Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Un petit aperçu de la lecture du linguiste

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2019

ELP-LOGO

À ÉLP nous relisons scrupuleusement les œuvres que nous éditons. Une de ces relectures est faite par un personnage très particulier que nous nommerons ici le linguiste de service. Notre linguiste de service corrige au mieux les fautes et coquilles qu’il attrape, certes, mais, comme son attention soutenue se concentre ailleurs, il ne les voit pas toutes (c’est de fait, un très mauvais relecteur d’épreuve, comme il n’a pas honte de candidement le reconnaître). Spécialiste des différentes variétés de français, notre linguiste, scrupuleux et hautement déférent envers les cultures du monde francophone, surveille attentivement les petits accidents stylistiques et les traits dialectaux. Il retire les premiers et garde les seconds en voyant à soigneusement les distinguer, sans jugement de valeur mais en mobilisant, en permanence, son lot de connaissances. C’est un travail de dentellière. Il a eu la gentillesse de nous l’exemplifier, un beau matin, à propos d’un roman écrit par un auteur congolais qu’il était en train de relire. Cela a déclenché le fort intéressant échange suivant:

LE LINGUISTE DE SERVICE À ÉLP: Juste pour le beau de la chose, pour ceux et celles que cela intrigue, un petit aperçu de la lecture du linguiste. Au début de l’ouvrage de notre premier auteur originaire du Congo-Kinshasa, le frère du principal protagoniste lui dit (phrase orale rapportée entre guillemets): «Remémores-toi ces instants, car c’est la première, et la dernière fois, qu’elle le fasse» en parlant d’un geste gentil de leur sœur. Le tour est archaïsant mais attesté dans la francophonie, le morphème de subjonctif correspond indubitablement à une prononciation effective, c’est dans du dialogue rapporté. L’erreur est quasi-impossible. Toutes les caractéristiques du trait dialectal y sont. On garde. Mais, un peu plus bas on lit: En vérité, je n’accordais pas d’attention à ses dires. Plus tôt, à ce que je voyais. Faux sens pour cause exclusivement graphique, homonymie effective, fausse paronymie strictement orthographique (nom technique: une homophonie), absence de prononciation distincte. Une petite particularité orthographique (ou faute) nuisible qui brouille la lecture, On corrige sur ceci, sans toucher au rythme syntaxique: En vérité, je n’accordais pas d’attention à ses dires. Plutôt, à ce que je voyais. Il faut les prendre un par un, graine à graine. Consulter des sources parfois, pas trop non plus. Se laisser dépayser sans se laisser endormir. Tout un thrill

UNE COLLÈGUE DU BUREAU DE DIRECTION: Whaou. Bonne chance, Linguiste. À part ça, le S à la fin de remémores c’est aussi un tour archaïsant?

LE LINGUISTE: Une hypercorrection par analogie. Je la fais souvent moi aussi. Suivez bien le mouvement. Première révolte de l’entendement. On a: Tu parles. Le S reste globalement senti comme un marqueur de pluriel loin au delà de l’espace nominal, or ici on l’exige sur du singulier, et sur un verbe en plus, en isolation complète. La chose devient kafkaïenne à l’impératif. Senti fortement comme une deuxième personne aussi, il perd pourtant le S préalablement si durement inculqué. Parle-moi. Notre soumission orthographique égare le sens de ce qui serait simple et adéquat (bazarder ce S partout, notamment à l’indicatif où il est absurde). On se méfie de notre propre simplicité immanente. On sent confusément que «bien écrire» c’est souvent ajouter des lettres. Oubliant donc le second diktat (celui prohibant le S à l’impératif), par analogie sur l’indicatif de deuxième personne, on hypercorrige: *Parles-moi. C’est ce que notre auteur a fait ici (et moi je l’ai pas vu car je rate habituellement les S – je suis mauvais lecteur d’épreuve, donc merci de la correction – on va bazarder ce S qui n’est pas un trait congolais, juste un trait de francophone tourmenté par ses instituteurs). Gardez une chose à l’esprit, chère collègue directrice. Du point de vue du linguiste, l’abcès de fixation récurrent des fautes d’orthographe est la critique immanente par notre partie illettrée mais logique (la logique de l’analogie) allant à l’encontre de notre partie lettrée, conforme mais incohérente (le conformisme traditionaliste et non motivé de l’anomalie entrée dans les mœurs). Oui?

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Euh, oui maître. Je suis pas sûre d’avoir tout compris mais je crois en gros que c’est une bataille idéologique entre cerveau gauche et droit, entre soumission aux règles même si elles sont crétines (verbe du premier groupe, donc pas de S à l’impératif) et… retour d’expérience, logique apprise à l’école primaire (quand TU es le sujet, on met un S, point barre). Pfff, c’est dur la linguistique!

LE LINGUISTE: Un diktat comme verbe du premier groupe donc pas de S à l’impératif n’est pas une règle linguistique en soi (les locuteurs ne «groupent» pas les verbes). C’est juste un aide-mémoire d’instituteur appuyant ex post une conformité orthographique installée bien avant dans les mœurs des scribes et sans motivation effective dans la langue même. Notez que l’immense majorité des «fautes» porte sur des lettres qui ne se prononcent plus, parfois depuis des siècles. C’est pour ça que les hispanophones font moins de «fautes» que nous. Ils ont la décence (la chance, en fait) d’avoir une écriture restée hautement efficace du seul point de vue valide pour le linguiste en matière graphique: un son – une lettre. Et pourtant qui traiterait Cervantès d’illettré et l’accuserait d’écrire au son?

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Ben pas moi…  Quel échange intéressant! Il m’empêche de travailler, dites voir!

LE LINGUISTE: Les fautes d’orthographe ont en commun avec le terrorisme d’avoir leur logique et de parfaitement s’expliquer ET AUSSI de faire face aux préjugés sommaires passionnels de leurs adversaires, qui les traitent, sans autocritique et à tort, comme des aberration exemptes de le moindre validité logique ou historique. Bon, je vous laisse bosser…

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Donc en fait l’orthographe c’est un truc de fachos, quoi…

LE LINGUISTE: Le résultat de onzième heure d’une culture autoritaire, oui. Ducale, puis monarchiste, puis jacobine, puis colonialiste. C’est un trait culturel comme un autre, remarquez. L’erreur qu’il ne faut pas commettre c’est de prendre la conformité (ou l’absence de conformité) orthographique pour un indicateur intellectuel quand elle est uniquement un indicateur culturel. C’est quand cette confusion là s’installe que la propension fascisante risque effectivement de se mettre en place et de faire dériver l’autoritarisme orthographique, que nous portons tous en nous, vers du ouvertement délirant. Maint instituteurs ont cédé à cette dérive, maint citoyens ordinaires aussi. Il est de notre devoir de francophones de garder un regard autocritique sur cette affaire, surtout quand l’éditeur occidental est en train de relire l’auteur africain!

LA COLLÈGUE DIRECTRICE: Bien dit!

LE LINGUISTE: Merci. Une dernière petite note:

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Posted in Citation commentée, Entretien, essai-fiction | Tagué: , , , , , , , , , , | 11 Comments »

À PUBLIER – Un éditeur vous demande d’évaluer un ouvrage de fiction et d’en recommander (ou non) la publication. Vous faites comment?

Posted by Ysengrimus sur 1 février 2011

approuve

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Bon: qu’est ce qui fait la différence? Juger, je pense, est facile. C’est décider si on publie ou pas qui l’est moins. Selon quels critères? En vue de quels objectifs?

Aline Jeannet

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Un de nos collaborateurs de la maison d’édition Écrire, Lire, Penser, soulève, lors d’une de nos cyber-réunions, la question du fameux et lancinant comment faire quand on doit évaluer un manuscrit qui nous est soumis? C’est une interrogation importante et, suite à la discussion qui s’ensuivit, notre directeur de publication, Daniel Ducharme m’a demander de traiter la susdite question chez Ysengrimus, entre autres pour prendre le pouls des lecteurs et lectrices du Lupus Horribilis sur ce fascinant problème. Dont acte.

D’abord un point essentiel qu’il faut garder à l’esprit quand on joue ce rôle d’évaluateur-évaluant ou de juge-jugeur, c’est qu’on est pas seul(e) face au brûlot hautement suant et transpiratif de la décision finale. Ce genre de choix est toujours arrêté à plusieurs, et chacun apporte sa touche. Par exemple, personnellement, sans forfanterie envers l’ami, je me fie beaucoup justement au jugement du susdit Daniel Ducharme, simplement, parce que ce gars a lu des milliers d’ouvrages, et fait des douzaines de compte-rendus, et que cela lui donne une solide perspective de fond sur le corpus, comme on dit dans le jargon. Chacun apporte son bagage d’éléments critiques cardinaux, au sein du Comité du Salut Publie [sic]. Par exemple, il est crucial, à mon sens, d’introduire le critère idéologique tôt dans la réflexion, et de la bonne façon. Il faut soulever, en ouverture, la question de la compatibilité d’idées. Et, vu qu’on le fait toujours de toute façon, en sous-main ou non, autant le faire droit et explicite. Ce critère, absolument crucial, ne porte pas, en plein, sur ce dont on a envie de voir ou d’entendre parler (ça, ça reste la prérogative de l’auteur) mais, en creux, sur ce dont on doit ne PAS parler, c’est-à-dire, sans concession illusoirement impartiale, les traitements doctrinaux à proscrire, les thèse à éviter, les idées que l’on n’endosse pas. Il faut rejeter, sans compromission, (par exemple et sans exhaustivité): le révisionnisme sur la Shoah, la promotion de la délation sociétale, le machisme/phallocratisme hirsute et nostalgique, l’apologie sans critique du profit cynique, de la répression, de la guerre, le théocratisme, le mystico-fumisme, la pseudo-science au tout premier degré. Il faut montrer la porte d’entrée vers… d’autres éditeurs traitant ce genre de thèmes (il y en a plein, des tas et des tas) et cultivant ce genre de vision, comme on rejetterais racisme, antisémitisme, misogynie, homophobie etc, dans le flot de la conversation courante. Sans moins, sans plus. Un éditeur endosse les thèses de ses auteurs et en est pleinement responsable et, vous savez quoi, grande nouvelle, le «génie» (dans une bouteille de formol) de Louis-Ferdinand Céline, et celui d’Alexandre Soljenitsyne nous échappe encore à ÉLP et nous échappera probablement toujours…

Ensuite, crucial, en évaluant un ouvrage pour un éditeur, je ne me dis pas «est-ce que j’achèterais ce livre?». On édite pas comme on consomme. Il faut plutôt dire: est-ce que je recommanderais, ou donnerais, ou mousserais, ou, lâchons le mot, vendrais ce livre? Aurai-je envie d’en faire un compte-rendu favorable? En un mot, est-il méritoire? Fondamentalement, moi, je ne rejette pas. À PUBLIER reste ma devise. Si quelqu’un a quelque chose à dire, pourquoi se priver de le découvrir, surtout au cyber-siècle? Pour rejeter, moi, il faut vraiment que l’ouvrage se plante en grande. Ceci dit, il reste qu’un jeu articulé de critères s’impose. Je dénombre six grandes facettes à juger, de tête et de cœur. Ce qu’il faut évaluer d’un ouvrage de fiction en quête de publication, à mon avis, c’est ceci:

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique
Les thème abordés, les thèses défendues
Le ton et la construction de l’ambiance
L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte
Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non
Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère)

Je me fais donc toujours cette petite fiche en six points. Je vous la reproduis ici, en la jouant comme si on me chargeait de publier un «manuscrit», qui est un vieil ami et que je considère probablement comme le plus grand petit roman (novella) français du siècle dernier. Voici donc, histoire de s’exemplifier la dynamique du comment de la chose, ma fiche À publier, du Petit Prince de Saint Exupéry (1943), telle que je la formulerais comme si de rien, dans le cadre de mes critères:

Au serpent: TU AS DU BON VENIN? TU ES SÛR DE NE PAS ME FAIRE SOUFFRIR LONGTEMPS? (Tiens, on dirait un auteur parlant à l’éditeur qui va évaluer son ouvrage!)

Le petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry (novella ou petit roman)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire en «je» cultivant une discrète ironie dans l’exposé autobiographique et combinant harmonieusement intimisme et fantaisie. L’anthropomorphisation de certains personnages (la rose, le renard, le serpent) apparente le traitement à celui du conte. Un faux conte pour enfants, en fait… un conte philosophique…

Les thèmes abordés, les thèses défendues: à travers les idées de rencontre, de voyage et de découverte du monde, une réflexion sur les limitations perceptuelles et intellectuelles du ressenti adulte et une promotion de l’imaginaire de l’enfance, comme sagesse fondamentale et compréhension adéquate du  monde. L’image de la femme est fantasmée dans un cadre quelque peu stéréotypé. Traitement implicitement surnaturel, mais sans lourdeur doctrinale, de l’impact de la mort.

Le ton et la construction de l’ambiance: ceux-ci reposent beaucoup sur les quêtes de la rencontre, de la fuite et de l’apprivoisement. Le récit, en une suite de petits chapitres présentant les tranches de vie du narrateur et du prince, donne une impression de grande douceur, alternant subtilement tendresse folâtre et sobre gravité. Quant aux dialogues entre les protagonistes, ils sont particulièrement vivants et savoureux (S’il te plait, dessine moi un mouton…Tu as du bon venin?).

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: l’ouvrage combine récit et illustrations d’une façon à la fois magistralement réussie et inédite. En effet, le narrateur est un dessinateur qui nous parle, tout en illustrant son propos et son vécu par des croquis introduits par lui dans la présentation, comme spontanément. On nous impose donc deux modes de visualisation, par le texte et l’illustration, que se répondent et se complètent superbement.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: indéniable dimension allégorique avec une touche bien dosée de fantastique. Des effets de science-fiction vieillots à la Cyrano de Bergerac ou à la Micromégas (voyage interplanétaire sur un vol d’oiseaux sauvages, planètes minuscules peuplées de singletons improbables) gorge le tout d’une savoureuse langueur poétique. Réalisme (surtout l’univers du narrateur, aviateur naufragé dans le désert du Sahara) et anti-réalisme (surtout l’univers du petit prince, voyageur cosmologique indéfini, personnage principal du récit et des croquis) se marient très harmonieusement.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): Langue acrolectale d’une grande sobriété. Aucun procédé argotique ou régionaliste. Du français international dans ce qu’il a de plus simple et frais.

Conclusion: À publier…

On se suit? On voit les critères opérer? Bon, bon, bon… Banco, banco… Voici donc maintenant un joli petit morceau d’envers du décor: mes fiches À publier de trois ouvrages de la Maison ÉLP (lesdites fiches, en version hélas abrégées, car cruellement expurgées, il faut le dire, de tout élément susceptible de gâcher votre éventuel futur plaisir de lecture).

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La Branleuse d’Amélie Sorignet (roman dont on peut lire un compte-rendu détaillé ici)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire de femme et, plus clairement, histoire prométhéenne de femme.

Les thèmes abordés, les thèses défendues: thème partiellement anti-lolita, coming of age douloureux, lucide, cynique, angoisses sexuelles, anorexie, crise de l’apparence, phallocratisme foutu, dédain du monde adulte, vision critique grinçante de la culture intime des femmes. Thème de la vengeance et apologie de la délinquance.

Le ton et la construction de l’ambiance: combinaison corrosive de drame et d’humour. Ironie solidement caustique et railleuse.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Sensualité juvénile bien évoquée. Les sens olfactif et gustatif sont souvent mis en alerte.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: touche rabelaisienne ou san-antonienne particulièrement maîtrisée. Sens vif de la farce tragi-comique et de la dérision. Un sous-élément policier garde la curiosité en alerte, sans excès.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): jouissance libre et libertaire de la langue, y compris de la langue vernaculaire hexagonale, genre Zazie ou Petit Gibus.

Conclusion: À publier…

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Voici les morts qui dansent d’Allan Erwan Berger (recueil de nouvelles dont on peut lire un compte-rendu détaillé ici)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: série de narratifs racontant des aventures enlevantes, turlupinées et échevelées, qui nous emportent et nous donnent le sentiment d’y être.

Les thèmes abordés, les thèses défendues: par une utilisation flamboyante et grinçante du fantastique, de la réminiscence et des effets de plissements historiques, on fait sentir l’impact et le compagnonnage de l’Histoire (notamment celle de l’Europe Centrale) sur la vie présente.

Le ton et la construction de l’ambiance: ton décalé, jamais trop sérieux, second degré, humour noir, jubilation du drame comme jeu.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Effets de paranormal quasi cinématographiques ou animatroniques.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: personnages particulièrement vifs et attachants, surtout les juifs du ghetto. J’ai pensé à Jean Ray, à Lovecraft et au Golem.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue maîtrisée à la perfection et d’une richesse à la fois généreuse et vive.

Conclusion: À publier…

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Impuissant vs Insoumis, d’Aline Jeannet (roman dont on peut lire un compte-rendu détaillé ici)

Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: réalisme strict en ouverture instillant une entrée graduelle et subtile dans l’étrange, avec des jeux d’effets oniroïdes reliés aux vives douleurs de l’altération et de la remémoration/découverte. Naturalisme cru en inexorable capilotade.

Les thèmes abordés, les thèses défendues: un des thèmes centraux est l’altération des perceptions, notamment de celles que les personnages se font d’eux même, prenant le pas sur l’amplification graduelle du savoir. Ledit savoir fait l’objet d’un traitement implicitement platonicien, il est la lente et douloureuse (re)mise en place d’une remémoration.

Le ton et la construction de l’ambiance: La curiosité dévorante du personnage narratrice s’empare de nous très intensément. Angoisse du vouloir-savoir passant graduellement en livide épouvante du sachant, rejetant de plus en plus ce qu’il/elle sait.

L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: à une force empirique des évocations lors de la phase de lutte contre l’ignorance répond une graduelle altération du perçu à mesure que s’amplifie la résistance inconsciente à l’atrocité du monde. Le tout de ce crucial mouvement d’inversion, solidement maîtrisé.

Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: contribue solidement à l’éclatement des genres. Fantastique? Sci-fi? Utopie? Uchronie? Anticipation? On ne sait plus. J’ai pense à V, à The Matrix (l’ineptie de religiosité en moins), à Time Patrol de Poul Anderson (1955), au fameux Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy (1990) mais aussi à Kafka et à Hoffmann.

Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue sobre, acrolectale. Néologie bien tempérée.

Conclusion : À publier…

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Voilà. Oui? Maintenant, pour continuer de répondre à la question d’exergue, en tant qu’éditeur, quels sont mes objectifs? Bien, sans m’étendre excessivement, je dirais que je ne publie pas un ouvrage pour aujourd’hui, mais pour demain. Je cherche donc, en tâtonnant mais, justement, sans hésiter à tâtonner, un ouvrage qui fait des choses que je n’avais pas prévues mais que je suis quand même en charge de partiellement anticiper ou deviner, puisque c’est moi qui l’édite. Je ne dois pas aimer tout inconditionnellement dans un ouvrage que je retiens. Je dois plus sentir que ça claque bien, que ça fesse juste, si vous me pardonnez la cuisante imprécision de ces formulations du coeur. Aussi, à mon avis, c’est le rejet d’un ouvrage par un éditeur qui a des comptes à rendre (et il ne le fait pas assez d’ailleurs). Je ne suis certainement pas un grand hallebardier du Temple Littéraire ou un membre crispé et obtus du Directoire de la République des Lettres. Je ne publie pas comme un gardien de l’ordre mais comme un intendant bien tempéré du désordre et de la déroute des sens et de la pensée, que je veux impitoyablement instiller.

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