Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

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Pour un communautarisme civique

Posted by Ysengrimus sur 7 juin 2015

oui au multiculturalisme

Le postulat anti-communautariste implicite contemporain est un poncif réactionnaire qui ne propose rien de constructif, de généreux, de viable ou d’utopique et qui se formule dans le refus en bloc, sans méthode réelle et selon une vision excessivement imprégné d’une mentalité d’assiégés. Dans la science-po spontanée pour démagogie électorale droitière ambiante, le communautarisme est censé, par principe, ne rien donner de bon sociétalement parce que ceci et parce que cela… entre autres parce qu’il serait «anglo-saxon», fadaise inénarrable qui ne peut venir que de ceux qui ne connaissent pas trop la culture pesamment hégémonique des anglos et avec quelle étroitesse et petitesse ils subissent les groupes ethniques et font tout pour insidieusement les assimiler derrière de faux grands airs d’ouverture.

Le faux communautarisme (de facto assimilateur) des anglo-saxons

Le faux communautarisme (de facto assimilateur) des anglo-saxons

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C’est bel et bien la question de l’assimilation qui est frontalement en cause ici. En tant que québécois et en tant que rationaliste, je ne peux que ne pas trop m’enthousiasmer des visées ouvertement assimilatrices des anti-communautaristes de mon terroir bleu-blanc et/ou rouge-blanc. Il n’est tout simplement pas question que je m’assimile à la culture anglo-saxonne continentale, que je renonce à la langue de Descartes et de Voltaire par soumission anti-communautariste abstraite-principielle ou concrète-pragmatique. Or, il n’y a pas de chanson à se chanter ici sur ceci: pour un segment important de l’opinion publique canadienne-anglaise, je suis un communautariste québécois, têtu, non avenu, crispé, oedèmisé, piton-collé et qui nage à contre-courant de la rivière tranquille de l’Histoire. Opinion discriminatoire, inacceptable et irrecevable. Comment alors puis-je imposer aux autres ce que je refuse inconditionnellement pour moi-même? Comment, riche d’une telle conscience critique et d’un tel héritage historique de résistance ethnoculturelle et civilisationnelle, puis-je aller, sans sourciller, réclamer des immigrants arabophones et créolophones de Montréal de s’assimiler à cette culture franco-québécoise que je n’ai, moi, pas accepté d’assimiler à la majorité anglo-saxonne continentale? C’est parfaitement inique, illogique, inconstant, courtichet et incohérent. Par principe, tout le monde s’assimile ou personne ne le fait. Bien voilà… l’Histoire a tranché sous nous pendant qu’on en causait: personne ne le fait, ni dans un sens ni dans l’autre. Assimilation absolue, préservation absolue ne valent pas. Aucune des ces deux options ne tiendra la route. Il faut absolument en venir à opter pour quelque chose de plus balancé.

Avant de toucher les causes plus cuisantes des paniques anti-communautaristes, parlons un peu de ce qui m’inquiète moi, de ce que je ne veux pas perdre dans le flux assimilateur des majorités dominantes du monde contemporain. Il y a environ six mille langues et dialectes dans le monde. Un certain nombres de linguistes craignent que ce nombre ne tombe à trois mille d’ici une génération à cause des flux migratoires à effets assimilateurs. La perte de patrimoine est énorme. Je ne veux pas cela. Je veux les langues de tous mes compatriotes du monde, je veux leurs instruments de musique, je veux leur nourriture, je veux leurs habillements, leurs poètes, leurs peintres, leurs inventeurs, leurs patenteux, leurs chantres de toutes natures. Je veux méditer leur héritage philosophique, artistique, religieux même. Je ne veux pas me faire priver de cette richesse venue de partout au monde parce que des petits partis de politique politicienne droitiers veulent gagner leurs élections et misent sur l’ethnocentrisme régionaliste pour ce faire. Babylone, Rome, Paris, New-York, Jakarta, Shanghai sont et furent les grands espaces de bouillonnement urbain du monde… pas Hérouxville.

N’avouant pas leur dédain ethnocentriste (souvent profond et tangible) pour ce que je ne veux pas perdre de la précieuse et cruciale vision du monde de mes compatriotes planétaires, nos anti-communautaristes ont vite fait d’invoquer les dangers juridiques, réels ou fantasmés, que pourrait éventuellement provoquer l’enchâssement d’une culture au sein d’une autre. J’y répond ici sans concession par la mise de l’avant d’un communautarisme civique, reposant sur les principes fondamentaux suivants, prosaïques, obligatoires et incontournables. Dans la vision avancée ici, nos compatriotes du monde disposent de leur pleine marge de manœuvre ethnoculturelle et civilisationnelle attendu le respect des cinq principes fondamentaux suivants, issus de notre société civile et inamovibles:

1- égalité des hommes et des femmes et pleine liberté d’orientation sexuelle
2- reconnaissance de la langue véhiculaire de la vie publique
3- droit implicite à la désaffiliation communautaire
4- respect mutuel de la transmission et du bricolage interculturels
5- primat implicite des lois civiques

Détaillons ces cinq points du communautarisme civique:

1- Égalité des hommes et des femmes et liberté d’orientation sexuelle. Les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité dans les luttes sociales… Les luttes sociales en question sont légitimes tant dans leur dimension auto-critique (lutte pour l’équité salariale) qu’exo-critique (défense des avancées des droits des femmes dans les communautés et leur alignement sur l’exigence civique stipulée ici). Aussi, crucialement, l’orientation sexuelle est un droit fondamental sur lequel aucune exigence communautaire philosophique ou religieuse ne peut primer.

2- Reconnaissance de la langue véhiculaire de la vie publique. Officiellement «officielle» ou non, une langue tend à primer à la ville. La vie publique s’exerce donc dans une langue véhiculaire principale (au Québec, c’est le français). La diglossie est promue comme cadre linguistique de la nation et l’assimilation linguistique des communautés n’est pas encouragée. Le maintien des langues des communautés est promu (notamment par des mécanismes inclus dans la vie scolaire) et des services de traduction et d’instruction en direction de la langue véhiculaire de la vie publique sont fournis. L’équilibre diglossique des communautés prime sur l’assimilation linguistique intégrale.

3- Droit implicite à la désaffiliation communautaire. L’enfant (devenu adulte) de seconde ou de troisième génération d’un groupe communautaire bénéficie du droit implicite de se désaffilier en tout ou en partie des contraintes, obligations ou particularités de la vie ethnoculturelle de sa communauté d’origine. Les orientations morales, religieuses, vestimentaires, familiales, matrimoniales, sociales des enfants (devenus adultes) des communautés doivent faire l’objet, chez eux spécifiquement, de choix maïeutiques non contraints. La coercition communautaire, favorable ou défavorable à l’assimilation au groupe majoritaire ou minoritaire, n’est pas encouragée. Le respect de la liberté de choix d’affiliation communautaire des individus et des sous-groupes sociologiques est une exigence civique. Le droit à l’affiliation communautaire volontairement maintenue, renouvelée ou nouvelle, est, lui aussi, un implicite du communautarisme civique.

4- Respect mutuel de la transmission et du bricolage interculturels. Dans le contexte d’un communautarisme civique adéquatement géré, des transferts culturels s’effectuent. Cela entraîne inévitablement des contacts de savoirs, des ajustements, des conversions, des altérations, des bricolages. Ces derniers doivent coexister dans le respect mutuel le plus intégral. Exemple: mes compatriotes musulmans ont le droit qu’une connaissance adéquate, précise, complète de leur système de représentations religieuses (qui influence encore un milliard deux cent millions d’humains) soit véhiculée sans distorsion et présentée adéquatement (notamment à l’école et dans les médias). Ceci dit, c’est aussi mon droit de philosophe mobilisant l’héritage rationaliste de prendre intimement connaissance de la culture musulmane tout en restant irréligieux et de procéder à une lecture athée de l’Islam, sans me faire traiter de borné ou d’islamophobe, sous prétexte que je m’adonne, en toute autonomie intellectuelle, à une absorption sélective de l’apport culturel en cause.

5- Primat implicite des lois civiques. En cas de mésentente ou de mécompréhension, ce sont toujours les lois civiques de la société receveuse qui priment sur les coutumes des communautés encadrées. En matières légales, le communautarisme civique n’autorise pas que les communautés forment des îlots juridiques séparés du reste de la société civile. Il n’y a pas de clause dérogatoire dans le communautarisme civique. Il faut obéir aux lois et/ou les contester selon les mécanismes appropriés (militants inclusivement). Les principes fondamentaux de la laïcité ouverte et de la criminalisation de la propagande haineuse et/ou intégriste s’appliquent et ce, dans les deux sens.

Liberté ajustée en conscience, égalité mutuellement respectueuse, et fraternité/sororité de tous les citoyens et citoyennes du monde au sein d’une société civilisée, sereine et progressiste sont les trois facettes du communautarisme civique. Cela se fera. Cela se fait déjà, en fait. Il s’agit simplement de progresser avec le communautarisme civique en cours d’élaboration, en voyant à adéquatement le comprendre et le configurer.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Entretien avec une québécoise d’origine libanaise portant le voile

Posted by Ysengrimus sur 15 janvier 2014

Qui merite respect

Paul Laurendeau (Ysengrimus): Fatima Massoud, vous êtes de Laval, je suis des Basses-Laurentides. J’ai eu le plaisir de vous rencontrer, en compagnie de votre mari, quand, en compagnie de mon épouse, nous faisions nos courses au beau petit marché en plein air de Saint Eustache. D’abord merci d’avoir accepté cet entretien.

Fatima Massoud: Mais de rien. C’est avec plaisir.

P.L.: On peut donc dire de vous que vous êtes une citoyenne ordinaire québécoise, née à Tripoli (Liban) et immigrée au Québec à l’âge de quatre ans avec votre frère, qui en avait six, votre père et votre mère.

F.M.: Une personne tout à fait ordinaire. Pas intellectuelle et pas politique.

P.L.: Vous travaillez dans le secteur hospitalier.

F.M.: Oui, je suis technicienne de laboratoire dans… disons dans un hôpital de la grande région métropolitaine. Je n’ai pas besoin d’en dire plus sur mon employeur?

P.L.: Non, non, c’est amplement suffisant. Secteur hospitalier, dans le parapublic. Vous seriez donc directement affectée par la « charte ».

F.M.: Tout à fait.

P.L.: Vous êtes québécoise pur poudre. Vous avez été scolarisée à l’école publique. Je vous ai entendu parler, vous parlez un français québécois très semblable à celui de mes enfants. Quelle langue parlez-vous à la maison?

F.M.: Avec papa et avec mon frère c’est en français, coupé de mots arabes. Quand je suis seule avec maman, c’est plutôt en arabe. Maman parle un excellent français, mais elle tient à ce que mon frère et moi gardions notre arabe.

P.L.: Et, du fond du coeur, Fatima, je lui donne raison. C’est une grande langue de culture.

F.M.: Merci.

P.L.: Vos parents conversent entre eux en arabe?

F.M.: Oui, oui, toujours, quand ils sont seuls. Ils passent au français si on a des invités francophones.

P.L.: C’est la diglossie dans les chaumières montréalaises à son meilleur. Et avec votre mari, c’est en arabe aussi, ça, j’ai eu le plaisir de le constater au marché de Saint Eustache. Arabe libanais, dans tous les cas?

F.M.: Oui, oui, arabe dialectal du Liban dans tous les cas. J’ai d’ailleurs beaucoup de difficulté avec l’arabe classique. Je lis le Coran fort difficilement. Je comprends pas tout.

P.L.: Vous le lisez souvent?

F.M.: Rarement, peu et mal. Vous savez, je vais vous avouer un truc que peu d’arabes de la diaspora oseront admettre. Il y a pas beaucoup de musulmans par ici qui lisent vraiment le Coran. La langue du texte est rendue difficile à à peu près tous les arabophones. J’ose même pas imaginer comment s’arrangent avec ça les musulmans qui ne sont pas arabes.

P.L.: Vous êtes musulmane sunnite.

F.M.: Oui.

P.L.: Alors, on voit souvent sur Montréal des libanaises, des algériennes, des marocaines qui se disent ouvertement musulmanes mais ne portent pas le voile. Vous expliquez ça comment?

F.M.: Le port du voile est pas une obligation religieuse. C’est pas un des piliers de l’Islam. On va tendre à le porter si on va à la mosquée mais autrement tu peux ne pas porter le voile et être une pratiquante en bonne et due forme.

P.L.: Alors Fatima, cela nous amène à la question cruciale. Pourquoi portez-vous le voile?

F.M.: C’est un petit peu compliqué à expliquer…

P.L.: Bien sûr que c’est compliqué. C’est justement pour compenser le simplisme ambiant qu’on en parle. Sentez-vous parfaitement à l’aise.

F.M.: Ma famille a quitté le Liban à cause de la guerre. Mes parents, surtout ma mère, ont été très éprouvés. Ma mère a perdu deux frères et un troisième de mes oncles est resté infirme à cause des bombardements. Il y a eu aussi des viols, des atrocités, surtout dans les villages reculés. Je suis née dans la deuxième plus grande ville du pays mais maman vient d’un village de l’ouest du pays. Maman adore son pays et je respecte profondément cet héritage, même si je le connais trop mal.

P.L.: Le Liban est étroitement limitrophe de la Syrie, elle-même, en ce moment, en guerre civile. Cela doit amplifier les inquiétudes.

F.M.: Beaucoup. Vous avez raison de le mentionner. Il est pas possible de parler du Liban sans parler de la Syrie. On va pas entrer la dedans là, c’est trop compliqué, trop douloureux aussi. Ce qui est important c’est que mes parents ont quitté une terre, des amis et des villes et villages qu’ils adoraient à cause de conflits armés dont ils avaient rien à faire. On émigre pas par plaisir, Paul, on émigre, et, donc, immigre, poussés par une nécessité qui nous arrache à notre vie.

P.L.: Je comprends parfaitement. Et je sens aussi le profond respect que vous avez pour vos parents et pour votre héritage.

F.M.: Voilà. Bon… maintenant… Maman considère qu’une femme décente doit couvrir ses cheveux en public. Je ne me présenterais pas, en public ou en privé, en compagnie de maman, tête nue. Ce serait de l’indécence et une agression ouverte envers elle. Maman a cette conception de la pudeur et elle me l’a transmise. Je la respecte. C’est une affaire corporelle et vestimentaire. Une affaire de femmes.

P.L.: Mais la religion?

F.M.: Ne vous faites pas plus nono que vous n’êtes, Paul. J’ai lu votre excellent texte Une fois pour toute: le voile n’est pas un signe religieux et je sais que, contrairement à bien d’autres, vous comprenez parfaitement qu’on porte le voile pour des raisons culturelles. Mais il faut insister —et là votre texte ne le fait pas assez— sur le fait qu’on le porte pour des raisons familiales aussi, par respect pour notre groupe familial, notre communauté rapprochée, qui est une diaspora blessée mais fière, qui tient à son héritage.

P.L.: Cela nous amène à l’autre facette du problème. Certaines femmes —d’aucunes d’origine moyen-orientale— disent que l’obligation du port du voile serait une brimade patriarcale. Vous porteriez le voile par soumission à l’homme.

F.M.: Expliquez aux gens qui disent ça la choses suivante. L’homme auquel je me soumets, c’est mon mari. Lui seul. Allah est grand, et je me donne entièrement à mon mari par amour pour lui et par respect de nos lois. Il est le seul que j’autorise à voir mes cheveux, comme le reste de ma nudité. Je suis sienne. Il est l’homme de ma vie, pour toujours. Ma chair lui fournira ses enfants. Tout ça, c’est là…  Mais nous avons nos petits différends.

P.L.: Comme n’importe quel couple moderne…

F.M.: Voilà. Et il y a un de ces différends que je voudrais bien que vous fassiez découvrir à vos lecteurs ET LECTRICES.

P.L.: Je vous écoute et je sens que ça va les passionner.

F.M.: Bien, mon mari me dit : «Tu vas pas aller perdre ta job pour des histoires de voile. T’auras qu’à faire ce qu’ils te disent. Enlever le voile le jour pour aller au travail et tout sera dit.»

P.L.: Et votre père?

F.M.: Mais mon père il est plus dans le calcul, Paul. Je suis la femme de mon mari, vous comprenez. Si mon mari me dit de lâcher mon boulot pour rester à la maison avec nos enfants, je le fais. C’est lui, ici, le fameux homme aux commandes auquel s’en prennent les femmes féministes qui n’admettent pas que le voile est avant tout une affaire de femmes.

P.L.: Je vous suis, je vous suis.

F.M.: Papa, c’est pas compliqué. Papa, c’est pas un homme compliqué. Il s’occupe pas trop de ces choses là. Il m’aime comme je suis. Simplement, quand maman souffre, papa pleure.

P.L.: Je vous suis clairement. Donc votre mari dit: «t’auras qu’à enlever ton voile». Et vous refusez.

F.M.: Voilà. C’est là notre petit différend matrimonial. Il est pas mal hein?

P.L.: Ah, il est fortiche. On le voit pas souvent dans les médias, celui-là!

F.M.: Oh non! Et pourtant, il le faudrait. Il faudrait le dire plus que c’est pas parce que je suis voilée que je suis soumise. J’ai mon caractère et je bénéficie, moi aussi, de la modernité occidentale, sur ces questions.

P.P.: Mais alors, pourquoi ne pas enlever votre voile, Fatima. Si votre mari approuve?

F.M.: Mais j’irai pas bosser tête nue, comme une fille en cheveux, devant tous ces gens qui sont pas mes intimes. C’est contre tous mes principes de pudeur. Vous iriez au boulot en slip ou en camisole, vous?

P.L.: Non.

F.M.: Regardez. Et comprenez aussi mon mari, ici. Les hommes immigrants, traditionnellement, s’ajustent plus aux sociétés receveuses. Ils composent, ils louvoient. Ils veulent pas faire de trouble. Ils s’ajustent beaucoup plus qu’on vous le fait croire. Les femmes, elles, composent moins. Elles restent à la maison et gardent la langue et les coutumes. Le voile, c’est ma mère, c’est mon passé, c’est mes coutumes familiales, c’est ma décence, c’est mon respect et c’est mon droit.

P.L.: Et ce droit, vous entendez le défendre?

F.M.: Oui. La Charte Canadienne des Droits me protège. Notre communauté est déjà très active pour voir à la faire appliquer. Bon, ça fait un peu fédéraliste, là, je le sais….

P.L.: Oh moi, je suis un internationaliste. J’avoue, de surcroît, que quand la bêtise est provinciaste, je la joue fédéraste et que quand la bêtise est fédéraste, je la joue provinciaste. Pas de quartier. Deux ennemis valent mieux qu’un, disait Mao…

F.M.: Moi je suis profondément québécoise, toutes mes amies sont québécoises et mes amies qui m’aiment vraiment m’aiment avec mon voile et me prennent comme je suis.

P.L.: Et les gens sur la rue?

F.M.: Oh, leur attitude a empiré depuis que ces histoires de «charte» sont entrées dans l’actualité.

P.L.: C’est vrai donc.

F.M.: C’est très vrai. Et, hélas, la plupart du temps ce sont des femmes qui m’agressent. On a même tiré sur mon voile dans le métro. Je n’avais jamais vécu ça avant, et ça fait vingt-cinq ans que je porte le voile ici, à Montréal et à Laval.

P.L.: Un beau gâchis ethnocentriste qu’ils nous ont mis là. Et, pour conclure, que diriez-vous à ces femmes, vos compatriotes?

F.M.: Bien d’abord, je constate avec joie que vous avez mis au début de cet article l’image que je vous avais fait parvenir.

P.L.: Absolument. Très belle image.

F.M.: Je dis respectueusement à mes compatriotes québécois et québécoises: regardez cette image. Elle parle de l’égalité des femmes.

P.L.: Vous êtes pour l’égalité des femmes?

F.M.: Totalement pour. Je suis pour l’égalité de la femme et de l’homme. Mon mari aussi. Mais je suis aussi pour l’égalité des femmes ENTRE ELLES, face à leurs droits. Cette image dit: pas de citoyenne de seconde zone. Toutes les femmes sont souveraines sur leur apparence corporelle et ont LE DROIT de décider elles-mêmes quelle partie de leur corps elles montrent et quelle partie de leur corps elles cachent en public. Et ce droit, c’est un droit individuel, culturel, non religieux et que je vais défendre, simplement mais fermement, pour moi, pour ma mère et pour mes filles.

P.L.: Vous aurez toujours mon entière solidarité là-dessus. Merci de ce passionnant et éclairant échange.

F.M.: Merci à vous et à l’été prochain avec nos conjoints, au marché de Saint- Eustache.

P.L.: C’est un rendez-vous. On dansera sur les lambeaux de la «charte»!

F.M.: Joyeusement. Je serai alors de tout coeur laïque, mais toujours voilée.

P.L.: Pied de nez!

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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De la diglossie dans les chaumières montréalaises

Posted by Ysengrimus sur 29 avril 2008

Paix, Amour, Bilinguisme et Diglossie

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Les histoires de ci-devant baisse du français à Montréal rejoignent une statistique qui circule depuis plusieurs années dans les coins: le nombre de non-francophones-et-non-anglophones augmente six fois plus vite que le nombre de locuteurs d’une des deux langues officielles dans la grande région montréalaise. Bon, bon, si on retire les facteurs en creux (ne pas se procréer et partir pour Repentigny) qui révéleraient un manque de francophones de souche en ville, il reste un seul facteur en plein: l’immigration internationale. L’immigration internationale est par définition linguistiquement hétérogène. Elle fournit ce qu’on appelle dans notre doux jargon sociologique local les allophones, ceux qui parlent une langue “autre” (que les deux langues officielles du Canada). En procédant de la bonne façon et avec le respect requis, des politiques de planification linguistique adéquates peuvent tout à fait amener les allophones aux langues diverses, éparses, sans communication mutuelle directe à embrasser le français comme langue véhiculaire “de la nation”. Le défi est là et il est là depuis au moins cinquante ans. L’augmentation de l’immigration internationale au Québec est en fait un atout, en ce sens que le français ne fait plus face à une autre puissante langue unique (l’anglais qui, avec le profond discrédit US n’a, en plus, plus le prestige qu’il avait aux yeux de nos nouveaux compatriotes) mais à une multiplicité et une diversité de langues communautaires et familliales qui rend un français, langue seconde du segment allophone de la collectivité, beaucoup plus vendable. Si évidemment on évite de faire du charriage, du barouettage et de la petite politique minable (d’un bord ou de l’autre) avec ce délicat problème sociétal de fond. Ainsi on notera, par exemple, que le fait d’avoir concentré les plus récentes recherches démographiques sur la langue du cercle intime peut s’avérer fort trompeur et inutilement paniquant.

Les sociolinguistes nomment DIGLOSSIE l’aptitude qu’ont certaines cultures polyglottes à maintenir une étanchéité complète entre la langue parlée dans un cercle et la langue parlée dans un autre cercle. Plusieurs de nos compatriotes du monde viennent de cultures très profondément diglossiques. Cela fera d’eux des promoteurs naturels de leur langue vernaculaire dans la sphère privée et du français dans la sphère publique. Fait intéressant, j’en jasait justement l’autre jour avec mon barbier montréalais, un italien charmant qui tient échoppe de barbier depuis 1968 et qui ne parle pas l’anglais. Il m’expliquait que la propension linguistique des italo-canadiens du Québec et celle de ceux du reste de l’Amérique du Nord était fort distincte. Les italiens de Montréal tendent à parler italien (ou le dialecte de leur région italienne d’origine) dans le cercle familial et français à la ville. Les italiens de Toronto et du reste de l’Amérique du Nord tendent à parler anglais tant à la ville qu’à la maison. L’Amérique du Nord assimile tandis que le Québec promeut sa langue, tout en préservant la culture d’origine des ci-devant allophones. Cette diversité culturelle effective et cet avantage diglossique hérités historiquement sont la clef du succès de la formule québécoise. Il fallait entendre le ton dépité de mon barbier italien devant la perte de l’italien et du dialecte manifesté par sa parenté torontoise. La diglossie protège les deux groupes du danger d’assimilation, par qui que ce soi. Elle fait du soucis de préservation ethno-culturelle des québécois une priorité universelle et fort intimement comprise, chez les allophones, et fonde ainsi le noyau dur d’une solide compréhension mutuelle sur ces questions si sensibles. C’est indubitablement la formule de demain. Si tu me donnes le choix entre ça et les Flamand des Belges ou les Anglos un peu carrés de nos grands-pères, je prend le lot allophone n’importe quand. Il faut étudier cela plus attentivement, cette capacité diglossique des groupes immigrants et c’est vraiment important. Elle avantage le français comme langue collective québécoise et on n’en parle strictement jamais. Simplisme, simplisme.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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