow Warrior: «Voyez…». C’est le mot que Miteux aurait prononcé quand on lui a demandé comment faire pour empêcher ce navire des militants de Greenpeace, le Rainbow Warrior dont le port d’attache était en Nouvelle-Zélande, d’aller perturber les essais nucléaires français dans l’atoll de Mururoa. «Voyez…». Oh… ils y ont vu sur tout un temps, en envoyant des hommes-grenouilles plastiquer le bateau, qui explosa et coula, ce qui causa mort d’homme. Ce fut alors le plus cuisant scandale international de la présidence Mitterrand. Charles Hernu, ministre de la défense, porta éventuellement le chapeau et fut limogé. Et Miteux, une fois de plus, s’en tira indemne. Un intéressant petit film cultive l’hypothèse voulant que cette bavure énorme viendrait directement du fait que Miteux s’était monté une sorte de petit service secret personnel aventuriste, amateuriste, brutal et factieux dont il perdit éventuellement le contrôle effectif, ce qui mena au plasticage. Titre de ce morceau de bravoure cinématographique en forme d’enquête sordide: Mitterrand et les espions.

Miteux le cancéreux. En 1974, Georges Pompidou meurt au pouvoir. La France est d’autant plus atterrée sur le coup qu’on lui cachait sciemment tout de la santé déclinante du président. On prétendait qu’il avait des rhumes ou encore un petit mal de cul (authentique). Quand il s’avéra que le successeur de de Gaulle, atteint d’une fort longue maladie, l’avait pas joué franco à propos de sa santé, il fut explicitement dit qu’il faudrait quand même pas nous la refaire, celle là. Mitterrand candidat s’engage sur l’honneur, dès la mort de Pompidou, à publier des bulletins de santé présidentiels périodiques. Après son élection en 1981, on lui découvre un cancer qui s’avancera subrepticement au fil de ses quatorze années de pouvoir. Les Français ne l’apprendrons qu’en 1995, tout juste à la fin de l’ère Mitterrand. Mais… et les bulletins de santé présidentiels périodiques dans tout ça? Oh, ils paraissaient, à un rythme d’horloge. Simplement, le médecin du président les falsifiait, le bras évidemment tordu dans le dos par Miteux. Mort en 1996, de son cancer, François Mitterrand compte donc aujourd’hui au nombre des ci-devant malades célèbres.

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Voilà. C’est énorme dans le sordide, gigantesque dans le putride. C’est beaucoup, pas mal beaucoup, il faut avouer. Et encore, pour ne pas trop en rajouter j’ai pas tout mis, hein. Il y en a encore en masse. J’aurais pu en tartiner bien plus épais (affaire des Irlandais de Vincennes, accueil réservé à Georges Habache sur le territoire français, affaire des écoutes de l’Élysée, financement bizarre du Parti socialiste, implication dans la Françafrique, rapports amicaux multiples avec l’extrême droite, soutien politique et financier au régime Hutu du Rwanda, suicides curieux de Pierre Bérégovoy et de François de Grossouvre, affaire du Carrefour du développement, traitement financier par l’État de sa fille adultérine). Le type était une crapule politique intégrale, un langoureux arnaqueur tranquille, un systématique flibustier d’état, rien de moins.

Mais surtout, fondamentalement, crucialement, historiquement, François Mitterrand fut l’ultime fossoyeur de la gauche. C’est avec lui, en lui, de par lui que s’incarne le fait incontournable qu’une alternative socialiste ou révolutionnaire de l’organisation de la société civile en France ne passera pas par le jeu des alternances politiciennes. Miteux a fermement remis la politique sur son rail prosaïque, cynique, pragmatique, crétin, inane. En lui (et, dans une moindre mesure, en Jacques Chirac) s’incarne, à la fin du siècle dernier, encore gros d’espoirs et de rêves, le fait que la position cardinale de grande figure politique ne s’obtiendra pas au mérite sociétal, intellectuel ou programmatique mais au savoir-faire manœuvrier, méthodique, insensible et systématiquement arriviste. Tel est le paradoxe François Mitterrand. Il a vidé pour très longtemps, pour toujours peut-être, les progressistes français de leurs espoirs politiques en établissant durablement la synonymie fatale entre la petite politique et le grand politicaillage minable. C’est là la leçon pragmatico-pratique qu’il nous lègue, en fait. Un plat qui se consomme froid, en se bouchant le nez.

Ô forces de progrès, ne misez pas sur les politicards professionnels pour faire avancer vos valeurs, vous finirez par faire flotter au sommet du cloaque des Miteux, comme celui-là. Entre 1981 et 1995 ce fut CQFD et concrétude de cet apprentissage cuisant et désolant de la désillusion politique et ce, sur toute la ligne et en grande.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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Alain Soral: labilité des thèmes et stabilité des thèses

Posted by Ysengrimus sur 7 septembre 2014

De par le jeu des implicites de Dieudonné ceci est désormais un crypto-signal anti-juif d’autant plus imparable qu’il est anodin. Qui vous poursuivra pour avoir brandis un ananas?

Alain Soral (né en 1958), intellectuel franc-tireur, «dissident» et martyr médiatique, se donne comme dénonçant la «suprématie américano-sionisto-bancaire». Ce «théoricien» est ce qu’on appelle en bon québécois un piton collé (littéralement: une touche coincée, c’est-à-dire quelqu’un avec une idée fixe, un leitmotiv, une hantise, une lubie): la «domination par la communauté juive organisée» du monde contemporain. Mais, en fait, pour tout dire, on hypertrophie catastrophiquement la dimension d’agitateur de marotte de monsieur Soral. On voudrait ne voir en lui qu’un anti-juif à redites. C’est ce qu’il est, bien sûr. Mais il est autre chose aussi. Quelque chose de pas plus original mais de beaucoup plus articulé, insidieux et construit. Alain Soral traite d’un foisonnement de questions sociétales et il faut attentivement le suivre pour bien dégager la stabilité de ses thèses à travers le flux chatoyant de ses thèmes. Alors, s’il-vous-plait, laissons le dada «antisioniste» de monsieur Soral (et de ses objecteurs) de côté un petit peu et intéressons nous tout simplement à ce qu’il dit d’autre, très globalement. Fouillons un peu dans ce qui fascine tant ceux et celles qui se laissent séduire par le discours d’Alain Soral. Les formulations en italiques ici sont des citations explicites de monsieur Soral même.

Il faut dire merde au «système».  Alain Soral critique le «système». Il l’emmerde et lui fait une quenelle. Promoteur explicite de la parole gauloise, il évite pourtant soigneusement certains mots, trop crus pour lui, sans doute. Le mot «prolétariat» est rare dans sa bouche (pas complètement absent, cependant). Il se tient aussi à bonne distance du mot «athéisme» ainsi que des mots «impérialisme» ou «hégémonisme» qui font trop marxisants. Il évite aussi de parler de «capitalisme» sauf quand il critique en sous-mains ceux qui le critiquent (Le Monde Diplomatique ne mérite absolument pas son prestige de journal indépendant critique de la société capitaliste). Le ton de monsieur Soral fait, par contre, vachement intellectuel (fallacieusement) gauchisant. La tonalité théoricienne entendue est solidement en place. Il sonne savant et vachement éclairé et calé, sans faire pompeux, dédaigneux ou médiatique-baveux. Il explique souvent la genèse historique (largement imaginaire) des phénomènes qu’il prétend décrire et a une remarquable aptitude à introduire comme nouvelles, vachement songées, et résultant d’une réflexion apparemment profonde, les idées sociopolitiques ou socio-historiques les plus rebattues. C’est un excellent mélodiste de la pensée. Il sait bien arpéger, varier et jouer d’harmonies astucieuses, tant et tant qu’il faut quand même creuser un peu dans le kaléidoscope musical pour la retrouver, la rengaine des implicites peu louables qu’il est en train de réactiver en nous, souvent épidermiquement, spontanément. L’axe Soral-Dieudonné, une insoumission je dirais un peu libertaire, un peu punk, souvent jeune séduit indubitablement. Et la dénigrer primairement et injurieusement ne rime à rien. Il faut l’analyser pour ce qu’elle indique. Les révoltés qui prennent Alain Soral pour un des leurs parce qu’il promeut la quenelle et dit vous nous faites chier gagneront à ne pas se laisser trop bercer par son séduisant flux verbal. Stop, c’est magique! Sommes-nous vraiment ici dans une pensée si subversive que ça, sous prétexte qu’elle fustige la finance mondiale inique, l’impérialisme militaire ricain putride et le gouvernement français incompétent (comme un peu tout le monde le fait en ce moment)?

La vraie synthèse black-blanc-beur, c’est nous. Outre sa «révolte anti-système», l’autre élément susceptible d’éveiller un illusoire et superficiel enthousiasme chez Alain Soral, c’est son antiracisme déclaré. Il interpelle en permanence, en leur tendant ostentatoirement la main, les français originaires de l’immigration, les vrais musulmans du quotidien (voire même, de temps en temps, les Français de confession juive ou juifs du quotidien). Alain Soral juge, sans frémir, qu’on a organisé l’islamophobie en France et que cette mascarade de préjugés (qui seraient fabriqués de toutes pièces et instillés de haut en bas chez les petites gens) est en fait une invention des socialistes (qui, au passage, auraient aussi inventé le colonialisme). Il dit ensuite: si les français veulent avoir moins peur des musulmans, le mieux qu’ils aient à faire c’est de donner la parole aux musulmans que nous avons chez nous à Égalité & Réconciliation c’est-à-dire des musulmans intégrés, des musulmans patriotes. Il y a donc maintenant —c’est une observation empirique qui n’a pas échappé à Alain Soral— des musulmans bien pénétrés de valeurs réacs (et qui ne font en fait que réactiver à la sauce française celles qu’ils détiennent déjà). Ce sont ces musulmans de droite que l’on cherche désormais à rejoindre. Alain Soral est un tacticien social qui a compris que la xénophobie genre Le Pen père est désormais nuisible à l’extrême-droite. Il a saisi le fond récupérable des Français musulmans et entend sereinement établir sa jonction avec eux. Suave, il leur dit: c’est à vous de décider par votre intelligence et par la façon dont vous allez dialoguer demain si vous voulez participer à ce renouveau du peuple de France et à la reprise du pouvoir du peuple de France sur lui-même ou si vous voulez être les harkis de l’anti-racisme institutionnel. Ceci est crucialement le seul trait authentiquement original et novateur de la mouvance Alain Soral. Il prétend que Dieudonné (qui est antiraciste dans sa chair) et lui apportent un rire de réconciliation susceptible de rabibocher le peuple de France, tout le peuple de France, français de souche, français de branches. Cette option doctrinale dispose de ses médias alternatifs (Il faut aller sur Égalité & Réconciliation si on veut de la bonne info alternative) et ses théoriciens. Albert Ali, Farida Belghoul et Mathias Cardet qui eux incarnent la France black-blanc-beur, la France antiraciste et même la France multiraciale qui est un constat et dont il faut se sortir par le haut. Voilà. C’est l’histoire de France. Elle est comme ça. L’antiracisme a la qualité imparable d’être profondément consensuel. Qui réprouvera Alain Soral ici? Plus personne. C’est une dynamique d’intégration à laquelle même l’extrême-droite accède dorénavant. Il le prouve. Le réac théorique et tactique du modèle Soral ne compte plus pour sa blancheur de peau mais pour ses idées. Quand on prend attentivement connaissance des vues sociales d’Albert Ali, de Farida Belghoul et de Mathias Cardet, on s’en avise. Il y a des gens d’extrême-droite dans tous les groupes ethniques… et ils sont tous électeurs.

La gauche est nécessairement une gauche «caviar», vieillotte, bobo (et sionisée). Quand Alain Soral affirme qu’on impute la colonisation à la droite alors qu’elle a (dit-il) été faite par la gauche, il vise surtout le socialisme institutionnel français des deux derniers siècles. Mais toute la gauche est dans son collimateur. Alain Soral est très adroit pour faire sentir les travers et les traits ridicules, guindés et mesquins de ceux qu’il nomme les rentiers de la gauche politico-culturelle. S’ils passent à la télé, ils sont foutus car les médias conventionnels sont magnifiquement instrumentalisés par Alain Soral comme marqueurs du discrédit qu’ils méritent d’autre part. Et si votre gauchiste ne passe pas à la télé et n’a pas pignon sur rue dans les journaux ou chez les éditeurs, il ne sera pas pour autant épargné par Alain Soral. Le plus obscur trublion de gauche, noyauteur ou pas, sera nécessairement un trotskyste (jamais un léniniste, ou un maoïste, au fait. Encore moins un stalinien). En un amalgame martelé et martelé, les juifs (vraiment ou illusoirement) de gauche sont systématiquement visés. Monsieur Soral n’a d’ailleurs plus du tout besoin de radoter qu’ils sont juifs. Les noms suffisent. Trotsky, Blum, Hollande, Fabius, Vals etc. Le plus solide des magmas est celui qui colle dans l’implicite. «Sionisée» ou non, la gauche caviar institutionnelle est toc, vioque, chnoque, et Alain Soral ne se gène pas pour le signaler, le réitérer, l’exemplifier. Il n’a d’ailleurs qu’à se pencher. Que voulez-vous, Alain Soral n’échappe pas à la sociologie qu’il prétend dominer. Il est un indicateur de crise, à gauche inclusivement. Celle-ci devrait en prendre de la graine autocritique. C’est hautement improbable qu’elle le fera. Et ce dogmatisme avachi de tous nos bobos rouges-roses est un autre des facteurs qui font qu’Alain Soral joue sur du velours quand il fustige la gauche.

Le secret de la crise sociale est «bancaire». Alain Soral se donne comme menant un combat contre l’oppression bancaire et la spoliation bancaire. Il se pose en promoteur du sursaut authentiquement démocratique de défense des peuples opprimés par la puissance bancaire. Encore une fois, qui s’objectera? Les banques sont des bandits en cravates aux abois, tout le monde le sait. C’est là un autre de ces confortables truismes dont Alain Soral sait si bien intellectuellement s’alimenter. On commence à tiquer quand on observe que le gros de l’économie politique critique version Alain Soral est, l’un dans l’autre, bancaire. Pouvoir bancaire, logique bancaire, racket bancaire, oligarchie bancaire (dont il dira, en un souffle, qu’elle est un défilé de francs-maçons et d’agents impériaux), oligarchie atlanto-bancaire-sioniste, Le modèle économique dont monsieur Soral fait la dénonciation pourrait de fait se résumer en une phrase tonitruante: l’oligarchie mondialiste atlanto-sionisto-bancaire est le fascisme contemporain. Alain Soral est ici beaucoup plus proche des doctrinaires de l’extrême-droite classique, issue directement de la crise de l’entre-deux-guerres. Cette dernière en effet puisait le gros de son fond de commerce dans le ahanement des agriculteurs et des petits commerçants contre les banques qui les extorquaient. D’ailleurs monsieur Soral rejoint discrètement cette clientèle plus traditionnelle de l’extrême-droite française en faisant la promotion de la petite entreprise dans un système mixte similaire à celui qu’on aurait soi-disant parachevé sous De Gaulle. Ce penseur est, de fait, très explicite dans sa valorisation de l’esprit d’entreprise et du droit d’entreprendre. Non-marxiste (plutôt qu’anti-marxiste, en ce sens qu’il ne combat pas le marxisme, il l’ignore, tout simplement), Alain Soral n’a pas une analyse très perfectionnée de la crise des structures du capitalisme actuel. Comme le firent Poujade et Le Pen père avant lui, il se contente de tonner contre les riches et les banques. Cela est une ficelle consensuelle toujours facile en temps de crise et ça a aussi le grand avantage de laisser sous le boisseau toute la portion du capitalisme commercial et industriel qu’Alain Soral laisse solidement en place dans son «utopie». Il n’en parle tout simplement pas. Ici, ce sont les mouvements d’extrême-droite post-1929 qui fournissent le blueprint schématique autant de l’analyse «compréhensive» (économiquement régressante) de l’oppression que de la rhétorique «contestataire».

Le féminisme est une affaire de bourgeoises. La foire aux idées rabattues dans la pensée d’Alain Soral va particulièrement s’accentuer quand il parlera de féminisme. Sans être devant un masculiniste explicite, on observera vite qu’on a affaire à un solide crypto-conservateur en matière d’égalité des hommes et des femmes. Les femmes ne se sont pas libérées d’elles-mêmes au cours du développement des forces historiques, selon monsieur Soral. C’est une astuce, un truc, un bon tour inter-subjectif que leur a joué la société marchande pour les faire passer de l’oppression du mari à celle du patron. On manipule les revendications féministes, enfin de libération des femmes, qui sont souvent légitimes, pour en réalité les mettre au service de la société marchande et de la société du salariat, ce qui est la même chose. De toute façon pour acheter faut un salaire. Et en fait on s’est servi des revendications féministes d’émancipation pour mettre les femmes au travail salarié, pour en faire des travailleuses salariées et des consommatrices, ça été en deux temps. C’est le revendications féministes souvent légitimes qui est piquant ici (pourquoi pas: toujours légitimes?). En tout cas, à cette analyse-esbroufe, qui masque soigneusement tout ce que l’oppression matrimoniale à l’ancienne de la femme servante domestique sans revenu pouvait avoir de limitatif et de contraignant, on jouxte, en le présentant comme une découverte issue de soigneuses recherches, le poncif réactionnaire de l’origine bourgeoise du féminisme. L’intérêt de l’émancipation féministe a souvent été l’intérêt des bourgeoises, des femmes de la bourgeoisie et elles l’ont rarement identifié comme tel. En réalité les trois quarts des combattantes féministes sont des bourgeoises. Et, de plus, le féminisme ne vous vaut pas grand-chose si vous êtes de droite. Ça correspond à la sensibilité de la bourgeoise de gauche. Et de bien démolir cette cible pathétique et facile qu’est de toute façon Simone de Beauvoir. Confondant féminisme objectif sociétal et féminisme (corporatiste) de droite, Alain Soral nous sert comme résultat d’analyse une dynamique d’oppression pendulaire inextricable pour les femmes. Se libérer pour une femme de classe populaire c’est se libérer du travail en devenant femme entretenue. Se libérer pour une bourgeoise, c’est sortir du foyer où elle s’ennuie et aller faire un travail intéressant. Cette situation est donnée comme résultant du féminisme qui conséquemment ne peut que tourner en boucle dans l’illusoire roue de la cage. L’affirmation suivante: Est féministe une personne qui considère que les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… n’est PAS d’Alain Soral (elle est en fait de moi, Paul Laurendeau).

Valorisation de la Russie non-soviétique (et de l’Iran). On commence de plus en plus, en compagnie de monsieur Soral, à bien s’installer dans les idées principielles de la tradition écrite et non-écrite de l’extrême-droite française. Avant de s’y engloutir irrémédiablement, notons un autre trait original de la pensée politique d’Alain Soral: son opinion sur Vladimir Poutine. Vladimir Poutine s’est battu de façon très très intelligente sur le plan diplomatique pour éviter pratiquement le déclenchement de la troisième guerre mondiale en Syrie. Alain Soral juge, en conscience, que Poutine fut rien de moins que le De Gaulle de la crise syrienne. On ne va pas épiloguer ou, comme il dirait lui-même, en rajouter (sur le retour de l’emprunt russe —privé et dans l’autre sens cette fois-ci— ou autre chose). On ne va pas ricaner non plus (ou se faire pro-ricain pour autant)! Simplement, il y a dans ce choix de valoriser si ouvertement les dirigeants russes des indices historiques nouveaux, hautement révélateurs, et très intéressants (qui mériteront éventuellement des développements ultérieurs). Voici d’ailleurs, pour curiosité, la liste, courte mais non exhaustive, des pays ou états qu’Alain Soral et Dieudonné ménagent toujours très soigneusement dans leurs analyses: Russie non-soviétique, Iran, Syrie, Libye khadafiste. Toute une nouvelle géopolitique de l’extrême-droite européenne et de ses provignements internationaux s’en dégage, en pointillés pour l’instant.

Il y a un irréductible esprit français. Les francophones (africains et québécois inclusivement) en sont. Malgré la géopolitique qu’il se donne ou affecte de se donner, Alain Soral n’est certainement pas un internationaliste. De fait, quand Alain Soral parle de géopolitique, il la formule habituellement de façon finalement très franco-centrée et insidieusement néo-coloniale. Nous avons intérêt à développer nos relations européennes à l’est avec l’Allemagne et la Russie. Nous avons intérêt à maintenir, à potentialiser sur le plan économique et culturel cet axe nord-sud qui est la Francophonie et qui est les liens que nous avons avec notre ancien empire colonial qui sont des gens qui parlent français et qui partagent beaucoup de nos valeurs. Je parle de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie, d’une partie de l’Afrique noire francophone. Et c’est l’intelligence française et l’intelligence de ces français d’origine immigrée de mettre en avant ce qu’ils apportent à la France et non pas de s’opposer de façon absurde en niant effectivement qu’il y ait une France majoritaire européenne on va dire même blanche et catholique culturelle. Toujours deux poids, deux mesures, donc, finalement, quand on avance dans la compréhension du rapport à l’immigrant… La grandeur de la France n’est vraiment pas morte, pour monsieur Soral. La France a un certain génie qui s’appelle le génie français et ce génie n’est pas mort. Et, il le dit très explicitement: on vit bien en France, beaucoup mieux, disons, qu’en Arabie Saoudite. Monsieur Soral est finalement très candidement crypto-cocardier. Quand on le dénude un peu de son grand costume de flafla théorique, on retrouve le franchouillard du cru bien ethnocentriste, blanc cassis, et finalement aussi bleu-blanc-rouge que Mireille Mathieu.

Nous sommes catholiques. Comme Dieudonné, Alain Soral n’a aucun scrupule à s’ériger en moraliste. Je me bats pour la morale, pour le bien, pour la dignité. Mais plus que d’une valorisation du moral, Alain Soral se réclame d’une valorisation du sacré. Il affirme qu’il y a une mauvaise dualité des libéralismes. Il y a, d’une part, un libéralisme philosophique entraînant un irrespect du sacré et, d’autre part, il y a une absence de libéralisme économique issu d’un oligarchisme hiérarchisé et mondialiste, tuant le petit commerce et la petite entreprise… Il faudrait, toujours selon monsieur Soral, inverser cette situation. Il faudrait éliminer le libéralisme philosophique et restaurer le sacré. Il faudrait restaurer le libéralisme économique et la libre entreprise. Après l’agriculteur, le petit patron de manufacture et le tenancier du magasin général, voici donc nul autre que le curé du village qui pointe l’oreille. Monsieur Soral déplore qu’on vive dans un monde destructeur du sacré. Il insinue souvent que l’idée catholique traditionnelle reste encore celle qui serait la meilleure à suivre, notamment sur les questions éthiques. Mais —on l’a vu— notre curé de village a su se moderniser, se mettre à la page. Il veut aujourd’hui tenir compte des autres monothéistes théocrates, dont il admire tant l’efficacité réactionnaire. Catho mais pragmatique, il observe que les musulmans vivent dans un monde qui a encore un sens du sacré. Il rêve donc d’une manière de panthéisme militant. Nous, nous le vérifions à Égalité & Réconciliation. Nous le démontrons que la réconciliation nationale se fait parfaitement entre français catholiques et français musulmans, des lors qu’on est pas manipulés par cet intermédiaire sioniste. Les curés et les imams pourraient parfaitement s’unir pour reprendre leurs ouailles bien en main. Et Alain Soral ne se gène pas pour le dire et le promouvoir. Depuis sa chaire, il dit ouvertement aux musulmans de France: la communauté majoritaire française européenne culturelle catholique est tout à fait prête à vous tendre la main et à partager la France avec vous parce que vous en êtes et vous avez la légitimité beaucoup plus que les sionistes, puisque vous êtes issus de l’ancien empire colonial. On a donc aussi affaire, en compagnie du néo-colon de bon ton, à un théocrate de terrain, un négateur implicite de la déréliction sociétale contemporaine, avec tous les dangers rétrogrades, fumistes et intellectuellement nuisibles que cela entraîne.

Un compagnon de route du Front National 2.0. Communiquant directement sur internet avec le peuple de France, Alain Soral croit très candidement à l’authenticité de l’implication politique et parlementaire de l’extrême-droite et ce, pas seulement en France. Par exemple il juge, en conscience, que le parti d’extrême-droite grec Aube dorée est un parti qui défend les intérêts du peuple grec. Et comme il souhaite une reprise de pouvoir du peuple français par lui-même, il croit aux vertus politiques et parlementaires du parti populiste Front National. Alain Soral fait très ouvertement valoir que le Front National est un mouvement d’opposition au pouvoir oligarchique inique, à l’occupation de la France par des élites corrompues qui travaillent pas pour les intérêts du peuple de France, on l’a bien compris. Ceci dit, même si finalement [Jean-Marie] Le Pen est le plus sympa des hommes politiques, le Front National qu’Alain Soral endosse de plus en plus explicitement, c’est le Front National 2.0. En tant que français de souche, patriote, je sais profondément que le Front National incarne le peuple de France et que c’est le peuple de France qui va finir par se révolter contre l’oligarchie européiste, bancaire, communautaire etc. Ce peuple de France sait que sa voix est portée aujourd’hui par le Front National de Marine LePen et [Florian] Philippot. Dans cette version javellisée, crédibilisée et proprette du FN nouveau, la xénophobie grognassière et goguenarde qui avait fait la gloire flamboyante d’un Jean-Marie Le Pen est ouvertement retirée du calcul. Ceci permet au compagnon de route Alain Soral de faire des appels d’alliances de fonds qui, de fait, au plan idéologique et théorique apparaissent de moins en moins improbables. Le Front National a un grand avenir politique en France, c’est une évidence. Et je dis moi aux musulmans, il est temps que vous disiez à ce parti du peuple que vous faites partie du peuple, que vous en êtes, que vous aimez la France et que vous en êtes, et que vous dialoguiez avec le parti qui représente le peuple de France. La nouvelle bataille du cyber-espace ne fait jamais trop vite oublier à Alain Soral qu’il y a aussi la bonne vieille bataille des urnes. Marine Le Pen, pour sa part, garde soigneusement ses distances de ce théoricien frondeur… sans se tenir trop loin non plus. La suite sera du plus haut intérêt.

Alain Soral dans son espace de communication internet

Alain Soral dans son espace de communication internet

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Et… qui finance les activités de communication d’Alain Soral? Euh… Ce ne sont pas les ricains ni les occupants de la Palestine, en tout cas… Pourtant tout ça, ça coûte pas des clopinettes. De par le travail de communication très perfectionné d’Alain Soral, l’extrême droite française et européenne se retrouve littéralement en situation de redite intelligente. Elle ânonne toujours mais ne matraque plus. Elle s’articule, s’explicite, se vend… et, de par ces nouveaux arguments de vente, les préjugés sociaux les plus malodorants de l’occident se lavent plus blanc et se redonnent une légitimité toute fraîche. Cela ne rend pas l’extrême droite plus adéquate politiquement ou moins dangereuse socialement. Cela la rend tout simplement plus efficace dans l’art de faire sa com, d’assurer l’intendance d’une démagogie moderne et rutilante, en s’adaptant subtilement aux technologies autant qu’aux clientèles qu’on prétend attraper. Notons que ceci s’accomplit, pour le moment, sans flagornage hyper-relativiste, c’est-à-dire sans faire la moindre concession doctrinale, électoraliste ou autre. La labilité des thèmes respecte scrupuleusement la stabilité des thèses. L’attitude d’Alain Soral n’est pas libertaire, ardente, brouillonne ou révoltée. Elle est méthodique, froide, calculée et programmatique. Or, tout cela ne se fait tout simplement pas sans prévisions… prévisions budgétaires inclusivement. Comme j’en ai les oreilles un peu rabattues, la seule chose que j’aimerais entendre Alain Soral m’expliciter maintenant (car elle m’instruirait vraiment), ce sont ses sources de financement. Je sais qu’elles sont principalement françaises, allemandes, iraniennes et russes mais j’aimerais bien voir la fiche budgétaire détaillée de toutes ses activités de diffusion internet, de conférences publiques et d’édition. Comment s’assurent la couverture de ses frais de mise en scène vidéastique, le paiement du salaire de ses recherchistes, ses coûts juridiques etc. Découvrir les entrées et les sorties d’argent, avec les bailleurs de fonds, ce serait captivant. Ce serait là une autre «conspiration» fort intéressante à fouiller. Un jour peut-être.

Sources:

Couverture de l’actu d’octobre—novembre 2013 par Alain Soral

Alain Soral sur le féminisme

Alain Soral sur le libéralisme (et autres développements)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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