Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a deux cent vingt ans, JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE (Denis Diderot)

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2017

Jacques-Diderot

Comment s’étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils? Que vous importe? D’où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l’on sait où l’on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien qui ne fut captable sur magnéto ou sur téléphone et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était programmé (ou quelque chose de la sorte) là-haut.

LE MAITRE: Savais-tu Jacques, que nous voici très officiellement entrés dans l’intemporel.

JACQUES: Et pour cause, mon maître, un tout petit peu moins d’un quart de millénaire que nous causons ainsi. Ça se jubile un peu tout de même.

LE MAITRE: Tu me le dis. Quelle incroyable et incongrue postérité que la nôtre!

JACQUES: Ah, il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que notre conversation en échancrure se déploierait longuement sur le monde, comme la pulpeuse et fraîche brume matinale sur un lagon poissonneux cerné d’un bois giboyeux.

LE MAITRE: Le grand serveur? Ce n’est plus un rouleau, ton implacable mécanisme fataliste?

JACQUES: Non, ce n’ai plus un rouleau, monsieur. En matière de rouleau, comme pour le reste, comme aurait très bien pu le dire Jean-Louis Lebris de Kérouac en ricanant comme un sagouin: il faut savoir se mettre à la page.

Le maître n’a pas le temps de commenter le mot fin et subtil de Jacques car voici que la chaîne du vélo de Jacques débarque de son dérailleur, encore une fois. Le Fataliste passe à deux doigts de débouler et de s’étamper dans le fossé. Il rétablit difficultueusement sa trajectoire en jouant fermement du guidon et arrive à s’immobiliser, après force tremblotements. Il descend promptement de selle, perche son vélo sur sa béquille, retire son casque protecteur et inspecte son dérailleur en se grattant le front. Son maître l’imite. Les voici tous les deux à l’arrêt, en travers de l’air d’aller, casques en main, au centre de la piste cyclable, qui, elle-même, longe une charmante route de campagne non identifiée. Mais voici que sur cette route s’avance en sens contraire un bruyant véhicule. Et voyez comme les choses sont, amis lecteurs. Je pourrais faire de ce véhicule une auto patrouille de gendarmerie. Il en descendrait ouateusement un policier et une policière polis mais fermes qui, constatant l’avarie du dérailleur du vélo de Jacques et de son maître, les aviseraient et, après mille palabres et péripéties, verbaliseraient pour cette chaîne de vélo intempestivement débarquée d’un dérailleur partiellement inopérant. Ce pourrait être encore un de ces autobus hippies fleuris qui reviennent en vogue, pétaradant de musique et d’incantations joyeuses. Une allègre bande de filles et de garçons en cheveux, frais et rieurs, sortis directement d’un grand ballet psychédélique sur l’Ère du Verseau, entourerait alors le Fataliste et son maître et emporterait à bout de bras en vagues dansantes les vélos, les chaînes et les dérailleurs des deux hommes pour aller les réparer, les laissant pantois et seuls sur la piste cyclable désertée, une colombe sur l’épaule. Ce pourrait aussi être la voiture-photographe d’un site de localisation géo-cybernétique qui, captant tout sur images, nous choperait un snap shot incongru du Fataliste et de son maître, casques sous le bras, contemplant leurs vélos sur béquilles en se grattant le front d’un air ahuri. Le tout se retrouverait éventuellement sur un de ces sites de curiosités Cyber-map avec les chiens crevés, les transatlantiques en pleine cambrousse et les petites filles déguisées en squelettes fluo sur des chemins de terre. Mais soyez sans inquiétude, nous allons nous épargner cette fois-ci ces solutions digressantes bien dignes du français Denis Diderot et de sa muse irlandaise Laurence Sterne. Il s’agira simplement d’une bourdonnante voiture électrique bleu piscine dont le gros du bruit sera causé quasi-exclusivement par ses quatre occupants, tous engagés dans des conversations téléphoniques distinctes. Elle passe puis se tait. Jacques réengage sa chaîne de vélo sur le dérailleur, fait jouer le pédalier en l’air pour voir si ça marche et les deux hommes reprennent l’air d’aller de leur randonnée.

LE MAITRE: Il faudrait penser à la resserrer plus intimement sur le dérailleur.

JACQUES: Mais j’y pense constamment. Sauf que ce n’est pas d’y penser qui assure que ça se fasse.

LE MAITRE: Je m’en avise. Ceci dit, il reste louable déjà d’y penser. Ça en augmente tout de même les possibilités empiriques de réalisation ultérieure.

JACQUES: Si peu.

LE MAITRE: Comment? Comment? Serais-tu en train d’admettre la possibilité d’une bourrasque d’aléatoire vouée à te faire oublier de resserrer une chaîne de vélo à laquelle tu songes sans arrêt autour d’un dérailleur qui ne quitte jamais tes pensées?

JACQUES: J’affirme plutôt qu’il est saisi et bien saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel le nombre entier, fixe et fini, de fois où ma chaîne de vélo débarquera de ce dérailleur. Je postule aussi que ce nombre, qui m’est inconnu mais est possiblement supérieur au nombre de ces incidents déjà effectivement réalisés, ne manquera pas de continuer de s’imposer à moi.

LE MAITRE: Tu t’y retrouves, dans ce galimatias?

JACQUES: Au mieux. Tant qu’on se borne à méticuleusement suivre la ligne principielle.

LE MAITRE: Ah bon. Je te reconnais là tout un mérite. Tu n’as pas un petit peu plus limpide, comme aphorisme de sagesse?

JACQUES: Voyons toujours… Hmmm… Mon capitaine disait: on devrait laisser les guerres de théâtres aux bateleurs se battant avec des sabres de beurre.

LE MAITRE: Un peu mieux déjà.

JACQUES: Vous ne me dites pas! Je sentais de façon très sentie que celui-là vous le sentiriez.

LE MAITRE: Beaucoup moins belliqueux qu’autrefois, ton capitaine, du reste.

JACQUES: Ben, vous comprenez. Après les guerres napoléoniennes, les invasions coloniales, la guerre de Crimée, la Guerre Septante, deux guerres mondiales, la Corée, l’Indochine, l’Algérie, le Vietnam, les Malouines, l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, tutti quanti, il est passablement plus mou dans les articulations, mon capitaine.

LE MAITRE: Comme la chaîne de ton vélo sur son dérailleur, en somme.

JACQUES: Absolument. Inutile d’ajouter que son vieux coupe-chou à pompons de rideaux du temps de la bataille de Berg-op-Zoom en a pris un sérieux coup de rouille sur la question de l’ajustement aux technologies de guerre.

LE MAITRE: J’arrive à voir cela.

JACQUES: Et les expansions tentaculaires du complexe militaro-industriel, il n’y détecte goutte, mon capitaine. Bondance, encore ce maudit dérailleur qui se remet à déconner.

Ici, Jacques et son maître, flageolants sur leurs bécanes, pourraient entrer dans de grands développements pacifistes à rallonges, tous parfaitement valides et légitimes au demeurant. On connaît désormais la formule. Ces dialogues digressants n’ont un peu que ça à faire, de faire passer des idées, en douce habituellement. Souvenons-nous de Ray Smith et de Japhy Rider, de Simone de Beauvoir et d’Élizabeth Mabille. Les exemples sont légions et la jurisprudence culturelle est dense. Ces couples dialoguistes ne se valent qu’au diapason de l’écho d’une des tiges dudit diapason sur l’autre et des harmoniques intellectuelles qui en émanent, comme si de rien… En plus, après l’auto électrique bleue piscine, c’est un jeep ou un char qui pourrait les croiser depuis la route. Et Jacques le Fataliste et son maître, l’invectiveraient de slogans mi-soixante-huitards mi-néo-indignés en lui jetant des trognons de pomme biologiques et des bouteilles de plastique d’eau distillée. L’auto patrouille de ma modalité de tout à l’heure, avec son policier et sa policière polis mais fermes, pourrait finir par revenir et les pincer en flagrant délit d’enquiquinade de nos pauvres soldoques verts tachetés de vert, qui ne peuvent tuer qu’outre-mer. Suivez la fatale courbure tracée par les anneaux de votre gourmette, ce sera pour conclure que la dérive dialogico-narrative ne se déglue jamais d’une certaine forme de raideur logique. J’ai appris la chose en Sorbonne. — En Sorbonne? — Comme je vous le dis, car j’ai vu la Sorbonne de mes yeux, comme je vous vois. — Et qu’en avez-vous observé? — Que les numéros des portes des bureaux sorbonnards ne sont pas en ordre et que c’est une véritable trappe à feu. — Mais encore? — Qu’il ne se passe pas grand-chose dans les amphis. Le type en avant lit ses notes d’un ton monocorde. — Et le contenu de cette lecture est cohérent? — Pas très. — Quel rapport alors avec la logique que vous invoquiez tout à l’heure avec vos contes concernant les anneaux de ma gourmette? — Une large portion de cette corrélation logique est enfouie dans l’implicite — D’où tenez-vous donc cela? — D’un éminent sémanticien de la Sorbonne qui nous assurait que si on disait tricolore, l’intégralité du monde francophone pensait fatalement au drapeau français (plutôt, par exemple, qu’au drapeau italien ou irlandais, pourtant trichromes eux aussi). — L’observation n’était pas sans mérite. — Non, mais le tricolore de ce cocorico de l’implicite logico-connotatif outrecuidant vira au gris de la grise mine de l’éminent sémanticien en question quand je me levai, en plein amphi, et déclarai, avec la ouateuse tonalité du Survenant, que moi, francophone canadien, tricolore, ça me faisait penser bien plus rondement à l’uniforme de l’équipe de hockey de Montréal. — Il en découla des débats? — Tumultueux. — Dites, dites… — Mais, et la dérive pacifiste du présent récit? — Votre marotte, pas la mienne. — Mais et la suite des mésaventures découlant des avaries du dérailleur de Jacques? — Qu’il le répare une bonne fois et que vous me rameniez en Sorbonne! — Mais moi, la Sorbonne, je n’en suis pas. — Non pas? — Que non. Je suis un diplômé doctoral (nouveau régime. Ahem…) de L’Université Denis Diderot (Paris 7). — Voilà qui, avoué candidement ici, est tout de même un comble. — Vous ne me le faites pas dire. Mais revoici notre Quichotte et notre Sancho qui en remettent…

LE MAITRE: Fais attention. Tu oscilles trop, là. Droit devant, il y a une côte descendante assez accusée.

JACQUES: Je la discerne, vous êtes marrant. La chaîne est sur le point de débarquer derechef de mon dérailleur.

LE MAITRE: Freine, freine!

JACQUES: Je crains qu’il ne soit saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que ce freinage ne se fera pas.

LE MAITRE: Fonce alors. Je te suis… oh, oh… et adieu vat.

Et nos deux cyclistes de s’engager rondement, carrément (même s’il faut que toute la géométrie planaire y passe) dans le dénivelé imprévu, dont on ne voit pas encore le fond, faisant de leur piste cyclable de campagne une manière de toboggan involontaire. En contrebas il y a… une église? Non. Une station-service? Encore moins. Un abribus? N’importe quoi. Un jamboree scout? Démodé. Une manif syndicale? Déclassé. Un kiosque touristique proposant des excusions terroir? On s’approche. Un grill en plein air? Vous brûlez. Un grill artisanal en plein air proposant des hambourgeois nature, des merguez santé avec, juste à côté, une table à condiments sous un parasol et de jolie glacières multicolores remplies de bouteilles de bières de micro brasseries bien fraîches? Nous y sommes. Tenu par un hôte viandeur et une hôtesse panetière en costume d’époque, le grill portatif artisanal, dont on sent maintenant la pourléchante odeur de graillon songé et subtil est posé sur une vaste surface de pelouse. Jacques, qui descend très vivement, les jambes grandes ouvertes, le cul oscillant sur sa selle, ne peut plus freiner car sa chaîne est derechef en quenouille sur son dérailleur. Mais il mise sur le fait qu’un long circuit sur cette grande surface gazonnée amortira imperceptiblement son roulement en une graduelle décélération, bringuebalante, certes, mais l’un dans l’autre assurée. Il quitte donc la piste cyclable au bas du dénivelé et entreprend de tracer un grand cercle ayant le grill artisanal pour centre approximatif. Son maître le suit, un peu à l’aveuglette, confirmant bien le fameux bon mot de Félix Leclerc (et d’autres): c’est son valet qui a le génie. Le gazon, qui est long, vert et gras a tôt fait de ralentir les deux bécanes. Le Fataliste et son maître se retrouvent exactement devant le grill artisanal après avoir fait un grand tour quasi-complet tout autour. Les vélos, finalement immobilisés, tombent d’eux même, dans un petit fracas de ferraille, entre les jambes ouvertes des deux cyclistes qui se reçoivent sur les pieds en riant comme des escogriffes.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que nous ne mourrions pas aux tréfonds de cette vaste virgule de balade là. Ah, ah, ah…

LE MAITRE: Magnifique circuit. Freinage phénoméniste impeccable. Ah, ces merveilleuses lois de la physique.

JACQUES: Monsieur l’hôte… Mademoiselle l’hôtesse…

LA PANETIÈRE: Messieurs les cyclistes équilibristes déséquilibrés…

JACQUES: Que nous offrez-vous donc de bon à croquer de si grand midi? Je meurs de faim.

LA PANETIÈRE: Mon collègue ici présent est votre joyeux hôte viandeur. Il est très concentré à faire virevolter ses bourgeois et ses saucisses, dans la sporadique et crissante boucane de grill. Ne l’interpellez pas trop directement, il déconcentrerait et brûlerait la soupe. Je suis la panetière. Je prépare tout simplement les petits pains de blé entier de vos hambourgeois ou chiens chauds et me charge de votre distraction.

JACQUES: Et cette jolie bouffe de ce temps, c’est à l’œil?

LA PANETIÈRE: Absolument. C’est aux frais de la Princesse Patricia dont on sait pas exactement qui elle est mais dont on sait que son bataillon se déplume passablement depuis la Fission de l’Atome.

JACQUES: Ah, mon capitaine disait que l’Atome, cela marquerait la fin de toutes guerres et de tous bataillons.

LE MAITRE: Il se prenait pour Jean-Paul Sartre, ton capitaine?

JACQUES: Non, mon maître. Mon capitaine se prenait pour Démocrite à peu près autant que je me prends pour Spinoza.

LA PANETIÈRE: Un hambourgeois bœuf nature ou un chien chaud merguez santé?

JACQUES: Hambourgeois bœuf nature…

LE MAITRE: Chien chaud merguez santé…

LE VIANDEUR: Ils marchent.

LA PANETIÈRE: On se fait donc une petite balade philosophique à deux hommes sur nos belles pistes cyclables en bosses de dromadaires?

LE MAITRE: Exactement. Et rien ne semble fonctionner comme il le faudrait.

LA PANETIÈRE: Rien ne semble fonctionner comme il le faudrait. Rigolo, vous sonnez comme notre belle et sérieuse Madame de la Pommeraye.

LE MAITRE: Tiens donc. Que nous en dites vous donc tant?

JACQUES: Ce nom me rappelle quelque chose. Comme une sorte de retour en boucle de ce bourrin de cheval de bourreau, qu’on nous fourgua jadis, et qui bifurquait vers tous les gibets de notre vaste voisinage. Vous vous souvenez, mon maître?

LE MAITRE: Cesse de ressasser, referme ce tiroir-là sitôt ouvert, et laisse plutôt causer notre hôtesse panetière.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye, c’est une personnalité livide et roide qui fait partie du mobilier inamovible de nos journaux à potins. Dans sa jeunesse elle a vécu un grand amour impossible, pas trop loin d’ici au demeurant et ce, dans les conditions les plus bizarres imaginables.

LE MAITRE: Non pas!

JACQUES: Mais encore?

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye était la sœur cadette d’un chef d’entreprise boursicoteuse un peu fantasque qui s’était fiancé avec une travailleuse sociale sur un coup de tête à l’étranger et devait ramener sa promise à son manoir où il avait agglutiné des tas d’invités en leur disant, un peu candidement, de commencer à faire la fête et qu’il arriverait en grandes pompes, en fin de soirée, avec sa douce socialisante.

JACQUES: Ça me sonne une clochette.

LE MAITRE: Moi de même.

LA PANETIÈRE: Madame de la Pommeraye trouvait cette fête aussi ennuyeuse qu’elle jugeait les possibilités de fiançailles populaires de son frère hasardeuses. Elle s’apprêtait à présider sans joie réelle les débuts de ces festivités outrecuidantes, myopes et ronflantes quand, au beau milieu de tout, des flonflons et de rien, elle se retrouva, comme au cinéma ou dans un rêve, flanquée d’un beau, discret et solide gaillard en queue-de-pie, à la voix feutrée et aux yeux d’un bleu insondable. Elle ne le connaissait pas mais ce fut le coup de foudre le plus subit, le plus secret et le plus exclusif de sa longue existence… Et, trois fois hélas, dans le brouhaha calamiteux qui suivit les fiançailles finalement totalement ratées de son frangin (dont la promise ne fit jamais surface hors de la lie), Madame de la Pommeraye ne revit jamais le mystérieux party crasher d’une nuit, en queue de pie.

LE MAITRE: Je l’ai! Je l’ai!

JACQUES: Moi aussi! Elle est en train de nous refaire Le grand Meaulnes.

LE MAITRE: Absolument exact. Mais elle nous le sert capté dans l’angle féminin.

LA PANETIÈRE: Oh… Oh… Je ne vous «refais» en rien Le grand Meaulnes, mes bons petits messieurs. C’est bien plutôt Le grand Meaulnes qui se fait et se refait sans cesse, dans la psyché et dans le cœur de toutes vos femmes, attendu que vous les privez si ouvertement de ce romanesque sublime qui est le crucial comburant de leur existence intérieure.

LE MAITRE: Euh… Je veux biens vous suivre là-dessus.

JACQUES: Ahem… Ça arrive à se concevoir.

LA PANETIÈRE: Voilà. On va en rester là. Messieurs, vos repas. Bon appétit. Les condiments sont sur la petite table sous le parasol. Vous avez droit à une bière glacée chacun. Je vous laisse à vos méditations sur l’homme, la sagesse et la femme. Une bonne continuation de promenade à tous les deux.

JACQUES: Il était saisi dans le grand serveur ronronnant du ciel que l’histoire de Madame de la Pommeraye nous serait servie, cette fois-ci, avec un lance-pierre.

LE MAITRE: Et en un développement particulièrement dense en intertexte, ajouterais Roland Barthes…

JACQUES: Roland qui?

La panetière et le viandeur continuent de sourire radieusement sous le soleil éclatant, tout en se mettant à diligemment servir d’autres plaisanciers. Leurs repas engloutis, sous le parasol et sur le pouce, leurs petites bières sifflées sans façon, Jacques le Fataliste et son maître n’ont plus qu’à reprendre la route. Un plaisancier plus bricoleur qu’un autre tire du coffre de sa voiture quelques menus outils et en un tournemain il raccourcit de deux maillons la chaîne du dérailleur de Jacques. Il la remet ensuite en place, sous bonne tension, cette fois. Avec ces deux maillons de sautés, amis lecteurs et lectrices (voyons à intérioriser adéquatement les fines observations critiques de notre panetière), c’est une de mes principales ficelles narratives qui, elle, me claque justement au visage. Mais qu’à cela ne tienne attendu que la digression, c’est une rivière… et le maître de Jacques va se charger de bien nous remettre mon tirage à la ligne en selle. Ils le sont tous les deux, justement, Jacques et son maître, en selle, roulant calmement désormais sur le ruban assurément infini d’une piste cyclable sans histoire.

LE MAITRE: Cette cuisante, fugitive mais poignante et passionnelle histoire de Madame de la Pommeraye m’amène à subitement me souvenir d’une chose, Jacques.

JACQUES: Laquelle donc?

LE MAITRE: Il faut absolument que tu finisses par finir de me raconter l’histoire de tes amours.

JACQUES: Ah non! On va quand même pas remettre ça, après deux cent vingt ans.

LE MAITRE: Mais pourquoi pas?

JACQUES: Ah… Mais… Ah… C’était écrit là-haut qu’il me reviendrait avec cette foutue de chienne de ritournelle là.

LE MAITRE: C’était saisi là-haut…

JACQUES: C’était saisi au serveur de là-haut. Exact. Vous êtes d’une précision digitale, mon maître.

LE MAITRE: Noblesse oblige.

JACQUES: Roture collige…

Derailleur-de-bicyclette

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Accès électronique à l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert: investigation méthodique d’un maquis intellectuel

Posted by Ysengrimus sur 5 octobre 2013

Il y a deux cents ans pilepoil aujourd’hui naissait Denis Diderot (1713-1784). J’ai tellement pensé à lui quand j’ai écrit le texte suivant en 2002 et, pour tout dire, j’y pense encore….

Diderot-D'Alembert-Encyclopedie

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Ces hérésies sont comme les tonneaux vides qu’on jette à la baleine: tandis que le monstre terrible s’amuse de ces tonneaux, le vaisseau échappe au danger. Tandis que les esprits s’occupent de l’hérésie, le gros de la doctrine échappe à l’examen; mais il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse. Alors on tourne contre le tronc des armes aiguisées sur les branches; à moins qu’une nouvelle hérésie ne succède à la première, un nouveau tonneau qui amuse la baleine.

Denis Diderot, Réfutation suivie de l’ouvrage d’Helvétius intitulé L’HOMME [1774], dans Diderot, D. (1994) Oeuvres – Tome 1 – Philosophie, Robert Laffont, Collection Bouquins, p. 837.

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La pensée matérialiste moderne s’est développée sous la forme d’une culture de résistance à un ordre social n’hésitant pas, pour sa part, à appliquer des techniques de répression toutes matérielles face aux développements intellectuels jugés séditieux (HERRMANN-MASCARD 1968, KAFKER 1973, SHACKLETON 1975, DARNTON 1973: 333, DARNTON 1982: 28-31, SWIGGERS 1984: 86-90, DARNTON 1986). Cette culture de résistance a adopté à maintes reprises une forme -presque un genre littéraire- donnant une part centrale à la stratégie de la dissimulation (LEFEBVRE 1983: 103-112, GREEN 1990, LOJKINE 1999: 67-69). « Les Encyclopédistes excellent à cette petite guerre » (SOBOUL 1984: 20). Aussi, il est clair qu’il faut se féliciter que la censure royale n’ait pas disposé, à l’époque de la parution de l’Encyclopédie, de l’instrument en cours de finalisation par nos collègues de Chicago (ARTFL [En ligne], voir aussi MORRISEY, IVERSON et OLSEN 1998, ainsi que ANDREEV, IVERSON et OLSEN, 1999). En effet, c’eut été la parade parfaite à ce qui fut le principal exercice textuel appliqué systématiquement et à une grande échelle par les Encyclopédistes: la dissimulation d’idées novatrices sous couvert lexicographique. L’oeuvre des Encyclopédistes est un véritable maquis intellectuel, où la rationalité progressiste joue à cache-cache avec la censure, ou plus précisément avec la présomption de censure. Le copieux article Dieu, le docile article Christianisme ne disent rien de trop sulfureux (KAFKER 1964: 40-41 dit sans ambage des auteurs du second: « it was clear that their praise was insincere ». DARNTON 1982: 26 observe que les encyclopédistes sont « obligés d’user de subterfuges en enveloppant leurs articles de fausses protestations d’orthodoxie », voir aussi SOBOUL 1984: 21). Pendant ce temps, le petit article épi est une dénonciation en règle de l’obscurantisme et de ses contre-vérités. « C’est donc au nom de la vérité, et avec pour seule arme un dictionnaire de la langue française déjà censuré par ses éditeurs, que le combat s’est engagé… » (FILLOUX 1978: 58). On peut ajouter que son principal terrain philosophique fut la description de l’anodin. Une telle particularité de ce type spécifique de discours a été rendue possible par le fait qu’un grand nombre des articles de l’Encyclopédie sont très naturellement digressifs. Ce choix méthodologique et stylistique, d’autre part tout à fait de bonne tenue en son temps et ses circonstances (LOJKINE 1999: 65-67), fournit de surcroit, ici, comme d’ailleurs dans le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (ROSENBERG 1999: 234-235), et dans une multitude d’opuscules, almanachs, et calendriers (réformés notamment), la clef de la dimension crypto-subversive de l’oeuvre encyclopédique. On louvoie dans l’immense nomenclature lexicale, et en même temps on est digressif plutôt qu’allusif, conscients qu’on est de s’adresser à des alliés idéologiques qui aspirent à s’instruire (« Les lecteurs visés par Diderot étaient les laïcs intelligents sans aucune expérience dans le sujet expliqué », dit BIRN 1988: 640). Or, en utilisation non-électronique, la connaissance que nous avons de cette dimension crypto-subversive reste circonscrite par exactement les mêmes limitations qui contraignaient les censeurs de l’époque: la puissante propension à ne consulter un ouvrage lexicographique qu’en se limitant à l’appel « manuel » des quelques mots-vedette correspondant bon an mal an aux concepts recherchés. L’accès électronique va donc permettre aux chercheurs de toutes disciplines de crever le rideau de cette véritable nomenclature-planque, et d’accéder à des informations non encore dominées parce que nichées sous des articles ou mots-vedettes anodins, que les commentateurs n’ont put dépouiller méthodiquement que jusqu’aux lettres B ou C (« …les arguments contre la superstition et le fanatisme, la critique rationnelle de la foi sont en embuscade au coin d’articles tels qu’«Agnus Scythus», «Aigle», «Aius locutius», «Bramine» » dit SOBOUL 1984: 21; voir aussi les exemples fournis par LEFEBVRE 1983: 104-105, tous tirés de la lettre A). Nous proposons de baliser ici la procédure qu’il faut déployer pour sentir la malice (pour reprendre le beau mot de LEFEBVRE 1983: 105) de ce texte polymorphe et étonnant. Nous tentons ainsi de démontrer, sur quelques exemples circonscrits, les avenues ouvertes par la perspective d’une véritable investigation méthodique de cet immense manifeste déguisé en dictionnaire qu’est l’Encyclopédie.

Les mots-clefs: patronymes et noonymes. C’est qu’évidemment, rien ne se fait sans méthode, et l’exaltation que suscite la puissance de l’outil technique n’autorise en rien notre érudition et notre sens critique à s’assoupir. Il s’agit bien d’accéder à la pensée philosophique des Encyclopédistes en la débusquant là où elle se niche, de continuer de tourner contre le tronc des armes aiguisées sur les branches, de contourner les tonneaux vides sciemment jetés à la censure par nos philosophes-flibustiers. Mais il ne s’agit pas pour autant de contribuer -volontairement ou non- à cultiver le triomphalisme inepte et stérile de cette nouvelle cuistrerie Internet, de cette fausse culture du copier-coller, de cette inertie pianotante de la pensée critique, de cette jubilation suspecte du hacker-plagiaire-semi-volontaire qui picore aveuglément et éclectiquement des fragments épars de savoir au ratelier électronique. Nous entendons plutôt, sobrement, simplement et prudemment, procéder à la consultation assistée par ordinateur d’un ouvrage savant et volumineux dont une partie significative du contenu est en fait truquée, puisqu’elle n’est en place que pour leurrer une autorité doctrinale aux prioritée révolues. Le principe qui nous guide est dès lors assez prosaïque: un certain nombre de mots-clefs associés à une prise de parti philosophique sont susceptibles d’apparaître ailleurs que dans l’article traitant de la notion ou de la réalité à laquelle ils correspondent. Plat constat, au sujet duquel il est important de noter par ailleurs qu’on pourrait citer une multitude d’exemples le corroborant sans que la moindre procédure de dissimulation ne soit tant soit peu impliquée. Ainsi le mot patois (LAURENDEAU 1994) a, dans la totalité de l’Encyclopédie, 19 occurences, dont 9 figurent dans l’article patois même, et cela n’autorise en rien à suggérer que les Encyclopédistes avanceraient secrètement une promotion des parlers régionaux de France! Le fait pour un mot-clef d’apparaître ailleurs que sous le mot-vedette n’est pas le garant direct et mécanique d’une activité de dissimulation philosophique. Celle-ci dépend hautement de la nature même du mot-clef et de son entourage textuel. Conséquement, un retour au texte intégral, tome en main de préférence, est le parachèvement indispensable de la démarche proposée ici. Et, de plus, avant de se lancer dans la partie initiale du travail, la phase heuristique, celle dépendant directement du support machine, il faudra sélectionner les mots-clefs à appeller avec une particulière minutie. Minutie intellectuelle, mais aussi minutie philologique. Pour y parvenir, on se donnera d’abord deux grands types de mot-clefs qui nous permettrons de percer les premières sondes dans l’immense corpus, et de circonscrire les passages les plus riches du point de vue philosophique.

Le premier type de mot-clef est le patronyme. Le nom d’un penseur ou d’un auteur est hautement susceptible de figurer dans l’entourage immédiat d’une référence critique ou polémique à sa doctrine ou à son oeuvre. Les absents -comme Meslier (LEFEBVRE 1983: 23), La Mettrie, Lao Tseu- sont ici aussi intéressants et révélateurs que les présents. Mais la prudence s’impose. Ainsi, en s’intéressant au penseur matérialiste Giordano Bruno, on a d’abord la présence d’esprit de repérer les 8 occurences de son nom latinisé, Brunus. Puis, en appelant Bruno même, on semble dégager 18 nouvelles occurences. Mais celles-ci se détaillent ainsi: Saint Bruno (13 occurences, dont 2 dans l’expression Lis de Saint Bruno), Bruno, rivière d’Italie (2 occurences), Bruno Signiensis (1 occurence), Bruno Sanoé (1 occurence). Ce qui ne laisse qu’une seule occurence de plus pour Giordano Bruno. Maigre récolte, qui révèle bien, si nécessaire, les lacunes d’un dénombrement myope des formes. Toutes précautions de ce type prises par ailleurs, la collecte patronymique des principaux penseurs matérialistes (et empiristes. Sur cette importante distinction: LAURENDEAU 1997, 2000) auxquels on est en droit de s’intéresser en priorité se détaille comme suit: Holbach (3 occurences), Helvétius (10 occurences), Condillac (20 occurences), Alembert (28 occurences), Leucippe (33 occurences), Diderot (39 occurences), Gassendi (62 occurences), Anaxagore (58 occurences, dont 17 sous Anaxagoras), Thalès (71 occurences, dont 9 sous Thales), Hobbes (87 occurences), Locke (122 occurences, dont 6 sous Lock), Épicure (136 occurences), Fontenelle (153 occurences), Galilée (189 occurences), Spinoza (205 occurences, toutes sous Spinosa sauf 2), Buffon (233 occurences), Voltaire (308 occurences). On notera aussi, pour la curiosité: Socrate (330 occurences) et Descartes (501 occurences). En faisant la part égale au trop autant qu’ au trop peu, et à l’empirisme autant qu’au matérialisme, nous développerons le cas bicéphale de Bacon (171 occurences): Francis Bacon (155 occurences, dont 21 dans le Discours préliminaire et 11 dans l’article Baconisme ou Philosophie de Bacon), Roger Bacon (15 occurences), auquel on se doit d’ajouter bacon, viande de porc (1 occurence).

Le second type de mot-clef exploitable est le noonyme. Les noms de notions philosophiques ont un rôle capital à jouer dans le type d’investigation proposé ici. Les absences sont ici aussi hautement révélatrices. C’est qu’en appelant certains noonymes, on commet d’intéressants anachronismes, qui sont autant d’indices importants en histoire de la philosophie. Ainsi, il semble bien que ne figurent pas à l’Encyclopédie les noonymes suivants: agnostique/agnosticisme/agnostisme, rationalisme/rationalité, gnoséologie, épistémologie, fidéisme, sensualisme, sensualiste, sensoriel, nominalisme, dogmatisme, mentalisme, mentaliste, mentalité, mentaux. Pas moins intéressants sont les noonymes peu nombreux, dont voici un échantillon représentatif (pour les noonymes, nous avons arbitrairement fixé le « petit nombre » à moins de 500 occurences): idéalisme/idéaliste (4 occurences, incluant les pluriels), immatérialisme (5 occurences), mental (7 occurences), ontologie (8 occurences), éclectisme/éclectique (16 occurences), rationnel (28 occurences, dont 11 dans l’expression nombre rationnel, 8 dans l’expression horizon rationnel, 4 dans l’expression entier rationnel), empirisme (28 occurences), empirique (30 occurences), corpusculaire (30 occurences), matérialisme/matérialiste (33 occurences, incluant les pluriels), idéal (36 occurences), nominaux (40 occurences, dont 30 au sens de « nominalistes »), athéisme (129 occurences), rigoureux (152 occurences), fanatisme (173 occurences), matériel (187 occurences), athée (228 occurences, 98 au singulier, 130 au pluriel), tyrannie (234 occurences), spirituel (256 occurences), monarque (360 occurences), dogme/dogmatique (411 occurences, dont 71 à dogmatique). Les noonymes en surnombre sont d’un intérêt inestimable qu’il faudra encore des années à embrasser et à circonscrire: philosophie (2127 occurences, dont 10 au pluriel), société (2409 occurences), philosophe (2993 occurences, 1691 au pluriel, 1302 au singulier), pouvoir (4556 occurences), science (4667 occurences, 2611 au pluriel, 2056 au singulier), idée (8275 occurences, 4820 au singulier, 3455 au pluriel), sens (8515 occurences), dieu (8517 occurences), esprit (8972 occurences), raison (9078 occurences), matière (9181 occurences), nature (10000 occurences), roi (10045 occurences, 6900 au singulier, 3145 au pluriel). Nous exploiterons ici le benjamin des surnuméraires, le sulfureux noonyme superstition (505 occurences, dont 11 à l’article superstition).

Les articles digressifs et non digressifs contenant les mots-clefs retenus. Nous nous concentrons donc maintenant, strictement aux fins de la présente exemplification et sans préjudice pour les options philosophiques promues, sur les mots-clefs Bacon et superstition. L’étape suivante consiste alors à repérer les articles non digressifs et à les distinguer des articles digressifs, ces derniers étant les plus susceptibles de contenir les manifestations les plus intéressantes de dissimulation philosophique. Ainsi, si on nous explique, dans ces articles respectifs, que la céromancie est une superstition, ou que certains peuples portent des amulettes par superstition, voilà qui est de bonne tenue et nous n’y trouvons pas plus à tiquer que les censeurs du temps. Par contre, le fait que l’idée de superstition soit mentionnée -à chaque fois à trois reprise- dans des articles comme jour ou législateur suffira pour inviter le philosophe à attentivement lire, tome en main, l’intégralité de ces deux articles apparement anodins. Que l’article scholastique contienne sept fois le nom du penseur médiéval Roger Bacon, et on n’a naturellement rien à redire. Mais que Francis Bacon soit mentionné -à deux reprises dans les deux cas- dans les articles causes finales et mosaïque, augmente sensiblement la chance que des digressions dissimulatoires s’y manifestent.. Cette chance est d’autre part plus grande dans le second cas que dans le premier, car causes finales est le type de mot-vedette susceptible d’avoir attiré l’attention de censeurs consultant sélectivement les articles du dictionnaire par thèmes idéologiques, d’où une kirielle de trucages possibles distincts de la simple digression (cf l’article « faussement naïf » carême, et le commentaire qu’en font Soboul et Goujard dans DIDEROT, D’ALEMBERT, et alii 1984: 126). Pour les mots-clefs superstition et Bacon, la distinction entre articles digressifs et articles non-digressifs s’établit donc comme suit (on notera que certaines options pourraient ici être débattues, mais dans le doute, on n’hésitera pas à classer l’article comme possiblement digressif et on retournera aux tomes dans son cas également).

Les articles non-digressifs de l’Encyclopédie contenant superstition et Bacon sont les suivants. Contenant superstition: abraxas; adonie; alphitomancie; abrume; amulette; aniran; art de S.Anselme; astrologie; augurum; azabe-kaberi; baalite; céromancie; cleidomancie; colonne lactaire; critomance; cryptographie; déclamation des Anciens; déesse-mère; Delphes; divination; embaumement; enchantement; enfer; expiation; fanatisme; fazin; féries latines; fête des fous; feu sacré; géhenne; gui; héliognostique; hellequin; huscanaouiment; hydromantie; idole; idolâtre; idolâtrie; Junon; léthomancie; magie; magicien; marumba; mumbo-jumbo; ngambos; omphalomancie; oracle; dieux palices; panthées; paroles de mauvais augure; polythéisme; praemunire; pressentiment; prêtres; printemps sacrés; prodige physique; prophète de Baal; psychomancie; pyrophore; pyromancie; relique; riadhiat; serpent-fétiche; livres sybillins; Sommona-Kodom; sorcellerie; sort; sortilège; statue; superstition; tabra; temple; téphramancie; topilzin; toxcoal; vampire; vestale; zemzem; zoolatrie. Contenant Bacon: baconisme ou philosophie de Bacon (pour Francis Bacon); scholastique (pour Roger Bacon, dont le nom apparait 7 fois dans l’article); repas des Francs (pour la viande de porc).

Les articles digressifs de l’Encyclopédie dont la lecture a été encouragée par les filons superstition et Bacon, c’est-à-dire par la présence de ce noonyme ou de ce patronyme dans le texte, sont les suivants: Aigle à queue blanche (contient superstition 1 fois); athées (contient superstition 8 fois); Agnus Scythus (contient Bacon 3 fois – voir à son sujet les commentaires de Soboul et de Goujard dans DIDEROT, D’ALEMBERT et alii 1984: 56, ainsi que LEFEBVRE 1983: 105); art (contient Bacon 4 fois); causes finales (contient Bacon 2 fois); certitude (contient superstition 5 fois); conscience (contient superstition 1 fois); consolation (contient superstition 1 fois); crise (contient superstition 2 fois); cynique (contient superstition 5 fois); éclectisme (contient superstition 6 fois); épi (contient superstition 1 fois); épreuve (contient superstition 2 fois); AEquè (contient superstition 4 fois); fiction (contient superstition 1 fois); Genève (contient superstition 5 fois); gloire (contient superstition 2 fois); hippocratisme (contient superstition 3 fois); hobbisme (contient superstition 3 fois); illicite (contient superstition 1 fois); influence (contient superstition 3 fois); jour (contient superstition 3 fois); législateur (contient superstition 3 fois); libelle (contient superstition 2 fois); liberté de pensée (contient superstition 3 fois); lugubre (contient superstition 1 fois); luxe (contient superstition 2 fois); mérite (contient Bacon 1 fois); mosaïque (contient Bacon 2 fois); observation (contient superstition 1 fois); observation thérapeutique (contient superstition 2 fois); oeconomie politique (contient superstition 9 fois); oratoire (contient superstition 1 fois); platonisme (contient Bacon 1 fois); poème épique (contient superstition 1 fois); population (contient superstition 5 fois); pressentiment (contient superstition 4 fois); pythagorisme (contient superstition 2 fois); relation (contient Bacon 1 fois); Sébaste (contient superstition 1 fois); sensibilité (contient Bacon 1 fois); subside (contient Bacon 1 fois); télescope (contient Bacon 1 fois); test (contient superstition 1 fois); valeur (contient superstition 1 fois); Venise (contient superstition 1 fois); vie (contient superstition 1 fois); unitaire (contient superstition 1 fois); usure (contient superstition 1 fois); vicissitude (contient Bacon 1 fois); vingtième, imposition (contient superstition 4 fois).

Ce qu’on tire des articles. Au moment de retourner aux tomes, il est crucial de lire soigneusement l’intégralité de l’article, et de se distancier alors sans ambages du traitement en micro-contexte dont le support machine entretient imperceptiblement et inexorablement la coûteuse propension. Inutile de dire que les passages intéressants du point de vue philosophique ne contiendront pas nécessairement le mot-clef nous ayant mené à l’article retenu. Le mot-clef a débusqué les données à investiguer. Grâce au support machine, il a joué son rôle de déclencheur à l’investigation, de révélateur du ton et de la saveur de l’article, de nef pour la baleine, de brûlot du maquis. Mais l’affaire se joue désormais entre le philosophe actuel et son vis-à-vis dix-huitiémiste, comme depuis la nuit des temps. Trois brefs exemples (nous travaillons à partir de DIDEROT, D’ALEMBERT et alii, 1966-67, reproduction en fac-similé de l’édition originale):

Crise (article de 36 colonnes, signé par Bordeu, contient superstition 2 fois): Cet article du médecin Bordeu porte sur les crises dans la maladie, et sur le décompte des jours de répit et des jours de crise -les jours critiques– dans la progression d’un mal aigu. L’auteur résume et confronte les vues de Galien et d’Hippocrate sur la question. Le livre des épidémies d’Hippocrate entre en contradiction avec ses Aphorismes sur la périodicité des crises. L’auteur de l’article a alors ce mot: « Tout ce qu’on peut supposer de plus raisonnable en faveur d’Hippocrate, s’il est l’auteur de ces ouvrages dans lesquels on trouve des contradictions, c’est que ces contradictions sont dans la nature, & qu’il a dans toutes les occasions peint la nature telle qu’elle s’est présentée à lui; mais il a toûjours eut tort de se presser d’établir des regles générales: ses épidémies doivent justifier ses aphorismes, sans quoi ceus-ci manquent de preuves, ils peuvent être regardés comme des assertions sur lesquelles il ne faut pas compter« (tome 4, 474a). Depuis cette analyse finement dialectique, on glisse ensuite vers une critique de l’esprit de système et du dogmatisme. « Il y a apparence que les dogmes devinrent à la mode, qu’ils pénétrerent jusqu’au sanctuaire des sectes des médecins. Ceux-ci furent aussi surpris de découvrir quelques rapports entre les opinions des philosophes & leurs expériences, que charmés de se donner l’air savant: en un mot, ils payerent le tribut aux systèmes dominans de leur siècle, ce qui est arrivé tant de fois depuis… » (tome 4, 474a). Et on développe alors, en dénonçant l’influence de la doctrine des nombre pythagoricienne et de l’astrologie sur la médecine antique et moderne. En suivant l’évolution de la médecine et les bonheurs et les avatars de la doctrine des crises, l’auteur en arrive au médecin Stahl, et s’autorise alors l’aparté typique des Encyclopédistes: « …mais disons-le puisque l’occasion s’en présente: il seroit à souhaiter pour la mémoire de Stahl, qu’il se fût moins avancé au sujet de l’ame, ou qu’il eût trouvé des disciples moins dociles à cet égard; c’est là, il faut l’avoüer une tache dont le Stahlianisme se lavera difficilement. On pourroit peut-être le prendre sur le pié d’une sorte de retranchement, que Stahl s’étoit ménagé pour fuir les hypotheses, les explications physiques, & les calculs: mais cette ressource sera toujours regardée comme le rêve de Stahl; rêve d’un des plus grand génies qu’ait eu la Medecine, il est vrai, mais d’autant plus à craindre, qu’il peut jetter les esprits médiocres dans un labyrinthe de recherche & d’idées purement métaphysiques. » (tome 4, 478a). Et d’amorcer l’analyse détaillée de la perpétuation et de l’extinction de la doctrine des crises dans la médecine de son temps sur la remarque suivante: « En un mot il faut convenir qu’on s’égare presque nécessairement, lorsqu’on se livre sans réserve au raisonnement en Medecine. La dispute entre les anciens & les modernes, dont je viens de dire quelque chose, ne peut & ne doit être vuidée que par l’observation » (tome 4, 482a). Et, en conclusion, ceci: « En un mot, il est nécessaire pour terminer la question des crises, ou pour l’éclaircir, d’être libre » (tome 4, 489a)

Relation (article de 5 colonnes, initialé D.J, contient Bacon 1 fois.): L’auteur décrit les différents types de relations en voyant bien, au début de l’article, à faire « en sorte que la relation, dans quelque sens qu’on la prenne, ne réside toujours que dans l’esprit, & non pas dans les choses mêmes » (tome 14, 62a). Puis, au coeur de ce taillis idéaliste, se niche le relativisme moral: « C’est la conformité ou la disconvenance de nos actions à quelque loi (à quoi le législateur a attaché par son pouvoir & sa volonté, des biens ou des maux, qui est ce qu’on appelle récompense ou punision), qui rend ces actions moralement bonnes ou mauvaises. » (tome 14, 62b), suivi, sous le sous-titre Relation historique, du relativisme historique, complété d’um matérialisme gnoséologique dont on cite ouvertement la source: « …on ne peut souvent présenter que des conjectures à la place des certitudes; mais comme la plupart des révolutions ont constamment été traitées par des contemporains, que l’esprit de parti met toujours en contradiction, après que la chaleur des factions est tombée, il est possible de rencontrer la vérité au milieu des mensonges opposés qui l’enveloppent, & de faire des relations exactes avec des mémoires infideles. C’est une observation du chancelier Bacon; on ne saurait trop orner cet ouvrage des pensées de ce beau génie. » (tome 14, 63a-b).

Épi (article de 1 colonne, non signé, contient superstition 1 fois): Après la définition de l’épi comme touffe de poil rebelle, la remarque suivante, typique, mais toujours soigneusement dissimulée: « Il n’est pas étonnant que dans des tems de té[ne]bres & d’obscurité, la superstition ait pû ériger en maximes tout ce qu’elle suggere ordinairement à des esprits foibles & crédules; mais il est singulier que dans un siecle aussi éclairé que le nôtre, on puisse croire encore que les épis placés aux endroits que le cheval peut voir en pliant le cou, doivent dépriser l’animal, & sont incontestablement d’un très-sinistre présage. On ne peut persévérer dans de semblables erreurs, qu’autant qu l’on persévere dans son ignorance, & peut-être cette preuve n’est-elle pas la seule de notre constance à fuir toute lumière. » (tome 5, 775b)

…il faut que le moment fatal arrive. C’est celui où la dispute cesse.

Mené à une grande échelle et systématiquement, ce type d’investigation fera des merveilles pour la clarification des multiples facettes encore méconnues du matérialisme philosophique des Lumières, dans ce qu’il avait de collectif et de consensuel (sans que cela n’exclue de fermes débats internes, voir LE RU 1999) chez la foule déterminante des penseurs « mineurs » qui façonnèrent l’Encyclopédie (sur ces derniers, voir KAFKER 1963). Des trouvailles nous attendent, qui remettrons notamment en question la réputation « métaphysique » et « mécaniste » que l’on fait à ce matérialisme. La procédure d’investigation proposée ici est simple et rendue fulgurante par l’outil électronique. L’analyse et le débat philosophique, eux, se feront encore avec le bon vieil outil cortical… On peut conclure que la dispute sur l’importance heuristique de l’accès électronique à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert cessera bien vite. Pour sa part, le débat philosophique, notamment la lutte fondamentale entre matérialisme et idéalisme, continuera cependant de se développer et de s’approfondir. C’est que c’est le seul des deux engagements où la machine ne joue qu’un rôle ancillaire.

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RÉFÉRENCES

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