Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Ces parlers de la langue d’oïl: si proches, si autres…

Posted by Ysengrimus sur 1 octobre 2014

Amien-France

J’ai quand-même envie de vous dire un mot de cette présentation, faite il y a déjà plus de douze ans, d’une communication intitulée « Joual – Franglais – Français: la proximité dans l’épilinguistique » au colloque international Des langues collatérales – Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, organisé par l’Université de Picardie Jules Vernes, le Conseil des Langues Régionales Endogènes de la Communauté Française de Belgique, et l’Office Culturel Régional de Picardie (c’était en novembre 2001).

D’abord, bien, j’ai tombé ma communication, portant sur la perception des proximités linguistiques dans la sensibilité épilinguistique québécoise. C’est qu’au Québec, il y aurait deux idiomes. Le « français », valorisé, promu, revendiqué, et le « joual », stigmatisé, minorisé, combattu. Les élites intellectuelles du Québec actuel font de plus consensus massif sur l’aphorisme suivant: le joual est un franglais. Cette « proximité » du vernaculaire des québécois à la langue du colonisateur est le fondement du danger qu’on lui impute. Il est perçu comme susceptible de faire virer le français du Québec à l’anglais. La sensibilité épilinguistique du même groupe nie de plus toute proximité entre ce joual et un français québécois vernaculaire, un « franco-québécois » typique, pittoresque, domestique… et inoffensif. Les représentations épilinguistiques construisent donc des dispositifs de proximités et d’éloignements valorisant un « franco-québécois » culturellement acceptable, et stigmatisant un joual potentiellement facteur d’anglicisation. Or ce système de constitution des proximités et des non-proximités dans l’idée que s’en donne la minorité élitaire du Québec, cible en fait un seul et unique idiome, dualité Jeckyll/Hyde du parler commun à solide base française de la majorité de la population du Québec. Certains participants au colloque ont fait observer que les organismes linguistiques québécois leur avaient raconté sans frémir que le joual n’existait pas… Assez hideux et bilieux l’insécurité linguistique, quand ça vous pogne dans les tuyaux d’instances officielles…

Puis ensuite, j’ai découvert la culture actuelle des parlers d’oïl. En effet j’ai assisté à un nombre impressionnant de spectacles de chansons en patois picard et wallon, plus un récitatif de poésie, un monologue théâtral, un spectacle de marionnettes, et un film moyen métrage en patois picard. L’impec organisation de la bande à Jean-Michel Éloy, de la section d’Études Picardes, de la fac Jules Verne nous a piloté avec efficacité et enthousiasme dans l’underground culturel du chef lieu picard. Une mécanique de relations publiques rodée au quart de tour. Il est conséquemment difficile de dire si j’ai pris contact avec des sociolectes vernaculaires effectifs, ou si j’ai plutôt assisté à un adroit exercice de promotion culturelle de langues folkloriques pieusement conservées par de matois artistes, dans la mouvance sensible et foisonnante de l’actuelle euro-reconnaissance des parlers régionaux. Tout semblait être prévu pour nous recevoir comme des princes-ethnolinguistes. Trop beau. J’ai même appris avec fracas que l’une des plus grandes rues d’Amiens s’appelle la rue Laurendeau, d’après un notable quatre-vingt-neuvard du cru qui, fort heureusement pour mon moral, signa le cahier de doléances de la commune avec le Tiers. Ce n’est pas un autochtone intégral d’ailleurs, mes ancêtres étant plutôt aunisois de leurs personnes.

Si proches, si autres… ces patois wallon et picard. On crois les attraper, puis ils glissent sur notre conscience, comme un ballon sur l’eau qu’on touchait du bout des doigts, et qui s’en va. Mais, l’un dans l’autre, cette saisissante expérience d’immersion des soirées « collatérales » à la rencontre officielle valait par elle même tous les colloques scientifiques de la terre. Jugez-en vous même sur un échantillon de parole de chanson tiré d’un CD vendu à la sauvette au sortir du théâtre Chés Cabotans d’Amiens, et qui synthétise tout le mystère de nos langues endogènes en quatre lignes:

Déhor i pleut à dagues, pi oz intind dé loin
Un air éd cordéyon, un air éd féte éd fous,
Écorè à ch’comptoér, i rintonne coér un coup
Du jus d’solé qu’o piche in s’écorant à ch’vint.

Ch’bal à Tchot Bért, album Ch’bal, paroles de Jacques Dulphy,  Étiquette Ch’Lanchron, SACEM, 1994, second titre.

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Islamo-conservatisme en crise. Il faut relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi

Posted by Ysengrimus sur 21 août 2014

persepolis

L’islamo-conservatisme électoralo-politicien (Égypte, Turquie et, dans une autre dimension probablement plus fondamentale, Iran) est en crise et il semble bien, cette fois-ci, que ce soit une crise plus interne que compradore. L’islamisation de la société est en train de cramper. Occident ébaubi, tu veux comprendre? Laisse donc une iranienne du cru t’en parler un peu. Il faut absolument lire ou relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi, dont on commémore cette année la décennie d’existence finalisée. Il est maintenant possible de se procurer cette bande dessinée culte dans la superbe réédition de 2007 qui a l’atout indéniable de relier ensemble, en un ouvrage portatif et agréable à lire, les quatre tomes des éditions originales de 2000-2003. En effet il faut pouvoir lire en un jet l’histoire extraordinaire et touchante de cette femme iranienne née en 1969 et témoin incontestable du déroulement de la première grande révolution républicaine post-marxiste de l’histoire moderne. La chronique que nous livre Marjane Satrapi débute à Téhéran (Iran) en 1980 (avec certains retours sur la fin des années 1970), un an après la Révolution Islamique, et se termine, toujours à Téhéran, le 4 janvier 1996, le jour de la mort d’une figure cruciale du récit, la grand-mère de la protagoniste autobiographe. En une quarantaine de tableaux portant tous un titre dans le style le plus usuel de la bande dessinée classique, on va donc suivre l’histoire à la fois simple et terrible de cette enfant d’un temps nouveau, depuis l’âge de dix ans jusqu’à l’âge de vingt-six ans. Elle va nous guider à travers les tempêtes successives de la répression des dernières années du régime du Shah, de l’exaltation de la révolution républicaine, du resserrement du régime totalitaire islamiste, de la guerre Iran-Irak et de la première Guerre du Golfe de 1991. Issue des classes libérales perses laïques éclairées (et aisées – le père est un ingénieur concepteur d’usines), Marji enfant rappelle la Mafalda de Quino, Marjane adulte rappelle la Cellulite de Bretécher. Le regard qu’elle porte sur sa vie et le monde est pénétrant, lucide, insoutenable de justesse et de précision. On traite tant du drame historique de l’enfant intimement imprégnée des événements quand La Storia se précipite, que du drame de la femme adulte moderne en crise de redéfinition (y compris dans son rapport à l’homme, à la famille, à son instruction, à son corps et à son apparence). Dans cette fresque toute simple, digne des plus grands moments de synthèse ethnoculturelle sur fond de rendez-vous historique d’un Salman Rushdie, l’Orient et l’Occident se rencontrent (Marjane vivra quatre années en Autriche au plus fort de la guerre Iran-Irak, quittera l’Iran définitivement pour la France en 1994). Sans misérabilisme, sans parti pris excessif, sans lourdeur didactique, le récit manifeste une fascinante aptitude à clarifier les problématiques politiques et à faire sentir le poids des crises et des régimes dans le monde concret des petits objets et des postures sociales et intimes de la vie ordinaire. Marjane Satrapi témoigne ouvertement, avec l’impartialité et l’honnêteté des grands chroniqueurs. Tout passe et tout nous est livré à travers son regard d’enfant, d’adolescente, de jeune adulte. On comprend ouvertement qu’elle est avantagée par les représentations intellectuelles éclairées, la solide rationalité, l’inébranlable stabilité affective et les moyens financiers de sa classe. On la voit défier les autorités scolaires et universitaires, faire des fêtes, fumer de la drogue, rencontrer des hommes et échapper au fouet des commissaires islamiques parce que papa et maman paient la caution. Le jugement porté par ce témoignage est sans concession, même envers l’autobiographe elle même, ses illusions romantiques, ses tricheries, son insouciance, sa détresse. Et, finalement au fil de cette riche narration, on n’échappe pas à ce qui est important. Ce qui est important c’est une femme iranienne et fière de l’être sur Vienne, occidentalisées et déboussolée sur Téhéran qui vit un cheminement prométhéen truqué par les atouts de sa position de classe, mais malgré tout éblouissant et profondément méritoire. Sorte de Spinoza rationnelle perdue dans la tempête délirante de l’islamisme policier iranien (et de la décadence libertaire occidentale, dans sa période autrichienne), Marjane traverse l’islamisation de l’école élémentaire, les deuils cruels en cascade dus à la révolution et à la guerre, l’angoisse insupportable des bombardements, la vie recluse et déphasée des réfugiées politiques, l’isolement individualiste des adolescentes paumés du monde occidental, le décrochage estudiantin, la déroute aigre-douce du retour au pays, une série d’épisodes dépressifs, le sexisme maladif de la faculté des Beaux-Arts de Téhéran, l’échec d’un premier projet professionnel d’envergure, un mariage contraint par le conformisme social, un divorce, un départ définitif. On accompagne une femme moderne dans toute sa complexité et portant en elle, en plus, Persépolis, non pas le site archéologique mais bien la «Ville Iran» que l’on peut décoder comme étant Téhéran, un paradoxe urbain de plus sur cette planète de plus en plus petite. Il y aurait certainement lieu de reprocher au récit certaines simplifications d’importance finalement assez secondaire par rapport à l’urgence du propos (notamment une connaissance superficielle et idéalisée de l’Amérique et de la teneur de son implication compradore dans la guerre Iran-Irak en particulier et dans la crise brutale et de plus en plus militarisée du Moyen-Orient en général), mais il reste que la synthèse est éblouissante et que le témoignage est crucial. Captivant, magnétisant, poignant, le livre ne nous tombe des mains que lu.

Le texte d’origine est en français (l’auteure est une ancienne du Lycée Français de Téhéran) et cela donne au lecteur francophone la joie supplémentaire d’un accès direct à la langue et au ton très libre de la version originale. Le dessin est sobre, finement esquissé, mi-figuratif, mi-cartoonesque. C’est du noir et blanc, au sens strict du terme (pas de gris). Dans le jargon technique des graphistes, on dit que ce sont des aplats, c’est-à-dire des figurines et des fonds de décors aux teintes contrastées et sans relief. C’est que c’est dans le récit et le témoignage que réside la puissance du relief… L’artiste a un sens très vif du lien organique entre le détail et le tableau d’ensemble et sait donner une densité particulièrement tangible à tous ses personnages, même les plus esquissés. Son aptitude naturelle pour la narration par capsules est particulièrement efficace et donne un résultat singulièrement vivant. Un aperçu de l’ambiance et du traitement du monde dans cette superbe oeuvre planétaire est parfaitement disponible au sein de la culture web. Il suffit en effet de visionner les bandes annonce du long métrage d’animation basé sur cet ouvrage, lancé en France en 2007 et couronné du Prix du Jury à Cannes. Voici une bande dessinée et un long métrage qui en disent bien plus long sur la crise interne de l’islamo-conservatisme que bien des dégoisis éructés depuis le premier monde. Et le regard est femme. Enfin femme. C’est absolument incontournable.

Marjane SATRAPI (2007), Persépolis, L’Association, Collection Ciboulette, 365 p. [Bande dessinée de 24.5 cm sur 16.5 cm, non paginée]

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Des déterminations sociales de la musique comme art non-figuratif

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2014

Le Jazz? Le Jazz, c’est une musique pour hippies qui ont des enfants…

Un amateur de Rock inconnu, circa 1975

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orchestre de Buddy Bolden

Bon la musique. Le plus moderne des arts anciens. La crise radicale et permanente de la conformité en art. ATTENTION JE PARLE ICI EXCLUSIVEMENT DE LA MUSIQUE SANS PAROLE, À L’EXCLUSION DE TOUT EXERCICE MUSICAL DE QUELQUE NATURE INCORPORANT DU TEXTE. EN EFFET, ARTS MIXTES, FIGURATIFS DE PAR LEDIT TEXTE, LE CHANT ET LA CHANSON SONT EXCLUS DU PRÉSENT COMMENTAIRE. C’est que, dans le mot suivant de Theodor Adorno: L’émancipation de la musique, aujourd’hui, est synonyme de son émancipation par rapport au langage verbal et c’est elle qui fulgure dans la destruction du «sens» (Adorno 1962: 137), je n’hésite pas une seconde à remplacer aujourd’hui par de tous temps car je crois que cet aphorisme procède de la définition fondamentale de la musique comme art non-figuratif.

Alors, quand on pose la question de l’influence de la musique (sans parole, donc) sur les comportements, on la pose trop simplement, trop superficiellement. On oublie habituellement un fait qui reste central si on veut se lancer dans ce type de réflexion. C’est le fait que la musique est le plus ancien des arts non-figuratifs. Cela implique de la stabilité mais aussi des variations qui procèdent de ce que la musique fait bien plus que de ce qu’elle évoque ou «dit» (vu qu’elle ne dit rien, ne peint rien, n’imite rien, sauf elle même). Par exemple, au siècle dernier, quand le Jazz est joué dans les campagnes, on y retrouve de la guitare et du banjo. Il entre dans une ville portuaire, la guitare et le banjo disparaissent au profit du tuba et du piano. Le Jazz quitte ensuite la Nouvelle-Orléans et monte au nord. Le tuba disparaît alors et la clarinette est remplacée par un saxophone. Aussi, pour qui aimait le saxophone, la clarinette sonnait «sud», le banjo sonnait «campagne» sans que ces instruments n’aient jamais cherché à évoquer le sud ou la campagne comme le font, disons, un tableau bucolique ou un poème pastoral.… Il y a une influence auditive, élective, totalement non figurative entre les instruments, les lignes mélodiques, les pièces interprétées et le groupe social qui s’approprie une nouvelle mode musicale. Comprendre comment cette influence se déploie est quelque chose de fort complexe qu’il faut éviter de réduire à des comportements simplistes de consommateurs qu’on apaise dans un centre commercial. Je crois, avec Sidney Finkelstein, que, sur une base individuelle ou collective, quelqu’un est influencé par une musique qu’il se trouve à avoir lui même influencée au départ. La version la plus simple de cette idée est que quelqu’un gardera une attention et une tendresse pour une musique se rapprochant des sonorités de la musique qu’il aura entendu, disons, dans son enfance ou son adolescence. Mais on pousse plus loin l’idée en proposant que notre sujet s’intéressera à la musique qu’il aura obtenu par sa propre influence, pendant son enfance ou sa jeunesse. On observe effectivement qu’il y a une corrélation entre la musique produite dans une société et la société qui la produit. Le compositeur individuel ne dispose pas d’une autonomie créatrice absolue. Il s’exprime inévitablement dans un idiome spécifique, même si parfois il est avantagé par une originalité radicale qui pousse vers l’avant la compréhension que son art fait du développement social. De fait, la musique avance parce que la société avance. Ayant la même origine que le processus social et constamment imprégné de ses traces, ce qui semble simple automouvement du matériau évolue dans le même sens que la société réelle, même là où les deux mouvements s’ignorent et se combattent. C’est pourquoi, la confrontation du compositeur avec le matériau est aussi confrontation avec la société, précisément dans la mesure où celle-ci a pénétré dans l’œuvre et ne s’oppose pas à la production artistique comme un élément purement extérieur et hétéronome, comme consommateur ou contradicteur. (Adorno 1962: 45). Je ne marche pas trop dans l’idée de la musique ou l’art comme manifestation d’un génie isolé et fixe. Même les grands artistes solitaires comme Thelonious Monk ou Anton Webern ne sont que des indicateurs du fait que la société construit de toute pièce la solitude de l’artiste, comme elle met les criminels en prison ou chronicise les malades et les vieillards. Le contenu artistique du «génie» est une empilade d’acquis sociologiquement explicables. Toutes les formes musicales, et pas seulement celles de l’expressionnisme, sont des contenus sédimentés. En eux survit ce qui autrement serait oublié et qui ne serait plus capable de parler directement. Ce qui autrefois chercha refuge auprès de la forme subsiste, anonyme, dans la durée de celle-ci. Les formes de l’art enregistrent l’histoire de l’humanité avec plus d’exactitude que les documents. Aucun endurcissement de la forme que l’on ne puisse interpréter comme négation de la dure vie. Mais que l’angoisse de l’homme solitaire devienne canon du langage des formes esthétiques décèle quelque chose du secret de la solitude. La rancune contre l’individualisme tardif de l’art est bien mesquine, car elle méconnaît la nature sociale de cet individualisme. Le «discours solitaire» dit plus de la tendance sociale que le discours communicatif. En insistant sur la solitude jusqu’au paroxysme, Schönberg en a révélé le caractère social. (Adorno 1962: 53-54). La musique (sans parole) est toujours musique d’un espace ethnoculturel, d’un dispositif géo-social, d’un temps, d’une génération (au sens lâche du terme). C’est pas pour rien qu’en l’écoutant, on voit défiler devant soi (et ce, toujours parasitairement) les images effectives (réminiscentes) ou fantasmées (connotatives) de ces lieux et de ce temps, cinématographie sensorielle en rafale que la musique ne signifie pas, mais qu’elle évoque en somme métonymiquement, et comme implacablement.

Ceci dit, on doit crucialement faire observer qu’une certaine immobilité stratifiée du produit artistique résulte du fait que des groupes sociaux stables s’intéressent à une musique relativement stable elle aussi. Le Jazz, le Rock, la Pop, le Dance, le Rap, le Country et la musique atonale vont, même sur deux ou trois générations, tendre à rejoindre grosso modo les mêmes segments sociologiques. Il y a dans tout cela plus de stabilité ethnoculturelle qu’on ne se l’imagine initialement. Et même les progrès ou les régressions peuvent être analysés comme des indicateurs sociaux, finalement d’une (toute) relative stabilité. Le concept de forme musicale dynamique qui domine la musique occidentale depuis l’école de Mannheim jusqu’à l’actuelle école de Vienne, suppose justement un motif maintenu comme identique et nettement dessiné, fut-il infiniment petit. Sa dissimulation et sa variation se constituent dans le seul contraste avec ce que l’on a conservé identique dans le souvenir. La musique connaît le développement uniquement dans la mesure où elle contient quelque chose de solide, de coagulé; la régression stravinskienne, qui voudrait remonter à un stade antérieur, justement en raison de cette tendance, substitue la répétition au progrès (Adorno 1962: 170). Cette solidité qui dépasse les modes se trouve ensuite complexifiée par le fait que la musique est un objet commercial. Je la retiens pleinement, cette cinglante idée de musique commerciale de ma jeunesse, et j’y vois justement une redite, une répétition, une conformité des formes qui confirme que la production d’un certain nombre d’artistes inspirés d’origine a suffisamment de résonance sociologique pour que le commerce s’en empare et la fasse entrer dans une dynamique de redite et de faux progrès qui forme la mise en place des modes tout en édulcorant et détruisant le contenu artistique d’origine. The term commercialism should not be applied, however, to the desire of the musician to be paid for his work, and paid commensurate with his talent. Neither should it be applied to the desire of the jazz musician to use the prevailing musical language of his period and audience. The step from the amateur or semi-amateur status for most of the New Orleans musicians to the status of a musician paid for his work and making a profession of it, was a progressive step. Commercialism should be restricted, as a term, to what is really destructive in culture: the taking over of an art, in this case popular music, by business, and the rise of business to so powerful a force in the making of music that there was no longer a free market for the musicians. Instead of distribution serving the musician, distribution, where the money was invested, became the dominating force, dictating both the form and content of the music. It tended to force the musician into the status of a hired craftsman whose work was not supposed to bear his own individuality, free thought and exploration of the art, but was to be made to order, to a standardized pattern. [Le terme commercialisme ne devrait cependant pas s’appliquer au fait qu’un musicien tient à ce qu’on le rétribue pour son travail et ce, conformément à son talent. Le terme ne devrait pas non plus s’appliquer au souhait qu’a le musicien de Jazz de faire usage du langage musical avec lequel l’auditoire de son époque est familier. Les étapes du passage du statut de musicien amateur ou semi-amateur au statut d’artiste rémunéré faisant de la musique sa profession furent très graduelles pour les musiciens du Jazz néo-orléanais. La notion de commercialisme devrait s’appliquer exclusivement à ce qui est culturellement destructeur: le détournement d’un art, en l’occurrence de la musique populaire, par le commerce et l’émergence du commerce comme puissance si dominante dans la production musicale qu’il n’existe plus de marché vraiment libre pour les musiciens. La distribution au service des musiciens devient alors la distribution en fonction de là où l’argent est investi. Le commercialisme est devenu une instance si puissante qu’il dicte la forme et le contenu musical. Cela force alors le musicien à se cantonner dans le rôle d’un fabriquant salarié dont le produit musical n’exprime plus ni la personnalité, ni la libre pensée, ni la volonté d’exploration artistique mais bien une soumission ordonnée et servile à un modèle musical standardisé] (Finkelstein 1948: 103). On a donc une synthèse de sédiments non-figuratifs, agencés ensemble par un certain nombres d’artistes-phares puis, complication supplémentaire, diffusés ensuite et graduellement détériorés à travers la structure de mise en circulation et de fausse perpétuation divertissante et décorative des canaux commerciaux. Jazz is an art of melody. Much of this melody consists of folk songs taken from the most varied sources, gathered up into the general body of jazz, as the spirituals took to themselves hymn tunes and square dances. In the period of flourishing New Orleans rag, blues and stomp jazz, new melodies came from fresh sources: old French dances that were still part of the city’s living music, Creole songs, minstrel show tunes and dances, songs and dances of Spanish origin, military and parade marches, funeral marches, spirituals and hymns, square dances, even the mock-oriental music heard in vaudeville. The jazz musician loved melody. He both improvised his own melody, and played a familiar melody with deep affection, adding only the accents and phrasings that any good artist, folk or professional, adds to a work he performs. [Le Jazz est un art de la mélodie. Une portion significative des mélodies de Jazz sont des airs folkloriques puisés à une myriade de sources. Ces airs se sont trouvés regroupés dans le corpus général du Jazz, un peu comme les chants d’église avaient regroupé dans le même ensemble hymnes religieux et danses villageoises. À l’époque florissante du Rag néo-orléanais, du Blues et du Jazz rythmé, des mélodies nouvelles jaillirent de sources nouvelles: vieilles danses françaises faisant encore partie du fonds musical vivace de la ville, chants créoles, airs et danses de numéros de minstrel shows, chants et danses d’origine espagnole, marches militaires et airs de fanfares, marches funéraires, chants d’église, hymnes religieux, danses villageoises, et même la musique orientale de toc qu’on pouvait entendre dans les vaudevilles. Le musicien de Jazz adorait les mélodies. Il pouvait soit improviser sa propre mélodie soit jouer un air connu, en l’investissant d’une affection profonde, n’y ajoutant que ces accentuations et ces phrasés que seul le bon artiste, artisan ou professionnel, sait incorporer dans la pièce qu’il interprète] (Finkelstein 1948: 55). Je dirais que c’est donc à travers ce qu’Adorno appelle les contenus sédimentés de la musique qu’il faut aller rechercher les segments d’activité et de rapport à la vie que les différents groupes sociaux établissent avec la musique. On augmente alors nos chances de mettre la main sur une influence ethnoculturelle, au sens fort, qui soit mutuelle (société – musique, puis musique – société). Cela ne se restreint pas à la pratique bassement behavioriste de mettre de la musique douce dans les magasins pour que le bon peuple ralentisse le pas et achète plus. Par delà le commercialisme, c’est de l’origine socioculturelle des intérêts musicaux que nous devons tenir compte. Ladite origine socioculturelle s’avère également discriminante. N’hésitons pas à méditer les données les plus prosaïques la concernant. Encore au jour d’aujourd’hui, les enfants d’agriculteurs sont plus de 72% à déclarer se rendre sur des festivals, mais ne sont qu’un peu plus de 10% à fréquenter les salles de musique pop actuelle. A contrario, les enfants dont le père est cadre ou exerce une profession intellectuelle supérieure sont ceux qui sortent le plus fréquemment dans des salles dédiées aux musiques pops actuelles (55.6 % d’entre eux déclarent s’y être rendus). Inutile de dire que ces données statistiques procèdent aussi de l’aménagement du territoire: les scènes de musique pop actuelle touchent principalement un public urbain, là où l’offre des festivals est mieux répartie en région et est à même de concerner, par exemple, des enfants d’agriculteurs habitant loin des grandes agglomérations. (Source: «Les comportements adolescents face à la musique», Le Pole, octobre 2009). Bon, vous voyez où je veux en venir. On écoute la musique qu’on a, attendu qu’on a la musique qu’on écoute. Le Jazz et la musique atonale sont totalement tributaires de ce type de déterminations géo-sociales et socio-historiques. Je doute fortement que les écoles de peinture et de sculpture soient sujettes, pour leurs parts, à un tel dispositif de répartition démographique. Les préférences culinaires et vestimentaires, par contre, oui. C’est que la musique, comme la cuisine, le vêtement et la parfumerie, est un art des sens et il y a indubitablement une ethnologie précise de l’assouvissement desdits sens…

Pour nous rapprocher de ce que peut vouloir dire la compréhension des fondements sociaux d’un art populaire, au sens sociologique et ethnologique du terme, rien de tel que la musique comme objet d’analyse. Comme elle ne représente pas (contrairement à son tout petit frangin, le seul mode d’expression sonore figuratif imaginable: le bruitage), comme elle ne dit rien, ne dessine rien, ne raconte rien, n’argumente rien, elle n’est pas tributaires d’un enjeu de conformité descriptive ou narrative au monde. Adorno fait une analogie bien hasardeuse quand il s’exclame: La peinture moderne s’est détournée du figuratif, ce qui en elle marque la même rupture que l’atonalité en musique, et cela était déterminé par la défensive contre la marchandise artistique mécanisée, avant tout contre la photographie. À l’origine, la musique radicale n’a pas réagi autrement contre la dépravation commerciale de l’idiome traditionnel; elle a été l’antithèse de l’industrie culturelle qui envahissait son domaine. (Adorno 1962: 15). En se détournant du figuratif, la peinture a troqué le monde objectif empirique pour un monde de concrétude formelle jaillissant des pulsions exploratoires, automatistes ou formalistes, du peintre (et ce, là je seconde Adorno, comme affrontement direct des arts photographique et cinématographique). Par contre, en se détournant de la tonalité, la musique ne s’est jamais détournée que… de la musique qui jouait avant elle! Ce qui fut une crise de la représentation figurative en peinture ne fut qu’une crise de conformité mélodique et rythmique en musique. C’est que, finalement l’un dans l’autre, ce suave produit hautement socio-historique qu’est la fausse note (Adorno 1962: 47) ne date pas d’hier. Le po-po-po-pom de la cinquième symphonie de Beethoven en était quatre fameuses pour le tympan tendu et éduqué de l’auditoire autrichien poudré et roide de 1808, sinon pour le nôtre… car la musique, le plus moderne des arts anciens, fut et demeure la crise radicale et permanente de la conformité en art.

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Rare est la musique qui ne cesse d’être ce qu’elle fut; qui ne gâte et ne traverse ce qu’elle a créé, mais qui nourrisse ce qu’elle vient de mettre au monde, en moi.

J’en conclus que le vrai connaisseur en cet art est nécessairement celui auquel il ne suggère rien.

Paul Valéry, «Choses tues», dans Tel quel, Folio essais, p. 14.

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SOURCES:

ADORNO, Theodor (1962), Philosophie de la nouvelle musique, Gallimard, Collection TEL, 222 p. Cet ouvrage est constitué de deux essais. Le premier, intitulé «Schönberg et le progrès» (pp 41-142) établit une corrélation entre la musique atonale du vingtième siècle et le rejet de la pensée philosophique positive et conformiste. Le second «Stravinsky et la restauration» (pp 145-220) explore la recherche de l’authenticité formaliste qui ne se sépare pas de l’héritage des prédécesseurs mais y retourne et le retravaille. La réflexion d’Adorno intéresse parce qu’on y trouve une recherche très poussée de philosophe sur la relation entre musique (sans parole — quoique sur ce point Adorno ne soit pas tout à fait rigoureux) et pensée fondamentale, surtout pensée de réflexion, de subversion, de rejet du commercial et du conforme mais aussi de logique, de pureté et de structure. La musique s’associe à un sentiment de révolte et le manifeste dans son expression, sans le représenter comme le ferait un film, une narration ou une image.

FINKELSTEIN, Sidney (1948), JAZZ: A people’s music, International Publisher, New York, 180 p. Cet ouvrage propose un survol historique de la musique folklorique américaine, du Blues, et du Jazz à travers les différents changements de styles que ces derniers ont connu à la fin du dix-neuvième siècle et tout au long du vingtième: Dixie, Be-bop, Mainstream Jazz, Cool, Free Jazz, New Thing etc. La force de ce travail réside dans l’effort constant de maintenir la relation entre le Jazz et la vie ordinaire et les luttes d’émancipation de ceux qui le jouent. On finit par comprendre que la musique est une émanation sociale qui ne fait pas qu’influencer les comportements, vu qu’avant de les influencer, elle en émane, en sort et les reflète sociologiquement, historiquement, et pas seulement individuellement. Il y a un lien indissoluble entre la vie sociale d’un peuple et la musique qu’il joue. Et aussi, la musique la plus expressive est en fait celle d’un peuple qui lutte, qui résiste, qui combat pour son droit au respect et à la vie.

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Paru aussi (en version abrégée) dans Les 7 du Québec

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Socio-historicité des « français non conventionnels »: le cas du JOUAL (Québec, 1960-1975)

Posted by Ysengrimus sur 7 août 2014

« –Tu sais une chose, Lemieux? Je suis amoureux de ta langue, j’en suis épris, il y a lengtemps que je me penche sur les mots, le verbe est mon culte, tu m’écoutes ou tu m’écoutes pas, Sacrament?

Je vous écoute.

Tu me dis tu, tout de même! Je suis pas un trou-de-cul, comme on dit en joualon. Tu sais ce que je veux dire, le joualon, ta langue? »

Marie-Claire Blais, Un joualonais sa joualonie, p 7.

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Souvenir-dun-Joual

Résumé: L’idée de « français non conventionnel » n’échappe pas à la relativité socio-historique. Une classe sociale inscrite dans une étape donnée de changement historique dote (pour un ensemble précis de raisons) d’une dimension symbolique temporaire l’idiome parlé par une autre classe sociale inscrite dans les mêmes changements. S’instaure alors un conflit entre deux normes objectives pour lesquelles la norme de l’autre sera lue comme une non conventionnalité. Lutte inégale, où les classes dominantes ou positionnées détiennent les armes de propagande et où les classes dominées ou en accession possèdent la masse des locuteurs. Entre 1960 et 1975, la rapide mutation de la société québécoise a amené la minorité élitaire en restructuration à jeter un regard soudain réprobatif sur le vernaculaire parlé par les masses. Le concept épilinguistique péjoratif de JOUAL a alors été pris en charge pour cristalliser l’activité démarcative des adversaires, puis des alliés de la valorisation du vernaculaire. Nous tentons de ramener cette crise spécifique d’un « français non conventionnel » au Québec à ses fondements socio-historiques: le passage brutal d’une économie basée sur le secteur primaire à une économie de services et les chocs sociolinguistiques afférents à cette situation.

Abstract: The idea of a « non conventional French » does not escape socio-historical relativity. Within a specific process of historical transformation, one social class may confer a temporary symbolic dimension upon the idiom spoken by another social class. This can lead to a conflict between two objective norms inasmuch as one class will label the opposite norm as « non conventional ». The resultant struggle is uneven since the dominant will control the propanganda machine while the dominated or developping class will hold the vast majority of speakers. From 1960 to 1975, the social shifting of Québec society brought the élite minority-in-transition to abruptly discredit the vernacular spoken by the majority. A pejorative epilinguistic concept known as JOUAL became the focal point which allowed the elite to expose the activities of the opponent class as well as the activities of those who defended or supported the vernacular spoken by the majority. This paper deals with the underlying socio-historical factors which generated this « non conventionnal French » crisis within Québec, specifically the abrupt transition from a ressource-based to a service-based economy including the relevant sociolinguistic clashes.

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C’est sous l’étiquette JOUAL que l’ensemble des particularités du parler vernaculaire français de la majorité de la population du Québec est entré dans la conscience des minorités élitaires de la période 1960-1975. A travers le débat entre puristes et « joualisants », une transposition intellectuelle (inévitablement déformante) des luttes de classes de l’époque se constitue. De variété ignorée, inexistante pour la conscience élitaire, la langue québécoise devient, au sens fort du terme, un français non conventionnel qui s’investit temporairement, bien malgré ceux qui le parlent, d’une dimension cruciale de symbole. Le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse (1984) résume très bien la version élitaire à propos du joual:

« JOUAL n, m. (prononciation pop. de cheval au Québec). Parler populaire à base de français fortement contaminé par l`anglais, utilisé au Québec.

ENCYCL – Inventé par André Laurendeau, utilisé pour la première fois en 1959 dans un article du Devoir et mis à la mode l`année suivante par le frère J. P. Desbiens dans Les insolences du frère Untel, ce terme a été employé d`abord dans un sens péjoratif pour désigner le français populaire de Montréal, puis brandi comme un étendard par l`école de Parti pris en vue d`assumer la condition d`un prolétariat colonisé. Combattu vivement par ailleurs et dénoncé comme une dégradation du langage dont ne pouvait que bénéficier l’anglais (Jean-Marcel Paquette, Le joual de Troie, 1973), le joual a été illustré au théâtre et dans le roman par Michel Tremblay et Victor-Lévy Beaulieu. Il a tenté momentanément Jacques Godbout et Marie-Claire Blais, mais, par la suite, sa faveur a décliné. »

Le propos du présent exposé est de démontrer que loin de se ramener à des débats d’écoles littéraires comme semble le laisser entendre cette version des choses, la question du joual s’inscrit dans une mouvance idéologique aussi rapide que complexe dont le déterminisme fondamental a été la tertiarisation brutale de l’économie du Québec, économie dont la composante dominante avait longtemps été le secteur primaire. L’une des nombreuses conséquences de ce phénomène socio-économique aura été un bouleversement des représentations épilinguistiques. Sur deux décennies, la question de la langue de communication de la majorité de la population du Québec a soudain accédé à une dimension d’enjeu national. La langue du locuteur dont le père avait été bûcheron et dont le fils allait devenir travailleur social est devenue au cours des années soixante l’objet d’une attention soutenue jusqu’à la panique de la part des minorités élitaires québécoises. Celles-ci découvraient avec stupéfaction que leurs concitoyens s’exprimaient dans un français qu’elles sentaient totalement non conventionnel en vertu des critères qui étaient traditionnellement les siens. Elles s’empressèrent de désigner le sociolecte majoritaire à l’aide d’un métaterme déjà ancien: JOUAL.

Initialement le terme n’était pas employé substantivement mais comme adjectif dans l’expression parler joual qui signifiait, avant 1960, quelque chose comme « jargonner ». Le ton de l’article d’André Laurendeau, nationaliste réformiste écrivant pour la classe intellectuelle dans le journal Le Devoir à la fin des années cinquante, et prétendu « inventeur » du métaterme (contre cette croyance, cf Laurendeau 1987b) donne une excellente idée du malaise des minorités élitaire face aux boulversements sociolinguistiques enclenchés par la conjoncture de l’époque.

« J’ai quatre enfants aux écoles, des neveux et nièces, leurs amis: à eus [sic] tous ils fréquentent bien une vingtaine d’écoles.

Autant d’exceptions, j’imagine. Car entre nous, à peu près tous ils parlent JOUAL.

Faut-il expliquer ce que c’est que parler JOUAL? Les parents comprennent. Ne scandalisons pas les autres.

Ça les prends dès qu’ils entrent à l’école. Ou bien ça les pénètre peu à peu, par osmose, quand les aînés rapportent gaillardement la bonne nouvelle à la maison. Les garçons vont plus loin; linguistiquement ils arborent leur veste de cuir. Tout y passe: les syllabes mangées, le vocabulaire tronqué ou élargi toujours dans le même sens, les phrases qui boitent, la vulgarité virile, la voix qui fait de son mieux pour être canaille… Mais les filles emboîtent le pas et se hâtent. Une conversation de jeunes adolescents ressemble à des jappements gutturaux. (A. Laurendeau, « La langue que nous parlons », Le Devoir, 21 octobre 1959, reproduit dans Desbiens 1960: 152-153.)

Porté par des changements historique profonds dont il ne prend pas conscience, Candide (c’était le pseudonyme de Laurendeau dans cette chronique) aura un peu plus bas ce mot: « Est-ce une illusion? Il nous semble que nous parlions moins mal. Moins mou. Moins gros. Moins glapissant. Moins JOUAL« . Il y avait bien là illusion ou, plus précisément, conscience inversée des proportions réelles. Mais l’illusion ne portait pas sur l’idiome du journaliste, certainement plus épuré que celui de ses enfants, mais sur le « nous » de sa classe sociale qu’il croyait celui de sa « nation » entière.

On observera que les remarques de Laurendeau dépassaient le cadre d’une « sociolinguistique » même sauvage. C’est un ensemble de comportements -parmis lesquels l’activité linguistique- qui suscitent l’inquiétude des bien-pensants. On rejoint là une conjoncture sociale de portée continentale mais qui prendra au Québec la dimension d’une crise de société. Desbiens:

« On parle joual; on vit joual; on pense joual. Les rusés trouveront à cela mille explications; les délicats diront qu’il ne faut pas en parler; les petites âmes femelles diront qu’il ne faut pas faire de peine aux momans. Il est pourtant impossible d’expliquer autrement un échec aussi lamentable: le système a raté. (Desbiens 1960: 37)

Nous dirions aoujourd’hui « le système est en mutation ».

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1.0. Socio-historicité de l’enjeu épilinguistique au Québec: 1960-1975

La compréhension de la socio-historicité du caractère non-conventionnel d’une variété de français comme le vernaculaire québécois va nécessiter un cadrage historique synthétique de la situation socio-économique et sociolinguistique du Québec de la période 1960-1975.

1.1. Organisation de la production. Depuis les dernières décennies du 19ième siècle, le Canada et le Québec sont une sous-région du vaste système du colonialisme économique US. De 1945 à 1960 la situation de prospérité économique et la guerre froide nécessitent des produits miniers et de l’énergie et les décideurs américains vont drainer ces produits de façon massive depuis la colonie canadienne où ils abondent.

De 1945 à 1960 au Québec, comparativement aux autres sociétés industrielles, le secteur primaire est important et le secteur secondaire (industries vieillissantes du « secteur mou » exploitant une main d’oeuvre sous-qualifiée et sous-payée: textile, chaussure) est anémique. Produits forestiers (extirpés selon le mode d’exploitation dit agro-forestier qui consistait à stimuler l’instalation de fermes non viables à proximité de la forêt et à les maintenir non viables de façon à ce que les cultivateurs doivent vendre leur force de travail dans les chantiers de coupe de bois six mois par année), produits miniers et plus récemment énergie hydro-électrique sont drainés vers « nos voisins du sud ». Pour ce qui est du secteur tertiaire il a déjà une importance significative. À partir de 1950 on observe une tertiarisation graduelle de la production (Linteau et Alii 1986: 217). Tout est en place pour un passage brutal et sans transition d’une économie dominée par les activités d’extraction (à l’intérieur de laquelle l’activité agricole ne doit pas être surestimée: son importance est beaucoup plus mythique que socio-économique) à une économie de services.

Au cours de cette même période, l’émergence du secteur minier et le déclin du bois nécessitent des travaux importants de voirie et l’importance grandissante du secteur hydro-électrique va nécessiter une expertise technique. Ces changements dans le gestion de la colonie économique canadienne vont être porteurs de mutations sociologiques profondes. On peut les résumer en disant que la continentalisation de l’économie va impliquer sa modernisation et aussi sa québécisation. Pour rencontrer les nouvelle exigences d’un marché du travail en plein bouleversement, le fils du bûcheron, du cultivateur ou du tanneur devra rester plus longtemps sur les bancs d’école…

En 1960 l’émergence d’une nouvelle élite financière québécoise (Linteau et Alii 1986: 231, 283) n’empêche pas le maintient de l’inégalité de la répartition des richesses (Linteau et Alii 1986: 295): un quart de la population du Québec vit sous le seuil de la pauvreté (Linteau et Alii 1986: 303). Et la grande bourgeoisie québécoise est toujours anglo-saxonne.

1.2. Répartition démographique. L’information cruciale en matière de démographie québécoise est que le population francophone de la province est passée en seulement 200 ans (1760-1960) de 60,000 à 6 millions de personnes pratiquement sans immigration. Au début de la période étudiée, la société québécoise reste ethnologiquement déterminée par cette particularité démographique. Si l’endogamie endémique du temps de l’isolement des paroisses est à peu près résorbée, le sentiment d’appartenance aux « grandes familles » demeure vivace et détermine bon nombre de représentations.

L’autre fait saillant de la période pour ce qui concerne la démographie est son urbanisation galopante. Entre 1951 et 1961 la population agricole passe de 20% à 11% de la population totale (Linteau et Alii 1986:188) et Montréal, de 1941 à 1961, gagne 1 million d’habitants (Linteau et Alii 1986: 259). En 1941 elle représentait 34% de la population du Québec, en 1961, elle en représente 40% Ainsi si la période 1900-1930 s’était caractérisée par un éloignement de la population à cause de la « colonisation » (nom donné au système d’exploitation agro-forestier) et de la constitution des villes minières, 1945-1960 marque l’époque de l’urbanisation de la population québécoise.

1.3. Lutte des idéologies dominantes. La période 1945-1960 (Linteau et Alii 1986: 248, 325) est caractérisée par la lutte entre les bourgeoisies canadienne et québécoise. Un fédéralisme keynesien pronant une gestion globale de l’économie s’oppose au nationalisme québécois traditionnel agrippé au mythe de la société canadienne française rurale et catholique ou encore au nationalisme réformé des nouvelles élites en montée. Langue française et religion catholique sont des leitmotiv auxquels s’attachent encore toutes les loyautés.

1.4. Éducation. Conséquemment aux mutations déjà signalées, l’éducation va connaître un boom inouï qui va littéralement pulvériser l’ancien système scolaire clérical et rural qui aura prévalu jusqu’en 1960. En moins de quinze ans, le nombre des intervenants impliqués dans le système d’éducation va tout simplement doubler. En 1945, l’appareil scolaire québécois compte un peu moins de 730,000 élèves, en 1960 ils sont 1,300,000 (Linteau et Alii 1986: 316). En 1950, le même système emploie 27,000 enseignants, dix ans plus tard, en 1960, ils sont passés à 45,000 (Linteau et Alii 1986: 318).

Le changement n’est pas que quantitatif, il est qualitatif. Témoin le nombre de prêtres, frères et soeurs impliqués dans l’enseignement: en 1945, ils sont majoritaires (Linteau et Alii 1986: 319), en 1960, ils ne forment plus que 31% des effectifs. L’un d’entre eux, qui prendra le nom de plume de frère Untel, poussera, au nom de l’ancienne organisation scolaire, un cri d’alarme qui sera aussi le champs du cygne de tout un système social.

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2.0. JOUAL: genèse d’un concept

Nous ne parlerons pas ici de la langue québécoise comme tel, mais de son reflet déformant dans la conscience de la classe qui façonna le concept de JOUAL. Il s’agit de fournir la description de l’émergence du vernaculaire québécois comme parlé non conventionnel dans la conscience des minorités élitaires à partir de la stabilisation du concept épilinguistique de JOUAL. Un mot d’abord sur le profil sociolinguistique du vernaculaire québécois.

2.1. Conséquences sociolinguistiques du mouvement historique 1945-1960. Au début de la période étudiée, les locuteurs québécois parlent un vernaculaire du français ayant toutes les caractéristiques d’un isolat si on le compare aux autres idiomes du monde francophone. Il s’agit d’un parler commun fragmenté en régiolectes mais fondamentalement homogène. On ne relève pas de patois ni de variétés avancées du type créole etc. Le clivage ville/campagnes est minime mais s’accentuera au cours de la période.

Le vernaculaire est refoulé mais connu des minorités élitaires qui, d’autre part, parlent le français du Québec (cf la définition de ce terme dans Laurendeau 1985a). La rapidité de la mobilité sociale et l’ethnologie de la famille élargie fait que même les locuteurs ayant intégré les formes de prestige en accédant socialement maintiennent un enracinement ethno-familial avec les locuteurs du vernaculaire. L’instituteur Desbiens, dans son cynisme, a bien décrit le phénomène:

« Je me flatte de parler un français correct; je ne dis pas élégant, je dis correct. Mes élèves n’en parlent pas moins joual: je ne les impressionne pas. J’ai plutôt l’impression que je leur échappe par moments. Pour me faire comprendre d’eux, je dois souvent recourir à l’une ou l’autre de leurs expressions jouales. Nous parlons littéralement deux langues, eux et moi. Et je suis le seul à parler les deux. » (Desbiens 1960: 27)

Malgré tout, la culpabilité linguistique est minime avant que n’éclate la crise du joual comme français non conventionnel.

L’anglicisation -strictement lexicale- du vernaculaire québécois est relativement réduite, sauf pour ce qui concerne les terminologies reliées à l’activité de production. En effet, l’anglicisation du vernaculaire québécois n’est pas associée à une situation de bilinguisme ou de diglossie. Elle suit l’activité de production et les aléas du commerce. Le mode de production agricole traditionnel avait en grande partie échappé à l’anglicisation lexicale, ce qui ne fut pas le cas pour le système de production agro-forestier, contrôlé par des anglo-saxons. C’est malgré tout le vernaculaire urbain qui est perçu comme le plus anglicisé et cela tient aussi à la prolétarisation des francophones dans des industries ou des commerces contrôlés par des anglophones. Cette anglicisation lexicale de surface va donner une prise facile aux campagnes de « francisation » de l’ère de l’économie de services. Elle en deviendra plus aisément un enjeu de débat que l’on se donnera avec elle un « ennemi » plus facile à abattre qu’on ne le croit généralement… une sorte de tigre de papier.

2.2. La définition épilinguistique en crise permanente. Avant 1960, le vernaculaire québécois n’a pas de nom précis. L’absence d’un métaterme explicite pour le désigner ne doit surtout pas faire croire à son éventuelle inexistence. Il existe bel et bien, mais ne fait pas suffisamment enjeu pour qu’une appellation soit créée pour l’ostraciser comme non conventionnel. Nous citerons un exemple datant de 1953 où la question de la mimésis des registres sociolinguistiques est abordée dans une critique de théâtre sans que le concept de JOUAL n’opère.

« L’auteur décrit un milieu très actuel, plein de charme et de triste poésie avec un premier souci de réalisme, en ce sens que sa création est issue d’une réalité intense qui l’a ému avec toutes ses ressources: faiblesses humaines, caractères régionaux, langage dévoyé très peu français-du-dictionnaire. Or le théâtre en s’emparant du sujet exhausse les caractères, amplifie les émotions, transforme la langue… Je crois que Zone pèche justement un peu par cette indécision, particulièrement pour la langue. Les acteurs passent de l’accent du métier au langage parfois savoureux et autrement plus direct qu’on appelle canayen. Quelqu’un dira: « Est-ce que c’est lui? » Et l’autre répondra: « J’sais pas ». (Michel Brault, 1 mars 1953 cité dans Dubé 1969: 181-182)

Les paramètres sociolinguistiques sont tous en place. Le français « conventionnel » est un idiome minoritaire, ici un argot du métier d’acteur, alors que les formes « très peu français-du-dictionnaire » viennent directement du milieu social urbain évoqué. Mais pourtant, on ne retrouve pas ce climat de passion panique qui caractérisera onze ans plus tard des débats analogues autour des Belles-soeurs de Tremblay. Et surtout, le mot JOUAL n’existe pas encore.

2.3 Métaphore filée, Éclatement allégorique. Après l’article de Laurendeau, déjà cité, et dont la réflexion, on le notera. s’enracine dans le monde scolaire et non dans le monde littéraire, J.P. Desbiens produira en 1960 Les insolences du Frère Untel (comme on dirait: « Les insolences de l’Instite Tartempion »): 28 éditions, 130,000 exemplaires vendus dont 17,000 dans les premiers dix jours de vente (Linteau et Alii: 591). Toute une classe se sent comme Untel. Celui-ci procède à un violent réquisitoire contre la faillite et la désuétude du vieux système d’instruction publique. On y lit l’affirmation d’une impression de déclin masquant le phénomène réel inverse, celui de l’accès à l’instruction des nouvelles masses urbanisées. Le flot des futurs cadres de la société des services à venir, s’engouffrant dans la petite école de rang du frère Untel, encore désuète pour quelques années, lui donnèrent sur le terrain une fausse impression de décadence. On notera que dans l’essai de Desbiens, la question de la langue est un détail, une facette parmis d’autres de la question plus globale de l’éducation. Ce ne sera plus un détail pour ses lecteurs, qui seront nombreux à croire que Desbiens est l’inventeur du nom JOUAL, alors qu’il ne fut que le premier à filer les premières métaphore d’une rhétorique qui va s’enfler démesurément pendant toute la période:

« …le nom est d’ailleurs fort bien choisi. Il y a proportion entre la chose et le nom qui la désigne. Le mot est odieux et la chose est odieuse. Le mot joual est une espèce de description ramassée de ce que c’est que le parler joual: parler joual, c’est précisément dire joual au lieu de cheval. C’est parler comme on peut supposer que les chevaux parleraient s’ils n’avaient pas déjà opté pour le silence et le sourire de Fernandel. » (Desbiens 1960: 23-24)

Desbiens défend des valeurs sociales dépassées, ses idées sur l’éducation, la morale etc ne seront pas retenues. Mais d’autre part, à partir de Desbiens, une toute nouvelle stratégie d’ostracisation du français vernaculaire va se mettre en place au Québec. Et elle, par contre, sera reprise, car elle correspond à une facette cruciale de la nouvelle gestion des comportements que la tertiarisation de l’économie québécoise va nécessiter. En effet, qui dit service, dit « langue de communication »…

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3.0. Les stratégies élitaires sous-jacentes au concept de JOUAL

Bien avant son utilisation dans la littérature, le vernaculaire sera combattu en tant que ce qu’il est réellement: la langue des masses. De machine à susciter des vocation cléricales au sein d’une minoritée élue, l’école va devenir, pendant la période, un véritable appareil idéologique d’état au sens plein du terme. Comme tel, elle assumera sa fonction d’alignement de la culture « populaire » sur une culture de masse soumise à la houlette des classes dominantes francophones que la tertiarisation est en train de positionner. Les autres appareils idéologiques d’état (notemment les médias) vont emboîter le pas. Le concept de JOUAL devient vite une pièce maîtresse sur cet échiquier idéologique, comme le révèlent l’extension et la diversité de ce concept, ainsi que l’ambiguïté qui sera plus tard maintenue entre ses dimensions de langue littéraire et de langue vernaculaire.

3.1. Purisme et réaction. Le purisme va devenir un comportement dominant chez les classes élitaires. On n’hésitera pas à s’en réclamer au nom d’une forme de progressisme. Dans le passage suivant, Desbiens nous sert sans le savoir l’hypothèse de Sapir-Whorf et le JOUAL est sensé symboliser le passéisme populaire:

« Cette absence de langue qu’est le joual est un cas de notre inexistence, à nous les Canadiens français. On n’étudiera jamais assez le langage. Le langage est le lieu de toutes les significations. Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l’avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue. » (Desbiens 1960: 24-25)

Mais vite le purisme à la québécoise montre son vrai visage, qui est celui de la réaction… et le JOUAL symbolise alors -deux pages plus loin dans le même essai!- l’américanisation des moeurs associée à la continentalisation des rapports socio-économiques:

« Aussi longtemps qu’il ne s’agit que d’échanger des remarques sur la température ou le sport; aussi longtemps qu’il ne s’agit de parler que du cul, le joual suffit amplement. Pour échanger entre primitifs, une langue de primitif suffit; les animaux se contentent de quelques cris. Mais si l’on veut accéder au dialogue humain, le joual ne suffit plus. Pour peinturer une grange, on peut se contenter, à la rigueur, d’un bout de planche trempé dans de la chaux; mais pour peindre la Joconde, il faut des instruments plus fins.

On est amené ainsi au coeur du problème, qui est un problème de civilisation. Nos élèves parlent joual parce qu’ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu’ils vivent joual, comme tout le monde par ici. Vivre joual c’est Rock’n Roll et hot-dog party et ballade en auto etc… C’est toute notre civilisation qui est jouale. On ne réglera rien en agissant au niveau du langage lui même (concours, campagnes de bon parler français, congrès etc..). C’est au niveau de la civilisation qu’il faut agir. » (Desbiens 1960: 25-26)

L’idéologie nationaliste des élites québécoises en butte au keynésianisme planificateur du fédéralisme canadien va aussi s’engouffrer dans le débat du JOUAL. Car le vernaculaire est « infesté par l’anglais » ne l’oublions pas. L’axe des luttes nationales va -comme souvent- occulter l’axe plus fondamental des luttes sociales, tandis qu’on va confondre luttes des langues et luttes de ceux qui les parlent. Ici aussi tout est déjà chez Desbiens:

« Quoi faire? C’est toute la société canadienne-française qui abandonne. C’est nos commerçants qui affichent des raisons sociales anglaises. Et voyez les panneaux-réclame tout le long de nos routes. Nous sommes une race servile. Nous avons eu les reins cassés, il y a deus siècles et ça paraît. » (Desbiens 1960: 270)

Pas à pas, le discours sur le joual va devenir une sorte d’hystérie intellectuelle où les nouvelles élites vont procéder au lent exorcisme corrolaire à leur ascension. On pourrait développer longuement sur la question du JOUAL-SYMBOLE. D’autres objets culturels érigés ainsi en symboles firent l’objet du mêmes type d’acting out pendant la période: pratiques religieuses, musique folklorique, cuisine traditionnelle etc. À travers l’écheveau touffu de ces diverses transpositions où tous les aspects de l' »identité québécoise » s’enchevêtrent, une ligne se maintien sur la question du joual: purisme et réaction. Le vernaculaire est combattu par les instances associées aux nouveaux paramètres de pouvoir en émergence.

3.2. Réductionnisme topique, stratique, chronologique. La stratégie de lutte contre le vernaculaire sera une procédure de propagande de la plus pure eau. Le fait d’enfermer le vernaculaire sous l’étiquette d’un métaterme avait déjà en soi un formidable potentiel réducteur. Le réductionnisme prendra son allure de croisière lorsque le discours élitaire fournira pour lui-même et pour les masses la DÉFINITION du terme. On cherchera à circonscrire le JOUAL à un espace (réductionisme topique), à une classe que l’on minorisera dans le même souffle (réductionisme stratique), à la vogue d’un temps (réductionisme chronologique). Ces procédures tâtonneront jusque vers la fin de la période où elle se stabiliseront dans une version des choses relativement unifiée (que même des dictionnaires encyclopédiques reprennent!). Séguin 1973 fournit le cas exemplaire:

Réductionnisme topique: « Montréal »

« Le joual, qu’est-ce que c’est? Les opinions varient. On ne peut pas appeler « joual » la manière de parler des québécois des régions rurales. Il faut, je crois, limiter sa signification au langage anglicisé et martyrisé d’un milieu urbain pauvre, d’une certaine classe dépossédée des grandes villes comme Montréal? [sic] » (Séguin 1973: 11)

Réductionnisme stratique: « une minorité »

« Je travaille avec des gens de chez-nous qui s’expriment convenablement, à leur manière, c’est-à-dire avec des expressions de chez-nous, ce qui est tout à fait normal. Ce n’est pas du joual. Alors où se trouve le joual? Il nous est surtout imposé, semble-t-il, par les médias d’information qui ne l’utilisent pas mais qui en parlent. Par les partisans de ce parler hybride qui l’expliquent en employant (forcément) le meilleur français. » (Séguin 1973: 11)

On comparera ces affirmations avec la description beaucoup moins triomphaliste de la pression de la culture vernaculaire sur la langue ampoulée que Turenne 1962 déplore en préface de son Petit dictionnaire du « joual » au français:

« Le Canadien français est son propre ennemi sur le plan linguistique. Même s’il connaît convenablement le français, il a peur de la parler et surtout honte de le bien parler. Il craint de se rendre ridicule auprès de ses propres compatriotes. […]

Je termine en formulant un voeux: après avoir longtemps ridiculisé ceux qui parlaient bien, pourquoi ne ririons-nous pas à l’avenir de ceux qui parlent « joual ». » (Turenne 1962: 10)

Réductionnisme chronologique: « une langue littéraire, une mode »

Si l’appropriation littéraire du vernaculaire révèle le primat du souci de l’évocation d’une réalité sociale sur la convention littéraire, elle se verra graduellement réduite à une nouvelle convention littéraire frondeuse, une convention du « non conventionnel » (cf Laurendeau 1988a). Le discours élitaire aura alors le beau jeu d’isoler cette poignée d’auteurs et de dire qu’ils sont les seuls à s’exprimer en vernaculaire. La propagande fournira alors une simple inversion des rapports réels: le joual ayant produit une école littéraire, on prétendra que c’est une école littéraire qui produit le joual. Séguin (on notera les « bas-fonds des milieux pauvres » que d’autres n’auront plus tard même pas le scrupule de mentionner):

« Mais de joual toujours aucune trace. Ah! si pourtant. Tiré des bas-fonds de milieux pauvres, on le trouve dans la langue d’un certain théâtre qui vous le fait connaître en osant l’écrire. Dans les pièces de certains auteurs bien cotés du moment, que de bons acteurs acceptent de jouer, attirés par le côté tragique de ces drames. » (Séguin 1973: 11)

Tant et si bien que lorsque ces auteurs se mettrons, quelques années plus tard, à écrire en français livresque, on donnera la perte de vogue de la mimésis écrite du vernaculaire comme un symptôme de sa prétendue disparition sociolinguistique.

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4.0. Socio-historicité du « non-conventionnel »: le passage à l’après-joual

Vers 1975, on commencera à éviter l’usage du métaterme JOUAL au profit d’appellations moins virulentes comme « français québécois », « langue québécoise » etc. Le caractère « non conventionnel » du vernaculaire québécois se résorbera dans le même temps. Cette stabilisation idéologique se fonde sur une stabilisation socio-économique qui est celle de la nouvelle donne des années 1975-1985. On atteint une sorte de pallier.

4.1. Organisation de la production. La période 1960-1980 voit le boom du secteur tertiaire québécois: transports, communications et autres services publics, commerce, finance, assurance, affaires immobilières, services socio-culturels, administration publique (Linteau et Alii 1986: 466). Tant et si bien qu’en 1981, 5.6% des emplois sont du secteur primaire, 24.6% des emplois sont du secteur secondaire et 70% des emplois sont du secteur tertiaire. (Linteau et Alii 1986: 165, 522). Au sein du tertiaire, le secteur des services accapare 14% du produit intérieur brut en 1961, 21% en 1971, 24% en 1981. Il occupe 20% (en 1961) puis 28% (en 1981) de la main d’oeuvre (Linteau et Alii 1986: 480). La nouvelle classe du secteur des services s’exprime dans le « langue de communication internationale » du Québec: le français…

4.2. Répartition démographique. Entre 1960 et 1970 près de 1,200,000 québécois(e)s atteignent l’âge de 14 ans. Le JOUAL fut aussi la langue de la génération des « baby-boomers ». On observe un plafonnement de l’urbanisation en 1970. Il y a stabilisation du mouvement démographiques chez les francophones. De 1961 à 1971, Montréal passe de 40% à 45% de la population globale en passant de 2,1 à 2,8 million d’habitants (Linteau et Alii 1986: 495).

4.3. Lutte des idéologies dominantes. C’est le nouveau nationalisme conquérant voulant englober toute la vie de la société qui l’a emporté. Une appareil d’état complexe et tentaculaire dicte le ton idéologique. Sur la question de la langue une priorité: la volonté de « franciser » (Linteau et Alii 1986: 512).

4.4. Éducation. Avec la réforme scolaire d’envergure instaurée à partir de 1960 (Linteau et Alii 1986: 598) on assiste à un assouplissement et à une américanisation de la pédagogie (Linteau et Alii 1986: 602). Le vernaculaire trouve timidement sa place dans la salle de classe, au nom de l’expressivité de l’élève. En 1961, la fréquentation scolaire devient obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans. Il y aura eu près de 480,000 étudiants de plus dans le réseau scolaire en 1970 qu’en 1960 (Linteau et Alii 1986: 601). Mais le déclin rapide de la natalité associé au nouveau contexte social fera ensuite baisser le nombre d’étudiants qui reviendra au niveau de 1960 vers 1980.

4.5. Conséquences sociolinguistiques du mouvement historique 1960-1945. Les conséquences sociolinguistiques actuelles de cette étape historique sont décrites ainsi par J.-D. Gendron, depuis son point de vue de classe:

« C’est devenu ainsi au Québec: lorsqu’on parle en public, on doit prononcer plutôt à l’européenne, sauf que ce modèle ne s’appliquait pas autrefois de façon aussi courante qu’on le fait maintenant, parce que maintenant, il y a une classe de gens, professeurs, fonctionnaires -ils sont 60 000- qui sont, et ils le savent, les représentants de l’État. Il y a peut-être un demi-million de gens qui sont conscients qu’ils sont des citadins et qu’ils font partie d’une nouvelle classe, qui voyagent beaucoup, qui ont des contacts avec l’extérieur: c’est tout ça qui a joué un rôle ». (Gendron 1985: 98)

En collant à cette analyse, cela nous donne encore 5 millions et demi de parlant vernaculaire maintenant une variation linguistique à peu près semblable à celle de la période précédente, avec toutes les pressions sociolinguistiques que cela implique sur les minorités élitaires. Mis, par F. J. Hausmann, devant la réalité de cette masse de locuteurs du vernaculaire toujours présente, Gendron, moins assuré, s’exclame:

« … mais il y a d’énormes variations, c’est très évident, d’énormes variations même, par exemple, entre les professeurs qui sont des représentants de ce modèle lorsqu’ils parlent publiquement. (Gendron 1985: 97)

En termes prosaïques: pas de changement sociolinguistique majeur chez les francophones. La crise du JOUAL fut une crise des consciences bien plus qu’une crise des idiomes effectifs. Or au plan idéologique, qu’observe-t-on: la marginalisation réelle du concept de JOUAL tant chez les pro- que chez les anti- et le déclin du courant littéraire « joualisant » ont entrainé une marginalisation mythique du parler vernaculaire lui-même dans la conscience et dans l’attention de la minorité élitaire. On a donc:

mythe: déclin du vernaculaire.

réalité: déclin du caractère non conventionnel du vernaculaire.

L’étape de désignation du français non conventionnel (JOUAL comme appellation ET ostracisme) est suivie de son rétrécissement dans l’idée qu’on s’en fait: école littéraire ou sociolecte marginal. En fait, le vernaculaire ne décline pas, c’est son caractère non conventionnel qui décline. Sans trop oser le dire, on s’y est fait dans les salons… Le vernaculaire effectif dont nous n’avons guère parlé ici, poursuit, pendant ce temps, la trajectoire de son évolution sociolinguistique qui est celle des grandes phases.

De façon toute temporaire, la bourgeoisie québécoise issue de l’émergence de la société des service a gagné son pari. Jusqu’à la fin des années 1980 environ, elle a pu établir son contrôle et son hégémonie idéologique sur cette petite société occidentale nord-américaine. Entre autres batailles, elle a aussi (temporairement toujours) remporté la bataille de la « langue de communication ». À la panique d’un Desbiens succède la tranquille suffisance d’un Gendron. Le système qu’il représente lui, n’a (toujours) pas flanché. Le vernaculaire a perdu son ampleur de symbole puisque le vrai enjeu, qui était de le freiner comme idiome des classes élitaires dans la mouvance des changements structuraux des années soixante, est pour le moment une affaire « classée ». Le concept de JOUAL dépérit donc de lui-même (pas complètement d’ailleurs, cf Laurendeau 1990h). Une phase socio-historique de « non conventionnalité » se clôt pour un idiome français.

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Histoire d’un joual

C’est l’histoire d’un petit joual.
C’est l’histoire d’un joual.
Il couraille dans de la vieille bouette.
C’est l’histoire d’un joual.

Il galope devant la buvette.
L’histoire d’un petit joual.
Le chercheur d’or mordille son or.
C’est l’histoire d’un joual.

Le joual a peur de finir mort.
L’histoire d’un petit joual.
Saigné par des bouchers retors.
C’est l’histoire d’un joual.

Il s’esquive donc dans le lointain.
L’histoire d’un petit joual.
Il cuve son virulent purin.
C’est l’histoire d’un joual.

Une fort jolie dame prend son bain.
L’histoire d’un petit joual.
Un grand personnage joue aux cartes.
C’est l’histoire d’un joual.

Un jour, il faudra bien qu’ils partent.
L’histoire d’un petit joual.
Quand le village s’urbanisera.
C’est l’histoire d’un joual.

Quand le village s’étiolera.
L’histoire d’un petit joual.
Le joual aussi disparaîtra.
La roue de l’histoire c’est ça.

C’était l’histoire d’un petit joual.
C’était l’histoire d’un joual.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

LAURENDEAU, P. (1992), « Socio-historicité des ‘français non conventionnels’: le cas du Joual(Québec 1960-1975)« , Grammaire des fautes et français non conventionnels, Presses de l’École Normale Supérieure, Paris, pp 279-296.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son recueil de nouvelles TROIS GRANDES FIGURES DE L’OUEST

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2014

Trois figures de l'ouest

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, vous nous parlez aujourd’hui de votre recueil de nouvelles ou de novellas (longues nouvelles) Intitulé Trois grandes figures de l’Ouest. L’héritage des contes bretons vous y sert de principale source d’inspiration. Dites-nous d’abord un peu. La Bretagne (la Petite Bretagne d’autrefois), pourquoi on dit que c’est l’Ouest et pas le Nord-Ouest (de l’hexagone français)?

Allan Erwan Berger: La Bretagne est un bras, que lance la France dans l’Atlantique. L’Ouest est ce bras, depuis l’aisselle, où repose la ville de Nantes, jusqu’au Finistère griffu qui veut saisir l’horizon, jusqu’à l’épaule calme de la grande baie du Mont saint-Michel où l’on passe en territoire normand. C’est un pays qui est complètement dominé par l’eau: les nuages qui le traversent sont nés juste au large, le soleil et la pluie y sont généreux. Les rivières y sont donc à leur aise, les étangs innombrables, et la terre est riche d’une profusion de forêts grasses et profondes. En outre, la sauvagerie générale du pays l’a longtemps isolé du reste du royaume. Songez que madame de Sévigné, la marquise des Lettres, quand elle venait en son domaine – que l’on prononce Chevigneu, en bon gallo qui se respecte – ne venait pas par la route, qui n’était qu’une suite d’abominables fondrières où, l’hiver venu, les carrosses pouvaient disparaître jusqu’au toit; elle descendait de Paris jusqu’à la Loire, prenait le bateau à Nantes, remontait la Vilaine jusqu’à Rennes, débarquait au pied du Parlement et faisait seulement les dernières lieues dans une voiture; en somme, pour aller en Bretagne, ça n’allait pas du tout comme sur des roulettes, il fallait faire une grande boucle pour en contourner les marches. Longtemps ce fut un pays impraticable.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Et c’est donc une terre crucialement maritime. Prenons la chose d’abord dans cet angle maritime, justement. Un de vos trois contes traite des Morgan. Ce sont des mammifères marins tout en étant, de plain pied, des roseaux pensants océanides. En vous lisant, je les vois comme de puissants lamantins mais on pense aussi aux sirènes. Alors Morgan, plus zoomorphes, plus anthropomorphes, ou médiation 50/50 entre bêtes marines en quête de survie et humain(e)s assoiffé(e)s de justice ?

Allan Erwan Berger: Les Morgan se déguisent en phoques pour sortir le nez hors de l’eau. Ce sont là leurs scaphandres. Quant à ce qu’ils sont, libre à nous d’imaginer la forme. Les habitants de l’archipel d’Ouessant, au large duquel vivent les Morgan, n’avaient pas d’idées précises à ce sujet; tout au plus concéderons-nous que tel fils du roi des eaux, venu chercher à terre une fille pour se marier avec elle, devait avoir, tout de même, une forme correctement humaine. Cependant, l’essentiel dans ces histoires ne s’appuie pas sur l’apparence physique des êtres, mais sur leur caractère, et sur l’interaction entre les deux espèces, humains et morgans… Encore plus précisément, ça se passe entre les Îliens et les Morgan en tant que peuples. Les histoires de l’archipel s’étendent, pour ce que j’en ai lu, sur les accrocs, les alliances et les chocs de voisinage, phénomènes qui sont traités comme des frictions d’ordre culturel.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Absolument. Vous relayez d’ailleurs magistralement ce pan de la geste. De fait, des trois figures légendaires que vous mobilisez, celle-ci est la seule à former un collectif, une multitude, une cohorte active et organisée (les deux autres, dont on va reparler, sont de grandes instances individuelles). Vous avez donc dû, inévitablement, même schématiquement, leur imaginer une société, des lois, des règles, un sens de l’éthique ou de l’honneur. Ce dernier semble d’ailleurs jouer un rôle déterminant dans leur action sociale au sein de la trame de votre conte. Alors, ça ressemble à quoi la civilisation morgane? Monarchie? République? Phalanstère utopique?

Allan Erwan Berger: Même si on ne lui découvre pas un régime politique aussi pointu et explicitement formulé que ceux que vous énumérez ici, il est important, comme vous le soulignez, de retenir que la civilisation morgane attache une importante capitale à l’honneur – cependant, pas n’importe lequel… Car il y a deux sortes d’honneur. Il y a d’abord l’honneur de tout un chacun, citoyen poli, appliqué à vivre avec les autres. Cet honneur-ci est celui des mères, qui nous l’enseignent; il surplombe les vertus, qu’il sacralise. Vous êtes honnêtes, décents, gentils, serviables, secourables, vous voilà gorgés de ce bel et bon honneur qui permet à la société de vivre, et dont tout dépend. Vous mentez peu. Puis il y a l’autre: l’honneur du mafieux, l’honneur du prince. Il exige ce genre de déférence qu’on doit à l’évêque, dont on baise la bague. Il est la marque du danger. Est alors honorable celui qui est capable d’ôter tout honneur à plus faible que lui. Cet honneur-là domine le monde des humains; spontanément, on l’utilise comme monnaie de survie et d’oppression: «Je m’humilie devant toi Seigneur». C’est le mauvais honneur, qui se nourrit du bon. «Approche, Gaetano, n’aie pas peur. Ce soir j’ai un invité. J’ai besoin que ta femme, qui est belle comme la Lune, vienne faire le service. Ne me refuse pas, et je prendrai ton fils sous ma protection.» Cet honneur maudit, il se trouve des gens suffisamment mal finis pour bander devant. On les retrouve aux postes élevés. Alors, puisque vous avez amené la conversation sur ce point, on pourra envisager Les Océanides comme un récit de la confrontation des deux honneurs. Les humains sortiront gagnants de cette guerre, même si elle aura été remportée par les aquatiques. Je signale aux lecteurs éventuels qui passent par ici que Le clocher des tourmentes, une nouvelle écrite en 2013, s’attarde sur cette question: comment survivre à une intempestive manifestation de moralité, dans un milieu où le jeu est biaisé? Ces clochers très spéciaux n’existent pas en vain. Ils signalent un havre.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Exactement, absolument. Arrivons-en maintenant à votre Merlin. Tout un perce-neige, ce Merlin. Et la neige dans mon image ici, c’est la stratification des phases de mythe et/ou des époques historiques, qu’il semble traverser sans trop sourciller. On peut supposer (n’hésitez pas à me rectifier si j’erre) qu’il était déjà vénérable et amplement bricolé du temps de Chrétien de Troyes. Vous thématisez d’ailleurs Merlin comme une sorte de discret champion de la survivance tranquille, à la présence calme mais durable et tenace. Votre Merlin me rappelle d’ailleurs singulièrement l’image du quêteux québécois, ce mendiant semi-surnaturel qui fait la manche et te menace implicitement d’une magie mystérieuse, vaguement malveillante ou inquiétante, si tu te montres par trop pingre. Venez-vous d’inventer le Merlin mendiant?

Allan Erwan Berger: Ha ha! Non, mon Merlin ne mendie quand même pas, mais bon sang, voilà une belle idée! J’avais justement l’envie de reprendre le personnage pour une nouvelle aventure: vous lui donnez là un beau rôle. Cependant, vous ne passez pas loin: un type comme Merlin ne pourrait tout simplement pas être accepté, intégré à notre société paperassière et archi normée. Il serait rejeté, marginalisé, donc marginal, et si par malheur il débarquait dépourvu d’assez de magie pour compenser notre technique épuisante, il finirait, effectivement, mendiant, roi des quêteux. On peut donc, en effet, considérer mon Merlin au Diable comme la souche possible d’un semblable destin. Merlin perce-neige: oui! Les siècles l’ont recouvert d’un empilement de strates qui l’ont à peu près complètement dépossédé de ses attributs majeurs, du temps où il était une puissance surnaturelle un peu dans le genre d’un manitou tel que le conçoivent les Algonquins. Arrive Geoffroy de Monmouth, qui donne au mage de hauts rôles dans la légende arthurienne (Vita Merlini, 1149, fondée sur de plus anciennes bases normandes et galloises). Puis Chrétien de Troyes s’empare du personnage, qui passe carrément du mythe au roman, et commence à être lu en françois et non plus en latin. Les Bretons continentaux ont par la suite incorporé ce Merlin civilisé à leur fonds miraculo-campagnard pour en faire un héros complètement vernaculaire. Donc, du Merlin des origines, il ne reste pour ainsi dire rien. Par conséquent, il débarque dans mon histoire à peu près nu, et tout juste pourvu des vertus nécessaires pour briller auprès des gens de bien, et faire chier les cons. C’est déjà beaucoup.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Oui, Merlin arrive nu. Mais il n’arrive pas muet. Vous le faite dégoiser d’une façon qui allie magistralement le comique macaroni et l’intelligence sagace. Cette aventure interlectale que vous faites vivre à votre Merlin d’autrefois en notre temps, qu’en dire? S’agit-il d’une jouissance idiosyncrasique un peu fofolle et libre ou est-ce le résultat d’un dur et ciselé labeur philologique? Dites-nous…

Allan Erwan Berger: Merlin parle latin, gallois, calédonien. Comment pourrait-il, dans ces conditions, se faire comprendre des Français du vingt-et-unième siècle? Il apprend donc tous les mots qu’il peut, en les piochant là où ça se trouve: dans la bouche des gens qu’il rencontre, lesquels ne sont pas tous de la même nationalité, et n’ont pas forcément une élocution très fine. C’est, pour l’auteur, un joli défi: où trouver des mots qu’un humain d’ancienne culture puisse intégrer facilement? Dans les langues romanes prioritairement: espagnol, italien, français. D’autre part, les apports anglais sont incontournables, puisque c’est la langue de l’envahisseur, dans le monde occidental. Ceci fait un mélange assez pertinent, évidemment très aléatoire grammaticalement, bâtardifié jusqu’au trognon, mais utilisable. En tout cas, je me suis régalé, mais ce n’était pas dur, non… Et cela ne devait surtout pas paraître ciselé, même si j’ai finement travaillé quelques passages, pour le plaisir subtil des amateurs qu’éventuellement ce texte pourrait rencontrer. Le gros défi étant de rester à peu près compréhensible de tous, mais de surprendre les spécialistes: écoutez, j’ai même glissé du corse! Ceci serait pratiquement improbable dans cette réalité, mais pourquoi se priver de beaux sons pour bien pimenter la tambouille? Donc: de la théorie, un système, puis de la folie.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Excellent. Et ça passe superbement. Arrivons-en à votre dernier conte. Celui-là est le plus densément imbibé de Romance, au vieux sens baladin du terme. Dites voir un peu, Allan Erwan Berger, avec une Faucheuse comme celle que vous nous amenez ici, ouf, vivement le frisson passionnel de la mort qu’on s’exalte un peu dans la vie  Êtes-vous en train de nous psalmodier tout doucement, sur votre harpe bretonne, que le grand moment en compagnie d’Amour survient en présence de Mort?

Allan Erwan Berger: Il y a un roman de Connie Willis qui s’intitule Passage, 2001, écrit tout juste après le spectaculaire et délicieux To say nothing of the dog, 1998. Le sujet de ce roman est l’exploration et la description des abords de la mort, par l’intermédiaire de ce que l’on nomme des near-death experiences. Une équipe de médecins s’adonne à ce passe-temps douteux, et le lecteur, qui suit leurs aventures, finit par saisir que les grandes visions de l’agonisant (lumière au bout du tunnel, salles immenses éclairées, coursives inquiétantes, portes qu’on essaie d’ouvrir) sont des constructions oniriques qui expriment la cruciale et désespérée recherche, par le cerveau, d’une solution chimique et totalement biologique pour que le cerveau et le Moi puissent s’en sortir, avec la plus grande partie possible du corps. C’est une thèse intéressante, complètement athéiste et donc idéale pour des lecteurs courageux et sans espoir. Partant de cette hypothèse, j’envisage l’Ankoù comme un programme tiers, dont le rôle est finalement assez toxique: inciter le cerveau, par l’intermédiaire d’autres illusions lancées au Moi, à abandonner la recherche d’une solution, pour se laisser glisser dans ce qui est inéluctable. Mon Ankoù est alors une extension hautement travaillée de la mort douce. Il endosse ainsi de très vieux rôles, qu’on lui avait enlevés faute de s’en souvenir. Pourtant, il est le psychopompe qu’on retrouve en tous lieux, à toutes les époques. En Europe, la source de ce personnage vient du nord froid. Il y est un passeur d’âmes à l’aller comme au retour. Il a de bien étranges outils.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Mais c’est aussi une prise de parti très formulée sur la teneur de cet atterrissage en douceur de l’acceptation de la mort. Car l’Ankoù, dans votre version modernisée, est un(e) inconnu(e) jouant de douceur, certes, mais aussi de l’attrait du mystère imprévu, quand des cultures plus traditionnelles auraient fait assumer ce rôle par un passeur moins étonnant, un ancêtre bonhommisé ou un proche disparu. Est-ce-à-dire que le mourant d’autrefois devait être rassuré sur le caractère non effrayant de la mort et de ce qu’elle annonce, tandis que le mourant contemporain doit plutôt se faire signifier que cela ne sera pas ennuyeux (d’un ennui mortel)… se faire séduire par le piquant de la nouveauté thanatique, en quelque sorte?

Allan Erwan Berger: Non, non, aucunement. Dans mon conte, le mourant ne demande rien d’autre que ce qu’ils demandent tous: être rassurés. Les quelques personnes qui meurent dans mon texte ne veulent pas de surprises particulièrement, et vous remarquerez que toutes, peu à peu, sont amenées à se concentrer sur leur famille. Quant à la forme de l’Ankoù, elle reste celle de toujours: l’ancêtre ou le proche. Vous avez fantasmé vos propres pulsions thanatiques ici, et j’ai bien peur que vous allez devoir relire ce conte, mon bon ami !

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Ah, ah, ah, entendu, je vais le faire! De fait, comptez sur moi pour les relire tous les trois. Et pas seulement pour rajuster mon imaginaire torve au sujet de l’Ankoù, mais aussi pour m’imprégner de votre remarquable écriture, cher Allan Erwan Berger, car elle est un délice de chaque instant. Grand merci à vous.

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Allan Erwan Berger (2012), Trois grandes figures de l’Ouest, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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La «solution» musulmane à l’insoluble doctrine monothéiste du mal

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2014

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

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La question du mal est logiquement insoluble dans le cadre du monothéisme. Soyons prosaïques ici. Comment un dieu unique sensé être omnipotent, omniscient, omniprésent et bon peut-il en venir à laisser émerger le mal dans le monde? Cette question sans solution montre plus que toute autre que l’être suprême du monothéisme classique est un conglomérat éclectique de caractéristiques fondamentales radicalement incompatibles. L’argument n’est pas neuf. L’aporie irréconciliable entre omnipotence et bonté de dieu est mise en relief par les penseurs irréligieux, dans le monde de misère et les diverses vallées de larmes et ce, depuis des siècles. L’omniprésence du «mal» abstrait, non relativisé mais cuisant, injuste et révoltant (pillages, rapines, viols d’enfants, cataclysmes, épidémies, accidents mortels, guerres, tortures, impérialisme, malaria, paludisme, cancer, sida, méchancetés et mesquineries de toutes farines), place le monothéisme unilatéral devant un problème de cohérence interne difficile à éviter ou à esquiver. Soit le dieu punit, oppresse ou tyrannise arbitrairement, ce qui le prive de la caractéristique essentielle de «bon» et de «miséricordieux», soit le dieu laisse aller le mal hors de son contrôle (par patience, mansuétude, incurie, inertie, ou magnanimité) et cela remet alors ouvertement son omnipotence en question. Dans le strict cadre du système conceptuel fondamental de la fiction monothéiste, il ne semble pas y avoir de porte de sortie honorable à ce problème logique.

Avant de jeter un coup d’oeil sur les deux grandes «solutions» historiquement apportées à cette question (toutes deux bancales, peu probantes, peu reluisantes — la troisième «solution», la musulmane, ne vaudra guère mieux non plus), il est capital d’observer, pour des raisons de philosophie générale mais aussi aux fins de la compréhension du traitement musulman de cette affaire, que la question du mal devient un problème logique strictement dans le monothéisme. Dans les polythéismes, en effet, cette question reste dissoute, diluée dans la foule chatoyante et fourmillante des personnalités du panthéon et dans les bruissements du palimpseste mythologique narrant leurs légendes. Les anciens égyptiens, grecs, romains, germains, les polythéistes hindous contemporains, ont des dieux égoïstes et des dieux généreux, des dieux lubriques et des dieux vertueux, des dieux fous et des dieux sages, des dieux brutaux et des dieux débonnaires, des dieux affables et des dieux facétieux, des dieux cyniques et des dieux consciencieux, des dieux misanthropes et des dieux philanthropes. La déesse Vénus, de par la nature de son espace d’intendance, l’amour, se verra plus susceptible à la fois de batifoler et d’intriguer que la déesse Minerve qui, aussi de par la nature de son espace d’intendance, la sagesse, se tiendra roide et coite sans qu’on trouve à la juger en mieux ou en moins bien. Chacun son rayon, si on peut dire. Mars, le dieu de la guerre, pète des gueules dans le processus de son action. C’est dans sa définition. Le dieu germanique Loki ironise et raille le monde et si des os se cassent au passage, c’est dans l’ordre des choses et on n’y trouve rien à redire. Le dieu égyptien Osiris porte la mort, c’est inévitable, tautologique en fait, chez ce grand juge funéraire. Il est aussi le dieu associé aux flots du Nil, tempétueux et porteurs de mort autant que de vie. Il n’y a pas de jugement binarisé là dedans. Plus fatalistes que moralistes, les polythéismes voient ce qu’on nommera plus tard le mal se saupoudrer dans les intentions et les actions de centaines de divinités éparses, diverse, se contredisant entre elles et ne reflétant dans leurs conflits cuisants et sans gloire que les conflits cuisants et sans gloire du monde humain réel autant que la marche aveugle de cataclysmes naturels ou cosmologiques insondablement incontrôlables. Le mal, dans un tel cadre de représentations, ne trouve pas la formulation épurée, cristallisée, précipitée, solidifiée que lui assignera la phase religieuse suivante, plus policée, plus axiologique, plus totalitaire aussi. Polythéiser, c’est donc, entre autres, parcelliser et minimiser l’impact fondamental du mal.

C’est à partir du moment où on prétend englober le tout de la cohérence existentielle de l’univers dans une vaste bulle spirituelle, configurante, scellée, unique, totalisante, optimisante et sans mystère que la question du mal se concentre aussi et prend alors une lancinante dimension d’insoluble aporie. Laissons pour le moment (il faudra cependant y revenir) la question du mal comme trace régressante des polythéismes antérieurs se perpétuant en négatif dans le ventre de la nouvelle doctrine, et concentrons notre attention sur les deux «solutions» apportées par les grandes traditions monothéistes à la question de l’articulation du mal et de l’omnipotence divine.

«Solution» du dualisme fondamental: le manichéisme. Le manichéisme (syncrétisme de bouddhisme, de zoroastrisme et de christianisme apparu au troisième siècle de notre ère) et les hérésies chrétiennes s’en étant explicitement ou implicitement inspirées posent deux principes fondamentaux, fondateurs: le Bien (la Lumière) et le Mal (les Ténèbres). Égaux en force, aussi omniprésents l’un que l’autre, ces deux principes divins sont en lutte perpétuelle l’un avec l’autre et les croyants se rallient à l’un ou à l’autre, fonction du choix moral retenu. L’omnipotence divine est donc divisée en deux, ce qui compromet radicalement l’unicité divine, tant et tant que l’espoir fondamental réside ici dans une fusion éventuelle de ces deux principes, une union du bien et du mal dans un amour aussi ambivalent que mutuel. Potentiellement explosif comme programme. D’ailleurs ceux qui se piquent d’histoire chrétienne retiendront que l’hérésie albigeoise, surnommée tardivement catharisme, un type de manichéisme chrétien, fut détruite par une croisade en bonne et due forme, sanglante et brutale (1208-1229), au nom d’un rejet papiste de cette dualité des omnipotences entre un mauvais dieu et un bon dieu (ou encore: facette ténébreuse et facette lumineuse d’un seul et même dieu).

Solution du monisme accidenté: le luciférisme. L’autre solution est passablement plus tortueuse mais plus connue de nous tout simplement parce que plus fermement implantée sous nos hémisphères. C’est le cas d’espèce mal explicité du glitch inexpliqué, du pépin aléatoire, de l’accident malencontreux. Un ange puissant, le Porteur de Lumière, en vient à se croire aussi important que le dieu et s’autoproclame son égal maléfique ou… son égal, ce qui est maléfique. Et, en tout cas, c’est là une usurpation combattue, quoique (inexplicablement) tolérée, endurée ou supportée. L’absence de reconnaissance égalitaire (symétrique, binaire, principielle) de l’ordre du mal minimise probablement sa toute éventuelle légitimité mais cela ne change strictement rien à l’impact négateur et corrosif qu’il continue, comme fatalement, d’avoir sur l’omnipotence divine. Certaines tendances déistes plus modernistes voudraient voir dans cette situation imparablement paradoxale une sorte de distance critique du dieu contemporain face à des tendances autoritaires que lui imputent des croyances plus anciennes. Dieu, en bon père de famille moderne, respecterait la «liberté» de ses enfants en les laissant faire leurs gaffes par eux-mêmes. Je vous épargne tous les problèmes de grossière anthropomorphisation de l’être suprême que cela pose. Quand dieu se met à se comporter comme un échevin de village fermant les yeux sur les combines douteuses de ses administrés, sa faiblesse d’être suprême se met à dangereusement accompagner la faiblesse de généralisation conceptuelle de telles métaphorisations. Et surtout: le problème de fond reste lancinant et intact. Principe fondamental infernal ou serpent hypocrite rampant sinueusement dans le paradis terrestre, frère ennemi intime et principiel ou chien de poche échappé et mordant les jarrets des voyageur, le mal ne peut se manifester que dans le désordre apparent d’un monde dont le configurateur-organisateur ne détient pas —conséquemment!— le contrôle intégral.

Les amateurs de culture vernaculaire populaire noterons que la saga Star Wars incorpore et fait travailler ensemble manichéisme et luciférisme, en nous présentant, d’une part, deux ordres magiques, l’un bon et vêtu de beige et de blanc, les Jedi, l’autre mauvais et vêtu de rouge et de noir, les Sith, se combattant sans fin —mobilisant des forces l’un dans l’autre égales— pour la main mise sur le cosmos. On suit, d’autre part, dans ce cadre général manichéen, symétrique et binaire, le cheminement d’Anakin Skywalker, chevalier Jedi imparfaitement formé, important ange déchu devenu Darth Vador, ayant, pour reprendre l’expression consacrée, basculé du côté sombre de la force… Comme ce morceau, au demeurant assez pesant, d’art populaire ne fait pas spécialement référence au divin, force est de constater que la dualité manichéisme/luciférisme peut parfaitement opérer dans un produit culturel en dehors du cadre monothéiste (ou même religieux). Mais passons là-dessus et arrivons en aux musulmans.

La «solution» musulmane: Satan est un djinn. Les musulmans ont deux soucis théologiques majeurs qui vont se nuire gravement l’un l’autre sur la question de l’encadrement du mal dans leur mythologie monothéiste. Ils sont très sourcilleux en matière d’omnipotence et d’omniscience divine (ils n’aiment pas voir Allah concéder quoi que ce soit tant en termes de pouvoir qu’en termes de savoir). Ils sont aussi crucialement soucieux de s’inscrire dans la lignée abrahamique, c’est-à-dire dans la solide continuité des deux monothéismes juif et chrétien. Or ces derniers incluent très explicitement et très étroitement Satan dans leur dispositif légendaire. En Islam, Satan n’est donc pas un principe d’existence égal à Allah en force (rejet du manichéisme). Il n’est même pas un ange, déchu ou non, car les anges, comme les hommes, ne sauraient d’aucune façon tenir tête à Allah (rejet du luciférisme). Les deux seules solutions logico-philosophiques possibles sont donc écartées. Il ne restera plus que la solution semi-folklorique d’une régression ouverte vers l’héritage polythéiste enfoui des Arabes. Eh oui, même les fictions les mieux construites sont tributaires de contraintes internes implacables. Ni manichéiste, ni lucifériste, immanquablement la «solution» ici ne sera pas vraiment monothéiste, non plus. Satan sera un djinn, c’est-à-dire un petit génie maléfique et facétieux venu directement de la tradition pré-islamique.

Les manifestations d’incarnations du mal dans les divinités des phases religieuses antérieures d’un culte donné ne sont pas une exclusivité musulmane, il s’en faut de beaucoup. Belzébuth, par exemple, le Démon du Mont Chauve, est une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que Méphistophélès dérive d’un lutin romain. Satan, lui, là ça se voit sur sa tronche, est le satyre des sylves d’Asie Mineure tout craché. Lucifer était au départ le chef des troupes divines en personne, le Porteur de Lumière, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déchu, dans cet enfer outrageant le fusionnant avec les autres. La démonologie ne s’est jamais définie comme une science exacte. C’est plutôt une rhapsodie d’amalgames stigmatiseurs souvent esquissés à gros traits sur de très longues périodes. De plus, la tradition judéo-chrétienne ne manque pas d’épisodes majeurs de régressions sur les phases religieuses antérieures, comme manifestations du «mal» contemporain. Souvenons-nous de l’épisode d’Aaron et du Veau d’Or, pour ne citer qu’un exemple. La différence fondamentale, dans le cas de l’amalgame de Satan avec un djinn en Islam, sera qu’il y aura là choix doctrinal délibéré, explicite, consacré et sacré… et non pas, comme dans le cas de Belzébuth et consort, cumul légendaire bringuebalant, non explicitement reconnu, stigmatisé, rejeté, ou, dans le cas d’Aaron, retour temporaire, donné comme déplorable et répréhensible, vers une idolâtrie explicitement réprouvée.

Satan, dont le nom coranique est parfois aussi Iblis, est donc un djinn, c’est-à-dire un être issu du feu (comme les humains sont des êtres issus de l’argile). Refusant de se prosterner devant Adam, il est chassé du paradis terrestre et continue de foutre la merde en raison de son libre arbitre bizarre, biscornu, impish. Mais, très important, Iblis n’est ni un ange ni une divinité. Son poids est donc sciemment insignifiant, minimisé en fait. Hérités de la longue tradition pré-islamique, les djinns sont des petits persos semi-magiques, mais ils sont créés par Allah, comme les humains. Il semble qu’ils soient associés de longue date à la propagation du libre arbitre séditieux et de la désobéissance brouillonne envers dieu, chez l’humain. Le Coran est, sur cette question, très enclin à mettre djinns et humains dans le même sac et à exiger d’eux qu’ils se tiennent dans le rang. Entre autres, les djinns, pour le meilleur et pour le pire, eh bien, on leur prêche le Coran:

Dis:
«Il m’a été révélé
qu’un groupe de Djinns écoutait;
ils dirent ensuite:
« Oui, nous avons entendu un Coran merveilleux!
Il guide vers la voie droite;
Nous y avons cru
et nous n’associeront jamais personne
À notre Seigneur».
 
Notre Seigneur, en vérité,
—que sa grandeur soit exaltée!—
ne s’est donné ni compagne ni enfant!
 
Celui qui, parmi nous, est insensé
disait des extravagances au sujet de Dieu.
 
Nous pensions que ni les hommes ni les Djinns
ne proféraient un mensonge contre Dieu,
mais il y  avait des mâles parmi les humains
qui cherchaient la protection
des mâles parmi les Djinns
et ceux–ci augmentaient la folie des hommes;
ils pensaient alors, comme vous,
Que Dieu ne ressusciterait jamais personne.

(Le Coran, Sourate 72, Les Djinns, verset 1 à 7, traduction D. Masson)

L’existence des djinns n’est aucunement remise en question dans le canon coranique. Ce sont des petits diablotins irrévérencieux, menteurs, séditieux et Satan/Iblis, l’un des leurs, pas spécialement plus important que les autres, est donc une manière de farfadet enquiquineur et fauteur de troubles, sans plus. C’est un emmerdement du tout venant, rien de plus. Surtout: rien de grandiose, rien de fondamental, rien de philosophico-théologique, rien de sérieux… mais bon, passablement de fil à retordre quand même, au jour le jour. D’aucuns feront éventuellement observer que la différence ici n’est pas très limpide entre Iblis/Satan et Lucifer et, de fait, on est en droit de redire que, dans les deux cas, le problème de l’accroc à l’omnipotence divine n’est pas réglé. Simplement Lucifer tend vers l’outrecuidance, Iblis tend vers la mécréance. Lucifer est post-divin, apostat et à combattre. Iblis est anté-divin (et pré-islamique – c’est pour compenser cette tendance lourde qu’on sourate sur tous les tons qu’il est tout de même une créature d’Allah) et à récupérer, à convertir, à islamiser. Avec Lucifer, le mal est amplifié comme officier divin renégat et factieux. Avec Iblis, le mal est minimisé comme créature séditieuse, vermine facétieuse, enquiquineuse. Plus proche du manichéisme, le monothéisme lucifériste croit qu’il faut tenir le mal en échec, sans plus. Plus exaltée, selon sa manière, la «solution» musulmane croit encore qu’on peut éliminer le mal tout simplement en convertissant les djinns à l’Islam…

Le problème de l’omnipotence de dieu reste, dans tout ça, toujours entier et ce, quel que soit le statut d’êtres créés de la main d’Allah, trublions, démonologiques, inférieurs et mouches du coche des djinns. Et, bon, voyez comment les choses théologiques sont. C’est toujours qui perd gagne, qui gagne perd, dans ce genre de configuration à la fois mollement ratiocinante et fondamentalement fictionnelle. Sur la question, sciemment insoluble, de l’encadrement du mal dans le dispositif conceptuel monothéiste, l’Islam a voulu jouer de fermeté doctrinale. Il a refusé l’une et l’autre des grandes solutions logico-philosophiques ayant eu cours. Rejetant une égalité de principe du bien et du mal (manichéisme), ou une subordination pervertie du mal sous l’auspice du miséricordieux (luciférisme), il ne lui a tout simplement pas été possible de soutenir l’aporie du mal sans, en fait, poser un pied en dehors du monothéisme doctrinal et l’appuyer lourdement dans l’héritage pré-islamique enfantin, légendaire, fourmillant, grouillant et anthropomorphe. C’est régresser, en s’enfonçant partiellement dans la boue irrationnelle la plus délirante imaginable, pour ne pas concéder, en quelque sorte. C’est se construire un palais conceptuel bien symétrique avec des égouts de soubassements fort tumultueux et rendant une bien étrange odeur. Mais surtout, c’est magistralement confirmer que les religions monothéistes, toutes autant qu’elles sont, créent de facto des problèmes intellectuels artificiels qu’elles sont parfaitement inaptes à résoudre adéquatement.

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Six stéréotypes sexistes tombés en désuétude

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2014

femme conduisant une voiture

Il faut prudemment apprendre à se méfier du pessimisme militant. Le pessimisme militant fouette ou croit fouetter les troupes en s’appuyant, explicitement ou implicitement, sur ce bon vieil aphorisme que l’on impute à Napoléon Bonaparte: Il n’y a rien de fait tant qu’il reste des choses à faire. Cet énoncé de principe est plus rhétorique que programmatique, on observera (mis au pied du mur de sa logique interne, l’empereur devrait pourtant admettre qu’il est en train de nous dire que le boulot n’est jamais fait, qu’il ne se passe rien, en somme!). Et pourtant, sur la foi d’un tel axiome, nos militant(e)s pessimistes nous servent le développement suivant, dont il ne faut d’ailleurs pas minimiser le mérite (mais simplement bien circonscrire la portée): Notre cause ne doit pas s’asseoir sur ses lauriers. Il est illusoire de s’imaginer que tout est acquis. Concentrer une attention excessive aux réussites minimise le progrès qu’il reste à accomplir. Ce n’est qu’un début, continuons le combat. Pour un (comme disaient les vieux, s’il en reste encore), je suis le premier à endosser pleinement, avec l’excellent Ernesto Che Guevara, l’idée force voulant que la révolution est comme une bicyclette: si elle n’avance pas, elle tombe. Mais je tiens aussi au principe selon lequel si cette allégorie guevariste est si belle et si juste, c’est justement parce que la bicyclette roule vers l’avant, et à bon rythme encore.

Un certain nombre de simili-militantes «féministes», servantes objectives de l’ordre établi, cultivent ouvertement l’affectation oiseuse (fondant leur positionnement de vraies-bourgeoises-fausses-martyres) qu’est ce pessimisme militant. Il s’agit alors de promouvoir rien de moins qu’une sorte de mysticisme occulte de la perpétuation, pesante, onctueuse et inexorable, de l’ordre mâle par d’autres moyens. Franchement, cela confine ouvertement et sciemment au fatalisme le plus démobilisateur imaginable. Les quatre ou cinq sœurs aînées de ma maman (qui, née en 1924, était la benjamine d’une famille de quatorze enfants) ont vécu quelques années de leurs vies adultes sans avoir le droit de vote à leurs élections favorites: les élections québécoise (le droit de vote des femmes au Québec date de 1940). Ma douce mère est devenue infirmière circa 1944. Elle et ses collègues ont du mettre en place leur expertise et leur professionnalisme à une époque où les nurses étaient considérées comme des putains et des filles à soldats. Elles ont été confrontées à des bigots de la calotte et à des réfractaires de tous crins qui refusaient de se faire soigner par les dames en blanc portant la coiffe, simplement parce qu’elles se maquillaient, écoutaient les nouvelles à la radio et fumaient, pendant leurs pauses café. N’allez pas dire à ma vieille mère que les choses n’ont pas progressé pour les femmes, de son vivant! Elle vous raconterait des histoires inimaginables, inconcevables, mais pourtant vraies. Je pense à elle et à son bel héritage progressiste et ce, tous les jours, huit mars inclusivement.

Alors je vais m’installer plus près de nous encore et vous dire deux mots de six (6) stéréotypes sexistes immenses, qui bercèrent mon enfance et ma jeunesse (je suis né en 1958) et qui sont complètement tombés en désuétude aujourd’hui. Ce que je vous raconte là, je l’ai vu de mes petits yeux vu et entendu de mes petites oreilles entendu. Que voulez-vous, on revient toujours de bien loin sans vraiment trop le savoir. Enfin… les hommes et les femmes de ma génération confirmeront si nécessaire… Voici:

1)      Il y a des tâches «biologiquement» typiquement féminines. Un de mes profs de fac circa 1977 cultivait la certitude tranquille que les femmes étaient psycho-praxéiquement fondamentalement plus aptes à plier le linge que les hommes. Ce magister à l’ancienne, déjà un peu retardataire en son temps, que mes consoeurs féministes du temps qualifiaient de phallocrate militant, se basait pesamment sur tout un fatras social-darwiniste pour légitimer cette rhétorique de la spécialisation du doigté féminin dans les ci-devant tâches de manipulation fine. Si l’époque contemporaine ne se gène plus pour parler haut et fort de ce que les femmes préfèrent faire (surtout en matière de loisirs et de plaisirs), plus personne de sérieux ne juge que des tâches, professionnelles ou domestiques, puissent être intrinsèquement ou «biologiquement» dévolues à un sexe plutôt qu’à l’autre.

2)      Les femmes vont voter en bloc pour un candidat «bel homme». Il faut avoir entendu les gros couillus d’autrefois qui n’aimaient pas Jean Lesage ou Pierre Trudeau bramer et déplorer que leur épouse allait annuler leur vote, juste à cause de l’allure photovisuelle ou télévisuelle du personnage. La question de savoir si l’apparence physique des candidats masculins a déjà effectivement été un vecteur électoral, auprès de l’électorat féminin d’une époque, reste ouverte, concédons-le. Mais une certitude est bien installée au jour d’aujourd’hui. Cela ne se fait pas ou plus. La question de savoir si les femmes vont voter pour une candidate par mimétisme féminin est, elle aussi, de plus en plus questionnable. Les femmes votent au programme, point, et la démagogie électorale en est de plus en plus consciente. Il suffit de lire les plates-formes des partis de toutes obédiences pour nettement s’en aviser. Indubitablement, Justin Trudeau n’est pas sorti de l’auberge…

3)      La femme ne sait pas conduire une voiture. Bon, admettons-le, ma maman (née en 1924) pesait sur le gaz d’un pied et sur le frein de l’autre et quand elle avait le malheur de faire ces actions simultanément, la petite voiture d’appoint [sic] se retrouvait au garage. Mais, déjà à l’époque, la personne qui riait le plus d’elle pour ça, c’était ma sœur (née en 1957), conductrice émérite depuis 1975 environ. Les farces plates réactionnaires (au sujet) de femmes-ne-sachant-pas-conduire formaient pourtant, malgré ma sœur au volant (contre ma mère), un véritable paradigme humoristique à l’époque (un peu comme nos plaisanteries de belges ou de blondes). Toute une génération de femmes a bien subit la pression du bullying masculin au volant. C’est fini. La femme au volant est un acquis tranquille et les contrariétés phallo-routières d’autrefois sont inimaginables, même pour les femmes de ma génération. Elles doivent fouiller dans leur mémoire pour revoir ces horreurs.

4)      La jupe est un vêtement plus féminin que le pantalon. J’entends encore un de mes copains de collège claironner ça à la cantonade, l’année de l’élection du premier Parti Québécois (1976). Le commentaire masculin sur la tenue vestimentaire des femmes, à cette époque, n’était pas un acte intime mais bel et bien un gestus social. Les comportements ont subit une mutation profonde sur la question vestimentaire depuis. Les femmes se sont appropriées toutes les tenues, prouvant qu’aucune n’était «plus» ou «moins» féminine. And today… ben bien des hommes se languissent en cachette, rêvant d’enfiler des jupes et de monter dans des talons aiguilles. La fameuse révolution de l’unisexe, lancée tapageusement circa 1970-1973, n’a plus rien de révolutionnaire. Elle est de fait une banalité factuelle des plus prosaïques… pour les femmes à tout le moins.

5)      «Pour gagner le cœur d’un homme, il faut commencer par son estomac». Cet aphorisme, qui sonne aujourd’hui comme une absurdité hirsute, fut longtemps la ritournelle de la séduction bon teint, vue dans l’angle féminin. Il fallait se prouver à marier pour plaire et, en cela, les aptitudes de servante accomplie occupaient une position centrale. Je vous épargne les développements concernant la transposition sexuelle de cet aphorisme. La parade de séduction a connu une révolution aussi profonde, radicale, originale et novatrice que la division sexuelle du travail. Il faudra un jour blablabla-bloguer la question suivante: que faire pour gagner le cœur d’un homme? Les filles répondront en explicitant toutes leurs astuces d’échéphiles pour capter, saisir et décoder la culture intime de la bête curieuse masculine (ni supérieure ni inférieure mais, quand même, bien bizarre). La cuisine utilitaire et la tenue de maison ne feront certainement pas partie, alors, de l’équation séduction…

6)      L’intuition féminine. Il faudra un jour écrire une histoire ethnographique de la mythologisation autour de ce concept vide. Il fut un temps, mesdames, où l’outillage perfectionné de la rationalité ordinaire était un apanage exclusivement masculin. Le cogito féminin ne disposait que d’un seul gadget pour se faire valoir alors, l’intuition. Comme il fallait, de surcroît, bien ménager l’ego mâle, une combine intelligente de fille ne devait susciter (de sa part ou de la part de quiconque) qu’une exclamation unique, monocorde, monadique: Ah, l’intuition féminine! On l’as-tu entendue celle-là, dans le temps! Comme l’intuition est une irrécupérable foutaise gnoséologique (ceci n’est pas un déni de son éventuelle existence mais bien un constat de sa nullité intellectuelle tendancielle), l’intelligence des femmes ne s’insulte plus elle-même en se planquant derrière ce camouflage aussi surfait que parfaitement asexué.

Voilà… Alors, ne le nions pas: comme la bicyclette de Guevara, les choses avancent. Même malgré nous et à l’encontre de nos résistances, pas toujours spectaculairement mais implacablement, elles progressent. Le monde change. Et ce qui s’inscrit le plus solidement dans l’irrémédiable le fait souvent avec la plus éthéré des dispersions sociologiques, sans trompettes. Il y a bien de l’imperceptible, et de l’impondérable, et de l’impalpable dans ce qui procède du mouvement historique par grandes phases.

Bon huit mars à toutes et à tous. Continuons le combat et… gardons un œil acéré sur tous nos pessimismes.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2014

Qui merite respect

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Fatima Massoud, vous êtes de Laval, je suis des Basses-Laurentides. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer, en compagnie de votre mari, quand, en compagnie de mon épouse, nous faisions nos courses au beau petit marché en plein air de Saint Eustache. D’abord merci d’avoir accepté cet entretien.

Fatima Massoud: Mais de rien. C’est avec plaisir.

P.L.: On peut donc dire de vous que vous êtes une citoyenne ordinaire québécoise, née à Tripoli (Liban) et immigrée au Québec à l’âge de quatre ans avec votre frère, qui en avait six, votre père et votre mère.

F.M.: Une personne tout à fait ordinaire. Pas intellectuelle et pas politique.

P.L.: Vous travaillez dans le secteur hospitalier.

F.M.: Oui, je suis technicienne de laboratoire dans… disons dans un hôpital de la grande région métropolitaine. Je n’ai pas besoin d’en dire plus sur mon employeur?

P.L.: Non, non, c’est amplement suffisant. Secteur hospitalier, dans le parapublic. Vous seriez donc directement affectée par la « charte ».

F.M.: Tout à fait.

P.L.: Vous êtes québécoise pur poudre. Vous avez été scolarisée à l’école publique. Je vous ai entendu parler, vous parlez un français québécois très semblable à celui de mes enfants. Quelle langue parlez-vous à la maison?

F.M.: Avec papa et avec mon frère c’est en français, coupé de mots arabes. Quand je suis seule avec maman, c’est plutôt en arabe. Maman parle un excellent français, mais elle tient à ce que mon frère et moi gardions notre arabe.

P.L.: Et, du fond du coeur, Fatima, je lui donne raison. C’est une grande langue de culture.

F.M.: Merci.

P.L.: Vos parents conversent entre eux en arabe?

F.M.: Oui, oui, toujours, quand ils sont seuls. Ils passent au français si on a des invités francophones.

P.L.: C’est la diglossie dans les chaumières montréalaises à son meilleur. Et avec votre mari, c’est en arabe aussi, ça, j’ai eu le plaisir de le constater au marché de Saint Eustache. Arabe libanais, dans tous les cas?

F.M.: Oui, oui, arabe dialectal du Liban dans tous les cas. J’ai d’ailleurs beaucoup de difficulté avec l’arabe classique. Je lis le Coran fort difficilement. Je comprends pas tout.

P.L.: Vous le lisez souvent?

F.M.: Rarement, peu et mal. Vous savez, je vais vous avouer un truc que peu d’arabes de la diaspora oseront admettre. Il y a pas beaucoup de musulmans par ici qui lisent vraiment le Coran. La langue du texte est rendue difficile à à peu près tous les arabophones. J’ose même pas imaginer comment s’arrangent avec ça les musulmans qui ne sont pas arabes.

P.L.: Vous êtes musulmane sunnite.

F.M.: Oui.

P.L.: Alors, on voit souvent sur Montréal des libanaises, des algériennes, des marocaines qui se disent ouvertement musulmanes mais ne portent pas le voile. Vous expliquez ça comment?

F.M.: Le port du voile est pas une obligation religieuse. C’est pas un des piliers de l’Islam. On va tendre à le porter si on va à la mosquée mais autrement tu peux ne pas porter le voile et être une pratiquante en bonne et due forme.

P.L.: Alors Fatima, cela nous amène à la question cruciale. Pourquoi portez-vous le voile?

F.M.: C’est un petit peu compliqué à expliquer…

P.L.: Bien sûr que c’est compliqué. C’est justement pour compenser le simplisme ambiant qu’on en parle. Sentez-vous parfaitement à l’aise.

F.M.: Ma famille a quitté le Liban à cause de la guerre. Mes parents, surtout ma mère, ont été très éprouvés. Ma mère a perdu deux frères et un troisième de mes oncles est resté infirme à cause des bombardements. Il y a eu aussi des viols, des atrocités, surtout dans les villages reculés. Je suis née dans la deuxième plus grande ville du pays mais maman vient d’un village de l’ouest du pays. Maman adore son pays et je respecte profondément cet héritage, même si je le connais trop mal.

P.L.: Le Liban est étroitement limitrophe de la Syrie, elle-même, en ce moment, en guerre civile. Cela doit amplifier les inquiétudes.

F.M.: Beaucoup. Vous avez raison de le mentionner. Il est pas possible de parler du Liban sans parler de la Syrie. On va pas entrer la dedans là, c’est trop compliqué, trop douloureux aussi. Ce qui est important c’est que mes parents ont quitté une terre, des amis et des villes et villages qu’ils adoraient à cause de conflits armés dont ils avaient rien à faire. On émigre pas par plaisir, Paul, on émigre, et, donc, immigre, poussés par une nécessité qui nous arrache à notre vie.

P.L.: Je comprends parfaitement. Et je sens aussi le profond respect que vous avez pour vos parents et pour votre héritage.

F.M.: Voilà. Bon… maintenant… Maman considère qu’une femme décente doit couvrir ses cheveux en public. Je ne me présenterais pas, en public ou en privé, en compagnie de maman, tête nue. Ce serait de l’indécence et une agression ouverte envers elle. Maman a cette conception de la pudeur et elle me l’a transmise. Je la respecte. C’est une affaire corporelle et vestimentaire. Une affaire de femmes.

P.L.: Mais la religion?

F.M.: Ne vous faites pas plus nono que vous n’êtes, Paul. J’ai lui votre excellent texte Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux et je sais que, contrairement à bien d’autres, vous comprenez parfaitement qu’on porte le voile pour des raisons culturelles. Mais il faut insister —et là votre texte ne le fait pas assez— sur le fait qu’on le porte pour des raisons familiales aussi, par respect pour notre groupe familial, notre communauté rapprochée, qui est une diaspora blessée mais fière, qui tient à son héritage.

P.L.: Cela nous amène à l’autre facette du problème. Certaines femmes —d’aucunes d’origine moyen-orientale— disent que l’obligation du port du voile serait une brimade patriarcale. Vous porteriez le voile par soumission à l’homme.

F.M.: Expliquez aux gens qui disent ça la choses suivante. L’homme auquel je me soumets, c’est mon mari. Lui seul. Allah est grand, et je me donne entièrement à mon mari par amour pour lui et par respect de nos lois. Il est le seul que j’autorise à voir mes cheveux, comme le reste de ma nudité. Je suis sienne. Il est l’homme de ma vie, pour toujours. Ma chair lui fournira ses enfants. Tout ça, c’est là…  Mais nous avons nos petits différends.

P.L.: Comme n’importe quel couple moderne…

F.M.: Voilà. Et il y a un de ces différends que je voudrais bien que vous fassiez découvrir à vos lecteurs ET LECTRICES.

P.L.: Je vous écoute et je sens que ça va les passionner.

F.M.: Bien, mon mari me dit : « Tu vas pas aller perdre ta job pour des histoires de voile. T’auras qu’à faire ce qu’ils te disent. Enlever le voile le jour pour aller au travail et tout sera dit. »

P.L.: Et votre père?

F.M.: Mais mon père il est plus dans le calcul, Paul. Je suis la femme de mon mari, vous comprenez. Si mon mari me dit de lâcher mon boulot pour rester à la maison avec nos enfants, je le fais. C’est lui, ici, le fameux homme aux commandes auquel s’en prennent les femmes féministes qui n’admettent pas que le voile est avant tout une affaire de femmes.

P.L.: Je vous suis, je vous suis.

F.M.: Papa, c’est pas compliqué. Papa, c’est pas un homme compliqué. Il s’occupe pas trop de ces choses là. Il m’aime comme je suis. Simplement, quand maman souffre, papa pleure.

P.L.: Je vous suis clairement. Donc votre mari dit: « t’auras qu’à enlever ton voile ». Et vous refusez.

F.M.: Voilà. C’est là notre petit différend matrimonial. Il est pas mal hein?

P.L.: Ah, il est fortiche. On le voit pas souvent dans les médias, celui-là!

F.M.: Oh non! Et pourtant, il le faudrait. Il faudrait le dire plus que c’est pas parce que je suis voilée que je suis soumise. J’ai mon caractère et je bénéficie, moi aussi, de la modernité occidentale, sur ces questions.

P.P.: Mais alors, pourquoi ne pas enlever votre voile, Fatima. Si votre mari approuve?

F.M.: Mais j’irai pas bosser tête nue, comme une fille en cheveux, devant tous ces gens qui sont pas mes intimes. C’est contre tous mes principes de pudeur. Vous iriez au boulot en slip ou en camisole, vous?

P.L.: Non.

F.M.: Regardez. Et comprenez aussi mon mari, ici. Les hommes immigrants, traditionnellement, s’ajustent plus aux sociétés receveuses. Ils composent, ils louvoient. Ils veulent pas faire de trouble. Ils s’ajustent beaucoup plus qu’on vous le fait croire. Les femmes, elles, composent moins. Elles restent à la maison et gardent la langue et les coutumes. Le voile, c’est ma mère, c’est mon passé, c’est mes coutumes familiales, c’est ma décence, c’est mon respect et c’est mon droit.

P.L.: Et ce droit, vous entendez le défendre?

F.M.: Oui. La Charte Canadienne des Droits me protège. Notre communauté est déjà très active pour voir à la faire appliquer. Bon, ça fait un peu fédéraliste, là, je le sais….

P.L.: Oh moi, je suis un internationaliste. J’avoue, de surcroît, que quand la bêtise est provinciaste, je la joue fédéraste et que quand la bêtise est fédéraste, je la joue provinciaste. Pas de quartier. Deux ennemis valent mieux qu’un, disait Mao…

F.M.: Moi je suis profondément québécoise, toutes mes amies sont québécoises et mes amies qui m’aiment vraiment m’aiment avec mon voile et me prennent comme je suis.

P.L.: Et les gens sur la rue?

F.M.: Oh, leur attitude a empiré depuis que ces histoires de « charte » sont entrées dans l’actualité.

P.L.: C’est vrai donc.

F.M.: C’est très vrai. Et, hélas, la plupart du temps ce sont des femmes qui m’agressent. On a même tiré sur mon voile dans le métro. Je n’avais jamais vécu ça avant, et ça fait vingt-cinq ans que je porte le voile ici, à Montréal et à Laval.

P.L.: Un beau gâchis ethnocentriste qu’ils nous ont mis là. Et, pour conclure, que diriez-vous à ces femmes, vos compatriotes?

F.M.: Bien d’abord, je constate avec joie que vous avez mis au début de cet article l’image que je vous avais fait parvenir.

P.L.: Absolument. Très belle image.

F.M.: Je dis respectueusement à mes compatriotes québécois et québécoises: regardez cette image. Elle parle de l’égalité des femmes.

P.L.: Vous êtes pour l’égalité des femmes?

F.M.: Totalement pour. Je suis pour l’égalité de la femme et de l’homme. Mon mari aussi. Mais je suis aussi pour l’égalité des femmes ENTRE ELLES, face à leurs droits. Cette image dit: pas de citoyenne de seconde zone. Toutes les femmes sont souveraines sur leur apparence corporelle et ont LE DROIT de décider elles-mêmes quelle partie de leur corps elles montrent et quelle partie de leur corps elles cachent en public. Et ce droit, c’est un droit individuel, culturel, non religieux et que je vais défendre, simplement mais fermement, pour moi, pour ma mère et pour mes filles.

P.L.: Vous aurez toujours mon entière solidarité là-dessus. Merci de ce passionnant et éclairant échange.

F.M.: Merci à vous et à l’été prochain avec nos conjoints, au marché de Saint- Eustache.

P.L.: C’est un rendez-vous. On dansera sur les lambeaux de la « charte »!

F.M.: Joyeusement. Je serai alors de tout coeur laïque, mais toujours voilée.

P.L.: Pied de nez!

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La messe dominicale catholique romaine dans un village québécois des Basses-Laurentides (fiche anthropologique de terrain)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2013

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

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La grand-messe dominicale matinale à Saint Eustache (Québec, Canada) dans la vision de l’anthropologue observateur Reinardus-le-goupil (rapport d’observation pieusement consigné en son nom par son papa, Ysengrimus-le-loup). Moi, Reinardus-le-goupil, je me propose de mettre ici en perspective relativiste un geste cérémonial hebdomadaire qui paraîtra ordinaire voire banal à bon nombre de mes compatriotes, il s’agit de celui de la messe dominicale. Ma position est que, dans le contexte social contemporain, cette cérémonie ne peut plus être prise pour acquis culturellement et, conséquemment, mérite amplement qu’on l’observe avec le regard de l’anthropologue. Né à Toronto (Canada) en 1993, j’ai été élevé dans un cadre idéologique complètement athée. Je n’ai donc jamais participé à des activités de nature religieuse. La petite série d’observations anthropologiques présentée ici est donc le résultat de mon tout premier contact avec cette cérémonie ecclésiastique dominicale collective qu’on dénomme usuellement, la messe. Je me suis proposé de participer à l’expérience en adoptant maximalement le comportement extérieur des pratiquants catholiques. Le matin du dimanche 13 novembre 2011, je n’ai donc pas pris de petit déjeuner (comme le font les paroissiens se rendant à la messe matinale, pour ménager l’ingestion de l’hostie consacrée comme premier nutriment dominical), ai vêtu des habits plus formels qu’à l’accoutumé et me suis rendu, en compagnie d’Ysengrimus-le-loup (athée lui aussi, mais dont les allures faussement paroissiennes me servirent de camouflage sociologique) à l’église catholique romaine du village le plus proche de mon domicile, le village de Saint-Eustache (Québec), au nord de l’île de Laval.

Les canadiens francophones (dont le plus grand nombre sont les québécois) forment 2% de la population de l’Amérique du Nord. Ils sont la seule communauté nationalement homogène de ce continent qui soit de religion catholique romaine. Les autres catholiques nord-américains forment des diasporas immigrantes de souche anciennes (irlandais, italiens) ou plus récentes (immigrants latino-américains). Le catholicisme est donc un des traits ethnoculturels majeur du peuple québécois (et des canadiens francophones en général) et ce, depuis le 17ième siècle. Il est aussi important de noter que ce trait culturel important entre aussi, tout doucement mais inexorablement, dans l’Histoire. Depuis la Révolution Tranquille (1960-1966) la déréliction a fait, au Québec, des pas de géant. Il est donc indéniable que l’observation d’une messe traditionnelle dans un village québécois est aussi l’étude d’une pratique rituelle qui est, en fait, en voie de disparition. Des signes visibles de déclin se manifesteront d’ailleurs au cours de l’exercice étudié. Nous en reparlerons.

Le site. Cette cérémonie dominicale du trente-troisième dimanche des temps ordinaires a eu lieu il y a deux ans et deux jours, soit le dimanche 13 novembre 2011 de dix heure à dix heure cinquante du matin en la chapelle de la paroisse Saint Eustache, située au 123 rue Saint Louis, sur la place historique du vieux village de Saint Eustache (Québec).

Description du lieu: il s’agit d’une des grandes chapelles patrimoniales du Québec. Érigée en 1780-1783, la vaste construction à deux clochers (les cloches ne sonneront pas, en ce dimanche) est notamment dotée, sur son fronton, d’une statue de bronze vert de Saint Eustache, patron des chasseurs, datant de 1906. Classée monument historique, cette vaste chapelle de pierre est vouée à la mémoire des patriotes de 1837-1838 (bataillon Jean-Olivier Chénier). Une plaque commémorative devant le parvis rappelle que 150 patriotes s’y réfugièrent lors des rébellions de 1837 et que la façade fut canonnée par le régiment de deux mille hommes du lieutenant-gouverneur John Colborne (contrairement à la croyance populaire, il ne reste plus de trace visible aujourd’hui de cette canonnade sur la façade du bâtiment).

Disposition des objets qui s’y trouvent: la vaste enceinte intérieure de la chapelle est dotée d’un chœur monumental flanqué latéralement de deux grands tabernacles blancs et d’un certain nombre de hautes statues religieuses peintes. Le chœur est séparé de la nef par une barrière de bois peint. Le mobilier liturgique et l’autel datent des années 1838-1844. La voûte latérale du choeur est décorée de grandes peintures religieuses datant des années 1874-1890. Les quatorze stations du chemin de croix datent, pour leur part, de 1925. Le perchoir de prêche cylindrique d’origine est encore en place presque au centre de la nef (les officiants n’y monteront cependant pas en ce dimanche, parlant plutôt derrière un lutrin portatif avec micro, à l’extrême centre avant du chœur, loin devant le vieil autel). Les paroissiens s’assoient sur de longues banquettes de bois vernis, sans coussinage et dotées d’un long prie-dieu pliant qui, lui, est coussiné. On peut parfaitement distinguer, dans le jubé arrière, les immenses tuyaux du grand orgue Brodeur (amélioré par la maison Casavant et Frères en 1910 et en 1954). Le grand orgue ne sera pas joué, on lui préférera un petit orgue électrique situé dans la partie avant cour du chœur, autour duquel se regroupera la chorale.

L’ambiance: le matin du dimanche 13 novembre 2011, l’ambiance dans ce lieu de culte catholique villageois en est une de solennité respectueuse emprunte de bonhomie, de calme et de décontraction. Il est clair que les paroissiens s’adonnent ici à une activité coutumière n’ayant rien d’exceptionnel pour eux. Vu la vastitude des lieux et le nombre de participants, la présence de l’anthropologue observateur que je suis et de mon sbire paternel n’a tout simplement pas été remarquée.

Les participants. La nature de l’exercice (caractère habituel et coutumier de la messe dominicale) fait que l’identité d’aucun des participants ne fut explicitement révélée ou annoncée lors de la cérémonie. Les seules personnes ayant été désignées nominalement sont les défunts auxquels la cérémonie était dédiée, selon l’usage. Il est de plus indubitable, aux yeux d’un observateur extérieur, que la quasi-totalité de ces participants se connaissant entre eux, au moins de vue, même s’il est clair aussi que des étrangers à la communauté peuvent assister à la grand-messe matinale sans que rien ne permette d’attirer spécialement l’attention sur eux ou sur leur intrusion, d’ailleurs tolérée sinon encouragée.

Caractéristiques des participants (âge, sexe, origine): les participants étaient tous de race caucasienne et présumément tous de souche canadienne française et résidents du village de Saint Eustache et de ses environs. Les hommes et les femmes se répartissaient de façon sensiblement égale parmi les paroissiens groupés dans la nef. Les marguilliers étaient tous de sexe masculin. Les laïcs aidant à la cérémonie étaient de sexe masculin et féminin (avec cependant une certaine prépondérance masculine). Les membres de la chorale étaient de sexe féminin (deux tiers de la chorale) et masculin (un tiers de la chorale). La directrice de chorale et l’organiste étaient des femmes. Les deux officiants étaient de sexe masculin et l’officiant principal a rappelé qu’il était curé de cette paroisse depuis plus de quarante ans. De fait, la quasi-totalité des participants de cette cérémonie avaient entre cinquante et quatre-vingt ans. On retrouvait une minorité de quadragénaires ou trentenaires. Il n’y avait absolument personne en bas de vingt-cinq ans (à l’exception de moi, l’anthropologue observateur).

Nombre: remplie environ à la moitié de sa capacité, la grande chapelle de la paroisse de Saint-Eustache contenait environ deux cent personnes, le matin du dimanche 13 novembre 2011. La chorale était formée d’environ vingt personnes, les marguilliers et les laïcs aidant à la cérémonie étaient au nombre de trente environ. Il y avait deux officiants et aucun enfant de chœur.

Activités des participants: les participants procédaient aux activités reliées à leur rôle dans la cérémonie selon les étapes du rituel, implicitement connu et reconnu par l’intégralité des participants. Les paroissiens regroupés dans la nef suivaient les étapes du rituel en se guidant au sujet de ces dernières dans le petit livre de messe portatif Prions en Église et en répondant les formules eucharistiques selon un rituel codé. Aucun propos improvisé n’était tenu par les paroissiens. Les marguilliers (reconnaissable à l’écharpe lisérée de jaune et de blanc leur chamarrant la poitrine) assumaient les hautes fonctions subalternes de la cérémonie, dont notamment la remise des hosties aux communiants. Ils procédaient en silence ou en utilisant des formules rituelles codées. Les laïcs aidant à la cérémonie (non identifiés par un signe vestimentaire mais reconnaissables par le fait qu’ils se tenaient dans le chœur ou qu’ils manipulaient des objets rituels comme le crucifix, ou utilitaires comme les paniers pour la quête) assumaient les basses fonctions subalternes de la cérémonie, notamment en se tenant dans la procession d’ouverture et en passant la quête. Les deux premières lectures eucharistiques furent aussi effectuées par des laïcs, dont une femme, et ne furent accompagnées d’aucun commentaire de leur part. Les membres de la chorale (regroupés autour du petit orgue dans la partie avant cour du chœur, les femmes vêtues de blanc à l’avant, les hommes vêtus de noir à l’arrière) chantaient les prières ou hymnes fournis avec leurs notations musicales dans le livre de messe portatif. La directrice de chorale dirigeait les chanteurs ainsi que les paroissiens dans les chants (les paroissiens étant habituellement invités à chanter les refrains, ce qu’ils faisaient selon leur grée). L’organiste accompagnait la chorale et les paroissiens dans les prières chantées et les hymnes sauf, une fois, à l’ouverture de la messe, lors de l’interprétation instrumentale accompagnant l’entrée de la procession. L’officiant principal, vêtu d’une toge verte et blanche, a ouvert la cérémonie et l’a assurée dans toutes ses étapes codées, mais sans hésiter à prendre toutes libertés par rapport au contenu du livre de messe (retrait de certaines sections, ajout de commentaires particuliers, etc). Il assura aussi la première partie du sermon (la plus longue) et émaillait, sans aucune hésitation, tout son texte rituel de propos improvisés. L’officiant subalterne, vêtu d’une toge rouge et blanche, a clôt la cérémonie et assuré la seconde partie du sermon (la plus courte). Presque aucun texte improvisé n’est venu de l’officiant subalterne, un homme assez âgé qui semblait agir comme une sorte d’invité de marque de l’officiant principal.

Raison de la présence des participants en ces lieux: tous les participants avaient en commun de procéder collectivement, dans une situation de concertation tacite basée sur l’habitude réflexe que confère la coutume, à la réalisation du rite catholique de la messe. L’accord tacite entre les participants fut intégral. Aucune divergence ne s’est manifesté entre eux au cours de cet exercice très nettement codé et laissant peu de place à l’improvisation et aucune place au débat.

Ce que font les participants (actions verbales et manuelles): Les participants produisent collectivement une cérémonie se subdivisant principalement en trois parties. 1) la liturgie de la parole, 2) l’homélie ou sermon, 3) la liturgie eucharistique. Dans la liturgie de la parole, trois courts textes bibliques sont lus. Le premier texte, tiré du Livre des proverbes, explique comment une femme est fidèle à son mari et travaille docilement pour lui. Le second texte, tiré de la première lettre de saint Paul au Thessaloniciens, explique que la soumission au Christ sera subite voire brutale vu que ce dernier viendra imposer son ordre comme un voleur. Le troisième texte (le seul lu par l’officiant principal), tiré de L’évangile selon saint Mathieu relate une parabole du Christ où il explique à ses disciples que la soumission fidèle à un maître se compare à l’aptitude, pour trois serviteurs distincts, de faire fructifier ou de ne pas faire fructifier des talents (une sorte de monnaie d’argent de l’Antiquité). La lecture de ces trois textes est entrecoupée de prières et de récitatifs déclamés ou chantés. Lors de l’homélie, l’officiant principal dégage une réflexion des trois lectures et en tire un développement qu’il relie à l’actualité contemporaine. Ainsi, par un calembour un peu inévitable, les talents ne sont plus des pièces d’argent mais des aptitudes, si bien qu’on transforme un texte faisant initialement l’apologie de la fructification marchande ou financière en un salut aux indignés de Wall Street, Toronto, Montréal etc, faisant fructifier leurs aptitudes à changer le monde. L’officiant inclut dans son homélie des considérations sur son cheminement personnel et celui de certains paroissiens (un hommage particulier est formulé pour les diacres, des sortes d’officiants religieux qui ne sont pas des prêtres). L’officiant exprime aussi, à plusieurs reprises, le regret que la paroisse Sainte Marguerite Bourgeoys soit en train de mettre fin à ses opérations, faute de fidèles. Finalement la liturgie eucharistique est une séquence codée de prières, de chants, de manipulations d’objets sacrés par l’officiant principal (absorption d’une gorgée de vin dans le calice, préparation des ciboires, bris de la grande hostie, nettoyage du calice avec un linge blanc) et de récitatifs, débouchant sur la communion des fidèles et sur l’invitation, faite par l’officiant subalterne, à se retirer dans la paix du Christ.

Manière de faire: la cérémonie s’ouvre sur l’entrée d’une procession, l’installation en position centrale des deux officiants et la disposition des marguilliers et des laïcs aidant à la cérémonie autour de l’autel, le tout au son de l’orgue. L’ostentation rituelle est amplifiée par les interventions codées de la chorale qui chante certaines des prières en invitant les fidèles à participer aux chants. La quasi-totalité des comportements est fixe et consignée dans le petit livre de messe portatif. C’est l’homélie qui inclut le plus grand nombre d’éléments improvisés, apanages exclusifs des deux officiants et occasion de manifester leur bonhommie, leur imagination, voire leur humour. Un court moment de la liturgie eucharistique consiste à se donner la paix. Se produit alors une brève séquence d’interaction spontanée de chaque paroissien avec ceux ou celles qui l’entoure dans les bancs de la nef.

Avec qui chacun interagit: la principale interaction est celle du prêtre avec ses ouailles. Le prêtre déclame et les ouailles répondent. La directrice de la chorale interagit, avec ses choristes ainsi qu’avec les paroissiens, en appliquant strictement la procédure d’un chef d’orchestre commandant son orchestre. Il est important de noter que les seuls échanges informels ont lieu avant la cérémonie (interactions interpersonnelles de certains paroissiens avec les deux officiants qui font même l’accolade et la bise à certain) et après la cérémonie (conversation joyeuse et dynamique de petits groupes de paroissiens sur le parvis, après la sortie de la messe).

Commentaire critique. Il est assez évident que la grande chapelle de Saint Eustache est déjà partiellement un musée évoquant le faste des activités dominicales d’antan. Les cloches ne sonnent plus, le grand orgue du jubé ne joue pas, le perchoir de prêche n’accueille plus un officiant omnipotent invectivant vigoureusement ses ouailles. Le texte sacré, souvenir d’un dispositif autoritaire profondément immoral, opprimant les femmes, les distraits et les indifférents, est réinterprété d’une façon doucereuse qui renie sa dimension autoritaire et réactionnaire d’origine. En ce dimanche, on a trouvé moyen de transformer une apologie de l’argent en appuis aux adversaires de la finance. Les vieillards de ce village se rendent à la messe comme des robots, un peu par réflexe conditionné ou par nostalgie des activités de leur jeunesse. Ils écoutent un officiant aux cheveux blancs parler de communautés qui ferment leurs portes faute de paroissiens et de la lente disparition des croyants. À travers une petite célébration catholique de villages, c’est l’effet lentement mais irrémédiablement autodestructeur et corrosif de la déréliction que l’on observe, comme on regarde, impuissant, un organisme agonisant mourir de vieillesse, quand il a fait son temps. La religion qui disparaît, sans que nulle violence extérieure ne s’exerce sur elle, c’est la confirmation toute simple de l’athéisme qui, comme son nom l’indique, n’est rien d’autre que l’absence de dieu et la conscience rationnelle avancée que cette absence impose à la pensée.

Un exemplaire récent du petit livre de messe portatif hebdomadaire PRIONS EN ÉGLISE

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De l’ordinateur comme objet mythique à l’ordinateur comme objet pratique: une chronologie sélective en deux phases

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2013

Big Brother is all of us… [Big Brother, c’est nous tous…]

Nouveau dicton populaire

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L’ordinateur fut l’un des objets les plus mal anticipés qui soit. Le voyant pourtant venir de fort loin, on a passé presque un siècle à fantasmer l’impact qu’il était voué à avoir sur nos vies et, dans cette immense futurologie raté, on n’a à peu près rien vu de ce qui venait vraiment. C’est parfaitement atterrant. J’aimerais ici vous convoquer à une petite chronologie sélective en deux phases. Elle est, certes, marquée au coin d’une trajectoire culturelle et technologique toute personnelle (surtout lors de la première phase, où je picore un peu au hasard dans le gargantuesque cloaque de la culture sci-fi du temps, en matière d’ordinateurs et de computation – c’est quand même pas tout le monde qui a lu et relu pieusement Les bulles de l’Ombre Jaune). Mais il s’agit ici indubitablement d’une sélection de faits significatifs en ce qui concerne les dimensions mythique (première phase) et pratique (seconde phase) de l’ordinateur dans notre vie collective. Matez-moi un peu ça. Le contraste entre les deux dimensions de la bécane (la mythique et la pratique) est hurlant.

Des ordinateurs, circa 1970

Des ordinateurs, circa 1970

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PHASE 1: L’ORDINATEUR COMME OBJET MYTHIQUE

1818: le roman Frankenstein, or the modern Prometheus de Mary Shelley, présente une version scientiste du vieux mythe du Golem (un perso fabriqué de main d’homme qui devient potentiellement dangereux). L’impact de ce roman, et de ses sous-produits littéraires et cinématographiques, sur l’imaginaire de masse du siècle suivant sera tonitruant.

1928: la compagnie IBM (International Business Machines) fait breveter la fameuse carte perforée à quatre-vingt colonnes, devenue depuis l’archétype du genre. J’ai vu de mes yeux, dans ma jeunesse (circa 1978, cinquante ans plus tard donc), un gros ordi de bureau aspirer une pile de ces cartes. On savait pas exactement ce que ça foutait mais qu’est-ce que c’était impressionnant à voir aller.

1936: introduction, dans un article scientifique, de la machine de Turing. C’est une réflexion sur la proto-computation (ladite machine n’exista jamais que sur papier).

1947: des mathématiciens américains, britanniques et français réunis en congrès à Nancy (France) commencent à conceptualiser le programme de travail de la cybernétique, pour le moment une affaire de matheux pas trop claire. Apparition de la notion de bug. La légende veut qu’un insecte se serait coincé dans le dispositif d’un grand ordinateur expérimental, causant des avaries. Marginale dans la période mythique (cette dernière étant hautement réfractaire à l’idée du moindre pépin amenant l’ordinateur à «se tromper»), la notion de bug est devenue courante (voire galvaudée) avec la banalisation de l’ordi comme instrument ordinaire.

1949: le roman 1984 de George Orwell popularise l’idée d’une dictature omnisciente, centralisée, hautement scrutatrice (Big Brother is watching you) et surtout, reposant largement sur un support technologique, machinal, et parfaitement nuisible à la liberté de conscience et d’action.

1950: le recueil de nouvelles I, Robot, d’Isaac Asimov popularise l’idée du robot anthropomorphe, serviteur puissant, toujours potentiellement menaçant, et susceptible de prendre intempestivement les commandes de la vie sociale, au risque de la rendre machinale et insensible. L’idée de robotique (et les fameuses trois lois fondamentales de la robotique) remonte à ces textes de science-fiction.

1954: la compagnie IBM lance son premier grand ordinateur commercial. Ce n’est évidemment pas un objet destiné au grand public.

1955: invention du premier langage informatique par IBM, le FORTRAN.

1956: fondation officielle d’une discipline de recherche vouée à un essor durable (et à un bonheur variable): l’intelligence artificielle.

1957: apparition, dans des publications scientifiques (d’abord en allemand puis en français), du mot informatique (construit sur mot-valise à partir des mots information et automatique). Si le mot est désormais formulé, ça doit être que la chose s’en vient…

1961: mise en marché, par le conglomérat Coca-Cola, de la boisson gazeuse citronnée Sprite. «Quel rapport?» me direz vous. Tout un rapport. De fait, on fera longtemps croire au consommateur que le nom Sprite fut généré aléatoirement, une lettre après l’autre, par un ordinateur. Cette foutaise, présentant le ci-devant «cerveau électronique» comme une sorte de marmite de sorcier semi-magique, se joindra à une longue et tortueuse série de procédés rhétoriques mythifiant ouvertement le rôle calculatoire voire «intellectuel» de l’ordinateur. «Après avoir mis tous ces chiffres dans les ordinateurs du ministère des finances, ils nous ont transmis les résultats suivants…» C’est aussi à cette époque que se met à circuler l’idée voulant que l’ordinateur ne fasse jamais d’erreur, que ce soit l’humain qui le programme qui soit le seul à se tromper. Inutile de dire qu’il ne reste plus grand-chose de cette culture canulardière computationnelle depuis que l’ordi est devenu un objet de tous les jours.

1962-1963: le dessin animé The Jetsons met en vedette une famille futuriste de 2062, se déplaçant en voiture-aéronef et vivant dans une maison technologique (c’est le pendant futuriste des Flinstones). Au nombre des personnages, on retrouve Rosie, un robot bonne d’enfant qui fait la bise aux gamins, en les mettant au lit, avec sa bouche fixe laissant sur la joue la sensation d’un petit aspirateur.

1963: la compagnie Honeywell lance son premier grand ordinateur commercial. Dans ces années là, un ordinateur (computer), dans la vision qu’on en a, c’est un gros appareil mural avec des bobines tournant aléatoirement, des types en sarreau blanc ou des dames très sérieuses se tenant devant, et on est dans les bureaux souterrains secrets du Pentagone, de la NASA ou de General Electric.

1965: début de l’hégémonisme intellectuel de la Grammaire Générative Transformationnelle de Noam Chomsky. Elle imposera la chape de plomb d’une mythologie machiniste qui pèsera de tout son poids sur les sciences humaines universitaires pendant au moins trente ans. Inutile de dire que la grammaire-machine chomskyenne ne fut jamais réalisée.

1965-1968: la série télévisée à succès Lost in space raconte les pérégrinations de la famille Robinson perdue dans l’espace dans son vaisseau-soucoupe, le Jupiter II. Le robot serviteur de la famille signale les dangers en criant Danger! Danger! Mais il peut parfois aussi être déprogrammé par un traître et se retourner contre la famille. Il frappe alors le gros ordinateur de bord scintillant de ses larges pinces et tout pète dans un flot décourageant de flammèches et de boucane.

1966: l’épisode de Star Trek intitulé What are little girls made of? introduit, pour la toute première fois, la notion d’androïde (android), qui sera amplement reprise, notamment, au sein de ladite saga Star Trek, avec les personnages des androïdes Data et Lore (dans Star Trek: the next generation). Ici (en 1966) l’androïde, fabriquée de main d’homme, s’appelle Andrea et elle est pleinement opérationnelle pour la réalisation de l’intégralité des fonctions biologiques humaines (le mythe de Pygmalion s’enchevêtre dans l’affaire – je vous passe les détails. Un honorable aperçu de dix minutes est disponible ici)… On rencontre aussi l’androïde Ruk, gaillard frankensteinesque, baraqué, costaud et peu amène. Véritable ordi pleinement anthropomorphe, surhumain mais aspirant tendanciellement à l’humanité (I am not a computer! s’exclamera un de ces personnages), l’androïde apparaît comme un dangereux serviteur qui, si on en perd le contrôle, peut faire des ravages. Lors de telles crises, il faut finaudement éberluer l’androïde en le tirant vers ses tendances humaines et/ou en lui instillant des émotions non machinales sur fond inquiétant de paradoxes insolubles.

1967: le compositeur de musique électroacoustique Pierre Henry crée la bande musicale du ballet Messe pour le temps présent du chorégraphe Maurice Béjart. L’étrange pétarade électronique de Psyché Rock et de Jéricho Jerk change radicalement notre perception du son musical qui jouera désormais dans le petit radio de la cuisine. Un an plus tard (1968), l’album Switched-On Bach de Walter/Wendy Carlos nous donne à entendre, pour la toute première fois, du Jean-Sébastien Bach joué sur cette nouvelle invention d’un certain Robert Arthur Moog, le clavier synthétiseur. Deux ans plus tard (1969), l’album Moog plays the Beatles de Marty Gold fera avancer cette sonorité nouvelle d’un cran plus profond au sein des âmes mélomanes. Dans les deux décennies qui suivront, des instruments de musique programmables de plus en plus sophistiqués vont faire leur apparition. Le piano électrique, le mellotron et le ci-devant synthétiseur de Moog (pour s’en tenir ici aux plus vénérables – les tous premiers n’étaient pas spécialement computarisés. On avait, ici encore une fois, largement affaire à de l’informatique fantasmée) vont imposer leurs sonorités pimpantes et machinales dans la musique populaire. Frisson angoissé. À cause de l’aptitude imitative de certains de ces claviers électroniques, il va vite se trouver des voix pour annoncer la disparition prochaine des guitares, des cuivres, des bois et du piano à cordes. Une futurologie ratée de plus. On attend encore (et je ne vais pas pleurer ce ratage là – ordi et musique font aujourd’hui très bon ménage, l’un servant l’autre magistralement, pour le plus grand bonheur de l’oreille et de la diversité artistique la plus riche imaginable).

1968: dans le célèbre long métrage 2001: A space Odyssey de Stanley Kubrick, l’ordinateur central de bord d’une mission spatiale vers Jupiter, invisible (parce qu’omniprésent), doucereux et déférent (il s’appelle Hal et a une voix feutrée inoubliable), constate froidement que les cosmonautes du navire nuisent aux opérations et, donc, il les tue calmement, un par un, comme si c’était des parasites. On le débranche à temps, mais ça passe juste. La même année, dans l’épisode de Star Trek intitulé The Ultimate computer, on propose au capitaine James T. Kirk de se faire remplacer par un ordinateur central qui contrôle son navire. Cela fout le bordel meurtrier dans la flotte de la Fédération des Planètes et il faut finir par débrancher l’ordinateur M5, que son inventeur, un peu savant-fou sur les bords, traite comme son enfant. Il va sans dire que le tout ne se fait pas sans casse car l’ordinateur en question n’a tout simplement pas de bouton interrupteur…

1970: dans le roman de la série Bob Morane intitulé Les bulles de l’ombre Jaune, Henri Verne transporte ses héros, agents de la ci-devant Patrouille du Temps, en l’an de grâce 3222. Ils arrivent alors à Niviork (New-York), inquiétante mégapole en ruine (suite à un conflit nucléaire) dont toutes les activités sont coordonnées par un gigantesque cerveau électronique central nommé Ibémé (on apprend éventuellement que ce nom dérive d’IBM). Sorte de Baal abstrait au sommet d’une pyramide à degrés, Ibémé assure l’intendance de cycles obligatoires de sacrifices humains. Il faudra donc le détruire car il est parfaitement nuisible à la vie humaine.

1974-1978: la série télévisée The six million dollar man lance et popularise le mythe de l’homme bionique, un être humain accidenté qu’on retape et améliore en le réparant avec de la technologie programmée, amplifiant ses capacités physiques (et éventuellement mentales). De la femme bionique à la civilisation Borg, en passant par RoboCop et le Terminator, ce concept de fusion entre l’humain et la machine aura une riche postérité mythique.

1975: la compagnie Commodore commence à produire ses premiers terminaux à clavier. On parle alors beaucoup, sans trop comprendre à quoi ça rime, de puces (chips). Ce gros clavier avec écran penché, dont les touches font clac, clac, clac, on se demande ce que ça fout exactement et on y découvre surtout… des jeux.

1976: la compagnie Control Data embauche du prolo en masse à Montréal. Le principal boulot offert est celui de key-punch. Il s’agissait de dactylographier des données sur des machines à cartes perforées ressemblant un peu à de vieilles calculatrices de table.

1977, 1980, 1983: la première trilogie Star Wars de George Lucas renoue avec les thèmes échevelés, irrationalistes et manichéens du space opera et ne place pas vraiment la problématique de l’ordinateur en position centrale. On y rencontre cependant deux personnages de soutien qui contribueront pour la première fois à significativement renouveler l’image mythique de l’ordi. Le robot C-3PO est un droïde de protocole anthropomorphe, parlant 6,000 formes de communication. En dehors de cela, c’est un trouillard, un geignard et un ignare, mais il est difficile de ne pas le trouver insondablement attachant, tellement humain, en un mot, pour lâcher le mot. Beaucoup plus déterminant aux fins de la thématique, le robot non-anthropomorphe R2-D2 est un droïde d’entretien ne s’exprimant que par cyber-pépiements. Il est rien de moins qu’un super-terminal portatif autonome car il peut, de sa propre initiative ou sur demande, communiquer harmonieusement avec tous les mainframes imaginables, y compris ceux de l’ennemi. Mais surtout, en observant attentivement sa remarquable trajectoire, on découvre que R2-D2 est un serviteur discret, efficace jusqu’à l’omnipotence, sagace jusqu’à l’omniscience, et doté d’une extraordinaire élévation morale. Devenu une icône culturelle en soi, le droïde R2-D2 est incontestablement la première manifestation fortement positive et laudative d’une vision respectable, sereine et éthique de l’ordi, dans le grand cinéma de masse.

1978: un confrère, étudiant de fac en informatique de gestion, nous annonce triomphalement à la cantonade que, dans dix ans, tout le monde devra connaître un ou deux langages de programmation et que ce sera certainement FORTRAN et COBOL qui domineront ce nouveau champ de savoir populaire. L’explosion ultérieure du user-friendly (sans parler de l’apparition, chez les informaticiens, du Pascal, du C, du C++ du SQL, du Java, du Dot-net et j’en passe) rendra cette prédiction parfaitement inopérante, justement dans la décennie où elle était censée se réaliser.

1979: un jeune Ysengrimus de vingt-et-un printemps pianote sur un ordi pour la première fois de sa douce vie, dans une obscure salle de terminaux de la fac où il étudie. C’est justement un terminal. Le lettrage est vert fluo, il faut taper toutes sortes de codes cryptiques pour «entrer» dans le ci-devant mainframe et on a aucune idée de ce qu’on fout là exactement quand on y arrive. Inoubliable.

1980: la compagnie Atari introduit les premiers ordinateurs avec clavier et écran ne requérant pas qu’on pianote une litanie de commandes en code avant de se déclencher. Ils bootent (comme on disait alors) automatiquement sur allumage (tout un soulagement au demeurant) et servent surtout pour des jeux vidéo et la constitution de bases de données rudimentaires.

1981: apparition du robot industriel, servant notamment à l’assemblage des voitures. Cet appareil perfectionné de chaîne de montage portera un coup durable au fantasme asimovien du robot anthropomorphe. Désormais, un robot, c’est un type perfectionné de machine-outil utilisé dans l’industrie et non un compagnon domestique avec des yeux et une bouche pour parler. Et un androïde, bien ça n’existe tout simplement pas.

1982: le film de science-fiction Blade Runner de Ridley Scott incorpore des androïdes intégralement anthropomorphes en pagaille mais surtout, il met en scène une technologie de recherche d’informations préfigurant assez astucieusement l’Internet.

la machine de l’année pour 1983: le PC... L'ordi emménage...

La machine de l’année pour 1983: le PC… L’ordi emménage…

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PHASE 2: L’ORDINATEUR COMME OBJET PRATIQUE

1982: Mise en place graduelle du Minitel en France.

1983: popularisation du micro-ordinateur ou ordinateur personnel (PC pour personal computer). On apprend tous à jouer au grille-pain avec les disquettes et à enchâsser le rouleau de papier symétriquement déchiquetable dans l’engrenage des imprimantes-mitraillettes. Démarre alors la compétition entre MacIntosh (Apple) et ce qu’on appelle alors les clones d’IBM (derrière lesquels se profilera Microsoft). Le film WarGames de John Badham est le premier long métrage à succès mettant en vedette un hacker (il passe à deux doigt de déclencher un conflit nucléaire en prenant le simulateur guerrier logé dans le grand ordinateur Pantagoneux qu’il parasite pour un jeu vidéo).

1983-1989: les années traitement de texte. On pourrait aussi dire: les années WordPerfect. La souris et les icônes, nées chez Apple puis reprises intempestivement par Microsoft, s’imposent durablement comme complément du clavier. On apprend tous à cliquer

1984: apparition télévisuelle de Max Headroom, donné comme le premier personnage artificiellement généré (en fait un acteur lourdement maquillé – les effets d’ordi étaient encore très marginaux). La création de personnages et de mondes engendrés artificiellement connaitra, en vingt ans, une véritable explosion, notamment dans l’univers cyclopéen du jeu vidéo. Certaines de ces figures (on pense par exemple à Lara Croft ou aux Sims – l’énumération serait trop longue ici) deviendront de véritables icônes culturelles. Apparaîtra avec eux une notion (qui a été largement galvaudée et barouettée): le virtuel.

1986: dans le film Jumpin’ Jack Flash de Penny Marshall, la protagoniste voit, avec ébahissement, des messages s’écrire sur son terminal d’ordinateur sans que ses mains ne touchent le clavier. Un espion en détresse l’appelle à l’aide, à travers les arcanes du système. Ce film est un des premiers à incorporer l’envoi de quelque chose comme des courriers électroniques comme élément central de son intrigue.

1990: apparition de la procédure de retouches photographiques Photoshop. En deux décennies, il deviendra possible d’effectuer artisanalement le type de montages photos que seuls la CIA et le KGB pouvaient se permettre dans les décennies antérieures. Mais assez vite aussi, les retouches photos, privées et publiques, vont se généraliser au point de susciter un net désenchantement du public. Bientôt, le trucage d’images par ordinateur sera partout et, conséquemment, ne leurrera plus personne. La retouche photo deviendra donc graduellement un procédé jugé fort négativement et certaines personnalités la subissant iront jusqu’à intenter des poursuites légales pour altération de leur image publique.

1991-1997: décollage en force d’Internet dans les différents pays. C’est le temps des arcanes encore mystérieuses du  www, du http, du dot-org et du dot-com. On se familiarise tous avec les hyperliens, qui font passer, en un éclair, d’un site à l’autre. Apparaissent aussi certaines envolées d’enthousiasme oratoire qui font sourire aujourd’hui comme cyber-espace ou autoroutes de l’information. Un certain pessimisme s’exprime aussi. On trouve l’Internet encore bien vide de contenu et surfer le net est alors perçu comme une fixation un peu schizo vous isolant de la vie sociale.

1993-1999: âge d’or du courrier électronique, des «listes» électroniques (sur lesquelles on a tous, un jour ou l’autre, posté un message privé par erreur) et… des pourriels (spam) qu’il faut effacer un par un, soi-même. Les premières binettes (emoticon) font leur apparition pour facialiser l’interaction et réduire la sécheresse des messages. C’est aussi le boom des légendes urbaines colportées par courriels pyramidaux et des petites amusettes iconiques fixes ou mobiles qu’on s’envoie entre amis. Un curieux constat se généralise. Les gens se conspuent souvent par courriel, même sur des listes collectives. C’est comme si le maintien de la fulgurance de l’échange combiné à la disparition des contraintes du face à face libéraient les pulsions rageuses. Il va falloir apprendre à dominer ce nouveau canal d’échange et… à se dominer en lui. Des formes laborieuses d’autocensure collective se mettent en place, à cette fin, comme notamment le fameux Point Godwin, un aphorisme de culture vernaculaire se formulant, un peu pompeusement, comme suit: Toute cyber-discussion dont le ton monte voit la probabilité qu’un des participants y fasse référence à Hitler ou au nazisme tendre vers 1. (Quand un participant finit par oser mentionner Hitler ou le nazisme, pour quelque raison que ce soit, et même sans agressivité, on l’enguirlande en lui mentionnant, d’un air hautain, qu’il vient d’atteindre le Point Goodwin). Certaines listes d’échanges électroniques deviennent éventuellement tellement fliquées par leurs modérateurs qu’elles en meurent tout simplement d’inanition.

1994: le très étrange feuilleton ReBoot, créé à Vancouver (Canada) par Gavin Blair et toute une équipe, est la première série télévisée constituée exclusivement d’animations par ordinateur (chaque épisode dure une demi-heure, la série durera jusqu’en 2001). La même année, le film The Mask de Chuck Russell incorpore étroitement jeu d’acteur et effets visuels conçus par ordinateur. Un an plus tard (1995) le premier long-métrage du triptyque Toy Story de la compagnie de cyber-animation Pixar fera un tabac en salles. Des voix annoncent alors la disparition de l’acteur et de l’actrice au profit de l‘animatron informatique. Inutile de dire qu’on attend toujours, quelques vingt ans plus tard, la concrétisation de cette nouvelle prédiction hasardeuse.

1995: lancement du MP3 qui, en cinq ans, va révolutionner la façon de saisir la musique sur un support, de la consommer et de la pirater. Une durable bataille de copyright s’ensuit qui perdure encore. Apparition graduelle du webcam (enfin une anticipation Star Trek va finir par factuellement se réaliser: la vidéophonie). Lancement du site de vente aux enchères eBay. Il deviendra rapidement un incontournable mondial de la cyber-brocante et il rebondira régulièrement dans l’actualité pour la rareté ou l’incongruité des objets qu’on y trouve. Certains cinéastes ont même déclaré avoir acheté le gros des décors de leurs films d’époque sur eBay.

1995 puis 1998: lancement par Microsoft de la série des systèmes d’exploitation Windows.

1995-2000: intensification de la peur du bug de l’an 2000. Âge d’or des site web non-interactifs (les couleurs vives, les micro-animations papillonnantes) et guerre des premiers fureteurs (Netscape, Explorer, etc). On apprend tous à bookmarquer. Pour se partir un site web alors, il fallait savoir programmer en HTML et explicitement obtenir la permission de se nicher (d’être hébergé) sur un serveur spécifique. Pas facile.

1998: lancement du moteur de recherche Google. En moins de dix ans il surclassera ses six ou sept concurrents (Lycos, Yahoo, Copernic, etc). On apprend tous à googler. La curieuse petite comédie sentimentale You’ve got mail de Nora Ephron raconte l’histoire de deux cyber-tourtereaux qui se connaissent (en personne) et se font, en fait, grise mine dans la vie réelle tout en tombant amoureux en ligne. Première incorporation du cyber-anonymat (et de sa dualité) dans l’intrigue d’un film.

2000: le fameux bug de l’an 2000 est vite éventé. Débuts de la technologie et de la philosophie de l’open source. Le jeune hacker Mafiaboy lance sa série d’attaques informatiques et se fait pincer après avoir causé son lot de dégâts. Le virus ILOVEYOU infecte des dizaines de millions d’ordis à travers le monde. On découvre que ces petites amusettes visuelles qu’on peut se faire envoyer par courriel et qui nous déridaient tant dans la décennie précédente peuvent être malicieuses. On apprend, la mort dans l’âme, à effacer ces attachements sans les ouvrir.

2001: lancement de Wikipédia. Il est maintenant possible à tous d’intervenir directement sur Internet. En une décennie, cependant, Wikipédia renoncera graduellement à son ouverture intégrale.

2001-2003: la généralisation de la technologie du wiki (la mise en ligne instantanée) voit la fin de la technicité ésotérique de la mise en ligne et le début des sites interactifs. Il devient de plus en plus facile de se partir un site web gratuitement. L’impact de masse de ce fait sera vite palpable.

2002: lancement du fureteur Firefox. Disparition de Netscape. La guerre des fureteurs se calme.

2003: lancement de la plateforme WordPress, de MySpace (qui sera éventuellement surclassé par Facebook), de Skype et du site de réseautage professionnel LinkedIn. Apparition semi-spontanée de 4chan et de /b/, le ci-devant «trou du cul de l’Internet», viviers de toute une culture vernaculaire cryptique, extrême, initiatique et cynique qui sera une source majeure de cyber-harcèlements anonymes, de hackings illicites et l’un des grands ateliers d’engendrement du phénomène du mème.

2004: lancement de Facebook, dont on peut dire, sans exagérer, qu’il est le principal support technologique d’une véritable révolution ethnoculturelle mondiale. L’Internet désormais est le vecteur d’un intensif réseautage social. Il ne s’agit plus de s’isoler du monde mais de profondément s’y raccorder.

2005: lancement de YouTube. En cinq ou six ans, il deviendra le vecteur incontournable de la célébrité sans intermédiaire et de la hantise du «devenir viral».

2006: lancement de Twitter, qui passera vite d’une structure de micro-suivage à une sorte de fil de presse instantanéiste mondial. Lancement de Wikileak que les tartuffes médiatiques dénoncent bruyamment mais consultent (et citent) intensivement.

2007: apparition du iPhone d’Apple. L’année suivante (2008), il est possible de l’utiliser en wifi, (technologie sans fil) sans obligation de raccord à un ordinateur. Le téléphone, ce vieil instrument désormais intégralement renouvelé, devient alors une partie profonde de l’identité d’une personne. Mais, désormais, il vous relie à votre réseau social (incluant votre employeur) et ce, en permanence. Cela représente déjà comme une sorte de poids, pour certains…

2008: débuts discrets du Carnet d’Ysengrimus. La typologie des blogues qu’il propose en 2009 tient toujours, malgré la graduelle mise en jachère de nombreux cyber-carnets.

2009: on recommence doucement à parler de robots anthropomorphes et à en montrer dans des foires technologiques. Le film Moon de Duncan Jones incorpore à son scénario l’interaction d’un humain, seul sur une base lunaire, avec un robot semi-anthropomorphe du nom de Girty. Ouvertement et très ostensiblement réminiscent du Hal de 2001: A Space odyssey et initialement sourdement inquiétant de par cette réminiscence, Girty (auquel l’acteur Kevin Spacey prête sa voix) s’avère un serviteur prompt, affable, stylé, attentionné, respectueux, sans malice, et cocassement expressif. Fermant, quarante ans plus tard, le cycle inquiet ouvert par Hal, le robot Girty incarne magistralement le passage de l’ordi Golem fantasmé à l’ordi instrument quotidien, banalisé, ordinaire et ami. Apparition du Bitcoin (monnaie virtuelle) qui, en quelque années, quittera le monde du jeu vidéo, se verra accepté par maint cyber-commerçants, et soulèvera tangiblement la question juridico-financière des transactions et des mises en circulation de fonds libellés en monnaie virtuelle.

2005-2010: âge d’or des blogues. On pourrait aussi dire: les années troll. Graduellement Twitter et Facebook vont assumer des fonctions qu’assumaient initialement les blogues personnels. Mise en place imperceptible du slow-blogging. Contestation croissante du cyber-anonymat par les cyber-médias officiels. On apprend tous à éviter au mieux de nourrir la cyber-provoque (Don’t feed the Troll!). Certains cyber-intervenants s’identifient très étroitement à la seconde identité que leur confère leur pseudonyme.

2010-2013: Il est devenu naturel de jauger le profil social ou sociologique d’une personne par sa présence ou son absence en la constellation des cyber-dispositifs (premières pages Google, Facebook, LinkedIn, 4chan, blogues personnels, etc). La notion de réseaux sociaux et de médias sociaux est désormais une idée ordinaire. Et l’ordi est désormais, tout naturellement, un outil de documentation, un aide mémoire et un instrument de raccord social.

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Il est assez patent qu’on est passé de l’ordinateur Golem à l’ordi connecteur social. Quel que soit le jugement qu’on porte sur la portée intellectuelle et ethnoculturelle des faits que je retiens ici comme exemplaires (et make no mistake: beaux ou laids, grandioses ou riquiqui, ils sont exemplaires), il s’avère que l’anticipation formulée dans la première phase rate totalement son coup pour ce qui est de prévoir les immenses phénomènes sociologiques de la seconde phase… Qui ira encore, après un ratage aussi tonitruant, appeler un roman de science-fiction un roman d’anticipation? Anticipation mon fion. La seule à avoir vraiment anticipé, c’est Mary Shelley (1797-1851), et c’est sur ce sur quoi on allait collectivement fantasmer qu’elle a anticipé, rien de plus. Les œuvres du vingtième siècle ayant déliré les androïdes, les robots et les ordinateurs n’ont finalement pas anticipé grand-chose de factuel (et la notion d’uchronie est bien plus adéquate pour les décrire – cela ne s’est pas passé et ne se passera jamais). Ces oeuvres ont simplement exprimé des hantises qui étaient bien plus celles de leur temps que celles du futur. La grande peur post-orwellienne de l’ordinateur déshumanisant rappelle bien plus la réification industrielle et/ou usinière (pour ne pas mentionner la rigidité politique –rigidité des blocs- issue de la guerre froide) du siècle passé. On voit co-exister un peu éclectiquement, dans la première phase, spéculation universitaire (largement exploratoire, décrochée et, disons la choses comme elle est, en grande partie stérile aussi) de l’informatique et du cybernétique et fiction populaire de l’inhumain ordinateur totalitaire et du méchant robot fauteur de troubles. On hypertrophie aussi les pouvoirs de l’ordinateur. On en fait un «cerveau électronique». On lui impute, dans cette phase mythique, et ce, au plan du bobard le plus ouvertement foutaisier, des aptitudes fantastiques, merveilleuses, formidables. On sait, dans la phase pratique, qu’il ne détiendra pas de telles facultés avant fort longtemps, si jamais. Parallèlement, presque en autarcie industrielle (car, dans ce temps là, l’ordinateur domestique, on y croyait pas trop), apparaissent les cartes perforées, les grands ordinateurs, les premiers microprocesseurs à clavier, les terminaux aux lettrages fluo. Ils vrillent leur chemin vers la vie ordinaire sans que le public sache encore exactement à quoi ils servent exactement. Il semble bien que personne ne pouvait vraiment le prévoir, en fait. La révolution des mœurs qu’ils enclencheront sera, de fait, une surprise totale.

En gros donc, aux vues de la phase mythique, l’ordinateur déshumanise et il faut le débrancher pour sauver l’humanité. Ce qui se réalisa est le contraire, presque le contraire diamétral. J’ai pas besoin de vous faire (ou de vous imprimer) un dessin. Au jour d’aujourd’hui, l’ordi nous raccorde et est un des instruments incontournables de la culture collective mondiale. Il est aussi devenu cet implacable curseur social au moyen duquel on se juge lapidairement les uns les autres (votre-employeur-brother ne s’y est pas trompé), on se passe les antennes sur le dos, on se rencontre, on se découvre, on se masque et se démasque, on collabore, on fomente de grands projets collectifs, au mépris des distances et des limitations venues justement de ces pouvoirs centralisés qu’on imputa, à grand tort, à l’ordinateur mythique de jadis (lesdits pouvoirs, politiques et économiques, toujours menaçant mais incroyablement archaïque, dépassés, réacs, sont désormais, aussi, tendanciellement passablement anti-ordi). Tout comme le M5 aveugle de Star Trek, le grand ordinateur collectif d’aujourd’hui n’a pas de bouton interrupteur et ce, malgré Joe Lieberman et bien d’autres qui souhaiteraient pouvoir l’éteindre à leur guise. C’est pas possible encore, mais pour combien de temps… mais n’anticipons pas! Conclusion, conclusion: bon, continuons de préparer l’avenir et gardons un œil prudent et autocritique sur toutes nos futurologies. Elles parlent de nous, ici, en fait, et pas toujours dans les meilleurs termes. Et, comme c’est pas fini, l’ordi, eh ben, il y en a encore pas mal à dire…

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Paru aussi (en deux parties) dans Les 7 du Québec:    PARTIE 1.    PARTIE 2.

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