Le Carnet d'Ysengrimus

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La quadrilogie romanesque TWILIGHT de Stephenie Meyer. Mais… pourquoi pas?

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2014

Twilight-Books-on-shelf

On ne présente plus la quadrilogie romanesque TWILIGHT de Stephenie Meyer (2005-2008) mais on ne peut manquer de prendre acte (et, dans mon cas, de s’affliger) de la culpabilité feutrée qui semble serrer le cœur de maintes lectrices assidues de ces ouvrages (et de maintes admiratrices de la série cinématographique qui a suivi). De nombreuses femmes adultes, surtout féministes (mais pas seulement), s’inquiètent de ce qu’elles ressentent si vivement, en lisant cette œuvre romanesque à succès, qui fera époque. Or ce que je souhaite dire ici, en toute candeur, c’est juste ceci: l’aphorisme soit féministe n’est en rien synonyme de boude ton plaisir. Car enfin, soyons placidement explicites ici. Ce vampire de roman est mystérieux, beau, jeune, omnipotent, attentif, protecteur, et il se retient de ne pas boire votre sang pour ne pas le moindrement altérer votre réalité fragile et virginale, parce qu’il vous aime juste comme ça, sans moins, sans plus. Il se fout dans la merde avec son monde juste pour vous et il s’en fiche complètement. Il assure superbement. Vous n’êtes pas aimée pour ce que vous faites, performez ou accomplissez mais purement et simplement pour ce que vous êtes. En votre présence, toujours intense et flamboyant, il boue d’ardeur mais se contrôle imperturbablement. Il est terrible, presque terrifiant, mais ses bras sont le plus sûr, le plus doux et le plus tendre de tous les refuges… Vous vous sentez incroyablement bien avec lui… Euh, l’un dans l’autre, c’est pas trop mal, comme tension fantasmatique… Pour peu, on s’y attarderait et on y reviendrait… Je ne vois vraiment pas pourquoi il faudrait laisser une confiserie fine pareilles sur la tablette. Trouvez-pas?

Et alors nous, les pauvres petits hommes, dans l’affaire? Eh bien, qu’on médite le coup un petit peu, pour changer, sur ce qui vous branche, mesdames. La culture populaire n’y manque pas, elle, encore, de VOUS le jeter au visage en permanence, ce qui NOUS branche… Je (au masculin) dispose, en effet (pour rappel), en toute impunité, depuis quelques petits siècles, de personnages masculins (d’aucun d’entre eux des figures majeures de la ci-devant culture universelle) servant sciemment de réceptacles à mes fantasmes de petit gars qui courraille dans les bois ou les ruelles et se roule dans la bouette, en pensant juste à son fun. Laissez moi, de mémoire, vous en énumérer une petite flopée: Peter Pan, Spiderman, Rouletabille, Tom Sawyer, Zorro, Marty McFly, Fanfan Latulipe, Superman, Sinbad le marin, Cartouche, Mowgli, Gilligan, Rocambole, Daniel Boone, Ivanhoë, Tom et Jerry, Totoche, Gallagher, Rahan, Luke Skywalker, Bob Morane, Harry Potter, D’Artagnan, G.I. Joe, Hulk, les cadets de la forêt, Huckleberry Finn, Astérix et Obélix, Captain Jack Sparrow, Goldorak, Tarzan, Hercule, Batman et Robin, Charlot, Robin des Bois, Lone Ranger, les sentinelles de l’air, Spirou, Ali Baba, James Bond, Yogi l’Ours, Albator, Pinocchio, La souris Fievel, la souris Mickey, le Petit Castor, Napoléon Solo et Elya Kuriakin, Thierry la Fronde, Popeye le marin, Bobino, Nasdine Hodja, Sir Lancelot du Lac, Pif le Chien, Davy Crockett, Ned Land, Gavroche, Surcouf, Lucky Luke, Simon Templar, Tintin et Milou, Robinson Crusoé, Fantomas, Green Hornet, Coco le Clown, Bozo le Clown, Patof le Clown, Titus le Petit Lion, Le Roi Lion, le Capitaine America, Tony Stark, Wolverine, Kirk, Spock et McCoy, Barbe Noire, Richard Coeur de Lion, Arsène Lupin, Sherlock Holmes, the Teenage Mutant Ninja Turtles, Dracula, Frankenstein, Casper, Joe 90, Zébulon, Mike Mercury, Captain Scarlet, Captain Tempest, Flash Gordon, Robin Fusée, Touché la Tortue, Grand-Galop-Tire-Vite, Atom Ant, Bullwinkle et Rocky, Roquet-Belles-Oreilles, Gumby et Pokey, Placid et Muzo, Snaglepuss, Squiddly Diddly, Bugs Bunny, Road Runner, Yosemite Sam, Steve Zodiac, Fred Flinstone et Barney Rubble, Underdog, Mighty Mouse, The Herculoids, Thor, Namor, Rambo, Mandrake, Macbeth, Hamlet, le Petit Prince… Ma propre fantasmatique de mec étant fort bien couverte et desservie par cet imposant aréopage de figures cruciales (sans que je n’en fasse le moindre complexe), je crois que la culture universelle contemporaine peut bien se concéder une Isabella Swan, pour les filles (et les garçons), sans trop abuser de notre bande passante intellectuelle. Le fait est que le monde féminin de TWILIGHT ici nous dit: Hommes, soyez envers nous ce que nous voulons que vous soyez envers nous. Cela sonne comme un slogan féministe de parfaite tenue, ça, non? Je trouve, pour ma part qu’il faut aller y voir, en compagnie de nos gamines préférablement, et cesser de se fier sur ce que nous racontent les folliculaires. Un petit exemple. Comme Stephenie Meyer, l’auteure de TWILIGHT (née en 1973) est une membre assez ostensible de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (en un mot: les Mormons), on a promptement accusé son œuvre de faire de la propagande religieuse. Oh, le fallacieux raccourci de ceux et celles qui n’ont ni lu ni visionné. Si un filigrane religieux s’était manifesté dans TWILIGHT, je crois que je l’aurais détecté (car cela m’horripile souverainement) et je doute que, avec une auteure mormone ou sans, TWILIGHT puisse être considéré comme le The Matrix (fadaise crypto-religieuse de choc) des années 2005-2010… Après tout, l’origine ethnoculturelle ou religieuse de l’auteure, on s’en tape un peu pas mal (au sens où c’est le texte et le discours cinéma qui comptent, pas la biographie du troubadour). Auguste Rodin était légitimiste et antidreyfusard, cela ne transparaît pas dans ses sculptures. Jack Kerouac votait Nixon, cela ne fait pas de The Dharma Bums un brûlot républicain. Les choses sont plus complexes et nuancées que ça.

Concentrons-nous plutôt sur le personnage-phare de TWILIGHT et sur les hantises qu’il incarne. Le vampire Edward Cullen véhicule et engendre une exaltation romantique et l’assouvissement de fantasmes de protection, de mariage-à-la-fin et de représentations archaïques encore fortement enfantines (genre contes de fées, en fait). C’est bien plus de ça qu’il s’agit que d’un conservatisme autopromotionnel au ras des mottes. Il y a indubitablement une dimension chevaleresque de ce personnage. Mais il y a plus, disons la chose comme elle est. Les initiées sauront vous le dire. Le choix, déchirant mais fatal, qu’il faut un jour faire, en soi-même, entre Edward Cullen (le vampire) et Jacob Black (le loup-garou), c’est fondamentalement, le choix entre l’homme réel et l’homme fantasmé. L’homme de chair que l’adolescente devra côtoyer à la ville ou l’homme glacial de la tour d’ivoire de ses rêves. Sa tour à elle, au demeurant… Jacob est une émanation du monde. Edward est sa création à elle… Elle choisit le second. J’y vois indubitablement un aspect libérateur du cadre mental et fantasmatique féminin. Permettez-moi de m’en expliquer par un petit détour canadien. Un de nos vieux romans du terroir québécois (écrit en 1913, par un homme, Louis Hémon) s’intitule Maria Chapdelaine. Maria vit avec ses parents dans le bois, à Péribonka. Je vous coupe les détails, pour vous dire simplement que cette bonne fille de colons canadiens hésite entre deux hommes (trois, en fait, mais bon, je résume). Eutrope Gagnon, paysan rangé qui représente la continuité du train de la vie familiale conventionnelle et François Paradis, coureur de bois mystérieux et terrible qui trappe le loup et le castor avec les indiens, comme dans le très vieux temps de la colonie. Vous goûterez la similitude du dilemme ici. Pas celle du choix, par contre. François Paradis disparaîtra dans une tempête de neige et Maria Chapdelaine, contre le choix profond de son coeur, se rangera avec Eutrope Gagnon et restera une bonne fille de la terre. Il s’agissait alors quand même de dire à nos petites canadiennes de ne pas trop rêver… Or les adolescentes de la culture TWILIGHT prennent exactement la direction opposée. Elles ne se contentent plus de l’homme réel que l’histoire locale (en faillite) leur impose. Elles choisissent sciemment l’homme de rêve, dans sa dureté glaciale et son archaïsme délirant. Ce faisant, c’est l’assouvissement sans concession de rien d’autre que leur propre ego qu’elles choisissent en fait, par-dessus l’abnégation raisonnable et socialement docile d’une Maria Chapdelaine. N’y voir qu’une pulsion conservatrice à cause du côté dominateur et protecteur du type retenu simplifie cruellement le topo, je trouve. La torsade fait/fiction est plus subtile que ça ici. C’est Maria Chapdelaine qu’on forçait, de facto, dans le conservatisme linéaire et l’apologie de la continuité de la vraie vie, petite et chiante, avec le ci-devant «gars bon pour elle» (autoproclamé), en lui verrouillant soigneusement ses fantasmes archaïsants. Ici, notre adolescente moderne ne transige pas, ne compose pas, en fait. Elle se prend en main dans l’assomption de la légitimité inconditionnelle de ses fantasmagories les plus hirsutes.

Voyons Isabella Swan maintenant, justement, la principale protagoniste identitaire des romans. Elle n’est pas un personnage si mou et soumis que ça, contrairement, encore une fois, à ce que l’on nous chante de ci de là, dans nos papelards. Trop faible, humaine, il lui est parfaitement impossible de jouer au baseball avec les vampires. Bon, oui, elle est fragile, frémissante, mais elle n’est pas inconstante. Elle assume. Elle assure. Elle tient le coup. Fluctuat nec Mergitur (elle est battue par les flots mais ne sombre pas). Et les gamines qui la suivent tiennent le coup aussi, et elles nec mergitur aussi, et elles assument aussi leur droit au rêve fou et privé et à la rencontre fondamentale, et sans entrave, avec leurs aspirations les plus abracadabrantes. En tout cas, des millions de jeunes femmes ont tranché, sans transiger, elles non plus. TWILIGHT, c’est avant tout un phénomène de masse. Un des cadres de représentation imaginaire de toute une jeunesse. De fait, dans la tranche d’âge initialement atteinte (sinon visée), il y a que les jeunes gars pour râler contre… ça aussi c’est passablement parlant, du reste. Ils traitent Edward Cullen de pédé (pour rester décent et ne pas dire pire. Il faut lire leurs forums. Ma vieille masculinité vacillante ne pavoise pas à cette lecture là). Ce vampire falot, aimé inconditionnellement par Isabella Swan, est bien plus que ce que ces descriptions injurieuses de petits mecs tentent de circonscrire (dans tous les sens du terme). Le premier des grands Hommes-Objets total (pas juste niaisement physique), Edward Cullen, c’est l’homme, comme créature de rêve imaginée par la femme de demain. Et, comme tel, il n’a pas que des amis au sein de la meute aboyante des portes-bites d’aujourd’hui… Ne nous mentons pas à nous-même. Il y a une solide part d’explosif féminin dans tout ça. Culture intime de filles, pur sucre. Et justement, bien, ça dérange… Contre Bella Swan, on a, par exemple, voulu argumenter le caractère plus volontaire, libérateur et affirmé, de personnages féminins de la culture populaire contemporaine comme Lara Croft ou la princesse Leia Organa. Il y a effectivement  chez celles-ci une solide et lumineuse manifestation de l’aptitude à jouer franco de port sur le terrain de jeu des gars, avec des flingues de gars, des motions de gars, des aspirations et des priorités de gars, la bonne vieille logique antique des gars. Elles ne sont pas plus (ou moins) folles qu’un gars, quoi. Tout bon. Rien à redire. Mais je ne peux m’empêcher de considérer hautement important désormais les personnages, par exemple, comme Belle (de La Belle et la Bête de Disney, 1991) qui restent dans leur monde de filles et font monter celui-ci avec elles dans les priorités de notre sensibilité. Des personnages filles qui mettent les affaires de filles, les hantises et obsessions de filles, les défauts et déviations de filles, et l’espace mental fille au centre de l’enjeu, et ce, tous azimuts, personnages, intrigue, décors et costumes. Je crois qu’Isabella Swan fait exactement ça (trip de soumission et fantasmes de docilité inclusivement, et pourquoi non, si c’est sereinement assumé et privé), et la réponse mondiale n’y est pas pour rien.

Malgré ces observations (ou… à cause d’elles), on a continué de culpabiliser à la grosse planche. On a voulu faire valoir que TWILIGHT serait de la littérature rapide comme le McDonald’s est de la restauration rapide… De fait, oui, pour TWILIGHT, comme pour le MacDo, l’impact populaire est absolument crucial dans la réflexion. Et indubitablement, on ne parle pas Art ou Génie ou Chef-d’Oeuvre (personne n’a prononcé ces mots du reste) ici, mais culture de masse. Et un succès de masse de cette ampleur ne requiert pas uniquement un jugement critique acéré du type de celui qu’ont exprimé, tout à fait légitimement, bon nombre de lectrices. Il demande aussi une explication sociologique, une description, une analyse. Prenons l’exemple des restaurants McDonald’s, justement. Voici une intervention culinaire remontant à l’entre-deux-guerres qui a réussi à devenir un objet ethnoculturel mondial majeur (aujourd’hui déclinant, mais quand même), y compris dans des pays disposant d’une tradition culinaires hautement plus sophistiquée, et ce, avec quoi, quatre sandwichs et un chausson aux pommes… C’est étroit, ça, comme surface de glace pour patiner. Il y a quand même là un phénomène qui requiert un minimum d’explication, et ladite explication est certainement ethnologique ou sociologique avant d’être gastronomique (berk…). Similis mutandis pour TWILIGHT… Ledit TWILIGHT, c’est un succès majeur et son impact est planétaire, pour un produit littéraire qui, entendons-nous, n’est pas Madame Bovary et un produit cinématographique qui n’est pas Citizen Kane.

Qualité artistique à part, rejeter n’est pas jouer… Il faut quand même sonder un peu le signal factuel, sociétal, temporaire aussi, circonscrit dans son époque, que TWILIGHT nous envoie. Et je ne suis pas certain du tout de la teneur des indices intellectuels qui se manifestent ici. Et je trouve que dire que toutes ces gamines en liesse lisent, et visionnent, et font des blogs, des forums et des scrapbooks parce qu’elles tombent sous le coup d’une résurgence néo-conservatrice crypto-mormone, franchement, c’est quand même un peu trop court et fataliste. Il y a une condescendance là dedans, presque un mépris, dont je me méfie. Moi, le trip de filles, j’y suis favorable, fortement favorable. Je trouve que, eh ben, ça nous change, un petit peu, ça nous bouscule dans nos certitudes et nos consensus encore massivement phallocentriques, ça nous rafraîchit et nous subvertit…. Et, pour faveur, prière de ne pas imputer ici à l’observateur modeste (que je suis), les typages (y compris les stéréotypes) qui sont dans le monde social lui-même. Gros trip: Bella Swan et Edward Cullen se marient. Oh, là là… Ici, on a crié à la pulsion rétrograde. Les hauts cris, on les pousse d’ailleurs pas mal (et souvent fort hâtivement) pour les autres traits du trip de fille dans la culture de masse actuelle, la culture de masse jeune et ce, même quand TWILIGHT n’est pas du tout en cause. Attention, entendons-nous et soyons bien clairs. Trip de fille signifie ici discours fille, pensée fille, philosophie spontanée fille, espace mental fille et certainement pas ghetto à fille ou truc POUR fille qu’on marginalise fille. Importante distinction… C’est progressiste ça, pas rétrograde. Car enfin, il y a aussi des critères qui sont internes à l’œuvre analysée. Dans Le Petit Prince, c’est bien un trip de gars qu’on a, en ce sens que le personnage par lequel on appréhende le monde est un gars (deux gars, en fait, le petit prince lui-même et l’aviateur-auteur-en-Je, qui nous en parle) et c’est aussi lui qui nous présente la femme/la rose, compagne esquissée, fantasmée dans un angle de vision totalement masculin, par le susdit petit prince, de par le regard typant de sa perspective exclusive. Dans TWILIGHT, c’est pas moi qui décide ça, l’auteure est une femme, le personnage portant le regard et vivant les dilemmes est une femme (c’est donc Edward Cullen et consort qui, cette fois-ci, sont fantasmés dans un angle de vision féminin), le public réceptacle est féminin et soudain… patatra, Terreur & Culpabilisation on craint le gros méchant stéréotype et on se réclame subitement du consensus massif sur le rejet de la typification sexuelle des jouets (poupées Barbie, etc…) pour bien s’occulter la polarisation effective des sexages dans l’univers social de l’adolescente début de siècle. Mais souhaiter n’est pas décrire…

Moi, je ne regrette pas que nos ados libres contemporaines préfèrent ceci plutôt que cela. Je constate la préférence et cherche à en comprendre les causes, point barre. Enfin, mazette, au tribunal un peu morose de nos (auto)critiques, c’est toujours les filles qui perdent au change. Dans Le Petit Prince, la femme est stéréotypée (pauvre elle!), dans TWILIGHT, si elle est fascinée par l’oeuvre, elle cède encore au stéréotype (encore une fois, pauvre elle!). Mais, oh, Macbeth aussi, c’est stéréotypé, hein. Prière de ne pas insidieusement le traiter comme neutre, en sexage ou autrement. Quant à Belle (celle de Walt Disney ou même celle de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, du conte de fée d’origine), que j’invoquais tout à l’heure, si moderne qu’elle soit, elle n’échappe pas au stéréotype, elle non plus. Son gros nounours est autoritaire et elle cède bien craintivement devant sa fureur. Elle s’amourache d’un geôlier pas mal égoïste, avec ses petits problèmes à régler pour lui d’abord. Même l’abnégation apparente des gens/objets de maison s’avère elle aussi fort intéressée au succès des amours de Belle. Au moins Edward Cullen a des principes supérieurs et Bella Swann, l’un dans l’autre, n’est pas sa prisonnière et l’aime librement. Bon, on pourrait débattre longuement les tendances de typage, les mérites et démérites des Belle et des Bella et nos jugements de valeur et prises de parti, au sein de chaque analyse, auraient une fort solide assise. On doit par contre observer que Rouletabille et Touché la Tortue n’ont jamais passé par pareil filtrage dubitatif… Les petits gars tripaient sans se mortifier ad infinitum, leurs mères les laissaient s’amuser, et tout était dit… Aussi, moi, je rejette l’affirmation oiseuse suivante: «Ma petite, TWILIGHT c’est bonbon, typé, mormon, faiblard…Prend donc La Belle et la Bête, c’est supérieur et meilleur pour ton élévation intellectuelle autant que pour le grand progrès sociologique de la pensée»… C’est là tout simplement une formulation qui ne figure nulle part dans le cadre de représentation que je me donne pour décrire les objets ethnoculturels.

La vie est si courte. L’enfance, encore plus courte. Cessez de vous faire du mouron, mesdames, et jouissez pleinement, entre vous et avec vos mères, vos filles et vos petites filles, de TWILIGHT, les romans (écris par une femme) et les films (le premier mis en scène par une femme). Ces grandes oeuvres populaires sont des traits de la culture intime des femmes contemporaines et, de ce fait, elles méritent notre attention la plus soutenue et notre déférence la plus complète. Moi, TWILIGHT, pour les jeunes et les moins jeunes, je dis tout simplement: pourquoi pas?

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La partie de baseball du film TWILIGHT (glose et description détaillée, pour les «nuls»)

Posted by Ysengrimus sur 15 juillet 2010

La fameuse partie de baseball dans le film Twilight (2008) est un moment extrêmement sympathique, attachant et magique de ce grand long-métrage-culte contemporain. Il s’agit vraiment, sans ironie aucune, d’un terrain de jeu indubitable pour l’interprétation culturelle. Cette courte séquence cinéma porte de très riches implicites de la culture vernaculaire américaine, tant et tant que beaucoup de nos amis (notamment francophones) hors-Amérique n’y voient goutte, et c’est vraiment dommage. Alors pas de tataouinage aujourd’hui, hein, on va vous décrire et vous expliciter tout ça hic et nunc, par le menu, dans la joie et la gaieté, pour que vous en dégustiez tout le substantifique suc. Je vais, entre autre, vous traduire le dialogue, en traduction-glose, rien de moins, avec formulations détaillées des implicites (Attention, je ne traduis pas pour la fidélité au texte ici, mais bien pour l’explicitation du contenu complet d’échanges verbaux parfois fort furtifs). Il ne serait pas inutile de revoir la vidéo YouTube de la sublime séquence, avant lecture, en v.o. préférablement (Les v.f., surtout hexagonales, ont été mitonnées par des zèbres qui n’ont tout simplement pas pigé le topo. La v.f. que je recommande, c’est toutefois celle-ci).

Il y a bien des choses qui se passent pendant ces deux minutes trente secondes et, pour bien les saisir, cela requiert une compréhension minimale du fameux passe temps des américains, pour reprendre l’expression consacrée (formule équivalente du noble art pour la boxe) qu’Edward sert d’ailleurs à Bella, juste avant la partie de baseball, pour lui «expliquer» que les vampires sont de ladite partie aussi. L’ironie de la situation générale ici débute de par cette clairière forestière retirée, avec massif de sapinages et cascade majestueuse, où il faut se rendre en véhicule tout terrain. Le baseball se joue habituellement sur une pelouse urbaine aménagée, au coin de la rue, dans le quartier, pas dans la lointaine cambrousse. Nos vampires se planquent bel et bien pour mettre la balle au jeu, c’est clair.

La formidable puissance desdits vampires baseballeurs se manifeste de plusieurs façons. D’abord, ils ont besoin de jouer pendant un orage pour que le bruit du tonnerre couvre le raffut qu’ils font quand ils frappent la balle (c’est là un autre effet d’ironie. En réalité, quand il pleut, la partie est dite annulée à cause de la pluie. Le baseball ne se joue en fait impérativement que par beau temps, ou dans un stade couvert). Cette balle au demeurant, nos vampires la frappent toujours, sans faute, infailliblement (les meilleurs joueurs des ligues majeures la frappent, eux, environ quatre fois sur dix). Nos inhumains surhumains ne s’arrêtent jamais sur les buts des coins du losange mais, ultrarapides et déterminés, ils courent imparablement jusqu’au marbre. Ils attrapent le terrible projectile à mains nues, sans gants de baseball. Ils ne portent pas de casques de sécurité et la receveuse ne porte ni masque grillagé ni plastron de protection. Non, non, n’essayez pas cela à la maison…  Ajoutons, et ce n’est pas rien, qu’ils jouent sans arrêt-balle.

Ce grand grillage derrière le marbre, c’est l’arrêt-balle. Indispensable quand votre lanceur lance haut ou quand votre receveur a la main molle. Nos vampires se foutent totalement de cet objet…

Chez nos formidables et surnaturels vampire, en plus, l’homme de champ poursuit la balle, la dépasse et la capture. Impossibilité physique, sauf pour une être courant plus vite qu’une balle frappée. Sauts fantastiques, super-grimpettes aux arbres, courses fulgurantes dans les champs intérieur et extérieur et sur le circuit, lancers tonitruants. Le reste de ces effets d’omnipotence n’échappe pas à l’observateur ordinaire. Ces charmants baseballeurs sont parfaitement mythologiques, amples, gigantesques et, pourtant, un certain nombre de nuances sensibles et précises de leurs interactions profondes vont se manifester, lors de ce trop court engagement.

Voyons un peu les deux équipes. Jouent en défensive (et sont donc en équipe les uns avec les autres): Alice (lanceuse), Esme (receveuse), Emmett (arrêt court) et Edward (homme de champ). Jouent en offensive (et sont donc en équipe les uns avec les autres), les gens qui se succèdent au bâton: Rosalie, Carlisle, Jasper. L’arbitre de la rencontre sera Bella.

L’équipe offensive: Rosalie (première au bâton), Jasper (troisième au bâton), Carlisle (deuxième au bâton). Jasper et Carlisle sont «en file» hors du terrain. Ici, seule Rosalie est au jeu

Il faut donc commencer par bien les distinguer visuellement, ces deux équipes, si possible. Pas facile. Observez les casquettes d’Alice et d’Esme. Elles portent toutes les deux un C, pour Cullen (le nom patronymique de notre famille de vampires). La casquette de Rosalie porte, elle, un G (ce serait une erreur d’accessoire selon IMDB. C’est gros, ça, hmmm. Moi, j’ai mes doutes). J’ignore ce que ce G signifie mais il distingue imparablement Rosalie, (offensive) d’Alice et d’Esme (co-équipières en défensive). Ces deux casquettes en C de la lanceuse et de sa receveuse, par contre, ne font pas trop uniformes… Elles ne sont pas de la même teinte et ne sont pas rayées de la même façon (celle d’Alice, de fait, n’est même pas rayée du tout). L’uniforme distinct des deux équipes adversaires se réduit à cela, car autrement, les vampires sont vêtus avec des tenues superbes mais dépareillés, ce qui donne ce résultat de bric et de broc rehaussant tant le charme éclatant de ces vives personnalités. Notons aussi que, si le G de la casquette de Rosalie était un C loupé suite à une ci-devant erreur d’accessoire, on ferait face à la savoureuse et drolatique ironie de deux équipes adverses portant le même nom, symbolisé par la même lettre sur les casquettes des unes et des autres. Ceci n’est pas du tout exclu, au demeurant… Les casquettes de l’arbitre et des autres joueurs, quant à elles, sont banalisées, quand ils en portent une. Pour résumer l’affaire, on dira donc que les membres de l’équipe défensive casqués portent tous la casquette au label des Cullen, tandis que personne, dans l’équipe offensive, ne la porte.

Rosalie (en offensive – au bâton, casquette avec G)

Esme (en défensive – receveuse, casquette avec C) et Bella (arbitre, casquette banalisée)

Jasper (en offensive – au bâton, casquette banalisée)

Alice (en défensive – lanceuse, casquette avec C)

Si on regarde maintenant l’engagement lui-même. Esme, figure maternelle, puit de sagesse et de détachement, est receveuse. La receveuse, c’est le cerveau de l’équipe, en défensive. Elle conceptualise l’intégralité du dispositif et voit tout. Souvenons nous du mot du grand receveur Yogi Berra: On arrive à observer énormément simplement en regardant. La toute contemplative Esme est la personne parfaite pour ce rôle. Normalement, la receveuse a un rapport très profond et subtil avec sa lanceuse. Ils forment un tout intime, organique. Ce ne sera pourtant pas le cas ici, vu la présence inattendue et distrayante de Bella sur le terrain. L’attention d’Esme va négliger Alice (sa lanceuse) et se tourner vers Bella. Symbolisme? Il s’agit en tout cas de faire sentir à Bella qu’elle est la bienvenue et très importante pour tout le monde ici, même si elle n’a pas la puissance magique des vampires baseballeurs. C’est donc Esme qui va s’en charger, en lui assignant un autre type de puissance:

Esme: Glad you’re here. We need an umpire. [Je suis bien contente que tu sois là. Il nous faut un arbitre]

Emmett: She thinks we cheat… [Esme s’imagine que nous trichons]

Esme: I know you cheat. [Je SAIS PARFAITEMENT que vous trichez]

Notons l’impartialité transcendante d’Esme, qui n’hésite pas à traiter de tricheur un de ses co-équipiers, son propre arrêt court, Emmett, reconnaissable à la casquette blanche aux fines stries rouges qu’il porte de guingois, la visière au dessus de l’oreille. La casquette d’Emmett est faussement banalisée, elle porte en fait, elle aussi, le C rouge des Cullen…

Emmett (en défensive – arrêt court, la visière sur l’oreille et la langue bien pendue). Sa casquette porte aussi un C rouge. Elle ne semble banalisée que parce qu’il ne la porte pas de face

Tout le monde triche dans le coin, en fait. On nous le prouve d’ailleurs de visu. Car pendant qu’au second plan, Esme désigne Bella arbitre de la rencontre, on assiste au premier plan à la fugitive séance du jeu de mains sur le bâton de baseball. Cette procédure du jeu de mains, fort ancienne, est disparue depuis un bon moment des ligues majeures mais demeure bien en place, dans la culture du baseball des gens ordinaires. Quand on joue entre copains, il faut décider quelle équipe sera en premier au bâton. On tient donc le bâton perpendiculaire au sol, poignée en l’air, et on l’empoigne vivement d’une main, puis de l’autre, puis de l’autre, chacun son tour, en alternance, en remontant le long du manche. Celui ou celle qui touche le renflement terminal de la poignée du bâton représente l’équipe qui sera initialement en offensive. Cette procédure est aussi utilisée (c’est justement le cas ici) pour décider de l’ordre des frappeurs, au sein d’une équipe offensive déjà désignée. Maintenant, observez attentivement Rosalie, s’adonnant hâtivement à ce gestus. Elle va se faire tricher ouvertement par Carlisle, juste là, sous nos yeux, au premier plan. Elle gagne indubitablement à l’alternance des empoignes contre Carlisle (c’est elle qui touche le renflement terminal de la poignée du bâton. On le voit clairement). Carlisle feint pourtant une touche de plus sur le dessus du manche (vieux truc de tricheur), en couvrant la main de Rosalie de la sienne, grosse patte enveloppante. Ricanante et agacé, Rosalie s’empare du bâton et repousse vivement Carlisle, d’un air de dire: «La barbe, dégage tricheur, je suis au bâton». Ce fort douteux jeu de mains sur le bâton de baseball prouve imparablement ici que tout ce beau monde triche en grande… comme le «sait» si bien Esme. Aussi, Esme tient vraiment à ce que Bella soit une arbitre impartiale. Elle lui dit donc:

Esme: Call them as you see them, Bella. [Ne te laisse pas intimider, Bella. Juge et décris les jeux tels que tu les vois]

Bella: Okay [Compris]

N’importe quel américain moyen sait faire ce qui est demandé ici à Bella par Esme. C’est un trait massif de culture vernaculaire. C’est un peu comme demander à un français de cuire une omelette, de faire une vinaigrette ou… d’arbitrer un match de foot entre amis. Le baseball est un sport jugé, car les nuances se jouent si vite et sur des surfaces si infimes qu’il faut un observateur proche pour incontestablement les départager. Sans arbitre, votre partie risque vite de se transformer en une suite de disputes incessantes et lassantes sur l’interprétation des jeux. Tout classiquement, Esme, receveuse, s’accroupit derrière son adversaire Rosalie, au bâton, pour recevoir les lancers d’Alice (co-équipière d’Esme, au centre du losange) et Bella, arbitre, se tient debout, un peu courbée, derrière Esme, pour juger le passage de la balle au dessus du marbre. Je vous rappelle de ne pas essayer cela à la maison, sans masques et plastrons protecteurs. Le bâton est bien proche, la balle aussi.

Vue depuis le monticule (dans les yeux du lanceur), la structure que Rosalie, Esme et Bella reproduisent. Le frappeur (offensive), le receveur (accroupi avec le gant ouvert, co-équipier du lanceur en défensive), l’arbitre (en noir). Notez les équipements de protection de ces deux derniers

Bella n’hésite aucunement à se coller la face ainsi dans la trajectoire des balles d’Alice, confirmation de l’omnipotence protectrice d’Esme, qui peut les capter toutes et ne laissera certainement pas «son» arbitre se faire blesser. L’arbitre se doit de surveiller les frappes de balles et les arrivées des coureurs au marbre. Pour les frappes, l’arbitrage entre en ligne de compte surtout si le frappeur ne touche pas la balle. Il faut alors, selon un protocole dont je vous coupe le détail fin, démarquer, à chaque fois, les torts du lanceur des torts du frappeur. Je vous épargne justement cette portion du subtil règlement parce que, comme nos vampires surdoués frappent de toute façon toujours la balle, l’arbitrage de Bella ne sera pas utilisé pour juger des balles non frappées, imparablement inexistantes. Son arbitrage se mettra donc en place activement uniquement pour les arrivées des coureurs au marbre. Et pour cela, il nous faut un frappeur.

Or Rosalie est justement au bâton.

Rosalie porte une tenue complète de baseballeuse du dix-neuvième siècle. Si, dans la vaste configuration des choses, quelqu’un en vient un jour à se demander pourquoi deux équipes des ligues majeures intègrent le mot socks (chaussettes au pluriel, calligraphié Sox) dans leur dénomination (Les White Sox de Chigago et les Red Sox de Boston), c’est en réminiscence des longues chaussettes genouillères des uniformes de baseball de jadis, dont Rosalie nous montre ici un fort joli échantillon.

Ce dont l’uniforme de Rosalie est la réminiscence. Notez les stries du couvre-chef qui, chez Rosalie, apparaissent sur les chaussettes genouillères

Tout est donc en place. Alice, la lanceuse (il est savoureux de placer comme lanceuse la seule vampire de la tribu ayant un don de prémonition), adversaire cardinale de Rosalie, et qui porte elle aussi des chaussettes de baseball à l’ancienne, mais striées, elles, dans l’autre sens, se met alors à l’action. L’orage approche. Un coup de tonnerre se fait entendre, puis:

Alice: It’s time [c’est le moment de commencer la partie]

Alice lance la balle de la main droite en levant la jambe gauche très haut, presque comme une ballerine. Ce mouvement, si fluide, de la jambe opposée au bras qui lance, est parfaitement authentique. Il permet au lanceur ou à la lanceuse de renforcer l’impulsion imprimée à la balle en créant un contrepoids mobile avec la jambe.

Ce mouvement, si fluide, de la jambe opposée au bras qui lance, est parfaitement authentique

La balle lancée par Alice vole vers le marbre. La balle de baseball est exactement du format d’une balle de tennis mais elle est en cuir et est beaucoup plus lourde, dure et dense.

Rosalie cogne solidement la balle, dans un fracas de tempête qui, justement, sonne exactment comme le tonnerre. Bella est secouée par ce moment crucial.

Bella: okay, now I see why you need the thunder [Bon, maintenant je comprend pourquoi vous avez besoin de la couverture sonore du tonnerre]

La balle fonce droit vers le massif forestier, autre bizarrerie ici, car le baseball se joue normalement strictement sur pelouse intégralement découverte. Rosalie doit maintenant courir sur le losange (les sentiers, comme on dit dans le jargon, ne sont pas clairement dessinés dans ce pré. Nos vampires les identifient surtout par les coussins se trouvant sur les coins du losange, les buts) et elle doit s’arrêter soit à un des trois buts, soit au marbre (le «quatrième» but, celui qui complète le circuit, celui sur lequel l’attendent la receveuse et l’arbitre). Voici ce que nous voyons dans notre esprit, pendant que Rosalie court:

Le LOSANGE DE BASEBALL. Au premier plan: LE MARBRE (derrière lequel s’accroupissent le receveur et l’arbitre). En sable: LES SENTIERS (sur lesquels court le frappeur-coureur). Sur les coins: LES BUTS. Circulaire au centre: LE MONTICULE (sur lequel se tient le lanceur)

Nos vampires ne niaisent pas sur les sentiers, du reste. Ils comptent bien courir tout le circuit, jusqu’au marbre (il faut que le frappeur, devenu coureur, fasse le circuit complet du losange et revienne au marbre, pour arriver à marquer son point). Le marbre (le but de départ et d’arrivée, celui sur lequel on se tient pour frapper et vers lequel ont doit revenir pour marquer le point) est un petit pentagone en forme de maison. Les anglophones l’appellent donc home (la maison).

En français LE MARBRE, en anglais HOME (la maison), point de départ et d’arrivé du circuit, sur le losange

Métaphoriquement, c’est aussi la maison, le refuge, le bercail où il faut rentrer pour demeurer sain et sauf. Quand le circuit est complété à la course et qu’ainsi le point est marqué suite à une envolée unique de la balle frappée, les anglophones parlent d’un home run (une course –run– unique et complète sur les sentiers, vous ramenant directement à la maison –home–). Nous, en français, on parle plutôt d’un coup de circuit, c’est-à-dire un coup du bâton frappant la balle assez puissamment pour que le frappeur puisse courir la totalité du circuit et marquer un point en revenant au marbre. Pendant que Rosalie court, l’arbitre et la receveuse, observatrices privilégiées de l’intégralité du jeu, y vont de leur petite prospective, ainsi:

Bella: That’s gonna be home run, right? [Bon ici on se dirige vers un coup de circuit de Rosalie, non?]

Esme: Edward’s very fast… [Ce n’est pas certain. Edward est très rapide]

De fait, Rosalie court le plus vite qu’elle peut sur le losange. Mais de quoi se sauve-t-elle donc? Réponse: de la balle. Pendant que la frappeuse, en offensive, court son circuit sur ses sentiers pour aller marquer son point, l’homme de champ, en défensive, va œuvrer à remonter la balle (que Rosalie avait chassé le plus loin possible, en la frappant) vers le marbre, vers sa co-équipière, la receveuse Esme. C’est la course de la personne contre le projectile. Esme, le pied sur le marbre, attend la balle. Edward porte un uniforme très semblable à celui des mythiques Yankees de New York (les stries du col sont un peu plus foncées, s’il faut vraiment tout dire) et, cool jusque à la racine des cheveux, il est sans casquette.

Edward (en défensive – homme de champ, costumé comme les mythiques Yankees de New York et sans casquette)

Quand Esme dit à Bella que son co-équipier Edward est très rapide, elle fait référence à l’aptitude surhumaine de l’homme de champ à courir la balle dans le paysage lointain (ici, en l’occurrence, une forêt de conifères) et à la remonter vers le losange, plus précisément vers le marbre. En voyant bien à toucher du pied chacun des coussins des coins du losange, Rosalie court. Ne vous laissez pas distraire par Jasper, co-équipier de Rosalie, qui contemple le tout d’un air atterré, en faisant des mouvements acrobatiques avec un bâton. Il n’est pas encore au jeu, lui. C’est tout simplement un des prochains frappeurs en train de se réchauffer en préparation de son futur passage au marbre. Rosalie termine son circuit. On voit dans le fond Carlisle, son autre co-équipier, qui encourage Rosalie du geste. En une pose toute classique, Rosalie plonge latéralement sur le sentier et glisse vers le marbre, pour le toucher du bout du pied, sans se faire toucher par la balle. Mais Esme, et là, même un œil inexpérimenté peut le voir, a capté la balle, puis souri calmement, plusieurs secondes avant que la frappeuse-coureuse n’atteigne le marbre. Rosalie est donc indubitablement retirée. Malgré le caractère évident du jeu, Esme, qui s’est accroupie pour toucher Rosalie avec la balle, se tourne respectueusement vers l’arbitre et attend son verdict (tout, dans l’attitude d’Esme vise à montrer ostensiblement une haute déférence à l’égard de Bella):

Bella: You’re out [Tu es retirée, Rosalie]

Emmett: Out! Whoo! Babe, come on… It’s just a game… [Retirée! Ohh! allons, allons, mon chou, ne le prend pas sur ce ton là, c’est jamais qu’un jeu]

Au moment d’annoncer le retrait de Rosalie, Bella secoue le poing droit, en une sorte de petit bras d’honneur discret. Aucune arrogance n’est voulue, c’est rien de moins qu’une version esquissée du geste officiel (et fort ancien) des arbitres des ligues majeures et des ligues mineures pour signaler aux gradins le retrait d’un frappeur-coureur.

Ce geste de l’arbitre (le poing brandi) signale aux gradins que le frappeur-coureur est retiré

Emmett, par contre, en recevant la nouvelle, pousse son Out! Whooh! en faisant le geste d’un arbitre signalant aux gradins que le coureur-frappeur est sauf (n’est PAS retiré).

Le geste d’un arbitre annonçant aux gradin que le coureur-frappeur n’est pas retiré, qu’il est sauf. Emmett pose ce geste incongru et inane après le retrait de Rosalie, pour une raison qui reste parfaitement obscure

Ce geste délirant d’Emmett (le contenu en est faux et, en plus, seule l’arbitre est autorisée à diffuser ce type de message) est-il sa façon à lui de dire qu’il se sent lui-même «sauf», face à la neutralisation du terrible potentiel de puissance de Rosalie qu’il connaît bien, car elle est son épouse? Pas clair. Quoi qu’il en soit, oh, oh, ladite Rosalie n’est pas contente du tout. Sa bonne foi est fort questionnable, du reste, car le jugement de l’arbitre est ici aussi limpide que le jeu est raté. Rosalie se relève du sol juste après Esme. C’est l’occasion imprenable d’observer qu’Esme porte elle aussi des chaussettes de baseball à l’ancienne, partiellement striées comme celles de Rosalie et moins longues.

Et ici, c’est l’inversion des omnipotences. Rosalie, vampire herculéenne et anthropophage, pourrait simplement dévorer Bella toute crue, pour cette haïssable décision où, en plus, comble de l’agacement, Bella donne raison à Edward, son petit amoureux surdoué gnan-gnan-gnan du fond du champ. Ou encore, Rosalie pourrait crier à la collusion, au conflit d’intérêts, à la magouille généralisée. Boudeuse, elle toise Bella lourdement. Celle-ci baisse la tête modestement.

Mais il reste que, sur un losange de baseball, l’arbitre est une autre sorte de figure omnipotente. Si vous l’enquiquinez, il peut vous chasser du jeu, disqualifier votre équipe, vous suspendre pour le reste de la saison, vous bannir de la ligue. Sa décision ne sera jamais contestée. C’est une pure question de cohésion fondamentale, Rosalie doit se ressaisir. Elle doit reprendre son calme devant cet insecte humain, consacrée figure d’autorité suprême par la loi du jeu. Rosalie se calme, et Carlisle l’en remercie furtivement. Symbolisme annonciateur de l’évolution future de la relation entre Bella et Rosalie? En tout cas, pour le moment, c’est Carlisle que cela soulage:

Carlisle: Nice kid [Bonne attitude, Rosalie, tu as su rester calme devant la décision de l’arbitre qui pourtant te désavantageait]

Carlisle entre en scène ainsi. Il est maintenant au bâton. Tout de go, Edward se rapproche du champ intérieur, ce qui laisse déjà soupçonner que Carlisle est un cogneur moins puissant que Rosalie. Aussi, il frappe droitier, contrairement à ses deux autres co-équipiers. Les vampires sont-ils plus souvent gauchers que les humains? Quoi qu’il en soit, dans un geste de défi tout BabeRuthesque, Carlisle pointe le bâton vers un point indéterminé du champ centre. Annonce t’il la trajectoire future de son projectile? Je le crois… c’est que c’est là une allusion historique archi-connue qui connote tellement l’omnipotence mythique, au baseball…

Le geste de Carlisle est très certainement une allusion à la légende tenace voulant que, lors de la Série Mondiale de 1932, le mythique Babe Ruth aurait prophétiquement signalé aux gradins la trajectoire de sa prochaine balle frappée

Alice, l’air un petit peu découragé quand même face à ce futur qu’elle devine, lance. Carlisle cogne la balle. Elle semble bel et bien se diriger dans la direction qu’il a annoncée, un peu sur la droite du champ centre. Pour s’en aviser, il n’est qu’à suivre la trajectoire de la balle en traitant Alice comme le point de repère fournissant l’exact centre du terrain. La balle vole très légèrement sur la droite de notre lanceuse, par dessus elle naturellement. Ceci dit, contrairement à la balle de Rosalie, qui fonçait, rapide et droite comme une cartouche, (magiquement) parallèle au sol, on a ici ce qu‘on appelle dans le jargon un ballon ou une chandelle. Ce genre de balle qui fait une grande arabesque incurvée et ostensible, genre volant de badminton, se gaspille en hauteur, perd de la distance, flotte mollement, et, normalement, devrait être hautement facile à cueillir par les défenseurs. Or, quelque part dans le champ intérieur, Emmett et Edward sautent très haut vers la balle et se télescopent brutalement l’un l’autre. Il ne faut jamais courir la balle à deux, dans le champ. Il faut disposer d’une coordination et d’un découpage implicite des zones qui fait qu’on sait toujours qui la prendra, et où. Pas de cela ici, Emmett et Edward se font avoir comme deux enfants qui ont perdu le contrôle. Et voici pourquoi.

En brun-jaune, le champ intérieur (zone d’Emmett, surtout sur la gauche, le statut du champ intérieur droit restant flou). Les trois points rouges, le champ extérieur (zone d’Edward, surtout sur la droite, mais il foncera bien à gauche s’il le faut, allez). Naturellement, capter la balle est une priorité qui prime sur le respect de ces frontières flottantes

Le baseball se joue habituellement dans un stade. Si la balle est frappée au-delà de la palissade dudit stade, elle ne pourra plus revenir au jeu et c’est, pour le frappeur-coureur, le coup de circuit (et le point) automatique. Mais ici, il n’y a pas de stade, pas de palissade, pas de limite. On court la balle dans le champ intérieur, puis le champ extérieur, puis la forêt, puis la montagne, à l’infini semble-t-il. Cela crée une ouverture, à l’infini aussi, du rayon d’action de l’homme de champ (Edward). Il tend donc à prendre du champ justement, tant vers l’horizon, que vers le losange (dans ce second cas, surtout sur la droite). Pas de stade pour le forclore, soudain, c’est comme si la terre entière lui appartenait. Cela l’amène immanquablement à, éventuellement, en faire trop et à empiéter sur le territoire de son co-équipier l’arrêt court (Emmett) qui, comme son titre l’indique, est chargé, lui, de capter la balle frappée sur les trajectoires courtes, plus proches du losange donc, dans le champ intérieur (surtout à gauche) ou même sur les sentiers. Les âmes subtiles vont me demander comment je sais qu’Emmett est arrêt court et pas, par exemple, second homme de champ (en effet, il en faudrait au moins un de chaque côté du champ, qui est fort vaste. Rappelons que nos vampires font la part du feu vu qu’ils jouent à personnel réduit). En quoi Emmett est-il arrêt court? Simple. Observez-le attentivement, le Emmett. Toutes ses interactions, ses éructations, ses objections, ses observations (y compris ses mouvements inanes de boxe en l’air et ses faux messages d’arbitrage) sont orientées vers le losange et les protagonistes du marbre. Il est patent qu’Emmett est tourné vers le terrain, tandis qu’Edward est tourné vers l’horizon. C’est la courte vue de la casquette torve, contre la vaste visée perspective sans casquette. Aussi, pour ne pas trop nuire à l’image positive d’Edward, on semble laisser supposer que ledit Edward était spatialement plus proche de la balle qu’Emmett, sur ce jeu spécifique, vu que ce dernier a du courir un peu plus pour s’en approcher. Comme la balle frappée par Carlisle est partie vers le champ centre, un peu sur la droite, on peut aisément supposer qu’Emmett se met à courir depuis quelque part entre le troisième but (3B) et le deuxième but (2B). Or, c’est là l’indubitable position de l’arrêt court.

SS (pour short stop, ARRÊT COURT, la position d’Emmett) RF (pour right field, CHAMP DROIT, la position d’Edward, mais, dans son cas, avec un rayon d’action plus vaste que la normale)

Souvenons-nous aussi qu’Edward s’est rapproché à la fois du champ centre (CF, center field, sur notre shéma) et de l’intérieur, en prévision du frapper de Carlisle, rendant de ce fait la frontière encore plus floue entre sa zone défensive et celle d’Emmett. Sauf que, cela ne change absolument rien au conflit des rôles représenté ici. Emmett juge que les concessions tactiques ne doivent pas prendre le dessus sur le rôle fondamental, tandis qu’Edward fait primer l’improvisation tacticienne, quitte à prendre ses distances face à son rôle effectif. Comparaison symbolique des deux personnages? Aux twilightologues de se prononcer…

En tout cas, au moment de ce saut collisif stérile, involontairement conflictuel, d’Edward et d’Emmett, la balle tombe derrière les deux co-équipiers défensifs et n’est pas reprise par eux. Ils chutent lamentablement au sol avec la balle qui tombe juste derrière eux. Couac des omnipotences. Abrupte aporie des puissances. Dans la terminologie technique dépouillée et détachée du baseball, on appelle cela une erreur. On dit alors aussi que la balle est en lieu sûr – un endroit du terrain où, aussi temporairement que décisivement, les hommes de champ, les arrêts courts, les hommes de buts, les lanceurs, perdront de précieuses secondes pour la remonter. Il semble bien qu’ici, Edward et Emmett y renoncent, en fait. Coureur ultrarapide, Carlisle glisse vers un but, présumément, et fort certainement, le marbre. Tandis que, dans le champ intérieur:

Edward: What are you doing? [Mais qu’est-ce que tu fous, Emmett?]

Emmett : Come on [Bon, laisse tomber et continuons, tu veux bien]

Cet échange scelle, dans le désaccord le plus aigre, cette faillite défensive intégrale. Edward est un peu de mauvaise foi ici, du reste, car celui qui n’est pas à sa place et qui empiète sur la zone de l’autre, techniquement, en fait, c’est lui. Pas facile de s’autocritiquer, monsieur le vampire-étoile… On notera aussi qu’il est bien difficile de décider s’il n’y a pas eu là une sorte de sabotage involontaire mutuel de la part des deux figures filiales pour discrètement s’éviter d’empêcher la figure paternelle de marquer son point. Quoi qu’il en soit, Carlisle marque ledit point, en faufilant sa balle, entre deux fils, dans les environs approximés du champ centre.

Jasper est maintenant au bâton. Il sera d’évidence suivi de Rosalie, qui se réchauffe déjà avec un bâton, en prévision de son prochain passage au marbre. Inutile de dire que tous ces réchauffements acrobatiques vampiriques, impliquant des manipulations de ce lourd bâton de bois franc comme si c’était une baguette de majorette, ne se font pas de cette façon là, dans les ligues majeures…

Jasper frappe solidement la balle. Elle décolle indubitablement vers la gauche, ce qui en fait une pâture assurée pour un arrêt court mobile, s’il se donne la peine de reculer et de déborder un peu vers le champ gauche. Emmett abrège originalement ce processus en grimpant à un arbre isolé du champ intérieur gauche (artefact incongru qu’on ne rencontrerait évidemment jamais sur un terrain de baseball réel). Costaud, tonique, il capte alors la balle frappée par Jasper et ce, directement au vol, avant qu’elle n’ait touché le sol, ou un autre joueur, ou un obstacle. Cet attrapé spécifique (habituellement potentiellement douloureux, même avec un gant) signifie le retrait automatique du frappeur. Jasper n’a même pas besoin de continuer de courir sur les sentiers. Emmett pour sa part, n’a même pas besoin de remonter la balle aussi vite qu’il le fait. Mais il le fait quand même, en signe de passion, d’intensité et de hargne. Cela accroche l’œil de Rosalie.

Rosalie: My monkey man… [mon petit homme-singe]

Ce commentaire de Rosalie est formulé avec un mélange de dépit, car ce beau jeu défensif improbable est au désavantage de l’équipe qui est au bâton, et d’admiration amoureuse de la susdite Rosalie, pour son tonique époux, Emmett. À ses côtés, Esme, imperturbable, n’attrape pas la balle lancée si vivement par Emmett. La balle est donc retournée directement au monticule, c’est-à-dire à Alice, la lanceuse, ce qui confirme, si nécessaire, qu’il n’y a personne d’autre à retirer, que les sentiers sont donc bel et bien vides et que Carlisle s’était bel et bien rendu au marbre.

Rosalie est de nouveau au bâton. Comme son équipe a peu de frappeurs, le cycle des frappeurs, qui s’avance selon un ordre fixe, reprend déjà à son début. Alice lance. Rosalie frappe de nouveau la balle et se rue sur les sentiers. Mais Alice, depuis le centre du losange, voit quelque chose venir au loin.

Alice: Stop! [Arrêtez la partie]

Les trois vampires intrus font alors leur apparition, dans une brume, ce qui interrompt la partie de baseball avant la fin de la première moitié de la première manche (une partie normale compte neuf manches et dure habituellement entre trois et quatre heures). Un seul point (compté par Carlisle), deux frappeurs retirés (Rosalie au marbre, sur décision de l’arbitre et Jasper par saisie au vol de la balle en arrêt court), une erreur (résultant de la collision d’Edward et d’Emmett) et une joueuse (Rosalie) laissée sur les sentiers. La marque est de un à zéro, après moins d’une demi-manche de jeu. Un deuxième point allait possiblement être compté par Rosalie vu que, les intrus rapportant la balle d’assez loin, cette dernière aurait possiblement échappé à l’attention de l’homme de champ Edward, déjà fort affairé à paniquer pour la sécurité de sa copine humaine. Il y a aussi les cheveux d’Esme accroupie, qui lui volent dans le visage au moment où Rosalie frappe la balle. Esme fut-elle subitement dépassée par ce nouveau coup de butoir offensif de son enfant? On ne le saura jamais…

Car le mystérieux monde des vampires, derechef dangereux et cruel après cette courte parenthèse récréative, vient de reprendre pleinement ses droits…

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