Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Les POPPERS sont désormais une drogue illégale au Canada: l’analyse de notre expert anonyme

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2013

Sniffing poppers

Les poppers (nitrites d’amyle, nitrites de butyle) sont une drogue stimulante récréative largement consommée et dont les médias conventionnels et le discours institutionnel ne parlent à toutes fins pratiques jamais. Longtemps présentés, sous des marques de commerce drolatiquement explicites, comme substituts d’encens ou nettoyants à cuir, ils étaient plus ou moins en vente libre au Canada, sous ces incognitos ne leurrant personne et ce, depuis les années 1970. C’est fini. Une fois de plus le Canada harpérien a frappé frontal, dur et sot et Santé Canada, dans un de ces communiqués vagues, creux et brumeux imparables lorsqu’il s’agit de drogues récréatives, vient d’abruptement sonner la fin de la récré des poppers, notamment en pointant ouvertement du doigts les commerces qui en vendaient et qui, je vous en passe un papier, n’en vendent subitement plus. Notre expert appliqué en drogues récréatives, monsieur Ulysse Darby (nom fictif), bien connu des lecteurs et lectrices du Carnet d’Ysengrimus, a accepté de commenter cette nouvelle ineptie gouvernementale pour nous. Alors, je crois comprendre, cher Ulysse, que vous étiez un consommateur régulier de poppers. Depuis quand?

Ulysse Darby: Depuis le mois de janvier de l’an 2000, tout rond. J’étais alors un damoiseau de vingt-huit printemps et je m’étais fait coller ça sous le nez par une grosse tantouze qui avait décidé de m’exalter un petit peu, pour améliorer la performance de nos gais ébats. Le résultat avait été passablement fulgurant. Comme dans le cas de toutes les drogues récréatives, c’est la première fois qui reste la meilleure. Mais en treize ans, j’ai consommé une grande quantité de poppers de différentes marques, dans toutes sortes de situations sociales. C’était en vente libre. Et il faut déjà dire: c’était le bon temps.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Que font exactement les poppers et comment les absorbe-t-on?

Ulysse Darby: C’est un stimulant ponctuel. Cela déclenche une vasodilatation ultrarapide des vaisseaux sanguins qui vous laisse avec une vive sensation de rush ou d’euphorie, potentiellement aphrodisiaque. Comme sur l’illustration que tu fournis ici, on débouche la petite fiole, on se la colle, bien verticale, devant une narine et on aspire, pas trop vite mais profondément, en bouchant l’autre narine. On fait ça, en alternance, dans les deux narines. Ensuite on rebouche vite la fiole, parce que c’est évanescent, ça se perd dans l’air. On retient sa respiration une dizaine de secondes pour bien laisser l’émanation s’installer. Puis on expire tout doucement. On inspire, pas trop vigoureusement. L’effet est alors claquant, foudroyant et immédiat.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Et les défauts?

Ulysse Darby: Oh, le principal défaut c’est la brièveté de l’effet. Défaut majeur… L’euphorie ne dure que deux à trois minutes. Il faut alors interrompre ce qu’on est en train de faire et en reprendre, puis en reprendre encore, ad nauseam. L’autre défaut, corrélé au premier, c’est que l’accoutumance est vraiment bien rapide. Il faut donc en reprendre de plus en plus, renifler de plus en plus souvent pour sentir un effet qui, avec les mois et les années, en vient à pas mal se dissiper, se perdre. On finit qu’on passe une bonne partie de ses soirées coquines la petite bouteille sous le nez. À ce train là, une fiole (qui coûte une vingtaine de dollars) vous fait une soirée, deux au maximum. Puis vite, le liquide qui reste dans la fiole s’inertise… tout en restant dangereux à manipuler. Car il y a aussi carrément des dangers.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Quels dangers?

Ulysse Darby: C’est un corrosif, genre acide ou je sais pas trop. En tout cas, si tu t’échappes ça sur la peau, c’est un irritant violent. Dans les yeux, c’est encore plus grave. C’est inflammable comme de la vapeur d’essence, une clope devant ça et tu as un petit pouf et tout le monde sursaute et s’en prend sur les mains ou dans les yeux… Finalement, si tu en bois, t’es mort. C’est un poison violent.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Ben dites donc. De la poudre à canon.

Ulysse Darby: Absolument. Mais le rush est absolument remarquable. Combiné à d’autres drogues, comme les amphétamines ou la cocaïne, c’est magique. Cela te fait jaillir une explosion ponctuelle, temporaire mais exaltante et tonitruante, par-dessus la stimulation déjà bien installée de l’autre drogue. Imagine un long solo de guitare langoureux que ponctue subitement des explosions violentes et irrésistiblement puissantes de la batterie. À vous couper le souffle.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Belle analogie. Je crois comprendre que c’est utilisé surtout dans la communauté homosexuelle.

Ulysse Darby: Ouais, mais méfie toi de cette idée, quand même un peu stéréotypée. Une autre légende affirme que les poppers te détendent les muscles de l’anus, ce qui rendrait les enculades plus aisées. J’infirme cette croyance.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Vous infirmez?

Ulysse Darby: J’infirme. Oh, que j’infirme… Poppers ou pas, si vous avez un cul apte à l’enculade vous restez apte à l’enculade. S’il est inapte à l’enculade, il reste inapte à l’enculade. Les poppers n’y changent pas plus que, bon, l’alcool ou le cannabis. Ceci dit, c’est vrai que c’est une drogue associée à la culture homo mâle… mais des femmes en prennent aussi. À ce sujet, j’ai fait une observation au fil du temps, mais c’est à mon tour de me méfier des stéréotypes.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Dites toujours. J’ai la certitude que nos lecteurs et lectrices sauront faire la part des choses.

Ulysse Darby: En treize ans de consommation intensive de cette drogue récréative, j’ai vu plusieurs fois des femmes en prendre. Ce que je vais vous dire ici est une observation ponctuelle, empirique et localisée. Il ne faut surtout pas généraliser.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je vous écoute.

Ulysse Darby: Les femmes que j’ai personnellement vu essayer les poppers au cours de ma vie voyaient vite leur amusement tourner court parce que ça leur collait un mal de tête horrible. J’ai déjà eu mal à la tête après des doses intensives de poppers. C’est un des symptômes annoncés et je le confirme… pas comme effet général, mais comme effet possible. Les filles y semblaient cependant beaucoup plus sensibles. C’est peut-être une affaire de masse corporelle ou d’hormones. Je ne suis certain de rien et je ne veux pas généraliser mais j’ai pu observer que les poppers décourageaient un peu les filles, à cause de ça. Ceci dit, les mecs aussi avaient leur petit facteur découragement bien à eux… C’est qu’il y a un autre symptôme fort amusant qui est, lui, indolore mais qui place les hommes essayant les poppers dans un certain état de panique ou d’anxiété.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Quel symptôme?

Ulysse Darby: Ça fait nettement débander et/ou ça empêche l’érection. D’ailleurs c’est justement par le canal érectile, si vous me passez le mot, que j’ai eu la première fois le sentiment que l’état canadien répressif, étroit, bigot et anti-récréatif finirait par abattre son couperet sur les poppers. Tu veux savoir comment?

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Eh comment!

Ulysse Darby: Eh bien, c’est arrivé en lisant la posologie d’une marque de pilule érectile dont je tairai le nom. Tu as dit plus haut que les médias straight et le discours institutionnel parlent jamais des poppers et tu as eu absolument raison. Or, ce matin là, en lisant scrupuleusement ma posologie de pilule érectile, je tombe sur: Cette pilule ne peut pas être consommée avec des poppers car il y a risque d’arrêt cardiaque. Ça faisait vraiment tout drôle et bizarre de voir les poppers mentionnés dans ce texte aseptisé et pharmaceutique. Un sentiment d’urgence devait vraiment exister, pour qu’ils en parlent!

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Oh là, là.

Ulysse Darby: Oui, ça a certainement à voir avec la vasodilatation. Excuse moi d’être si vaseux sur les aspects physiologiques et chimiques de la chose… Holy Schmock, tu me décris comme un expert.  Je suis un bien drôle d’expert.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Vous êtes un expert empirique, un usager. On en apprend bien plus de vous qu’ailleurs dans la documentation vide et creuse circulant sur ces questions. Poursuivez votre raisonnement sans vous inquiéter.

Ulysse Darby: Bien le tableau… empirique, comme tu dis, est le suivant. Tu te rush avec des poppers, tu débandes, tu veux te faire remonter le petit oiseau avec une pilule érectile, tu risque de te tuer net, d’un arrêt cardiaque. Ou encore, t’as le cas diamétralement converse. Tu t’amuses et batifoles avec des copains qui, sans que tu le saches, sont gavés de pilule érectile. Tu leurs proposes tes poppers qui, sans qu’ils le sachent, sont un poison violent pour eux… Pas évident du tout. La prudence et la solidarité préventive sont rigoureusement de mise. Et je t’assure que ça fait longtemps que c’est comme ça. Ma grosse tantouze de l’an 2000 qui, par parenthèse attendrie, avait la bite comme un canon, est le premier à m’avoir prévenu de cette incompatibilité entre pilule érectile et poppers. C’est pas comme si ça datait d’hier…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il a dû y avoir des événements malheureux de ci de là. On commence à comprendre pourquoi Santé Canada en est venu à sortir de sa tanière.

Ulysse Darby: Ouais… On peut un peu reconstituer leur raisonnement. Les pilules érectiles sont désormais massivement utilisées et personne n’en parle jamais, même dans l’intimité. On aime tant faire croire qu’on bande naturel. Et quand les gens se passent les poppers entre eux dans les soirées, ils lisent pas les posologies de rien. Ils trippent et s’amusent, un point c’est tout. Et parfois ils se réveillent trop tard. Des douleurs thoraciques inattendues apparaissent…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Il y a donc danger.

Ulysse Darby: Ben oui… ben oui… Mais avec les drogues récréatives, il y a toujours un danger. Comme le dit si bien madame LeVayer à propos de la cocaïne, il faut procéder avec méthode et en bonne discipline, informée, responsable et circonspecte. Comme pour le ski, comme pour la natation, comme pour la moto… etc…

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Que pensez vous finalement de cette inscription des poppers sur la liste des drogues illégales?

Ulysse Darby: Bah… une connerie de plus des pouvoirs, rien d’autre. Les petits minables de la pègre vont maintenant s’emparer du commerce de ça et ils vont aller te couper ça d’eau de Javel ou de pissat de bêtes. C’est très facile à faire. Il ne sera donc plus possible de trouver des poppers de qualité, sous peu. Et, ici, je vais te servir un raisonnement vieux comme les drogues illégales mais toujours aussi imparable.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je vous écoute.

Ulysse Darby: Les poppers étaient bourrés de défauts. Je viens de te les énumérer sans éluder et, crois moi, je sais de quoi je parle: trop fugitifs, difficiles à manier, constamment en perte d’effet, susceptibles de causer des douleurs ou des blessures. Mais ces défauts chimiques étaient compensés par une qualité sociologique majeure: on les achetait au petit magasin du coin, sans se faire emmerder. Maintenant, illégal pour illégal, coupé de merde par la petite pègre pour coupé de merde par la petite pègre, j’aime autant y aller avec de la coke ou de la meth

Paul Laurendeau (Ysengrimus): En rendant une drogue moins grave illégale, on pousse le consommateur vers les drogues illégales plus graves. L’argument est classique, en effet.

Ulysse Darby: Et comme les vrais classiques, il est inusable, indémodable et toujours valable. Si j’ai quarante dollars qui m’aiment, désormais, je vais y aller pour une bonne ligne de meth qui me fera flotter douze heures plutôt que pour deux bouteilles de poppers, chiantes en soi et, en plus, coupées de pissat par le dealer. Tant qu’à se taper la déplaisante interaction avec les bandits, autant que ça en vaille vraiment la peine.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Logique imparable.

Ulysse Darby: Voilà. Moi, les poppers, en treize ans de consommation assidue et continue, j’en suis pas mort. Alors faut pas trop charrier sur leurs « terribles dangers », OK. J’en témoigne. Mais, bon, j’en ai pas mal fait le tour aussi. Les deux premières années, ces petits pops! me hantaient littéralement et je n’étais pas loin, au début, de ce que le discours rabat-joie appelle une «dépendance psychologique» (officiellement, il y a pas de dépendance physique aux poppers). Puis, comme d’habe (et comme on le dit jamais), ça s’est tassé. Je me suis tout doucement lassé, la perte d’effet y étant pour beaucoup dans cette lassitude. Bon, je vais me souvenir de ma période 2000-2013 avec une tendre nostalgie. Les années poppers… Ceci dit, qu’ils aillent pas s’imaginer que leurs pratiques répressives de gendarmes étroits vont me désintoxiquer. C’est tout juste le contraire.

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Je comprends parfaitement. Merci de ce témoignage.

Ulysse Darby: Merci à toi, Ysengrimus, de remplacer la simpliste propagande par le tout simplement vrai.

[Échange ayant eu lieu initialement en anglais et traduit pas Paul Laurendeau]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Corinne LeVayer et la cocaïne

Posted by Ysengrimus sur 12 novembre 2012


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Ysengrimus: Corinne LeVayer, vous publiez, chez ÉLP éditeur, un remarquable recueil de cent cinquante poèmes érotiques lesbiens intitulé GOUINES COQUINES DE CE MONDE. Cette œuvre magnifique, polymorphe, torride et bigarrée, est intéressante d’une foule de points de vues mais vous avez eu la gentillesse de vous restreindre ici, pour le bénéfice du segment du Carnet d’Ysengrimus portant sur les drogues récréatives, à la facette de votre exploration poétique évoquant l’usage et l’impact physique et émotionnel de la COCAÏNE. Vous consommez ou avez déjà consommé cette drogue?

Corinne LeVayer: Bien sûr que non, Ysengrimus. Voyons donc! Vous vous doutez bien qu’une personne dotée d’un sens moral aussi élevé que le mien ne s’adonnerait pas à une telle activité qui est illégale et qui me mettrait nos gouvernants conservateurs, bigots, bleus-blêmes et pense-petits sur le dos… Non, non, non, TOUT CECI EST PURE SPÉCULATION CRÉATIVE, UNE ŒUVRE DE FICTION ET LES COMMENTAIRES QUE JE VOUS APPORTE AUSSI ICI, NE SONT QUE PURES ÉLUCUBRATIONS DE POÉTESSE.

Ysengrimus: Bien sûr. Indubitablement. Assurément. Je comprends parfaitement. Mais ne ressentez-vous pas, justement, une sorte de dilemme moral à évoquer, dans votre fiction poétique, une consommation, banalisée et, ma foi, souvent enthousiaste, de drogues illégales?

Corinne LeVayer: Cette question me fait toujours bien rigoler, mon cher. Dans les romans, le cinéma, et les feuilletons télévisuels contemporains, on torture, on estropie, on tue, on flingue, on mitraille, on massacre, on poignarde, on étripe, on assassine, on empoisonne, le tout souvent en un traitement incroyablement graphique et pervers, confinant au sadisme le plus ostensible et le plus insensible. Vous convenez avec moi, cher Ysengrimus, que la torture, le tabassage et le meurtre, individuels et collectifs (incluant les massacres de villages et guéguerres ensanglantées de toutes farines) sont des comportements totalement illégaux et immoraux?

Ysengrimus: Absolument.

Corinne LeVayer: Et pourtant, on les évoque en fiction en toute impunité, massivement, et sans complexe (des têtes éclatent, des tripailles dégoulinent – je ne vais pas vous faire un dessin) et ce, sans que nos conservateurs bigots n’y trouvent à redire. Il y a des bibliothèques entières de romans (policiers ou autres) qui sont de véritables vade-mecum de toutes les techniques de meurtres, assassinats et règlements de comptes imaginables, des plus grossières aux plus raffinées, des plus feutrées aux plus imprudentes. Vous passez ensuite à la vidéothèque, pour prendre connaissance des exemples pratiques d’assassinats en visuel, 3D, quadravox et toutim, toujours sans le moindre complexe. Et on me ferait chier parce que je raconte une petit peu, dans ma fiction, quelques malheureuses bouffées d’extase chimio-récréatif? Allons, allons, avouez avec moi qu’il y a là une hypocrisie singulièrement scabreuse et incohérente de la culture bien-pensante contemporaine.

Ysengrimus: Je n’avais jamais vu la chose sous cet angle, assez probant, il faut l’admettre.

Corinne LeVayer: Je ne vous le fais pas dire. Vous-même êtes un promoteur explicite (et aussi fort méritoire) d’une description la plus impartiale possible de l’impact physiologique, émotionnel et sociologique des drogues récréatives. C’est bien pour ça que je vous ai approché avec cette idée de sujet.

Ysengrimus: Et vous avez fichtrement bien fait. Adoncques, madame LeVayer, que nous dit votre monde de fiction sur la cocaïne?

Corinne LeVayer: D’abord que c’est une drogue dure qui a perdu au fil des années beaucoup de ses qualités euphorisantes. Je vous assure qu’il y a vingt ou trente ans c’était autre chose. Aujourd’hui, c’est coupé de trente-six éléments neutralisants (une ligne de cocaïne contemporaine sent toujours un petit peu le bicarbonate de soude – ce n’était pas comme ça avant) et il faut constamment en reprendre pour que l’effet perdure. C’est rendu aussi bien trop cher pour ce que c’est.

Ysengrimus: C’est donc, comme le pain, les nouilles et les bagnoles, un produit de consommation qui a perdu en qualité, en une petite génération, tout en voyant son prix gonfler à l’excès.

Corinne LeVayer: Totalement.

Ysengrimus: Mais que nous fait la cocaïne?

Corinne LeVayer: C’est un euphorisant et un déshinibiteur. On ressent des bouffées d’extase très agréables, qui sont à la fois relaxantes et stimulantes (ce qui est savoureusement paradoxal) et qui ont un impact aphrodisiaque tout à fait passable. Pour que l’effet perdure de façon satisfaisante, il faut renifler une ligne par heure environ.

Ysengrimus: Vous compareriez son impact à quoi, disons, dans le monde connu.

Corinne LeVayer: Imaginez l’effet bien pompette et bien sympa de trois ou quatre bons petits verres de cognac mais sans les nausées, ni la lourdeur d’estomac, ni la somnolence. Et unissez ça, le plus intimement possible, au coup de fouet de six cafés que vous n’avez pas bus non plus, donc qui sont, eux aussi, sans impact aucun sur votre estomac ou votre vessie. À cela s’ajoute un élément magiquement indéfinissable qui ne ressemble à rien de familier.

Ysengrimus: Pas d’hallucinations?

Corinne LeVayer: Aucune hallucination, du moins à ma connaissance.

Ysengrimus: Et il y a des effets secondaires immédiats, pendant l’usage?

Corinne LeVayer: Cela donne soif (il faut bien s’humecter les lèvres et la gorge d’eau fraîche), coupe la faim et le sommeil. Si votre soirée est cocaïno-euphorique, votre nuit sera mauvaise. C’est le prix à payer. Autre effet secondaire inattendu (en m’excusant pour le parler cru)…

Ysengrimus: Allez-y. N’hésitez pas.

Corinne LeVayer: Cela vous laisse de drôles de crottes de nez beigeasses dans les naseaux. Si, si, ne riez pas. Vous allez passer la journée suivante à vous moucher et à vous tirer du nez des boulettes gluantes (carrément collantes, en fait) particulièrement dégueus. Devenue inerte, la poudre vous encombre lourdement le nez et il faut parfois sciemment curer avec les doigts ou un coton-tige pour s’en débarrasser.

Ysengrimus: Oh, oh… On la voit pas souvent au cinéma, celle-là.

Corinne LeVayer: Non, bien sûr. C’est pas assez glamour… Pour éviter cet encombrement nasal du lendemain, il faut placer la paille un peu plus loin au fond de la narine, avant de renifler, pour bien atteindre les muqueuses (dans le feu de l’action, on n’y pense pas toujours). Mais il ne faut pas enfoncer la paille trop loin non plus, sinon la reniflée passe en trombe et vous déboule alors directement dans la gorge. Le goût est amer, presque suffocant mais surtout, vous perdez de l’effet, comme ça, parce que vous finissez par avaler la flopée, ce qui est bien moins performant. Il faut apprendre à doser ces deux désavantages. Et il ne faut pas trop forcer le tout, sinon, là, c’est le saignement de nez qui vous guette. Renifler de la poudre est un art bien plus subtil qu’on ne le pense de prime abord.

Ysengrimus: Apparemment. Je m’en avise. Et l’accoutumance, la dépendance?

Corinne LeVayer: Attention, cher Ysengrimus, il ne faut pas confondre ces deux notions. L’accoutumance, c’est le fait qu’il faille prendre une quantité toujours croissante de la substance pour maintenir grosso mode l’effet récréatif initialement ressenti (qui est celui qu’on recherche toujours). L’organisme s’accoutume, donc, il lui en faut graduellement plus (ce qui entraîne inévitablement des coûts métaboliques, sociaux et financiers). La dépendance, c’est le fait qu’on est pris avec le besoin de cette drogue, qu’on ne peut plus contrôler cette satanée soif qu’on ressent pour elle, qu’on y pense tout le temps (comme le fumeur sa cigarette, par exemple). On reconnait de plus en plus qu’une portion significative de la dépendance, est de fait psychologique (et variera donc significativement en fonction des phases de votre vie sociale). Tandis que l’accoutumance est mécaniquement physiologique. Vous pigez bien la distinction?

Ysengrimus: Parfaitement. C’est limpide. J’imagine qu’il faut toujours l’avoir à l’esprit pour ne pas se mettre à raconter n’importe quoi.

Corinne LeVayer: Absolument. Et alors pour décrire ces deux phénomènes (qui, insistons là-dessus, sont distincts et séparables) en ce qui concerne la cocaïne, c’est encore l’analogie avec l’alcool qui est la plus efficace. La cocaïne, comme l’alcool, est une drogue à accoutumance. Il faut en prendre graduellement de plus en plus pour monter vers l’effet récréatif attendu. Il parait que les deux ont aussi en commun de se nicher dans le foie, d’ailleurs. Vous suivez?

Ysengrimus: Je suis.

Corinne LeVayer: Et puis, d’autre part, comme l’alcool toujours, la cocaïne PEUT mener à une dépendance, mais, contrairement à ce que disent les propagandistes, cela n’est pas automatique.

Ysengrimus: Des gens peuvent prendre un verre, quelques bonnes cuites mêmes, mais, l’ayant fait, ne deviendront pas irrémédiablement, ou fatalement, ou automatiquement alcooliques.

Corinne LeVayer: Voilà. Exactement. Par contre, d’une cuite à l’autre, il leur en faudra un peu plus pour flipper, ce qui, inévitablement, tend à leur imbiber l’organisme et peut ouvrir la porte à un lent dérapage. Mais c’est strictement une tendance. La nuance est capitale.

Ysengrimus: L’histoire de: tu renifles une fois et, vlan, c’est fini, tu viens d’entrer dans l’univers infernal de la drogue et ta vie est foutue. C’est de la fadaise.

Corinne LeVayer: De la pure fadaise. C’est un mythe propagandiste ayant mené à de grossier préjugés. De moins en moins de gens informés prennent cette rhétorique au sérieux, d’ailleurs.

Ysengrimus: Ces préjugés forment justement ce que vous avez appelé dans votre poésie la narco-discrimination.

Corinne LeVayer: Oui, exactement.

Ysengrimus: On va jeter un coup d’œil sur le poème introduisant cette notion. Je voudrais que vous nous en parliez un petit peu. Le voici.

NARCO-DISCRIMINATION

 Quand elle m’a vu tirer une ligne de cocaïne,
Je vous en passe un papier, elle s’est mise à me faire grise mine.
Pendant que la brutale extase montait en moi
Et submergeait mes sens.
Elle s’est mise à dégoiser contre l’abus de substances
Et pour la tempérance…
 
J’ai voulu l’embrasser.
Elle a dit que j’avais les pupilles dilatées.
Je lui ai pris ses petits seins replets.
Elle s’est plainte du fait
Que je titubais,
Que je divaguais.
Que j’étais déséquilibrée.
 
J’ai voulu me calmer,
Me contrôler,
Écraser le coup,
Faire la morte.
 
Elle s’est fâchée,
M’a engueulée
En me lançant des regards fous.
Et puis elle a claqué la porte.
 
Je suis retournée danser,
Me trémousser,
Ma faire tripoter,
Presque molester
Jusqu’à la complète inanition.
 
Cherchant à oublier,
À refouler,
À me dévider,
À éliminer
Ce fort navrant moment
De narco-discrimination.

Corinne LeVayer: Voilà. Des personnes consommant avec modération des drogues récréatives vous expliqueront qu’elles sont constamment confrontées à ce problème de la condescendance des abstinents. On vous traite comme une camée foutue simplement parce que vous vous amusez un petit peu, en bonne méthode, et sans excès réels. Il suffit de vivre cette expérience pour toucher du doigt le mur dur et opaque que rencontreront, dans la société civile, les personnes véritablement atteintes de toxicomanie.

Ysengrimus: En un mot, on vous traite subitement de poivrote simplement parce que vous avez pris deux ou trois coupes de champagne.

Corinne LeVayer: Exactement. Il faut vivre cette expérience. Quand votre petit sachet de poudre apparait, le changement d’attitude est incroyablement spectaculaire. C’est terriblement brutal et probant. Pour tout dire: atterrant.

Ysengrimus: C’est très intéressant et utile, cette notion de narco-discrimination. On n’en parle jamais.

Corinne LeVayer: Absolument jamais. Et pourtant, tout toxicomane avancé ayant —fatalement— d’abord commencé comme usager occasionnel de la drogue (exactement comme pour l’alcool), il ou elle a subit son lot de narco-discrimination le long de sa route, longtemps avant que sa dépendance ne soit devenue un problème effectif. Tant et tant qu’une bonne partie du désespoir et de la panique socialement insécure du toxicomane avancé tient à l’héritage de narco-discrimination qu’il transporte en lui et dont on ignore tout dans l’intervention prétendant mener à une cure.

Ysengrimus: On accuse uniquement la substance de tous les maux en cause et on rate le rendez-vous avec une autocritique sociologique du phénomène.

Corinne LeVayer: Voilà. Demandez-vous après pourquoi ces gens se méfient de tout le monde et récidivent. Une bonne partie de leur isolement du monde est en fait fabriqué sociologiquement par la muraille des préjugés bigots, d’ailleurs brutalement suractivés par la bonne grosse propagande anti-stupéfiants (qui, elle, ne fait pas de complexe et ne s’encombre pas de rectitude, politique ou autre). La pression de tout ceci est gigantesque. Il ne faut pas nécessairement condamner ce fait discriminatoire (ou l’excuser). Mais il faut le voir.

Ysengrimus: Cette pression sociale de l’abstinent sur la personne qui consomme la cocaïne revient souvent dans votre poésie. Vous l’évoquez aussi dans le texte POUR UN PEU DE POUDRE:

POUR UN PEU DE POUDRE

Mon amoureuse
Me traite de menteuse.
Elle veut savoir si j’ai repris de la cocaïne,
La petite fouine coquine.
Pourquoi j’en reprendrais.
Je lui fais.
Elle me fait:
Parce que t’es une petite pute de toxico.
En un mot, nous avons des mots.
Je lui jure, sur ma main à couper,
Je lui jure que je n’ai pas touché
La fameuse drogue dure,
Si pure,
Si dangereuse,
Si merveilleuse.
Mais mon amoureuse
Ne me croit pas. Elle rage,
Elle pleure. Les larmes dégrafent son beau visage.
Elle veut que je démissionne du Lutin rouge
Elle dit que c’est un sale trou à gouines toxicos. Un bouge.
Démissionner de l’orchestre? Is that a joke?
Abdiquer mon amour, infini, insondable, pour la coke?
Ramasse tes cliques, tes claques et ta morale de toc,
Amoureuse à la noix.
Remballe ton amour.
Dix dollars que, dès demain au petit jour,
Je te remplace par une tribade en cheveux qui la bouclera,
Baisera mille fois mieux que toi
Et reniflera de longues lignes langoureuses, avec moi
Au lieu de me juger
Pour un peu de mauvaise poudre
Saupoudrée…

Ysengrimus: Il faut expliquer que Le Lutin rouge est le bastringue lesbien où votre personnage principal est musicienne de jazz. Et c’est dans ce contexte social qu’elle consomme la cocaïne. C’est bien ça?

Corinne LeVayer: Exactement. Et ici on a la petite bêcheuse bourgeoise qui vous demande de changer de style de vie d’un coup sec, pour ses beaux yeux, en vous regardant de haut, et sans compensation émotionnelle aucune, autre que l’exigence axiomatisée de la confirmation sereine de ses tenaces préjugés de petite bigote. Non mais, je rêve…

Ysengrimus: Fin abrupte d’une idylle…

Corinne LeVayer: Eh comment! Le principe est le suivant. Je suis une adulte responsable qui sais doser ses plaisirs. Je ne conduis pas ma voiture en état d’ébriété. Je ne fais pas du tir à la carabine dans une zone scolaire. J’espace ma consommation de cocaïne suffisamment pour éviter l’intoxication. Je suis expérimentée. Je sais ce que je fais. J’ai pas besoin de la police ou de cette nénette pour m’assommer avec leur répression abstraite, ignare, en gros sabots.

Ysengrimus: Je comprends.

Corinne LeVayer: Pensez aux sports extrêmes, escalade, deltaplane, parachutisme. Personne n’irait intimer les gens qui s’y adonnent de cesser ces pratiques sous prétexte qu’il y a un risque, bien réel, bien tangible, d’y laisser la vie.

Ysengrimus: Oui mais, malgré ma déférence pour cette analogie qui est astucieuse, je dois faire observer que, dans ces sports, des dispositifs de sécurité perfectionnés sont bien en place pour réduire le risque mortel.

Corinne LeVayer: J’affirme fermement que, dans la consommation de cocaïne, il y a aussi moyen de mettre en place des dispositifs de sécurité tout aussi perfectionnés, maintenant une qualité récréative adéquate tout en évitant de tomber dans des excès nuisibles pour la santé ou la vie.

Ysengrimus: Quels dispositifs?

Corinne LeVayer: Des choses toutes prosaïques, encore une fois, comme pour l’alcool. Espacer et stabiliser les périodes de consommation, restreindre celles-ci à des contextes favorables, circonscrits et spécifiques, éviter de conduire la voiture, éviter les bains de foule. S’amuser avec modération et en conscience. Penser à ce qu’on fait, prospectivement et rétrospectivement, comme en gastronomie ou en sommellerie. Toujours bien calculer son coup. Ne rien laisser au hasard. Les drogues récréatives, c’est comme le chocolat, le vin fin ou le ski alpin, il faut assumer le risque encouru et, ensuite, assouvir.

Ysengrimus: Peut-on vraiment finir par assouvir?

Corinne LeVayer: Mais bien sûr. Si vous procédez correctement, en vous donnant le temps et la méthode, la cocaïne, comme quoi ce soit d’autre, finira par tout doucement perdre sa magie explosive des débuts. Et l’insidieuse —mais saine— lassitude s’installera en vous, à son sujet.

Ysengrimus: Vous évoquez cela d’ailleurs explicitement dans le dernier poème que vous partagez ici avec nous.

Corinne LeVayer: Oui.

Ysengrimus: Lisons plutôt.

STIMULANTS

Me revoici, gavée de stimulants,
Survoltée et épuisée en même temps.
Comment voulez-vous que je joue mon instrument?
Dans un état pareil, ça n’a aucun bon sens.
 
Me voici, submergée de narcotique,
À me dandiner, devant une salle neurasthénique
De gouines endiablées à qui je voudrais faire la nique.
Mais pour ce qui est de jouer correctement, ben alors là, bernique!
 
Me voici, bien cernée par l’artificielle euphorie,
Et après le concert, je vais me lever une houri.
Qui risque de trouver que je déconne et que je balbutie,
Que j’ai la pupille dilatée, que je sursaute à rien comme une petite souris.
 
Me voici en train d’encore renifler ma dernière der des der illusion.
Poudre aux yeux de poudre au nez. Toujours la même chanson.
Pour la fornique, c’est oui. Pour l’amour passion c’est non.
Je suis une tare urbaine, un sociologique comédon.
 
Me revoici, gavée de stimulants,
Survoltée et épuisée en même temps.
Je pers de plus en plus les atouts euphorisants.
Me reste que la dépendance,
Atroce, intense,
Ce vide sensuel,
Cette soif  cruelle
De neige éternelle.
Les stimulants, c’est vraiment pas marrant.

Ysengrimus: On le sent bien, là, l’effet de lassitude. C’est comme un joueur de hockey qui trouve qu’il commence à avoir mal aux genoux et n’a plus autant de fun qu’avant à courir après le disque.

Corinne LeVayer: Voilà. Exactement. Voyez combien l’analogie avec les sports (extrêmes ou non) est opératoire. Ici, notre contrebassiste prouve, par cette fatigue de fond exprimée, que, de fait, elle ne tombera pas dans la dépendance, qu’elle se lassera de la consommation et de ce mode de vie bien avant. Ce cas de figure est massivement attesté.

Ysengrimus: Les gens font un trip de drogue à un moment de leur vie puis passent à autre chose. Ils en reviennent, tournent la page, grow out of it. C’est une sorte d’étape.

Corinne LeVayer: Oui, voilà. Et… euh… est-ce qu’on explique ici ce qui finira par faire notre contrebassiste arrêter de consommer de la cocaïne, assez subitement d’ailleurs?

Ysengrimus: Non, non, Corinne, s’il vous plait, ne le faite pas. Je veux laisser cette délicieuse surprise à vos futurs lecteurs et lectrices. Disons simplement qu’un changement majeur des conditions psychologiques de notre dite contrebassiste opérera ce petit miracle, au demeurant, vieux comme le monde…

Corinne LeVayer: Vous l’avez très bien dit tout en n’en disant pas trop…

Ysengrimus: Justement. Mais revenons plutôt au poème intitulé STIMULANTS. On observe ici, en plus, que la contrebassiste semble trouver qu’elle joue mal son instrument quand elle est sous l’effet immédiat de la cocaïne. Charlie Parker et Éric Clapton innervant leur créativité artistique à la coke, c’est de la foutaise, donc?

Corinne LeVayer: De la pure foutaise, alors là… Essayez de jouer Turkey in the straw à la contrebasse ou à la flûte à bec rond comme une bille, vous m’en reparlerez. Vous risquez surtout de faire tomber votre instrument par terre et de bien l’estropier. Les musiciens qui montent sur scène ivres ou gelés (habituellement au grand dam du reste de l’orchestre qui, lui, est sobre) ne feront que de la merde (en se croyant très fort — ce qui est pure illusion toxicologique). Par contre…

Ysengrimus: Par contre?

Corinne LeVayer: L’honnêteté m’oblige à nuancer un petit peu cette notion de la corrélation entre consommation de cocaïne et créativité artistique ou intellectuelle, si vous me permettez.

Ysengrimus: Je vous écoute.

Corinne LeVayer: Prenons la Corinne de mon recueil de poésie, qui n’est pas moi, je vous le redis (Corinne LeVayer est d’ailleurs un nom de plume).

Ysengrimus: C’est entendu et bien compris.

Corinne LeVayer: Elle joue son concert disons le samedi soir, prend ensuite de la coke toute la nuit (environ six lignes — une par heure). Elle a un dimanche merdique et ne touchera pas la coke avant le samedi suivant. Vous suivez?

Ysengrimus: Je suis. Elle consomme une fois par semaine.

Corinne LeVayer: Voilà, ce qui est encore un peu trop (l’idéal c’est une nuit le nez dans la poudre aux deux semaines — là vous tiendrez des années et débarquerez du fourgon quand bon vous semblera). Une fois par semaine, c’est un petit peu trop. T’as pas vraiment le temps de récupérer. Enfin bref… Concert le samedi soir, nuit du samedi au dimanche aphrodisiaque, paradisiaque et euphorique, dimanche merdique, lundi et mardi, de moins en moins barbouillée. Aux environ du mercredi ou du jeudi, l’effet de la cocaïne est fort atténué mais toujours sensible.

Ysengrimus: Oui?

Corinne LeVayer: Oui, oui… Et c’est là, quatre ou cinq jours après la consommation, qu’une sorte de période de clarté et de vive stimulation mentale semble bel et bien s’installer. Et elle est très favorable, disons, à la composition musicale. Comme on se sent aussi très légèrement hyper-active, c’est le moment idéal, disons, pour tailler ses rosiers. L’œil est vif, le geste alerte. Toute la haie de rosier y passera, et ce sera superbement fait. On a ici un fait original, spécifique et, par exemple, totalement différent, cette fois-ci, de ce que peut faire l’alcool.

Ysengrimus: Intéressant.

Corinne LeVayer: Oui, ça existe, mais pas sur le coup, plus en ressac distant disons. Dans le flux hebdomadaire, si je puis dire… Inutile de dire que si vous en reprenez trop vite, vous foutez complètement en l’air cette subtile qualité de vieillissement graduel de l’effet.

Ysengrimus: Bon. C’est bien noté.

Corinne LeVayer: Le mercredi et le jeudi, on est intense, il y a une tension, comme avec les cordes de l’instrument (notez que des petites poussées agressives peuvent apparaître aussi — vaut mieux rester seule). Il est impossible de nier qu’il y ait là une stimulation cérébrale très spécifique qui favorise la créativité artistique ou intellectuelle. C’est la sérotonine ou je sais pas trop quoi qui fait ça. Ceci dit, le temps passe un peu plus et cette micro-euphorie sereine et créative de deux jours cède assez vite la place à des poussées dépressives alors associées au manque (là, par contre, il ne faut plus rester seule. Ceux et celles qu’on aime nous manquent alors aussi, parfois cruellement). Il est alors bien temps que la semaine finisse et que l’euphorie chimique reprenne. Voilà.

Ysengrimus: On voit superbement le tableau des pour et des contre que vous nous peignez là. C’est magnifiquement impartial, original et nuancé ces observations, Corinne. Cela aide vraiment à bien se faire une idée.

Corinne LeVayer: Mais merci. Je m’efforce de respecter le souci d’impartialité de votre vision de la description des drogues récréatives.

Ysengrimus: Et vous le faites impeccablement. Et cela reste la façon idéale de se faire le plus adéquat des jugements. Je ne saurais trop vous remercier. Vous nous fournissez ici un lot remarquable d’avenues de réflexions fort fécondes.

Corinne LeVayer: Ce fut un vif plaisir. Merci à vous, Ysengrimus, de donner l’opportunité à la pensée et à la parole libres de s’exprimer ouvertement et impartialement.

Ysengrimus: Maintenant, on va relire tout ça… surtout les poèmes (qui, mentionnons-le au passage, parlent d’amour, de sorties en ville, de prostitution, de copinage entre filles, de musique et d’homosexualité féminine bien plus qu’ils ne parlent de drogue)…

Corinne LeVayer: Voilà. Encore merci, cher ami.

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Corinne LeVayer (2012), Gouines coquines de ce monde, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou Mobi.

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