Le Carnet d'Ysengrimus

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RENCONTRE ONIRIQUE (par Claude Bolduc et Paul Laurendeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 juin 2020

SIMÉLIDONTE, LE POÈTE ET LE PEINTRE VENUS D’EN BAS (RENCONTRE ONIRIQUE) de Claude Bolduc, 2019

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The poet and the painter
Casting shadows on the water
As the sun plays on the infantry
Returning from the sea…

Ian Anderson, Thick as a Brick, 1971

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Presentation. L’ouvrage Rencontre onirique articule la fécondation mutuelle de deux modes d’expression: peinture et poésie. Soixante-dix tableaux par le peintre Claude Bolduc ont mené à l’engendrement de soixante-dix poèmes par le poète Paul Laurendeau. Le lieu de rencontre est l’espace onirique. Les deux artistes ont fusionné leurs hantises et obsessions et les ont amenées à opérer de concert, dans deux dispositifs créatifs distincts. Le principe volontaire guidant ce travail est que l’hermétisme n’est pas une fin en soi mais un moyen de lacérer le propos artistique de toute la densité voulue de sa douleur. Aussi, l’hermétisme d’un des modes d’expression se résout souvent dans la clarté de l’autre. Les deux arts s’arc-boutent et s’entraident pour livrer l’image aux preneurs de mots et susurrer le mot aux capteurs d’images. Rencontre de deux arts vénérables, rencontre de deux artistes impétueux, rencontre onirique tant dans l’espace de l’irréel que dans le monde des faits.

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De la pictopoésie dans l’univers visuel de Claude Bolduc. Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire (1880-1918). La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy (1877-1953) suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Plus d’un siècle plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant et modernisant le bout rimé et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu, en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. Ici, le titre du poème vient tout simplement du peintre, de son monde, de son processus d’engendrement. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un solide concepteur de récits, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances picturales, ethnoculturelles et thématiques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Claude Bolduc déploie, de fait, une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. L’œuvre picturale de Bolduc se prête ainsi, par plusieurs de ses aspects, à un compagnonnage avec l’écriture. D’abord les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale. Claude Bolduc lui-même a, d’autre part, dans certains cas, produit des textes descriptifs et explicatifs visant à fournir le décodage herméneutique des fables ou des trames de ses propres œuvres. Parfois hermétiques, parfois explicites, il est indéniable que les tableaux de Bolduc sont logogènes (en ce sens qu’ils sont des déclencheurs de parole, verbale ou textuelle).

La pictopoésie acquiert donc, dans notre travail, une configuration méthodologique très précise que l’on peut résumer en trois points: 1) le tableau ou le dessin préexiste au pictopoème et est l’exclusive source d’engendrement (ou source d’inspiration) du texte. 2) Le tableau ou le dessin est intitulé par le peintre et le titre du tableau ou du dessin devient automatiquement le titre du pictopoème. Le seul élément de discours passant du peintre au poète, avant la rédaction du pictopoème, est le titre du tableau ou du dessin. 3) Le pictopoème est court, subordonné. Il ne revendique aucune dimension justificative ou explicative du tableau ou du dessin (l’explication interprétative de l’œuvre du peintre reste la prérogative du peintre). Si le pictopoème retient des éléments descriptifs et narratifs du tableau ou du dessin, il les mobilise au sein d’un travail textuel alternatif, distinct, et qui préserve intégralement l’autonomie de l’œuvre peinte ou dessinée par rapport à l’œuvre écrite.

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Claude Bolduc. Claude est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre.

Paul Laurendeau. Paul est co-auteur de l’ouvrage collectif Entretien avec quatre philosophes, (Éditions Hurtubise HMH). Il a aussi publié un certain nombre de romans, d’essais et de recueils de poésie aux Éditions ELP. En pictopoésie, il a notamment travaillé avec le photographe français Allan Erwan Berger pour produire des imagiaires (sous le pseudonyme-valise LauBer). Il a produit avec le peintre Namun le recueil de pictopoésie picturale en fascicule Imagiaire Tshinanu. Il anime et rédige le blogue d’opinion Le Carnet d’Ysengrimus.

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Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions du Grand Élan, coll. Vues d’Artistes, 166 p.

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L’Art Singulier

Posted by Ysengrimus sur 1 mars 2020

LA MORT DE GEORGES HARRISON de Claude Bolduc, 2003

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On dit Art Singulier, comme on dirait Art Étrange, Art Bizarre, Art Paumé ou même Art Cinglé. Il s’agit d’un courant complexe et passablement éclectique en art pictural et en art plastique contemporains. Ses sources d’émergence sont diversifiées et disparates. Si l’Art Singulier puise principalement ses origines dans l’Art Brut, on peut aussi mentionner, au nombre des courants l’ayant influencé, l’Art Visionnaire, la Nouvelle Objectivité, l’Art Naïf et même toutes les formes rurales et urbaines d’art populaire.

Historiquement, l’Art Singulier se développe principalement à partir de l’Art Brut, un mouvement ayant pris corps vers 1945, dans l’environnement asilaire. Un certain nombre d’observateurs en étaient alors venus à s’intéresser à la dimension artistique de la production picturale des patients d’institutions psychiatriques. Chez des artistes en art visuel, ce phénomène avait alors déclenché un désir de retourner à un mode d’expression artistique plus cru ou brut. Quelque chose d’intensément pur, abrasif et authentique paraissait émaner du travail de ces «fous» et de ces «folles». L’art de ces «marginaux», de ces  «non-artistes» eut alors un impact puissant. On peut dire que c’est l’approche spécifique de l’Art Brut adopté par des peintres de la seconde moitié du vingtième siècle qui fit apparaître l’Art Singulier. On se doit aussi de mentionner l’impact crucial du ready-made sur l’Art Singulier. Depuis son introduction vers 1913 par Marcel Duchamp, l’idée d’investir un objet industriel préexistant, en lui assignant des qualités artistiques (le ci-devant ready-made ), a progressé. L’utilisation d’objets préfabriqués industriellement, dans les arts plastiques, en vint graduellement à donner naissance au ready-made assisté, un ready-made qui agence un ensemble de composants préexistants, dans des combinaisons nouvelles. Un grand nombre d’artistes ont adopté la pratique consistant à s’approprier des objets manufacturés de la vie de tous les jours et à les incorporer dans leurs travaux —délibérément ou un peu moins délibérément— comme un matériau faussement brut, investi dans de nouvelles combinaisons. Une fois de plus, c’est la très ostensible dimension non-artistique ainsi que l’incongruité d’une telle pratique qui ont apporté leur contribution à l’émergence de l’Art Singulier comme mouvement artistique.

Il est important de comprendre que des étiquettes comme Outsider Art ou Art Marginal ne sont pas à interpréter comme étant définitoires. Ces formulations sont bien loin de décrire le principe artistique en cause ici. Elles font plutôt référence au développement hors-institution de ces formes d’expression artistique. Il faut donc, d’autre part, décrire ces modes d’expression spécifiques sur la base de leurs caractéristiques internes plutôt qu’en référence à leur émergence socio-historique, toute transitoire. L’Art Singulier est un courant contemporain en art pictural. C’est un développement tardif de l’Art Brut et il peut être défini comme un des nombreux provignements modernistes de la peinture néo-figurative concentrant son attention sur l’étrangeté du sujet vivant. On peut citer Goya et Bruegel l’Ancien comme des précurseurs de ce courant. Largement symboliste, l’Art Singulier exprime la douloureuse tourmente de la vie contemporaine. Pour ce faire, il incorpore d’importantes distorsions mythologiques et oniriques de la figuration, de façon à présenter et subvertir, dans le même mouvement, l’expression picturale de la crise permanente de la condition humaine.

Circonscrit initialement au dessin et à la peinture, l’Art Singulier s’étend de nos jours à tous les segments des arts plastiques. Malgré son intense diversité et variabilité, il est possible d’observer un certain nombre d’éléments très stables en Art Singulier.

  • L’Art Singulier implique très souvent une grande précision et une grande virtuosité. Il n’est pas naïf ou brut.
  • Habituellement, il met en scène des figures vivantes. Ces figures peuvent être zoomorphes, anthropomorphes ou les deux. Elles tendent à exister dans un monde fictif ou mythologique mais elles bougent et elles agissent. L’Art Singulier ne cultive pas particulièrement la nature morte.
  • Les entités vivantes présentées évoluent habituellement au sein de collectifs complexes. Le portrait ou le buste isolé sont rares en Art Singulier.
  • L’Art Singulier est en même temps néo-figuratif et antiréaliste. Il présente des entités vivantes qui sont radicalement problématiques et bizarres. Mais aussi, il tend à construire un monde de fiction qui se donne à l’interprétation symbolique et qui, donc, est compréhensible.
  • Dans son ton, l’Art Singulier est ironie, désespoir et dérision. L’Art Singulier décrit une condition humaine douloureuse et tourmentée et il formule toujours des prises de parti fermes au sujet de la tragédie de l’existence.
  • La multiplicité polymorphe est la clef. Hautement onirique de nature, l’Art Singulier raconte très rarement une historiette unique. Il tend plutôt à faire converger un vaste ensemble de narrations et de configurations.
  • Il n’y a pas de paysages isolés en Art Singulier. S’il représente un dispositif paysager, un champ ou une ville, ce champ ou cette ville sera peuplé, envahi, investi, bordélique, carnavalesque.
  • Ce mode d’expression n’est ni excessivement formaliste, ni géométrique. Il est plus descriptif et figuratif que décoratif ou «abstrait». Si des éléments non-figuratifs apparaissent, ils sont habituellement subordonnés à des narrations ou a des prises de parti explicites.
  • L’Art Singulier tend à être plus «laid» que «charmant», plus «amer» que «doux», plus «malpropre» que «net».
  • Quand des éléments ready-made sont incorporés dans l’Art Singulier, cela se fait toujours en mode ready-made assisté. Cela signifie que les ready-made se manifestent comme des amas d’objets préexistants qui ne sont pas mis en place de façon isolée (comme dans le cas du ready-made classique) mais bien agencés par l’artiste et mis au service d’un dispositif, d’une prise de parti ou d’une narration plus larges.

L’Art Singulier apporte inconfort et malaise. Ce n’est pas de la musique d’ambiance ou du divertissement léger. On se retrouve au centre d’une expérience esthétique incroyablement ardue et inconfortable. La priorité est donnée aux thèmes obsessionnels de ces différentes démarches. L’Art Singulier, c’est l’art de ce qui est mauvais, de ce qui est esquinté, de ce qui est blessé, de ce qui est malade. Ceci n’est ni décoratif ni charmant. Les artistes qui le pratiquent formulent une prise de parti ferme sur l’humanité, sur la société, sur l’histoire. Ils ne produisent pas un art laid. Ils se contentent de procéder à la reproduction d’un monde laid. Et pourtant, comme le démontrent solidement ces artistes, l’Art Singulier est très profondément humaniste. Il place l’humain, ainsi que sa douloureuse aliénation, au centre de la réflexion philosophique déclenchée par l’intervention artistique. Les animaux sont cruciaux, eux aussi. Ils sont avant tout des transpositions simplifiées de l’humain mais ils sont aussi des entités autonomes. Et, comme tels, ils témoignent aussi de l’impact destructeur et polluant qu’impose l’humanité à son environnement proche. Humanité et animalité, masculinité et féminité, individus mécanisés et objets mécanisés, crise de nos actions pratiques et déroute de nos représentations intellectuelles sont au cœur de l’Art Singulier. Quelque chose s’est mis à vraiment mal tourner et ils veulent en parler et pour partager avec nous leurs émotions, au sujet de cette expérience fort étrange et fort perturbante qu’est le simple fait d’exister.

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Note sur le peintre auteur du tableau supra. Claude Bolduc est peintre et dessinateur. Sa vision résulte exclusivement de son imagination. Son œuvre présente des figures zoomorphes et anthropomorphes qui sont souvent enchevêtrées dans des collectifs complexes autant que dans des formes et des structures géométriques. Un symbolisme très riche émane de son travail. La dimension religieuse de certains de ses tableaux et dessins procède habituellement moins du sacré que du profane. Sexualité, mythologie et onirisme sont aussi des éléments clefs de son œuvre. C’est un peintre canadien réputé dont la production, volumineuse et diversifiée, construit des univers complexes et tourmentés. Bolduc se rattache donc à l’école picturale de l’Art Singulier, ce courant artistique contemporain dont une des fonctions essentielles est une subversion active des canons réguliers, notamment sur la question cruciale de l’anecdote picturale. Outre ses qualités plastiques spécifiques, le travail de Bolduc déploie une grande richesse narrative. Le trait précis, voire ciselé, construit des univers interactifs complexes, peuplés de figurines étranges aux modus operandi multiples et fréquemment indéfinissables. Les tableaux de Bolduc, qui sont souvent conceptualisés comme des récits visuels, font fréquemment l’objet de scripts ou de synopsis, rédigés par le peintre, antérieurement à la mise sur toile de l’œuvre. De plus, les œuvres de Bolduc, sont souvent des fresques polymorphes, faisant appel à un large héritage ethnoculturel. Mythologie, paganisme, imagerie judéo-chrétienne, tarots etc… toutes ces facettes visuelles et symboliques sont mobilisées et forment régulièrement le fond allusif ou la trame centrale des tableaux de Bolduc. Plusieurs des toiles se répondent entre elles, comme le ferait, par exemple, un chemin de croix ou une tapisserie médiévale.

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LE SCULPTEUR

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2019

LE SCULPTEUR de Claude Bolduc, 2016

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Le sculpteur

Le sculpteur est badin
Car il n’est pas un mage.
Il émerge de loin
Il est dans une cage.

Un aréopage le suit
Et prend corps par sa force.
Un gorille pousse des cris
Et une chimère atroce

Se mire béatement
Dans notre œil atterré.
Pulsions et battements.
Grand collectif sculpté.

Le sculpteur a un petit peu peur
Des univers qu’il crée.
C’est que sa lassitude se meurt
En cet espace armaturé.

Rien ne s’y laisse éteindre.
Rien ne cessera de pendre.
C’est que sculpter, c’est prendre,
C’est que sculpter, c’est peindre.

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Tiré de Claude Bolduc, Paul Laurendeau, (2019), RENCONTRE ONIRIQUE, Les Éditions Vue d’Artiste, 166 p.

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