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«Qu’ils avalent leurs barbes!» (Érik Satie)

Posted by Ysengrimus sur 1 juillet 2015

Érik Satie par Alfred Frueh

Érik Satie par Alfred Frueh

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Il y a quatre-vingt-dix ans pilepoil mourrait le compositracteur pianistologique Érik Satie (1866-1925). Si Dada disposait d’un son de piano, c’était fatalement le sien. Satie, saltimbanque et ami senti, on l’a fait doublement chier. On l’a fait chier quand il composait sans formation musicale particulière, puis on l’a fait contre-chier quand il a fait le trip d’aller s’instruire sur le contrepoint, chez Vincent d’Indy. C’était jamais correct. Il fallait toujours que tout le monde trouve quelque chose à redire, même Claude Debussy. Pourtant, moi, je prend Satie contre Debussy n’importe quand. Debussy, continuateur rampant et ronron de l’esti de lyrisme classique plate. À chier. Satie, c’est Dada. Et Dada est un Joual. Alors galopons, en faisant scintiller et tinter mille armures, en coassant avec les walkyries de sa colère.

Entre autres compositions, Satie a produit ce que le jargon musicologique appelle, faute de mieux, des fantaisies. Comme il sentait, densément, pesamment, l’hostilité ambiante que cette portion spécifique de son œuvre était susceptible de susceptiblement susciter chez ses contemporains, il ne se gêna pas pour émettre un certain nombre d’introductions préventives (pour euphémiser avant la tempête), histoire de bien exhorter la portion non disponible de son auditoire à bien se la foutre où je pense, en la compagnie bringuebalante du reste du contenu du garage de l’autobus brun. Ce qui est piquant et —à part de sa formidable musique à écouter en continu en se tapant le cul par terre— mérite toute la déférence d’une commémoration, c’est que chacun de ces petits épigrammes introducteurs présente autant de facettes distinctes et fines du dédain sublimissime que suscitent les enquiquineurs qui flûtent reflûtent ce que vous faites, comme si c’était le noir péteux de l’autre clebs. Matez moi ces six angles polygonaux de la nécessité impérieuse de Leur dire, à tous ces embastilleurs de l’art libre: «Qu’ils avalent leurs barbes!»

En encadré, les épigrammes introductoires de Satie, pour ses principales fantaisies. À leur suite, un commentaire glose venu du fond du cœur et du cul d’Ysengrimumu [sic]. En hyperlien, la pièce musicale en cause, quand elle est disponible (et qui, disponible ou non, ne méritait tout simplement pas toute cette fiente appréhendée).

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Véritables préludes flasques pour un chien [1912]
Je m’y livre aux douces joies de la fantaisie. Ceux qui ne comprendront pas sont priés par moi d’observer le plus respectueux silence et de faire montre d’une attitude toute de soumission, toute d’infériorité. C’est là leur véritable rôle.

Il est indubitable que, tout au fond de notre cœur rageur, quand on produit quelque chose de dimension philosophique ou artistique, ceux qui ne nous comprennent pas ou ne nous reçoivent pas adéquatement sont des inférieurs, des lombrics, des enfants de chœurs sans cœur. Je suis plus que fatigué d’écrire des textes ayant pour but d’expliquer des textes que j’ai écrit avant. Je suis las de me gloser et de rendre mes comptes à des pense-petits qui me regardent d’un air ahuri, du fond du cône cafardeux et vacarmeux de leur vision étriquée des choses. Si ce que je fais vous est incompréhensible, c’est tout simplement que c’est trop fort pour votre petite tête. Taisez-vous et allez vous coucher dans le garde-robe, au milieu des vieilles godasses oubliées et flétries.

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Descriptions automatiques [1913]
J’écrivis les Descriptions automatiques à l’occasion de ma fête. Il est de toute évidence que les Aplatis, les Insignifiants et les Boursouflés n’y prendront aucun plaisir. Qu’ils avalent leurs barbes! Qu’ils se dansent sur le ventre!

S’il faut encore tout expliquer, la fête c’est pas l’anniversaire (on est pas au Minnesota). Les Aplatis, ce sont les conformistes rampants et veules. Les Insignifiants ce sont ceux qui sont sans stature et sans densité. Les Boursouflés, inversement, ce sont ceux qui s’enflent en se croyant plus amples qu’ils ne le sont et qui sont surtout gros et épais, en fait. Le sentiment que ces trois fort judicieuses catégories d’observateurs et de commentateurs me suscite est une virulente et cuisante agressivité. Je suis las, tanné de les supporter et de leur laisser tout l’espace qu’ils accaparent. Qu’ils agissent donc grotesquement, à leur courte mesure. Qu’ils avalent leurs barbes!

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Embryons desséchés [1913]
Cette œuvre est absolument incompréhensible, même pour moi. Je l’ai écrite malgré moi, poussé par le Destin. Peut-être ai je voulu faire de l’humour? Cela ne me surprendrait pas et serait assez ma manière. Toutefois je n’aurai aucune indulgence pour ceux qui en feront fi. Qu’ils le sachent.

Une partie importante de ce qu’on écrit nous échappe, en fait. On ne comprend pas pourquoi on fait ça. On rit, on rit nerveusement. Et conséquemment, on pense que c’était peut-être pour rire, pour plaisanter. Mais le fait est qu’on ne sait pas ce qui anime cette pulsion qui nous hante et nous rend remuant, trépidant, et sans laquelle on aurait l’impression d’être un grabataire, moralement, intellectuellement et physiquement. Arrêtez de me demander de vous expliquer mon œuvre. Je ne la comprends pas vraiment vraiment, en fait. Elle va plus loin et plus profond que moi, dans ses limites comme dans ses grandeurs. Je ne suis ni mon propre historien, ni mon propre sociologue… et encore moins mon propre psychanalyste. Ceci dit, méprisez ce que je fais, sous prétexte que je ne me décode pas moi-même… et faites face aux conséquences qui s’ensuivront: mon dédain compact.

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Chapitres tournés en tous sens [1913]
Ils ont été taillés dans un rictus de trouble joie… Je demande qu’ils soient écoutés par gorgées, sans précipitation. Que la Modestie se pose sur les épaules moisies des Repliés et des Enfouis! Qu’ils ne s’embellissent pas de mon amitié. C’est une parure qui n’est pas pour eux.

Il y aurait presque toujours lieux de dicter des consignes très fermes sur la façon dont une de nos œuvres devrait être appréhendée ou découverte. Et il faudrait que cette appréhension ou découverte soit, fort préférablement, en conformité intime avec le ci-devant rictus de trouble joie ayant présidé à son engendrement. Tel poème doit être récité verbalement, en rythme, en pensant au contenu qu’on expose et en vivant ce qui se joue, sans précipitation. Ceux qui font pas ça sont pas mes amis. Les Enfouis (dans leur étroitesse) les Repliés (sur leurs préjugés) devraient approcher ce que je fais avec Modestie, en ne s’en croyant pas l’expert mais en s’en sachant l’apprenti. Et surtout: on est toujours l’usurpateur de la parure que les autres nous installent dans le crâne.

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Sonatine bureaucratique [1917]
Composée sur des thèmes empruntés à Clementi: un simple prêt, pas plus. Il ne faut voir là qu’une boutade, toute petite. Oui… Elle ne veut nullement attenter à la réputation et à l’honorabilité dudit Clementi.

Ben oui, souvent on s’inspire de ce que quelqu’un d’autre a fait, surtout si cette chose nous amuse. C’est ce que je fais ici, juste ici, en ce moment même (avec Satie). Il faut moins voir là admiration béate que détermination sourde. On fait pas ça parce qu’on imite mais parce qu’on emprunte. Et quand on emprunte, eh ben, on prévoit rendre (notamment à César), même si on rend ce qu’on rend passablement magané. Et foutez la paix une bonne fois au pauvre bon citoyen de qui j’ai emprunté. Allez surtout pas lui demander s’il m’endosse. C’est nul. Il n’est pas sali par ma barbaque et il n’est pas responsable de ce que je fais de ses petites affaires du tout venant. C’est moi qui vous envoie joyeusement vous faire foutre, ici. Pas Clementi, pas Satie. Foutez leur la paix, une bonne fois.

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Sports & Divertissements [1914]
Ceci est une œuvre de fantaisie
Qu’on n’y voit pas autre chose
Pour les Recroquevillés et les Abêtis j’ai écrit un choral grave et convenable. Ce choral est une sorte de préambule amer, une manière d’introduction austère et infrivole. J’y ai mis tout ce que je connais sur l’ennui. Je dédie ce choral à ceux qui ne m’aiment pas.
Je me retire
Érik Satie

Oui, parfois on fait un bout de ce qu’on fait parce qu’on cède sans joie aux emmerdeurs qui attendent imparablement de nous qu’on se comporte d’une certaine façon, habituellement grave et convenable. Alors on cède. On peut pas être le chêne de la fable tous les matins frileux. On plie, comme le roseau perfide. On se met dans le son du temps. Chiant. Comme un parti politique socialo-sempiterno-centriste, fallacieusement intangible… on amadoue pas le bourgeois avec ça et le prolo nous tourne le dos, pour notre manque de radicalité. On finit tout seul. On est planté là, avec notre petite musique plate dédiée à ceux qui ne nous aiment pas et ne nous en aimeront pas d’avantage. Et ceux qui nous aimeraient nous boudent. Alors tout le monde se fait chier et c’est là tout ce que moi, je connais sur l’ennui. Maudite petite vie.
Je salue Satie
Je vous emmerde à vie
Ysengrimini

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