Le Carnet d'Ysengrimus

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Cultures intimes et rapports de sexage

Posted by Ysengrimus sur 8 mars 2018

Male & female silhouette icon - couple & partner concept

La culture intime d’un groupe social donné est l’ensemble des options, des discours, des implicites, des a priori et des comportements (parfois ostentatoires, parfois secrets ou semi-secrets) adoptés par ce groupe, le délimitant et le configurant, habituellement par démarcation par rapport à un ensemble social plus vaste et plus intriqué. Les différents groupes ethniques de l’espace urbain cosmopolite ont leurs cultures intimes particulières se manifestant dans la gastronomie, l’habitat, les rites, etc. En situation de diaspora, certains traits de la culture intime de groupes ethniques particuliers (langues, cultes, pratiques matrimoniales) font l’objet d’un renforcement particulier, visant à résister aux pressions assimilatrices du groupe plus large (on peut penser, par exemple, au port du hidjab dans certains contextes occidentaux contraints).

La principale culture intime (mais non la seule) est reliée au sexage. Une idée commune courante induit, par exemple, qu’il y aurait des produits culturels (habits, romans, films…) féminins et des produits culturels masculins, associés à des comportements (dé)codés comme des postures, des propos récurrents, des priorités, féminins ou masculins. Cette codification d’appartenance culturelle à un genre mobiliserait tout un monde implicite qui serait parfois endossé, parfois trahi, en fonction du rapport établi par l’individu aux cultures intimes qu’il endosse ou dont il se démarque.

Le sexage lui-même est l’ensemble des dispositifs culturels et configurations ethno-sociales reliés à la délimitation des sexes, à la relation entre les sexes, à l’orientation sexuelle et aux mœurs sexuelles. Malgré un codage explicite très articulé dans la majorité des sociétés humaines, les rapports de sexage (en anglais: gender relations) sont aussi l’objet de toute une organisation implicite (sinon secrète) visant souvent à faire obstacle et à résister au susdit codage explicite traditionnel (habituellement patriarcal). Il est possible d’avancer que, dans l’habitat urbain contemporain, les rapports de sexage connaissent en ce moment même un bouleversement dissymétrique sans équivalent historique connu, qui affecte autant la culture intime des individus que celle des petits et grands groupes.

Le principal problème du sexage (mais non le seul) consiste à se demander si la définition de l’identité sexuelle des individus et des groupes est exclusivement une construction sociale, exclusivement une détermination biologique ou une combinaison à dominante des deux. Il est important de faire observer que les débats actuels entre théoriciens sur cette question ne font que refléter pâlement les déchirements extraordinaires et ordinaires des différentes cultures intimes sur la même question, surtout dans le dispositif ethnologique urbain contemporain. Quelle que soit l’option fondamentale retenue sur ce débat de fond (Nature vs Culture), il reste que la culture intime des femmes et celle des hommes manifestent encore d’importantes différences, et pourquoi pas. Cela, d’ailleurs, ne légitime en rien un rejet du féminisme. Tout en n’étant pas identiques, identifiables, ou assimilables l’un à l’autre, les hommes et les femmes sont égaux en droits. Grouillons-nous de les rendre égaux en fait. C’est le meilleur exemple «inconscient» ou conscient qu’on puisse donner à nos enfants. Le reste, l’un dans l’autre, c’est un peu du tataouinage conceptuel, quand même.

Exemplifions un petit peu la question de la culture intime, d’abord sur un cas de figure sans risque. Quand des amis anglophones me demandent ce qui, pour la culture francophone, impacte aussi intimement et profondément que Shakespeare pour la culture anglophone et de surcroît surtout s’ils suggèrent, perplexes, «Molière?» Je réponds: oh non, pas Molière mais les Fables de Lafontaine… Seules elles ont passé si massivement en adage et font partie de la vie intellectuelle intime des petits francophones (et francisants) du monde, autant que l’œuvre de l’auteur de Romeo and Juliet pour les anglophones. Les anglos connaissent bien certaines de ces fables aussi, mais c’est directement à travers Ésope (traduit), sans l’intermédiaire crucial de Lafontaine, donc en traduction en prose raplapla et surtout, sans un impact aussi durable et généralisé. La poésie en vers irréguliers de Lafontaine a donné aux Fables un pitch puissant et incomparable, pour la mémoire (d’aucuns ont bien raison de les utiliser comme produits thérapeutiques) et pour l’émotion. Quel mystère que celui de l’imprégnation intime des produits culturels et de leur installation tranquille dans notre vie ordinaire. La variation selon les cultures de ces phénomènes se donne à la découverte mais ça requiert un sens concret et ajusté, dans l’investigation.

Appliquons cette conscience variationnelle aux problèmes ordinaires du sexage. Un gars la tête vide qui mate une mannequin à la télé (pas dans les magazines de mode au fait, car vous noterez que les hommes se fichent éperdument des magazines féminins, malgré leur contenu ouvertement sexiste et allumeur – ceci N.B.), c’est rien de plus qu’un gars la tête vide qui mate une mannequin à la télé. Je ne lui donne pas raison, il est inattentif et indélicat de faire ça en présence de sa copine, je ne le congratule en rien. Mais il faut aussi, une bonne fois, voir les limitations intellectuelles (immenses) de son geste. Il ne dicte rien! Il mate bêtement, l’œil vitreux. Mais sa copine ne voit pas ça, elle. Elle filtre la totalité du monde des faits à travers un prisme déontologique. Elle interprète donc tête masculine vide matant la télé comme conjoint prostré lui dictant (implicitement) l’apparence qu’elle doit adopter. C’est pour elle et uniquement pour elle que cette mannequin devient, au sens fort, un modèle. Tout ce qu’elle est, mentalement, émotionnellement et intellectuellement, en tant que femme lui fait décoder ce qui est, autre qu’elle, comme procédant du devant-être-elle. Elle impute à l’esprit simple et vide de son conjoint, la complexité torturée de son esprit à elle. Compliquer le simplet, ce n’est jamais la clef de la vérité! Elle s’empoisonne l’existence avec des normes purement imaginaires, émises et réverbérées par sa propre culture intime de femme (l’homme n’a plus ce pouvoir, quoi qu’on en dise)… Je n’innocente pas l’homme ici. Je le décris. Le fait qu’il ne dicte pas vraiment de norme ne le rend pas moins sot et inepte de poser ce geste. Mais il reste qu’il faut juger le geste réel, pas ses intentions imaginaires…

Les anglophones de mon premier exemple méconnaissent Lafontaine tout en connaissant le corpus d’Ésope que Lafontaine a ouvertement pompé. En surface, les deux cultures, anglophone et francophone, croient détenir un corpus intime commun s’ils évoquent Le lièvre et la tortue ou Le loup et l’agneau. Cette erreur, cette maldonne, mènera à des malentendus ultérieurs amples et insoupçonnés, dont la majorité portera sur la profondeur d’intimité de ce corpus pour les francophones (de par Lafontaine, sa versification, ses récitatifs, son impact domestique et scolaire). Maldonne analogue, et plus coûteuse dans le monde des émotions et de la séduction, entre le gars et la fille devant la mannequin à la téloche de mon second exemple. Les éructations du mec et les atermoiements de la nana ne s’installent tout simplement pas dans le même dispositif intime. L’erreur mythifiante de l’éventuelle existence d’une culture intime commune intégrale (ce mythe amoureux durable de la communion absolue des genres) entre cette femme et cet homme sera le soliveau de tous les malentendus à venir.

Le féminisme, et ce à raison, a lutté pour déraciner les pilotis dogmatisés de la culture intime masculine. Un nombre de postulats masculins ont perdu, au cours du dernier siècle, beaucoup de leur certitude et de leur tranquillité, dans le cercle de la vie ordinaire. Cela a forcé l’entrée de la culture intime masculine dans un espace intellectuel aussi inattendu que mystérieusement suave: le maquis. Cette portion de l’offensive féministe est celle qui a le mieux réussi, sociétalement… quoique les barils de poudre stockés dans la Sainte-Barbe secrète de la culture intime masculine contemporaine sont souvent fort mal évalués, alors qu’ils annoncent des dangers futurs assez percutants, éventuellement violents, même. Le féminisme des années 1960-1970, avancé radicalement et soucieux de système, a aussi porté son offensive sur la culture intime féminine, analysée comme aliénée par le phallocratisme. On connaît le rejet des féministes d’autrefois envers maquillage, talons aiguilles, parfums capiteux, épilation, permanentes, et robes moulantes. Leur attitude était à la fois militante et autocritique. En effet, elle avait beaucoup à voir, cette attitude d’époque, avec les sourcillements honteux que ce féminisme classique produisait, en toisant ses propres brimborions d’orientation séduisante/sexy/hédoniste/narcissiste, qui soulevaient un voile bien impudique sur la facette rose douçâtre de toute la culture intime féminine. Culpabilité et sexage ont souvent fait fort bon ménage, à deux, au tournant de ce siècle, surtout dans le contexte, sociétalement tourmenté, des luttes d’un temps. Sur ce point, dialectiquement autocritique, l’esprit du féminisme l’a emporté contre sa lettre, si on peut dire. Libre, la femme s’est décrétée aussi libre dans son habillement, ses ornements, ses amusettes, ses pratiques de consommatrice. Personne ne lui dit comment organiser ces choses là, ni homme pro, en plein (phallocratique), ni femme anti, en creux (autocritique certes, mais aussi inversion un peu mécanique du premier mouvement). Jetant l’eau sale du bain patriarcal sans jeter le bébé hédoniste, la culture intime des femmes contemporaines retient ce qui lui plaît sans céder aux contraintes policées d’un militantisme de combat anti-patriarcal et de ses sacrifices militants aussi excessifs que datés. Girls just wanna have fun, comme le dit si bien la chanson. Et pourquoi non. Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles n’ont plus besoin du féminisme.

Sans être à l’abri des résurgences traditionalistes qui exercent leur pression aussi, le fait est que les fondements des cultures intimes masculine et féminine bougent d’un vaste mouvement de mutation, en sexage. Une portion importante de ce mouvement perpétue et renouvelle une certaine culture du secret. Les hommes entrent partiellement dans le maquis de la culture intime parce que certains de leurs postulats secrets n’ont plus accès au soleil ou au tréteau des évidences. Les femmes restent partiellement dans le maquis de la culture intime tout simplement parce qu’elles n’ont plus de comptes à rendre sur leurs choix intimes. L’enjeu désormais est de laisser ouvert une intersection dialoguante entre ces deux cultures intimes en mouvement. Comme aucune des deux ne peut plus prétendre pouvoir de facto imposer ses postulats, on peut s’attendre encore à un bon lot de débats ordinaires entre les enfants d’Ésope et les enfants de Lafontaine, sur ce qu’on connaît ou croit connaître des uns et des autres.

Culture-intime-homme-femme2

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Pour une masculinologie non-masculiniste

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2015

Pere-fils

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Tombons d’abord d’accord sur deux définitions qui n’ont rien de neutre et qui expriment une prise de parti ferme et ouvertement féministe (ce qui n’empêche en rien une critique amie et respectueuse dudit féminisme). Les voici:

MASCULINISME: Attitude du sursaut androhystérique consistant à démoniser l’augmentation du pouvoir social des femmes et le lent rééquilibrage en sexage en faveur du positionnement social et socio-économique des femmes. «Lutte» anti-féministe explicite et virulente, le masculinisme se formule habituellement dans la polémique, la provoque, la bravade pseudo-novatrice et la toute patente obstruction néo-réac. Comme tous les combats d’arrière-garde, le masculinisme ne dédaigne ni la violence physique (non-armée ou armée, domestique ou médiatique) ni la mauvaise foi intellectuelle. Cette dernière se manifeste, avec une vigueur soutenue, dans les diverses tentatives faites par les semi-doctrinaires du masculinisme pour présenter leur vision du monde comme une converse symétrique et faussement progressiste du féminisme (qu’on accuse, du même souffle, d’être à la racine de tous les maux sociaux contemporains). La recherche de légitimation que se donne le masculinisme en se posant en pourfendeur des «abus» féministes est une promotion feutrée de la myopie micro-historique au détriment d’une compréhension du développement historique large (et effectif). La micro-histoire réparatrice-restauratrice, c’est là une vieille lune réactionnaire et les masculinistes ne diffèrent guère, en ce sens, des dénonciateurs tapageurs et gluants du «racisme anti-blanc» de «l’athéisme anti-chrétien mais (soi-disant) islamophile» ou de la «discrimination positive». S’il y a tension interne entre un féminisme de gauche et un féminisme de droite (ce dernier parfaitement répréhensible), le masculinisme, lui, est exempt de la moindre tension interne de cette nature. Il est, en effet, inévitablement de droite, nostalgique et rétrograde, donc intégralement répréhensible. La fausse richesse dialectique que le masculinisme affecte de porter à bout de bras dans le débat social n’existe tout simplement pas. La seule attitude que je vous recommande ici, le concernant, c’est celle de le combattre.

MASCULINOLOGIE: Attitude de recherche et d’investigation aspirant à produire une compréhension explicite, descriptive et opératoire des éléments spécifiques de la culture intime masculine qui seront susceptibles de perdurer au-delà des ères phallocrates et machiques. La masculinologie est appelée à se développer à mesure que les postulats masculins seront de moins en moins pris pour acquis et/ou automatiquement implicites dans la société. On voit déjà que la civilisation contemporaine commence à exprimer l’urgence d’une masculinologie proprement formulée. Cela s’observe notamment de par la perte de repères et le désarroi des petits garçons à l’école. Il est indubitable que la masculinologie était inexistante aux temps du phallocratisme tranquille, attendu que ce dernier n’en avait pas plus besoin en son heure de gloire que le colonialisme occidental n’avait eu besoin d’une doctrine multiculturelle… Cette situation de dissymétrie historique (cette surdétermination historique, dirait un althussérien) fait que la masculinologie est appelée à se développer dans l’urgence et, bien souvent, sur le tas. Les masculinologues les plus assidues pour le moment sont encore les mères monoparentales de garçons et les éducatrices en contexte scolaire mixte. Pourquoi les meilleures masculinologues sont-elles pour le moment des femmes? Parce que leur non-initimité avec les implicites mecs, que détiennent imparablement les hommes, les forcent comme inexorablement à produire une connaissance de tête. Si je sais que je ne sais rien, je ferai en sorte d’en savoir d’avantage (Lénine). La masculinologie repose sur le postulat selon lequel une égalité intégrale des droits n’est pas une identité intégrale des cultures intimes. Entendre par là, entre autres, que, même hors-machisme, les gars ont leurs affaires/lubies/bibites de gars et que comme les affaires de gars ne sont plus automatiquement les affaires de la société entière (et comme l’hystérie, cette culture intime freinée, frustrée, rentrés, change doucement de bord), il va de plus en plus falloir une discipline descriptive rendant les affaires de gars discernables et compréhensibles aux non-gars…

Notre réflexion sur le tas débute donc ce jour là au supermarché. Mon fils de dix-neuf ans, Reinardus-le-goupil et moi, Ysengrimus-le-loup, au milieu de tout et de rien, nous bombons subitement le torse, portons les ailes vers l’arrière et nous arc-boutons l’un contre l’autre. Nos regards se croisent, nos deux torses se percutent et nous poussons, face contre face. Reinardus-le-goupil est plus grand que moi et au moins aussi fort, mais je suis plus lourd. Misant méthodiquement sur mon poids, j’avance lentement, inexorablement. Comme je ne l’empoigne pas, il ne m’empoigne pas. C’est une sorte de règle implicite et improvisée. Il faut pousser, torse contre torse, sans impliquer les bras. J’avance, il recule, et le Reinardus se retrouve le cul dans une pyramide de boites de conserves. Implacable, je l’assois bien dedans pendant qu’elle se démantibule avec fracas et nous rions tous les deux aux éclats. Nous interrompons cette brève escarmouche et Reinardus-le-goupil se relève, crampé de rire. Le préposé qui vient nous aider à rebâtir la pyramide de boites de conserves commente et rit comme un sagouin, lui aussi. Nous allons ensuite rejoindre mon épouse et, un peu interdit moi-même, je dis: Affaires de gars. Elle répond, sereine, sans se démonter: Je ne m’en mêle pas… mais maintenant que vous avez vu à vos affaires de gars, on peut continuer l’épicerie? Et nous la continuons, et tout le monde est de fort bonne humeur. Je suis certain que toutes mes lectrices qui vivent avec des hommes, conjoint et/ou fils, ont, à un moment ou à un autre, pris connaissance de ces curieux comportements de gars, en apparence inanes et (souvent) un peu brutaux ou rustauds. La signification psychologique et intellectuelle de ces petites saillies masculines de la vie quotidienne serait justement un des objets de la masculinologie. L’étude de l’impact de leur manque (et corollairement de l’erreur fatale consistant à chercher à les éradiquer intégralement) en serait un objet aussi, crucialement. Les ancêtres maternels de Reinardus-le-goupil, qui étaient des hobereaux russes, ses ancêtres paternels, qui étaient des cultivateurs et des bûcherons canadien-français, trouvaient tout naturellement les modes d’expression de ces traits de culture intime dans l’ambiance dominante, couillue et tonique, des activités ordinaires des hobereaux russes et des cultivateurs et bûcherons canadien-français d’autrefois, entre le lever et le coucher du soleil. Ce genre de petit outburst, manifestation sereine de la vie banale de nos ancêtres mâles, pétarade pour nous ici, un peu hors-cadre, entre deux allées de supermarché, en présence d’une mère et épouse à l’œil glauque. Un film remarquable de la toute fin du siècle dernier évoque les désarrois de mon fils et de moi en ce monde tertiarisé contemporain. Il s’agit de Fight Club (1999) de David Fincher avec Brad Pitt et Helena Bonham Carter. À voir et à méditer. La masculinologie des temps contemporains s’y annonce.

Un petit traité de masculinologie à l’usage des non-mâles de tous sexes et de tous genres serait indubitablement à écrire. Un jour peut-être. Pour le moment contentons nous de l’invitation à une refonte de nos attitudes que portent les allusions subtiles, voulues ou non, au besoin naissant et pressant pour une masculinologie. Cela sera pour vous recommander un autre film remarquable, Monsieur Lazhar (2011) de Philippe Falardeau. Ceux et celles qui ont vu ce film subtil, aux thématiques multiples, avez-vous remarqué la discrète leçon de masculinologie qu’il nous sert? Oh, oh… Je ne vais certainement pas vous éventer l’histoire, il faut impérativement visionner ce petit bijou. Sans risque pour votre futur plaisir de visionnement, donc, je peux quand même vous dire qu’un réfugié algérien d’âge mûr est embauché, dans l’urgence, dans une école primaire québécoise, pour remplacer au pied levé une instite qui vient de se suicider. L’homme n’est même pas instituteur lui-même (c’est son épouse, temporairement coincée en Algérie, qui l’est). Monsieur Bachir Lazhar (joué tout en finesse par Mohamed Fellag) va donc s’improviser prof au Québec, avec, en tête, les représentations scolaires d’un petit garçon nord-africain de la fin des années soixante. Sans complexe, et avec toute la ferme douceur qui imprègne sa personnalité droite et attachante, il enseigne donc, ouvertement à l’ancienne. Cela va soulever un florilège de questions polymorphes, toutes finement captées et  traitées. Et on déniche alors, perdue, presque planquée, dans cette flopée: la problématique masculinologique. Outre monsieur Lazhar, il y a deux autres hommes dans cette école, le concierge et le prof de gym. Ce dernier, pédophobe grinçant mais assumé, a capitulé sous le poids de la bureaucratie scolaire et civilisationnelle. Il fait tourner les gamins en rond dans le gym et évite soigneusement de les toucher ou de les regarder dans les yeux. Le concierge, pour sa part, ne se mêle de rien et proclame haut et fort son respect inconditionnel pour la petite gynocratie scolaire tertiarisée de notre temps. Dans ce contexte de renoncement masculin apeuré, monsieur Lazhar va involontairement représenter le beau risque du retour serein de la masculinité paterne et droite, en bois brut. L’impact sur les petits garçons et les petites filles sera tonitruant. Sans passéisme mais sans concession, on nous fait solidement sentir le manque cruel résultant de l’absence masculine, en milieu scolaire. C’est magnifiquement tempéré et imparable. Je meurs d’envie de vous raconter la trajectoire de la principale petite fille (au père absent et à la mère pilote de ligne) et du principal petit garçon de cette fable. Ils vivront un changement de polarité issu du magnétisme bénéfique de monsieur Lazhar. Je vais me retenir de trahir leur beau cheminement. C’est qu’il faut le voir. Un mot cependant sur une importante assertion masculinologique de ce brillant opus. C’est que cette assertion là, vous risquez de la rater car il se passe des tas de choses et, elle, elle est bien planquée dans les replis du cheminement d’un des personnages secondaires. J’ai nommé, le grand & gros de la classe. Le grand & gros de la classe a un grand-père chilien qui a subit les violences policières sous Pinochet et a plus ou moins fait de la guérilla, dans le temps. Le grand & gros de la classe, que tout le monde ridiculise et conspue pour ses bêtises quotidiennes, ne sait même pas qu’il détient un trésor narratif mirifique, hautement susceptible de le rendre super cool, en l’héritage de son grand père guérillero. Le grand & gros de la classe ne pourra jamais devenir cool avec cet héritage parce que, dans le milieu scolaire aseptisé contemporain, t’as pas le droit de parler de: guérilla, terrorisme, guerre, soldats, officiers, tank, mitraillettes, canons, pirates, cow-boys, indiens (il faut dire amérindiens et ne jamais parler de leurs conflits), boxe, lutte, guerre mondiale, révolution, insurrection, répression, foire d’empoigne de quelque nature, esquintes, accidents violents, meurtres, deuils ou… suicides (y compris le suicide odieux que tous ces gamins et gamines ont sur le cœur – tabou suprême, ils doivent se planquer pour en discuter). La violence, même dans les arabesques de témoignages, de narrations, de littérature orale, de lettres ouvertes ou de fictions, est prohibée. So much pour l’héritage guérilléro du grand & gros. Plus tard, le grand & gros de la classe accède presque, sans le savoir toujours, au statut cool tant convoité. Sur l’immense banc de neige du fond de la cour de récréation, les petits gars jouent au Roy de la Montagne. Le grand & gros est arrivé à se positionner au centre de la citadelle-congère et parvient à repousser l’offensive de tous ses adversaires. Tout le monde se marre comme des bossus, en cette petite guéguerre hivernale spontanée et folâtre. On a là une sorte de version multidirectionnelle de ma bataille de coq de supermarché de tout à l’heure avec Reinardus-le-goupil. Le grand & gros de la classe pourrait en tirer un leadership de cours d’école et une popularité imprévus. Mais non. Les enseignantes, outrées et myopes, interrompent abruptement ce «jeu violent» et le grand & gros de la classe finit derechef conspué. Un jour (j’extrapole ici), GrandGros se retrouvera dépressif, veule, imprévisible et violent… et ni sa maman, ni sa nuée d’instites ne comprendront ce qui lui arrive. Et son père absent, seule solution implicite et (encore trop) mystérieuse à cette portion de son faix, n’en reviendra pas pour autant.

Des réflexions masculinologiques nuancées comme celles du film Monsieur Lazhar (2011) vrillent doucement leur chemin dans nos sociétés. Elles représentent la portion intelligente, articulée et critique de ce que l’androhystérie masculiniste actuelle fait irrationnellement jaillir, sans le savoir ni le vouloir, de crucialement révélateur par rapport au phallocratisme tranquille, au machisme et à la misogynie «classiques» de jadis (qui, eux, sont foutus et ne reviendront plus dans l’espace légitime). Il y a une crise aiguë de la masculinité de par l’arrachement à vif qui décante, sans régression possible, le phallocratisme hors d’elle. Personne ne veut d’un retour au passé. L’ordre malsain des boulés de cours d’école et de la fleur au fusil n’est pas ce qui est promu ici. Ce sont là d’autres temps. Même les masculinistes les plus virulents l’ont de fait en grande partie oublié, cet âge d’or mystérieux et fatal, en cherchant encore à y croire. Ce qui se joue en fait ici c’est que nous en arrivons carrément à Égalité des sexes 2.0. Et cette ère nouvelle ne pourra pas se passer de cette description adéquate des spécificités irréductibles de la masculinité que sera obligatoirement une masculinologie non-masculiniste encore totalement à faire.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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WIKIPÉDIA, le légendaire site encyclopédique faussement libre, effectivement noyauté, fliqué, trahi, dénaturé…

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2012

« IMAGINEZ UN MONDE SANS LE LIBRE SAVOIR. Depuis plus de dix ans, nous avons consacré des millions d’heures à la constitution de la plus vaste encyclopédie de l’histoire humaine. En ce moment même, le Congrès américain étudie une législation qui pourrait frapper fatalement l’internet libre et gratuit. Pour vingt-quatre heures, pour contribuer à l’éveil, nous éteignons Wikipédia. » (page frontispide opacifiée de Wikipédia, le 18 janvier 2012)

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Le site encyclopédique Wikipédia s’est donc récemment lancé dans la défense, ouvertement ardente et militante, de la liberté d’expression. Il est difficile de ne pas appuyer le principe fondamental qui sous-tend cette prise de position. Sans se perdre dans les détails politiciens, ricains ou européens, du barda du fatras de la chose, il est parfaitement raisonnable de suggérer que, sous prétexte de protection des œuvres sous copyright, le législateur occidental envisage sciemment de réduire et d’harnacher les possibilités d’expression inouïes de la cyberculture. Il y a indubitablement un syndrome chinois de l’internet en Occident en ce moment. Read my lips and follow my eyes… veut veut pas, aime aime pas, les années free-for-all touchent à leur fin (la fermeture de Napster en 2001 et, plus récemment, en 2012, le raffle international sur l’équipe administrative de Megaupload en sont deux preuves parmis bien d’autres – pour exemple analogue, les plus vieux d’entre nous se souviendront de l’assèchement graduel, au fil des années 1960 et 1970, de la jubilation des radios libres, en France). On cherche de plus en plus à tenir la toile en sujétion, à la fliquer, sous toutes sortes de formes insidieuses et par toutes sortes de moyens détournés. On comprend donc aussi que le vaste exercice collectif de compilation des savoirs auquel Wikipédia nous convie (ou croit nous convier) soit ouvertement compromis par les tentatives de crypto-flicage des législateurs. C’est vraiment pas sorcier, l’affaire. Wikipédia cite des sources en abondance, sous toutes sortes de formes multimédia qui ne vont que se diversifier et s’amplifier avec le temps, et il ne souhaite pas se faire entraver dans son travail de diffusion des faits du monde par les Séraphin Poudrier les Harpagon et les Scrooge de la propriété intellectuelle. Ceci reste un exercice fondamentalement encyclopédique, donc susceptible en permanence de lancer de titanesques monceaux de matériaux sous copyright dans le tuyau de diffusion «libre»… Je le répète: Wikipédia a parfaitement raison au niveau du principe fondamental. Interdire une source explicitement citée sous le prétexte fétide de protéger le commerçant qui la diffuse, c’est de la censure de classe et c’est pas acceptable. Toutes les sources doivent se voir recoupées dans un travail pertinent de renvois mutuels et sereins et l’interdit flicard ne donne strictement rien d’utile dans tout ceci, surtout sur le long terme. Et ceci n’est pas de la wiki-hagiographie, veuillez m’en croire, mais un simple principe de décence intellectuelle élémentaire. Les «propriétaires» des segments du monde que décrit une encyclopédie ne sont aucunement les démiurges de la diffusion des connaissances sur ces segments du monde. Au contraire, ils en sont les caillots les plus nocifs, les plus inquiétants et les moins respectueux de l’objectivité descriptive. Le site Wikipédia n’est pas une boite de pube ou un moulin à intox (encore que…), et son regard analytique et factuellement descriptif DEVRAIT pouvoir être préservé… Cette cause est légitime et l’espoir intellectuel qui s’y associe est plus que raisonnable: rationnel.

Ceci est dit, et bien dit. Sauf que n’importe quel intervenant, citoyen ponctuel ordinaire, pingouin de base, sur le site encyclopédique Wikipédia, s’il regarde l’affaire avec le minimum d’attention requise, en viendra éventuellement, douloureusement, à poser la question suivante, perfide mais nécessaire. Wikipédia est-il lui-même à la hauteur du principe libertaire tous azimuts sur lequel il prétend reposer? Réponse: eh bien non. C’est que Wikipédia, de fait, devient de plus en plus fliqué et unilatéral lui-même. Sceptique? Prenez-y une initiative. Allez tout simplement y ajouter de l’information, par exemple dans un article portant sur un sujet que vous connaissez bien, qui vous passionne. Oeuvrez de bonne foi, sans vandalisme, en ajoutant des données platement factuelles, sans opinion, ni fanfreluche. Faites le test d’améliorer, même en huit lignes, un de leurs articles. Vous n’y couperez pas, alors, à la nouvelle culture méprisante et brutale de la soi-disant communauté Wikipédia. Des gogos locaux, des epsilons inconnus, des combattants de l’ombre sous pseudonymes opaques, des petits cocardés du comité (du salut public) d’arbitrage, qui ont leurs entrées dans la place et qui se considèrent ouvertement dépositaires/propriétaires de l’article sur lequel vous avez osé intervenir, vont vous caviarder vos huit lignes et restaurer aussi sec leur version personnelle. Si vous n’êtes pas content, ils vont vous dire alors d’aller vous lamenter dans le bistrot, cet espace (stérile) de wiki-discussion et maintiendront leur version, le doigt sur le bouton et en vous traitant de haut. De moins en moins libre, de plus en plus noyauté par des petits autocrates se drapant dans des wiki-règles fumeuses, triomphalistes et paradoxales qu’ils ne respectent même pas eux-mêmes, Wikipédia diffuse UN savoir, certes, mais surtout il serine, de plus en plus à vide, son propre mensonge pieux libertaire-légendaire. Le rêve sans-culotte de l’édition libre tourne graduellement au cauchemar jacobin. La seule chose que vous êtes vraiment libre de faire chez eux, désormais, c’est de corriger leurs coquilles (ah ça, ils adorent. Ils gardent. Ils respectent)… On observe ici un nouveau type de technocratie qui, en plus, n’est certainement pas une intellocratie. Trois fois hélas, il est très facile de vérifier que Wikipédia se détériore structurellement. Comment? Faites le test. Découvrez à la dure que sa meute de petits experts neuneu autoproclamés y crée maintenant des sous-groupes thématiques (dans la version française, on parle de projets) et contrôlent littéralement, sectoriellement, de vastes grappes d’articles. Vous y ajoutez une information. Patatras, croyez-moi, c’est spectaculaire: le Wikipédia francophone, donnez leur entre quarante-huit et soixante-douze heures pour vous caviarder (une semaine si vous êtes chanceux ou chanceuse). Le Wikipédia américain, lui, n’aura besoin que de quatre à huit heures (deux jours, si vous êtes chanceux ou chanceuse) pour faire passer votre apport à la trappe. Votre contribution «libre» et vos informations, ils s’en tapent totalement. Elles se feront effacer aussi sec par un de ces petits satrapes qui n’a décliné son expertise à personne mais qui porte les bons galons et chausse les bonnes talonnettes, dans le sein mouvant, scintillant et insondable de la labyrinthique, condescendante et hostile wiki-basoche. Vous protestez et il vous sert le wiki-brouet neutraliste-descriptiviste-objectiviste-rigoriste, qu’il ne mange même pas lui-même, et vous recommande ou re-recommande d’aller vous lamenter dans ces espaces de discussions 1984-esques que, par exemple, sont les cafés et bistrots spécialisés, où vous finissez oublié. Le ci-devant «wiki-libre» se transforme nettement en wiki-noyauté. Je ne participe plus à Wikipédia à cause de ça et je ne suis pas le seul. Encore satisfaisant pour l’ampleur généreuse et accueillante de ses connaissances, surtout récentes ou contemporaines, sans complexe aucun dans l’exhaustivité populaire et vernaculaire de ce qu’il couvre, Wikipédia me sert aujourd’hui strictement à vérifier en ligne, rapido vite fait, la date de la naissance et de la mort de Mère Theresa (1910-1997), la nature fondamentale du lien de parenté entre coulicou, coucou et géocoucou et le fait incontournable que la boisson gazeuse Bubble Up et le dessin animé Underdog ont bel et bien existé. Point pointé. Sans ironie aucune, c’est là une satisfaction gnoséologique indubitable mais ce n’est PAS ce savoir libre messianiquement promis aux origines (et dont le fallacieux fanion est encore brandi aujourd’hui. Illusoirement? Hypocritement?). C’est le nouveau grand compendium universalisant cyber-livresque (surtout américain au demeurant, hein, car la wiki-vf, elle, on dirait encore l’Encyclopédie du Livre d’Or plagiée difficultueusement par des hordes masquées de potaches narcomanes), compendium devant lequel il faut, en fait, de nouveau se taire, la boucler et tout gober docilement autant qu’avant. Au moins, bon, les cyber-canards, même ceux qui font voter les autres sur ton billet, le retiennent en bloc (s’ils le retiennent, naturellement), sans le caviarder et c’est (encore un tout petit peu) demos (et non techno-cagoule) qui tranche (encore que…).

De ce point de vue, Google est, encore pour un temps (et ce malgré ses récentes escapades dans l’univers glauque et suspect de la facebookardisation), finalement un meilleur diffuseur impartial-machinal d’informations objectives. Sa censure ouvertement capitaliste, et son ravaudage crypto-publicitaire, sont beaucoup moins abrupts que les pratiques faussemnt codées des petits franc-tireurs artisans hors-contrôle de Wikipédia. Comprenons-nous, Google m’intéresse moins dans ses hocus-pocus financiers que de par son fonctionnement comme service effectif quasi-intelligent. Tant qu’il répertorie aussi bien et aussi vite qu’il le fait, ça va. Ma déception vient bien plus de la nette propension, insidieuse mais tangible, de l’internet lui-même à la pensée unique. Bon, on le sait, Google y arrive aussi, et frontalement, à cette disposition biaisée de l’information mais il n’en est pas l’exclusif responsable. Il ne fait encore principalement que renifler le cloaque biaisé. Au cloaque de se réformer (ou pas)… Et surtout, fait crucial, le jour où Google trahira trop ouvertement ses fonctions mécaniques de recherche, d’autres moteurs lui succéderont, en un éclair. C’est un peu comme les traitements de textes, les fureteurs et les agrégateurs. Ça reste fondamentalement machinal, automatique, cyber-ancillaire, algorithmique, plombier, sans ego, et sans sexe (alors que Wikipédia, ouf, qu’est ce que ca chlingue la culture intime de petits mecs à tous les étages du café des sports, des cafés et des bistrots). Le cas Wikipédia m’inquiète bien plus que le cas Google, de ce point de vue, pour tout dire, parce que cette pesante encyclopédie si fière d’elle-même, si mythifiée, si enflée, si hénaurme, si irremplacable (encore que…) engage la subjectivité exaltée d’acteurs humains directement impliqués et qui, désormais, trichent, sans complexe. Le site Wikipédia a fait une chose que Google n’a pas fait encore. Il a carrément perdu le contrôle de son idéal. Ce dernier est piégé, discrètement mais implacablement, entre les pattes cyniques et autocrates de ses rhizomes de petits plumitifs factieux et détenteurs localisés du vaste savoir cuistre contemporain et, par conséquent, Wikipédia a ouvertement trahi son mythe et est frontalement devenu le contraire de ce qu’il prétendait être. N’hésitez pas! Faites le test… Vous verrez bien et vous verrez vite que, devant Wikipédia, si vous sortez de la passivité buvante et cherchez à effectivement communiquer vos connaissances, votre clavier est déjà bien cadenassé. Il n’y a plus grand-chose de libre dans cet espace.

Finalement, ils l’ont devancé d’une bonne longueur le syndrome chinois bien occidental du flicage de l’internet, les petits savants autoproclamés noyautant le site encyclopédique Wikipédia, cet autre grand rêve cyber-libertaire perclu, moulu, perdu parce que dénaturé.

Devant WIKIPÉDIA, si vous sortez de la passivité buvante et cherchez à effectivement communiquer vos connaissances, votre clavier est déjà bien cadenassé…

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Ce malentendu entre hommes et femmes au sujet de la dimension érogène de l’intelligence

Posted by Ysengrimus sur 14 février 2012

Qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant si représentatif?

Qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant si représentatif?

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Séduction, l’éternel ballet aux maldonnes. Alors, partons, si vous le voulez bien, de la femme contemporaine. Elle est intriguée, voire attirée, par une homme bien foutu et bien mis, certes, mais elle est érotisée, maximalement érotisée, par une cognition masculine. Elle attend de l’homme qui l’approche qu’il soit une intelligence. Une vraie intelligence, naturelle, spontanée, sensible mais mâle, originale mais sans dédain de l’autre, solide sur ses positions mais sans rigidité, magnanime mais sans condescendance, conversante et parlante mais sans verbosité ni gibbosité verbeuse, drôle, humoristique mais sans ce cabotinage facile, simplet ou grossier, si souverainement répandu. Dans son fameux roman De amor y de sombra (1985), l’écrivaine américano-péruvienne Isabel Allende nous annonce que la femme a son Point G dans les oreilles et qu’il serait parfaitement oiseux de le rechercher plus bas (Para las mujeres el mejor afrodisiaco son las palabras, el punto g está en los oídos, el que busque más abajo está perdiendo el tiempo)… En utilisant cette image, facétieuse mais fort ingénieuse, cette sagace romancière a fait beaucoup pour la compréhension de ce qui, en l’homme, érotise la femme. Pour séduire la femme, l’homme doit, de fait, savoir parler, s’ajuster verbalement, échanger authentiquement, s’articuler dans la conversation tout naturellement, sans affectation, ni malice. Ajoutons: cuistrerie tapageuse, encyclopédisme régurgitant, dédain du moins savant que soi, monologuisme égocentré, ton faux et vain, dogmatisme plat et unilatéral, s’abstenir. L’homme intelligent doit aussi, c’est crucial, savoir écouter. Écouter attentivement (cela ne se feint pas), s’intéresser effectivement à ce que la femme rapporte, raconte, relate, décrit. Une femme va toujours crucialement faire passer une narration de son choix à travers le cerveau de l’homme qui l’approche et mirer scrupuleusement le répondant qui se manifeste alors. L’homme vous écoute, il réfléchit effectivement à ce que vous dites, il commente avec finesse, sans excès, en manifestant un intérêt réel, il ne donne pas de conseils sans qu’on les lui demande (c’est tellement criant que l’homme qui se lance dans le conseillage intempestif est en fait un faux empathique, un auditeur superficiel qui ne cherche qu’à se débarrasser fissa-fissa du sujet que vous avez introduit). Si, en prime, il interagit poliment avec la serveuse du restaurant, parle de ses enfants avec une tendresse non feinte, et, donc, vous écoute sans faillir, en s’abstenant sans effort de déconner, vraiment, pour faveur ne le niez pas, vous allez vous mettre à vous sentir toute chaude en dedans…

C’est alors ici que les premiers éléments du malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence se mettent tout doucement en place. Femme, érotisée que vous êtes par l’intelligence masculine, vous vous attendez à une réciproque frontale, une symétrique stricte, un renvoi d’ascenseur mécanique. Et, bon, bien, ouf, elle ne semble pas venir, cette réciproque, elle ne semble pas se manifester, cette symétrique, il ne semble pas remonter, cet ascenseur. Observez-vous en sa compagnie, dans ce restaurant. Vous êtes bardée de diplômes, articulée, savante, spirituelle, vive, subtile, nuancée. Il l’apprécie, le saisit. Il est parfaitement apte à vous décoder. Il y a indubitablement une affinité. Tous deux, vous le voyez. Et vous, au plus profond de vous, vous la sentez, qu’est-ce que vous la sentez. Vous tenez parfaitement la conversation, du tac au tac, tit for tat. Il n’y a pas de fausse modestie à cultiver: vous êtes brillante, vous brillez. Or, il attrape le ballon sans faillir mais, poisse, il ne semble pas du tout se réchauffer. Pire, il semble de plus en plus distrait, rêveur, instable. Il regarde vos mains manucurées à la dérobée. Il semble observer vos lèvres bouger plus qu’il ne semble s’imprégner vraiment du propos qui en coule. Puis, bien ça s’aggrave un petit peu. Il vous interrompt soudain, s’emporte un peu, perd sa faconde, roule des orbites, semble s’ennuyer. Il est jaloux de votre intelligence ou quoi? Vous lui faites de l’ombre, ou quelque chose? Summum de l’incohérence, injure jointe à l’insulte, voici qu’il complimente les boucles d’oreilles de la serveuse (jeune, dodue, empressée, un peu gauche et, indubitablement, pas une surdouée intellectuelle) et lui regarde les hanches d’un œil un peu fixe quand elle se retire discrètement. Késsako? Quid? Je te fais chier ou quoi? Alors vous vous drapez dans la dignité contrite de vos grandes conclusions critiques: l’homme n’aime pas l’intelligence chez une femme, voilà. Cela lui fait peur (ah, ce nouveau mythe contemporain: l’homme qui a peur). L’homme préfère les sottes plantureuses, cela le conforte, le rassure, lui évite de se confronter et se frotter à la femme moderne, cultivée, solide et intelligente de ce temps. L’homme veut une petite nunuche, pantelante, nou-nouille et docile. Ah mais dites donc… le féminisme avait raison.

Le féminisme (classique) avait effectivement raison. Oh, qu’il avait donc raison. Nos pères et nos grands-pères préféraient indubitablement une petite épouse qui ne bavardait pas trop, ne jouait pas les femmes savantes, bossait dur, obéissait au quart de tour, et baisait sec. Le féminisme a aussi eu raison de combattre cet homme là, de le terrasser, de l’abattre. Sauf que le féminisme, et la société en cours de tertiarisation dont il était l’intellectuelle émanation, ont tellement eu raison qu’ils l’ont emporté… De ça aussi, il faut s’aviser. L’homme d’aujourd’hui ne veut pas d’une petite nunuche, pantelante et docile. Il veut une femme intelligente, articulée, vive et savante. Mais alors qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant fictif, mais si représentatif? Ce qui se passe ici, c’est lui le navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence. Il se formule comme suit: pour la femme, l’intelligence et la sincérité de l’homme SEXUALISENT graduellement l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence masculine authentique engendre le désir de la femme. Pour l’homme, l’intelligence et la sincérité de la femme DÉSEXUALISE, tout aussi graduellement, l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence authentique de la femme engendre l’admiration intellective chez l’homme (et que l’admiration intellective n’est pas un sentiment sexualisant pour lui). La perception que l’homme a de l’intelligence de la femme est mentale, abstraite. La perception que la femme a de l’intelligence de l’homme est concrète, sensualisée. La femme s’érotise en présence de l’homme intelligent et elle adore ça. L’homme s’intellectualise en présence de la femme intelligente et il adore ça aussi, simplement, si vous me passez la formulation, cette conversation là ne le fera pas bander, lui, comme elle la fait mouiller, elle. Pour l’homme, l’intelligence de la femme n’est pas un vecteur de séduction et le fait qu’il ne place pas l’intelligence féminine au centre de la parade amoureuse ne veut en rien dire qu’il n’en veut pas, au contraire. La force de votre intellect est un atout cardinal à long terme. Le séduire c’est une chose, le convaincre c’est vraiment pas mal non plus, dans le tout de la démarche d’approche. Le fait qu’il pense à autre chose que la chose, un petit peu, dans le dispositif, c’est hautement significatif, ça aussi. Je n’ai pas à vous faire un dessin. Ces deux canaux (celui de la séduction et celui de la conviction) sont proches, certes, mais, de fait, habituellement parallèles, dans la perception globale que l’homme contemporain échafaude de vous (imaginez deux fils électriques de couleurs contrastées, tortillonnés en une tresse serrée, et alimentant tous les deux pleinement la machine – mais sans mélange des fibres et des courants). La force de votre intellect va donc garantir la viabilité durable de la relation interpersonnelle avec cet homme intelligent, parce que votre intellect et la compatibilité de vos intelligences serviront de fondations solides et imperturbables à son admiration, son estime, et son respect pour vous. Mais votre intelligence n’opérera pas comme arme de charme, manifestant ou exprimant votre potentiel de séduction. Ce dernier est ailleurs. L’erreur de perception féminine sur cette question est une erreur fondamentalement symétriste. Elle voudrait que son intelligence de fille ait un impact de séduction aussi grand, aussi fort, aussi entier aussi unaire, unitaire, holiste, décompartimenté, monadique, total, sur le gars que l’intelligence du gars a un impact de séduction sur la fille. Elle voudrait que le gars sente la séduction comme une fille, en fait. Mais le gars n’est pas une fille…

Et c’est ici que le monumental et quasi-carcéral code déontologique de la femme intelligente va faire le plus violemment obstacle à la puissante séductrice d’homme qu’elle est effectivement, d’autre part. Le féminisme conséquent admet, sans complexe ni arrière-pensée d’aucune sorte, que, si les hommes et les femmes sont intégralement égaux en droits devant toutes les instances de la société civile, cela n’en fait pas du tout des êtres identiques. Il y a donc ici une problématique de la radicale diversité à appréhender et à dominer en priorité, si vous m’autorisez la formulation sidéralement songée… Pour dire la chose comme elle est, on a de fait affaire à une diversité reposant sur une nette inversion de la polarité des sensibilités. Tant et tant que plus votre intelligence de femme se déploiera, s’amplifiera, se complexifiera, plus votre homme vous admirera et… moins sa libido s’échauffera. Vous allez alors le subvertir, le dépayser, l’ébranler, le solliciter, l’interpeller, le captiver, le fasciner, l’intéresser, oui… mais l’allumer, l’émoustiller, ou l’érotiser, non… Bon, on baise ou on cause? est une formule binariste d’homme. Pour vous, femme, moniste que vous êtes, les deux vont ensemble, se touchent, se rejoignent, s’enlacent. Pas pour lui. Tant et tant que si vous voulez vous séduire vous-même, vous êtes fin parée, vous avez tous les atouts. Mais, comme de fait, pour le séduire lui, il va vous falloir faire un petit retour autocritique sur certains de vos subtils trésors les plus archaïques. Ils sont là, ils n’attendent que ça, servir vos objectifs. Ils sont comme des pièces d’échec devant vous ou de solides et fiables connecteurs logiques en vous… Et nananère… Et vive le crapaud de Voltaire

Qu’on m’autorise ici un petit détour à la fois récréatif et allégorique, parfumé et rose. Professeur pendant vingt ans dans une grande université canadienne, j’ai côtoyé des femmes supérieurement intelligentes, articulées, cohérentes, éduquées, géniales. La majorité d’entre elles étaient des féministes anglo-saxonnes convaincues, griffues et dentues. Certaines d’entre elles cachaient pourtant la revue Cosmopolitan ou des romans à l’eau de rose dans leur sac à main, entre Emmanuel Kant et Marshall McLuhan. Un petit peu mises au pied du mur sur la question, elles se comportaient alors peureusement, nerveusement, honteusement. C’est comme si admettre aimer la couleur rose, les potins de starlettes et le mascara représentait une atteinte fatale à le fabrique la plus intime du monument cimenté de leur crédibilité intellectuelle. C’était irrésistiblement sexy de la voir percoler comme ça, en catimini, cette infime vulnérabilité de culture intime de fille, simplette, badine, si fraiche, si fluide et si ancienne à la fois. Je ne leur disais pas ça (ces féministes dentues n’aiment pas, ou affectent de ne pas aimer, qu’on leur roucoule des choses comme ça dans le pavillon de l’oreille, surtout avec l’accent français). Je me contentais de les laisser chercher à me séduire de par leur vaste et encyclopédique intellect. Sans succès, évidemment. Peine perdue, naturellement. Elles me faisaient m’élever en une transcendance de tête hautement intéressante et satisfaisante… et je restais froid comme une banquise, bien marbrée et bien figée, un jour solennel de grand vent. Il s’en serait pourtant fallu de si peu. Mais poursuivons…

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de l’homme est une erreur de méthode. Tout juste comme dans le cas de la doctrine florale, il sait (abstraitement, sinon empiriquement) qu’une intelligence, qui ne l’émoustille pas spécialement lui, l’érotise maximalement elle. Ce que je me tue à lui expliquer ici, il le sait théoriquement sans le sentir physiquement. Il la joue donc complètement à tâtons, dans le noir opaque et, plus souvent qu’autrement, conséquement, boiteusement et/ou insincèrement. J’en ai parlé ailleurs, pour séduire la femme, il joue nunuchement sur le court terme. Il ment sciemment à la femme au sujet de sa propre nature intrinsèque de conneau (très légèrement) retardataire. Elle, pas bête la guêpe, finit, tôt ou tard, par s’en aviser, et notre intelligent insincère (l’intelligence, ça se feint fort difficilement. Pour ce qui est de tenter de feindre la sincérité, là, on entre carrément dans du paradoxal pur), eh bien, il voit son dispositif de séduction implacablement tomber en capilotade.

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de la femme est une erreur de jugement. Elle juge d’abord en conscience (après tout, y a pas de raisons) que son intelligence à elle devrait le séduire lui autant que son intelligence à lui la séduit elle. Comme ça fonctionne pas, elle se croit soit pas assez intelligente pour un homme fascinant qu’elle adule déjà pas mal, soit trop intelligente pour un conneau rétrograde, certainement un macho inévitablement attardé, qui rechercherait la sécurité non insécurisante d’une nunuche bien dodue, bien maquillée, bien sotte. Ces deux jugements faux (1- croire que l’intelligence est un vecteur de séduction pour Lui sous prétexte qu’elle l’est pour Elle, 2- croire que l’homme ne veut pas de l’intelligence d’une femme simplement parce qu’il ne s’érotise pas de par ladite intelligence) perpétuent le vieil épouvantail phallocrate déchu de l’homme qui aspire à cueillir une femme « fatalement » sectorielle-sensuelle, éventuellement à fonctions interactives circonscrites, et (donc… oh, le mauvais donc!) sotte. Totale erreur d’analyse. L’homme de 2012 veut de tout son être la femme de 2012… Simplement il ne veut pas que Tara Pornella se mette à penser de temps en temps, il veut plutôt que Rosa Luxemburg enlève sa robe de temps en temps…

Le message est entier, droit, fulgurant, passionnel, sensuel, sexuel. Enlevez votre robe, madame. Là, tout de suite, là, en public. Jouez du pied sous la table et des lèvres sur votre coupe de champagne. Posez votre main manucurée sur (ou dans… les deux options son légitimes, au jour d’aujourd’hui) la sienne, en lui coupant subitement le topo intellectif, comme on coupait sa chique au sémillant marinier, dans un vieux tripot portuaire d’autrefois. Séduisez-le, non dans je ne sais quel monde abstrus qui l’exalte cognitivement mais dans celui de vos sens, qui, lui, l’excite charnellement. Frappez-le, depuis l’épicentre tumultueux de cet autre champ d’excellence dont vous détenez, en tout droit et tout honneur, le si vaste héritage, et que vous dominez parfaitement désormais: celui de votre sensualité sinueuse et triomphante. Pourquoi abandonner un atout aussi percutant et imparable aux seules connes rétrogrades, qui, au demeurant, n’ont que lui à brandir et qui sont vouées aux futiles feux de paille de la passade éphémère sans fondations intellectives et/ou harmonie des grands esprits (elles sont d’ailleurs un peu trop médiatisée ces dites « connes » et, je vous le redis, il n’en veut même plus de toute façon)? Cela ne vous rendra pas subitement plus sotte de votre personne que de mobiliser toutes les pièces de l’échiquier. Il n’y a absolument rien de fautif à devenir sa propre marionnette. Non, que non, cela ne vous rendra pas plus conne, madame la marionnettiste intérieure. Plutôt, en fait, cela vous rendra subitement plus tempérée. Une femme qui se domine ne craint pas toutes les facettes de son image parce qu’une femme qui se domine domine, du geste et de l’oeil, tous les angles de la féminité dont elle hérite et qu’elle transcende. Alors, alors… pourquoi ne pas en jouer. C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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Un narcissisme masochiste, ou plutôt un… un hédonisme contraint

Posted by Ysengrimus sur 31 août 2008

femmeaumiroir

Nous vivons des temps narcissiques. Les femmes ont beaucoup à y voir et les hommes emboîtent ouvertement le pas. Jadis elle se faisait belle pour lui. Maintenant elle construit le tonus, le costume, le décors de beauté qui lui plait à elle, et lui, eh bien, il en fait partie du mieux qu’il peut… ou pas. Nous sommes entré(e)s à l’époque où la femme s’occupe d’elle-même et il n’y aura pas de retour en arrière. Les nostalgiques de la femme soumise resteront inexorablement sur le bord de la route vers l’Urb. Cela se joue désormais entre la femme et son miroir. Même si elle croit encore qu’elle se façonne ainsi pour le bénéfice et la joie de l’homme comme autrefois, elle se leurre. Il faut la décrire sans partager l’illusion qu’elle entretient sur elle-même. La corde phallocrate est cassée. La frustration des instances masculines à l’ancienne est de plus en plus tangible, face à cette nouvelle culture ordinaire en émergence. La meilleure preuve imaginable du fait que l’homme ne dicte plus le ton des choix des femmes, c’est justement qu’il emboîte le pas, un peu à la traîne. L’homme commence à s’installer devant le miroir aussi, hanté par cette batterie de nouvelles priorités. Les angoisses de l’apparence commencent à sérieusement le gagner aussi. La culture intime des femmes remporte un certain nombre de joutes. L’une d’entre elles est celle de la généralisation et du partage de ses angoisses. Et pourquoi pas? Pourquoi les femmes seraient-elles les seules à se polluer l’existence avec ces questions d’apparence? Il faut partager le fardeau, en quelque sorte, le répartir également (en attendant de le jeter par terre). C’est de bonne tenue. Qui plus est, la morale archaïque qui jugeait négativement le narcissisme est totalement hors-jeu. Ce type vieillot de culpabilisation, personne n’en veut plus et à raison. Pensons-y froidement: qu’y a-t-il de mal à s’aimer soi-même. Qu’y a-t-il d’inadéquat à voir l’estime de soi comme un fondement de l’estime des autres? Notre temps répond: rien, et il a en partie raison, devant la logique ancienne. L’estime de soi n’a pas toujours été une valeur fondamentale. C’en est une maintenant. L’estime de soit fut longtemps subordonné à la soumission à la famille, à l’employeur, au pays. Ce n’est plus le cas. Le narcissisme pourrait être la grande pulsion libératrice de ce temps… s’il se contentait de jubiler et de jouir.

Or le narcissisme contemporain est hautement masochiste. Que voit la femme obnubilée dans son miroir? Une autre femme, qui n’est pas là parce qu’elle se pavane, faussement nonchalante mais en fait hautement manufacturée, sur les couvertures de revues et dans le déroulement des bandes d’actualité. Une autre femme que notre contrite au miroir juge, unilatéralement et sans vérification bien précise, mieux faite, mieux construite, mieux proportionnée, plus apte à faire émaner la beauté, à transmettre la jouissance. Les hommes suivent toujours. Ils suivent de plus en plus cette culture intime exacerbée et cruelle de la compétition et de la terreur de la perte de l’image propre, adéquate, conforme. Ils ne la dominent plus mais la confirment toujours, y compris de par leurs sottes éructations. Narcisse avait au moins la décence d’aimer inconditionnellement le personnage qu’il voyait se refléter dans le lagon, qu’il prenait pour une femme d’ailleurs. Ici Narcisse se hait. Il ou elle se trouve trop ceci ou trop cela. On ne se contemple pas pour jouir de soi, on se contemple pour se subir, pour souffrir, pour chercher à se modifier. Où est-il passé le temps où Fonzi, le petit macho sans complexe de Happy Days, se plantait devant son miroir peigne en main pour se coiffer et… renonçait ostensiblement à le faire, jugeant sa crête de coq inaltérablement parfaite. C’était lui le narcissisme jubilant, apanage masculin suranné. Il accompagnait le phallocratisme dans sa période dorée. C’est terminé. Aujourd’hui, c’est la compétition exacerbée des corps, des normes, des mesures, des modèles. Les femmes se déchirent entre elles. Elles dénoncent ledit modèle comme on attaque le plus virulent des adversaires et, en même temps, elles aspirent à rencontrer des normes axiomatisées, abstraites, tyranniques, émanant du même adversaire. Elles se dénigrent entre elles, se démentent, se dénoncent, se contredisent, se tirent dans les pattes. Elles veulent et ne veulent pas se modiffier pour rencontrer l’axiome. Le double message se hurle dans la douleur des chairs. Si je ne me reconfigure pas (chirurgicalement ou autrement), on ne va pas m’aimer. Si je me reconfigure (chirurgicalement ou autrement), ce ne sera plus vraiment moi qu’on aimera. Paradoxe insoluble pour une sortie abrupte de la joie de vivre, sinon de la vie. Mais lancinant paradoxe d’une époque aussi. Maximale haine de soi répercutée en l’autre. Combien de nos Narcisses contemporains se sont retrouvé(e)s à hurler de frustration devant leur miroir, allant jusqu’à griffer ou à frapper à coups de poings rageurs la partie corporelle qui ne leur plait pas. L’individualisme contemporain aurait pu créer un vivier favorable et plaisant pour l’amour de soi. La compétition commerciale et l’obsession des modes et des conformités convertissent le tout en la plus cuisante des souffrances normatives. L’enfer de l’égocentrisme, c’est bel et bien toujours les autres…

D’ailleurs parler de masochisme est partiellement fautif. Le masochisme a au moins la décence –si je puis dire- de tirer du plaisir de contacts physiques cuisants. C’est, l’un dans l’autre, une forme de sensualité, abrupte, brutale et surprenante, pas à la portée de tous les épidermes certes. Mais il reste que le masochisme est joyeux et assouvissant chez ceux et celles qui l’assument ouvertement. Ce que je décris ici est triste, rageur, frustré, dépité, morbide, malheureux comme les pierres. Je crois finalement qu’on a affaire à un hédonisme contraint. C’est la jouissance truquée par excellence de notre modernité de toc. Désormais, il faut faire dans le sexy, dans le (pseudo) sensuel, dans le séduisant, dans le pulpeux et l’onduleux, dans l’enviable, dans le prostitutionnel, quitte à se faire gonffleter les lèvres, les pectoraux ou la poitrine pour y parvenir. Les hommes absorbent toute sortes de substances suspectes pour se faire monter une soufflette d’Adonis manqué (ces pratiques, désormais, ne sont pas restreintes aux gyms et salles de musculation, il s’en faut de beaucoup). Les femmes, on n’en parle pas… la cruauté chirurgicale envers leur corps culmine, en nos temps comme jamais. Hédonisme de poseurs et de poseuses, sensualité de théâtre de carton pâte. Faux plaisir, jouissance absente. Frustrer et faire des jaloux et des jalouses est plus important que de ressentir un plaisir effectif. Ce n’est pas une orgie, c’est un défilé de mode, contrit et souffreteux. N’avez-vous donc jamais constaté que, dans un défilé de mode, absolument personne ne s’amuse?

Narcissisme sans amour de soi. Masochisme qui souffre non pas pour jouir mais pour paraître et se refaire à l’image imagée de l’image imaginaire impossible. Hédonisme contraint (ce qui est une rude contradiction dans les termes). La libération sexuelle est une faillite. Elle nous a libéré de notre soumission de bouvillons et de génisses face au hobereau cultivateur et obtus de jadis, pour nous livrer, nu(e)s et désemparé(e)s, à la compétition urbaine, cynique, envieuse, insensible et exacerbée du capitalisme commercial et au vedettariat truqué de l’égocentrisme néo-inquiet… Pour le coup, la jouissance, le plaisir, la beauté toute simple, la vraie séduction du coeur, ce sera pour un autre jour…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La culture intime des femmes nuit-elle aux femmes?

Posted by Ysengrimus sur 23 juillet 2008

Pif précoce pour le jeu social et aptitude fulgurante à décoder les règles explicites ou implicites émanant d’un modèle comportemental...

Pif précoce pour le jeu social et aptitude fulgurante à décoder les règles explicites ou implicites émanant d’un modèle comportemental…

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Commençons avec un chiffre qui, sans procéder directement des questions de sexage, dit tout: dans nos civilisations, 70% de la totalité des investissements qui sont placés, casés, transigés, boursicotés ou circulent sont en fait… les dépenses de consommation ordinaire. Le capitalisme mise encore massivement sur la pure et simple consommation de tous les jours et, si vous vous demandez pourquoi les démarcheurs sont toujours sur votre dos comme des frelons pour vous faire les poches, repensez simplement à ce chiffre crucial. Le capitalisme ne vit pas de la Bourse. Il vit de vous et moi. Ceci, pour dire simplement que la pression à la consommation, ce n’est pas une petite affaire. C’est un poids immense, constant, tangible sur nous tous.

Ensuite, pensons à l’intelligence de la petite fille. Plus avancée plus tôt que le petit garçon (ils se rejoignent éventuellement plus tard), la petite fille fascine par son pif précoce pour le jeu social et son aptitude fulgurante à décoder les règles explicites ou implicites émanant d’un modèle comportemental, individuel ou collectif. Ajoutons à cela un sens du devoir qui s’articule très tôt, une ouverture naturelle aux questions sociales, aux enfants, aux animaux, à l’habitat, aux opprimés du monde, pour conclure qu’on a affaire, avec la petite fille et la jeune femme, à une personne configurée mentalement avec un sens aiguë du devoir-faire et du devoir-être.

Posons ensuite l’axiome féministe sur lequel repose tout le raisonnement proposé ici. Toute régression vers des valeurs patriarcales qui replaceraient la femme en position de subordination socio-économique et ethnologique devant l’homme, comme celles longtemps imposées dans la société rurale ancienne, est non recevable. La libération et la valorisation de la culture intime des femmes sont là pour rester et leur caractère irréversible s’impose dans les faits effectifs autant que dans la totalité de nos représentations éthiques. Le problème n’est pas que la femme soit libre (devant un ordre révolu). Le problème est qu’elle est «libre» dans une civilisation contemporaine qui, elle, ne l’est pas…

Car il faut constater froidement un fait catastrophique que le féminisme classique n’avait pas prévu. La rencontre d’un vif sens féminin du devoir-être et du capitalisme consumériste effréné de notre temps produit un mutant mental et comportemental, un monstre socioculturel particulièrement pugnace: l’auto-dénigrement morbide face à un modèle de féminité irréaliste car conçu exclusivement pour amplifier des réflexes de consommation qui, pour perdurer, se doivent de ne jamais se voir assouvis. La moindre pube de teinture pour cheveux contient le tout du drame en un micro-théâtre regrettablement tragicomique. Femme Lambda dit à Femme Epsilon : «Tu te crois bien coiffée, Cocotte? Grave erreur! Regarde plus attentivement la racine de tes cheveux dans ce miroir. Oh horreur, tu n’es plus conforme au canon, tu débordes poisseusement du moule comportemental, tu trahis la morale élémentaire du Souverain Beau, tu es moche et méprisable… Pourquoi? Tout simplement parce que regarde: la couleur naturelle de tes cheveux revient te hanter à leurs racines. Imite–moi, moi femme éclatante, abstraite, théorique, illusoire, dont tu revendiques le prestige. Jalouse moi d’abord. Imite moi ensuite. Consomme régulièrement la teinture Zinzin. Tes cheveux seront alors un modèle pour celui des autres femmes qui te surveillent et te jugent…» Libre de tous ses choix, la femme est aussi libre… de vendre de la saloperie à d’autres femmes en les terrorisant, selon la configuration (et les tics, et les perversions) d’une intelligence qu’elle connaît parfaitement puisqu’elle en procède librement. Libérée du patriarcat antique, la femme n’en est pas pour autant libérée du capitalisme. Et, sous le capitalisme, la femme est une louve pour la femme… égale de plus en plus effective de l’homme (qui est un loup pour l’homme, sous le même régime social).

La configuration de leur intelligence étant ce qu’elle est, les femmes feront des leaders socialistes extraordinaires. Quand la société civile se concentrera sur les devoir qu’elle doit assumer envers elle-même, sur ses enfants, sur la paix et la nutrition dans le monde, sur un environnement et un habitat sains, sur le respect mutuel et la résorption du grossier, du brutal, du violent, la configuration mentale des femmes les amènera à mettre en forme une culture intime, puis une culture de la cité, qui nous poussera tous vers plus de sens des responsabilités, plus de justice, plus de décence, plus de grandeur. On y arrive. Un jour viendra… Mais sous le capitalisme consumériste, le sens du devoir des femmes se crochit, se déforme, se transmute en une fixation morbide sur les modèles hypertrophiés (martelés pour vendre) et sur un stéréotypage conformiste des rôles, dont l’effet est particulièrement cruel, insensible, normatif et toxique. La déontologie féminine est fondamentalement incompatible avec le cynisme marchand (et menteur) du capitalisme. La première est l’avenir et l’espoir du monde contemporain. Le second est le carcan rétrograde qui empoisonne l’existence contemporaine de la totalité de la société civile.

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