Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son recueil de nouvelles TROIS GRANDES FIGURES DE L’OUEST

Posted by Ysengrimus sur 21 juillet 2014

Trois figures de l'ouest

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, vous nous parlez aujourd’hui de votre recueil de nouvelles ou de novellas (longues nouvelles) Intitulé Trois grandes figures de l’Ouest. L’héritage des contes bretons vous y sert de principale source d’inspiration. Dites-nous d’abord un peu. La Bretagne (la Petite Bretagne d’autrefois), pourquoi on dit que c’est l’Ouest et pas le Nord-Ouest (de l’hexagone français)?

Allan Erwan Berger: La Bretagne est un bras, que lance la France dans l’Atlantique. L’Ouest est ce bras, depuis l’aisselle, où repose la ville de Nantes, jusqu’au Finistère griffu qui veut saisir l’horizon, jusqu’à l’épaule calme de la grande baie du Mont saint-Michel où l’on passe en territoire normand. C’est un pays qui est complètement dominé par l’eau: les nuages qui le traversent sont nés juste au large, le soleil et la pluie y sont généreux. Les rivières y sont donc à leur aise, les étangs innombrables, et la terre est riche d’une profusion de forêts grasses et profondes. En outre, la sauvagerie générale du pays l’a longtemps isolé du reste du royaume. Songez que madame de Sévigné, la marquise des Lettres, quand elle venait en son domaine – que l’on prononce Chevigneu, en bon gallo qui se respecte – ne venait pas par la route, qui n’était qu’une suite d’abominables fondrières où, l’hiver venu, les carrosses pouvaient disparaître jusqu’au toit; elle descendait de Paris jusqu’à la Loire, prenait le bateau à Nantes, remontait la Vilaine jusqu’à Rennes, débarquait au pied du Parlement et faisait seulement les dernières lieues dans une voiture; en somme, pour aller en Bretagne, ça n’allait pas du tout comme sur des roulettes, il fallait faire une grande boucle pour en contourner les marches. Longtemps ce fut un pays impraticable.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Et c’est donc une terre crucialement maritime. Prenons la chose d’abord dans cet angle maritime, justement. Un de vos trois contes traite des Morgan. Ce sont des mammifères marins tout en étant, de plain pied, des roseaux pensants océanides. En vous lisant, je les vois comme de puissants lamantins mais on pense aussi aux sirènes. Alors Morgan, plus zoomorphes, plus anthropomorphes, ou médiation 50/50 entre bêtes marines en quête de survie et humain(e)s assoiffé(e)s de justice ?

Allan Erwan Berger: Les Morgan se déguisent en phoques pour sortir le nez hors de l’eau. Ce sont là leurs scaphandres. Quant à ce qu’ils sont, libre à nous d’imaginer la forme. Les habitants de l’archipel d’Ouessant, au large duquel vivent les Morgan, n’avaient pas d’idées précises à ce sujet; tout au plus concéderons-nous que tel fils du roi des eaux, venu chercher à terre une fille pour se marier avec elle, devait avoir, tout de même, une forme correctement humaine. Cependant, l’essentiel dans ces histoires ne s’appuie pas sur l’apparence physique des êtres, mais sur leur caractère, et sur l’interaction entre les deux espèces, humains et morgans… Encore plus précisément, ça se passe entre les Îliens et les Morgan en tant que peuples. Les histoires de l’archipel s’étendent, pour ce que j’en ai lu, sur les accrocs, les alliances et les chocs de voisinage, phénomènes qui sont traités comme des frictions d’ordre culturel.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Absolument. Vous relayez d’ailleurs magistralement ce pan de la geste. De fait, des trois figures légendaires que vous mobilisez, celle-ci est la seule à former un collectif, une multitude, une cohorte active et organisée (les deux autres, dont on va reparler, sont de grandes instances individuelles). Vous avez donc dû, inévitablement, même schématiquement, leur imaginer une société, des lois, des règles, un sens de l’éthique ou de l’honneur. Ce dernier semble d’ailleurs jouer un rôle déterminant dans leur action sociale au sein de la trame de votre conte. Alors, ça ressemble à quoi la civilisation morgane? Monarchie? République? Phalanstère utopique?

Allan Erwan Berger: Même si on ne lui découvre pas un régime politique aussi pointu et explicitement formulé que ceux que vous énumérez ici, il est important, comme vous le soulignez, de retenir que la civilisation morgane attache une importante capitale à l’honneur – cependant, pas n’importe lequel… Car il y a deux sortes d’honneur. Il y a d’abord l’honneur de tout un chacun, citoyen poli, appliqué à vivre avec les autres. Cet honneur-ci est celui des mères, qui nous l’enseignent; il surplombe les vertus, qu’il sacralise. Vous êtes honnêtes, décents, gentils, serviables, secourables, vous voilà gorgés de ce bel et bon honneur qui permet à la société de vivre, et dont tout dépend. Vous mentez peu. Puis il y a l’autre: l’honneur du mafieux, l’honneur du prince. Il exige ce genre de déférence qu’on doit à l’évêque, dont on baise la bague. Il est la marque du danger. Est alors honorable celui qui est capable d’ôter tout honneur à plus faible que lui. Cet honneur-là domine le monde des humains; spontanément, on l’utilise comme monnaie de survie et d’oppression: «Je m’humilie devant toi Seigneur». C’est le mauvais honneur, qui se nourrit du bon. «Approche, Gaetano, n’aie pas peur. Ce soir j’ai un invité. J’ai besoin que ta femme, qui est belle comme la Lune, vienne faire le service. Ne me refuse pas, et je prendrai ton fils sous ma protection.» Cet honneur maudit, il se trouve des gens suffisamment mal finis pour bander devant. On les retrouve aux postes élevés. Alors, puisque vous avez amené la conversation sur ce point, on pourra envisager Les Océanides comme un récit de la confrontation des deux honneurs. Les humains sortiront gagnants de cette guerre, même si elle aura été remportée par les aquatiques. Je signale aux lecteurs éventuels qui passent par ici que Le clocher des tourmentes, une nouvelle écrite en 2013, s’attarde sur cette question: comment survivre à une intempestive manifestation de moralité, dans un milieu où le jeu est biaisé? Ces clochers très spéciaux n’existent pas en vain. Ils signalent un havre.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Exactement, absolument. Arrivons-en maintenant à votre Merlin. Tout un perce-neige, ce Merlin. Et la neige dans mon image ici, c’est la stratification des phases de mythe et/ou des époques historiques, qu’il semble traverser sans trop sourciller. On peut supposer (n’hésitez pas à me rectifier si j’erre) qu’il était déjà vénérable et amplement bricolé du temps de Chrétien de Troyes. Vous thématisez d’ailleurs Merlin comme une sorte de discret champion de la survivance tranquille, à la présence calme mais durable et tenace. Votre Merlin me rappelle d’ailleurs singulièrement l’image du quêteux québécois, ce mendiant semi-surnaturel qui fait la manche et te menace implicitement d’une magie mystérieuse, vaguement malveillante ou inquiétante, si tu te montres par trop pingre. Venez-vous d’inventer le Merlin mendiant?

Allan Erwan Berger: Ha ha! Non, mon Merlin ne mendie quand même pas, mais bon sang, voilà une belle idée! J’avais justement l’envie de reprendre le personnage pour une nouvelle aventure: vous lui donnez là un beau rôle. Cependant, vous ne passez pas loin: un type comme Merlin ne pourrait tout simplement pas être accepté, intégré à notre société paperassière et archi normée. Il serait rejeté, marginalisé, donc marginal, et si par malheur il débarquait dépourvu d’assez de magie pour compenser notre technique épuisante, il finirait, effectivement, mendiant, roi des quêteux. On peut donc, en effet, considérer mon Merlin au Diable comme la souche possible d’un semblable destin. Merlin perce-neige: oui! Les siècles l’ont recouvert d’un empilement de strates qui l’ont à peu près complètement dépossédé de ses attributs majeurs, du temps où il était une puissance surnaturelle un peu dans le genre d’un manitou tel que le conçoivent les Algonquins. Arrive Geoffroy de Monmouth, qui donne au mage de hauts rôles dans la légende arthurienne (Vita Merlini, 1149, fondée sur de plus anciennes bases normandes et galloises). Puis Chrétien de Troyes s’empare du personnage, qui passe carrément du mythe au roman, et commence à être lu en françois et non plus en latin. Les Bretons continentaux ont par la suite incorporé ce Merlin civilisé à leur fonds miraculo-campagnard pour en faire un héros complètement vernaculaire. Donc, du Merlin des origines, il ne reste pour ainsi dire rien. Par conséquent, il débarque dans mon histoire à peu près nu, et tout juste pourvu des vertus nécessaires pour briller auprès des gens de bien, et faire chier les cons. C’est déjà beaucoup.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Oui, Merlin arrive nu. Mais il n’arrive pas muet. Vous le faite dégoiser d’une façon qui allie magistralement le comique macaroni et l’intelligence sagace. Cette aventure interlectale que vous faites vivre à votre Merlin d’autrefois en notre temps, qu’en dire? S’agit-il d’une jouissance idiosyncrasique un peu fofolle et libre ou est-ce le résultat d’un dur et ciselé labeur philologique? Dites-nous…

Allan Erwan Berger: Merlin parle latin, gallois, calédonien. Comment pourrait-il, dans ces conditions, se faire comprendre des Français du vingt-et-unième siècle? Il apprend donc tous les mots qu’il peut, en les piochant là où ça se trouve: dans la bouche des gens qu’il rencontre, lesquels ne sont pas tous de la même nationalité, et n’ont pas forcément une élocution très fine. C’est, pour l’auteur, un joli défi: où trouver des mots qu’un humain d’ancienne culture puisse intégrer facilement? Dans les langues romanes prioritairement: espagnol, italien, français. D’autre part, les apports anglais sont incontournables, puisque c’est la langue de l’envahisseur, dans le monde occidental. Ceci fait un mélange assez pertinent, évidemment très aléatoire grammaticalement, bâtardifié jusqu’au trognon, mais utilisable. En tout cas, je me suis régalé, mais ce n’était pas dur, non… Et cela ne devait surtout pas paraître ciselé, même si j’ai finement travaillé quelques passages, pour le plaisir subtil des amateurs qu’éventuellement ce texte pourrait rencontrer. Le gros défi étant de rester à peu près compréhensible de tous, mais de surprendre les spécialistes: écoutez, j’ai même glissé du corse! Ceci serait pratiquement improbable dans cette réalité, mais pourquoi se priver de beaux sons pour bien pimenter la tambouille? Donc: de la théorie, un système, puis de la folie.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Excellent. Et ça passe superbement. Arrivons-en à votre dernier conte. Celui-là est le plus densément imbibé de Romance, au vieux sens baladin du terme. Dites voir un peu, Allan Erwan Berger, avec une Faucheuse comme celle que vous nous amenez ici, ouf, vivement le frisson passionnel de la mort qu’on s’exalte un peu dans la vie  Êtes-vous en train de nous psalmodier tout doucement, sur votre harpe bretonne, que le grand moment en compagnie d’Amour survient en présence de Mort?

Allan Erwan Berger: Il y a un roman de Connie Willis qui s’intitule Passage, 2001, écrit tout juste après le spectaculaire et délicieux To say nothing of the dog, 1998. Le sujet de ce roman est l’exploration et la description des abords de la mort, par l’intermédiaire de ce que l’on nomme des near-death experiences. Une équipe de médecins s’adonne à ce passe-temps douteux, et le lecteur, qui suit leurs aventures, finit par saisir que les grandes visions de l’agonisant (lumière au bout du tunnel, salles immenses éclairées, coursives inquiétantes, portes qu’on essaie d’ouvrir) sont des constructions oniriques qui expriment la cruciale et désespérée recherche, par le cerveau, d’une solution chimique et totalement biologique pour que le cerveau et le Moi puissent s’en sortir, avec la plus grande partie possible du corps. C’est une thèse intéressante, complètement athéiste et donc idéale pour des lecteurs courageux et sans espoir. Partant de cette hypothèse, j’envisage l’Ankoù comme un programme tiers, dont le rôle est finalement assez toxique: inciter le cerveau, par l’intermédiaire d’autres illusions lancées au Moi, à abandonner la recherche d’une solution, pour se laisser glisser dans ce qui est inéluctable. Mon Ankoù est alors une extension hautement travaillée de la mort douce. Il endosse ainsi de très vieux rôles, qu’on lui avait enlevés faute de s’en souvenir. Pourtant, il est le psychopompe qu’on retrouve en tous lieux, à toutes les époques. En Europe, la source de ce personnage vient du nord froid. Il y est un passeur d’âmes à l’aller comme au retour. Il a de bien étranges outils.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Mais c’est aussi une prise de parti très formulée sur la teneur de cet atterrissage en douceur de l’acceptation de la mort. Car l’Ankoù, dans votre version modernisée, est un(e) inconnu(e) jouant de douceur, certes, mais aussi de l’attrait du mystère imprévu, quand des cultures plus traditionnelles auraient fait assumer ce rôle par un passeur moins étonnant, un ancêtre bonhommisé ou un proche disparu. Est-ce-à-dire que le mourant d’autrefois devait être rassuré sur le caractère non effrayant de la mort et de ce qu’elle annonce, tandis que le mourant contemporain doit plutôt se faire signifier que cela ne sera pas ennuyeux (d’un ennui mortel)… se faire séduire par le piquant de la nouveauté thanatique, en quelque sorte?

Allan Erwan Berger: Non, non, aucunement. Dans mon conte, le mourant ne demande rien d’autre que ce qu’ils demandent tous: être rassurés. Les quelques personnes qui meurent dans mon texte ne veulent pas de surprises particulièrement, et vous remarquerez que toutes, peu à peu, sont amenées à se concentrer sur leur famille. Quant à la forme de l’Ankoù, elle reste celle de toujours: l’ancêtre ou le proche. Vous avez fantasmé vos propres pulsions thanatiques ici, et j’ai bien peur que vous allez devoir relire ce conte, mon bon ami !

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Ah, ah, ah, entendu, je vais le faire! De fait, comptez sur moi pour les relire tous les trois. Et pas seulement pour rajuster mon imaginaire torve au sujet de l’Ankoù, mais aussi pour m’imprégner de votre remarquable écriture, cher Allan Erwan Berger, car elle est un délice de chaque instant. Grand merci à vous.

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Allan Erwan Berger (2012), Trois grandes figures de l’Ouest, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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La «solution» musulmane à l’insoluble doctrine monothéiste du mal

Posted by Ysengrimus sur 21 avril 2014

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

En Islam, Satan (ou Iblis) est un djinn…

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La question du mal est logiquement insoluble dans le cadre du monothéisme. Soyons prosaïques ici. Comment un dieu unique sensé être omnipotent, omniscient, omniprésent et bon peut-il en venir à laisser émerger le mal dans le monde? Cette question sans solution montre plus que toute autre que l’être suprême du monothéisme classique est un conglomérat éclectique de caractéristiques fondamentales radicalement incompatibles. L’argument n’est pas neuf. L’aporie irréconciliable entre omnipotence et bonté de dieu est mise en relief par les penseurs irréligieux, dans le monde de misère et les diverses vallées de larmes et ce, depuis des siècles. L’omniprésence du «mal» abstrait, non relativisé mais cuisant, injuste et révoltant (pillages, rapines, viols d’enfants, cataclysmes, épidémies, accidents mortels, guerres, tortures, impérialisme, malaria, paludisme, cancer, sida, méchancetés et mesquineries de toutes farines), place le monothéisme unilatéral devant un problème de cohérence interne difficile à éviter ou à esquiver. Soit le dieu punit, oppresse ou tyrannise arbitrairement, ce qui le prive de la caractéristique essentielle de «bon» et de «miséricordieux», soit le dieu laisse aller le mal hors de son contrôle (par patience, mansuétude, incurie, inertie, ou magnanimité) et cela remet alors ouvertement son omnipotence en question. Dans le strict cadre du système conceptuel fondamental de la fiction monothéiste, il ne semble pas y avoir de porte de sortie honorable à ce problème logique.

Avant de jeter un coup d’oeil sur les deux grandes «solutions» historiquement apportées à cette question (toutes deux bancales, peu probantes, peu reluisantes — la troisième «solution», la musulmane, ne vaudra guère mieux non plus), il est capital d’observer, pour des raisons de philosophie générale mais aussi aux fins de la compréhension du traitement musulman de cette affaire, que la question du mal devient un problème logique strictement dans le monothéisme. Dans les polythéismes, en effet, cette question reste dissoute, diluée dans la foule chatoyante et fourmillante des personnalités du panthéon et dans les bruissements du palimpseste mythologique narrant leurs légendes. Les anciens égyptiens, grecs, romains, germains, les polythéistes hindous contemporains, ont des dieux égoïstes et des dieux généreux, des dieux lubriques et des dieux vertueux, des dieux fous et des dieux sages, des dieux brutaux et des dieux débonnaires, des dieux affables et des dieux facétieux, des dieux cyniques et des dieux consciencieux, des dieux misanthropes et des dieux philanthropes. La déesse Vénus, de par la nature de son espace d’intendance, l’amour, se verra plus susceptible à la fois de batifoler et d’intriguer que la déesse Minerve qui, aussi de par la nature de son espace d’intendance, la sagesse, se tiendra roide et coite sans qu’on trouve à la juger en mieux ou en moins bien. Chacun son rayon, si on peut dire. Mars, le dieu de la guerre, pète des gueules dans le processus de son action. C’est dans sa définition. Le dieu germanique Loki ironise et raille le monde et si des os se cassent au passage, c’est dans l’ordre des choses et on n’y trouve rien à redire. Le dieu égyptien Osiris porte la mort, c’est inévitable, tautologique en fait, chez ce grand juge funéraire. Il est aussi le dieu associé aux flots du Nil, tempétueux et porteurs de mort autant que de vie. Il n’y a pas de jugement binarisé là dedans. Plus fatalistes que moralistes, les polythéismes voient ce qu’on nommera plus tard le mal se saupoudrer dans les intentions et les actions de centaines de divinités éparses, diverse, se contredisant entre elles et ne reflétant dans leurs conflits cuisants et sans gloire que les conflits cuisants et sans gloire du monde humain réel autant que la marche aveugle de cataclysmes naturels ou cosmologiques insondablement incontrôlables. Le mal, dans un tel cadre de représentations, ne trouve pas la formulation épurée, cristallisée, précipitée, solidifiée que lui assignera la phase religieuse suivante, plus policée, plus axiologique, plus totalitaire aussi. Polythéiser, c’est donc, entre autres, parcelliser et minimiser l’impact fondamental du mal.

C’est à partir du moment où on prétend englober le tout de la cohérence existentielle de l’univers dans une vaste bulle spirituelle, configurante, scellée, unique, totalisante, optimisante et sans mystère que la question du mal se concentre aussi et prend alors une lancinante dimension d’insoluble aporie. Laissons pour le moment (il faudra cependant y revenir) la question du mal comme trace régressante des polythéismes antérieurs se perpétuant en négatif dans le ventre de la nouvelle doctrine, et concentrons notre attention sur les deux «solutions» apportées par les grandes traditions monothéistes à la question de l’articulation du mal et de l’omnipotence divine.

«Solution» du dualisme fondamental: le manichéisme. Le manichéisme (syncrétisme de bouddhisme, de zoroastrisme et de christianisme apparu au troisième siècle de notre ère) et les hérésies chrétiennes s’en étant explicitement ou implicitement inspirées posent deux principes fondamentaux, fondateurs: le Bien (la Lumière) et le Mal (les Ténèbres). Égaux en force, aussi omniprésents l’un que l’autre, ces deux principes divins sont en lutte perpétuelle l’un avec l’autre et les croyants se rallient à l’un ou à l’autre, fonction du choix moral retenu. L’omnipotence divine est donc divisée en deux, ce qui compromet radicalement l’unicité divine, tant et tant que l’espoir fondamental réside ici dans une fusion éventuelle de ces deux principes, une union du bien et du mal dans un amour aussi ambivalent que mutuel. Potentiellement explosif comme programme. D’ailleurs ceux qui se piquent d’histoire chrétienne retiendront que l’hérésie albigeoise, surnommée tardivement catharisme, un type de manichéisme chrétien, fut détruite par une croisade en bonne et due forme, sanglante et brutale (1208-1229), au nom d’un rejet papiste de cette dualité des omnipotences entre un mauvais dieu et un bon dieu (ou encore: facette ténébreuse et facette lumineuse d’un seul et même dieu).

Solution du monisme accidenté: le luciférisme. L’autre solution est passablement plus tortueuse mais plus connue de nous tout simplement parce que plus fermement implantée sous nos hémisphères. C’est le cas d’espèce mal explicité du glitch inexpliqué, du pépin aléatoire, de l’accident malencontreux. Un ange puissant, le Porteur de Lumière, en vient à se croire aussi important que le dieu et s’autoproclame son égal maléfique ou… son égal, ce qui est maléfique. Et, en tout cas, c’est là une usurpation combattue, quoique (inexplicablement) tolérée, endurée ou supportée. L’absence de reconnaissance égalitaire (symétrique, binaire, principielle) de l’ordre du mal minimise probablement sa toute éventuelle légitimité mais cela ne change strictement rien à l’impact négateur et corrosif qu’il continue, comme fatalement, d’avoir sur l’omnipotence divine. Certaines tendances déistes plus modernistes voudraient voir dans cette situation imparablement paradoxale une sorte de distance critique du dieu contemporain face à des tendances autoritaires que lui imputent des croyances plus anciennes. Dieu, en bon père de famille moderne, respecterait la «liberté» de ses enfants en les laissant faire leurs gaffes par eux-mêmes. Je vous épargne tous les problèmes de grossière anthropomorphisation de l’être suprême que cela pose. Quand dieu se met à se comporter comme un échevin de village fermant les yeux sur les combines douteuses de ses administrés, sa faiblesse d’être suprême se met à dangereusement accompagner la faiblesse de généralisation conceptuelle de telles métaphorisations. Et surtout: le problème de fond reste lancinant et intact. Principe fondamental infernal ou serpent hypocrite rampant sinueusement dans le paradis terrestre, frère ennemi intime et principiel ou chien de poche échappé et mordant les jarrets des voyageur, le mal ne peut se manifester que dans le désordre apparent d’un monde dont le configurateur-organisateur ne détient pas —conséquemment!— le contrôle intégral.

Les amateurs de culture vernaculaire populaire noterons que la saga Star Wars incorpore et fait travailler ensemble manichéisme et luciférisme, en nous présentant, d’une part, deux ordres magiques, l’un bon et vêtu de beige et de blanc, les Jedi, l’autre mauvais et vêtu de rouge et de noir, les Sith, se combattant sans fin —mobilisant des forces l’un dans l’autre égales— pour la main mise sur le cosmos. On suit, d’autre part, dans ce cadre général manichéen, symétrique et binaire, le cheminement d’Anakin Skywalker, chevalier Jedi imparfaitement formé, important ange déchu devenu Darth Vador, ayant, pour reprendre l’expression consacrée, basculé du côté sombre de la force… Comme ce morceau, au demeurant assez pesant, d’art populaire ne fait pas spécialement référence au divin, force est de constater que la dualité manichéisme/luciférisme peut parfaitement opérer dans un produit culturel en dehors du cadre monothéiste (ou même religieux). Mais passons là-dessus et arrivons en aux musulmans.

La «solution» musulmane: Satan est un djinn. Les musulmans ont deux soucis théologiques majeurs qui vont se nuire gravement l’un l’autre sur la question de l’encadrement du mal dans leur mythologie monothéiste. Ils sont très sourcilleux en matière d’omnipotence et d’omniscience divine (ils n’aiment pas voir Allah concéder quoi que ce soit tant en termes de pouvoir qu’en termes de savoir). Ils sont aussi crucialement soucieux de s’inscrire dans la lignée abrahamique, c’est-à-dire dans la solide continuité des deux monothéismes juif et chrétien. Or ces derniers incluent très explicitement et très étroitement Satan dans leur dispositif légendaire. En Islam, Satan n’est donc pas un principe d’existence égal à Allah en force (rejet du manichéisme). Il n’est même pas un ange, déchu ou non, car les anges, comme les hommes, ne sauraient d’aucune façon tenir tête à Allah (rejet du luciférisme). Les deux seules solutions logico-philosophiques possibles sont donc écartées. Il ne restera plus que la solution semi-folklorique d’une régression ouverte vers l’héritage polythéiste enfoui des Arabes. Eh oui, même les fictions les mieux construites sont tributaires de contraintes internes implacables. Ni manichéiste, ni lucifériste, immanquablement la «solution» ici ne sera pas vraiment monothéiste, non plus. Satan sera un djinn, c’est-à-dire un petit génie maléfique et facétieux venu directement de la tradition pré-islamique.

Les manifestations d’incarnations du mal dans les divinités des phases religieuses antérieures d’un culte donné ne sont pas une exclusivité musulmane, il s’en faut de beaucoup. Belzébuth, par exemple, le Démon du Mont Chauve, est une figure issue de Moloch, déité philistine, alors que Méphistophélès dérive d’un lutin romain. Satan, lui, là ça se voit sur sa tronche, est le satyre des sylves d’Asie Mineure tout craché. Lucifer était au départ le chef des troupes divines en personne, le Porteur de Lumière, avant de passer à l’état d’ange obscur et ambivalent émergeant des élucubrations d’Isaïe, puis de plonger, déchu, dans cet enfer outrageant le fusionnant avec les autres. La démonologie ne s’est jamais définie comme une science exacte. C’est plutôt une rhapsodie d’amalgames stigmatiseurs souvent esquissés à gros traits sur de très longues périodes. De plus, la tradition judéo-chrétienne ne manque pas d’épisodes majeurs de régressions sur les phases religieuses antérieures, comme manifestations du «mal» contemporain. Souvenons-nous de l’épisode d’Aaron et du Veau d’Or, pour ne citer qu’un exemple. La différence fondamentale, dans le cas de l’amalgame de Satan avec un djinn en Islam, sera qu’il y aura là choix doctrinal délibéré, explicite, consacré et sacré… et non pas, comme dans le cas de Belzébuth et consort, cumul légendaire bringuebalant, non explicitement reconnu, stigmatisé, rejeté, ou, dans le cas d’Aaron, retour temporaire, donné comme déplorable et répréhensible, vers une idolâtrie explicitement réprouvée.

Satan, dont le nom coranique est parfois aussi Iblis, est donc un djinn, c’est-à-dire un être issu du feu (comme les humains sont des êtres issus de l’argile). Refusant de se prosterner devant Adam, il est chassé du paradis terrestre et continue de foutre la merde en raison de son libre arbitre bizarre, biscornu, impish. Mais, très important, Iblis n’est ni un ange ni une divinité. Son poids est donc sciemment insignifiant, minimisé en fait. Hérités de la longue tradition pré-islamique, les djinns sont des petits persos semi-magiques, mais ils sont créés par Allah, comme les humains. Il semble qu’ils soient associés de longue date à la propagation du libre arbitre séditieux et de la désobéissance brouillonne envers dieu, chez l’humain. Le Coran est, sur cette question, très enclin à mettre djinns et humains dans le même sac et à exiger d’eux qu’ils se tiennent dans le rang. Entre autres, les djinns, pour le meilleur et pour le pire, eh bien, on leur prêche le Coran:

Dis:
«Il m’a été révélé
qu’un groupe de Djinns écoutait;
ils dirent ensuite:
« Oui, nous avons entendu un Coran merveilleux!
Il guide vers la voie droite;
Nous y avons cru
et nous n’associeront jamais personne
À notre Seigneur».
 
Notre Seigneur, en vérité,
—que sa grandeur soit exaltée!—
ne s’est donné ni compagne ni enfant!
 
Celui qui, parmi nous, est insensé
disait des extravagances au sujet de Dieu.
 
Nous pensions que ni les hommes ni les Djinns
ne proféraient un mensonge contre Dieu,
mais il y  avait des mâles parmi les humains
qui cherchaient la protection
des mâles parmi les Djinns
et ceux–ci augmentaient la folie des hommes;
ils pensaient alors, comme vous,
Que Dieu ne ressusciterait jamais personne.

(Le Coran, Sourate 72, Les Djinns, verset 1 à 7, traduction D. Masson)

L’existence des djinns n’est aucunement remise en question dans le canon coranique. Ce sont des petits diablotins irrévérencieux, menteurs, séditieux et Satan/Iblis, l’un des leurs, pas spécialement plus important que les autres, est donc une manière de farfadet enquiquineur et fauteur de troubles, sans plus. C’est un emmerdement du tout venant, rien de plus. Surtout: rien de grandiose, rien de fondamental, rien de philosophico-théologique, rien de sérieux… mais bon, passablement de fil à retordre quand même, au jour le jour. D’aucuns feront éventuellement observer que la différence ici n’est pas très limpide entre Iblis/Satan et Lucifer et, de fait, on est en droit de redire que, dans les deux cas, le problème de l’accroc à l’omnipotence divine n’est pas réglé. Simplement Lucifer tend vers l’outrecuidance, Iblis tend vers la mécréance. Lucifer est post-divin, apostat et à combattre. Iblis est anté-divin (et pré-islamique – c’est pour compenser cette tendance lourde qu’on sourate sur tous les tons qu’il est tout de même une créature d’Allah) et à récupérer, à convertir, à islamiser. Avec Lucifer, le mal est amplifié comme officier divin renégat et factieux. Avec Iblis, le mal est minimisé comme créature séditieuse, vermine facétieuse, enquiquineuse. Plus proche du manichéisme, le monothéisme lucifériste croit qu’il faut tenir le mal en échec, sans plus. Plus exaltée, selon sa manière, la «solution» musulmane croit encore qu’on peut éliminer le mal tout simplement en convertissant les djinns à l’Islam…

Le problème de l’omnipotence de dieu reste, dans tout ça, toujours entier et ce, quel que soit le statut d’êtres créés de la main d’Allah, trublions, démonologiques, inférieurs et mouches du coche des djinns. Et, bon, voyez comment les choses théologiques sont. C’est toujours qui perd gagne, qui gagne perd, dans ce genre de configuration à la fois mollement ratiocinante et fondamentalement fictionnelle. Sur la question, sciemment insoluble, de l’encadrement du mal dans le dispositif conceptuel monothéiste, l’Islam a voulu jouer de fermeté doctrinale. Il a refusé l’une et l’autre des grandes solutions logico-philosophiques ayant eu cours. Rejetant une égalité de principe du bien et du mal (manichéisme), ou une subordination pervertie du mal sous l’auspice du miséricordieux (luciférisme), il ne lui a tout simplement pas été possible de soutenir l’aporie du mal sans, en fait, poser un pied en dehors du monothéisme doctrinal et l’appuyer lourdement dans l’héritage pré-islamique enfantin, légendaire, fourmillant, grouillant et anthropomorphe. C’est régresser, en s’enfonçant partiellement dans la boue irrationnelle la plus délirante imaginable, pour ne pas concéder, en quelque sorte. C’est se construire un palais conceptuel bien symétrique avec des égouts de soubassements fort tumultueux et rendant une bien étrange odeur. Mais surtout, c’est magistralement confirmer que les religions monothéistes, toutes autant qu’elles sont, créent de facto des problèmes intellectuels artificiels qu’elles sont parfaitement inaptes à résoudre adéquatement.

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Six stéréotypes sexistes tombés en désuétude

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2014

femme conduisant une voiture

Il faut prudemment apprendre à se méfier du pessimisme militant. Le pessimisme militant fouette ou croit fouetter les troupes en s’appuyant, explicitement ou implicitement, sur ce bon vieil aphorisme que l’on impute à Napoléon Bonaparte: Il n’y a rien de fait tant qu’il reste des choses à faire. Cet énoncé de principe est plus rhétorique que programmatique, on observera (mis au pied du mur de sa logique interne, l’empereur devrait pourtant admettre qu’il est en train de nous dire que le boulot n’est jamais fait, qu’il ne se passe rien, en somme!). Et pourtant, sur la foi d’un tel axiome, nos militant(e)s pessimistes nous servent le développement suivant, dont il ne faut d’ailleurs pas minimiser le mérite (mais simplement bien circonscrire la portée): Notre cause ne doit pas s’asseoir sur ses lauriers. Il est illusoire de s’imaginer que tout est acquis. Concentrer une attention excessive aux réussites minimise le progrès qu’il reste à accomplir. Ce n’est qu’un début, continuons le combat. Pour un (comme disaient les vieux, s’il en reste encore), je suis le premier à endosser pleinement, avec l’excellent Ernesto Che Guevara, l’idée force voulant que la révolution est comme une bicyclette: si elle n’avance pas, elle tombe. Mais je tiens aussi au principe selon lequel si cette allégorie guevariste est si belle et si juste, c’est justement parce que la bicyclette roule vers l’avant, et à bon rythme encore.

Un certain nombre de simili-militantes «féministes», servantes objectives de l’ordre établi, cultivent ouvertement l’affectation oiseuse (fondant leur positionnement de vraies-bourgeoises-fausses-martyres) qu’est ce pessimisme militant. Il s’agit alors de promouvoir rien de moins qu’une sorte de mysticisme occulte de la perpétuation, pesante, onctueuse et inexorable, de l’ordre mâle par d’autres moyens. Franchement, cela confine ouvertement et sciemment au fatalisme le plus démobilisateur imaginable. Les quatre ou cinq sœurs aînées de ma maman (qui, née en 1924, était la benjamine d’une famille de quatorze enfants) ont vécu quelques années de leurs vies adultes sans avoir le droit de vote à leurs élections favorites: les élections québécoise (le droit de vote des femmes au Québec date de 1940). Ma douce mère est devenue infirmière circa 1944. Elle et ses collègues ont du mettre en place leur expertise et leur professionnalisme à une époque où les nurses étaient considérées comme des putains et des filles à soldats. Elles ont été confrontées à des bigots de la calotte et à des réfractaires de tous crins qui refusaient de se faire soigner par les dames en blanc portant la coiffe, simplement parce qu’elles se maquillaient, écoutaient les nouvelles à la radio et fumaient, pendant leurs pauses café. N’allez pas dire à ma vieille mère que les choses n’ont pas progressé pour les femmes, de son vivant! Elle vous raconterait des histoires inimaginables, inconcevables, mais pourtant vraies. Je pense à elle et à son bel héritage progressiste et ce, tous les jours, huit mars inclusivement.

Alors je vais m’installer plus près de nous encore et vous dire deux mots de six (6) stéréotypes sexistes immenses, qui bercèrent mon enfance et ma jeunesse (je suis né en 1958) et qui sont complètement tombés en désuétude aujourd’hui. Ce que je vous raconte là, je l’ai vu de mes petits yeux vu et entendu de mes petites oreilles entendu. Que voulez-vous, on revient toujours de bien loin sans vraiment trop le savoir. Enfin… les hommes et les femmes de ma génération confirmeront si nécessaire… Voici:

1)      Il y a des tâches «biologiquement» typiquement féminines. Un de mes profs de fac circa 1977 cultivait la certitude tranquille que les femmes étaient psycho-praxéiquement fondamentalement plus aptes à plier le linge que les hommes. Ce magister à l’ancienne, déjà un peu retardataire en son temps, que mes consoeurs féministes du temps qualifiaient de phallocrate militant, se basait pesamment sur tout un fatras social-darwiniste pour légitimer cette rhétorique de la spécialisation du doigté féminin dans les ci-devant tâches de manipulation fine. Si l’époque contemporaine ne se gène plus pour parler haut et fort de ce que les femmes préfèrent faire (surtout en matière de loisirs et de plaisirs), plus personne de sérieux ne juge que des tâches, professionnelles ou domestiques, puissent être intrinsèquement ou «biologiquement» dévolues à un sexe plutôt qu’à l’autre.

2)      Les femmes vont voter en bloc pour un candidat «bel homme». Il faut avoir entendu les gros couillus d’autrefois qui n’aimaient pas Jean Lesage ou Pierre Trudeau bramer et déplorer que leur épouse allait annuler leur vote, juste à cause de l’allure photovisuelle ou télévisuelle du personnage. La question de savoir si l’apparence physique des candidats masculins a déjà effectivement été un vecteur électoral, auprès de l’électorat féminin d’une époque, reste ouverte, concédons-le. Mais une certitude est bien installée au jour d’aujourd’hui. Cela ne se fait pas ou plus. La question de savoir si les femmes vont voter pour une candidate par mimétisme féminin est, elle aussi, de plus en plus questionnable. Les femmes votent au programme, point, et la démagogie électorale en est de plus en plus consciente. Il suffit de lire les plates-formes des partis de toutes obédiences pour nettement s’en aviser. Indubitablement, Justin Trudeau n’est pas sorti de l’auberge…

3)      La femme ne sait pas conduire une voiture. Bon, admettons-le, ma maman (née en 1924) pesait sur le gaz d’un pied et sur le frein de l’autre et quand elle avait le malheur de faire ces actions simultanément, la petite voiture d’appoint [sic] se retrouvait au garage. Mais, déjà à l’époque, la personne qui riait le plus d’elle pour ça, c’était ma sœur (née en 1957), conductrice émérite depuis 1975 environ. Les farces plates réactionnaires (au sujet) de femmes-ne-sachant-pas-conduire formaient pourtant, malgré ma sœur au volant (contre ma mère), un véritable paradigme humoristique à l’époque (un peu comme nos plaisanteries de belges ou de blondes). Toute une génération de femmes a bien subit la pression du bullying masculin au volant. C’est fini. La femme au volant est un acquis tranquille et les contrariétés phallo-routières d’autrefois sont inimaginables, même pour les femmes de ma génération. Elles doivent fouiller dans leur mémoire pour revoir ces horreurs.

4)      La jupe est un vêtement plus féminin que le pantalon. J’entends encore un de mes copains de collège claironner ça à la cantonade, l’année de l’élection du premier Parti Québécois (1976). Le commentaire masculin sur la tenue vestimentaire des femmes, à cette époque, n’était pas un acte intime mais bel et bien un gestus social. Les comportements ont subit une mutation profonde sur la question vestimentaire depuis. Les femmes se sont appropriées toutes les tenues, prouvant qu’aucune n’était «plus» ou «moins» féminine. And today… ben bien des hommes se languissent en cachette, rêvant d’enfiler des jupes et de monter dans des talons aiguilles. La fameuse révolution de l’unisexe, lancée tapageusement circa 1970-1973, n’a plus rien de révolutionnaire. Elle est de fait une banalité factuelle des plus prosaïques… pour les femmes à tout le moins.

5)      «Pour gagner le cœur d’un homme, il faut commencer par son estomac». Cet aphorisme, qui sonne aujourd’hui comme une absurdité hirsute, fut longtemps la ritournelle de la séduction bon teint, vue dans l’angle féminin. Il fallait se prouver à marier pour plaire et, en cela, les aptitudes de servante accomplie occupaient une position centrale. Je vous épargne les développements concernant la transposition sexuelle de cet aphorisme. La parade de séduction a connu une révolution aussi profonde, radicale, originale et novatrice que la division sexuelle du travail. Il faudra un jour blablabla-bloguer la question suivante: que faire pour gagner le cœur d’un homme? Les filles répondront en explicitant toutes leurs astuces d’échéphiles pour capter, saisir et décoder la culture intime de la bête curieuse masculine (ni supérieure ni inférieure mais, quand même, bien bizarre). La cuisine utilitaire et la tenue de maison ne feront certainement pas partie, alors, de l’équation séduction…

6)      L’intuition féminine. Il faudra un jour écrire une histoire ethnographique de la mythologisation autour de ce concept vide. Il fut un temps, mesdames, où l’outillage perfectionné de la rationalité ordinaire était un apanage exclusivement masculin. Le cogito féminin ne disposait que d’un seul gadget pour se faire valoir alors, l’intuition. Comme il fallait, de surcroît, bien ménager l’ego mâle, une combine intelligente de fille ne devait susciter (de sa part ou de la part de quiconque) qu’une exclamation unique, monocorde, monadique: Ah, l’intuition féminine! On l’as-tu entendue celle-là, dans le temps! Comme l’intuition est une irrécupérable foutaise gnoséologique (ceci n’est pas un déni de son éventuelle existence mais bien un constat de sa nullité intellectuelle tendancielle), l’intelligence des femmes ne s’insulte plus elle-même en se planquant derrière ce camouflage aussi surfait que parfaitement asexué.

Voilà… Alors, ne le nions pas: comme la bicyclette de Guevara, les choses avancent. Même malgré nous et à l’encontre de nos résistances, pas toujours spectaculairement mais implacablement, elles progressent. Le monde change. Et ce qui s’inscrit le plus solidement dans l’irrémédiable le fait souvent avec la plus éthéré des dispersions sociologiques, sans trompettes. Il y a bien de l’imperceptible, et de l’impondérable, et de l’impalpable dans ce qui procède du mouvement historique par grandes phases.

Bon huit mars à toutes et à tous. Continuons le combat et… gardons un œil acéré sur tous nos pessimismes.

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Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2014

Qui merite respect

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Fatima Massoud, vous êtes de Laval, je suis des Basses-Laurentides. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer, en compagnie de votre mari, quand, en compagnie de mon épouse, nous faisions nos courses au beau petit marché en plein air de Saint Eustache. D’abord merci d’avoir accepté cet entretien.

Fatima Massoud: Mais de rien. C’est avec plaisir.

P.L.: On peut donc dire de vous que vous êtes une citoyenne ordinaire québécoise, née à Tripoli (Liban) et immigrée au Québec à l’âge de quatre ans avec votre frère, qui en avait six, votre père et votre mère.

F.M.: Une personne tout à fait ordinaire. Pas intellectuelle et pas politique.

P.L.: Vous travaillez dans le secteur hospitalier.

F.M.: Oui, je suis technicienne de laboratoire dans… disons dans un hôpital de la grande région métropolitaine. Je n’ai pas besoin d’en dire plus sur mon employeur?

P.L.: Non, non, c’est amplement suffisant. Secteur hospitalier, dans le parapublic. Vous seriez donc directement affectée par la « charte ».

F.M.: Tout à fait.

P.L.: Vous êtes québécoise pur poudre. Vous avez été scolarisée à l’école publique. Je vous ai entendu parler, vous parlez un français québécois très semblable à celui de mes enfants. Quelle langue parlez-vous à la maison?

F.M.: Avec papa et avec mon frère c’est en français, coupé de mots arabes. Quand je suis seule avec maman, c’est plutôt en arabe. Maman parle un excellent français, mais elle tient à ce que mon frère et moi gardions notre arabe.

P.L.: Et, du fond du coeur, Fatima, je lui donne raison. C’est une grande langue de culture.

F.M.: Merci.

P.L.: Vos parents conversent entre eux en arabe?

F.M.: Oui, oui, toujours, quand ils sont seuls. Ils passent au français si on a des invités francophones.

P.L.: C’est la diglossie dans les chaumières montréalaises à son meilleur. Et avec votre mari, c’est en arabe aussi, ça, j’ai eu le plaisir de le constater au marché de Saint Eustache. Arabe libanais, dans tous les cas?

F.M.: Oui, oui, arabe dialectal du Liban dans tous les cas. J’ai d’ailleurs beaucoup de difficulté avec l’arabe classique. Je lis le Coran fort difficilement. Je comprends pas tout.

P.L.: Vous le lisez souvent?

F.M.: Rarement, peu et mal. Vous savez, je vais vous avouer un truc que peu d’arabes de la diaspora oseront admettre. Il y a pas beaucoup de musulmans par ici qui lisent vraiment le Coran. La langue du texte est rendue difficile à à peu près tous les arabophones. J’ose même pas imaginer comment s’arrangent avec ça les musulmans qui ne sont pas arabes.

P.L.: Vous êtes musulmane sunnite.

F.M.: Oui.

P.L.: Alors, on voit souvent sur Montréal des libanaises, des algériennes, des marocaines qui se disent ouvertement musulmanes mais ne portent pas le voile. Vous expliquez ça comment?

F.M.: Le port du voile est pas une obligation religieuse. C’est pas un des piliers de l’Islam. On va tendre à le porter si on va à la mosquée mais autrement tu peux ne pas porter le voile et être une pratiquante en bonne et due forme.

P.L.: Alors Fatima, cela nous amène à la question cruciale. Pourquoi portez-vous le voile?

F.M.: C’est un petit peu compliqué à expliquer…

P.L.: Bien sûr que c’est compliqué. C’est justement pour compenser le simplisme ambiant qu’on en parle. Sentez-vous parfaitement à l’aise.

F.M.: Ma famille a quitté le Liban à cause de la guerre. Mes parents, surtout ma mère, ont été très éprouvés. Ma mère a perdu deux frères et un troisième de mes oncles est resté infirme à cause des bombardements. Il y a eu aussi des viols, des atrocités, surtout dans les villages reculés. Je suis née dans la deuxième plus grande ville du pays mais maman vient d’un village de l’ouest du pays. Maman adore son pays et je respecte profondément cet héritage, même si je le connais trop mal.

P.L.: Le Liban est étroitement limitrophe de la Syrie, elle-même, en ce moment, en guerre civile. Cela doit amplifier les inquiétudes.

F.M.: Beaucoup. Vous avez raison de le mentionner. Il est pas possible de parler du Liban sans parler de la Syrie. On va pas entrer la dedans là, c’est trop compliqué, trop douloureux aussi. Ce qui est important c’est que mes parents ont quitté une terre, des amis et des villes et villages qu’ils adoraient à cause de conflits armés dont ils avaient rien à faire. On émigre pas par plaisir, Paul, on émigre, et, donc, immigre, poussés par une nécessité qui nous arrache à notre vie.

P.L.: Je comprends parfaitement. Et je sens aussi le profond respect que vous avez pour vos parents et pour votre héritage.

F.M.: Voilà. Bon… maintenant… Maman considère qu’une femme décente doit couvrir ses cheveux en public. Je ne me présenterais pas, en public ou en privé, en compagnie de maman, tête nue. Ce serait de l’indécence et une agression ouverte envers elle. Maman a cette conception de la pudeur et elle me l’a transmise. Je la respecte. C’est une affaire corporelle et vestimentaire. Une affaire de femmes.

P.L.: Mais la religion?

F.M.: Ne vous faites pas plus nono que vous n’êtes, Paul. J’ai lui votre excellent texte Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux et je sais que, contrairement à bien d’autres, vous comprenez parfaitement qu’on porte le voile pour des raisons culturelles. Mais il faut insister —et là votre texte ne le fait pas assez— sur le fait qu’on le porte pour des raisons familiales aussi, par respect pour notre groupe familial, notre communauté rapprochée, qui est une diaspora blessée mais fière, qui tient à son héritage.

P.L.: Cela nous amène à l’autre facette du problème. Certaines femmes —d’aucunes d’origine moyen-orientale— disent que l’obligation du port du voile serait une brimade patriarcale. Vous porteriez le voile par soumission à l’homme.

F.M.: Expliquez aux gens qui disent ça la choses suivante. L’homme auquel je me soumets, c’est mon mari. Lui seul. Allah est grand, et je me donne entièrement à mon mari par amour pour lui et par respect de nos lois. Il est le seul que j’autorise à voir mes cheveux, comme le reste de ma nudité. Je suis sienne. Il est l’homme de ma vie, pour toujours. Ma chair lui fournira ses enfants. Tout ça, c’est là…  Mais nous avons nos petits différends.

P.L.: Comme n’importe quel couple moderne…

F.M.: Voilà. Et il y a un de ces différends que je voudrais bien que vous fassiez découvrir à vos lecteurs ET LECTRICES.

P.L.: Je vous écoute et je sens que ça va les passionner.

F.M.: Bien, mon mari me dit : « Tu vas pas aller perdre ta job pour des histoires de voile. T’auras qu’à faire ce qu’ils te disent. Enlever le voile le jour pour aller au travail et tout sera dit. »

P.L.: Et votre père?

F.M.: Mais mon père il est plus dans le calcul, Paul. Je suis la femme de mon mari, vous comprenez. Si mon mari me dit de lâcher mon boulot pour rester à la maison avec nos enfants, je le fais. C’est lui, ici, le fameux homme aux commandes auquel s’en prennent les femmes féministes qui n’admettent pas que le voile est avant tout une affaire de femmes.

P.L.: Je vous suis, je vous suis.

F.M.: Papa, c’est pas compliqué. Papa, c’est pas un homme compliqué. Il s’occupe pas trop de ces choses là. Il m’aime comme je suis. Simplement, quand maman souffre, papa pleure.

P.L.: Je vous suis clairement. Donc votre mari dit: « t’auras qu’à enlever ton voile ». Et vous refusez.

F.M.: Voilà. C’est là notre petit différend matrimonial. Il est pas mal hein?

P.L.: Ah, il est fortiche. On le voit pas souvent dans les médias, celui-là!

F.M.: Oh non! Et pourtant, il le faudrait. Il faudrait le dire plus que c’est pas parce que je suis voilée que je suis soumise. J’ai mon caractère et je bénéficie, moi aussi, de la modernité occidentale, sur ces questions.

P.P.: Mais alors, pourquoi ne pas enlever votre voile, Fatima. Si votre mari approuve?

F.M.: Mais j’irai pas bosser tête nue, comme une fille en cheveux, devant tous ces gens qui sont pas mes intimes. C’est contre tous mes principes de pudeur. Vous iriez au boulot en slip ou en camisole, vous?

P.L.: Non.

F.M.: Regardez. Et comprenez aussi mon mari, ici. Les hommes immigrants, traditionnellement, s’ajustent plus aux sociétés receveuses. Ils composent, ils louvoient. Ils veulent pas faire de trouble. Ils s’ajustent beaucoup plus qu’on vous le fait croire. Les femmes, elles, composent moins. Elles restent à la maison et gardent la langue et les coutumes. Le voile, c’est ma mère, c’est mon passé, c’est mes coutumes familiales, c’est ma décence, c’est mon respect et c’est mon droit.

P.L.: Et ce droit, vous entendez le défendre?

F.M.: Oui. La Charte Canadienne des Droits me protège. Notre communauté est déjà très active pour voir à la faire appliquer. Bon, ça fait un peu fédéraliste, là, je le sais….

P.L.: Oh moi, je suis un internationaliste. J’avoue, de surcroît, que quand la bêtise est provinciaste, je la joue fédéraste et que quand la bêtise est fédéraste, je la joue provinciaste. Pas de quartier. Deux ennemis valent mieux qu’un, disait Mao…

F.M.: Moi je suis profondément québécoise, toutes mes amies sont québécoises et mes amies qui m’aiment vraiment m’aiment avec mon voile et me prennent comme je suis.

P.L.: Et les gens sur la rue?

F.M.: Oh, leur attitude a empiré depuis que ces histoires de « charte » sont entrées dans l’actualité.

P.L.: C’est vrai donc.

F.M.: C’est très vrai. Et, hélas, la plupart du temps ce sont des femmes qui m’agressent. On a même tiré sur mon voile dans le métro. Je n’avais jamais vécu ça avant, et ça fait vingt-cinq ans que je porte le voile ici, à Montréal et à Laval.

P.L.: Un beau gâchis ethnocentriste qu’ils nous ont mis là. Et, pour conclure, que diriez-vous à ces femmes, vos compatriotes?

F.M.: Bien d’abord, je constate avec joie que vous avez mis au début de cet article l’image que je vous avais fait parvenir.

P.L.: Absolument. Très belle image.

F.M.: Je dis respectueusement à mes compatriotes québécois et québécoises: regardez cette image. Elle parle de l’égalité des femmes.

P.L.: Vous êtes pour l’égalité des femmes?

F.M.: Totalement pour. Je suis pour l’égalité de la femme et de l’homme. Mon mari aussi. Mais je suis aussi pour l’égalité des femmes ENTRE ELLES, face à leurs droits. Cette image dit: pas de citoyenne de seconde zone. Toutes les femmes sont souveraines sur leur apparence corporelle et ont LE DROIT de décider elles-mêmes quelle partie de leur corps elles montrent et quelle partie de leur corps elles cachent en public. Et ce droit, c’est un droit individuel, culturel, non religieux et que je vais défendre, simplement mais fermement, pour moi, pour ma mère et pour mes filles.

P.L.: Vous aurez toujours mon entière solidarité là-dessus. Merci de ce passionnant et éclairant échange.

F.M.: Merci à vous et à l’été prochain avec nos conjoints, au marché de Saint- Eustache.

P.L.: C’est un rendez-vous. On dansera sur les lambeaux de la « charte »!

F.M.: Joyeusement. Je serai alors de tout coeur laïque, mais toujours voilée.

P.L.: Pied de nez!

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La messe dominicale catholique romaine dans un village québécois des Basses-Laurentides (fiche anthropologique de terrain)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2013

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

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La grand-messe dominicale matinale à Saint Eustache (Québec, Canada) dans la vision de l’anthropologue observateur Reinardus-le-goupil (rapport d’observation pieusement consigné en son nom par son papa, Ysengrimus-le-loup). Moi, Reinardus-le-goupil, je me propose de mettre ici en perspective relativiste un geste cérémonial hebdomadaire qui paraîtra ordinaire voire banal à bon nombre de mes compatriotes, il s’agit de celui de la messe dominicale. Ma position est que, dans le contexte social contemporain, cette cérémonie ne peut plus être prise pour acquis culturellement et, conséquemment, mérite amplement qu’on l’observe avec le regard de l’anthropologue. Né à Toronto (Canada) en 1993, j’ai été élevé dans un cadre idéologique complètement athée. Je n’ai donc jamais participé à des activités de nature religieuse. La petite série d’observations anthropologiques présentée ici est donc le résultat de mon tout premier contact avec cette cérémonie ecclésiastique dominicale collective qu’on dénomme usuellement, la messe. Je me suis proposé de participer à l’expérience en adoptant maximalement le comportement extérieur des pratiquants catholiques. Le matin du dimanche 13 novembre 2011, je n’ai donc pas pris de petit déjeuner (comme le font les paroissiens se rendant à la messe matinale, pour ménager l’ingestion de l’hostie consacrée comme premier nutriment dominical), ai vêtu des habits plus formels qu’à l’accoutumé et me suis rendu, en compagnie d’Ysengrimus-le-loup (athée lui aussi, mais dont les allures faussement paroissiennes me servirent de camouflage sociologique) à l’église catholique romaine du village le plus proche de mon domicile, le village de Saint-Eustache (Québec), au nord de l’île de Laval.

Les canadiens francophones (dont le plus grand nombre sont les québécois) forment 2% de la population de l’Amérique du Nord. Ils sont la seule communauté nationalement homogène de ce continent qui soit de religion catholique romaine. Les autres catholiques nord-américains forment des diasporas immigrantes de souche anciennes (irlandais, italiens) ou plus récentes (immigrants latino-américains). Le catholicisme est donc un des traits ethnoculturels majeur du peuple québécois (et des canadiens francophones en général) et ce, depuis le 17ième siècle. Il est aussi important de noter que ce trait culturel important entre aussi, tout doucement mais inexorablement, dans l’Histoire. Depuis la Révolution Tranquille (1960-1966) la déréliction a fait, au Québec, des pas de géant. Il est donc indéniable que l’observation d’une messe traditionnelle dans un village québécois est aussi l’étude d’une pratique rituelle qui est, en fait, en voie de disparition. Des signes visibles de déclin se manifesteront d’ailleurs au cours de l’exercice étudié. Nous en reparlerons.

Le site. Cette cérémonie dominicale du trente-troisième dimanche des temps ordinaires a eu lieu il y a deux ans et deux jours, soit le dimanche 13 novembre 2011 de dix heure à dix heure cinquante du matin en la chapelle de la paroisse Saint Eustache, située au 123 rue Saint Louis, sur la place historique du vieux village de Saint Eustache (Québec).

Description du lieu: il s’agit d’une des grandes chapelles patrimoniales du Québec. Érigée en 1780-1783, la vaste construction à deux clochers (les cloches ne sonneront pas, en ce dimanche) est notamment dotée, sur son fronton, d’une statue de bronze vert de Saint Eustache, patron des chasseurs, datant de 1906. Classée monument historique, cette vaste chapelle de pierre est vouée à la mémoire des patriotes de 1837-1838 (bataillon Jean-Olivier Chénier). Une plaque commémorative devant le parvis rappelle que 150 patriotes s’y réfugièrent lors des rébellions de 1837 et que la façade fut canonnée par le régiment de deux mille hommes du lieutenant-gouverneur John Colborne (contrairement à la croyance populaire, il ne reste plus de trace visible aujourd’hui de cette canonnade sur la façade du bâtiment).

Disposition des objets qui s’y trouvent: la vaste enceinte intérieure de la chapelle est dotée d’un chœur monumental flanqué latéralement de deux grands tabernacles blancs et d’un certain nombre de hautes statues religieuses peintes. Le chœur est séparé de la nef par une barrière de bois peint. Le mobilier liturgique et l’autel datent des années 1838-1844. La voûte latérale du choeur est décorée de grandes peintures religieuses datant des années 1874-1890. Les quatorze stations du chemin de croix datent, pour leur part, de 1925. Le perchoir de prêche cylindrique d’origine est encore en place presque au centre de la nef (les officiants n’y monteront cependant pas en ce dimanche, parlant plutôt derrière un lutrin portatif avec micro, à l’extrême centre avant du chœur, loin devant le vieil autel). Les paroissiens s’assoient sur de longues banquettes de bois vernis, sans coussinage et dotées d’un long prie-dieu pliant qui, lui, est coussiné. On peut parfaitement distinguer, dans le jubé arrière, les immenses tuyaux du grand orgue Brodeur (amélioré par la maison Casavant et Frères en 1910 et en 1954). Le grand orgue ne sera pas joué, on lui préférera un petit orgue électrique situé dans la partie avant cour du chœur, autour duquel se regroupera la chorale.

L’ambiance: le matin du dimanche 13 novembre 2011, l’ambiance dans ce lieu de culte catholique villageois en est une de solennité respectueuse emprunte de bonhomie, de calme et de décontraction. Il est clair que les paroissiens s’adonnent ici à une activité coutumière n’ayant rien d’exceptionnel pour eux. Vu la vastitude des lieux et le nombre de participants, la présence de l’anthropologue observateur que je suis et de mon sbire paternel n’a tout simplement pas été remarquée.

Les participants. La nature de l’exercice (caractère habituel et coutumier de la messe dominicale) fait que l’identité d’aucun des participants ne fut explicitement révélée ou annoncée lors de la cérémonie. Les seules personnes ayant été désignées nominalement sont les défunts auxquels la cérémonie était dédiée, selon l’usage. Il est de plus indubitable, aux yeux d’un observateur extérieur, que la quasi-totalité de ces participants se connaissant entre eux, au moins de vue, même s’il est clair aussi que des étrangers à la communauté peuvent assister à la grand-messe matinale sans que rien ne permette d’attirer spécialement l’attention sur eux ou sur leur intrusion, d’ailleurs tolérée sinon encouragée.

Caractéristiques des participants (âge, sexe, origine): les participants étaient tous de race caucasienne et présumément tous de souche canadienne française et résidents du village de Saint Eustache et de ses environs. Les hommes et les femmes se répartissaient de façon sensiblement égale parmi les paroissiens groupés dans la nef. Les marguilliers étaient tous de sexe masculin. Les laïcs aidant à la cérémonie étaient de sexe masculin et féminin (avec cependant une certaine prépondérance masculine). Les membres de la chorale étaient de sexe féminin (deux tiers de la chorale) et masculin (un tiers de la chorale). La directrice de chorale et l’organiste étaient des femmes. Les deux officiants étaient de sexe masculin et l’officiant principal a rappelé qu’il était curé de cette paroisse depuis plus de quarante ans. De fait, la quasi-totalité des participants de cette cérémonie avaient entre cinquante et quatre-vingt ans. On retrouvait une minorité de quadragénaires ou trentenaires. Il n’y avait absolument personne en bas de vingt-cinq ans (à l’exception de moi, l’anthropologue observateur).

Nombre: remplie environ à la moitié de sa capacité, la grande chapelle de la paroisse de Saint-Eustache contenait environ deux cent personnes, le matin du dimanche 13 novembre 2011. La chorale était formée d’environ vingt personnes, les marguilliers et les laïcs aidant à la cérémonie étaient au nombre de trente environ. Il y avait deux officiants et aucun enfant de chœur.

Activités des participants: les participants procédaient aux activités reliées à leur rôle dans la cérémonie selon les étapes du rituel, implicitement connu et reconnu par l’intégralité des participants. Les paroissiens regroupés dans la nef suivaient les étapes du rituel en se guidant au sujet de ces dernières dans le petit livre de messe portatif Prions en Église et en répondant les formules eucharistiques selon un rituel codé. Aucun propos improvisé n’était tenu par les paroissiens. Les marguilliers (reconnaissable à l’écharpe lisérée de jaune et de blanc leur chamarrant la poitrine) assumaient les hautes fonctions subalternes de la cérémonie, dont notamment la remise des hosties aux communiants. Ils procédaient en silence ou en utilisant des formules rituelles codées. Les laïcs aidant à la cérémonie (non identifiés par un signe vestimentaire mais reconnaissables par le fait qu’ils se tenaient dans le chœur ou qu’ils manipulaient des objets rituels comme le crucifix, ou utilitaires comme les paniers pour la quête) assumaient les basses fonctions subalternes de la cérémonie, notamment en se tenant dans la procession d’ouverture et en passant la quête. Les deux premières lectures eucharistiques furent aussi effectuées par des laïcs, dont une femme, et ne furent accompagnées d’aucun commentaire de leur part. Les membres de la chorale (regroupés autour du petit orgue dans la partie avant cour du chœur, les femmes vêtues de blanc à l’avant, les hommes vêtus de noir à l’arrière) chantaient les prières ou hymnes fournis avec leurs notations musicales dans le livre de messe portatif. La directrice de chorale dirigeait les chanteurs ainsi que les paroissiens dans les chants (les paroissiens étant habituellement invités à chanter les refrains, ce qu’ils faisaient selon leur grée). L’organiste accompagnait la chorale et les paroissiens dans les prières chantées et les hymnes sauf, une fois, à l’ouverture de la messe, lors de l’interprétation instrumentale accompagnant l’entrée de la procession. L’officiant principal, vêtu d’une toge verte et blanche, a ouvert la cérémonie et l’a assurée dans toutes ses étapes codées, mais sans hésiter à prendre toutes libertés par rapport au contenu du livre de messe (retrait de certaines sections, ajout de commentaires particuliers, etc). Il assura aussi la première partie du sermon (la plus longue) et émaillait, sans aucune hésitation, tout son texte rituel de propos improvisés. L’officiant subalterne, vêtu d’une toge rouge et blanche, a clôt la cérémonie et assuré la seconde partie du sermon (la plus courte). Presque aucun texte improvisé n’est venu de l’officiant subalterne, un homme assez âgé qui semblait agir comme une sorte d’invité de marque de l’officiant principal.

Raison de la présence des participants en ces lieux: tous les participants avaient en commun de procéder collectivement, dans une situation de concertation tacite basée sur l’habitude réflexe que confère la coutume, à la réalisation du rite catholique de la messe. L’accord tacite entre les participants fut intégral. Aucune divergence ne s’est manifesté entre eux au cours de cet exercice très nettement codé et laissant peu de place à l’improvisation et aucune place au débat.

Ce que font les participants (actions verbales et manuelles): Les participants produisent collectivement une cérémonie se subdivisant principalement en trois parties. 1) la liturgie de la parole, 2) l’homélie ou sermon, 3) la liturgie eucharistique. Dans la liturgie de la parole, trois courts textes bibliques sont lus. Le premier texte, tiré du Livre des proverbes, explique comment une femme est fidèle à son mari et travaille docilement pour lui. Le second texte, tiré de la première lettre de saint Paul au Thessaloniciens, explique que la soumission au Christ sera subite voire brutale vu que ce dernier viendra imposer son ordre comme un voleur. Le troisième texte (le seul lu par l’officiant principal), tiré de L’évangile selon saint Mathieu relate une parabole du Christ où il explique à ses disciples que la soumission fidèle à un maître se compare à l’aptitude, pour trois serviteurs distincts, de faire fructifier ou de ne pas faire fructifier des talents (une sorte de monnaie d’argent de l’Antiquité). La lecture de ces trois textes est entrecoupée de prières et de récitatifs déclamés ou chantés. Lors de l’homélie, l’officiant principal dégage une réflexion des trois lectures et en tire un développement qu’il relie à l’actualité contemporaine. Ainsi, par un calembour un peu inévitable, les talents ne sont plus des pièces d’argent mais des aptitudes, si bien qu’on transforme un texte faisant initialement l’apologie de la fructification marchande ou financière en un salut aux indignés de Wall Street, Toronto, Montréal etc, faisant fructifier leurs aptitudes à changer le monde. L’officiant inclut dans son homélie des considérations sur son cheminement personnel et celui de certains paroissiens (un hommage particulier est formulé pour les diacres, des sortes d’officiants religieux qui ne sont pas des prêtres). L’officiant exprime aussi, à plusieurs reprises, le regret que la paroisse Sainte Marguerite Bourgeoys soit en train de mettre fin à ses opérations, faute de fidèles. Finalement la liturgie eucharistique est une séquence codée de prières, de chants, de manipulations d’objets sacrés par l’officiant principal (absorption d’une gorgée de vin dans le calice, préparation des ciboires, bris de la grande hostie, nettoyage du calice avec un linge blanc) et de récitatifs, débouchant sur la communion des fidèles et sur l’invitation, faite par l’officiant subalterne, à se retirer dans la paix du Christ.

Manière de faire: la cérémonie s’ouvre sur l’entrée d’une procession, l’installation en position centrale des deux officiants et la disposition des marguilliers et des laïcs aidant à la cérémonie autour de l’autel, le tout au son de l’orgue. L’ostentation rituelle est amplifiée par les interventions codées de la chorale qui chante certaines des prières en invitant les fidèles à participer aux chants. La quasi-totalité des comportements est fixe et consignée dans le petit livre de messe portatif. C’est l’homélie qui inclut le plus grand nombre d’éléments improvisés, apanages exclusifs des deux officiants et occasion de manifester leur bonhommie, leur imagination, voire leur humour. Un court moment de la liturgie eucharistique consiste à se donner la paix. Se produit alors une brève séquence d’interaction spontanée de chaque paroissien avec ceux ou celles qui l’entoure dans les bancs de la nef.

Avec qui chacun interagit: la principale interaction est celle du prêtre avec ses ouailles. Le prêtre déclame et les ouailles répondent. La directrice de la chorale interagit, avec ses choristes ainsi qu’avec les paroissiens, en appliquant strictement la procédure d’un chef d’orchestre commandant son orchestre. Il est important de noter que les seules échanges informels ont lieu avant la cérémonie (interactions interpersonnelles de certains paroissiens avec les deux officiants qui font même l’accolade et la bise à certain) et après la cérémonie (conversation joyeuse et dynamique de petits groupes de paroissiens sur le parvis, après la sortie de la messe).

Commentaire critique. Il est assez évident que la grande chapelle de Saint Eustache est déjà partiellement un musée évoquant le faste des activités dominicales d’antan. Les cloches ne sonnent plus, le grand orgue du jubé ne joue pas, le perchoir de prêche n’accueille plus un officiant omnipotent invectivant vigoureusement ses ouailles. Le texte sacré, souvenir d’un dispositif autoritaire profondément immoral, opprimant les femmes, les distraits et les indifférents, est réinterprété d’une façon doucereuse qui renie sa dimension autoritaire et réactionnaire d’origine. En ce dimanche, on a trouvé moyen de transformer une apologie de l’argent en appuis aux adversaires de la finance. Les vieillards de ce village se rendent à la messe comme des robots, un peu par réflexe conditionné ou par nostalgie des activités de leur jeunesse. Ils écoutent un officiant aux cheveux blancs parler de communautés qui ferment leurs portes faute de paroissiens et de la lente disparition des croyants. À travers une petite célébration catholique de villages, c’est l’effet lentement mais irrémédiablement autodestructeur et corrosif de la déréliction que l’on observe, comme on regarde, impuissant, un organisme agonisant mourir de vieillesse, quand il a fait son temps. La religion qui disparaît, sans que nulle violence extérieure ne s’exerce sur elle, c’est la confirmation toute simple de l’athéisme qui, comme son nom l’indique, n’est rien d’autre que l’absence de dieu et la conscience rationnelle avancée que cette absence impose à la pensée.

Un exemplaire récent du petit livre de messe portatif hebdomadaire PRIONS EN ÉGLISE

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De l’ordinateur comme objet mythique à l’ordinateur comme objet pratique: une chronologie sélective en deux phases

Posted by Ysengrimus sur 1 novembre 2013

Big Brother is all of us… [Big Brother, c’est nous tous…]

Nouveau dicton populaire

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L’ordinateur fut l’un des objets les plus mal anticipés qui soit. Le voyant pourtant venir de fort loin, on a passé presque un siècle à fantasmer l’impact qu’il était voué à avoir sur nos vies et, dans cette immense futurologie raté, on n’a à peu près rien vu de ce qui venait vraiment. C’est parfaitement atterrant. J’aimerais ici vous convoquer à une petite chronologie sélective en deux phases. Elle est, certes, marquée au coin d’une trajectoire culturelle et technologique toute personnelle (surtout lors de la première phase, où je picore un peu au hasard dans le gargantuesque cloaque de la culture sci-fi du temps, en matière d’ordinateurs et de computation – c’est quand même pas tout le monde qui a lu et relu pieusement Les bulles de l’Ombre Jaune). Mais il s’agit ici indubitablement d’une sélection de faits significatifs en ce qui concerne les dimensions mythique (première phase) et pratique (seconde phase) de l’ordinateur dans notre vie collective. Matez-moi un peu ça. Le contraste entre les deux dimensions de la bécane (la mythique et la pratique) est hurlant.

Des ordinateurs, circa 1970

Des ordinateurs, circa 1970

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PHASE 1: L’ORDINATEUR COMME OBJET MYTHIQUE

1818: le roman Frankenstein, or the modern Prometheus de Mary Shelley, présente une version scientiste du vieux mythe du Golem (un perso fabriqué de main d’homme qui devient potentiellement dangereux). L’impact de ce roman, et de ses sous-produits littéraires et cinématographiques, sur l’imaginaire de masse du siècle suivant sera tonitruant.

1928: la compagnie IBM (International Business Machines) fait breveter la fameuse carte perforée à quatre-vingt colonnes, devenue depuis l’archétype du genre. J’ai vu de mes yeux, dans ma jeunesse (circa 1978, cinquante ans plus tard donc), un gros ordi de bureau aspirer une pile de ces cartes. On savait pas exactement ce que ça foutait mais qu’est-ce que c’était impressionnant à voir aller.

1936: introduction, dans un article scientifique, de la machine de Turing. C’est une réflexion sur la proto-computation (ladite machine n’exista jamais que sur papier).

1947: des mathématiciens américains, britanniques et français réunis en congrès à Nancy (France) commencent à conceptualiser le programme de travail de la cybernétique, pour le moment une affaire de matheux pas trop claire. Apparition de la notion de bug. La légende veut qu’un insecte se serait coincé dans le dispositif d’un grand ordinateur expérimental, causant des avaries. Marginale dans la période mythique (cette dernière étant hautement réfractaire à l’idée du moindre pépin amenant l’ordinateur à «se tromper»), la notion de bug est devenue courante (voire galvaudée) avec la banalisation de l’ordi comme instrument ordinaire.

1949: le roman 1984 de George Orwell popularise l’idée d’une dictature omnisciente, centralisée, hautement scrutatrice (Big Brother is watching you) et surtout, reposant largement sur un support technologique, machinal, et parfaitement nuisible à la liberté de conscience et d’action.

1950: le recueil de nouvelles I, Robot, d’Isaac Asimov popularise l’idée du robot anthropomorphe, serviteur puissant, toujours potentiellement menaçant, et susceptible de prendre intempestivement les commandes de la vie sociale, au risque de la rendre machinale et insensible. L’idée de robotique (et les fameuses trois lois fondamentales de la robotique) remonte à ces textes de science-fiction.

1954: la compagnie IBM lance son premier grand ordinateur commercial. Ce n’est évidemment pas un objet destiné au grand public.

1955: invention du premier langage informatique par IBM, le FORTRAN.

1956: fondation officielle d’une discipline de recherche vouée à un essor durable (et à un bonheur variable): l’intelligence artificielle.

1957: apparition, dans des publications scientifiques (d’abord en allemand puis en français), du mot informatique (construit sur mot-valise à partir des mots information et automatique). Si le mot est désormais formulé, ça doit être que la chose s’en vient…

1961: mise en marché, par le conglomérat Coca-Cola, de la boisson gazeuse citronnée Sprite. «Quel rapport?» me direz vous. Tout un rapport. De fait, on fera longtemps croire au consommateur que le nom Sprite fut généré aléatoirement, une lettre après l’autre, par un ordinateur. Cette foutaise, présentant le ci-devant «cerveau électronique» comme une sorte de marmite de sorcier semi-magique, se joindra à une longue et tortueuse série de procédés rhétoriques mythifiant ouvertement le rôle calculatoire voire «intellectuel» de l’ordinateur. «Après avoir mis tous ces chiffres dans les ordinateurs du ministère des finances, ils nous ont transmis les résultats suivants…» C’est aussi à cette époque que se met à circuler l’idée voulant que l’ordinateur ne fasse jamais d’erreur, que ce soit l’humain qui le programme qui soit le seul à se tromper. Inutile de dire qu’il ne reste plus grand-chose de cette culture canulardière computationnelle depuis que l’ordi est devenu un objet de tous les jours.

1962-1963: le dessin animé The Jetsons met en vedette une famille futuriste de 2062, se déplaçant en voiture-aéronef et vivant dans une maison technologique (c’est le pendant futuriste des Flinstones). Au nombre des personnages, on retrouve Rosie, un robot bonne d’enfant qui fait la bise aux gamins, en les mettant au lit, avec sa bouche fixe laissant sur la joue la sensation d’un petit aspirateur.

1963: la compagnie Honeywell lance son premier grand ordinateur commercial. Dans ces années là, un ordinateur (computer), dans la vision qu’on en a, c’est un gros appareil mural avec des bobines tournant aléatoirement, des types en sarreau blanc ou des dames très sérieuses se tenant devant, et on est dans les bureaux souterrains secrets du Pentagone, de la NASA ou de General Electric.

1965: début de l’hégémonisme intellectuel de la Grammaire Générative Transformationnelle de Noam Chomsky. Elle imposera la chape de plomb d’une mythologie machiniste qui pèsera de tout son poids sur les sciences humaines universitaires pendant au moins trente ans. Inutile de dire que la grammaire-machine chomskyenne ne fut jamais réalisée.

1965-1968: la série télévisée à succès Lost in space raconte les pérégrinations de la famille Robinson perdue dans l’espace dans son vaisseau-soucoupe, le Jupiter II. Le robot serviteur de la famille signale les dangers en criant Danger! Danger! Mais il peut parfois aussi être déprogrammé par un traître et se retourner contre la famille. Il frappe alors le gros ordinateur de bord scintillant de ses larges pinces et tout pète dans un flot décourageant de flammèches et de boucane.

1966: l’épisode de Star Trek intitulé What are little girls made of? introduit, pour la toute première fois, la notion d’androïde (android), qui sera amplement reprise, notamment, au sein de ladite saga Star Trek, avec les personnages des androïdes Data et Lore (dans Star Trek: the next generation). Ici (en 1966) l’androïde, fabriquée de main d’homme, s’appelle Andrea et elle est pleinement opérationnelle pour la réalisation de l’intégralité des fonctions biologiques humaines (le mythe de Pygmalion s’enchevêtre dans l’affaire – je vous passe les détails. Un honorable aperçu de dix minutes est disponible ici)… On rencontre aussi l’androïde Ruk, gaillard frankensteinesque, baraqué, costaud et peu amène. Véritable ordi pleinement anthropomorphe, surhumain mais aspirant tendanciellement à l’humanité (I am not a computer! s’exclamera un de ces personnages), l’androïde apparaît comme un dangereux serviteur qui, si on en perd le contrôle, peut faire des ravages. Lors de telles crises, il faut finaudement éberluer l’androïde en le tirant vers ses tendances humaines et/ou en lui instillant des émotions non machinales sur fond inquiétant de paradoxes insolubles.

1967: le compositeur de musique électroacoustique Pierre Henry crée la bande musicale du ballet Messe pour le temps présent du chorégraphe Maurice Béjart. L’étrange pétarade électronique de Psyché Rock et de Jéricho Jerk change radicalement notre perception du son musical qui jouera désormais dans le petit radio de la cuisine. Un an plus tard (1968), l’album Switched-On Bach de Walter/Wendy Carlos nous donne à entendre, pour la toute première fois, du Jean-Sébastien Bach joué sur cette nouvelle invention d’un certain Robert Arthur Moog, le clavier synthétiseur. Deux ans plus tard (1969), l’album Moog plays the Beatles de Marty Gold fera avancer cette sonorité nouvelle d’un cran plus profond au sein des âmes mélomanes. Dans les deux décennies qui suivront, des instruments de musique programmables de plus en plus sophistiqués vont faire leur apparition. Le piano électrique, le mellotron et le ci-devant synthétiseur de Moog (pour s’en tenir ici aux plus vénérables – les tous premiers n’étaient pas spécialement computarisés. On avait, ici encore une fois, largement affaire à de l’informatique fantasmée) vont imposer leurs sonorités pimpantes et machinales dans la musique populaire. Frisson angoissé. À cause de l’aptitude imitative de certains de ces claviers électroniques, il va vite se trouver des voix pour annoncer la disparition prochaine des guitares, des cuivres, des bois et du piano à cordes. Une futurologie ratée de plus. On attend encore (et je ne vais pas pleurer ce ratage là – ordi et musique font aujourd’hui très bon ménage, l’un servant l’autre magistralement, pour le plus grand bonheur de l’oreille et de la diversité artistique la plus riche imaginable).

1968: dans le célèbre long métrage 2001: A space Odyssey de Stanley Kubrick, l’ordinateur central de bord d’une mission spatiale vers Jupiter, invisible (parce qu’omniprésent), doucereux et déférent (il s’appelle Hal et a une voix feutrée inoubliable), constate froidement que les cosmonautes du navire nuisent aux opérations et, donc, il les tue calmement, un par un, comme si c’était des parasites. On le débranche à temps, mais ça passe juste. La même année, dans l’épisode de Star Trek intitulé The Ultimate computer, on propose au capitaine James T. Kirk de se faire remplacer par un ordinateur central qui contrôle son navire. Cela fout le bordel meurtrier dans la flotte de la Fédération des Planètes et il faut finir par débrancher l’ordinateur M5, que son inventeur, un peu savant-fou sur les bords, traite comme son enfant. Il va sans dire que le tout ne se fait pas sans casse car l’ordinateur en question n’a tout simplement pas de bouton interrupteur…

1970: dans le roman de la série Bob Morane intitulé Les bulles de l’ombre Jaune, Henri Verne transporte ses héros, agents de la ci-devant Patrouille du Temps, en l’an de grâce 3222. Ils arrivent alors à Niviork (New-York), inquiétante mégapole en ruine (suite à un conflit nucléaire) dont toutes les activités sont coordonnées par un gigantesque cerveau électronique central nommé Ibémé (on apprend éventuellement que ce nom dérive d’IBM). Sorte de Baal abstrait au sommet d’une pyramide à degrés, Ibémé assure l’intendance de cycles obligatoires de sacrifices humains. Il faudra donc le détruire car il est parfaitement nuisible à la vie humaine.

1974-1978: la série télévisée The six million dollar man lance et popularise le mythe de l’homme bionique, un être humain accidenté qu’on retape et améliore en le réparant avec de la technologie programmée, amplifiant ses capacités physiques (et éventuellement mentales). De la femme bionique à la civilisation Borg, en passant par RoboCop et le Terminator, ce concept de fusion entre l’humain et la machine aura une riche postérité mythique.

1975: la compagnie Commodore commence à produire ses premiers terminaux à clavier. On parle alors beaucoup, sans trop comprendre à quoi ça rime, de puces (chips). Ce gros clavier avec écran penché, dont les touches font clac, clac, clac, on se demande ce que ça fout exactement et on y découvre surtout… des jeux.

1976: la compagnie Control Data embauche du prolo en masse à Montréal. Le principal boulot offert est celui de key-punch. Il s’agissait de dactylographier des données sur des machines à cartes perforées ressemblant un peu à de vieilles calculatrices de table.

1977, 1980, 1983: la première trilogie Star Wars de George Lucas renoue avec les thèmes échevelés, irrationalistes et manichéens du space opera et ne place pas vraiment la problématique de l’ordinateur en position centrale. On y rencontre cependant deux personnages de soutien qui contribueront pour la première fois à significativement renouveler l’image mythique de l’ordi. Le robot C-3PO est un droïde de protocole anthropomorphe, parlant 6,000 formes de communication. En dehors de cela, c’est un trouillard, un geignard et un ignare, mais il est difficile de ne pas le trouver insondablement attachant, tellement humain, en un mot, pour lâcher le mot. Beaucoup plus déterminant aux fins de la thématique, le robot non-anthropomorphe R2-D2 est un droïde d’entretien ne s’exprimant que par cyber-pépiements. Il est rien de moins qu’un super-terminal portatif autonome car il peut, de sa propre initiative ou sur demande, communiquer harmonieusement avec tous les mainframes imaginables, y compris ceux de l’ennemi. Mais surtout, en observant attentivement sa remarquable trajectoire, on découvre que R2-D2 est un serviteur discret, efficace jusqu’à l’omnipotence, sagace jusqu’à l’omniscience, et doté d’une extraordinaire élévation morale. Devenu une icône culturelle en soi, le droïde R2-D2 est incontestablement la première manifestation fortement positive et laudative d’une vision respectable, sereine et éthique de l’ordi, dans le grand cinéma de masse.

1978: un confrère, étudiant de fac en informatique de gestion, nous annonce triomphalement à la cantonade que, dans dix ans, tout le monde devra connaître un ou deux langages de programmation et que ce sera certainement FORTRAN et COBOL qui domineront ce nouveau champ de savoir populaire. L’explosion ultérieure du user-friendly (sans parler de l’apparition, chez les informaticiens, du Pascal, du C, du C++ du SQL, du Java, du Dot-net et j’en passe) rendra cette prédiction parfaitement inopérante, justement dans la décennie où elle était censée se réaliser.

1979: un jeune Ysengrimus de vingt-et-un printemps pianote sur un ordi pour la première fois de sa douce vie, dans une obscure salle de terminaux de la fac où il étudie. C’est justement un terminal. Le lettrage est vert fluo, il faut taper toutes sortes de codes cryptiques pour «entrer» dans le ci-devant mainframe et on a aucune idée de ce qu’on fout là exactement quand on y arrive. Inoubliable.

1980: la compagnie Atari introduit les premiers ordinateurs avec clavier et écran ne requérant pas qu’on pianote une litanie de commandes en code avant de se déclencher. Ils bootent (comme on disait alors) automatiquement sur allumage (tout un soulagement au demeurant) et servent surtout pour des jeux vidéo et la constitution de bases de données rudimentaires.

1981: apparition du robot industriel, servant notamment à l’assemblage des voitures. Cet appareil perfectionné de chaîne de montage portera un coup durable au fantasme asimovien du robot anthropomorphe. Désormais, un robot, c’est un type perfectionné de machine-outil utilisé dans l’industrie et non un compagnon domestique avec des yeux et une bouche pour parler. Et un androïde, bien ça n’existe tout simplement pas.

1982: le film de science-fiction Blade Runner de Ridley Scott incorpore des androïdes intégralement anthropomorphes en pagaille mais surtout, il met en scène une technologie de recherche d’informations préfigurant assez astucieusement l’Internet.

la machine de l’année pour 1983: le PC... L'ordi emménage...

La machine de l’année pour 1983: le PC… L’ordi emménage…

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PHASE 2: L’ORDINATEUR COMME OBJET PRATIQUE

1982: Mise en place graduelle du Minitel en France.

1983: popularisation du micro-ordinateur ou ordinateur personnel (PC pour personal computer). On apprend tous à jouer au grille-pain avec les disquettes et à enchâsser le rouleau de papier symétriquement déchiquetable dans l’engrenage des imprimantes-mitraillettes. Démarre alors la compétition entre MacIntosh (Apple) et ce qu’on appelle alors les clones d’IBM (derrière lesquels se profilera Microsoft). Le film WarGames de John Badham est le premier long métrage à succès mettant en vedette un hacker (il passe à deux doigt de déclencher un conflit nucléaire en prenant le simulateur guerrier logé dans le grand ordinateur Pantagoneux qu’il parasite pour un jeu vidéo).

1983-1989: les années traitement de texte. On pourrait aussi dire: les années WordPerfect. La souris et les icônes, nées chez Apple puis reprises intempestivement par Microsoft, s’imposent durablement comme complément du clavier. On apprend tous à cliquer

1984: apparition télévisuelle de Max Headroom, donné comme le premier personnage artificiellement généré (en fait un acteur lourdement maquillé – les effets d’ordi étaient encore très marginaux). La création de personnages et de mondes engendrés artificiellement connaitra, en vingt ans, une véritable explosion, notamment dans l’univers cyclopéen du jeu vidéo. Certaines de ces figures (on pense par exemple à Lara Croft ou aux Sims – l’énumération serait trop longue ici) deviendront de véritables icônes culturelles. Apparaîtra avec eux une notion (qui a été largement galvaudée et barouettée): le virtuel.

1986: dans le film Jumpin’ Jack Flash de Penny Marshall, la protagoniste voit, avec ébahissement, des messages s’écrire sur son terminal d’ordinateur sans que ses mains ne touchent le clavier. Un espion en détresse l’appelle à l’aide, à travers les arcanes du système. Ce film est un des premiers à incorporer l’envoi de quelque chose comme des courriers électroniques comme élément central de son intrigue.

1990: apparition de la procédure de retouches photographiques Photoshop. En deux décennies, il deviendra possible d’effectuer artisanalement le type de montages photos que seuls la CIA et le KGB pouvaient se permettre dans les décennies antérieures. Mais assez vite aussi, les retouches photos, privées et publiques, vont se généraliser au point de susciter un net désenchantement du public. Bientôt, le trucage d’images par ordinateur sera partout et, conséquemment, ne leurrera plus personne. La retouche photo deviendra donc graduellement un procédé jugé fort négativement et certaines personnalités la subissant iront jusqu’à intenter des poursuites légales pour altération de leur image publique.

1991-1997: décollage en force d’Internet dans les différents pays. C’est le temps des arcanes encore mystérieuses du  www, du http, du dot-org et du dot-com. On se familiarise tous avec les hyperliens, qui font passer, en un éclair, d’un site à l’autre. Apparaissent aussi certaines envolées d’enthousiasme oratoire qui font sourire aujourd’hui comme cyber-espace ou autoroutes de l’information. Un certain pessimisme s’exprime aussi. On trouve l’Internet encore bien vide de contenu et surfer le net est alors perçu comme une fixation un peu schizo vous isolant de la vie sociale.

1993-1999: âge d’or du courrier électronique, des «listes» électroniques (sur lesquelles on a tous, un jour ou l’autre, posté un message privé par erreur) et… des pourriels (spam) qu’il faut effacer un par un, soi-même. Les premières binettes (emoticon) font leur apparition pour facialiser l’interaction et réduire la sécheresse des messages. C’est aussi le boom des légendes urbaines colportées par courriels pyramidaux et des petites amusettes iconiques fixes ou mobiles qu’on s’envoie entre amis. Un curieux constat se généralise. Les gens se conspuent souvent par courriel, même sur des listes collectives. C’est comme si le maintien de la fulgurance de l’échange combiné à la disparition des contraintes du face à face libéraient les pulsions rageuses. Il va falloir apprendre à dominer ce nouveau canal d’échange et… à se dominer en lui. Des formes laborieuses d’autocensure collective se mettent en place, à cette fin, comme notamment le fameux Point Godwin, un aphorisme de culture vernaculaire se formulant, un peu pompeusement, comme suit: Toute cyber-discussion dont le ton monte voit la probabilité qu’un des participants y fasse référence à Hitler ou au nazisme tendre vers 1. (Quand un participant finit par oser mentionner Hitler ou le nazisme, pour quelque raison que ce soit, et même sans agressivité, on l’enguirlande en lui mentionnant, d’un air hautain, qu’il vient d’atteindre le Point Goodwin). Certaines listes d’échanges électroniques deviennent éventuellement tellement fliquées par leurs modérateurs qu’elles en meurent tout simplement d’inanition.

1994: le très étrange feuilleton ReBoot, créé à Vancouver (Canada) par Gavin Blair et toute une équipe, est la première série télévisée constituée exclusivement d’animations par ordinateur (chaque épisode dure une demi-heure, la série durera jusqu’en 2001). La même année, le film The Mask de Chuck Russell incorpore étroitement jeu d’acteur et effets visuels conçus par ordinateur. Un an plus tard (1995) le premier long-métrage du triptyque Toy Story de la compagnie de cyber-animation Pixar fera un tabac en salles. Des voix annoncent alors la disparition de l’acteur et de l’actrice au profit de l‘animatron informatique. Inutile de dire qu’on attend toujours, quelques vingt ans plus tard, la concrétisation de cette nouvelle prédiction hasardeuse.

1995: lancement du MP3 qui, en cinq ans, va révolutionner la façon de saisir la musique sur un support, de la consommer et de la pirater. Une durable bataille de copyright s’ensuit qui perdure encore. Apparition graduelle du webcam (enfin une anticipation Star Trek va finir par factuellement se réaliser: la vidéophonie). Lancement du site de vente aux enchères eBay. Il deviendra rapidement un incontournable mondial de la cyber-brocante et il rebondira régulièrement dans l’actualité pour la rareté ou l’incongruité des objets qu’on y trouve. Certains cinéastes ont même déclaré avoir acheté le gros des décors de leurs films d’époque sur eBay.

1995 puis 1998: lancement par Microsoft de la série des systèmes d’exploitation Windows.

1995-2000: intensification de la peur du bug de l’an 2000. Âge d’or des site web non-interactifs (les couleurs vives, les micro-animations papillonnantes) et guerre des premiers fureteurs (Netscape, Explorer, etc). On apprend tous à bookmarquer. Pour se partir un site web alors, il fallait savoir programmer en HTML et explicitement obtenir la permission de se nicher (d’être hébergé) sur un serveur spécifique. Pas facile.

1998: lancement du moteur de recherche Google. En moins de dix ans il surclassera ses six ou sept concurrents (Lycos, Yahoo, Copernic, etc). On apprend tous à googler. La curieuse petite comédie sentimentale You’ve got mail de Nora Ephron raconte l’histoire de deux cyber-tourtereaux qui se connaissent (en personne) et se font, en fait, grise mine dans la vie réelle tout en tombant amoureux en ligne. Première incorporation du cyber-anonymat (et de sa dualité) dans l’intrigue d’un film.

2000: le fameux bug de l’an 2000 est vite éventé. Débuts de la technologie et de la philosophie de l’open source. Le jeune hacker Mafiaboy lance sa série d’attaques informatiques et se fait pincer après avoir causé son lot de dégâts. Le virus ILOVEYOU infecte des dizaines de millions d’ordis à travers le monde. On découvre que ces petites amusettes visuelles qu’on peut se faire envoyer par courriel et qui nous déridaient tant dans la décennie précédente peuvent être malicieuses. On apprend, la mort dans l’âme, à effacer ces attachements sans les ouvrir.

2001: lancement de Wikipédia. Il est maintenant possible à tous d’intervenir directement sur Internet. En une décennie, cependant, Wikipédia renoncera graduellement à son ouverture intégrale.

2001-2003: la généralisation de la technologie du wiki (la mise en ligne instantanée) voit la fin de la technicité ésotérique de la mise en ligne et le début des sites interactifs. Il devient de plus en plus facile de se partir un site web gratuitement. L’impact de masse de ce fait sera vite palpable.

2002: lancement du fureteur Firefox. Disparition de Netscape. La guerre des fureteurs se calme.

2003: lancement de la plateforme WordPress, de MySpace (qui sera éventuellement surclassé par Facebook), de Skype et du site de réseautage professionnel LinkedIn. Apparition semi-spontanée de 4chan et de /b/, le ci-devant «trou du cul de l’Internet», viviers de toute une culture vernaculaire cryptique, extrême, initiatique et cynique qui sera une source majeure de cyber-harcèlements anonymes, de hackings illicites et l’un des grands ateliers d’engendrement du phénomène du mème.

2004: lancement de Facebook, dont on peut dire, sans exagérer, qu’il est le principal support technologique d’une véritable révolution ethnoculturelle mondiale. L’Internet désormais est le vecteur d’un intensif réseautage social. Il ne s’agit plus de s’isoler du monde mais de profondément s’y raccorder.

2005: lancement de YouTube. En cinq ou six ans, il deviendra le vecteur incontournable de la célébrité sans intermédiaire et de la hantise du «devenir viral».

2006: lancement de Twitter, qui passera vite d’une structure de micro-suivage à une sorte de fil de presse instantanéiste mondial. Lancement de Wikileak que les tartuffes médiatiques dénoncent bruyamment mais consultent (et citent) intensivement.

2007: apparition du iPhone d’Apple. L’année suivante (2008), il est possible de l’utiliser en wifi, (technologie sans fil) sans obligation de raccord à un ordinateur. Le téléphone, ce vieil instrument désormais intégralement renouvelé, devient alors une partie profonde de l’identité d’une personne. Mais, désormais, il vous relie à votre réseau social (incluant votre employeur) et ce, en permanence. Cela représente déjà comme une sorte de poids, pour certains…

2008: débuts discrets du Carnet d’Ysengrimus. La typologie des blogues qu’il propose en 2009 tient toujours, malgré la graduelle mise en jachère de nombreux cyber-carnets.

2009: on recommence doucement à parler de robots anthropomorphes et à en montrer dans des foires technologiques. Le film Moon de Duncan Jones incorpore à son scénario l’interaction d’un humain, seul sur une base lunaire, avec un robot semi-anthropomorphe du nom de Girty. Ouvertement et très ostensiblement réminiscent du Hal de 2001: A Space odyssey et initialement sourdement inquiétant de par cette réminiscence, Girty (auquel l’acteur Kevin Spacey prête sa voix) s’avère un serviteur prompt, affable, stylé, attentionné, respectueux, sans malice, et cocassement expressif. Fermant, quarante ans plus tard, le cycle inquiet ouvert par Hal, le robot Girty incarne magistralement le passage de l’ordi Golem fantasmé à l’ordi instrument quotidien, banalisé, ordinaire et ami. Apparition du Bitcoin (monnaie virtuelle) qui, en quelque années, quittera le monde du jeu vidéo, se verra accepté par maint cyber-commerçants, et soulèvera tangiblement la question juridico-financière des transactions et des mises en circulation de fonds libellés en monnaie virtuelle.

2005-2010: âge d’or des blogues. On pourrait aussi dire: les années troll. Graduellement Twitter et Facebook vont assumer des fonctions qu’assumaient initialement les blogues personnels. Mise en place imperceptible du slow-blogging. Contestation croissante du cyber-anonymat par les cyber-médias officiels. On apprend tous à éviter au mieux de nourrir la cyber-provoque (Don’t feed the Troll!). Certains cyber-intervenants s’identifient très étroitement à la seconde identité que leur confère leur pseudonyme.

2010-2013: Il est devenu naturel de jauger le profil social ou sociologique d’une personne par sa présence ou son absence en la constellation des cyber-dispositifs (premières pages Google, Facebook, LinkedIn, 4chan, blogues personnels, etc). La notion de réseaux sociaux et de médias sociaux est désormais une idée ordinaire. Et l’ordi est désormais, tout naturellement, un outil de documentation, un aide mémoire et un instrument de raccord social.

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Il est assez patent qu’on est passé de l’ordinateur Golem à l’ordi connecteur social. Quel que soit le jugement qu’on porte sur la portée intellectuelle et ethnoculturelle des faits que je retiens ici comme exemplaires (et make no mistake: beaux ou laids, grandioses ou riquiqui, ils sont exemplaires), il s’avère que l’anticipation formulée dans la première phase rate totalement son coup pour ce qui est de prévoir les immenses phénomènes sociologiques de la seconde phase… Qui ira encore, après un ratage aussi tonitruant, appeler un roman de science-fiction un roman d’anticipation? Anticipation mon fion. La seule à avoir vraiment anticipé, c’est Mary Shelley (1797-1851), et c’est sur ce sur quoi on allait collectivement fantasmer qu’elle a anticipé, rien de plus. Les œuvres du vingtième siècle ayant déliré les androïdes, les robots et les ordinateurs n’ont finalement pas anticipé grand-chose de factuel (et la notion d’uchronie est bien plus adéquate pour les décrire – cela ne s’est pas passé et ne se passera jamais). Ces oeuvres ont simplement exprimé des hantises qui étaient bien plus celles de leur temps que celles du futur. La grande peur post-orwellienne de l’ordinateur déshumanisant rappelle bien plus la réification industrielle et/ou usinière (pour ne pas mentionner la rigidité politique –rigidité des blocs- issue de la guerre froide) du siècle passé. On voit co-exister un peu éclectiquement, dans la première phase, spéculation universitaire (largement exploratoire, décrochée et, disons la choses comme elle est, en grande partie stérile aussi) de l’informatique et du cybernétique et fiction populaire de l’inhumain ordinateur totalitaire et du méchant robot fauteur de troubles. On hypertrophie aussi les pouvoirs de l’ordinateur. On en fait un «cerveau électronique». On lui impute, dans cette phase mythique, et ce, au plan du bobard le plus ouvertement foutaisier, des aptitudes fantastiques, merveilleuses, formidables. On sait, dans la phase pratique, qu’il ne détiendra pas de telles facultés avant fort longtemps, si jamais. Parallèlement, presque en autarcie industrielle (car, dans ce temps là, l’ordinateur domestique, on y croyait pas trop), apparaissent les cartes perforées, les grands ordinateurs, les premiers microprocesseurs à clavier, les terminaux aux lettrages fluo. Ils vrillent leur chemin vers la vie ordinaire sans que le public sache encore exactement à quoi ils servent exactement. Il semble bien que personne ne pouvait vraiment le prévoir, en fait. La révolution des mœurs qu’ils enclencheront sera, de fait, une surprise totale.

En gros donc, aux vues de la phase mythique, l’ordinateur déshumanise et il faut le débrancher pour sauver l’humanité. Ce qui se réalisa est le contraire, presque le contraire diamétral. J’ai pas besoin de vous faire (ou de vous imprimer) un dessin. Au jour d’aujourd’hui, l’ordi nous raccorde et est un des instruments incontournables de la culture collective mondiale. Il est aussi devenu cet implacable curseur social au moyen duquel on se juge lapidairement les uns les autres (votre-employeur-brother ne s’y est pas trompé), on se passe les antennes sur le dos, on se rencontre, on se découvre, on se masque et se démasque, on collabore, on fomente de grands projets collectifs, au mépris des distances et des limitations venues justement de ces pouvoirs centralisés qu’on imputa, à grand tort, à l’ordinateur mythique de jadis (lesdits pouvoirs, politiques et économiques, toujours menaçant mais incroyablement archaïque, dépassés, réacs, sont désormais, aussi, tendanciellement passablement anti-ordi). Tout comme le M5 aveugle de Star Trek, le grand ordinateur collectif d’aujourd’hui n’a pas de bouton interrupteur et ce, malgré Joe Lieberman et bien d’autres qui souhaiteraient pouvoir l’éteindre à leur guise. C’est pas possible encore, mais pour combien de temps… mais n’anticipons pas! Conclusion, conclusion: bon, continuons de préparer l’avenir et gardons un œil prudent et autocritique sur toutes nos futurologies. Elles parlent de nous, ici, en fait, et pas toujours dans les meilleurs termes. Et, comme c’est pas fini, l’ordi, eh ben, il y en a encore pas mal à dire…

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Paru aussi (en deux parties) dans Les 7 du Québec:    PARTIE 1.    PARTIE 2.

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Le nouveau totalitarisme du contrôle des appellations

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2013

Notre sidérante affaire débute il y a quelques années, quand l’actrice et chanteuse Lindsay Lohan intente une poursuite de cent millions de dollars américains contre une agence de publicité, pour l’utilisation du prénom LINDSAY dans un commercial du Super Bowl portant sur une petite bébé turbulente ayant tendance, disons, à abuser du biberon… Insistons fermement d’abord –en ouverture– sur un point. Ici, ce n’est pas mademoiselle Lohan qui déraille. C’est, plus nettement, la notion de propriété privée qui s’emballe et qui devient follement totalitaire… Il faut prudemment voir à ne pas se laisser influencer par un titre ou un sous-titre de canard racoleur et populiste. L’affirmation “The world revolves around Lindsay. [Le monde gravite autour de Lindsay]” est un commentaire d’ouverture poudre aux yeux, dans le genre de cette image bien connue du président Obama, ce bourgeois raffiné et un rien hautain, s’amenant en bras de chemise dans ses meeting populaires pour faire peuple lui-même. En ouvrant ici l’exposé de la nouvelle dans cet angle du ci-devant narcissisme de mademoiselle Lohan, un certain journalisme vous oriente sciemment la pensée. On dévie ouvertement de l’enjeu critique en cause et on manipule le propos au départ, dans la direction du petit potin sans portée. Le commentaire d’ouverture correct serait: Le prénom de Lindsay Lohan fait-il partie de la propriété intellectuelle (privée) de sa marque de commerce? La réponse reste non, mais le topo n’est plus détourné dans le style ad hominem et creux des feuilles de chou mondaines. Qui donc veut confondre ici l’entreprise qui poursuit avec l’ego de la petite vedette en cause dans la poursuite? Personne de vraiment sérieux. Pendant qu’on tape sur les doigts de mademoiselle Lohan tous en choeur, le totalitarisme privé lui, reste, en douce, bien niché dans les implicites non questionnés. Cela vient vieux à terme, ce genre de journalisme de surface. Ceci était MON ouverture sur cette question.

Traitons ladite question dans sa dimension radicalement ethnoculturelle (plutôt que superficiellement potino-anecdotique). Le problème est assez ancien. Il rejoint (sans s’y confondre) la question, toujours sensible, de l’antonomase sur marques de commerce (kodak, kleenex, et, en anglais, les verbes to hoover, to xerox, pour n’égrener que de maigres exemples qui, vieillots, ont la qualité, fort prisée vue l’ambiance, d’être sans risque). Alors, bon, les prénoms MICKEY, ELVIS et MADONNA sont-ils associés à des objets culturels spécifiques? Personnellement, je pense que oui. Par contre, cette poursuite-ci de cent millions (cela ne s’improvise pas par narcissisme individuel, une poursuite de cette amplitude) tente tout simplement le coup d’ériger LINDSAY en objet culturel similaire… À tort, je pense… mais il ne serait pas si facile de formuler un net critère démarcatif. Le problème, déjà fort emmerdant, se complique ici, en plus, d’une facette diffamatoire. On découvre, dans l’article que j’ai mis en lien, un résumé de l’argument de la poursuite. Il se lit comme suit: “They used the name Lindsay,” Ovadia said. “They’re using her name as a parody of her life. Why didn’t they use the name Susan? This is a subliminal message. Everybody’s talking about it and saying it’s Lindsay Lohan [Ils utilisent le prénom Lindsay pour parodier sa vie, a déclaré Ovadia. Pourquoi n’ont-ils pas pris le prénom Susan? C’est un message subliminal. Tout le monde en parle en disant qu’il s’agit de fait de Lindsay Lohan].” Bon, la légende urbaine du subliminal, on a compris ce que ça vaut, depuis un moment, allez. Mais ce qui m’ennuie le plus ici c’est le “Everybody’s talking about it [Tout le monde en parle]”. J’aimerais bien qu’on me cite les sources datées qui établissaient cette corrélation AVANT le buzz de cette poursuite même, qui lui, justement, désormais, impose cette susdite corrélation. En d’autre termes, bien… moquez vous de Lindsay Lohan ici et ailleurs, en rapport avec cette affaire, et vous alimentez simplement l’argumentation malhonnêtement victimisante sur laquelle se fonde justement la toute rapace poursuite en diffamation. Bonjour, le piège à con…

Cette affaire, cette flatulente énormité juridique, n’est aucunement anecdotique. Elle est bien plus qu’un fait divers. Elle a une portée qui va beaucoup plus loin que la simple trajectoire artistique ou mondaine de Lindsay Lohan. Mon tout petit rédacteur de journaux à potin qui ne veut pas voir plus loin, laisse moi maintenant t’expliquer. Tu ramènes le tout de la chose à du fricfrac interpersonnel, prouvant ici que tu n’y vois goutte. Il y a une notion que tu ne comprends pas: celle de jurisprudence. Je vais d’abord t’inviter à corréler ce débat sur la propriété commerciale du (fort répandu) prénom LINDSAY à cette poursuite-ci, agression ouverte procédant d’une dynamique similaire (sans narcissisme personnel de petite vedette à pointer du doigt, cette fois). Une entreprise privée, le Marché Saint-Pierre, poursuit une autre entreprise privé, l’éditeur d’un polar, sur la base diffamatoire: ne parle pas de moi, tu me dénigres. Une entreprise privée, l’estate de Lindsay Lohan, poursuit une autre entreprise privée, le publicitaire E-trade, sur la base diffamatoire: ne parle pas de moi, tu me dénigres. Comme le diraient ces bons ricains que, cher rédacteur de journaux à potins, tu adores et que tu prétends si bien comprendre: is there a pattern here? Dans les deux cas, une réalité publique du tout venant (un prénom, un lieu) est l’objet du délit au sein d’une poursuite en appropriation… La manœuvre juridique est identique (le reste, c’est, au pire, de l’anecdote, au mieux, de la nuance). La jurisprudence, elle aussi, est identique. Si le forban qui poursuit plante le forban qui se défend, moi, dans mon petit coin, je me prends de toute façon les tessons dans la gueule PARCE QUE LE RÉSULTAT FAIT JURISPRUDENCE. Notons au passage qu’on est finalement bien loin du narcissisme, plus proche du totalitarisme. Je pourrais, demain, ne plus avoir le droit de dire ni MARCHÉ SAINT-PIERRE (ni, la peur jurisprudente jouant: LOUVRE, TOUR EIFFEL, TOUR CN, PLACE VILLE-MARIE, CANAL RIDEAU, CANADA) ni LINDSAY (ni, la peur jurisprudente jouant: MICKEY, ELVIS, MADONNA, BRANGELINA, BARACK, YSENGRIM ou le chiffre SEPT – des 7 du Québec). Que l’objet du délit soit vague (y a pas que mademoiselle Lohan qui se prénomme Lindsay) ou clairement cerné (c’est bien du Marché Saint-Pierre qu’il s’agit dans ce polar), la constante qui se stabilise est hautement inquiétante. On peut vous accuser impunément (surtout si on a les moyens de se payer un service juridique somptuaire) de DÉNIGRER du seul fait d’AVOIR NOMMÉ. Paniquant…

Alors maintenant, avançons encore d’un cran dans l’abus de droit du «droit». Au lieu d’une entreprise attaquant une entreprise, on a une entreprise attaquant un individu ordinaire, un simple pingouin de base sans défense. C’est le cas, tout récent tout chaud, de cette pauvre institutrice française, madame FIGARO, qui vient de se prendre sur le coin de la tête, pour son petit blogue personnel sans revenu s’adressant à ses élèves, une mise en demeure… du Figaro. Oh, oh, mais vous me direz pas, après ça, que les entreprises privées contemporaines ne sont pas littéralement atteintes d’un syndrome totalitaire. Oh, mais faites excuses, voici que je m’expose moi-même à une poursuite du Collège de Médecine pour dénigrement de la notion de syndrome… Enfin, bon, je préserve mes quelques chances de non-lieu, puisque les restaurateurs d’Italie ne sont pas (encore) parvenus à imposer une appellation contrôlée sur la notion de pizza (comme il y en a une sur les notions de bordeaux, de bourgogne, de champagne, qui ne se barouettent pas comme ça). Je m’efforce ici de vous faire un peu rire avec ceci mais, batince, je la trouve pas drôle du tout, en fait, pour dire le fond de ma pensée. Privé, privé, privé! Le privé s’empare d’objets physiques ou mentaux du tout venant et dit: “c’est à moi, taisez-vous, n’en parlez plus. Silence. Baillon.”. C’est atterrant.

Et, en plus, c’est outrageusement enrichissant. Car, en conclusion de ce petit billet fort marri (en attendant les prochains abus juridiques impudents de l’hydre entrepreneuriale sur ce front), il faut signaler que mademoiselle Lohan et son estate ont fini par abandonner leur poursuite peu après l’avoir intentée mais ce, non sans avoir tiré des revenus non précisés de l’entente hors cours s’étant conclue sans trompette (the actress made some money out of the deal – noter, encore ici, le traitement incroyablement potineux et creux, sciemment minimiseur, en fait). Bilan: dans le cloaque néo-libéral du laxisme légal contemporain, il y a toujours moyen, pour une entreprise puissante, de poursuivre, de gagner, de bâillonner, d’extorquer. Le principe fondamental est singulièrement répugnant. C’est la dictature du silence culturel imposée par les accapareurs possédants. C’est puant et cela s’étend. Je demande: qui donc mettra la bride à ce nouveau totalitarisme du contrôle des appellations? Et je signe:

PAUL (Newman’s Own me guette ici)
LAURENDEAU (ici c’est le journal Le Devoir)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les enjeux mondiaux surexposés

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2013

Touchante analogie. Cet enfançon qui amplifie pour son regard des frémissements perdus sur l’horizon sans voir l’oiseau qu’il a sur la tête, c’est le cirque médiatique contemporain, qui passe à côté des crises sociales cruciales qui lui picorent le ciboulot en braquant constamment ses unilatérales jumelles sur les mêmes appeaux accrocheurs du tout venant typant. Il y a des enjeux mondiaux surexposés et mon agacement à leur égard ne fait que croître, à mesure, justement, que leur importance diminue historiquement (sans que les jumelles médiatiques ne se détachent pourtant d’eux). En voici un petit aperçu représentatif, vous allez bien vite voir où je veux en venir. C’est moins d’un problème factuel que d’un problème de principe qu’il s’agit ici, un problème de ton intellectuel, d’attitude idéologique. La redite médiatique nous a fait prendre de grands faux plis mentaux et ces grands faux plis mentaux, comme ceux des articulations du prisonnier accroupi dans une fillette, sont fondamentalement paralysants et nous forcent, comme fatalement, à marcher accroupis. Ils sont le tout des attitudes générales que nous nous devons absolument de réformer, si on veut cesser que les arbres pourris et creux du journalisme spectacle nous cachent sans cesse la forêt sociopolitique.

UN CERTAIN CONFLIT DU MOYEN-ORIENT. Un conflit moyen-oriental dont je tairai pudiquement le nom fait l’objet d’une tragique superfétation médiatique depuis aux moins deux bonnes générations. Les gogos investissent ce conflit mineur de ci de là d’une sorte de dimension atavique, prétendument millénaire et s’en gargarisent comme si se canalisait en lui le combat fondamental entre je ne sais quel Grands Types Humains. De solides penseurs se sont détruits en niaisant après ce conflit. C’est passablement catastrophique. Je suis particulièrement outré et atterré par une telle mythologisation de ce petit conglomérat de meurtres minus. Je la trouve particulièrement nocive, toxique, stérile, absurde, inutile. Il est consternant de constater que ce conflit, et le camp qu’on prend tapageusement dans icelui, sert souvent de baromètre (pseudo) intellectuel pour jauger de la validité de pensée des uns et des autres. Je trouve inacceptable qu’un conflit local (plutôt qu’un autre) ait acquis ainsi une telle amplitude foutaisière de marqueur idéologique. De plus, il est trois fois hélas indispensable de fermement faire observer que les envolées passionnelles corrélées à ce conflit rendent habituellement à la narine un relent fort brun et fort suspect. Il est plus que temps de traiter ce conflit spécifique comme une escarmouche de théâtre comme une autre, sans moins sans plus, et de cesser d’y lire, comme dans je ne sais quel marc de thé irrationnel, le baromètre de la tension sous-jacente du monde. Arrêtons les frais et arrêtons le tout petit massacre stérile. Le meilleur moyen de régler un problème ordinaire, c’est de le capter dans son angle ordinaire. Le pépin avec ce conflit là est qu’il est englué dans une gadoue de superfétations symboliques dont il est plus que temps de se sortir. Il est inutile de me questionner sur ce conflit surexposé, je n’en parle jamais et ne me laisse jamais aspirer dans le maelstrom gluant et sempiternel de la foire d’empoigne de ritournelles et de redites obscurantistes le concernant.

LA FONCTION (POLITIQUE) DE PRÉSIDENT. Ah, les présidents de républiques. Qu’est-ce qu’on leur en met sur le dos. Did the president know/le président était-il au courant? Mais qu’est-ce qu’on s’en tape. Aucune analyse sociopolitique adéquate ne pourra jamais se formuler tant qu’il ne sera pas limpide dans l’esprit de l’analyste que les dignitaires politiques sont des pots de fleurs. Voyez l’équation américaine, s’il faut encore se vautrer dedans. Georges Bush (fils) prouva hier que n’importe quel toc peut devenir président. Barack Obama prouve aujourd’hui que l’intelligence présidentielle est sans pouvoir réel. On a indubitablement une anti-intellocratie politique structurelle dans les deux cas et le président n’y change pas grand-chose. Personnage symbole, figure phare sous projos dissimulés, timonier d’un esquif en pilotage automatique, le chief of staff, se pose délicatement sur le cloaque remuant du boulot orchestré par les autres et fait un discours. C’est comme ça que notre culture politicienne assure la permanence du spectacle de son autoperpétuation mais, alors là, ce n’est pas une raison, pour l’analyste, de se laisser porter par le confort du flottement de cette sphère creuse. Un corolaire important de cette observation (sur lequel la conjoncture nous fera certainement revenir à un moment ou à un autre) concerne l’incongruité et l’inanité de l’homme politique bouc émissaire dont on veut la tête en l’investissant, par la négative, de toute la charge (réprouvée, dans son cas) de la crise du moment. Le dignitaire politique est un mannequin de vitrine pour les POUR comme pour les CONTRE. Un régicide ne tua jamais la monarchie. Celle-ci tomba dans la structure de classe des fondements de la société et le roi ne fit que suivre. Cessons une bonne fois de re-monarchiser nos pantins éligibles et nos chefs meneurs de claques contemporains. C’est une cause et une analyse stérile que celle de perdre notre temps sur eux.

L’INSTITUTION RELIGIEUSE ET SES AVATARS. Qu’on parle de la pègre religieuse et de ses avatars, comme le fait fort utilement notre ami Lartiste, en en décrivant la fondamentale pourriture institutionnelle, mais qu’on cesse de lui perpétuer, en ahanant, un halo de valeurs morales qu’elle n’a plus. Il y a encore bien trop de religion et de religiosité dans nos analyses politiques du religieux, autant que du reste. Qu’on traite de la crise des magouilles comptables du Vatican, des compromissions véreuses des partis politiques islamistes ou des derniers coups de Jarnac en vogue du fascisme social de la droite religieuse américaine, il reste toujours cette bien malodorante goutte de déférence envers le sacré qui gâte intégralement la description la plus prosaïque des faits. Il est plus que temps que l’analyse sociopolitique s’installe dans une description athée des superfétations religieuses des sociétés contemporaines. Il faut les décrire froidement, les combattre lucidement, sans constamment partager les illusions oniroïdes qu’elles entretiennent sur elles-même. Il est capital de noter que ce retard intellectuel religiosisé est une convulsion très profondément médiatique, au demeurant. La population ordinaire, elle, beaucoup plus irréligieuse et indifférente à ces questions que le flafla médiatique ne l’admet habituellement, surprend habituellement par la fermeté tranquille de son rejet de la validité sociétale des instances religieuses. Il est plus que temps de remettre ces dites instances à leur (toute petite) place. Leur donner moins de bande passante est un début que nos médias n’ont pas encore intériorisé adéquatement. Le nombre de crypto-curés et de crypto-nonnes qui y traînent surprendrait, si on se donnait la peine citoyenne d’adéquatement les débusquer.

L’ARRIVISME, LE CARRIÉRISME POLITICIEN. Tout événement politicien (une élection, une course à la chefferie) est désormais traité dans les médias comme une joute sportive. Le politicard décrit est implicitement présenté comme un arriviste n’aspirant qu’à grimper sur le haut du tas. Je l’ai dis, je le redis, les aspirations individuelles des chefs, on s’en tape souverainement. Le comédon politique est déjà par lui-même une distorsion suffisamment mystifiée et mythifiante des luttes sociales pour ne pas aller en rajouter une couche en trivialisant tout ça comme si c’était un sport ou un divertissement. Les mouvements politiciens (alliances, coalitions, montées, déclins) sont trop souvent analysés sur le mode de l’anecdote amusette (quand il n’y a rien de drôle dans tout ça) et l’effort de décoder le profil des luttes sociales que ces mouvements reflètent n’est pas fait ou pire, est sciemment escamoté. Miss météo analyse plus précisément son objet que le chroniqueur ou la chroniqueuse politique de service. L’attitude responsable et authentiquement démocratique de nos meneurs étudiants –par exemple- est barouettée et déformée et il est particulièrement criant et grinçant de voir ces jeunes gens se faire distordre ainsi pour prendre la forme boursouflée et inane du reste de ce que la caméra nous serine. La communication médiatique utilise les mêmes armes politiques que les pouvoirs oppressifs: frapper à la tête, isoler les meneurs, les salir, les trivialiser, les emmailloter dans le moule bourgeois et cynique dont les médias procèdent et dont ils font une promotion veule. Jamais une analyse adéquate des grands mouvements sociaux ne sortira de l’attitude consistant à se restreindre aux visées individuelles des figures empiriquement perceptibles. Faire des rapports politiques un show, sous prétexte de rendre cela intéressant ou compréhensible pour un public dont on méprise implicitement les aptitudes mentales, c’est la forme contemporaine et scintillante du populisme le plus grossier et le plus inepte.

LES PLIS ET REPLIS DU BOTTIN MONDAIN. Le star system est mondialisé et, veut veut pas, aime aime pas, le divertissement culturel est un enjeu mondial immense, en continuelle croissance et en crise de mutation. Et, bon, pourquoi pas? Mais qui en parle adéquatement? C’est quand la dernière fois que vous avez lu une vraie critique de film? Quand avez-vous pris connaissance du commentaire sur un concert qui était autre chose que la redite du dépliant publicitaire dudit concert, déguisée en reportage? Les tendances de l’art contemporain, y compris de l’art de masse, on les connaît vraiment? Non, parce qu’il n’y en a que pour le bottin mondain. La robe d’une telle, le divorce des autres, qui se tenait avec qui lors du lancement de toc Tok ou la remise de hochets Zinzin. La compétition fantasmée et délirante, en feuilleton, en ritournelle, entre ces deux actrices pour le même homme. La couverture médiatique des arts et du divertissement contemporains est une pollution intellectuelle quasi intégrale. On se laisse porter par la tendance du succès de guichet sans l’analyser. Particulièrement ratée et mal avisée est la (non) description des fours (les fameux flops). Hollywood engage des moyens de plus en plus colossaux pour un résultat artistique de plus en plus dérisoire et malingre. Même chose pour l’industrie du spectacle musical. Aucune analyse de cette crise culturelle majeure n’est produite. On se contente de paniquer au premier degré parce que la petite populace pirate des films et des bandes audio. On cherche à la convaincre de ne pas le faire. La couverture médiatique de l’art et du divertissement est une pratique implicitement publicitaire. On tait les fours, on accroche son wagon sur les succès et on requine autour pour mordiller les morceaux qui tombent. Une époque qui ne comprend pas ses crises artistiques ne se comprend pas elle-même. C’est rendu qu’un acteur refuse un rôle de personnage impopulaire parce que c’est mauvais pour son image (commerciale) de marque. C’est rendu que la production de grands feuilletons populaires fonctionne comme de tyranniques dictatures. On continue d’affecter d’ignorer l’impact de masse des jeux vidéo, pourtant comparable à l’impact de masse de la musique populaire dans les années 1958-1978. On ne rend pas compte de ce qui se passe. Et tout est pris pour acquis. Tout est gobé, y compris les souliers, comme disait une chanson d’autrefois. The show must go on et on n’y comprend goutte.

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Intox, intox, intox. C’est un état d’esprit de fond qui est en cause. Une constante stable détermine ces enjeux mondiaux surexposés. Fixation sur l’anecdotique rebattu et absence d’analyse critique effective. Ne me dites pas que cela n’est pas fait sciemment. Le petit enfant de ma photo a la décence intellectuelle d’être un enfant, justement. Nous, l’aréopage des éminents observateurs cogitatifs, il est peut-être temps qu’on sorte un petit peu de l’enfance de la pensée dans laquelle nous roule avec constance le journal du matin.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Louis XIV, le Minitel et le mariage pour tous

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2013

Qu’ont en commun Louis XIV, le Minitel et le Pacte civil de solidarité (PACS)? Qu’ont en commun la Révolution Française, l’Internet et le mariage pour tous? Quelque chose de certainement français, me direz-vous. Et ce sera certainement bien dit. Mais mirons la chose par le petit bout de la lorgnette et méditons.

Dès la fin du Moyen-âge, début de la Renaissance, l’unification monarchique française est une des plus solidement assises d’Europe. Quand d’autres segments du monde occidental ne sont encore que principautés disparates, comtés mal conglomérés et duchés querelleurs, la France vit déjà sous un dispositif monarchique préfigurant l’état moderne. Les choses se poursuivent au XVIe et XVIIe siècles. Bien oui, on n’aligne pas Henri IV, Louis XIII et Louis XIV l’un à la suite de l’autre sans faire face à de solides et durables conséquences historico-sociales. La monarchie absolue (1660-1715) marquera le pinacle de la gloire française et surtout de son avance sur le reste du monde. Puis, apparaîtra le défaut de la qualité. Cet avantage se convertira en désavantage, cette solidité virera à la rigidité. Tandis qu’ailleurs la phase monarchiste reste cernée par la diversité industrieuse des cités-états (Italie), ou se parlementarise et s’embourgeoise de bonne heure (Angleterre), ou retarde ouvertement de plusieurs siècles en se sublimant en réforme religieuse (Allemagne), graduellement la monarchie française freine, chez elle, le mouvement des choses (elle a, un temps, la puissance totalitaire suffisante pour le faire). Elle ne bouge plus, pendant que les autres avancent chacun à leur manière, et de facteur de progrès elle passe en frein du progrès. Ancien gonflé devenu gonflant, le roy de France et toute la classe aristocratique qu’il avait si bien (et si rapidement) unifiée, solidement cimentée sous sa houlette autoritaire, finissent par former la croûte rigide et réactionnaire d’un état imparfait (trop féodalisant, notamment), un dépôt nuisible au reste de la société civile, un comédon historique. Il faudra la déflagration de la Révolution française pour faire voler en éclats ce plâtras devenu trop épais et trop lourd. Un progrès social trop hâtif s’était graduellement transformé en nuisance sociologique. Notons, et ce n’est pas anodin, que la dérive autoritaire de l’Ancien Régime reste, perdure, traînasse, sous forme de séquelles historiques, autoritaires aussi (robespierrisme, bonapartisme), dont la France sera longue à se défaire, si tant est qu’elle s’en défit jamais. Le jacobinisme français fut monochrome (blanc monarque) longtemps avant que d’être tricolore… Enfin bref, l’idée ici est que d’avoir été en avance trop tôt vous nuit éventuellement quand les autres en viennent à vous rattraper. La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 est inévitablement moins moderne que la Charte Canadienne des Droits et Libertés de 1982… Prenons acte de ce paradoxal avantage moderniste du retardataire et passons, si vous le voulez bien, du Roy Soleil au Minitel.

Le Minitel est mis en place dans le grand public, en France, dès 1982. C’est un dispositif qui préfigure l’Internet d’une bonne grosse décennie. Il faut bien faire attention de ne pas réécrire l’histoire inadéquatement en ce qui le concerne. Du temps du Minitel, le public n’avait absolument pas la moindre notion de ce que serait l’Internet. On était totalement dans un monde sans web. En 1983, j’étais à Paris pour mon doctorat. Un copain m’avait montré son Minitel. C’était une sorte de petit terminal à l’ancienne, à écran verdâtre, qu’il avait dans sa maison (mais qui appartenait à la compagnie de téléphone). Il y consultait l’annuaire et d’autres réseaux de documentation fixe. Il achetait certains objets et payait avec sa carte de crédit, via Minitel. Il communiquait même avec d’autres abonnés (préconfiguration parfaitement inconsciente du courrier électronique – l’ordinateur personnel venait tout juste de prendre son envol. En 1984, à Paris toujours, j’allais manier mon premier mini Mac coffiot blanc à la Forrest Gump avec souris, icônes et, surtout, disquettes autonomes, sans connections terminales). Les types s’amusaient même à créer des faux comptes Minitel et à s’écrire des cornichonneries salaces sous des pseudos ambivalents. Signe des temps… Everything was there in a nutshell, en un dispositif qui, quand on y repense avec le recul, cumulait des traits archaïques issus des terminaux à l’ancienne et des traits inconsciemment avant-gardistes préconfigurant le net contemporain. Une fois de plus la France était en avance et une fois de plus elle allait payer pour avoir vu plus loin, plus vite, avec un lorgnon plus vieillot, donc, fatalement, moins performant. Solidement armaturé, le réseau du Minitel retarda significativement l’implantation de l’Internet, en France. Il y eut un flottement bivalent, une hésitation pendulaire. Cela instaura un retard qui, lui, n’est pas nécessairement complètement résorbé au jour d’aujourd’hui. La diapo que je joins ici (infra) montre le i-minitel, un service instauré en 2000 perpétuant la configuration et le modus operandi interactif du Minitel, mais via Internet. Il y a là une trace archaïque. Bon, il est un peu injuste de parler de séquelle ou de comédon ici, mais il est important d’observer que l’effet Roy Soleil se perpétue bel et bien. On paie du prix d’un retard et d’un encombrement (écologique notamment – il semble que les vieux terminaux du Minitel soient devenus des inadvertances environnementales) le fait d’avoir été progressiste avant les autres…

Le I-MINITEL (mis en place circa 2000)

Je sens désormais que vous voyez où je veux en venir. En 1999, à une époque ou l’idée que les gais et lesbienne se marient apparaissait encore largement comme une aporie frontale aux yeux myopes des masses, la France, qui, une fois de plus, voit plus vite et plus loin, instaure le Pacte civil de solidarité (PACS). Le PACS corrige le refus rétrograde des tribunaux français de reconnaître l’union de fait d’un couple homosexuel comme un concubinage (au sens juridique du terme) et vise à satisfaire la revendication déjà naissante du mariage pour tous. Mais le PACS produira des effets inattendus. Un nombre significatif d’hétérosexuels voulant éviter de se marier s’en prévaudront mais surtout, fait capital, extrêmement profond et riche en enseignement, les homosexuels (déjà pleinement conscients que le PACS incorpore et cristallise de jure une discrimination de fait) n’en cesseront pas pour autant de revendiquer le droit au mariage. Généreux, progressiste, articulé et astucieux, le PACS est tout doucement en train de devenir un emmerdement de taille. Il est savoureusement paradoxal d’observer que c’est la vieille institution patriarcale, phallolâtre, parcheminée et archaïsante (le mariage) qui fait aujourd’hui figure de progrès revendiqué et que c’est le pacte de solidarité moderne, novateur, récent historiquement, ciselé juridiquement, qui se transforme inexorablement et implacablement en ce mécanisme réactionnaire qui, demain, ne servira plus que comme instrument symbolique légitimant l’irrespect de l’égalité fondamentale des droits. C’est contradictoire, c’est contrariant, c’est emmerdant mais c’est un fait. Moi, le mariage, en 1978, l’année de mes vingt ans, je lui donnais encore, oh, six mois de survie, max. Aujourd’hui, tout le monde revendique, dans un fracas de tonnerre, le droit de se marier. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette patente antique… Ah, l’institution à la robe immaculée, on la croyait foutue, elle perdure, fait des boutures, se renouvelle et gagne donc, même, ce singulier relief séditieux. Les homosexuels la revendiquent et n’accepteront pas, et à raison dans la logique de la chose, de demi-mesures (justement genre contrat social, PACS ou autres entrées discriminatoires par la petite porte). Les monogames réactionnaires du cru crient alors, dans leurs manifs blanc cassis genre Juin 68, que cette généralisation du mariage et son ouverture à la diversité des orientations flétrit irrémédiablement leur propre contrat matrimonial hétéro. Et cette dimension critique, subversive et progressiste, aussi piquante qu’inattendue, du mariage co-existe en toute quiétude tant avec le divorce (qui tient parfaitement la route, lui aussi) qu’avec la continuation de la pharaonique vie commerciale du tout de ce cirque hautement codé de décorum matrimonial. Personne n’avait prédit un tel développement du mariage et, surtout, une obsolescence si rapide du PACS!

Donc, résumons-nous. Le Roy Soleil est un dictateur (Vive Robespierre! Vive Bonaparte!), le Minitel est une nuisance intellectuelle et matérielle (Vive les subtilités savantes d’Internet!), le PACS est un mécanisme juridique réactionnaire, un frein nuisible aux droits de tous (Vive le mariage!). Et pourtant le PACS, i-minitel et le jacobinisme comme traits culturels ne disparaîtront pas pour autant de notre douce France. Scories historiques, dépôts mentaux, traces en stries d’anticipations boiteuses, comédons ethnologiques, ils se spécialiseront dans leurs fonctions circonscrites (le pli est pris et on est pris avec). Le rapprochement tricéphale que je fais (entre la monarchie absolue, le Minitel et le PACS), admettez-le avec moi, fait bien sentir qu’il y a indubitablement ici une sorte de manière de mal français. Et, pour le commenter en toute impartialité sur un ton, lui aussi, bien français, il est capital de noter que c’est la faute à Pas de Chance et que, par delà les sempiternels clivages politiques et les inévitables aléas historiques, les résultats nuisibles de cette situation bancale sont la mise en place d’un lot bringuebalant d’impondérables dont on ne peut, de fait, accuser personne. Effectivement, on ne va quand même pas reprocher à une civilisation de voir trop loin trop vite et de faire de la précipitation progressiste! On ne va certainement pas suggérer à la pensée sociale française d’attendre les autres, sur le rebord pentu de je ne sais quel Chemin des Dames de l’ethnologie profonde. Ça n’a tout simplement pas de sens. Simplement, il y a là visiblement comme un grand pattern de prospective bancale, qui est aussi, admettons-le candidement, un net défaut dans la séculaire cuirasse plumeuse du vieux Coq. Voyons-le clairement, ce pattern, ce défaut, et laissons–le sereinement imprégner nos représentations critiques, notre conscience dialectique.

Vive le mariage pour tous, donc, et non aux retards et faux progrès de toutes natures… Et, surtout, souvenons nous (déférence obligée pour le PACS, le Minitel, et Monsieur Véto) que non, il n’y a pas de passéisme progressiste…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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MERCI À CES HOMMES QUI ONT FAIT DE MOI UNE LESBIENNE (Josianne Massé)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2013

Montréal 2000-2010, sur le «prestigieux» Plateau Mont-Royal, une jeune femme lutte avec elle-même et le monde, pour mettre en place son identité. Elle vit avec un homme plus vieux qu’elle, brillant musicien montréalais, artisan créatif, noceur alerte. Mais la relation s’enlise. La baise perd graduellement son ardeur et sa passion. Et surtout «je» ressent une pulsion l’attirant de plus en plus fortement vers d’autres… De relation en relation, d’homme, en transgenre, en femme, en bi, en femme, en transgenre, en homme, en… nous avancerons donc alors, avec «je», le long de l’inexorable dégradé émotionnel et sexuel l’amenant tout doucement vers son lesbianisme. Houleuse, chaloupeuse, la promenade ne sera pas de tout repos et «je» nous confiera un certain nombre de secrets, au cours du bout de chemin que nous ferons avec elle, notamment sur sa maternité solitaire et sur sa propre enfance. Mais «je» est une femme à principes. La tempête émotionnelle et sexuelle qu’elle va traverser, pendant une décennie cruciale, se complète d’une formidable rigueur philosophique. «Je» considère que la bisexualité n’est en rien une sorte d’état transitoire bancal ou «mélangé» mais une orientation sexuelle de plain-pied en laquelle elle croit et continue fermement de croire, même après son passage au lesbianisme. Quand ce dernier se stabilise, une solide déférence bisexuelle y perdure. Je ne suis pas lesbienne parce que je n’ai pas trouvé l’homme pour moi. Je suis lesbienne parce que j’aime les femmes. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’aime les femmes. Les hommes, je les aime différemment. Comme, de plus, «je» est la mère monoparentale d’un garçon, cela engage des responsabilités supérieures armaturant la contrainte d’un maintient des hommes, au moins comme figures, comme entités principielles, dans le tableau coloré, bigarré, des représentations fondamentales.

 Chez, «je», action et réflexion, fiction et analyse s’accompagnent très intimement. Le nerf vif de la pensée critique naît de l’instabilité amoureuse. Les relations intimes que vit «je» s’usent, les passions s’étiolent, le sexe –surtout le sexe hétérosexuel- s’uniformise en routine avachie, pire que pire: en routine pute. Chaque branlette devient une monnaie d’échange quand vient le temps de faire la vaisselle. Chaque fellation est vue comme une récompense extraordinaire ou pour acheter la paix. Je ne suis pas une adepte de sexe, je ne suis qu’un instrument usé. Le sexe devient alors une seconde nature, une seconde peau à l’intérieur de laquelle je peux me cacher. Le sexe est un outil pour ne pas avoir à trop se dévoiler. À côté de cela, quelques instants fugitifs dans une toilette publique avec une femme, le regard ébloui et impudique jeté sur une apparition féminine dansant sous la pluie dans un parc, un simple texto de fille, une oeillade fugace, un décolleté provocateur, s’impriment au fer rouge en «je» et lacèrent sa psyché, sa verve, son écriture de la plus polychrome et la plus chamarrée des poésies… «Je» assume cela de plus en plus.

 Dans Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, le Bacardi coule à flots, la boucane de cannabis monte dense, la pression des pairs agit et vous saisit comme un éther vif, la jeunesse se brûle par les deux bouts. «Je» chemine, en enfonçant encore et encore le sillon social et mondain dans la fente humide de la plus ancienne des blessures. Mais l’univers papillonnant et superficiel des fêtards montréalais début-de-siècle et les jets, clics, et déclics des cyber-dragouilleuses, toutes intégralement tributaires de la nouvelle net-normalité, n’emportent «je» dans leurs tourmentes si jeunes, si éphémères, si tragicomiques que pour mieux asseoir sa sagesse et sa compréhension radicale d’une des grandes crises existentielles de notre temps tertiarisé, mondialisé, uniformisant: celle, inégalée, inouïe, du rapprochement intellectuel, émotionnel, sensuel et sexuel des genres…

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Josianne Massé (2011), Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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