Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Il y a cinquante ans: LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND

Posted by Ysengrimus sur 1 septembre 2016

Lee-Van-Cleef

Le film de Sergio Leone Le bon, la brute et le truand (Il buono, il brutto, il cattivo — The Good, the Bad and the Ugly) date de 1966. J’avais huit ans et j’en ai entendu l’extraordinaire musique (composée par Ennio Morricone) bien avant de prendre connaissance de l’opus. Dans ces années là, il fallait attendre que le film passe à la télé, en surveillant attentivement le guide télé pour le choper. Il faudrait évidemment, l’heureux jour venu, se le taper coupé de pubes (ces dernières empiétaient souvent sur le temps de film même. On se retrouvait donc avec une version petit écran brutalement éditée par les pubards). J’ai eu la chance de le revoir plusieurs fois depuis ma tendre enfance, dans la ci-devant extended edition qui dure trois heures. Ce truc est sans âge. Possiblement le meilleur western de tous les temps.

Nous sommes en 1862 et la Guerre de Sécession bat son plein. De fait, elle s’étend vers l’ouest. Les sudistes venus du Texas attaquent le territoire du Nouveau-Mexique, tenu par les nordistes, qui les refoulent, notamment en canonnant les bleds occupés pas l’armée sudiste chez laquelle on sent déjà les premiers signes du vacillement. Nous suivons trois individus peu fréquentables au sort initialement épars. Tuco (Eli Wallach) est un petit truand de sac et de corde. Il est recherché dans tous les bleds du coin pour une kyrielle de crimes épars. Toutes sortes d’olibrius veulent lui régler son sort. Sa tête est mise à prix. Éventuellement, il s’associe à Blondie (Clint Eastwood) en une astuce risquée mais payante. Le bon Blondie livre Tuco et touche la prime. Quand Tuco, le cul sur un cheval, est pendu haut et court sur la place du bled, Blondie, à bonne distance, coupe la corde d’un coup de Winchester. On se regroupe dans le désert et on renouvelle la combine, dans la commune suivante. Dans une de ces communes passe justement Angel Eyes (Lee Van Cleef) qui observe Blondie et Tuco d’un air amusé. Angel Eyes, dit aussi Sentenza, c’est une brute livide qui vient de descendre un type en se mettant au service d’un autre type qu’il descend aussi après coup pour se conformer aux doléances du premier type, déjà mort par ses soins. C’est qu’en entrechoquant ces deux cadavres, Angel Eyes finit par apprendre l’existence d’un soldat sudiste avec un bandeau sur l’œil (un certain Bill Carson) qui a sauté la somme de 200,000 dollars en pièces d’or, la paye des soldats sudistes, et l’a enterrée dans un endroit inconnu. Angel Eyes, après avoir ainsi soigneusement trucidé les détenteurs de ce secret, se met en quête.

L’association entre Blondie et Tuco se détériore. Blondie tire un malin plaisir à humilier Tuco, à le trahir, à l’abandonner. Tuco, qui est une bête acharnée et hargneuse devient vindicatif. Il traque Blondie, le retrace, le cerne. En point d’orgue de ce jeu du chat et de la souris, on retrouve Tuco en selle, gourde en main et petit parasol rose au dessus de la tête, en train de faire marcher un Blondie assoiffé et désarmé dans les dunes du désert. Au moment où Tuco va se décider à descendre Blondie, une carriole bourrée de sudistes agonisants se fait voir sur l’horizon. Au nombre de ces mourants, un étrange personnage avec un bandeau sur l’œil. Il parle à Tuco d’un pactole en pièces d’or enterré dans un cimetière. Il confie à Tuco le nom du cimetière. Négligeant Blondie, le petit truand court chercher sa gourde pour faire boire le sudiste au bandeau. Imbroglio. C’est à Blondie que ce dernier confie le nom inscrit sur la tombe où se trouve le grisbi et il meurt dare-dare. Impasse des savoirs. Tuco ne peut plus éliminer Blondie. Ils détiennent chacun une portion du secret à l’intégralité duquel l’autre aspire: Tuco le nom du cimetière, Blondie le nom écrit sur la tombe sous laquelle se trouve le trésor. Les voici derechef soudés, forcés de devenir ou redevenir les meilleurs amis du monde.

Et c’est ici que la Storia s’en mêle. Après avoir fait soigner un Blondie gravement déshydraté, dans un monastère du voisinage, Tuco assume l’identité du sudiste au bandeau et les voici, fringués en sudistes, qui se dirigent en douce, dans la carriole des agonisés vidée de son contenu, vers le cimetière non-nommé. Manque de bol, ils se font épinglés par les nordistes et incarcérer dans un camp de prisonniers sudistes dont le sous-chef est nul autre qu’Angel Eyes, devenu officier nordiste pour mieux retrouver son sudiste au bandeau. Il a corrompu une portion de la garnison du camp et s’est constitué une petite pègre qui fait des passages à tabacs méthodiques pour pister le susdit sudiste au bandeau. Comme Tuco se fait passer pour ce dernier, mort, notamment en portant son bandeau, il se prend une dégelée et finit par avouer le nom du cimetière à Angel Eyes et par lui couler que Blondie connaît le nom de la tombe sous laquelle est le pactole. On déporte ensuite Tuco, menotté à un gros sergent, que, dans sa rage constante et entière, Tuco finira par descendre et dont il parviendra à se libérer. Pour remettre tout de go le cap sur le cimetière non-nommé.

Angel Eyes considère qu’il est inutile de torturer Blondie, dur à cuir intemporel qui, contrairement à Tuco, petit épicurien rustaud et sensible, ne parlera, lui Blondie, jamais. Angels Eyes invite plutôt ledit Blondie à se joindre à la bande de six déserteurs nordistes qu’il s’est constitué pour monter chercher le trésor sudiste. Comme il va falloir se faufiler entre les deux armées de la grande Guerre Civile américaine, on passe par un bled qu’elles se disputent au canon. Blondie, ouvertement cerné par les sbires d’Angel Eyes, entend au loin les détonations de la pétoire inimitable du fringuant Tuco (qui est à se débarrasser d’un autre des multiples enquiquineurs voulant lui faire un sort). Blondie part retrouver Tuco dans les décombres de la ville bombardée et à deux, il se mettent à méthodiquement cartonner un à un les sbires d’Angel Eyes. Ce dernier se débine en douce et s’en va tranquillement les attendre au cimetière toujours non-nommé.

Et Tuco et Blondie de se rendre au même endroit par une autre route. Manque de bol, ils doivent franchir un pont stratégique que justement les deux armées se disputent en se refusant à le détruire. Tuco et Blondie détruiront aux explosifs ledit pont, histoire de tasser le front de dans leurs jambes et de pouvoir se rendre au cimetière non-nommé. Ils s’y retrouveront enfin et rejoindront Angel Eyes pour l’ultime confrontation à trois, devant fatalement déterminer qui mettra la patte sur les sacs de dollars-or.

On suit donc le cheminement de trois cyniques insensibles qui, au mépris de la Storia et des causes sociales ou nationales, vaquent à leur propre enrichissement compétitif personnel en s’engageant dans des alliances circonstancielles de larrons, sans plus. Comme, en plus, les trois persos sont incroyablement attachants, il est difficile de ne pas admettre que Sergio Leone fait ici l’apologie de leur quête égotiste. On avait prévenu Leone, incidemment, contre les films de Guerre de Sécession qui font, parait-il, fours sur fours. La victoire éclatante de Leone ici est que, non-américain, il ne s’est pas empêtré dans les langueurs barbantes de la mythologisation sécessionniste et/ou yankee (dont les ricains, eux, ne se sortent jamais vraiment). Sans prendre parti sur le grand schisme américain en bleu et en gris (vu que, comme nous tous, il s’en tape souverainement), Leone a su, comme l’aurait fait par exemple un petit immigrant italien, décrire froidement le grand cynisme américain fondamental, dans toute sa splendeur livide. Le succès fut tonitruant. Ce film est aujourd’hui un des fiers fleurons du corpus mythique de la cinématographie de masse du siècle dernier.

Et, pour en tartiner une couche supplémentaire, il est absolument indispensable de mentionner derechef l’incroyable puissance d’évocation de la bande sonore d’Ennio Morricone. J’ai trippé sur ce disque, dans mon enfance, longtemps avant que de voir le film. Sergio Leone avait dit une fois de Morricone: il n’est pas mon compositeur de bande sonore, il est mon scénariste… On peut ajouter qu’il fut aussi, en quelque sorte, son agent publicitaire, parce que c’est en écoutant cette musique magistrale que j’en suis venu à mourir d’envie de voir le film. Et de le voir et de le revoir sans fin, juste pour admirer Tuco courant follement entre les tombes concentriques du cimetière de Sad Hill, sur le thème extraordinaire et magnifiquement ouvré de L’Estasi Dell’Oro

Le bon, la brute et le truand, 1966, Sergio Leone, film italien avec Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Eli Wallach, Aldo Giuffrè, Luigi Pistilli, Rada Rassimov, 160 minutes.

Good-Bad-Ugly-disque

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PALE RIDER, comme une hantise qui revient sans cesse

Posted by Ysengrimus sur 15 décembre 2015

pale_rider

Une bonne brassée de frites, trois gros morceaux de poulet frit, des fruits coupés, du coca-cola comme s’il en pleuvait, un père Ysengrimus et son fils Tibert-le-chat… et monsieur Old Hickory Clint Eastwood à la clef. La transcendance intégrale, pour un petit après-midi pluvieux, quand l’envie de fusionner sans concession le réalisme et le délirant de l’Ouest lointain vous prend ou vous reprend au corps…

Nous sommes au milieu des années 1880, dans les majestueuses montagnes du nord de la Californie (le film fut en fait tourné, il y a trente ans pile-poil, dans le nord de l’Idaho – des paysages de montagnes à vous couper le souffle). La ruée vers l’or se consolide pour les uns, s’essouffle pour les autres. Coy LaHood (Richard Dysart) est le grinçant propriétaire d’une grande corporation minière qui, en utilisant une toute nouvelle technologie d’aspergement par gigantesques jets d’eau concentrés, prospecte une région entière, en forçant artificiellement l’écoulement du minerai dans la rivière du fond de la vallée où, sans se soucier de tout polluer, on le récupère. La tranquillité impériale de ce gros industriel minier serait intégrale mais, hélas pour lui, un petit hameau de prospecteurs à l’ancienne résiste encore et toujours à l’envahisseur… Le chercheur d’or Hull Barret (Michael Moriarty), la femme avec laquelle il vit maritalement, Sarah Wheeler (Carrie Snodgress) et la fille sang-mêlé de cette dernière, Megan Wheeler (Sydney Penny) forment le noyau dur d’une petite communauté de prospecteurs miniers plus classiques, qu’on surnomme ironiquement les tin pans puisqu’ils cherchent des pépites d’or en lavant patiemment le sable du fond d’un ruisseau scintillant, dans les fameux plats en étain évasés des chercheurs d’or d’autrefois. Le couple Barret-Wheeler et leur vingtaine de familles associées détiennent des droits de propriété en bonne et due forme sur leur portion de vallée et c’est pour cela que la Corporation LaHood ne peut pas les déloger de leur claim. Ladite corporation ne se gène pas, par contre, pour leur envoyer régulièrement ses vandales à cheval car, si ces squatters (qui n’en sont pas vraiment) partaient de leur «plein grée», leurs terres seraient alors à prendre.

Après une de ces visites déplaisantes et agressives des cavaliers casseurs de la Corporation LaHood, Hull Barret se rend au village voisin pour acheter à crédit une portion des biens que les cavaliers vandales ont détruit. Il tombe sur lesdits vandales qui, au moment de le mettre à mal, se font tabasser à coup de manches de hache par the Preacher (Clint Eastwood), un mystérieux homme d’église semi-fantomatique, portant un haut-de-forme évasé au sommet et un large collet romain. Au camp des prospecteurs, Sarah et Megan sont en train de lire à haute voix la portion de la Révélation de Saint Jean portant sur le quatrième cavalier de l’Apocalypse, celui qui chevauche une monture de couleur «pâle», et dont le nom est Mort. C’est le moment que choisit the Preacher pour entrer, sur sa monture livide, dans leur champ de vision et dans leurs cœurs.

Ces prémisses délirantes, dignes de la scénarisation d’un Sergio Leone avec, en plus, les immenses moyens hollywoodiens de mise en place d’un réalisme visuel léché, détaillé et spectaculaire, fondent le point de départ du western de Clint Eastwood (comme réalisateur et acteur) ayant le mieux fait au guichet, de toute la décennie 1980-1990. Des thèmes de westerns classiques (thème de la quête secrète, thème de la vengeance, lutte de l’humanité archaïque contre la modernité inhumaine, individualisme désintéressé du gunslinger héroïque) s’allient avec des idées plus nouvelles, notamment celle du couple en union de fait, du conflit entre passion et réalisme dans le couple, et de la compétition amoureuse entre une femme répudiée et sa très jeune fille, sauvageonne, débridée et ardente. L’élément surnaturel et «spirituel» est suffisamment en contrôle pour ne pas saboter l’ambiance, envoûtante, prenante, majestueuse et, elle aussi, très sergioleonesque. Ouille, ouille pour le réalisme des scènes de combat, par contre. Tibert-le-chat, spadassin émérite, n’a pas commenté très positivement la fameuse séquence du good hickory (la scène de duels avec les manches de haches). Je suis certain qu’un tireur d’élite nous dirait autant de mal des scènes où ça cartonne. Et que dire de ce géant de foire se prenant un coup de masse dans le front et un autre coup de masse dans l’entrejambe. Ouille, ouille, les scènes de combat, c’est vraiment le mot. Quoi de nouveau sous le majestueux ciel de l’Ouest?

Toute la jubilation et toute la frustration que l’on peut tirer d’un western sont indubitablement encapsulées dans Pale Rider. Veuillez, s’il-vous-plait, jouer le jeu ou passer votre chemin. Si the Preacher est de l’âge de l’acteur qui l’incarne (Clint Eastwood est né en 1930, le film a été tourné en 1985), on a affaire à un homme de cinquante-cinq ans ayant, de surcroît, reçu autrefois plusieurs pruneaux dans le dos. Et pourtant, il tabasse au corps à corps des hommes plus jeunes, plus nombreux et plus corpulents que lui, cartonne au flingue une demi-douzaine de rois de la gâchette au moins aussi aguerris que lui et trouve moyen de fatalement susciter l’amour passionnel dans le cœur d’une jeune femme de quinze ans, ainsi que dans le cœur de sa mère (c’est l’occasion d’observer que, décent comme tous ceux de sa nature, le Preacher ne s’amuse qu’avec des filles de son âge)… Assouvissements de fantasmes masculins garantis (surtout si on est un vieux mec) et pourtant, on reste un peu frustré, renfrogné, contrarié, turlupiné par l’hypothèque constante ouvertement ponctionné, par ce genre cinématographique spécifique, sur le réalisme historique le plus minimal. Quand, tout classiquement, les constables ripoux, mercenaires et sanguinaires, s’amusent à faire danser un des malheureux chercheurs d’or en lui tirant du pistolet dans les jarrets, Tibert-le-chat me demande, d’un ton un peu marri: Tu crois que cette pratique existait? Je me vois obligé de répondre: Je doute qu’ils se soient amusés à gaspiller autant de cartouches sur une niaiserie de ce genre. Jubilante/frustrante aussi que cette constante propension qu’a le cinéma américain à s’auto-sanctifier, en mettant en vedette la victoire (en bonne partie surnaturelle, individuelle, régressante et élucubrée) du petit sur le gros, du pauvre sur le riche, du village sur la ville, de l’artisan sur l’industriel, du familial sur le corporatif, du bon droit vigilante sur l’ordre constabulaire corrompu. Mon fils me demande alors, au sujet de nos bons cinéastes et cinéphiles américains: Comment peuvent-ils manifester une telle conscience critique dans leur cinéma et si peu de conscience critique dans la vie sociale? Ma réponse: C’est que la fiction est l’exutoire du tout de leur conscience de critique sociale. Il faut bien que ça sorte quelque part, et comme justement c’est verrouillé et bloqué dans la vie réelle, c’est leur monde de fiction qui devient leur dépositaire critique exclusif. Une civilisation de l’autocritique fictionnelle marchant tout doucement vers les consciences? Long walk! Yep… Quoi de nouveau sous le majestueux ciel du sud?

Tout ceci étant dit et bien dit, il reste qu’il y a une façon toute particulière de savourer Clint Eastwood. Incontournablement mythique, le personnage est captivant, par cette façon inimitable, formidable et inégalée qu’il a d’incarner, dans tous les sens du terme, le succès le plus lourdement tranquille. Pour le meilleur et pour le pire, donc, merci à Clint Eastwood, le metteur en scène et l’acteur, de m’avoir donné un autre de ces si beau moments de cinéma avec mon fils Tibert-le-chat. Et, pour ma part, je reste indubitablement magnétisé par Pale Rider, que je voyais, ce jour là, pour la cinquième fois, et pas la dernière.

Pale Rider, 1985, Clint Eastwood, film américain avec Clint Eastwood, Michael Moriarty, Carrie Snodgress, Richard Dysart, Sydney Penny, 115 minutes.

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