Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le pacte secret de mademoiselle Sarah (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2021

Mademoiselle Sarah (représentation imaginaire)

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Mon nom est Constance de C***. Dans ma prime jeunesse, vers vingt-deux ans environ, je faisais partie du personnel diplomatique rattaché au Comte de Vergennes. Oh, je n’occupais pas des fonctions bien mirobolantes. J’étais préceptrice vacataire de langue française. Le Secrétariat aux Affaires Étrangères du Royaume de France, dans ce temps-là, était une ruche bourdonnante et un grand nombre de ses habitués, ou de leurs subordonnés, avaient une connaissance assez lacunaire de notre langue. Ma fonction était de les former, en les familiarisant à la conversation courante et à l’esprit français… sans qu’il n’y paraisse trop, car certains de ces visiteurs de marque étaient parfois assez susceptibles.

Un peu avant que le peuple de Paris ne prenne la Bastille, pendant le si bel été de 1789, je me présentais tous les lundis à l’Hôtel de Langeac, la résidence officielle de l’ambassadeur de la république des états unifiés de l’Amérique du nord. Ne vous méprenez surtout pas. Je ne faisais pas faire la conversation de salon à la fille de l’ambassadeur. Je ne connaissais pas vraiment cette dernière car, fort susceptible justement, elle ne s’abaissait pas à étudier les langues. Non, non, depuis un peu plus d’un an, je rencontrais plutôt celle de ses suivantes qui lui servait parfois d’interprète. C’était une fort jolie virginienne, qui devait avoir quelques années de moins que moi. Sang-mêlé, elle avait une masse de cheveux bruns, mousseux et aériens, qui se déversait fort joliment sur ses bonnes épaules. Des yeux noirs très profonds, des lèvres pulpeuses. Elle aurait fait tourner bien des têtes perruquées dans les salons de la capitale mais on ne l’y voyait jamais. Attachante, naturelle, elle avait le port un peu rustique, un peu campagne, et beaucoup de fraicheur. C’était une intelligence discrète mais vive, acérée, curieuse de tout. Elle s’appelait Sarah.

Je rencontrais ainsi cette demoiselle Sarah, pour des séances conversationnelles hebdomadaires de deux heures environ et ce, depuis une petite année, déjà. Ces échanges me plaisaient grandement. On s’entendait à merveille, elle et moi. On bavardait très librement. J’aimais beaucoup sa compagnie. Son français était excellent et, avant de mettre ici en forme l’échange que je tiens à confier à l’Histoire, je dois vous rapporter deux petites anecdotes curieuses qui en disent assez long sur l’état d’esprit et les conditions de vie fort exotiques de mademoiselle Sarah. D’abord, elle portait des toilettes bien choisies et bien mises mais jamais de fard. Elle me rapporta une fois qu’il lui était strictement interdit de se blanchir la peau. Son teint hâlé, vraiment superbe, aurait pourtant facilement pu être atténué ou dissimulé, par amusette ou par coquetterie, avec un maquillage discret ou un peu de poudre. Il n’en était strictement pas question. Ordres de l’ambassadeur. Ces coloniaux ont des pratiques bien étranges. Quelle sorte d’ambassadeur se soucie de la couleur de peau d’une de ses demoiselles?

D’autre part, nos conversations avaient lieu dans un petit salon, modeste mais fort commode, qui était attenant à l’officine de l’ambassadeur américain. Quoique l’officine dispose d’une salle d’attente spacieuse, certains des dignitaires qui devaient voir l’ambassadeur préféraient l’attendre ici, plutôt que dans la salle d’attente attitrée. Nous étions donc parfois dérangées par des personnages de conséquence qui, sans trop se soucier de nous, déambulaient dans le petit salon, en contemplant les boiseries, le mobilier ou les tableaux. Mademoiselle Sarah et moi étions assises face à face et nous conversions, habituellement sans nous soucier de l’intru. Si c’était un Français, nous poursuivions notre conversation à bâtons rompus sans réagir à sa présence. Par contre, si un membre américain de la suite de l’ambassadeur venait flâner en notre espace, là, l’attitude de Sarah se métamorphosait radicalement. Elle adoptait une posture gauche et une dégaine ostensible de fausse sotte très comique et elle transformait subitement sa conversation, d’autre part excellente et pleine d’esprit, en un baragouin anglicisé creux et quasiment inintelligible. À tous les coups, je devais me mordre les lèvres pour ne pas pouffer. Tant que le dignitaire américain était présent autour de nous, la bouffonne aux yeux arrondis gesticulait, tergiversait, mais, surtout, elle feignait de déployer les efforts les plus compliqués pour parler français. Son manège cessait, aussitôt que le dignitaire américain entrait dans le bureau de l’ambassadeur. Un jour, je lui ai demandé, au sujet de cette petite mascarade un peu grotesque: Mais vous jouez à quoi exactement? Avec un infime reflet de terreur contenue pétillant dans ses yeux magnifiques, elle me répondit vivement: Je ne veux pas que tous ces mouchards de l’ambassadeur ne se fassent une idée adéquate de ma connaissance de la langue française. Je vous en supplie, Constance, ne me trahissez pas. Cette seconde anecdote, fort révélatrice elle aussi, montre bien que mademoiselle Sarah, superbe mulâtresse rouée, enfant du soleil et des plantations de Virginie, ne s’amusait pas vraiment, à Paris. Même sans fard et sans poudre sur le visage, elle vivait cachée et s’avançait masquée.

Avec le temps, j’ai pris l’habitude de faire des notes au sujet de mes échanges avec mademoiselle Sarah. Je n’arrivais pas, à l’époque, à me départir du sentiment que des choses importantes gravitaient autour de cette figure. J’ai brûlé aujourd’hui bon nombre de ces papiers d’autrefois. Ils se sont avérés peu importants, avec le recul du temps. Mais, déférence obligée envers cette personne étonnante pour laquelle j’ai ressenti du respect et de l’amitié, je ne peux me retenir de recopier ici, et de confier à l’Histoire, le dialogue suivant. Il date de juillet 1789.

Constance : Vous êtes bien pimpante, ce matin.

Sarah : Bien sûr, Constance. Je donne le change, comme d’habitude.

Constance : Je m’en doute un peu. Je vous sens tellement gorgée de secrets.

Sarah : De bien petits secrets, allez.

Constance : Ah, mais ils vous pèsent quand-même.

Sarah : Ce ne sont pas mes secrets qui me pèsent.

Constance : Non?

Sarah : Non. Ce sont mes dilemmes.

Constance : Voudriez-vous qu’on en parle?

Sarah : Ça dépend.

Constance : Ça dépend de quoi?

Sarah : Ça dépend de votre discrétion, pardi! Je voudrais bien parler à l’Histoire mais je ne voudrais pas faire d’aveux au présent.

Constance : Ma discrétion est intégrale. Je suis parfaitement apte à oublier tout ce que vous me confierez.

Sarah : Mais, je ne le veux pas.

Constance : Pardon?

Sarah : Je ne veux pas que vous oubliiez un mot de ce que je souhaite vous dire.

Constance : Bon… Euh…

Sarah : Je ne veux pas que vous le colportiez mais je veux que vous le reteniez. Vous pourrez ainsi, le jour venu, le rapporter.

Constance : Entendu. Mais euh… le rapporter à qui, et quand?

Sarah : À tous. Après ma mort.

Constance : Entendu.

Sarah : Je peux compter sur vous?

Constance : Intégralement. Je vous écoute.

Sarah : Regardez-moi d’abord, Constance.

Constance : Mais je ne fais que ça.

Sarah : En me regardant, que voyez-vous?

Constance : Une jeune femme.

Sarah : Une jeune femme noire.

Constance : Enfin, noire… légèrement foncée, disons…

Sarah : Je suis une femme noire, Constance. Je suis une négresse officielle. Ce n’est pas la teinte naturelle qui compte. C’est le stigmate social.

Constance : Je ne vois pas le…

Sarah : Je suis une esclave, Constance.

Constance : Pardon?

Sarah : Je suis esclave. Est-ce que cela me salit à vos yeux, que je sois une esclave?

Constance : Non, mais non… aucunement!

Sarah : Bon. Je vous crois.

Constance : Qu’est-ce que vous me racontez, exactement? De qui êtes-vous donc l’esclave?

Sarah : De l’ambassadeur américain.

Constance : Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Il n’y a pas d’esclaves à Paris. C’est pas Saint-Domingue, ici, tout de même.

Sarah : Techniquement, vous avez raison. Depuis que mon frère et moi faisons partie de la suite de l’ambassadeur américain à Paris, on nous paie des gages. Je touche douze livres par mois, que je peux dépenser à ma guise.

Constance : Eh bien, voilà.

Sarah : Ça ne change rien à l’essence des choses, Constance.

Constance : Quelle essence des choses?

Sarah : Moi, et tous les gens comme moi dans mon pays, tout comme à la périphérie de votre propre empire colonial, nous sommes des esclaves.

Constance : Vous n’êtes pas esclave, ici.

Sarah : Sauf qu’ici, je ne signifie plus rien. Vivre ici, dans cette capitale européenne somptuaire, c’est, pour moi, comme individu, rien de plus qu’une forme de marronnage.

Constance : Hmmm… Je le sens un petit peu venir, le dilemme, là.

Sarah : Vraiment? Je crois plutôt que tout ceci vous échappe complètement, en fait, ma pauvre Constance.

Constance : C’est… c’est fort possible, en effet.

Sarah : Et ça va pas se simplifier. Je… je peux me taire, si vous voulez.

Constance : Ah, non. Je vous en supplie, non. Je découvre subitement que je ne savais strictement rien de vous et il importe maintenant à mon cœur d’en connaitre le plus possible. Je vous conjure de continuer de parler.

Sarah : Bon. Alors, on va parler. Et on va commencer par le commencement. L’ambassadeur américain.

Constance : Un homme qui, admettons-le, a de la stature.

Sarah : Oui, en effet. Et je vous le dis du fond du cœur, chère amie, cet homme, dont je suis l’esclave, est une des plus grandes intelligences que ce siècle ait porté.

Constance : Je veux bien le croire. Un beau quadragénaire, en plus.

Sarah : Très beau. Et voulez-vous maintenant un très beau paradoxe?

Constance : Je vous écoute.

Sarah : Cet homme, dont je suis l’esclave, est opposé à l’esclavage. Il a affirmé, contre toutes les forces réactives de ce siècle, que tous les êtres humains sont nés égaux. Il a même inscrit cette affirmation solennelle dans le préambule de la constitution de notre pays.

Constance : Ah bon…

Sarah : Eh oui. Et pourtant, il a plusieurs centaines d’esclaves sur sa grande plantation virginienne. Et, malgré les principes qu’il a formulés, il ne les affranchira pas.

Constance : Non?

Sarah : Oh non. C’est qu’il se ruinerait, se livrerait pieds et poings liés à ses farouches compétiteurs. Le monde terrien ne fait pas de quartiers, vous savez. Notre homme ne va certainement pas aller dilapider sa postérité familiale en cherchant, comme ça, à matérialiser des grandes idées directrices. Non, non. Bien installé dans son temps, il va léguer ses esclaves à sa fille légitime, comme son hacienda, son fond de terre, ses appentis, ses mules, ses mâtins, ses outils, ses semailles, ses bras d’eau.

Constance : Il ment, alors. Il ne considère pas vraiment que les humains sont nés égaux.

Sarah : Oh non, il ne ment pas. Je sais très intimement qu’il ne ment pas.

Constance : Comment le savez-vous?

Sarah : Il m’aime.

Constance : Il…

Sarah : Il m’aime, Constance. Il est mon amant. Je suis sa concubine.

Constance : Oh… oh…

Sarah : Plait-il?

Constance : Excusez-moi, Sarah. Mais vous permettrez à la petite courtisane parisienne qui percole solidement au fond de moi de s’insurger un peu.

Sarah : Je vous écoute.

Constance : Enfin, parlons franc. Vous êtes, et de loin, la plus jolie femme de sa suite. Vous voici, de surcroit, ouf… son esclave, sa propriété. Cet homme puissant, qui, en plus, est votre ainé de… quoi… trente ans environ, eh bien, il fait de vous ce qu’il veut bien. Et il ne s’en prive pas.

Sarah : Ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Non? Vraiment, non? Vous êtes bien certaine de ne pas être en train de vous illusionner là, sur tout ceci?

 Sarah : Ouf… comme vous dites… S’il y a une personne qui ne s’illusionne de rien ici, c’est bien moi. Alors là…

Constance : Euh… Bon… Je m’en voudrais beaucoup de vous vexer… mais permettez-moi juste de douter…

Sarah : Vous ne me vexez en rien et j’apprécie votre sincérité. Mais laissez-moi vous dire, douce amie, que Paris n’est pas le monde…

Constance : Ah non? Mais encore?

Sarah : Je veux dire… Il y a bien, en des pans entiers de cette colossale capitale qui est la vôtre, cette légèreté des mœurs et des idées. Mais cette dernière ne doit pas faire illusion.

Constance : Non?

Sarah : Non, non. Parlons franc, comme vous dites. Vos noblaillons ne se mêleraient pas, eux non plus, à votre populace. Les clivages ici sont fermes. Pour que le tout Paris s’affirme vraiment, il devra en venir, un jour ou l’autre, à casser le mobilier de ses dirigeants.

Constance : J’arrive, avec votre aide, à entrevoir cela.

Sarah : Le Comte de Vergennes franchirait-il la barrière des classes pour faire l’amour à une de ses soubrettes?

Constance : De corps, oui, certes… de cœur, non, probablement pas.

Sarah : Dans mon pays, ça ne fonctionne pas comme ça.

Constance : Expliquez-moi.

Sarah : Si mon amant, un dignitaire blanc, un grand propriétaire terrien du sud, surmonte sa révulsion profonde pour ma peau noire et se donne à moi, il y a une seule raison.

Constance : Laquelle?

Sarah : Il m’aime. Il m’aime et, dans cet amour, se rencontrent tant la passion de son cœur que son sens de l’Histoire. Tous les êtres humains sont nés égaux… et il me le prouve tous les soirs, au lit, par sa fougue sublime. Il y a des faits intimes qui ne mentent pas, Constance.

Constance : Bon…

Sarah : Ceci dit, cela ne rend pas ma situation moins dangereuse.

Constance : Non?

Sarah : Ah non. Cet homme, important, incontournable, reste à la fois mon maitre et un rutilant dignitaire américain, soumis à de fortes pressions de ses pairs. Et je ne lui suis rien. Vous l’avez dit, je lui appartiens, comme son bétail et ses carrosses… sans plus…

Constance : C’est quand même pas facile à avaler, ça, dites donc.

Sarah : C’est comme ça, pourtant. Et… mes enfants lui appartiendront aussi. Ma progéniture fera partie de son futur cheptel d’esclaves. Et…

Constance : Et…

Sarah : Et voici justement que je suis enceinte de lui.

Constance : Oh… Mais enfin Sarah, ça… ça change tout. Une telle condition de servilité ne peut pas se perpétuer ainsi. C’est inique. Il vous faut absolument faire des arrangements pour rester à Paris.

Sarah : Non.

Constance : Non?

Sarah : Non, que non. Ce serait faillir au sens de l’Histoire.

Constance : Au sens de…

Sarah : Vous me paraissez interloquée, Constance. Et je vous comprends. Qui demanderait à une petite mulâtresse des plantations de Virginie de mobiliser le sens de l’Histoire? C’est pour les grand messieurs blancs en culottes et perruques poudrées, ce genre de visée sublime.

Constance : Je n’ai pas dit ça.

Sarah : Je ne vous l’impute pas. Je… je rumine tout haut, rien de plus. Ah, Constance, ma douce et sereine Constance, si belle, si fraiche, si blanche, si urbaine, si libre. Savez-vous quel est le but fondamental d’une femme noire de Virginie?

Constance : Non.

Sarah : Que ses enfants, ses chers enfants présents et à venir, se fassent affranchir, légalement, dans les formes, par le maitre. Et qu’ils vivent ensuite, officiellement libres, dans notre pays, le plus beau du monde.

Constance : Je… Je vous entends.

Sarah : Et moi, je vais réaliser cela. Je porte en mon sein l’enfant d’un des hommes les plus éminents de notre jeune république. Il va affranchir mon enfant. C’est inévitable, car cet enfant est aussi le sien. Et cela résonnera comme un coup de tonnerre, dans le tout de notre conscience collective.

Constance : Oh, l’aventureux programme… Qui vous prouve qu’il le réalisera?

Sarah : Nos homme sont moins faux que les vôtres, Constance. Pardonnez-moi, je vous dis cela en tout respect.

Constance : Ça va parfaitement. Je ne peux pas vous donner tout à fait tort. La France nobiliaire part en quenouilles, c’est de plus en plus patent. Votre singulière civilisation, elle, par contre, est droite, rustique, carrée. Elle n’est pas encore vraiment décadente. Ça viendra bien un jour, mais bon…

Sarah : Oui, probablement. Mais, en attendant, pour le moment, chez nous, un engagement reste un engagement. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, l’ambassadeur américain, ému, tout joyeux, m’a tendrement pris dans ses bras et il m’a assurée que, si je rentrais avec lui en Virginie, si je restais en sa servitude… il affranchirait, à leur majorité, cet enfant, ainsi que tous les autres enfants qu’il me ferait. Je ne doute pas une seconde ni de son amour ni de sa sincérité.

Constance : Bien, très bien. Tout bon. Bravo. Formidable. Il n’y a plus de dilemme, donc.

Sarah : Non, plus vraiment, en effet. Et c’est un peu grâce à vous, Constance. Grâce à cette vision commune du monde qu’ont toutes les femmes de ce temps, mais aussi de par ces subtiles différences de la raison et des sens entre vous et moi qui m’aident tant à mieux me comprendre moi-même. J’hésitais bien encore un petit peu mais, là, ma décision est finalement prise. Je vais l’embrasser, ce pacte secret avec mon amant, si encombrant, si imposant. Le maintien de ma condition servile auprès de lui, en échange de la liberté pour nos enfants.

Constance : C’est une sacrée gageure. Je vous trouve bien courageuse.

Sarah : Et vous, je vous trouve bien généreuse de m’avoir écouté ainsi. J’ai beaucoup appris de vous en une seule année, ma bonne Constance. Je n’oublierai jamais nos si précieux échanges. Et vous voici maintenant la dépositaire officieuse de ce susdit pacte secret. Si je suis trahie, je ne pourrai jamais rien en dire. Et pourtant, il faudra bien que l’Histoire le sache.

Constance : Comptez sur moi.

Sarah : Voilà. Maintenant, à regret, je dois vous congédier plus tôt que prévu. J’ai des tas de préparatifs à faire. À lundi prochain donc, mon amie.

Constance : Adieu.

Je ne le savais pas exactement encore mais cet adieu était, de fait, définitif. Mademoiselle Sarah et son amant et maitre, l’ambassadeur américain Thomas Jefferson, quittèrent Paris quelques temps après cet ultime entretien, entre elle et moi. Après 1789, je ne les ai jamais revus. Et tant de choses sont survenues depuis, dans l’histoire tumultueuse de nos deux grandes nations. J’espère de tout cœur que les rouages du pacte secret de mademoiselle Sarah auront cliqueté à son avantage. De cœur et de tête, elle le méritait vraiment.

Constance de C***
Décembre 1835

* * *

La virginienne, Sarah Hemings (fréquemment surnommée Sally, 1773-1835), esclave et concubine du troisième président américain, Thomas Jefferson (1743-1828), respecta sa part du pacte secret qu’ils avaient contracté à Paris, quand il y était ambassadeur. Elle rentra en Virginie en 1789, en compagnie de son maitre et amant. Les deux ne retournèrent jamais en Europe. Mademoiselle Sarah ne quitta la vie servile que lorsque la fille légitime de Thomas Jefferson en vint à l’affranchir, assez longtemps après avoir elle-même hérité de la plantation de feu son père.

Thomas Jefferson respecta lui aussi sa part du pacte secret, mais il le fit en homme politique retors et calculateur, qui avait flairé le sens de l’Histoire chez sa subtile partenaire. Il inscrivit, dans son grand registre fermier, tous les enfants de mademoiselle Sarah, enfants dont il n’admit jamais la paternité, en leur assignant le nom de famille Hemings. Les autres esclaves du registre, eux, ne portaient que des prénoms, comme les mâtins ou les mules. Méthodiquement, le temps de leur majorité venu, Jefferson enregistra aussi tous ces enfants Hemings, ainsi explicitement démarqués, comme étant en marronnage. Ce statut de fugitifs non retracés et non recherchés correspondait objectivement au fait de les affranchir, mais la chose se jouait alors discrètement, sans trompettes, et donc, sans qu’il en ressorte le retentissement national que mademoiselle Sarah aurait peut-être escompté. Attendu la teneur de certaines législations locales, cette solution mitoyenne força les quatre enfants de mademoiselle Sarah ayant vécu jusqu’à l’âge adulte à quitter définitivement la Virginie. Ils ne vécurent libres que comme citoyens d’un autre état de l’Union.

Sarah et Thomas restèrent secrètement concubins jusqu’à la fin des jours de ce dernier. Leur relation problématique est encore aujourd’hui circonscrite en un diaphane halo d’amertume et de mystère. Pour tout dire, l’effet émotionnel et symbolique de cet épisode historique sensible sur le tout de la conscience collective n’a tout simplement pas fini de croitre, de percoler et de fermenter. Si le passé glorieux retient Thomas Jefferson sous sa coupole, force est d’observer que l’avenir tangible appartient de plus en plus à mademoiselle Sarah.

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Le facteur esclavage

Posted by Ysengrimus sur 15 octobre 2013

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C’est un cri du coeur que nous avons tous poussé: l’expression du sentiment cuisant d’être traité comme un esclave. Toutes les émotions du vif et durable dégoût contemporain face au travail, notamment au travail tertiarisé, se synthétisent fréquemment en cette analogie… dont il faut pourtant savoir ne pas abuser brouillonnement. Le fait est que, même sans formation économique ou historique, on comprend parfaitement que ce rapprochement est abusif. La situation est bien connue, notamment depuis les analyses de Marx. Le travailleur ne se vend pas lui-même mais il vend son temps de travail. Il n’est pas, objectivement, un métayer, un serf, ou un esclave et l’attitude de son petit chef, aussi brutale et puante que l’on voudra, ne peut paramétrer les forces économiques du mode de production en cours. L’esclavage n’est pas affaire de comportement intersubjectif et encore moins, quoi qu’on en crie du fond de nos âmes, d’affect, de brutalité ou d’arrogance interpersonnelle.

Ceci dit, arrêtons nous quand même une minute au statut économique de l’esclave car des surprises nous y attendent encore. Les premiers chapitres du Capital de Marx sont très explicites sur la question. L’esclave (celui du Dixieland de 1855, notamment), c’est comme un bœuf. C’est un être que l’on achète d’un bloc, à prix fixe payé habituellement en une fois, et qui, une fois acquis, doit se trouver expurgé de toute la force potentielle qui le gorge et ce, le plus exhaustivement possible. Quand il meurt (Marx explique que les Field Negroes sudistes se vidaient en sept ans, en moyenne), on recommence avec un autre. Dans de telles circonstances de production de force de travail, le temps (notamment le temps de travail) ne se calcule plus de la même façon. Le temps du prolo moderne, c’est comme l’eau d’un robinet qui s’ouvre et se ferme par moments fixes, spécifiés. Le temps de l’esclave, c’est comme une mare ou un puit où l’on puise à volonté. À cela se trouve directement corrélé le fait que, comme le boeuf ou la mule toujours, l’esclave n’opère pas dans un rapport consenti. Il émet une tension constante de résistance. Il est rétif, peu coopératif, tant et tant qu’il faut gaspiller une quantité significative de l’énergie qu’on possède en le possédant à le punir, le cerner, le réprimer, le faire s’épuiser dans des chain gangs, couvert de fers. C’est une contrainte imparable. Le principe fondamental de l’esclavage, du point de vue de l’extorsion de la plus-value, est que l’intégralité de son temps de travail est disponible comme un tout, une fois l’esclave acheté. On l’exploite donc, comme une masse, une force, un flux, ayant du temps et de la puissance ad infinitum (jusqu’à extinction, la mort d’une autre bête de somme). On opère donc dans un dispositif où il est sereinement assumé qu’on gaspillera massivement une portion significative du temps et de la force de l’esclave. Tout son temps et toute sa force nous appartiennent. Donc on presse le citron, sans compter, ni tergiverser.

Cette particularité économique de l’esclave avait des conséquences afférentes très grandes sur le modus operandi qu’on lui imposait. Marx explique qu’on ne donnait aux esclaves de Dixie que des outils de mauvaise qualité. Mieux valait gaspiller du temps et de la force de travail d’esclave en le faisant creuser un fossé avec une mauvaise bêche ou abattre un arbre avec une mauvaise cognée que de le voir briser les bons outils, soit par absence de compétence immédiate (il apprenait sur le tas, n’importe comment, y mettant tout le temps qu’il avait à revendre), soit de par cette résistance sourde qu’il affichait en permanence. On ne confiait jamais aux esclaves des chevaux, animaux trop fragiles. Ils les auraient battus à mort. On ne les laissait trimer qu’avec les plus mauvaises mules. Le même principe s’appliquait, implacable: comme tout le temps et toute la force de l’esclave appartenaient d’un bloc à son maître, il n’y avait pas de problème à les gaspiller, surtout si cela protégeait le fil des bons outils et la durée de vie des meilleurs animaux de ferme. Fondamentalement, quand quelque chose devait être sacrifié sur une tâche, on sacrifiait le plus volontiers du temps de travail d’esclave.

Alors maintenant, suivez moi bien. Quittons le Dixie de 1855 et revenons, si vous le voulez bien, à TertiaireVille, en 2013. Nous voici plus précisément chez les zipathographes de la Compagnie Tertiaire Consolidée, bien connus des lecteurs et des lectrices du Carnet d’Ysengrimus. Ce jour là, inattentifs et débordés comme à leur habitude, les zipathographes doivent renouveler, subitement, à la dernière minute, les licences logicielles de soixante de leurs produits. Ils sont à la bourre, ils ont qu’une semaine pour faire ça. L’équipe qui doit se taper ce boulot inattendu et chiant est composée de quatre programmeurs-prolos, dirigés par un programmateur-chef (lead) qui lui-même relève d’un chef de service incompétent en programmation. Le reste du vertigineux ziggourat de la structure de la compagnie n’est même pas au courant de ce qui se passe dans cette unité de travail spécifique. Tableau hiérarchique parfaitement classique, admettez-le avec moi. Tous ces gens sont, évidemment, submergés de travail et considèrent cette histoire de renouvellement multiplié de licences logicielles comme une perte de temps et un emmerdement de bas calibre. Un des quatre programmeurs est une programmeuse, en fait. Appelons la mademoiselle Zipathe. Fine mouche, mademoiselle Zipathe se rend compte que si un petit exécutable est créé, appelons-le le Zipa-fulgure, il permettrait de renouveler les soixante licences logicielles par simple action machine. Cela fait rêver et c’est parfaitement réaliste. Mais la construction du Zipa-fulgure doit obligatoirement être effectuée par le programmeur-chef, car cela implique du tripotage dans des espaces logiciels auquel il est seul à pouvoir accéder et/ou c’est dans le langage informatique dont il est le spécialiste. Pour renouveler ces licences manuellement, procédure laborieuse et tâcheronne de transbahutage de fichiers (avec force vérifications pour compenser les nombreux risques d’erreurs ponctuelles), il faudra dix heures par programmeur-prolo. Ils sont quatre. Cela fait donc quarante heures de travail flambées pour une niaiserie bien inférieure aux compétences techniques de ces quatre prolos. Pour confectionner l’exécutable Zipa-fulgure, le programmeur-chef n’aurait besoin que de sept heures, de moins même si mademoiselle Zipathe l’aide, par exemple en testant son code. Le gain de temps est évident. Et pourtant, le programmeur-chef refuse cette solution.

Interloquée, mademoiselle Zipathe s’en réfère au chef de service incompétent en programmation qui est censé diriger l’unité. Celui-ci, tel Ponce Pilate palabrant et finassant avec le Sanhédrin, ne comprend rien de rien à la subtilité de la doctrine. Paniqué, comme à son habitude, il colle à la version de son pote, le programmeur-chef qui se donne comme n’ayant pas sept heures à mettre sur une niaiserie de ce genre. Tout le personnel technique de ces deux loustics va donc devoir jouer les petites mains. On lance quatre programmeurs/programmeuses dans une longue marche de dix heures par personne (total: quarante heures) exactement comme si ces derniers, ces dernières avaient du temps à revendre et pouvaient sans problème se gaspiller à barboter avec des outils ou des procédures inférieurs… Oh, personne ne crie, personne n’engueule. Démotivation à part (ceci NB), rien ne ressemble, en surface, à la brutalité ouverte du terroir du Dixieland de 1855. Et pourtant, structurellement, objectivement, l’analogie économique est là. Du temps de travail est dilapidé sans compter, en toute indifférence. J’appelle cela le facteur esclavage.

Notons —et c’est crucial— qu’en procédant ainsi, le chef de service incompétent en programmation est un fort mauvais commis du capitalisme. Il gaspille ouvertement un temps de travail prolo long, payé au prix fort de l’expertise, alors qu’en y mettant un temps-prolo plus court, il pourrait mécaniser la procédure, pour cette fois-ci et pour les fois suivantes. Il a tout faux. En voici un qui n’a définitivement pas lu le Capital de Marx! Mais que se passe-t-il exactement ici? Le capitalisme est-il en train vraiment de traiter ses travailleurs en esclaves? Bien, il le fait certainement plus en adoptant cette «solution» (archi-répandue dans nos structures tertiaires, nos lecteurs sauront nous le dire) qu’en leur imposant des petits chefs qui crient et qui les bousculent. Ici le facteur esclavage n’est pas intersubjectif ou émotionnel. Il est froid et solidement installé dans les structures. Or, il n’y a pas à zigonner sur l’analyse de ce phénomène: en agissant ainsi, la structure capitaliste régresse tendanciellement vers un mode de production antérieur. C’est là un très important indice de dysfonctionnement. Objectivement parlant, le capitalisme ne peut pas dilapider du temps de travail impunément, comme le faisait l’esclavagisme. En le faisant aussi massivement, c’est, une fois de plus, à sa propre autodestruction involontaire qu’il œuvre.

Contrairement à ce qui se jouait dans le Vieux Sud, ici, dans nos dispositifs tertiarisés, le facteur esclavage est directement corrélé à une autre notion analysée par Marx: la division du travail. À la division maximalement dysfonctionnelle —et lancinante dans son omniprésence!— entre décideurs incompétents et prolos surentraînés mais non décisionnels s’ajoute une seconde division, interne au prolétariat même, entre les ci-devant leads (Marx parlait d’aristocratie ouvrière — noter ce mot) en collusion ouverte avec le petit patron… et des prolos-prolos en compétition ouverte les uns contre les autres (et contre le lead — ceci aussi NB). Tiens, tiens, mais, oh, oh, la métaphore file! On dirait la distinction, si solidement évoquée récemment dans le film Django Unchained de Quentin Tarantino (et décrite antérieurement par Malcom X dans un discours célèbre), entre le House Negro et le Field Negro, justement, dans les dernières années de l’Antebellum.

Antebellum, vous dites? Belle désignation. En tout cas ici, ce facteur esclavage tendanciel de nos structures tertiarisées est un développement parfaitement pervers, un symptôme toxique, une combine tordue, au sein d’un mode de production bureaucratisé et mesquinisé qui, pourtant, ne peut tout simplement pas se payer ce genre d’improductivité à l’ancienne. C’est totalement antinomique avec la logique interne de sa doctrine objective de l’intendance du temps de travail. De plus en plus tentaculaire et magouillante, la division du travail installe dans le ventre capi, des luttes intestines fort peu reluisantes et ayant tout de la catastrophe tranquille. Les réactions subjectives sont à l’avenant: démotivation massive, résistance passive (consécutive ici, alors qu’elle était causale sous l’esclavage), absentéisme (le prolo peut toujours un petit peu fermer ce robinet dont l’esclave ne disposait pas). En voici donc une de plus, de ces guerres interne du capitalisme. Antebellum, disions-nous. Qui sait, le bellum en préparation sera peut-être cette fois-ci authentiquement révolutionnaire…

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Paru aussi (avec des modifications) dans Les 7 du Québec

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