Le Carnet d'Ysengrimus

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La sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES fourvoyée dans le plus poche des parcs de poche de Montréal: le Parc Miville-Couture

Posted by Ysengrimus sur 22 août 2013

Les meurt-de-faim et les artistes
N’ont pour tout bien que leurs cœurs tristes.

Émile Nelligan
(Poésies complètes, BQ, 1992, p. 146)

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LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde sereinement dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

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C’est pas mon genre de criticailler ce que me donne la ville. Mais là, le bouchon est poussé un peu loin quand même. Quand quelque chose est pas marrant, mal fagoté, tristounet, peu plaisant, godiche, barboté, minus ou raté, les québécois disent que c’est poche. Il faut donc dire sans tergiverser que c’est pas mal poche d’avoir casé la sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983), dans le parc de poche où elle se trouve fourvoyée, le Parc Miville-Couture à l’intersection de la rue Amherst et du Boulevard René Lévesque, à Montréal.

Un mot d’abord sur la sculpture elle-même. Elle fut façonnée il y a trente ans pilepoil cette année, elle mesure 6.4 mètres de haut et elle est du même artiste que LE MALHEUREUX MAGNIFIQUE. Elle procède d’ailleurs à la fois du même matériau que ce dernier, du même traitement anthropo-minimaliste (formes humaines dodues mais esquissées, sans vêtements, ni instruments, ni traits, ni pilosités. Certaines des mains n’ont pas cinq doigts) et de la même thématique tournant autour de la souffrance humaine. Mais les Clochards Célestes est un dispositif moins explicite, moins dépouillé, moins pétant que le Malheureux Magnifique de 1972. La sculpture de 1983 est plus compliquée, plus embrouillée, moins limpide. Mais bon, elle fonctionne. Et, entre autres, elle fonctionne comme une sorte d’antonyme de son parent esseulé de l’intersection Sherbrooke et Saint-Denis. Là-bas, le Malheureux Magnifique est accroupi, aplati et le perso est fin seul. Ici, les personnages sont trois — le Grand Adjuvant, le Moyen Adjuvant et le Petit Aidé — et ils se redressent les uns les autres, collectivement et comme par étapes, en s’ouvrant vers cette voûte céleste qui justement semblait peser si lourd sur le Malheureux Magnifique. C’est très moral, optimiste et socialement solidaire, moins dépressif, terrifié et paumé que le Malheureux Magnifique. Dans la scénarisation de la composition, le Grand Adjuvant et le Moyen Adjuvant pointent le ciel du doigt et/ou de la main, comme au bénéfice du Petit Aidé qu’ils tiennent à la nuque et à l’épaule et qui, lui, est assis (ses jambes semblent même tronçonnées) mais bombe vers le même ciel, un torse un peu moins esquissé que le reste des lignes corporelles du trio. Les trois acteurs font face au sud en tournant légèrement la tête vers l’est. Ils sont l’un derrière l’autre, intimement accolés, du sud au nord, du plus petit au plus grand. Ils s’appuient les uns sur les autres, anti-dominos se redressant: le Grand Adjuvant supporte le Moyen Adjuvant et les deux supportent le Petit Aidé. Ils sont comme empilés et partiellement enchevêtrés. Le Moyen Adjuvant, sandwiché au centre de la composition, est le moins discernable des trois. L’image globale ne se décode pas automatiquement. Il y a vraiment quelque chose de cryptique, de pas simple, d’ardu, de pas évident. Il faut regarder longuement la sculpture, tourner autour et, surtout, lui faire face pour finir par saisir ce qui se passe.

Le Malheureux Magnifique et les Clochards Célestes ont une autre caractéristique primordiale, primale, qui leur est commune. Ce sont des nus fessus. Les fesses indubitablement ont de l’importance dans ces deux œuvres qui sont, sans l’ombre d’un doute, chacune à sa manière, des aventures callipyges. Et c’est ici justement que l’aventure passe en mésaventure, vu qu’une insidieuse censure s’applique sans bruit, en douce… et qu’elle va prendre une tournure passablement nuisible, dans le cas des locataires gigantesques du Parc Miville-Couture, ce petit parc de poche pocheles Clochards Célestes sont fourvoyés. Pour discrètement censurer le Malheureux Magnifique, on l’a retiré, sans trompettes, de la petite place où il se trouvait auparavant et on l’a collé dos à un mur. Tant et tant qu’il n’y a eu que des photographes très assidus et méthodiques pour aller lui chercher les fesses (et, dans le même mouvement, pour problématiser celles-ci thématiquement). Dans le cas des Clochards Célestes, ce sont les fesses du Grand Adjuvant (les seules visibles), le point terminal nord de l’empilade humaine représentée, qui vont poser problème. Mais n’anticipons pas.

Passons plutôt sans transition à ce petit parc à l’intersection de la rue Amherst et du boulevard René Lévesque. Le Parc Miville-Couture est un modeste rectangle dont on voit facilement les quatre coins. Il est cerné par deux murs d’immeubles sur ses flancs nord et est, par le boulevard René Lévesque et la rue Amherst sur ses flancs sud et ouest. Dans le sens nord-sud, il se traverse en soixante pas ordinaires. Dans le sens est-ouest, en trente. En principe, je n’ai rien contre les parcs de poche. Il en est de fort jolis et, en soi, le Parc Miville-Couture ne fait pas exception. Quelques bons érables suffisent à l’ombrager très honorablement et, abstraction faite du bruit des voitures (le boulevard René Lévesque est une des plus grosses artères de la métropole – mais bon, il faut bien assumer la ville), il est tout à fait possible de s’y asseoir et d’y lire un livre ou son journal sans trop de difficulté. Le problème est ailleurs.

Ça commence à clocher avec la disposition des quelques bancs disponibles. Il y a des bancs tout autour de la statue mais tous ces bancs, sauf deux, tournent le dos à ladite statue. (comme on le discerne quand on regarde la statue depuis la rue Amherst — matez moi ce banc qui (nous) regarde (sur) Amherst et tourne le dos à l’oeuvre). Donc, quand on s’assoie sur ces susdits bancs tournant le dos à la statue, on discerne sans faillir les bagnoles qui passent sur la rue Amherst et/ou sur le boulevard René Lévesque. Tant et tant que, pour pouvoir regarder la statue, il faut, en fait, marcher autour du petit demi-ovale carrelé sur lequel l’œuvre est posée dans ce petit parc de poche duquel il faudrait, du reste, pouvoir sortir un peu pour voir cette masse de plus de six mètres de haut avec la perspective adéquate, c’est-à-dire depuis pas trop près de sa base. Quand on se décide finalement à aller s’asseoir sur un des deux seuls bancs depuis lesquels on peut regarder la statue, on se retrouve sous deux grands arbres nous cachant partiellement la partie supérieure de l’œuvre. Depuis ces bancs, qui sont côte à côte au nord du parc, ne nous sont visibles alors… que les longues jambes et les fesses plantureuses du Grand Adjuvant. Et ce, en gros plan (car nous sommes encore bien trop proches de la statue).

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

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Sur le coup, toujours bon public, j’ai voulu d’abord y voir une sorte de vengeance thématique antithétique du sort fait au Malheureux Magnifique, par le dispositif urbain… mais aussi par l’artiste même. Notre bon Malheureux est accroupi, les fesses cachées contre le sol (de par l’artiste) et devant un mur (de par son emplacement urbain). Ici, avec ces trois Clochards, loisir nous est donné de bien contempler des fesses triomphantes fièrement dressées entre les jolies feuilles de nos bons érables sains et verts (ou multicolores en automne). Cette idée d’une antinomie fessière entre les deux œuvres marcherait sans clopiner, possiblement, à la rigueur, si le Grand Adjuvant était fin seul dans la composition. Or il y a trois Clochards… et, trois fois hélas, depuis le point de vue des seuls bancs faisant face à l’œuvre, les deux autres persos, et, conséquemment toute la thématique complexe et symboliquement «céleste» de la composition, nous sont cachés par les jambes et le cul du Grand Adjuvant qui occupent, elles, tout notre champ de vision. L’œuvre nous tourne le dos, ni plus ni moins. C’est pas voulu, ça. La statue comme narration, ne peut pas être contemplées depuis ces seules places assises l’envisageant. On raterait alors le tout de sa théâtralité. Tout ce qu’elle fait, c’est de nous montrer son cul, ce qui ne fonctionnerait que si c’était là sa fonction exclusive.

C’est en retournant mentalement la statue de cent quatre-vingt degrés pour qu’elle me fasse face sur mon banc lui faisant «face» (la voici maintenant mentalement cul au sud) que j’ai commencé à me dire qu’il y avait là moins jubilation d’antonymie thématique fessue que censure urbaine insidieuse. Me projetant ensuite (mentalement toujours, hein, on peut pas vraiment y aller physiquement: trop de bagnoles) quelque part en un point situé entre les deux voies du boulevard René Lévesque, je me suis dis que quelqu’un se trouvant là, en voiture par exemple, ne verrait alors, de ma statue retournée (mentalement), qu’un grand cul blanc dressé dans le feuillage des érable. Comme l’avant de la composition, trop complexe narrativement et figurativement, ne peut pas être saisi efficacement depuis une voiture qui, elle, file et rate le tout du show dans son mouvement, force me fut de conclure que la priorité avait donc été moins de montrer la petite façade de l’œuvre aux automobilistes que de leur cacher son grand cul… C’est bien vrai de vrai que, depuis le boulevard, il aurait vraiment été difficile de donner un titre autre que cul immaculé sous les arbres à cette composition. Et comme en plus la rue Amherst est une des bonnes artères permettant d’accéder au cœur du Quartier Gai, situé lui-même un peu en contre-haut, à environ trois-cent cinquante pas ordinaires, sur la rue Sainte-Catherine, les interprétation folâtres de ce signal d’entrée vers le Village n’auraient pas manqué de fleurir… C’eut été cocasse, savoureux et drolatique mais il faut quand même aussi tenir un petit peu compte de ce que l’œuvre fait effectivement.

Sur la base de ce potentiel catastrophique ès malentendus & innuendo en rafales, j’ai laissé tombé l’idée de pouvoir simplement m’assoir devant cette œuvre, dans ce petit parc, sans tout y chambouler (du moins par la pensée). Renonçant donc à voir la statue de face depuis mon banc, je l’ai remise mentalement dans sa position initiale, cul dans ma direction (la voici maintenant revenue cul au nord). J’ai alors envisagé, mentalement toujours, de retourner les bancs se trouvant devant la statue, depuis l’autre côté du parc de poche (son côté sud), pour qu’ils regardent la scène avec les trois persos. Mais ces bancs sont bien trop proches du boulevard René Lévesque. On s’y retrouve au soleil, l’ombrage des arbres surplombant la statue ne les rejoint pas et on a le tapage du boulevard bien installé dans les oreilles. On n’est plus vraiment dans le parc, sur ces bancs du sud. Ces bancs sont de fait occupés par des gens attendant le bus (il y a aussi un abribus sur le boulevard, à bâbord du Grand Adjuvant). Retourner puis, ensuite, inévitablement, rapprocher ces bancs de l’avant du parc de la statue priverait ces gens de leur banc pour attendre le bus et ne donnerait rien de plus dans le parc de poche même. Ils seraient alors sous l’ombrage des arbres, certes, mais on y verrait l’avant de la statue de trop près, ratant complètement l’expérience qu’on vit pour embrasser la complexité de sa portion avant, quand on se tient debout aux pourtours de l’ovale carrelé qu’elle occupe au centre du parc. Le parc est trop petit, hostie. Inutile d’ajouter qu’il serait idiot et cruel d’élaguer les arbres pour rendre la statue plus visible, de cul ou de face. Le parc dessert très mal l’œuvre qui l’occupe mais gagne finalement passablement en agrément justement d’être ombragé par ce tout petit bouquet de vieux arbres.

Les deux bancs donnant sur la rue Amherst pourraient, eux, êtres retournés et permettraient au moins de contempler la statue de franc profil, ce qui est un angle intéressant. Pourquoi diable ces bancs là sont-ils tournés vers la rue Amherst plutôt que vers nos trois nudistes immaculés? Sais pas. Ou alors, serait-ce, oh… oh… que le Grand Adjuvant debout et penché légèrement vers l’avant, montrant fièrement le ciel à ses deux comparses, a, ici aussi, de profil, les fesses maximalement saillantes? La censure derechef aurait joué? La peur des plaintes à la mairie de ces bigots tapageurs et de ces pense-petits méthodiques qui, de facto, mènent le monde? C’est tristement envisageable. Enfin, ces deux autres bancs là regardent donc les bagnoles bifurquer en trombe dans l’intersection et ne profitent pas, eux non plus, de l’ombrage des arbres. Tout se passe comme si ces bancs avaient en fait été mis en place avant l’installation de la statue et qu’on avait négligé de les reconfigurer pour servir l’œuvre. Ça aussi, hélas, c’est tristement envisageable. Ah, mes amis, il faut le voir pour le croire… arbres, disposition des bancs, volume du parc, emplacement, positionnement de la statue, carence en espace piétonnier sur cette grosse intersection vacarmeuse, tout cloche dans ce parc de poche. Et c’est bien poche car c’est au détriment de la statue les Clochards Célestes, cette belle œuvre insolite, dense et généreuse qui, conséquemment, est mal connue et, vraiment, mériterait mieux… ou ailleurs… ou autrement…

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis... le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis… le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

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MERCI À CES HOMMES QUI ONT FAIT DE MOI UNE LESBIENNE (Josianne Massé)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2013

Montréal 2000-2010, sur le «prestigieux» Plateau Mont-Royal, une jeune femme lutte avec elle-même et le monde, pour mettre en place son identité. Elle vit avec un homme plus vieux qu’elle, brillant musicien montréalais, artisan créatif, noceur alerte. Mais la relation s’enlise. La baise perd graduellement son ardeur et sa passion. Et surtout «je» ressent une pulsion l’attirant de plus en plus fortement vers d’autres… De relation en relation, d’homme, en transgenre, en femme, en bi, en femme, en transgenre, en homme, en… nous avancerons donc alors, avec «je», le long de l’inexorable dégradé émotionnel et sexuel l’amenant tout doucement vers son lesbianisme. Houleuse, chaloupeuse, la promenade ne sera pas de tout repos et «je» nous confiera un certain nombre de secrets, au cours du bout de chemin que nous ferons avec elle, notamment sur sa maternité solitaire et sur sa propre enfance. Mais «je» est une femme à principes. La tempête émotionnelle et sexuelle qu’elle va traverser, pendant une décennie cruciale, se complète d’une formidable rigueur philosophique. «Je» considère que la bisexualité n’est en rien une sorte d’état transitoire bancal ou «mélangé» mais une orientation sexuelle de plain-pied en laquelle elle croit et continue fermement de croire, même après son passage au lesbianisme. Quand ce dernier se stabilise, une solide déférence bisexuelle y perdure. Je ne suis pas lesbienne parce que je n’ai pas trouvé l’homme pour moi. Je suis lesbienne parce que j’aime les femmes. Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’aime les femmes. Les hommes, je les aime différemment. Comme, de plus, «je» est la mère monoparentale d’un garçon, cela engage des responsabilités supérieures armaturant la contrainte d’un maintient des hommes, au moins comme figures, comme entités principielles, dans le tableau coloré, bigarré, des représentations fondamentales.

 Chez, «je», action et réflexion, fiction et analyse s’accompagnent très intimement. Le nerf vif de la pensée critique naît de l’instabilité amoureuse. Les relations intimes que vit «je» s’usent, les passions s’étiolent, le sexe –surtout le sexe hétérosexuel- s’uniformise en routine avachie, pire que pire: en routine pute. Chaque branlette devient une monnaie d’échange quand vient le temps de faire la vaisselle. Chaque fellation est vue comme une récompense extraordinaire ou pour acheter la paix. Je ne suis pas une adepte de sexe, je ne suis qu’un instrument usé. Le sexe devient alors une seconde nature, une seconde peau à l’intérieur de laquelle je peux me cacher. Le sexe est un outil pour ne pas avoir à trop se dévoiler. À côté de cela, quelques instants fugitifs dans une toilette publique avec une femme, le regard ébloui et impudique jeté sur une apparition féminine dansant sous la pluie dans un parc, un simple texto de fille, une oeillade fugace, un décolleté provocateur, s’impriment au fer rouge en «je» et lacèrent sa psyché, sa verve, son écriture de la plus polychrome et la plus chamarrée des poésies… «Je» assume cela de plus en plus.

 Dans Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, le Bacardi coule à flots, la boucane de cannabis monte dense, la pression des pairs agit et vous saisit comme un éther vif, la jeunesse se brûle par les deux bouts. «Je» chemine, en enfonçant encore et encore le sillon social et mondain dans la fente humide de la plus ancienne des blessures. Mais l’univers papillonnant et superficiel des fêtards montréalais début-de-siècle et les jets, clics, et déclics des cyber-dragouilleuses, toutes intégralement tributaires de la nouvelle net-normalité, n’emportent «je» dans leurs tourmentes si jeunes, si éphémères, si tragicomiques que pour mieux asseoir sa sagesse et sa compréhension radicale d’une des grandes crises existentielles de notre temps tertiarisé, mondialisé, uniformisant: celle, inégalée, inouïe, du rapprochement intellectuel, émotionnel, sensuel et sexuel des genres…

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Josianne Massé (2011), Merci à ces hommes qui ont fait de moi une lesbienne, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Corinne LeVayer et la cocaïne

Posted by Ysengrimus sur 12 novembre 2012


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Ysengrimus: Corinne LeVayer, vous publiez, chez ÉLP éditeur, un remarquable recueil de cent cinquante poèmes érotiques lesbiens intitulé GOUINES COQUINES DE CE MONDE. Cette œuvre magnifique, polymorphe, torride et bigarrée, est intéressante d’une foule de points de vues mais vous avez eu la gentillesse de vous restreindre ici, pour le bénéfice du segment du Carnet d’Ysengrimus portant sur les drogues récréatives, à la facette de votre exploration poétique évoquant l’usage et l’impact physique et émotionnel de la COCAÏNE. Vous consommez ou avez déjà consommé cette drogue?

Corinne LeVayer: Bien sûr que non, Ysengrimus. Voyons donc! Vous vous doutez bien qu’une personne dotée d’un sens moral aussi élevé que le mien ne s’adonnerait pas à une telle activité qui est illégale et qui me mettrait nos gouvernants conservateurs, bigots, bleus-blêmes et pense-petits sur le dos… Non, non, non, TOUT CECI EST PURE SPÉCULATION CRÉATIVE, UNE ŒUVRE DE FICTION ET LES COMMENTAIRES QUE JE VOUS APPORTE AUSSI ICI, NE SONT QUE PURES ÉLUCUBRATIONS DE POÉTESSE.

Ysengrimus: Bien sûr. Indubitablement. Assurément. Je comprends parfaitement. Mais ne ressentez-vous pas, justement, une sorte de dilemme moral à évoquer, dans votre fiction poétique, une consommation, banalisée et, ma foi, souvent enthousiaste, de drogues illégales?

Corinne LeVayer: Cette question me fait toujours bien rigoler, mon cher. Dans les romans, le cinéma, et les feuilletons télévisuels contemporains, on torture, on estropie, on tue, on flingue, on mitraille, on massacre, on poignarde, on étripe, on assassine, on empoisonne, le tout souvent en un traitement incroyablement graphique et pervers, confinant au sadisme le plus ostensible et le plus insensible. Vous convenez avec moi, cher Ysengrimus, que la torture, le tabassage et le meurtre, individuels et collectifs (incluant les massacres de villages et guéguerres ensanglantées de toutes farines) sont des comportements totalement illégaux et immoraux?

Ysengrimus: Absolument.

Corinne LeVayer: Et pourtant, on les évoque en fiction en toute impunité, massivement, et sans complexe (des têtes éclatent, des tripailles dégoulinent – je ne vais pas vous faire un dessin) et ce, sans que nos conservateurs bigots n’y trouvent à redire. Il y a des bibliothèques entières de romans (policiers ou autres) qui sont de véritables vade-mecum de toutes les techniques de meurtres, assassinats et règlements de comptes imaginables, des plus grossières aux plus raffinées, des plus feutrées aux plus imprudentes. Vous passez ensuite à la vidéothèque, pour prendre connaissance des exemples pratiques d’assassinats en visuel, 3D, quadravox et toutim, toujours sans le moindre complexe. Et on me ferait chier parce que je raconte une petit peu, dans ma fiction, quelques malheureuses bouffées d’extase chimio-récréatif? Allons, allons, avouez avec moi qu’il y a là une hypocrisie singulièrement scabreuse et incohérente de la culture bien-pensante contemporaine.

Ysengrimus: Je n’avais jamais vu la chose sous cet angle, assez probant, il faut l’admettre.

Corinne LeVayer: Je ne vous le fais pas dire. Vous-même êtes un promoteur explicite (et aussi fort méritoire) d’une description la plus impartiale possible de l’impact physiologique, émotionnel et sociologique des drogues récréatives. C’est bien pour ça que je vous ai approché avec cette idée de sujet.

Ysengrimus: Et vous avez fichtrement bien fait. Adoncques, madame LeVayer, que nous dit votre monde de fiction sur la cocaïne?

Corinne LeVayer: D’abord que c’est une drogue dure qui a perdu au fil des années beaucoup de ses qualités euphorisantes. Je vous assure qu’il y a vingt ou trente ans c’était autre chose. Aujourd’hui, c’est coupé de trente-six éléments neutralisants (une ligne de cocaïne contemporaine sent toujours un petit peu le bicarbonate de soude – ce n’était pas comme ça avant) et il faut constamment en reprendre pour que l’effet perdure. C’est rendu aussi bien trop cher pour ce que c’est.

Ysengrimus: C’est donc, comme le pain, les nouilles et les bagnoles, un produit de consommation qui a perdu en qualité, en une petite génération, tout en voyant son prix gonfler à l’excès.

Corinne LeVayer: Totalement.

Ysengrimus: Mais que nous fait la cocaïne?

Corinne LeVayer: C’est un euphorisant et un déshinibiteur. On ressent des bouffées d’extase très agréables, qui sont à la fois relaxantes et stimulantes (ce qui est savoureusement paradoxal) et qui ont un impact aphrodisiaque tout à fait passable. Pour que l’effet perdure de façon satisfaisante, il faut renifler une ligne par heure environ.

Ysengrimus: Vous compareriez son impact à quoi, disons, dans le monde connu.

Corinne LeVayer: Imaginez l’effet bien pompette et bien sympa de trois ou quatre bons petits verres de cognac mais sans les nausées, ni la lourdeur d’estomac, ni la somnolence. Et unissez ça, le plus intimement possible, au coup de fouet de six cafés que vous n’avez pas bus non plus, donc qui sont, eux aussi, sans impact aucun sur votre estomac ou votre vessie. À cela s’ajoute un élément magiquement indéfinissable qui ne ressemble à rien de familier.

Ysengrimus: Pas d’hallucinations?

Corinne LeVayer: Aucune hallucination, du moins à ma connaissance.

Ysengrimus: Et il y a des effets secondaires immédiats, pendant l’usage?

Corinne LeVayer: Cela donne soif (il faut bien s’humecter les lèvres et la gorge d’eau fraîche), coupe la faim et le sommeil. Si votre soirée est cocaïno-euphorique, votre nuit sera mauvaise. C’est le prix à payer. Autre effet secondaire inattendu (en m’excusant pour le parler cru)…

Ysengrimus: Allez-y. N’hésitez pas.

Corinne LeVayer: Cela vous laisse de drôles de crottes de nez beigeasses dans les naseaux. Si, si, ne riez pas. Vous allez passer la journée suivante à vous moucher et à vous tirer du nez des boulettes gluantes (carrément collantes, en fait) particulièrement dégueus. Devenue inerte, la poudre vous encombre lourdement le nez et il faut parfois sciemment curer avec les doigts ou un coton-tige pour s’en débarrasser.

Ysengrimus: Oh, oh… On la voit pas souvent au cinéma, celle-là.

Corinne LeVayer: Non, bien sûr. C’est pas assez glamour… Pour éviter cet encombrement nasal du lendemain, il faut placer la paille un peu plus loin au fond de la narine, avant de renifler, pour bien atteindre les muqueuses (dans le feu de l’action, on n’y pense pas toujours). Mais il ne faut pas enfoncer la paille trop loin non plus, sinon la reniflée passe en trombe et vous déboule alors directement dans la gorge. Le goût est amer, presque suffocant mais surtout, vous perdez de l’effet, comme ça, parce que vous finissez par avaler la flopée, ce qui est bien moins performant. Il faut apprendre à doser ces deux désavantages. Et il ne faut pas trop forcer le tout, sinon, là, c’est le saignement de nez qui vous guette. Renifler de la poudre est un art bien plus subtil qu’on ne le pense de prime abord.

Ysengrimus: Apparemment. Je m’en avise. Et l’accoutumance, la dépendance?

Corinne LeVayer: Attention, cher Ysengrimus, il ne faut pas confondre ces deux notions. L’accoutumance, c’est le fait qu’il faille prendre une quantité toujours croissante de la substance pour maintenir grosso mode l’effet récréatif initialement ressenti (qui est celui qu’on recherche toujours). L’organisme s’accoutume, donc, il lui en faut graduellement plus (ce qui entraîne inévitablement des coûts métaboliques, sociaux et financiers). La dépendance, c’est le fait qu’on est pris avec le besoin de cette drogue, qu’on ne peut plus contrôler cette satanée soif qu’on ressent pour elle, qu’on y pense tout le temps (comme le fumeur sa cigarette, par exemple). On reconnait de plus en plus qu’une portion significative de la dépendance, est de fait psychologique (et variera donc significativement en fonction des phases de votre vie sociale). Tandis que l’accoutumance est mécaniquement physiologique. Vous pigez bien la distinction?

Ysengrimus: Parfaitement. C’est limpide. J’imagine qu’il faut toujours l’avoir à l’esprit pour ne pas se mettre à raconter n’importe quoi.

Corinne LeVayer: Absolument. Et alors pour décrire ces deux phénomènes (qui, insistons là-dessus, sont distincts et séparables) en ce qui concerne la cocaïne, c’est encore l’analogie avec l’alcool qui est la plus efficace. La cocaïne, comme l’alcool, est une drogue à accoutumance. Il faut en prendre graduellement de plus en plus pour monter vers l’effet récréatif attendu. Il parait que les deux ont aussi en commun de se nicher dans le foie, d’ailleurs. Vous suivez?

Ysengrimus: Je suis.

Corinne LeVayer: Et puis, d’autre part, comme l’alcool toujours, la cocaïne PEUT mener à une dépendance, mais, contrairement à ce que disent les propagandistes, cela n’est pas automatique.

Ysengrimus: Des gens peuvent prendre un verre, quelques bonnes cuites mêmes, mais, l’ayant fait, ne deviendront pas irrémédiablement, ou fatalement, ou automatiquement alcooliques.

Corinne LeVayer: Voilà. Exactement. Par contre, d’une cuite à l’autre, il leur en faudra un peu plus pour flipper, ce qui, inévitablement, tend à leur imbiber l’organisme et peut ouvrir la porte à un lent dérapage. Mais c’est strictement une tendance. La nuance est capitale.

Ysengrimus: L’histoire de: tu renifles une fois et, vlan, c’est fini, tu viens d’entrer dans l’univers infernal de la drogue et ta vie est foutue. C’est de la fadaise.

Corinne LeVayer: De la pure fadaise. C’est un mythe propagandiste ayant mené à de grossier préjugés. De moins en moins de gens informés prennent cette rhétorique au sérieux, d’ailleurs.

Ysengrimus: Ces préjugés forment justement ce que vous avez appelé dans votre poésie la narco-discrimination.

Corinne LeVayer: Oui, exactement.

Ysengrimus: On va jeter un coup d’œil sur le poème introduisant cette notion. Je voudrais que vous nous en parliez un petit peu. Le voici.

NARCO-DISCRIMINATION

 Quand elle m’a vu tirer une ligne de cocaïne,
Je vous en passe un papier, elle s’est mise à me faire grise mine.
Pendant que la brutale extase montait en moi
Et submergeait mes sens.
Elle s’est mise à dégoiser contre l’abus de substances
Et pour la tempérance…
 
J’ai voulu l’embrasser.
Elle a dit que j’avais les pupilles dilatées.
Je lui ai pris ses petits seins replets.
Elle s’est plainte du fait
Que je titubais,
Que je divaguais.
Que j’étais déséquilibrée.
 
J’ai voulu me calmer,
Me contrôler,
Écraser le coup,
Faire la morte.
 
Elle s’est fâchée,
M’a engueulée
En me lançant des regards fous.
Et puis elle a claqué la porte.
 
Je suis retournée danser,
Me trémousser,
Ma faire tripoter,
Presque molester
Jusqu’à la complète inanition.
 
Cherchant à oublier,
À refouler,
À me dévider,
À éliminer
Ce fort navrant moment
De narco-discrimination.

Corinne LeVayer: Voilà. Des personnes consommant avec modération des drogues récréatives vous expliqueront qu’elles sont constamment confrontées à ce problème de la condescendance des abstinents. On vous traite comme une camée foutue simplement parce que vous vous amusez un petit peu, en bonne méthode, et sans excès réels. Il suffit de vivre cette expérience pour toucher du doigt le mur dur et opaque que rencontreront, dans la société civile, les personnes véritablement atteintes de toxicomanie.

Ysengrimus: En un mot, on vous traite subitement de poivrote simplement parce que vous avez pris deux ou trois coupes de champagne.

Corinne LeVayer: Exactement. Il faut vivre cette expérience. Quand votre petit sachet de poudre apparait, le changement d’attitude est incroyablement spectaculaire. C’est terriblement brutal et probant. Pour tout dire: atterrant.

Ysengrimus: C’est très intéressant et utile, cette notion de narco-discrimination. On n’en parle jamais.

Corinne LeVayer: Absolument jamais. Et pourtant, tout toxicomane avancé ayant —fatalement— d’abord commencé comme usager occasionnel de la drogue (exactement comme pour l’alcool), il ou elle a subit son lot de narco-discrimination le long de sa route, longtemps avant que sa dépendance ne soit devenue un problème effectif. Tant et tant qu’une bonne partie du désespoir et de la panique socialement insécure du toxicomane avancé tient à l’héritage de narco-discrimination qu’il transporte en lui et dont on ignore tout dans l’intervention prétendant mener à une cure.

Ysengrimus: On accuse uniquement la substance de tous les maux en cause et on rate le rendez-vous avec une autocritique sociologique du phénomène.

Corinne LeVayer: Voilà. Demandez-vous après pourquoi ces gens se méfient de tout le monde et récidivent. Une bonne partie de leur isolement du monde est en fait fabriqué sociologiquement par la muraille des préjugés bigots, d’ailleurs brutalement suractivés par la bonne grosse propagande anti-stupéfiants (qui, elle, ne fait pas de complexe et ne s’encombre pas de rectitude, politique ou autre). La pression de tout ceci est gigantesque. Il ne faut pas nécessairement condamner ce fait discriminatoire (ou l’excuser). Mais il faut le voir.

Ysengrimus: Cette pression sociale de l’abstinent sur la personne qui consomme la cocaïne revient souvent dans votre poésie. Vous l’évoquez aussi dans le texte POUR UN PEU DE POUDRE:

POUR UN PEU DE POUDRE

Mon amoureuse
Me traite de menteuse.
Elle veut savoir si j’ai repris de la cocaïne,
La petite fouine coquine.
Pourquoi j’en reprendrais.
Je lui fais.
Elle me fait:
Parce que t’es une petite pute de toxico.
En un mot, nous avons des mots.
Je lui jure, sur ma main à couper,
Je lui jure que je n’ai pas touché
La fameuse drogue dure,
Si pure,
Si dangereuse,
Si merveilleuse.
Mais mon amoureuse
Ne me croit pas. Elle rage,
Elle pleure. Les larmes dégrafent son beau visage.
Elle veut que je démissionne du Lutin rouge
Elle dit que c’est un sale trou à gouines toxicos. Un bouge.
Démissionner de l’orchestre? Is that a joke?
Abdiquer mon amour, infini, insondable, pour la coke?
Ramasse tes cliques, tes claques et ta morale de toc,
Amoureuse à la noix.
Remballe ton amour.
Dix dollars que, dès demain au petit jour,
Je te remplace par une tribade en cheveux qui la bouclera,
Baisera mille fois mieux que toi
Et reniflera de longues lignes langoureuses, avec moi
Au lieu de me juger
Pour un peu de mauvaise poudre
Saupoudrée…

Ysengrimus: Il faut expliquer que Le Lutin rouge est le bastringue lesbien où votre personnage principal est musicienne de jazz. Et c’est dans ce contexte social qu’elle consomme la cocaïne. C’est bien ça?

Corinne LeVayer: Exactement. Et ici on a la petite bêcheuse bourgeoise qui vous demande de changer de style de vie d’un coup sec, pour ses beaux yeux, en vous regardant de haut, et sans compensation émotionnelle aucune, autre que l’exigence axiomatisée de la confirmation sereine de ses tenaces préjugés de petite bigote. Non mais, je rêve…

Ysengrimus: Fin abrupte d’une idylle…

Corinne LeVayer: Eh comment! Le principe est le suivant. Je suis une adulte responsable qui sais doser ses plaisirs. Je ne conduis pas ma voiture en état d’ébriété. Je ne fais pas du tir à la carabine dans une zone scolaire. J’espace ma consommation de cocaïne suffisamment pour éviter l’intoxication. Je suis expérimentée. Je sais ce que je fais. J’ai pas besoin de la police ou de cette nénette pour m’assommer avec leur répression abstraite, ignare, en gros sabots.

Ysengrimus: Je comprends.

Corinne LeVayer: Pensez aux sports extrêmes, escalade, deltaplane, parachutisme. Personne n’irait intimer les gens qui s’y adonnent de cesser ces pratiques sous prétexte qu’il y a un risque, bien réel, bien tangible, d’y laisser la vie.

Ysengrimus: Oui mais, malgré ma déférence pour cette analogie qui est astucieuse, je dois faire observer que, dans ces sports, des dispositifs de sécurité perfectionnés sont bien en place pour réduire le risque mortel.

Corinne LeVayer: J’affirme fermement que, dans la consommation de cocaïne, il y a aussi moyen de mettre en place des dispositifs de sécurité tout aussi perfectionnés, maintenant une qualité récréative adéquate tout en évitant de tomber dans des excès nuisibles pour la santé ou la vie.

Ysengrimus: Quels dispositifs?

Corinne LeVayer: Des choses toutes prosaïques, encore une fois, comme pour l’alcool. Espacer et stabiliser les périodes de consommation, restreindre celles-ci à des contextes favorables, circonscrits et spécifiques, éviter de conduire la voiture, éviter les bains de foule. S’amuser avec modération et en conscience. Penser à ce qu’on fait, prospectivement et rétrospectivement, comme en gastronomie ou en sommellerie. Toujours bien calculer son coup. Ne rien laisser au hasard. Les drogues récréatives, c’est comme le chocolat, le vin fin ou le ski alpin, il faut assumer le risque encouru et, ensuite, assouvir.

Ysengrimus: Peut-on vraiment finir par assouvir?

Corinne LeVayer: Mais bien sûr. Si vous procédez correctement, en vous donnant le temps et la méthode, la cocaïne, comme quoi ce soit d’autre, finira par tout doucement perdre sa magie explosive des débuts. Et l’insidieuse —mais saine— lassitude s’installera en vous, à son sujet.

Ysengrimus: Vous évoquez cela d’ailleurs explicitement dans le dernier poème que vous partagez ici avec nous.

Corinne LeVayer: Oui.

Ysengrimus: Lisons plutôt.

STIMULANTS

Me revoici, gavée de stimulants,
Survoltée et épuisée en même temps.
Comment voulez-vous que je joue mon instrument?
Dans un état pareil, ça n’a aucun bon sens.
 
Me voici, submergée de narcotique,
À me dandiner, devant une salle neurasthénique
De gouines endiablées à qui je voudrais faire la nique.
Mais pour ce qui est de jouer correctement, ben alors là, bernique!
 
Me voici, bien cernée par l’artificielle euphorie,
Et après le concert, je vais me lever une houri.
Qui risque de trouver que je déconne et que je balbutie,
Que j’ai la pupille dilatée, que je sursaute à rien comme une petite souris.
 
Me voici en train d’encore renifler ma dernière der des der illusion.
Poudre aux yeux de poudre au nez. Toujours la même chanson.
Pour la fornique, c’est oui. Pour l’amour passion c’est non.
Je suis une tare urbaine, un sociologique comédon.
 
Me revoici, gavée de stimulants,
Survoltée et épuisée en même temps.
Je pers de plus en plus les atouts euphorisants.
Me reste que la dépendance,
Atroce, intense,
Ce vide sensuel,
Cette soif  cruelle
De neige éternelle.
Les stimulants, c’est vraiment pas marrant.

Ysengrimus: On le sent bien, là, l’effet de lassitude. C’est comme un joueur de hockey qui trouve qu’il commence à avoir mal aux genoux et n’a plus autant de fun qu’avant à courir après le disque.

Corinne LeVayer: Voilà. Exactement. Voyez combien l’analogie avec les sports (extrêmes ou non) est opératoire. Ici, notre contrebassiste prouve, par cette fatigue de fond exprimée, que, de fait, elle ne tombera pas dans la dépendance, qu’elle se lassera de la consommation et de ce mode de vie bien avant. Ce cas de figure est massivement attesté.

Ysengrimus: Les gens font un trip de drogue à un moment de leur vie puis passent à autre chose. Ils en reviennent, tournent la page, grow out of it. C’est une sorte d’étape.

Corinne LeVayer: Oui, voilà. Et… euh… est-ce qu’on explique ici ce qui finira par faire notre contrebassiste arrêter de consommer de la cocaïne, assez subitement d’ailleurs?

Ysengrimus: Non, non, Corinne, s’il vous plait, ne le faite pas. Je veux laisser cette délicieuse surprise à vos futurs lecteurs et lectrices. Disons simplement qu’un changement majeur des conditions psychologiques de notre dite contrebassiste opérera ce petit miracle, au demeurant, vieux comme le monde…

Corinne LeVayer: Vous l’avez très bien dit tout en n’en disant pas trop…

Ysengrimus: Justement. Mais revenons plutôt au poème intitulé STIMULANTS. On observe ici, en plus, que la contrebassiste semble trouver qu’elle joue mal son instrument quand elle est sous l’effet immédiat de la cocaïne. Charlie Parker et Éric Clapton innervant leur créativité artistique à la coke, c’est de la foutaise, donc?

Corinne LeVayer: De la pure foutaise, alors là… Essayez de jouer Turkey in the straw à la contrebasse ou à la flûte à bec rond comme une bille, vous m’en reparlerez. Vous risquez surtout de faire tomber votre instrument par terre et de bien l’estropier. Les musiciens qui montent sur scène ivres ou gelés (habituellement au grand dam du reste de l’orchestre qui, lui, est sobre) ne feront que de la merde (en se croyant très fort — ce qui est pure illusion toxicologique). Par contre…

Ysengrimus: Par contre?

Corinne LeVayer: L’honnêteté m’oblige à nuancer un petit peu cette notion de la corrélation entre consommation de cocaïne et créativité artistique ou intellectuelle, si vous me permettez.

Ysengrimus: Je vous écoute.

Corinne LeVayer: Prenons la Corinne de mon recueil de poésie, qui n’est pas moi, je vous le redis (Corinne LeVayer est d’ailleurs un nom de plume).

Ysengrimus: C’est entendu et bien compris.

Corinne LeVayer: Elle joue son concert disons le samedi soir, prend ensuite de la coke toute la nuit (environ six lignes — une par heure). Elle a un dimanche merdique et ne touchera pas la coke avant le samedi suivant. Vous suivez?

Ysengrimus: Je suis. Elle consomme une fois par semaine.

Corinne LeVayer: Voilà, ce qui est encore un peu trop (l’idéal c’est une nuit le nez dans la poudre aux deux semaines — là vous tiendrez des années et débarquerez du fourgon quand bon vous semblera). Une fois par semaine, c’est un petit peu trop. T’as pas vraiment le temps de récupérer. Enfin bref… Concert le samedi soir, nuit du samedi au dimanche aphrodisiaque, paradisiaque et euphorique, dimanche merdique, lundi et mardi, de moins en moins barbouillée. Aux environ du mercredi ou du jeudi, l’effet de la cocaïne est fort atténué mais toujours sensible.

Ysengrimus: Oui?

Corinne LeVayer: Oui, oui… Et c’est là, quatre ou cinq jours après la consommation, qu’une sorte de période de clarté et de vive stimulation mentale semble bel et bien s’installer. Et elle est très favorable, disons, à la composition musicale. Comme on se sent aussi très légèrement hyper-active, c’est le moment idéal, disons, pour tailler ses rosiers. L’œil est vif, le geste alerte. Toute la haie de rosier y passera, et ce sera superbement fait. On a ici un fait original, spécifique et, par exemple, totalement différent, cette fois-ci, de ce que peut faire l’alcool.

Ysengrimus: Intéressant.

Corinne LeVayer: Oui, ça existe, mais pas sur le coup, plus en ressac distant disons. Dans le flux hebdomadaire, si je puis dire… Inutile de dire que si vous en reprenez trop vite, vous foutez complètement en l’air cette subtile qualité de vieillissement graduel de l’effet.

Ysengrimus: Bon. C’est bien noté.

Corinne LeVayer: Le mercredi et le jeudi, on est intense, il y a une tension, comme avec les cordes de l’instrument (notez que des petites poussées agressives peuvent apparaître aussi — vaut mieux rester seule). Il est impossible de nier qu’il y ait là une stimulation cérébrale très spécifique qui favorise la créativité artistique ou intellectuelle. C’est la sérotonine ou je sais pas trop quoi qui fait ça. Ceci dit, le temps passe un peu plus et cette micro-euphorie sereine et créative de deux jours cède assez vite la place à des poussées dépressives alors associées au manque (là, par contre, il ne faut plus rester seule. Ceux et celles qu’on aime nous manquent alors aussi, parfois cruellement). Il est alors bien temps que la semaine finisse et que l’euphorie chimique reprenne. Voilà.

Ysengrimus: On voit superbement le tableau des pour et des contre que vous nous peignez là. C’est magnifiquement impartial, original et nuancé ces observations, Corinne. Cela aide vraiment à bien se faire une idée.

Corinne LeVayer: Mais merci. Je m’efforce de respecter le souci d’impartialité de votre vision de la description des drogues récréatives.

Ysengrimus: Et vous le faites impeccablement. Et cela reste la façon idéale de se faire le plus adéquat des jugements. Je ne saurais trop vous remercier. Vous nous fournissez ici un lot remarquable d’avenues de réflexions fort fécondes.

Corinne LeVayer: Ce fut un vif plaisir. Merci à vous, Ysengrimus, de donner l’opportunité à la pensée et à la parole libres de s’exprimer ouvertement et impartialement.

Ysengrimus: Maintenant, on va relire tout ça… surtout les poèmes (qui, mentionnons-le au passage, parlent d’amour, de sorties en ville, de prostitution, de copinage entre filles, de musique et d’homosexualité féminine bien plus qu’ils ne parlent de drogue)…

Corinne LeVayer: Voilà. Encore merci, cher ami.

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Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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La misogynie de Roman Polanski rendue presque supportable par Shakespeare: THE TRAGEDY OF MACBETH (1971)

Posted by Ysengrimus sur 15 septembre 2012

Lady Macbeth (Francesca Annis) et Macbeth (Jon Finch) dans le film THE TRAGEDY OF MACBETH de Roman Polanski (1971)

Mon fils aîné Tibert-le-chat est un shakespearien consommé. Il sent cette dramaturgie et cette écriture très intimement et comme tout naturellement. Entrer dans le monde du drame shakespearien en sa compagnie est toujours une promenade merveilleuse. En fait, Shakespeare au cinéma, c’est une grosse affaire père-fils dans notre maisonnée. Quand leur mère (très légitimement allergique à toute cette brutalité de mâles moyenâgeux qui dégoisent en s’entretuant) est absente, on ressort nos disques shakespeariens et on s’y enfonce en mangeant du poulet et en se prenant la tête.

Il existe une cinquantaine d’adaptations cinématographiques et télévisuelles de Macbeth (la plus ancienne datant de 1911, la plus récente, de 2006) et nous ne les avons pas vues toutes, loin s’en faut, tout simplement parce que nous avons jeté l’ancre dans celle de Roman Polanski. Pourquoi donc? D’abord pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le réalisateur lui-même. Parlons franchement, il faut, même aux anglophones, un disque avec les sous-titres des sourds (ceux qui vous donnent le texte anglais donc, ce qui permet de suivre le dialogue, un peu comme sur un sing-along… C’est très commode. Recommandation expresse). Il faut aussi pouvoir pauser et discuter le coup. Dans notre cas, c’est Reinardus-le-goupil ou moi qui réclamons une pause et c’est Tibert-le-chat qui nous explique ce qui se trame. Un pur régal. Maintenant, pourquoi The Tragedy of Macbeth spécifiquement? Eh bien d’abord, à cause de l’année: 1971. Les adaptations plus vieilles m’agacent parce que le traitement dramatique est trop archaïque, le jeu trop théâtral, trop pesant, trop mytholâtre, trop LaurenceOlivieresque ou RichardBurtonesque. Les adaptations plus récentes agacent mes fils à cause de la présence d’effets spéciaux, d’animatrons, de décors à l’ordi et de différentes formes de distorsions visuelles. En 1971, de vrais acteurs se battent encore avec des armes crédibles, dans des châteaux véridiques, qu’ils attaquent sur des chevaux vivants, qui galopent sur des plaines effectives et trottent dans des marécages aux éclaboussements boueux réels… Cela change immensément la qualité de l’expérience. J’assouvis ma pulsion moderniste dans le jeu plus naturel et dépouillé des acteurs de Polanski, mes fils assouvissent leur pulsion archaïque dans le traitement très cru et simple des intérieurs et des extérieurs de la superbe cinématographie de Polanski, et un équilibre heureux se crée. Pourquoi The Tragedy of Macbeth spécifiquement? Il y a une autre raison majeure: Polanski lui-même, justement. Polanski m’agace très fréquemment. Je trouve que c’est un misogyne qui vampirise la femme plus souvent qu’à son tour. Il représente indubitablement le côté sombre de la féminisation de l’homme et ce problème, que Polanski domine pourtant si magistralement comme réalisateur et comme acteur dans le Locataire (1976), finit souvent en eau de boudin lassante de simplisme et de facilité dans plusieurs de ses productions. Mais ici… oh… oh…

Macbeth (joué fort subtilement par Jon Finch), Polanski nous le fait puissamment comprendre, est un général écossais subitement hanté par des pulsions féminines. Cela débute avec la rencontre qu’il fait, après une bataille décisive, en compagnie de son compagnon d’arme Banquo (campé solidement par Martin Shaw), de trois sorcières devineresse (incarnées magistralement, folles et terribles, par Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor et Noelle Rimmington). Disons les choses comme Polanski les dirait, le venin féminin s’instille alors sous la peau de Macbeth et le consume. La prédiction des sorcières le rendra envieux, jaloux, méfiant, ambitieux, insensible, et son épouse (Francesca Annis, une Lady Macbeth hautement polanskienne) parachèvera l’œuvre qui mènera au meurtre fatal du roi Duncan (Nicholas Selby) et à la ruine de l’Écosse indépendante. Lors de la seconde visite aux sorcières, Polanski nous sert une sorte de sabbat souterrain où la chair des bougresses répond brutalement à la colère dérisoire et beuglante d’un Macbeth, foncièrement docile, qui boit leur mixture et se damne. Macbeth s’habille ensuite de plus en plus comme un efféminé décadent et paranoïaque. Et c’est une bande de couillus tonitruants: Macduff (terrifiant de puissance masculine sous les traits carrés de Terence Bayler), Malcolm et toute la bande, alliés aux anglais, qui devront se charger de le mener vers une mort sanglante, minimalement honorable et maximalement virile.

L’équilibre dramatique imparable et la puissance narrative si riche de Shakespeare pondèrent la misogynie compulsive de Polanski et la fait travailler superbement au service bien tempéré du drame. La cinématographie unique de Polanski, sa façon si singulière de filmer le corps des hommes est des femmes, rehausse la fable shakespearienne et l’imprime de façon profonde, vive et cuisante, dans la sensibilité moderne. C’est un alliage singulièrement réussi de deux dynamiques, de deux traitements, de deux mondes, qui d’autre part, pour des raisons distinctes, ont raté leur cible plus souvent qu’à leur tour. Il faut jouer le jeu. Il faut se plonger dans la sauvagerie de ces temps où les hommes étaient des hommes forts et les femmes étaient des femmes manipulatrices. Polanski nous fait comprendre Shakespeare. Shakespeare grandit Polanski. Shakespeare habille. Polanski dénude. Lady Macduff (Diane Fletcher) capture son enfant poignardé nu par les soudards de Macbeth. Lady Macbeth, nue aussi, sombre par sursauts dans la folie coupable. La nudité tremblante de Lady Macbeth perdant la raison fit d’ailleurs plus ou moins époque et suscita, semble-t-il, quelques froncements de sourcils en 1971 (je n’en sais trop rien, pour le coup, j’étais plus jeune que mes fils et ma vielle téloche à lampes, sans lecteur de disque ne traitait pas ce type de thème…). Mais surtout, tous ces nus polanskiens, incomparables, mais aussi en fait bien pudiques selon les critères contemporains, signifient enfin quelque chose. Quelque chose de douloureux, de cruel et de vrai. Et le cri mortel de Lay on, Macduff! et le duel bringuebalant qui s’ensuit, nous placent devant tout le dérisoire de la force et du droit face à la vengeance et à toutes les perversités fielleuses de la décadence des rôles.

Roman Polanski dirigeant Francesca Annis (en Lady Macbeth)

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The Tragedy of Macbeth, 1971, Roman Polanski, film américano-britannique avec Jon Finch, Francesca Annis, Martin Shaw, Terence Bayler, John Stride, Nicholas Selby, Diane Fletcher, Maisie MacFarquhar, Elsie Taylor, Noelle Rimmington,  140 minutes.

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LA BRANLEUSE (Amélie Sorignet)

Posted by Ysengrimus sur 1 août 2012

La Branleuse

Élève de lycée préparant le bac, Diane glandouille et semble investir une portion significative de son énergie intellectuelle et émotionnelle à copieusement mépriser l’intégralité de l’univers social ambiant. Celui-ci le lui rend bien, au demeurant, en la surnommant, sans aménité, la Branleuse. Dans le petit village des rives de la Garonne qu’elle habite avec son père, sa mère et son frère, le rythme de la vie s’active et prend corps avec la saison de la chasse au petit gibier. La chasse contemporaine, telle que l’observe Diane, n’est plus que l’ombre de ce que fut cette noble tradition française. Les chasseurs ont dégénéré, au sens littéral du terme. Leurs passe-temps cynégétiques et gastronomiques déclinant ne seraient plus qu’une brutalité micro-meurtrière pour morfales et ivrognes nostalgiques, déclassés et marginaux, et cela n’intéresserait pas grand monde…. Mais, triste bondance, il faut que l’ardeur écolo, simplette, citadine, généreuse et myope, se plonge les mains jusqu’aux coudes dans le sang des faux faisans sauvages d’élevage. Cette année là, un militant écolo est lardé de plomb dans les bois, dans des circonstances obscures, opaques, fétides. Il y a mort d’homme et l’affaire est étouffée. Mais Diane en a les sangs littéralement fouettés. Elle sent que son père est fort probablement mouillé dans ce fait divers sordide et cela fait puruler en elle des plaies plus anciennes, plus cuisantes.

Diane se met donc en chasse, curieuse, fouineuse, fouisseuse. C’est le patriarcat en grande capilotade, enflé, gangrené, éructant qu’elle se doit de fouailler de sa petite curiosité salace et grugeuse, dont le cynisme et la rouerie ne masquent qu’imparfaitement le trouble, l’angoisse, la fragilité. Mais, au milieu de cet univers de masculinité déliquescente, lâche et brutale, se niche le Braconnier. La pureté et la proximité à la nature qu’il incarne encore sont-elles authentiques ou fait-on face ici aussi à un autre type de fausse sauvagerie de toc. Pour le savoir, Diane, bouffée par la faim, la curiosité et le désir naissant, va devoir, sans espoir de retour, dévier de sa trajectoire initiale de chasse. Une quête douloureuse et toxique, une dérive sociologique implacable, se mettra alors en place, qui, de son village natal, à Bordeaux, puis à l’Angleterre, puis au Canada, finira par la mener d’homme en homme, dans une ambiance globale de jobardise gamine virant graduellement à la plus insensible des lucidités et à la plus amère des cruautés. Les plombs purulents et mortels voleront alors dans toutes les directions. Il va y avoir de la putasserie, de la boulimie et de la mort sale. Et cela nous sera jeté au visage avec une naïveté et une candeur d’exposition qui tranche incroyablement dans le vif de toutes nos habitudes littéraires.

Un roman du coming of age féminin où le comique le plus rabelaisien côtoie la douleur intérieure la plus virulente. De ce purin fielleux et acide du grand terroir foutu dont hérite la jeunesse contemporaine, peut-on encore voir s’extirper les fleurs sombres, feutrées et onctueuses de l’amour vrai et du sens élevé de la quête de soi?

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Amélie Sorignet (2010), la Branleuse, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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Béatrice, vous aviez l’embarras du choix et vous avez pourtant pris comme conjoint un homme bien plus vieux que vous. Pourquoi?

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2012

Céline Dion (née en 1968), René Angelil (né en 1942). Différence: 26 ans

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Soit que par égale puissance
L’affection, et le désir
Débattent de la jouissance
Du bien, dont se veulent saisir:
Si vous voulez leur droit choisir,
Vous trouverez sans fiction,
Que le désir en tout plaisir
Suivra toujours l’affection.

Pernette du Guillet (1520-1545), RYMES DE GENTILLE ET VERTUEUSE DAME D. PERNETTE DU GUILLET, LYONNAISE, 1545, épigramme XXVII.

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Béatrice Molinier, à quarante ans, vous filez le parfait amour avec un homme de soixante ans. Vous vivez ensemble depuis dix ans, avez un enfant, et vous m’avez écrit personnellement pour me demander de traiter, dans les pages du Carnet d’Ysengrimus, cette question, sur laquelle vous jugez qu’on cultive bien des stéréotypes rebattus. Le premier de ces stéréotypes c’est celui, perpétué dans la culture française avec Agnès et Arnolphe (de l’école des femmes de Molière) ou, dans la culture québécoise, avec Céline Dion et René Angelil. J’ai nommé: le mythe de Pygmalion, ce sculpteur qui se fabrique sa petite Galatée, bien en chair, bien docile et sans risque. Que pensez-vous de cette première description d’un couple comme le vôtre?

Béatrice Molinier: Ouf, par où commencer?… C’est une caricature grossière et rétrograde, aussi insultante pour l’homme que pour la femme, un vestige d’un ordre qui n’existe plus. C’est une représentation qui nie complètement la volonté de la femme, la réduisant à un objet dépourvu d’autonomie, dépourvu de ses propres désirs et de ses propres forces. Moi, j’ai choisi mon homme, activement, délibérément, passionnément, sans aucun complexe et avec toutes mes capacités, celles d’une femme solide, autonome, instruite, dotée d’une complète liberté de choix. Loin d’une Galatée, quand on s’est rencontré, j’étais déjà une personne solidement constituée, insoumise, affranchie. Quant à l’homme, j’ai beaucoup de difficulté à croire que l’homme moderne, l’homme évolué et intelligent, cultive ces pulsions pygmalionesques. En tout cas, je ne saurais jamais m’intéresser à un tel type. La notion que mon mari pourrait être séduit par une automate obéissante, parfaitement malléable et facile à dompter, l’idée que je puisse fonctionner pour lui comme une sorte de gonfleuse d’égo, constitue une atteinte non seulement à son intelligence mais à son solide féminisme.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Je crois que même Céline Dion me répondrait exactement comme vous le faites, en fait. Voici donc un cliché d’invalidé. Avant de passer aux choses vraiment intéressantes, réglons le sort d’un deuxième, celui de la figure paternelle. Votre époux en est-il une? Êtes-vous une figure filiale pour lui?

Béatrice Molinier: Je ne recherche pas un père, j’en ai déjà un, mon cher papa adoré est irremplaçable. Je n’ai jamais souffert d’un manque d’amour ou d’affection paternelle, je n’ai aucun vide affectif de cette nature à combler. Mon époux et mon père partagent-ils un certain nombre de qualités universelles? Bien sûr, et je l’admets sans complexe: l’intelligence, l’ouverture d’esprit, la douceur, la générosité. Encore, et j’insiste là-dessus, ce n’est ni par une privation antérieure, ni par un complexe d’Électre mal résolu que je me trouve avec un homme qui ressemble à ces égards à mon père. Je cherche une continuité de ces qualités, ces composants de caractère qui me semblent si fondamentaux, si essentiels et si indispensables chez un homme, chez un futur père. L’interprétation de notre écart d’âge comme une transposition dans le couple des rapports père-fille n’est pas plus opératoire du point de vue de mon conjoint. En plus de notre fille, il a trois enfants chéris d’un premier mariage, deux fils et une fille. Rassurez-vous sur le fait que toutes ses pulsions paternelles sont bel et bien satisfaites.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Très bien, Béatrice, vous me semblez avoir toutes les qualifications requises pour entrer dans le cœur de notre problème. Les gens disent constamment ne pas vouloir comparer mais je devine, à la férocité de votre ton sur cette question, qu’une petite comparaison ou deux, ce n’est pas pour vous faire peur. Vous avez donc rencontré votre mari à trente ans (lui en avait alors cinquante) et je crois aussi savoir qu’à la fin de la vingtaine, vous vous êtes passablement amusée avec des garçons de votre âge… On va donc retourner la lorgnette abruptement et, sans hésiter à vous inviter à comparer un petit peu, même si cela manifeste une certaine cruauté, je vais vous demander: qu’est-ce qui manque donc tant aux hommes plus jeunes et/ou de votre âge et qui les rends si peu attrayants, pour une femme comme vous?

Béatrice Molinier: D’abord, je veux rendre bien explicite le fait que j’ai choisi mon homme et que je suis tombée éperdument amoureuse de lui à cause d’une constellation de caractéristiques et d’attributs qui lui sont propres et spécifiques, et pas en fonction de ce qui manque ou fait carence chez les autres. J’insiste sur ce fait, sans aucunement exclure la possibilité que certaines de ces qualités puissent être attribuées à l’âge, qu’elles soient les fruits de la maturité. Bon maintenant, au sujet des traits peu attrayants de ces hommes de mon âge, je peux énumérer les suivants: l’attachement quasi-nombriliste à leur bande de mecs, la conformité sociale, le carriérisme débridé et cru, l’avarice émotionnelle… Mais ce qui m’a détournée le plus abruptement de ces hommes, c’est indubitablement leur façon de traiter la sexualité du couple. Simplement dit, je n’ai jamais trouvé la moindre harmonie sexuelle avec un homme de mon âge. J’ai même l’impression qu’ils ne s’intéressent pas autant qu’ils voudraient bien le laisser croire à la sexualité, dans toute sa profondeur, et encore moins à la séduction.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Pourriez-vous développer un peu cette dimension sexuelle. Indubitablement, elle captive toujours, et particulièrement sur cette question de la différence d’âge entre les conjoints.

Béatrice Molinier: Bien sûr. Permettez-moi alors d’illustrer mon idée par un exemple. J’ai toujours tiré énormément de plaisir en préparant le terrain sexuel. En attendant l’arrivée de mon amant, je m’habillais en guêpière et talons haut, en corset et cuissardes, en dentelles et en soie, autant de tenues que je m’étais procurées avec soin, spécifiquement pour l’occasion. Je me versais un bon verre, bref, j’établissais la scène. Comment réagissaient ces hommes de mon âge à un tel scénario (que mon conjoint actuel adore et savoure sensuellement)? Avec répugnance ou dérision. Et pourquoi? Le refoulement sexuel? La peur panique de la sexualité subtile de la femme libidineuse? L’angoisse de la performance? Bien difficile à dire. Quant à l’acte lui-même, il y a, bien sûr, chez nos jeunots, un certain coïtocentrisme, un génitalisme, une obsession des manœuvres et de la performance. C’était une frénésie de positions et une pénurie de cunnilingus. Mais, pire que tout ça, c’était le sexe sans la sexualité. Chez un homme plus jeune, il n’y a aucun respect pour l’esthétique du sexe, il y a même une grande réticence à le discuter, ce sujet du sexe. C’est assez délicat à suggérer, mais, chez l’homme, comme vous-même l’avez très astucieusement fait observer, peut-être qu’avec l’érection défaillante vient le vrai sexe. Je ne dirais pas que ça explique tout, mais c’est certainement un élément non négligeable. Enfin le fait est que, plus fondamentalement, avec cet homme plus vieux, je partage toute une vision de la sexualité, toute une manière de la conceptualiser et de la vivre.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Très bien. Et la conversation après l’amour (toujours dans notre perspective comparative entre homme plus jeune et homme plus vieux)?

Béatrice Molinier: Le contraste ici est assez radical. Avec ces amants de mon âge, c’était quasi-inexistant. Il est extraordinaire d’observer combien la jouissance –  leur jouissance – les rend muets. C’est avec l’homme plus vieux que j’ai découvert l’intimité post-coïtale. Ces conversations sur l’oreiller entre moi et mon conjoint sont parmi les plus animées et les plus significatives de notre couple, c’est le moment de l’épanouissement de toutes les splendeurs de l’intimité. On rit, on chante, on discute de ce qu’il y de plus banal comme de ce qu’il y a de plus cérébral, on partage nos idées et nos sentiments, on échange nos histoires, nos angoisses, nos fragilités, nos blessures. Ce sont ces moments d’échanges affectifs qui fondent la dynamique d’intimité de notre couple. Ce sont, en fait, les moments les plus beaux et les plus exquis de ma vie. Comment expliquer cette opposition si extrême entre les deux types de «conversation»? C’est comme si la notion d’intimité amoureuse, de partage intime, échappe à ces hommes de ma génération, ou, pire, qu’elle les dégoute, les écœure d’aimer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): À vous lire je suis en train de me demander si l’idée de la petite femme insécure qui cherche un protecteur ne devrait pas être remplacée par l’idée de la fine mouche, sensuelle et intellectuelle, qui ne ressent le piquant de la vie qu’en chaussant la pointure d’un partenaire, expérimenté, avancé, supérieur. Vous recherchez votre calibre et le trouvez chez un homme plus mûr. Voilà qui n’est pas pour arranger la petite androhystérie juvéniliste ambiante. Mais alors, l’idée que votre conjoint pourrait quitter la vie avant vous et vous imposer, bien involontairement, un veuvage assez longuet, cela se vit comment?

Béatrice Molinier: Oh Ysengrimus, ceci est évidemment la question inévitable mais au fond de mon cœur je cherche si intensément à l’éviter. Je ne peux pas vivre sans lui. Je n’autorise même pas mon esprit à cultiver un rapport à cette question. Mourir avant lui serait ma préférence. Je pense aux lamentations d’Héloïse, à ses reproches à Abélard – de vingt-deux ans son ainé – de lui avoir écrit au sujet de sa mort: Ainsi, je t’en prie, épargne-nous, épargne du moins, mon unique, celle qui est à toi en t’abstenant de ces propos qui transpercent nos âmes comme les glaives de la mort… J’essaie d’expulser ces propos si douloureux, si accablants, si dévorants de mon esprit en me rappelant combien je suis heureuse de l’avoir trouvé, en me rappelant la joie de notre vie ensemble, si brève ou si longue qu’elle soit. Il est mon bien-aimé, et ce n’est certainement pas afin d’éviter la douleur de sa perte future que je vais fuir ce grand amour de ma vie. J’assume mon choix avec toutes ses implications. Je sais qu’il y a ceux qui nous reprocheraient d’avoir eu un enfant, sachant que son père sera probablement mort avant qu’elle n’atteigne l’âge adulte. Il suffit d’observer ma fille avec son papa si adoré pour comprendre à quel point un tel jugement fait preuve d’une incompréhension brute de l’essentiel de la paternité. Ce qui est essentiel n’est pas la durée de notre temps avec nos enfants mais ce qu’on leur confère avec le temps qu’on a.

Héloïse d’Argenteuil (1101-1164) et Pierre Abélard (1079-1142). Différence: 22 ans

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Vraiment très touchant… Béatrice, en conclusion, j’ai pris l’initiative un peu intempestive de lancer, en ouverture d’échange, le point de référence culturel Céline Dion/René Angelil. Jouons aussi ce jeu, si vous le voulez bien, en fermeture. Vous avez déjà mentionné Héloïse et Abélard, couple archétypique, s’il en fut, de notre problématique du jour. Mais si je vous demandais maintenant, de me parler d’un couple de célébrités contemporaines qui symbolise, canalise, incarne et totémise pour ainsi dire, l’allure et le mouvement visualisable de votre relation avec votre mari d’âge mûr. Ce serait quel couple de personnalités ou célébrités et pourquoi?

Béatrice Molinier: Il me semble que, en prenant la distance requise en en faisant les transpositions requises, Catherine Zeta-Jones et Michael Douglas canalisent grosso modo l’essentiel de notre couple, de la réalité du couple moderne vivant la différence d’âge. Zeta-Jones incarne l’apogée de la femme dotée d’une liberté et d’une profusion de choix quasi-absolue. C’est une femme qui a connu ses propres succès professionnels personnels, elle ne se conforme ni à l’image de la nymphe poursuivie par le vieux satyre lubrique, ni à celui de la croqueuse de diamants. Ce couple (ils ont deux enfants ensemble) me donne vraiment l’impression de vivre un amour et une admiration intégralement réciproque. Je me rappelle la colère et l’angoisse de Zeta-Jones face au diagnostic tardif du cancer de la gorge de Douglas, et comment, suite à sa guérison, Douglas, à son tour, l’a épaulé dans ses troubles maniaco-dépressifs. À ceux et celles qui jugeraient un tel amour moins légitime à cause d’un écart d’âge entre les partenaires, je dirai que je vous encourage de sortir de votre conformisme aveuglant. C’est si rare qu’on sollicite l’opinion de la femme sur ce sujet, qu’on cherche à comprendre, sans préjugés, l’attrait de l’homme mûr aux yeux de la jeune femme. Comme j’ai dit, j’en ai vraiment marre de l’unilatéralité des vues ambiantes sur cette question, qui définit ma vie. Ysengrimus, je vous suis énormément reconnaissante de m’avoir fourni un si estimable forum pour la discussion de ce sujet si cher à mon cœur. Vous nous fournissez ici un autre exemple de votre générosité et de votre ouverture d’esprit.

Catherine Zeta-Jones (née en 1969), Michael Douglas (né en 1944). Différence: 25 ans

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Ce malentendu entre hommes et femmes au sujet de la dimension érogène de l’intelligence

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2012

Qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant si représentatif?

Qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant si représentatif?

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Séduction, l’éternel ballet aux maldonnes. Alors, partons, si vous le voulez bien, de la femme contemporaine. Elle est intriguée, voire attirée, par une homme bien foutu et bien mis, certes, mais elle est érotisée, maximalement érotisée, par une cognition masculine. Elle attend de l’homme qui l’approche qu’il soit une intelligence. Une vraie intelligence, naturelle, spontanée, sensible mais mâle, originale mais sans dédain de l’autre, solide sur ses positions mais sans rigidité, magnanime mais sans condescendance, conversante et parlante mais sans verbosité ni gibbosité verbeuse, drôle, humoristique mais sans ce cabotinage facile, simplet ou grossier, si souverainement répandu. Dans son fameux roman De amor y de sombra (1985), l’écrivaine américano-péruvienne Isabel Allende nous annonce que la femme a son Point G dans les oreilles et qu’il serait parfaitement oiseux de le rechercher plus bas (Para las mujeres el mejor afrodisiaco son las palabras, el punto g está en los oídos, el que busque más abajo está perdiendo el tiempo)… En utilisant cette image, facétieuse mais fort ingénieuse, cette sagace romancière a fait beaucoup pour la compréhension de ce qui, en l’homme, érotise la femme. Pour séduire la femme, l’homme doit, de fait, savoir parler, s’ajuster verbalement, échanger authentiquement, s’articuler dans la conversation tout naturellement, sans affectation, ni malice. Ajoutons: cuistrerie tapageuse, encyclopédisme régurgitant, dédain du moins savant que soi, monologuisme égocentré, ton faux et vain, dogmatisme plat et unilatéral, s’abstenir. L’homme intelligent doit aussi, c’est crucial, savoir écouter. Écouter attentivement (cela ne se feint pas), s’intéresser effectivement à ce que la femme rapporte, raconte, relate, décrit. Une femme va toujours crucialement faire passer une narration de son choix à travers le cerveau de l’homme qui l’approche et mirer scrupuleusement le répondant qui se manifeste alors. L’homme vous écoute, il réfléchit effectivement à ce que vous dites, il commente avec finesse, sans excès, en manifestant un intérêt réel, il ne donne pas de conseils sans qu’on les lui demande (c’est tellement criant que l’homme qui se lance dans le conseillage intempestif est en fait un faux empathique, un auditeur superficiel qui ne cherche qu’à se débarrasser fissa-fissa du sujet que vous avez introduit). Si, en prime, il interagit poliment avec la serveuse du restaurant, parle de ses enfants avec une tendresse non feinte, et, donc, vous écoute sans faillir, en s’abstenant sans effort de déconner, vraiment, pour faveur ne le niez pas, vous allez vous mettre à vous sentir toute chaude en dedans…

C’est alors ici que les premiers éléments du malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence se mettent tout doucement en place. Femme, érotisée que vous êtes par l’intelligence masculine, vous vous attendez à une réciproque frontale, une symétrique stricte, un renvoi d’ascenseur mécanique. Et, bon, bien, ouf, elle ne semble pas venir, cette réciproque, elle ne semble pas se manifester, cette symétrique, il ne semble pas remonter, cet ascenseur. Observez-vous en sa compagnie, dans ce restaurant. Vous êtes bardée de diplômes, articulée, savante, spirituelle, vive, subtile, nuancée. Il l’apprécie, le saisit. Il est parfaitement apte à vous décoder. Il y a indubitablement une affinité. Tous deux, vous le voyez. Et vous, au plus profond de vous, vous la sentez, qu’est-ce que vous la sentez. Vous tenez parfaitement la conversation, du tac au tac, tit for tat. Il n’y a pas de fausse modestie à cultiver: vous êtes brillante, vous brillez. Or, il attrape le ballon sans faillir mais, poisse, il ne semble pas du tout se réchauffer. Pire, il semble de plus en plus distrait, rêveur, instable. Il regarde vos mains manucurées à la dérobée. Il semble observer vos lèvres bouger plus qu’il ne semble s’imprégner vraiment du propos qui en coule. Puis, bien ça s’aggrave un petit peu. Il vous interrompt soudain, s’emporte un peu, perd sa faconde, roule des orbites, semble s’ennuyer. Il est jaloux de votre intelligence ou quoi? Vous lui faites de l’ombre, ou quelque chose? Summum de l’incohérence, injure jointe à l’insulte, voici qu’il complimente les boucles d’oreilles de la serveuse (jeune, dodue, empressée, un peu gauche et, indubitablement, pas une surdouée intellectuelle) et lui regarde les hanches d’un œil un peu fixe quand elle se retire discrètement. Késsako? Quid? Je te fais chier ou quoi? Alors vous vous drapez dans la dignité contrite de vos grandes conclusions critiques: l’homme n’aime pas l’intelligence chez une femme, voilà. Cela lui fait peur (ah, ce nouveau mythe contemporain: l’homme qui a peur). L’homme préfère les sottes plantureuses, cela le conforte, le rassure, lui évite de se confronter et se frotter à la femme moderne, cultivée, solide et intelligente de ce temps. L’homme veut une petite nunuche, pantelante, nou-nouille et docile. Ah mais dites donc… le féminisme avait raison.

Le féminisme (classique) avait effectivement raison. Oh, qu’il avait donc raison. Nos pères et nos grands-pères préféraient indubitablement une petite épouse qui ne bavardait pas trop, ne jouait pas les femmes savantes, bossait dur, obéissait au quart de tour, et baisait sec. Le féminisme a aussi eu raison de combattre cet homme là, de le terrasser, de l’abattre. Sauf que le féminisme, et la société en cours de tertiarisation dont il était l’intellectuelle émanation, ont tellement eu raison qu’ils l’ont emporté… De ça aussi, il faut s’aviser. L’homme d’aujourd’hui ne veut pas d’une petite nunuche, pantelante et docile. Il veut une femme intelligente, articulée, vive et savante. Mais alors qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant fictif, mais si représentatif? Ce qui se passe ici, c’est lui le navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence. Il se formule comme suit: pour la femme, l’intelligence et la sincérité de l’homme SEXUALISENT graduellement l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence masculine authentique engendre le désir de la femme. Pour l’homme, l’intelligence et la sincérité de la femme DÉSEXUALISE, tout aussi graduellement, l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence authentique de la femme engendre l’admiration intellective chez l’homme (et que l’admiration intellective n’est pas un sentiment sexualisant pour lui). La perception que l’homme a de l’intelligence de la femme est mentale, abstraite. La perception que la femme a de l’intelligence de l’homme est concrète, sensualisée. La femme s’érotise en présence de l’homme intelligent et elle adore ça. L’homme s’intellectualise en présence de la femme intelligente et il adore ça aussi, simplement, si vous me passez la formulation, cette conversation là ne le fera pas bander, lui, comme elle la fait mouiller, elle. Pour l’homme, l’intelligence de la femme n’est pas un vecteur de séduction et le fait qu’il ne place pas l’intelligence féminine au centre de la parade amoureuse ne veut en rien dire qu’il n’en veut pas, au contraire. La force de votre intellect est un atout cardinal à long terme. Le séduire c’est une chose, le convaincre c’est vraiment pas mal non plus, dans le tout de la démarche d’approche. Le fait qu’il pense à autre chose que la chose, un petit peu, dans le dispositif, c’est hautement significatif, ça aussi. Je n’ai pas à vous faire un dessin. Ces deux canaux (celui de la séduction et celui de la conviction) sont proches, certes, mais, de fait, habituellement parallèles, dans la perception globale que l’homme contemporain échafaude de vous (imaginez deux fils électriques de couleurs contrastées, tortillonnés en une tresse serrée, et alimentant tous les deux pleinement la machine – mais sans mélange des fibres et des courants). La force de votre intellect va donc garantir la viabilité durable de la relation interpersonnelle avec cet homme intelligent, parce que votre intellect et la compatibilité de vos intelligences serviront de fondations solides et imperturbables à son admiration, son estime, et son respect pour vous. Mais votre intelligence n’opérera pas comme arme de charme, manifestant ou exprimant votre potentiel de séduction. Ce dernier est ailleurs. L’erreur de perception féminine sur cette question est une erreur fondamentalement symétriste. Elle voudrait que son intelligence de fille ait un impact de séduction aussi grand, aussi fort, aussi entier aussi unaire, unitaire, holiste, décompartimenté, monadique, total, sur le gars que l’intelligence du gars a un impact de séduction sur la fille. Elle voudrait que le gars sente la séduction comme une fille, en fait. Mais le gars n’est pas une fille…

Et c’est ici que le monumental et quasi-carcéral code déontologique de la femme intelligente va faire le plus violemment obstacle à la puissante séductrice d’homme qu’elle est effectivement, d’autre part. Le féminisme conséquent admet, sans complexe ni arrière-pensée d’aucune sorte, que, si les hommes et les femmes sont intégralement égaux en droits devant toutes les instances de la société civile, cela n’en fait pas du tout des êtres identiques. Il y a donc ici une problématique de la radicale diversité à appréhender et à dominer en priorité, si vous m’autorisez la formulation sidéralement songée… Pour dire la chose comme elle est, on a de fait affaire à une diversité reposant sur une nette inversion de la polarité des sensibilités. Tant et tant que plus votre intelligence de femme se déploiera, s’amplifiera, se complexifiera, plus votre homme vous admirera et… moins sa libido s’échauffera. Vous allez alors le subvertir, le dépayser, l’ébranler, le solliciter, l’interpeller, le captiver, le fasciner, l’intéresser, oui… mais l’allumer, l’émoustiller, ou l’érotiser, non… Bon, on baise ou on cause? est une formule binariste d’homme. Pour vous, femme, moniste que vous êtes, les deux vont ensemble, se touchent, se rejoignent, s’enlacent. Pas pour lui. Tant et tant que si vous voulez vous séduire vous-même, vous êtes fin parée, vous avez tous les atouts. Mais, comme de fait, pour le séduire lui, il va vous falloir faire un petit retour autocritique sur certains de vos subtils trésors les plus archaïques. Ils sont là, ils n’attendent que ça, servir vos objectifs. Ils sont comme des pièces d’échec devant vous ou de solides et fiables connecteurs logiques en vous… Et nananère… Et vive le crapaud de Voltaire

Qu’on m’autorise ici un petit détour à la fois récréatif et allégorique, parfumé et rose. Professeur pendant vingt ans dans une grande université canadienne, j’ai côtoyé des femmes supérieurement intelligentes, articulées, cohérentes, éduquées, géniales. La majorité d’entre elles étaient des féministes anglo-saxonnes convaincues, griffues et dentues. Certaines d’entre elles cachaient pourtant la revue Cosmopolitan ou des romans à l’eau de rose dans leur sac à main, entre Emmanuel Kant et Marshall McLuhan. Un petit peu mises au pied du mur sur la question, elles se comportaient alors peureusement, nerveusement, honteusement. C’est comme si admettre aimer la couleur rose, les potins de starlettes et le mascara représentait une atteinte fatale à le fabrique la plus intime du monument cimenté de leur crédibilité intellectuelle. C’était irrésistiblement sexy de la voir percoler comme ça, en catimini, cette infime vulnérabilité de culture intime de fille, simplette, badine, si fraiche, si fluide et si ancienne à la fois. Je ne leur disais pas ça (ces féministes dentues n’aiment pas, ou affectent de ne pas aimer, qu’on leur roucoule des choses comme ça dans le pavillon de l’oreille, surtout avec l’accent français). Je me contentais de les laisser chercher à me séduire de par leur vaste et encyclopédique intellect. Sans succès, évidemment. Peine perdue, naturellement. Elles me faisaient m’élever en une transcendance de tête hautement intéressante et satisfaisante… et je restais froid comme une banquise, bien marbrée et bien figée, un jour solennel de grand vent. Il s’en serait pourtant fallu de si peu. Mais poursuivons…

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de l’homme est une erreur de méthode. Tout juste comme dans le cas de la doctrine florale, il sait (abstraitement, sinon empiriquement) qu’une intelligence, qui ne l’émoustille pas spécialement lui, l’érotise maximalement elle. Ce que je me tue à lui expliquer ici, il le sait théoriquement sans le sentir physiquement. Il la joue donc complètement à tâtons, dans le noir opaque et, plus souvent qu’autrement, conséquement, boiteusement et/ou insincèrement. J’en ai parlé ailleurs, pour séduire la femme, il joue nunuchement sur le court terme. Il ment sciemment à la femme au sujet de sa propre nature intrinsèque de conneau (très légèrement) retardataire. Elle, pas bête la guêpe, finit, tôt ou tard, par s’en aviser, et notre intelligent insincère (l’intelligence, ça se feint fort difficilement. Pour ce qui est de tenter de feindre la sincérité, là, on entre carrément dans du paradoxal pur), eh bien, il voit son dispositif de séduction implacablement tomber en capilotade.

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de la femme est une erreur de jugement. Elle juge d’abord en conscience (après tout, y a pas de raisons) que son intelligence à elle devrait le séduire lui autant que son intelligence à lui la séduit elle. Comme ça fonctionne pas, elle se croit soit pas assez intelligente pour un homme fascinant qu’elle adule déjà pas mal, soit trop intelligente pour un conneau rétrograde, certainement un macho inévitablement attardé, qui rechercherait la sécurité non insécurisante d’une nunuche bien dodue, bien maquillée, bien sotte. Ces deux jugements faux (1- croire que l’intelligence est un vecteur de séduction pour Lui sous prétexte qu’elle l’est pour Elle, 2- croire que l’homme ne veut pas de l’intelligence d’une femme simplement parce qu’il ne s’érotise pas de par ladite intelligence) perpétuent le vieil épouvantail phallocrate déchu de l’homme qui aspire à cueillir une femme « fatalement » sectorielle-sensuelle, éventuellement à fonctions interactives circonscrites, et (donc… oh, le mauvais donc!) sotte. Totale erreur d’analyse. L’homme de 2012 veut de tout son être la femme de 2012… Simplement il ne veut pas que Tara Pornella se mette à penser de temps en temps, il veut plutôt que Rosa Luxemburg enlève sa robe de temps en temps…

Le message est entier, droit, fulgurant, passionnel, sensuel, sexuel. Enlevez votre robe, madame. Là, tout de suite, là, en public. Jouez du pied sous la table et des lèvres sur votre coupe de champagne. Posez votre main manucurée sur (ou dans… les deux options son légitimes, au jour d’aujourd’hui) la sienne, en lui coupant subitement le topo intellectif, comme on coupait sa chique au sémillant marinier, dans un vieux tripot portuaire d’autrefois. Séduisez-le, non dans je ne sais quel monde abstrus qui l’exalte cognitivement mais dans celui de vos sens, qui, lui, l’excite charnellement. Frappez-le, depuis l’épicentre tumultueux de cet autre champ d’excellence dont vous détenez, en tout droit et tout honneur, le si vaste héritage, et que vous dominez parfaitement désormais: celui de votre sensualité sinueuse et triomphante. Pourquoi abandonner un atout aussi percutant et imparable aux seules connes rétrogrades, qui, au demeurant, n’ont que lui à brandir et qui sont vouées aux futiles feux de paille de la passade éphémère sans fondations intellectives et/ou harmonie des grands esprits (elles sont d’ailleurs un peu trop médiatisée ces dites « connes » et, je vous le redis, il n’en veut même plus de toute façon)? Cela ne vous rendra pas subitement plus sotte de votre personne que de mobiliser toutes les pièces de l’échiquier. Il n’y a absolument rien de fautif à devenir sa propre marionnette. Non, que non, cela ne vous rendra pas plus conne, madame la marionnettiste intérieure. Plutôt, en fait, cela vous rendra subitement plus tempérée. Une femme qui se domine ne craint pas toutes les facettes de son image parce qu’une femme qui se domine domine, du geste et de l’oeil, tous les angles de la féminité dont elle hérite et qu’elle transcende. Alors, alors… pourquoi ne pas en jouer. C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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LE SOURIRE D’HÉLÈNE CHÂTEL ET AUTRES NOUVELLES (Daniel Ducharme)

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2012

Le Sourire d’Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial: quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Daniel Ducharme
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Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un «vécu», une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de neuf tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi!) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

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Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010, formats ePub ou Mobi.

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SEX AND THE CITY, le sexe à la ville, décortiqué dans un angle résolument féminin

Posted by Ysengrimus sur 15 mai 2011

Go get our girl…

Miranda Hobbes

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Miranda Hobbes, Charlotte York, Samantha Jones, Carrie Bradshaw

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Carrie Bradshaw (jouée par Sarah Jessica Parker) tient, entre 1998 et 2004, une chronique journalistique hebdomadaire portant sur la sexualité à la ville (ou, selon le doublage québécois du feuilleton, sur le sexe à New York), pour un tabloïd new-yorkais (fictif), le New York Star. À mi-chemin entre l’ethnologie urbaine et le témoignage personnalisé à vif, la chronique Sex and the City nous est partiellement récitée par son auteure, tandis qu’elle mobilise pour nous, en guise d’exemples visualisés, dosant subtilement la tranche de vie parlante et le potin mondain, les facettes de la vie sentimentale de ses trois meilleures copines new-yorkaises ainsi que, bien sûr, de la sienne. Chaque épisode d’une demi-heure se construit autour de la question principale posée dans la chronique du jour, que Carrie Bradshaw rédige en notre compagnie, sur son mythique ordinateur portable noir, dans son petit apparte de Manhattan au placard rempli de paires de chaussures griffées. Les questions soulevées, avec une savoureuse finesse et une originalité chaque fois maintenue, se formulent comme suit (liste non exhaustive): Les femmes peuvent-elles baiser comme des hommes? La beauté est elle omnipotente? Y a-t’il des gens qui baisent des gens qu’ils ne présenteraient même pas à leurs ami(e)s? La monogamie à la ville est-elle une illusion perdue?  L’Idylle est-elle la nouvelle religion contemporaine? Quelles sont les lois et règles du code de la rupture sentimentale? Faut-il taire certaines choses en amour? Une relation sentimentale peut-elle vous faire revivre? Dans un monde si permissif, qu’est-ce que de tromper quelqu’un? Dans l’ambiance du cynisme urbain contemporain, le coup de foudre est-il encore possible? Peut-on changer un homme? Est-il possible de sortir avec quelqu’un qui ne soit pas de notre caste? Faut-il jouer toutes sorte de petits jeux douteux pour qu’une relation perdure? Sommes-nous en fait toujours en train de sortir avec la même personne? Embrasser un conjoint, est-ce embrasser toute sa famille? Peut-on rester amie avec un ex? Les femmes cherchent-elles un sauveur? Y a-t-il des femmes qui n’existent que pour nous (femmes) faire nous sentir mal? L’opposition entre les sexes est-elle une notion surannée? Qu’en est-il de ce tout petit élément concret insupportable qui anéantit une idylle? Faut-il hyper-dramatiser la relation pour qu’elle perdure? En amour, faut-il écouter son cœur ou son cerveau? Peut-on échapper à son passé amoureux? Devient-on plus sage, ou simplement plus vieux? L’âme sœur, un fait objectif ou un artéfact masochiste? Pourquoi voit-on si clairement en notre amie et si mal en nous-même? Lequel arrive le premier: le sexe ou l’idylle? Lequel est le plus crucial en amour: le geste ou la parole? À quel moment l’art du compromis devient-il tout simplement une compromettante compromission? Les hommes sont-ils simplement des femmes avec des couilles? Veut-on vraiment se marier et avoir des enfants où est-on simplement programmée pour le vouloir? Comment se figurer la figure paternelle? Peut-on tout simplement rater sa vie sentimentale? Est-ce vraiment une idylle si le petit déclic n’y est pas? L’homme contemporain a-t-il moins peur du pouvoir des femmes où joue-t-il, sur cette question, une adroite comédie? Sommes-nous devenues intolérantes au romantisme? Vient-il un moment où il faut cesser de se questionner?

Guidé(e)s par le thème lancé dans la question de la semaine, nous entrons alors dans la vie intime de Carrie Bradshaw et de ses trois grandes copines qui, disons-le sans hésiter, représentent chacune, au plan symbolique, une facette extrême de l’appareil mental de notre chroniqueuse. Samantha Jones (Kim Cattrall), c’est le Ça, le Id. L’aînée du quatuor, l’épicurienne sans concession, la professionnelle en relations publiques extravertie, Samantha est une célibataire endurcie aspirant à vivre ouvertement sa sexualité tyrannique en voyant à ne pas laisser les contraintes de la vie urbaine entraver l’assouvissement de ses pulsions gargantuesques. L’efficace bouffon, mais toujours subtil et charmant, de l’actrice nous donne à découvrir un grand nombre des facettes de la jubilation sexuelle et/ou fantasmatique féminine. On a dit de Samantha Jones qu’elle assouvissait sa sexualité comme un homme… mais bien des femmes ont explicitement démenti cette assertion. Charlotte York (Kristin Davis), c’est le Surmoi, le Super ego, la promotion intemporelle, indéfectible et conservatrice des valeurs traditionnelles et sociologiquement balisées du rôle féminin. Mariage, famille, ménage, conformité, parentalité, maritalité, romantisme codé, sentimentalisme bon teint, monogamie. C’est avec beaucoup de sens satirique et de vigueur ironique que l’on cheminera avec la toute tonique et pétulante Charlotte York, une conservatrice de galerie d’art qui démissionnera pour devenir reine du foyer, dans la lente mais inexorable mise en capilotade de ses aspirations initiales (constamment rajustées), par l’imprévisible cataclysme de la vie moderne. Miranda Hobbes (Cynthia Nixon), c’est le Moi ratiocinant, l’Ego défensif, la cuirasse logique sur fond de derme cuisant. Garçonne revêche mal dans sa peau, figure compulsivement protectrice barricadée de cynisme et de désillusion, femme moderne dans tous les sens du terme, professionnelle surmenée, avocate bardée de diplômes et ayant tout vu, urbaine inconditionnelle, mangeuse compulsive, téléphage assumée, mijaurée aigrie et crispée, observatrice-commentatrice féroce et dentue, laideron de service (À mes yeux cependant, elle est, de tous points de vue, la plus belle, la plus sexy, la plus dense, la plus sublime), Miranda Hobbes reste la figure vers laquelle on se tourne obligatoirement quand, après s’être bercée des langueurs volatiles du Ça (en compagnie de Samantha), et des rigidités prévisibles du Surmoi (en compagnie de Charlotte), on aspire tout simplement à se donner l’heure juste à soi-même, sans concession, sans illusion, sans faux-fuyant, sans bravade. Miranda, tu es et restera toujours ma Conscience Ironique (Carrie Bradshaw).

Au sein de ce gabarit narratif et thématique original et superbement mené, on vit la vie d’un feuilleton, écrit par des femmes, pour des femmes, où les pulsions et les tensions se formulent au rythme des idylles se nouant et se dénouant avec des hommes captivants ou ennuyeux, denses ou creux, flamboyants ou médiocres, normaux ou bizarres, salauds ou proprets, géniaux ou ineptes, nonchalants ou maniaques, louvoyants ou directs, furtifs ou collants, virils ou mollets, beaux ou laids, mais, l’un dans l’autre, toujours dignes qu’on en parle méthodiquement, sincèrement, généreusement, au moment du déjeuner rituel avec les trois autres copines perpétuellement exorbitées. Du sexe urbain consumériste et de la quête inconditionnelle et ininterrompue du grand amour, considérés, de front, de concert, comme deux Beaux-Arts inextricables. Série culte du tournant du siècle, Sex and the City (le feuilleton d’HBO – les films, c’est autre chose) est une expérience intellectuelle et esthétique parfaitement extraordinaire. Jamais une dramatique télévisuelle de grande écoute n’est allée aussi loin dans une formulation si explicite et si libre de la présentation de la culture intime des femmes. Problèmes de femmes, affaires de femmes, hantises de femmes, sexualité des femmes, écriture femme, tout y est. Le succès planétaire de ce feuilleton remarquable ne fait pas mentir sa touche particulière, son humour unique, sa justesse sociologique, son originalité indéfectible. Un certain féminisme a critiqué cette réflexion à l’emporte pièce, déplorant notamment le fait qu’elle ne fournit pas de modèles à la jeunesse (si tant est que la jeunesse se soucie tant que ça de ces histoires de trentenaires millénaristes). Je réponds respectueusement que l’on ne peut pas toujours faire une peinture de mœurs incisive et précise et dicter, tout didactiquement, des modèles comportementaux, dans le même souffle. Sex and the City capture avec brio et subtilité les hantises féminines de la culture occidentale urbaine-bourgeoise fin de siècle, et la nette saveur féministe de cet exercice, indéniable pour qui sait voir, se retrouve moins dans son discours explicite et/ou l’idéologie dépeinte que dans l’autocritique latente, puissante et sentie, dont il est maximalement gorgé. On se le repassera, en y voyant le vif et satirique fleuron d’une époque évaporée, frivole, dérisoire, illusoire et fière.

Dans les deux derniers épisodes du feuilleton, intitulés An American girl in Paris 1 & 2, pour des raisons dont je garde le secret mais dont la quête de l’amour avec un grand A n’est pas absente, Carrie Bradshaw quitte le journal pour lequel elle travaille. Le fil narratif, si original et si précieux, de la chronique journalistique Sex and the City est ainsi rompu et, indubitablement, quelque chose de plus profond se casse alors. Cela nous ouvre sur les films faits par la suite, gorgés, infatués, enflés, de la mythologie quadricéphale qui porta pourtant si bien le feuilleton. Sex and the City: the movie souffre d’une lourdeur, d’un vide de l’écriture, et d’une ostentation d’opulence et de fric que le charme de la réminiscence n’arrive pas à sauver du naufrage (seule Cynthia Nixon –Peut-on pardonner et oublier?– y est majestueuse de gravité et de férocité, mais je ne voudrais pas vous imposer mes préférences personnelles). Quant à Sex and the City 2, c’est un divertissement très moyen, très ouvertement féministe de droite, à la rhétorique très pesamment simili-militante, et qui a d’ailleurs valu aux quatre interprètes le Razzie (ou Golden Raspberry Award – l’«oscar» des plus mauvais acteurs) de la plus mauvaise actrice, ex aequo, pour l’année 2010 (je ne vous en dis pas plus).

Les deux long-métrages sont à éviter soigneusement. Ils ne rendent vraiment pas justice au tout de l’aventure Sex and the City. L’ethnocentrisme malsain américain bon teint, qui pointait déjà sa face hideuse dans les deux derniers épisodes du feuilleton, culmine, dans ces deux longs métrages à budgets pharaoniques, et c’est passablement insupportable. Ma recommandation, totale, inconditionnelle et enthousiaste, se restreint aux 94 épisodes de 30 minutes du feuilleton télévisuel d’origine. De tous points de vue, une petite merveille.

Darren Starr, Sex and the City, feuilleton télévisé américain avec Sarah Jessica Parker, Cynthia Nixon, Kim Cattrall, Kristin Davis, Chris Noth, David Eigenberg, 94 épisodes d’une demi-heure, diffusés initialement en 1998-2004 sur HBO (six coffrets DVD). Michael Patrick King, Sex and the City: the movie (2008, 145 minutes) et Sex and the City 2 (2010, 146 minutes).

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Écrire… se travestir… se dévoiler…

Posted by Ysengrimus sur 14 avril 2011

Travestir devoiler

Comme le disait (enfin, bon, je glose…) Robert Ervin Howard (1906–1936), on ne peut pas écrire le soir et la fin de semaine. Il faut s’y consacrer. C’est un art. Il faut s’asseoir et prendre le temps. Quand on se doit à l’écriture, on se doit à en faire la priorité centrale de sa vie et ce, coûte que coûte. L’univers de notre prochain exercice romanesque s’approche de nous en tourbillonnant. Il vient nous hanter le soir, la nuit, au petit matin, toujours un peu n’importe quand. Il ne faut pas le capter trop vite, il faut le laisser tournoyer puis se poser sur la portion de notre être qui tiquera d’un petit mal cuisant lors de cette rencontre. La mise en place des émotions et du mood sont primordiaux, mais rien ne se fera sans méthode. Il faut donc planifier l’ouvrage, mettre un plan au net, faire des recherches un peu aussi. Pas trop de recherches, il ne faut pas s’enliser dans les fatras d’un essai manqué pour se ligoter ensuite avec des matériaux préparatoires à rallonge. Ceci n’est pas un exercice académique, et je parle en connaissance de cause. Il faut que ça vole, que ça butine. Il faut savoir quand plonger. Il y a aussi les tentations à éviter. Tentation de la facilité, tentation de s’accrocher aux modes, de s’inspirer un peu trop, de se donner le public cible qui mordra vu que nous aurons bien suivi la tendance. L’autre tentation, catastrophique à notre époque, omniprésente, lancinante, terriblement parlante, c’est celle de la biographie-sans-concession déguisée en fiction, ce que certains nomment l’autobiographie d’un inconnu. Ces tentations sont inexistantes pour moi. Je n’écris pas sur ce que j’ai lu, ou sur mon vécu. J’écris sur ce qui me roule dans la tête. Ma fiction n’est pas autobiographique ou plagiaire, elle est imaginaire. L’originalité n’est pas une quête ou une recherche pour moi. C’est un acquis sûr, imparable. On me l’a assez dit et redit. Je détiens le secret de l’originalité, sans même y avoir pensé. Ce secret, le voici, tout simple… Vous voulez être original? Écrivez de vos obsessions. L’originalité suintera de vous. Vous n’aurez même pas, non plus, à y penser.

Je ne plierai pas, je ne me conformerai pas. C’est dans ma nature. Je prendrai cette avenue et écrirai des histoires merveilleuses. Mon écriture est. Elle percole en moi. Il me reste simplement à la faire connaître. Le seul texte de référence utile en matière de réflexion artistique que je trouve dans la tradition culturelle du Québec, c’est le Manifeste du Refus Global (1948). Le seul roman qui me prend à la gorge au Québec, c’est L’Avalée des avalés (de Réjean Ducharme, 1965). Mais pour ces deux textes majeurs, il y a tellement de poutine insipide, de savonnettes, de petits copains qui font mousser la prose inepte des petits copains… de… de… de… Mais voilà qui me donne l’opportunité de dire un mot de la ligne éditoriale du site Écouter Lire Penser que j’anime avec Daniel Ducharme et une petite équipe de cœurs d’artichauts. On a décidé de faire le contraire de ce que les surréalistes avaient fait jadis avec l’essai critique collectif Un cadavre (1924 et 1930). Au lieu de couler ce qui nous horripile, nous valorisons ce qui nous botte. Sur ce qui nous déçoit, silence opaque, sur ce qui nous sollicite, jactance labile. C’est aussi incisif, tout en étant moins agressif. Cet état d’esprit, je le reproduis, le perpétue ici aussi, au sujet de mon œuvre de fiction. Au lieu de dénigrer ce que je ne trouve pas bon, j’écris mes textes et les laisse porter ce qu’ils ont à porter. Inutile d’insister sur le fait qu’ils sont bons…

Comme le personnage double du roman Se travestir, se dévoiler, l’écriture de fiction contemporaine vit pleinement la crise de conformité de la société tertiarisée contemporaine. C’est rendu qu’on écrit un essai comme on rédige un rapport ou une batterie de notes de services. On écrit de la fiction comme on transmet un compte-rendu journalistique ou les billets d’un carnet (blogue) de voyage. C’est rendu qu’il faut être professionnel même quand il s’agit de chier, d’éructer, de subvertir par l’art, de pisser le sang délétère, de souiller la routine de boyaux de porcs et de songes indicibles et/ou inavouables. Et après on va se lamenter que les œuvres manquent de sang, qu’elles se languissent et vivotent en librairie. Voltaire est mort, Falardeau est mort, et je ne me sens pas bien moi non plus, allez. À ce moment-ci, on me permettra de me fendre d’une recommandation amicale et respectueuse. Celle de vous prier de jeter un œil sur le reste de mon carnet (blogue) Le Carnet d’Ysengrimus. Il fournit sans tergiverser ni tataouiner la nature explicite de mes couleurs idéologiques. Je préfère prévenir à l’avance car ce que je pense perle en permanence dans ce que j’écris. Mon entretien avec Daniel Ducharme sur le site Écouter Lire Penser aidera certainement aussi à cerner ce que j’entends par réalisme insolite. Voilà pour la minute renvoi… renvoyage aussi, du reste.

Donc, je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma «fiction». Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en dessous de mon scénario, se profile insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi. J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment, comme quand on rapporte du rêve, justement, je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours. Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que je lui assigne, dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet, ce genre de casting de personnes que j’ai connu, ou que le monde a connu, cela arrive généralement à un de mes personnages secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités, ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part d’empirique ou de platement factuel. Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent, bien, c’est une fiction.

Sur le roman Se travestir, se dévoiler maintenant. L’itinérant torontois Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse involontairement un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement et astucieusement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, comme une mécanique bien huilée, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra en venir inexorablement à se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu social devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vu venir. Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations. Se travestir… se dévoiler… c’est écrire. Voilà.

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Paul Laurendeau (2011), Se travestir, se dévoiler, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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