Le Carnet d'Ysengrimus

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La petite ontologie comme grande crise de la philosophie

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2018

HAMLET. – Être, ou ne pas être: telle est la question. Y a-t-il pour l’âme plus de noblesse à endurer les coups et les revers d’une injurieuse fortune, ou à s’armer contre elle pour mettre frein à une marée de douleurs? Mourir… dormir, c’est tout… Calmer enfin, dit-on, dans le sommeil les affreux battements du cœur; quelle conclusion des maux héréditaires serait plus dévotement souhaitée? Mourir… dormir, dormir! Rêver peut-être! C’est là le hic. Car, échappés des liens charnels, si, dans ce sommeil du trépas, il nous vient des songes… halte-là! Cette considération prolonge la calamité de la vie. Car, sinon, qui supporterait du sort les soufflets et les avanies, les torts de l’oppresseur, les outrages de l’orgueilleux, les affres de l’amour dédaigné, les remises de la justice, l’insolence des gens officiels, et les rebuffades que les méritants rencontrent auprès des indignes, alors qu’un simple petit coup de pointe viendrait à bout de tout cela?

William Shakespeare, Hamlet, Acte III, scène 1, extrait (1601), traduction d’André Gide, dans Œuvres complètes, tome 2, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1959.

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Alors attention les yeux. Pas moins philosophe qu’un autre, je vais, en une phrase, vous formuler une ontologie:

CE QUI EST EST, DANS LA MESURE OÙ CE QUI FUT DEVIENT CE QUI SERA.

Patatras! Voici infailliblement une ontologie. Elle est à la fois globale, intégrale, fulgurante, valide et sans anicroche. Et, qui plus est, on peut toujours la détailler. Elle est d’ailleurs plus riche en implicites qu’il n’y apparaît à première vue. D’abord, quand on avance que ce qui est est, cela implique ouvertement, et avec toute la fermeté requise, que l’existence se déploie en dehors de notre conscience et indépendamment d’elle. On est pas dans le paraître ou dans le sembler mais bel et bien dans l’être. On est pas en train de marmotter qu’on suppose ou qu’il nous semble bien que… ce qui est est. Non, non. Toutes les fadaises idéalistes à base de fondements de l’être cosmologique comme grande conscience immanente ou transcendante sont ici rejetées, sans compensation. Ce qui est est, qu’on le sache ou pas, voilà… tel est l’implicite retenu ici. La connaissance est conséquemment subordonnée à l’être, pas le contraire. Perceptible ou non, l’être ne perd rien de sa constitutive et objective harmonie. Harmonie invisible plus parfaite que l’apparence (Héraclite). Du point de vue de la gnoséologie, nous sommes ici, très modestement face à la richesse et la complexité du monde, dans la thèse du reflet, sans moins, sans plus.

Observons aussi qu’on ne touche pas, dans la formulation retenue, la question du être ou ne pas être. Si ce qui est est, il n’est pas asserté explicitement (et spéculativement) que ce qui n’est pas n’est pas et, surtout, on ne tataouine pas sans fin dans le dilemme suicidaire d’Hamlet. Cela n’est pas la question et il n’y a pas de question concernant l’ontologie radicale de l’être (il n’y a que des questions concernant le détail du déploiement de l’être: Hamlet vit ou Hamlet meurt?). L’immanence du déploiement de l’être expose déjà, de par le pur et simple déploiement factuel, sa forme objectale et mondaine de réponse assertive à la très éventuelle question du être ou ne pas être (question du reste hautement égocentrée et fort peu philosophique, chez le prince du Danemark à tout le moins. Vivre ou ne pas vivre aurait été moins shakespearien mais ontologiquement plus juste dans la tirade princière). On ne reconnaît pas, dans l’ontologie ici présente, au monde connu, inconnu, méconnu ou à connaître, la moindre dimension de choix ou d’alternative. Les alternatives, et leur pendant ontologisant l’aléatoire, ne sont jamais que des fluctuations de la connaissance engluées dans les limitations historiques et historicisées de leurs pénétrations du réel (Hamlet vivra ou mourra… et de toute façon il mourra… et de toute façon il n’existera qu’incarné par son acteur). Une connaissance plus intime dudit réel balaie l’être ou ne pas être au profit de ce qui est. L’ontologie promue ici est fondamentalement celle d’un déterminisme.

Attardons-nous maintenant à la cheville dans la mesure où. Je ne veux pas devenir linguisticiste mais cette cheville en dit long sur ce qu’elle a à dire. Elle établit une synonymie restrictive entre sa protase (ce qui la précède) et son apodose (ce qui la suit). Le problème à résoudre ici consiste à éviter d’enfermer l’aphorisme ce qui est est dans la prison d’une aporie métaphysique assez lourdement classique. Si ce qui est est, sans plus, le devenir reste fatalement sur le bord du chemin. Il n’a pas de statut dans le modèle, pour utiliser du jargon d’autrefois. Et alors, le susdit devenir n’est pas intégré à l’ontologie et donc c’est la cruciale catégorie de mouvement et ses incontournables afférents ontologiques (changement, altération, montée, déclin, révolution, mutation, schisme, repos, dégradés, fusion, alliage, rejet, crise etc) qui se retrouvent sans statut. Notre petite ontologie devient alors par trop investie dans l’immuable. Elle est statique, gorgée d’une forte dérive fixiste. On ne veut pas de ça. Une synonymie problématique mais indispensable entre les verbes être et devenir est donc sciemment instaurée pour expliciter l’identité dialectique entre l’étant et le devenir. Il n’est pas possible d’être sans devenir. Le mouvement est donc intimement fusionné au fait d’être. Le repos et la stabilité sont des moments transitoires. Le changement, l’avancée, la mutation, la révolution sont des catégories ontologiques fondamentales.

Pour le segment ce qui fut devient ce qui sera, il convient de ne pas se méprendre sur ce qui est dit ici. On n’est pas en train de laisser entendre que l’ancien (ce qui fut) revient, comme mécaniquement, pendulairement ou cycliquement, et reprend place (ce qui sera). Cette ambivalence possible de la tournure tient à la dimension générique du tout de la formulation abstraite de ma petite ontologie. Nous ne chantons pas du tout, ici, la chanson nietzschéenne de l’éternel retour. Ce qui est affirmé ici est, au contraire, que le devenir procède de l’inévitable autant que de l’irréversible. Le seul sens entendu ici est: ce qui fut (et ne sera plus) devient ce qui sera (et n’est pas encore). C’est l’idée de passage qui est formulée. Il est crucial aussi de comprendre que rien ne disparaît ou s’anéantit. Tout se pulvérise… attendu que, même impalpable, la poudre reste et entre dans d’autres combinatoires, d’autres dynamiques. Hamlet prince, Hamlet cadavre, Hamlet personnage à jouer deviendront radicalement autres. Tout se transforme et rien ne cesse d’être, du seul fait d’avoir été. Pour reprendre une formulation inspirée de Hegel, on dira aussi que les possibles prennent leur réalité dans le devenir. Il est important finalement d’insister sur l’équation de fer établie ici: être = (ce qui fut devient ce qui sera). Ceci avance la dialectique de l’être. On affirme ontologiquement la contradiction motrice de l’étant qui est un devenant, soit la passage perpétuellement dynamique de ce qui était en ce qui sera. Notre saisie collective, instantanée et fugitive, de ce passage est ce qui constitue son seul repos. En changeant, il se repose (Héraclite).

Telle est mon ontologie. J’en suis très fier et je la chante, comme un coq sur un tas de merde. Elle s’applique autant à l’évolution naturelle (Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme — Lavoisier) qu’au développement historique (La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ne peut être considérée et comprise rationnellement qu’en tant que pratique révolutionnaire — Marx). Elle est juste, mon ontologie. Elle est bonne. Elle est méritoire. Elle procède d’une saine rationalité ordinaire. Je n’ai rien dit de faux et je suis bien prêt à ferrailler avec quiconque en questionnerait les postulats et le déploiement.

Et pourtant, il y a comme un défaut…

D’abord, il parait fatalement un peu curieux de faire tenir la description de l’intégralité de la réalité totale et globale de l’être dans une petite phrase de quinze mots. En première approximation, le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est pas très encyclopédique. Évidemment, il s’agit d’un énoncé de principes mais tout de même, c’est court. Remarquez, une formule courte peut parfois ne pas manquer d’un sain impact dialectique. Je pense, par exemple, au sublime je est un autre de cinq mots d’Arthur Rimbaud. Il y a là de quoi méditer longuement, tout court que soit l’aphorisme. Et pourtant, il reste qu’il y a un défaut.

Le problème de ma petite ontologie ci-haut, ce n’est pas tellement qu’elle soit courte. C’est bien plutôt qu’elle est abstraite. Bon, nous sommes en philosophie, il est donc de bon ton de se réclamer d’une certaine propension à l’abstraction. Mais n’en faut pas trop n’en faut. Abstraire, c’est fondamentalement larguer, en méthode, des poches de lests de réel et cela reste la façon la plus couillonnement sûre de ne pas formuler quelque chose de faux. Mon voisin se trompe souvent, c’est une affirmation aussi concrète que risquée. On s’y objectera certainement. L’être humain se trompe souvent, c’est un aphorisme plus vaste mais aussi plus sûr. On en saluera certainement la sagesse. Et le fait que mon voisin soit un être humain ne change rien à l’affaire. C’est l’abstraction qui sauve la face ici. Elle intériorise l’approximation, la légitime, la gère et la postule.

Toute ontologie abstraite bue, on a l’impression soudain d’être en train de faire des farces plates, de ne plus rien dire de très sérieux. Et pourtant, la vraie farce plate ici, justement, juste ici, c’est que ma petite ontologie du moment exemplifie à elle seule l’intégralité de la crise de la philosophie. Ce qui congèle la philosophie, compromet sa crédibilité, l’enlise dans l’ennui et nuit à son développement contemporain, c’est ceci justement: le fait de trop abstraire. Du fait de chercher le fondamental et le général, la philosophie, scolaire ou vernaculaire, atteint le niveau de la formule passe-partout formaliste sans risque mais aussi, sans prise. On se retrouve donc alors avec devant soi trois strates épistémologiques, si vous voulez. La profondeur archi-abstraite du savoir est occupée par le genre d’ontologie creuse du type de celle que j’exemplifie justement ici, en quinze mots et en pavoisant. La densité concrète des savoirs est désormais, pour sa part, solidement tenue par les disciplines scientifiques et techniques, qui, elles, ne céderont pas leur place, surtout pas devant les soubresauts volontaristement sapientiaux d’une pensée généraliste du genre de celle que j’exemplifie ici. La philosophie doit donc chercher à s’installer entre ces deux strates. Elle se doit de chercher à rester profonde… sans devenir creuse (je suis fier de ce calembour aussi… presque autant que je suis fier de ma petite ontologie).

Et pourtant, houlàlà, la philosophie existe. Massivement. C’est un comportement intellectuel vernaculaire, ordinaire, qui nous habite tous jusqu’à un certain degré. Ce n’est aucunement une chasse gardée de savants, au demeurant. La philosophie, c’est moins les gammes de la sagesse que le blueprint de l’esprit critique, en quelque sorte. Et le cul-de-sac où elle se trouve actuellement, c’est justement la pensée savante traditionnelle qui l’y a fourvoyée, d’assez longue date d’ailleurs. Et, en même temps, de plus en plus, la pensée ordinaire s’empare de la philosophie (sans trop se soucier, du reste, des philosophes, de leur tradition, de leur héritage) et en fait une arme théorique du tout venant. La philosophie se transforme, se transmute… C’est qu’elle aussi, comme le reste de l’être, devient ce qui sera… Reste simplement à adéquatement l’engager en direction du retour du concret, notamment en lui faisant éviter soigneusement les ontologies trop petites parce que trop synthétiques…

Les définitions les plus abstraites, si on les soumet à un examen plus précis, font apparaître toujours une base déterminée, concrète, historique.

Karl Marx (Lettre à Engels, 2 avril 1858)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Plaidoyer pour une Rationalité ordinaire

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2014

The-Missing-Puzzle-Piece

Il faut être rationnel. Voilà une valeur que plusieurs d’entre nous endossons ouvertement. Perso, je m’en réclame à fond et en vit, de l’éducation de mes enfants à la mise en place de tous les détails articulés et mobiles de mon armature idéologique. Mais qu’est-ce que cela veut dire exactement être rationnel? Quand on s’y arrête une minute, c’est pour se rendre compte que c’est moins directement palpable ou formulable qu’on se l’imagine de prime abord, cette affaire là. Oh, on comprend, d’une façon toujours un petit peu impressionniste, que cela signifie de garder la tête froide, de ne pas s’emporter ou s’emballer, de jauger toutes les implications d’une question, de mirer toutes les facettes d’une réalité, d’envisager toutes les avenues, de procéder avec méthode et sens critique, en gardant l’esprit bien ouvert. Mais, bon, la Rationalité ne se restreint pas au calme, au stoïcisme, au doute méthodique et à la saine systématicité contemplative. Il s’en faut de beaucoup. On semble ici énumérer plus les heureux symptômes de la chose Rationalité que procéder à la description de la chose même, dans son essence irréductible (si tant est…). Alors, en plus, pour faveur, évitons ici, si vous le voulez bien, sur une surface si brève et si directe, de nous gargariser triomphalement avec les acquis de la pensée scientifique. Il ne s’agit pas spécialement de les questionner séant, ces louables acquis, ni de dénoncer certains de leurs éventuels provignements irrationnels, positivistes ou autres, mais, plus simplement, d’éviter de s’y enfouir, s’y perdre et, plus prudemment, de voir à ne pas les sacraliser sans contrôle critique. On reparlera éventuellement de science et de scientisme. Pour le moment, laissons là, si vous voulez bien, la susdite science des scientifiques, des naturalistes et des laborantins et concentrons notre attention sur la gnoséologie, c’est-à-dire sur l’observation toute prosaïque de la pensée ordinaire dans les conditions matérielles et intellectuelles de la vie courante. Et, dans cette perspective mondaine, usuelle, regardons un petit peu à quoi peut bien ressembler cette Rationalité ordinaire que nous chantent tous les aèdes de la grande tapisserie polychrome du Bayeux foisonnant de l’argumentation vernaculaire.

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Principes

On va formuler nos principes définitoires ainsi, sans rougir:

(Donné) Empirique: l’ensemble des faits perçus ou perceptibles par les sens. Notion ontologique (procédant de la description de l’être), l’Empirique renvoie à ce qui est effectivement perçu ou directement perceptible. Au sujet du monde immédiat, nos sens sont grossièrement fiables. Ils nous trahissent certes, nous jouent des tours de ci de là assurément, mais en gros, ils tiennent la route. Francis Bacon disait que les sens sont un miroir déformant. Déformant, oui, oui, mais cela reste un miroir. On finit par développer l’aptitude de le redresser mentalement. L’Empirique ne s’oppose d’ailleurs pas au susdit mental mais bien au Non-Empirique (qui, lui, est mental OU matériel — et ce sera le Non-Empirique qui sera le problème central sur lequel la Rationalité aura prise). Il est effectivement capital de noter qu’une portion importante du Non-Empirique existe matériellement, simplement, hors du champ sensoriellement perceptible. La planète Jupiter (trop grosse et trop lointaine pour nos sens), un électron (trop petit pour nos sens), la tombe de Mozart (non localisée), l’original de Roue de bicyclette de Marcel Duchamp (perdu), le bruit de l’arbre tombant dans la forêt quand tu n’y es pas (et qui laisserait une trace sur un appareil enregistreur même en ton absence) sont des objets matériels qui ne sont pas (soit plus soit pas encore) des objets empiriques. Le Non-Empirique est le terrain privilégié sur lequel on se prend à raisonner… Tant que je cherche ma voiture dans le stationnement et ne la trouve pas, elle n’est pas empirique et alors… ouf, qu’est-ce que je gamberge, qu’est-ce que je corrèle. N’est empirique que ce qui est perçu par un ou plusieurs des sens ou immédiatement perceptible. L’Empirique fluctue avec la perception. Il est l’ondoiement tourbillonnant des visions, des sonorités et des odeurs. Jupiter, en pointant le bon télescope au bon moment, devient empirique. Elle n’est alors perçue que partiellement… comme absolument tout ce qui est empirique. Pour résumer, l’Empirique, c’est ce qu’on montre.

Rationalité (d’attitude ou de méthode): Attitude consistant à assoir la connaissance du Non-Empirique sur des démonstrations corrélantes, éventuellement vérifiables. Notion gnoséologique (procédant de la description de la connaissance), préférable à son vieux synonyme plus ambivalent de raison (celui-ci est souvent confondu avec les causes objectives ou les motivations subjectives), la Rationalité est au départ, une méthodologie ordinaire procédant d’un comportement d’ajustement compréhensif aux fluctuations de l’Empirique et ce, avant toutes choses, savoirs, ou connaissances indirectes. C’est là une activité si prosaïque et si courante qu’on la perd involontairement de vue. Tu aperçois ton meilleur ami au bout du chemin. Il te semble petit comme un insecte, pourtant tu ne t’en inquiètes pas. Le voici qui te serre contre lui. Vos visages sont très près. Il te semble un vrai géant, mais cela ne te terrorise pas. Tu ne le vois plus. Il est en retard à votre rendez-vous. Tu ne le crois pas disparu à jamais pour autant, malgré le néant que t’en montre ton œil. Oh, il arrive enfin, mais c’est la nuit noire. Il t’appelle. Tu ne le vois toujours pas, mais tu entends sa voix. Tu conclus à sa présence proche, malgré la finesse plus exagérée de ton oreille. Sa voix ne s’est pas séparée de son corps. Tu effectues la même prise de position implicite s’il te téléphone. Tu ne constates pas ces choses. Sur le coup, tu sembles même constater le contraire mais tu sais, sans doute possible, dans ces deux situations empiriques (arrivée en pleine noirceur ou coup de téléphone), que sa voix et son corps sont restés unis… Dans tous ces cas simples, ta Rationalité t’a fourni une connaissance supérieure à celle de tes sens. Ceux-ci nous guident très grossièrement. Ils nous sondent et nous tâtonnent le monde en première approximation. Mais, fondamentalement ajustante, notre Rationalité ordinaire redresse leurs distorsions inévitables, louables certes, jouissives parfois, mais fallacieuses. La Rationalité est une attitude ou méthode acquise pratiquement et qui apparaît tôt dans notre développement mental et social. Sans elle, on se prendrait vite les pieds dans le monde empirique. Pour résumer: la Rationalité s’approprie ce qu’on démontre.

Irrationalité (d’attitude ou de méthode): Attitude consistant à assoir la connaissance du Non-Empirique sur des pulsions certifiantes de l’affect, ou des croyances traditionnellement reçues, mais, dans les deux types de cas, irréversiblement invérifiables. Notion gnoséologique, l’Irrationalité trouve sa lointaine origine dans le fait qu’un certain nombre de sensations fugaces mais tangibles n’ont pas d’existence matérielle objective. Ce sont, entre autres et pour ne nommer qu’elles, les images mentales oniriques, éthyliques ou hallucinatoires, souvent très intenses, susceptibles de nous susciter les plus vifs sursauts vespéraux ou nocturnes, mais sans fondement mondain (le monde de l’imperceptible… englobant, sans s’y restreindre, le monde de la fiction et de l’imaginaire intersubjectif). Que je te raconte l’anecdote de mon vieil ami Robert. Robert nous arrive un matin au cégep (c’était circa 1975-1976). Il avait rêvé, la nuit précédente, à une femme adorable qu’il ne connaissait absolument pas et qui lui avait laissé une très profonde impression amoureuse. Il nous jura, corps et âmes, que si jamais il rencontrait cette sublime inconnue, il la marierait. Je me souviens clairement qu’il la chercha même un moment, sur la foi (noter ce mot) de l’interprétation biblique des rêves ou songes comme messages censés servir à nos interprétations du monde. Revu des années plus tard, Robert me confirma n’avoir jamais trouvé sa femme de rêve dans le monde et il admit que son existence empirique était, pour dire la chose pudiquement, irréversiblement invérifiable. Je n’ai pas besoin de m’étaler sans fin au sujet du poids des croyances traditionnelles et des pulsions de l’imaginaire sur la distorsion irrationnelle de notre compréhension du monde. Il fut un temps où nous prenions notre ombre pour un esprit nous suivant partout et où nous en avions peur. Avoir peur de son ombre cristallise aujourd’hui toutes les particularités intellectuelles et émotionnelles de l’Irrationalité. Croire au Père Noël aussi. C’est pour cela que l’enfant devenant adulte n’y renonce pas toujours de bon gré.

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Le débat implicite entre Empirisme et Rationalisme dans la pensée ordinaire

En effet, les objets invisibles et destinés à être saisis par la seule pensée ne peuvent être perçus que par démonstration. Faute de démonstration, à quel regard apparaîtraient-ils?           Baruch de SPINOZA

L’Empirique et le Non-Empirique frappant ou sevrant nos sens (rapport à l’objet), la Rationalité et l’Irrationalité appréhendant et organisant ces perceptions effectives ou illusoires (rapport à la méthode) vont nous mener directement au lancinant débat des ***ISMES. Un ***ISME c’est une doctrine (souvent, mais pas toujours, une école philosophique explicite, localisée historiquement) qui promeut la prépondérance de la catégorie philosophique formulée en lieu et place du ***. Systèmes de philosophies vernaculaires ou institutionnelles, les ***ISMES s’appliquent soit en ontologie (dictant alors le principe fondateur de l’être. Exemple: Atomisme, prépondérance existentielle de l’entité atomique), soit en gnoséologie (dictant alors le principe fondateur de la connaissance. Exemple: Scepticisme, prépondérance méthodique du doute).

La tradition de la philosophie moderne (16ième–21ième siècles) nous a laissé sur les bras, entre autres, une tension assez constante entre Empirisme (doctrine promouvant la prépondérance des données sensibles, le primat de ce qui est montré – le champion en la matière: John Locke) et Rationalisme (doctrine promouvant la prépondérance du raisonnement corrélant, le primat de ce qui est démontré – champion en la matière: Baruch de Spinoza). Comme souvent dans ce genre de débat fondamental, des tendances dites radicales ou unilatérales cherchent à carrément éliminer la catégorie non-retenue (l’Empirisme radical nie tout statut à la démonstration —Trust only what you see— tandis que le Rationalisme radical nie tout statut à la monstration —Think! think! What you see is not what you get—). Mais aussi (surtout…) il s’avère que des versions conséquentes ou dialectiques de ce débat retiennent les deux catégories, tout en cherchant à formuler laquelle des deux dites catégories établit sa dominante sur l’autre. Les deux catégories en causes ici sont: LE MONTRÉ versus LE DÉMONTRÉ. Et, selon cette analyse, le débat fondamental entre Empirisme et Rationalisme se résume comme suit:

Empirisme radical: N’existe que ce qui est perçu, ou montré.

Empirisme conséquent: Ce qui est montré prime sur ce qui est démontré.
Rationalisme conséquent: Ce qui est démontré prime sur ce qui est montré.

Rationalisme radical: N’existe que ce qui est démontré.

S’il est vite loisible de rejeter les extrêmes pour leur unilatéralité excessive, il s’avère vite aussi que le débat central, le débat conséquent, s’articule, lui, de façon beaucoup plus problématiquement complémentaire. Tout en jugeant qu’Empirisme conséquent et Rationalisme conséquent sont appelés en alternance (y compris dans l’histoire de la philosophie) à connaitre leur moment de gloire lumineuse, on se doit d’en conclure qu’une saine méthode, analysant même les situations les plus élémentaires, arrive difficilement à se passer de ces deux dimensions compréhensives et/ou de leur articulation motrice.

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Méthodologie critique de la Rationalité ordinaire

Avant d’arrêter notre méthodologie critique de la Rationalité ordinaire, la définition d’un ultime ***ISME s’impose, attendu sa présence indécrottable au sein de nos traditions de pensée.

Irrationalisme: Promotion de l’Irrationalité. Ce qui est cru par la communauté, ou senti intuitivement par l’individu, prime à la fois sur ce qui est montré et sur ce qui est démontré.

Fondement de l’Intuitionnisme d’Henri Bergson (cette fausse troisième voie entre sensation observante et raisonnement corrélant) autant que des différents mysticismes anciens et contemporains, l’Irrationalisme, c’est la doctrine à froidement combattre si on se donne comme objectif une compréhension adéquate du monde naturel et social. Sa résurgence dans le cloaque odoriférant de l’errance intellectuelle présente est formidable et fort corrosive. C’est que la pensée contemporaine dort ouvertement au gaz et ce, d’une façon bien peu compatible avec le flot tonitruant d’informations qu’elle croit dominer mais sur laquelle elle se fait balloter comme esquif en tempête. En démarcation ferme avec cette débilitante tendance des temps, notre définition de la Rationalité ordinaire dispose maintenant de tous ses postulats et se complète méthodologiquement ainsi:

Rationalité (d’attitude ou de méthode): Attitude consistant à assoir la connaissance du non-empirique sur des démonstrations corrélantes, éventuellement vérifiables. La méthode habituelle de telles démonstrations vernaculaires consiste à avancer une étape de découverte de l’Empirique procédant d’un Rationalisme conséquent (doute méthodique sur la base critique d’expériences et/ou de connaissances indirectes engrangées – Je vois bien mais…) préférablement complétée d’une étape descriptive procédant d’un Empirisme conséquent (nouvelles observations vérifiantes/falsifiantes permettant de passer d’une démonstration non-empirique à une preuve empirique). En évitant les écueils «vulgaires» du bon sens obtus (Empirisme Radical) et de la ratiocination byzantine (Rationalisme radical), la Rationalité combat avec constance l’Irrationalisme, le contrôle, lui fait face, lui tient tête, le cerne, le circonscrit, mais, dialectique et conséquente en tous ses débats, elle ne se prive en rien de la saveur suave et mystérieuse de l’Irrationalité, en la reléguant respectueusement aux mondes du rêve (au sens onirique ou thérapeutique), de l’hallucination pathologique ou récréative, des grandes et sublimes envolées passionnelles, de la métaphore inspirante, de la fiction et de la production artistique.

Et, surtout, passez le mot, plus que jamais en ces temps de luttes mondiales, de conflagrations informatives et de renouveau social: il nous faut être rationnels.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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