Le Carnet d'Ysengrimus

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Georges Braque et la mise en images de la musique

Posted by Ysengrimus sur 31 août 2013

Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence…
Georges Braque

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Il y a cinquante ans aujourd’hui mourrait un de mes peintres favoris, Georges Braque… le patron (the boss AND the pattern). Coup de tonnerre symphonique. Il était un calme et serein géant. Un titan nature. Un vrai de vrai. Le tableau suivant, peint par lui en 1907, a fondé le cubisme, de façon toute naturelle et sans que le nom de cet immense courant artistique n’y soit encore. Braque explorait et étudiait alors les teintes et les formes en croûtant sans concession une série de tableaux paysagers, à L’Estaque (France), qui était alors un petit village du midi (Danchev 2005: 34-35).

MAISONS À L’ESTAQUE de George Braque, 1907

MAISONS À L’ESTAQUE de Georges Braque, 1907

Pablo Picasso reprit ensuite l’idée, quand cela lui vint aux oreilles («Tu as vu? Braque fait des petits cubes»…). Une collaboration/compétition s’instaura alors entre les deux peintres et… cela est une longue et tortueuse histoire dont j’entends n’extirper ici que ce qui me branche le plus profondément au sein du tout de tout ce qui me branche tant chez Braque. Il est donc surtout important, pour mon propos ici, de garder à l’esprit le fait que Braque et Picasso ont introduit de concert la notion de tableau-objet (Danchev 2005: 86), subversion totalisante de l’art figuratif ou illustratif promouvant une construction/déconstruction radicale de la peinture de tous les segments articulés du réel par une pénétration en profondeur de celui-ci et une corrosion irréversible de toutes représentations visuelles convenues. Pour faire de cette longue histoire une histoire courte, donc, la recherche des éléments spécifiques au génie pictural de Braque (en démarcation par exemple par rapport à celui de Picasso ou des autres cubistes) nous en fournit un qui me met particulièrement dans tous mes états. Braque a produit des tentatives très poussées et hautement originales de représentations picturales du musical.

On sait de sources sûres que les premiers pliages sur cartons et les premiers papiers peints (perdus aujourd’hui) de Braque, préfigurant les fameux papiers collés, représentaient des guitares et des violons (Danchev 2005: 72-73, 144). Il est aussi reconnu que Braque, contrairement à bien d’autres peintres, installa un nombre exceptionnellement grand d’instruments de musique dans ses natures mortes. Il s’en expliquait d’ailleurs, tout prosaïquement, en faisant valoir que les natures mortes incorporent et retravaillent des éléments de la vie ordinaire et que, lui, il vivait sa vie ordinaire entouré d’instruments de musique… Dont acte… Mais il invoquait aussi des caractéristiques plus fondamentales de sa conception de la nature morte pour faire comprendre l’apport musical s’y incorporant. Il travaillait très intensément ce qu’il appelait espace tactile ou même espace manuel. (Danchev 2005: 88) et des objets ayant une ample charge physico-culturelle de praxis et de manipulation l’inspiraient fortement pour peindre et ce, de par l’impression (aussi au sens encrier du terme) que leur dynamisme implicite laisse implacablement sur la configuration de nos perceptions. L’instrument de musique est un objet privilégié de cette nature. Le voyant, eh bien, on pense à le prendre, à le jouer, à l’entendre. Il vibre de toute la densité implicite des actions et des impacts qu’il annonce et dont il est gros. Sa multitude de dimensions sensorielles et sensuelles s’impose dans la praxis et l’auditif autant, sinon plus, que la multitude de dimensions d’une poire ou d’un pichet de vin s’impose dans la praxis et le gustatif. L’instrument de musique ouvre crucialement sur les sens tactiles et auditifs. Il fracture en soi l’inertie de la nature morte du simple fait que, déjà de par lui, on passe de lui, instrument de musique, au musicien que l’on est ou que l’on contemple. La musique ne resta d’ailleurs pas, pour Braque, circonscrite au monde restreint, studieux, songé, concentré et précis de la nature morte. Il peignit aussi un bon nombre de musiciens à l’action, dont au moins un, un violoniste, est mentionné nominalement dans le titre du tableau AINSI QUE sur le tableau même, inspiré de lui jouant Mozart lors d’un concert spécifique: Kubelick (Danchev 2005: 89, 91). Braque pensait musique et musiciens dans tous les formats. Une des plus grandes peintures de Braque, pour ce qui est du volume tridimensionnel, est justement un musicien, peint en 1917. Le tableau faisait environ deux mètres vingt de hauteur (plus de sept pieds de hauteur — Danchev 2005: 143). Il arrivait assez souvent aussi à Braque de décrire verbalement celles de ses toiles ne représentant pas des instruments de musique comme si elles étaient elles-mêmes un dispositif orchestral en action, chaque nuance de teinte ou d’objet étant alors comparée au phrasé de tel ou tel instrument jouant au sein d’une symphonie imaginaire (Danchev 2005: 189-190). Il est indubitable que la tempête musicale cernait Braque, tant intellectuellement que sensoriellement, et qu’à un moment ou à un autre la question de la transposition picturale de cet immense continent de force artistique et sensorielle qu’est la musique se dresserait devant ce si grand peintre, sculpteur et plasticien comme une sorte de défi.

Et il semble tout aussi clair que Braque fit face à ce défi, froidement, sans se défiler. Il procéda pour ce faire de la même façon qu’il avait appris de longue date (depuis ses cours de dessin et de peinture à l’École des Beaux-Arts du Havre – Danchev 2005: 12) à «faire ce qu’il pouvait, pas ce qu’il voulait», en manœuvrant pleinement dans le cadre stimulant et inspirant de ses propres limitations. C’est quand même une sacrée interpellation des limitations du peintre que celle de chercher à donner à voir autant les sons que l’action produisant les sons…  Et il est d’ailleurs intéressant, à ce chapitre, de noter que c’est sur le portrait d’une instrumentiste peint par Jean-Baptiste Corot, La Gitane avec une mandoline (1874) que Braque découvrit, froidement, sereinement, qu’il serait toujours un mauvais copiste pictural (Danchev 2005: 34-35). La difficulté à mettre les sons en image n’allait, en fait, devenir qu’une variation sur la difficulté de mettre les images en images. L’arène où le combat allait se mener était alors en place. C’est ainsi que Braque comprit bien vite que la façon la plus sûre de formuler visuellement la présence de la musique reste l’évocation des instruments qui la jouent…

LES INSTRUMENT DE MUSIQUE (1908). Évoquer visuellement la musique par l’évocation des instruments qui la jouent

LES INSTRUMENT DE MUSIQUE (1908). Évoquer visuellement la musique par l’évocation des instruments qui la jouent

Ce tableau était un des grands favoris toutes catégories de Braque. Il le considérait comme sa véritable première œuvre cubiste et il le garda le plus longtemps qu’il put (Danchev 2005: 88). Une mandoline, un cornet, un accordéon, des feuilles de musique. Il est en retrait ici, derrière le livret de musique, ce susdit accordéon de type musette. Il semble bien que ce soit là le seul de ces trois instruments que Braque jouait. Il en jouait d’ailleurs allègrement, malgré le fait que c’était, il y a cent ans, un instrument regardé comme artistiquement peu significatif (Danchev 2005: 64). Il jouait aussi de la flûte, touchait le piano et savait lire la musique. Mais son accordéon, c’était son forte. Il prétendait pouvoir jouer les symphonies de Beethoven sur ce petit instrument de musicien de quartier. Il écoutait énormément de musique et méprisait ouvertement le clivage des genres. Ses auteurs classiques favoris étaient Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau et, son amour suprême, Jean-Sébastien Bach. Chez les modernes il affectionnait Claude Debussy. Il était comme cul et liquette interpersonnelles avec Georges Auric, Darius Milhaud et Érik Satie. Sa relation avec Francis Poulenc fut plus complexe mais non exempte de respect artistique (Danchev 2005: 92, 93). On peut aussi faire observer que l’épouse de Braque, Marcelle Lapre, était une mélomane hautement avertie qui était l’heureuse propriétaire d’un certain nombre des pianos d’Érik Satie (Les compositeurs favori de Madame Braque étaient Bach, Vivaldi, Mozart et Dietrich Buxtehude — Danchev 2005: 98). Implacablement et sempiternellement, tout cela dansait dans la tête de Braque quand il peignait. Le tableau Les instruments de musique de 1908 est donc une nature morte exclusivement inspirés d’objets directement reliés à la musique. C’est aussi le plus empiriquement figuratif des tableaux «musicaux» de Braque. L’intégration des instruments de musique dans des compositions de natures mortes incorporant d’autres objets ordinaires va s’accompagner des premiers appels visuels au son musical imaginé imagé. Écoutons plutôt…

violin and candlestick

violin_pitcher

stillllifeviolin

La forme visuelle des objets ondoie et ce, en nous emmenant autre part. Rondeur ondine des caisses de violons et des pichets, raideur des manches et des chandeliers, platité bruissante des cordes et du papier à musique. Parfois l’instrument de musique évoqué se réduit à un élément visualisable minimal, presque sémiologique. Il faut noter cette manière de F stylisé qui est autant l’orifice d’ouverture d’un instrument à corde (violon, violoncelle ou contrebasse) que le symbole de notation musicale pour la nuance… forte.

violinandpipe

Parfois la solution recherchée assume de plain pied la contrainte langagière. Le son de la musique revient alors s’imposer de par le nom du compositeur (ou de l’instrumentiste). Il faut évidemment qu’un consensus culturel massif en assure l’impact autant qu’une brièveté percutante, nous permettant de demeurer entièrement dans le pictural ou l’imagier. Qui n’a pas entendu péter de la musique dans sa tête en entrevoyant simplement le mot d’entre les mots de quatre lettre… BACH… (qu’il faut au demeurant voir écrit, imprimé, dessiné, au moins dans notre tête, pour ne pas le prendre pour un diplôme ou au gros seau).

bach

Le son de la musique revient de par le nom du musicien. On voit, on entend… Puis, quand la puissance de l’exploration cubiste s’installe en force, s’approfondit, se maximalise, on se recentre subitement sur l’instrumentiste. Ce dernier en vient à se fragmenter au point de ne laisser à voir que des aventures visualisant des sonorités, comme immanentes, irradiantes, que son action annonce, anticipe, appelle. Voici la seule et unique amoureuse de Reinardus-le-goupil: la Dame à la guitare. Regarder comme elle jubile en musique.

woman_guitar

Et voici maintenant un homme avec une guitare. Je vous parie mon sac à dos de disques favoris qu’il nous joue du flamenco, parce que c’est anguleux, coupant, crépitant mais plein aussi, massacrant, percussif comme une hantise, une lancinance.

man_guitar

Issu d’une fécondation mutuelle avec Picasso, dans la quête en chassé-croisé d’un approfondissement de la réalité (Danchev 2005: 87, 117), ce tableau là ouvre crucialement sur le non visuel, le son, la vibration qui nous prend quand on entre en musique. Et maintenant, eh bien, voici des violonistes:

man_violin

Pizzicato, pizzicato, mais, en même temps les archets sont partout, bout de bout…Des éclatements, des déchirements grichants, des crincrins en pétarade et des fragmentations du dispositif visuel évoquant, d’un bloc, les ponctualités et successivités de la musique. Voici quelque chose comme un petit orchestre de bastringue:

harp

Bon, on commence à se comprendre… Tableau-objet, better believe it… C’est pas seulement l’objet statique qui prend sa pâtée ici. C’est l’oscillement dynamique. C’est pas seulement la figuration qui prend sa volée ici. C’est la ligne mélodique. C’est pas juste le décors qui vole dans le décors ici. C’est les principes d’orchestration qui se fissurent en grinçant. Que voulez-vous, si son pote Érik Satie est parfois un immense petit déchiqueteur de rengaines collées (notamment dans Vieux séquins et vieilles cuirasses, 1913), Braque lui est sciemment atonal. Les genres sont décloisonnés. Les arts sont enchevêtrés. La représentation visuelle est transgressée. La musique est éclatée. L’art moderne continue de naître en criant, en s’arrachant, en déchirant le petit lot de nos conforts mentaux. Et le fracas d’entrelacs de cubes et de tubes de ravager notre conscience artistico-conformiste d’antan de par Braque, le géant.

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Ma (bien bonne) source d’informations factuelles sur Georges Braque:

Alex DANCHEV (2005), Georges Braque — A life, Arcade Publishing, New York, 440 p [et 8 pages de planches en couleur].

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PICASSO, en cinq petits tableaux chrono…

Posted by Ysengrimus sur 8 avril 2013

PICASSO, Autoportrait (1938)

Il y a quarante ans pile-poil mourrait Picasso. Et Picasso, comme Shakespeare et Mozart, c’est un borborygme global qui bouge en nous. Il est là. Il remue. Omni-immanent, il nous traverse. Je ne vais rien faire d’autre ici que de vous parler de Picasso en moi. Une petite rétrospective en cinq moments (1973, 1983, 1993, 2003, 2013) de l’existence autonome du Monstre Immense en mon antre. Il est impossible de faire autrement, avec ce gars. Voici donc (mon) Picasso, en cinq petits tableaux chrono…

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1973: J’apprends drolatiquement la mort de Pablo Picasso (1881-1973). Je tiens la nouvelle d’un autre vieil ami, le Beatle Paul McCartney. Il ne me l’annonce pas privément, naturellement. Il me le chante haut et fort sur son album tube planétaire: Band on the run (1973), dont le verso de pochette était, déjà en soit, un petit morceau d’art brut.

Et McCartney & Wings donc, de chanter:

The grand old painter died last night, his paintings on the wall
Before he went he bade us well and said goodnight to us all…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)
Three o’clock in the morning, I’m getting ready for bed
It came without a warning but I’ll be waiting for you baby, I’ll be waiting for you there, so…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)

Le vieux peintre illustre est mort la nuit dernière, avec ses tableaux aux murs
Avant de partir, il nous a laissé ses bons vœux. Il nous a tous dit: Bonsoir…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

Trois heures du matin, je m’apprêtais à me mettre au lit
C’est arrivé sans sommation. Mais je vais t’attendre mon chou, je vais t’attendre là-bas. Aussi…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

(Paul McCartney & Wings, Picasso’s Last Words (Drink to me), sur l’album Band on the run, 1973, neuvième plage)

Une mort sereine de grand arbre. « Oui, ça semble avoir été une mort très tranquille: Buvez à ma santé, j’ai encore un peu de boulot (il préparait une grande expo). Il bosse, il se couche et ne se réveille pas. Chapeau! » (Jimidi dixit). Moi, sur le coup, j’ai quinze ans, je n’en fais pas trop de cas. Je connais la murale Guernica et les différentes colombes de la paix de Picasso. Je sais qu’il a interdit qu’une de ses murales retourne en Espagne tant que Franco y sera dictateur (sans avoir jamais vu ladite murale). Je sais que c’est un grand peintre et un homme de gauche. Cela lui vaut tout mon respect. Mais on meurt tous un jour, hein, et moi, ado de chair et de sang, je vis. Je craque de sève et de pétulance. En 1973, les deux Paul (McCartney et Laurendeau) se soucient bien trop de musique et de chanson populaire et pas assez de révolution rétinienne. J’entends juste les dernières paroles anecdotiques d’un vieil artiste début de siècle qui vient juste de mourir (et je cherche à décoder les deux drôles de petits talkings touristiques, en français, bien sûr… pendant les deux solos de clarinette de cette balade pop bien biscornue). j’ai pas encore tout à fait compris combien profondément on habite littéralement les différents replis contemporains et modernes de l’œuvre et des hantises visuelles extraordinaires-devenues-ordinaires du gars qui vient de partir. Circa 1979, un copain de fac hirsute et pété dira: On vit dans Hegel. Je rétorque désormais:  Non, dans Picasso

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1983: Je m’installe à Paris. Un an plus tard (1984), je rencontre celle qui deviendra ma meilleure amie de tous les temps, mon épouse. Elle possède de formidables atouts et aussi de beaux objets. Parmi ceux-ci figure en bonne place une jolie affiche punaisable (dans le temps, on disait un poster) du Portrait de Dora Maar de Picasso (1936). Je l’ai tellement contemplée. La voici:

PICASSO, Portrait de Dora Maar (1936)

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Mon épouse et moi, on s’est beaucoup amusés, à l’époque, du fait que ce portrait de l‘artiste peintre Dora Maar ressemble vraiment beaucoup en fait… à un portrait, qu’aurait fait Picasso, de mon épouse, justement! Aussi, pour ne pas laisser ce sublime souvenir en reste, j’appellerai ici mon épouse: Dora Maar. Elle en a d’ailleurs l’ardeur, la tristesse, la colère contenue, la force tranquille militante. Je ne peux que souhaiter qu’elle aura aussi la magnifique longévité de la vraie Dora Maar (de son vrai nom Henriette Théodora Marković – 1907-1997). Alors (ma) Dora Maar et moi, on bouge dans Paris, on passe de résidences étudiantes à apparte minuscule. Puis c’est le Canada, Québec, puis Toronto. Comme tout notre bazar bringuebalant, le Portrait de Dora Maar en affiche punaisable se fait rouler, dérouler, froisser, malmener. Pour éviter qu’il ne finisse par tomber en capilotade, on décide un beau jour de le faire laminer sur bois. Cela nous coûte trois fois rien et le résultat est impeccable, pour tout dire: magnifique. Ma Dora Maar est enchantée. Tout baigne, jusqu’au jour où sa sœur nous visite et avise notre Portrait de Dora Maar. Elle nous rabroue alors un petit peu en nous faisant valoir, non sans un doigt de snobinardise, qu’il est de fait choquant de donner, par une basse astuce technique, à une vulgaire affiche punaisable l’allure d’une toile, d’une reproduction, presque d’un original. C’est comme si on cherchait à faire croire aux gogos du tout venant qu’on a un Picasso dans notre salon. Avec mon sens habituel de l’iconoclastie dentue et bien tempéré, je fais patiemment valoir à ma respectable belle-soeur que ce laminé est ici pour notre plaisir personnel et non pour manifester le moindre standinge social dont on n’a cure. L’anecdote me restera longtemps à l’esprit, comme manifestation spontanée et percutante du genre de poudre à canon (aux yeux) de frustration et de mépris de classe que peut engendrer la conception bourgeoise de l’art pictural, quand elle troque le simple plaisir rétinien pour les rodomontades de la frime mondaine. On a toujours, au jour d’aujourd’hui, notre Portrait de Dora Maar. Il se repose, pour le moment, sur une des étagères supérieures du grand placard à vêtements. Il fait désormais ready-made derrière une caisse de photos et une pile de chandails. Il se dissimule à demi (ou pas), en attendant de pleinement revenir nous hanter…

Le portrait de Dora Maar fait désormais ready-made au placard du haut, derrière une caisse de photos et une pile de chandails…

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Pendant ces belles années d’avant l’arrivée des enfants, nous avons vécu une autre aventure avec Picasso. Télévisuelle, celle-là, filmique, cinétique. Dans un de ces reportages fleuves sur Picasso dont j’oublie, triple hélas, et le titre et le réalisateur et l’année, on prend le temps de nous montrer Picasso, assez vieux déjà, en train de dessiner et peindre une tête de taureau ou de bœuf. Imaginez un animal comme celui-ci, mais seulement la tête, de profil.

PICASSO, taureau (titre exact et date inconnus)

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Il semble que Picasso ait produit un certain nombre d’études de taureaux en dégradés progressifs ou digressifs dans ce genre. Ici, dans ce film, qu’on regarde Dora Maar et moi, l’étude/engendrement se déploie sous nos yeux, lentement, dans une belle succession de mouvements en couleurs. Cela dure une bonne heure, du moins dans le souvenir que j’en ai. Picasso travaille sa tête de taureau, il en fait varier la forme, peint par-dessus, retrace, refait, repeint, atténue, renforce, délave, contraste. Une tête de bœuf à palimpsestes multiples progresse sous nos yeux. C’est éblouissant. À un certain moment, je revois des couleurs vives et une forme de tête de taureau vraiment distordue et exploratoire. Dora Maar s’exclame alors: C’est magnifique. C’est cela. Il l’a. Il devrait arrêter là. Mais Picasso n’arrête pas. Il tartine et badigeonne sa tête de bœuf une autre bonne vingtaine de minutes encore. Quand il s’interrompt finalement, Dora Maar dit: C’est moins bien que ce qu’il avait tout à l’heure. Dommage. Me sort alors des entrailles la réponse suivante, étonnamment jouissive, quand on y pense une minute: Ne t’en fais pas pour la tête de bœuf que tu aimais. On l’a, comme toutes les autres étapes de cette exploration de formes et de couleurs, c’est filmé. On peut retourner la chercher. Et ma Dora Maar me regarde en rêvent un peu de cette idée. Évidemment, ce n’est pas l’œuvre qui est sur la toile ou le canevas (dirait ma belle-soeur) mais qu’importe. Elle est là, elle est avec nous. On la retrouvera bien, va…

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1993: Toronto. Reinardus-le-goupil, mon fils puîné déboule dans le monde. Un an plus tard (1994) la très riche collection de la fameuse Fondation Barnes de Philadelphie (Pennsylvanie) vient faire dans la Ville-Reine une exposition qui fera date. Un Tibert-le-chat frétillant de quatre ans et un Reinardus-le-goupil d’un an, posé dans sa poussette, ne freineront pas Dora Maar et moi-même dans notre pulsion de partager ces monceaux d’art moderne avec nos enfançons. Ce sera historique. Des Braque, des Cézanne, des Matisse, des Gauguin, comme si on les avait pelletés. Je revois encore Tibert-le-chat tout captivé par les couleurs vives et la ligne naïve et forte des tableaux d’inspiration tahitienne de Gauguin. De Picasso, on n’aura qu’une esquisse, un frisson. Quelques œuvres de jeunesse, figuratives, graves, annonciatrices, tendues, rares, entières. Il me semble bien avoir vu ceci et ceci:

PICASSO, Acrobate et jeune arlequin (1905)

PICASSO, Maison dans le jardin (titre et date incertains)

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Enfin, pour la Maison dans le jardin, j’hésite. Pas seulement sur le titre, sur le tableau que j’ai pu voir aussi. C’est qu’il a tout fait par paquets, le Monstre, et on s’y perd, littéralement. C’est elle ou une œuvre analogue, en tout cas. Un tableau pas bien grand… Mais je suis ébloui, saisi de cette petite rencontre entre paysagerie champêtre et lignes, traits géométriques, volumes vus dans leurs vigueurs dépouillées, segments de droites, courbes de coniques, pyramidalades, parallélépipèdes et cubes. Si j’ai capté sensoriellement, sensuellement, l’idée de cubisme, c’est juste là, ce beau jour là, devant ce petit tableau là. Exaltant, tripatif. Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat ne se souviennent de rien. Il faudra un jour remettre ça tous ensemble, sur Montréal, cette fois.

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2003: C’est la révolution cybernétique et je découvre, plus tard que les autres (mais je suis l’incarnation exacerbé et fulgurante de la cyber-lenteur) qu’on peut choisir son image de protège-écran d’ordi et qu’on est nullement obligé de se contenter des petites fariboles papillonnantes que nous fournissent parcimonieusement les compagnies de logiciels ou d’ordis. Ma première image voulue et sciemment choisie de protège-écran sera donc:

PICASSO, Les demoiselles d’Avignon (1907)

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Cela me donnera tellement l’occasion de contempler cette cyber-repro et de profondément m’en imprégner (un protège-écran, c’est souverain pour la contemplation durable des images – oh, oh, cette mobilisation des sens nouvelle et inattendue que ce monde trépidant et aléatoire nous préserve parfois, comme une petite mare dans un petit pré). Aujourd’hui, c’est Les Instruments de musique de George Braque (1908) qui me sert de protège-écran. C’est que Picasso c’est la quasi-totalité de notre vie praxéo-visuelle mais quand même, à la réflexion, Braque, c’est le patron (dixit André Breton).

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2013: Reinardus-le-goupil a maintenant vingt ans qui sonnent. Oh, le bel âge. Je cherche une expression juste de sa tronche, de ses yeux immenses, de sa majesté goguenarde. Eh bien, c’est Picasso qui me la fournit, qui capture le ton, la force, la vitalité, l’amour, la beauté.

PICASSO, Tête d’homme (1907)

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Ouf, on dirait vraiment Reinardus-le-goupil, même la moustache y est. On croirait qu’il va se mettre à railler. Mais, tiens, pour le coup, je dois justement vous laisser. On s’en va manger des moules et des frites dans un charmant petit restaurant des Basses-Laurentides. Notre sortie resto fin, c’est presque toujours là qu’elle se joue, désormais. L’endroit, sympa et moderne, se nomme, je vous le donne en mille, Le Picasso. Et non, pas besoin d’annoncer à ces restaurateurs italiens québécois que Picasso est espagnol, ils le savent. Ils savent surtout, et le démontrent au jour le jour, comme nous tous, que Picasso est planétaire. Allez, on se reparle de tout ça dans dix ans…

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