Le Carnet d'Ysengrimus

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Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a cent-vingt ans naissait MAO ZEDONG

Posted by Ysengrimus sur 26 décembre 2013

MaoZedong

Il y a cent-vingt ans pile-poil naissait le chef révolutionnaire chinois MAO ZEDONG (1893-1976). Il fut la première influence intellectuelle qui m’amena au marxisme. J’avais dix-neuf ans et les deux textes qui suivent implantèrent en moi une dialectique-matérialiste qui s’est affinée, complexifiée, nuancée, mais qui n’a jamais renié ses principes directeurs. S’il y a deux textes fondamentaux de Mao qu’une âme doit lire, critiquer, reconnaitre et méditer ce sont ces deux là: De la pratique et À propos de la contradiction, tous les deux écrits en 1937. Ils ont durablement changé ma vie et ma vision du monde. Salut Mao et merci à ta respectée mémoire.

De la pratique (1937)

La relation entre la connaissance et la pratique — entre le savoir et l’action.

II a existé dans notre Parti des camarades, tenants du dogmatisme, qui, pendant longtemps, ont rejeté l’expérience de la révolution chinoise, nié cette vérité que « le marxisme n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action », et n’ont fait qu’effrayer les gens à l’aide de mots et de phrases isolés, extraits au petit bonheur des textes marxistes. Il a existé également d’autres camarades, tenants de l’empirisme, qui, pendant longtemps, se sont cramponnés à leur expérience personnelle, limitée, sans comprendre l’importance de la théorie pour la pratique révolutionnaire ni voir la situation de la révolution dans son ensemble. Ils ont eu beau travailler avec zèle, leur travail se faisait à l’aveuglette. Les conceptions erronées de ces deux groupes de camarades, en particulier les conceptions dogmatiques, ont causé, au cours des années 1931-1934, un préjudice énorme à la révolution chinoise. En outre, les dogmatiques, parés de la toge marxiste, ont induit en erreur nombre de nos camarades. Le présent ouvrage a pour but de dénoncer, en partant des positions de la théorie marxiste de la connaissance, les erreurs subjectivistes commises par les partisans du dogmatisme et de l’empirisme, et en particulier du dogmatisme, au sein de notre Parti. Comme l’accent est mis sur la dénonciation de cette variété du subjectivisme, le dogmatisme, qui méprise la pratique, cet ouvrage est intitulé De la pratique. Les conceptions développées ici par Mao Tsé-toung ont été exposées dans un cycle de conférences qu’il a faites à l’École militaire et politique antijaponaise de Yenan, en juillet 1937.

Le matérialisme prémarxiste considérait le problème de la connaissance sans tenir compte de la nature sociale des hommes, sans tenir compte du développement historique de l’humanité et, pour cette raison, il était impuissant à comprendre que la connaissance dépend de la pratique sociale, c’est-à-dire qu’elle dépend de la production et de la lutte des classes.

Les marxistes estiment, au premier chef, que l’activité de production des hommes constitue la base même de leur activité pratique, qu’elle détermine toute autre activité. Dans leur connaissance, les hommes dépendent essentiellement de leur activité de production matérielle, au cours de laquelle ils appréhendent progressivement les phénomènes de la nature, ses propriétés, ses lois, ainsi que les rapports de l’homme avec la nature; et par leur activité de production, ils apprennent également à connaître, à des degrés différents et d’une manière progressive, les rapports déterminés existant entre les hommes. De toutes ces connaissances, aucune ne saurait s’acquérir en dehors de l’activité de production. Dans la société sans classes, tout individu, en tant que membre de cette société, joint ses efforts à ceux des autres membres, entre avec eux dans des rapports de production déterminés et se livre à l’activité de production en vue de résoudre les problèmes relatifs à la vie matérielle des hommes. Dans les sociétés de classes, les membres des différentes classes entrent également, sous des formes variées, dans des rapports de production déterminés, se livrent à une activité de production dirigée vers la solution des problèmes relatifs à la vie matérielle des hommes. C’est là l’origine même du développement de la connaissance humaine.

La pratique sociale des hommes ne se limite pas à la seule activité de production; elle revêt encore beaucoup d’autres formes: lutte des classes, vie politique, activités scientifiques et artistiques; bref, en tant qu’être social, l’homme participe à tous les domaines de la vie pratique de la société. C’est ainsi que dans son effort de connaissance, il appréhende, à des degrés divers, non seulement dans la vie matérielle, mais également dans la vie politique et culturelle (qui est étroitement liée à la vie matérielle), les différents rapports entre les hommes. Parmi ces autres formes de pratique sociale, la lutte des classes, sous ses diverses manifestations, exerce en particulier une influence profonde sur le développement de la connaissance humaine. Dans la société de classes, chaque homme occupe une position de classe déterminée et il n’existe aucune pensée qui ne porte une empreinte de classe.

Les marxistes estiment que l’activité de production de la société humaine se développe pas à pas, des degrés inférieurs aux degrés supérieurs; en conséquence, la connaissance qu’ont les hommes, soit de la nature soit de la société, se développe aussi pas à pas, de l’inférieur au supérieur, c’est-à-dire du superficiel à ce qui est en profondeur, de l’unilatéral au multilatéral. Au cours d’une très longue période historique, les hommes n’ont pu comprendre l’histoire de la société que d’une manière unilatérale, parce que, d’une part, les préjugés des classes exploiteuses déformaient constamment l’histoire de la société, et que, d’autre part, l’échelle réduite de la production limitait l’horizon des hommes. C’est seulement lorsque le prolétariat moderne est apparu en même temps que des forces productives gigantesques — la grande industrie — que les hommes ont pu atteindre à une compréhension historique complète du développement de la société et transformer cette connaissance en une science, la science marxiste.

Les marxistes estiment que les hommes n’ont d’autre critère de la vérité de leur connaissance du monde extérieur que leur pratique sociale. Car, en fait, c’est seulement en arrivant, dans la pratique sociale (dans le processus de la production matérielle, de la lutte des classes, des expériences scientifiques), aux résultats qu’ils attendent que les hommes reçoivent la confirmation de la vérité de leurs connaissances. S’ils veulent obtenir des succès dans leur travail, c’est-à-dire arriver aux résultats attendus, ils doivent faire en sorte que leurs idées correspondent aux lois du monde extérieur objectif; si tel n’est pas le cas, ils échouent dans la pratique. Après avoir subi un échec, ils en tirent la leçon, modifient leurs idées de façon à les faire correspondre aux lois du monde extérieur et peuvent ainsi transformer l’échec en succès; c’est ce qu’expriment les maximes : « La défaite est la mère du succès » et « Chaque insuccès nous rend plus avisés ». La théorie matérialiste-dialectique de la connaissance met la pratique à la première place; elle estime que la connaissance humaine ne peut, en aucune manière, être coupée de la pratique et rejette toutes ces théories erronées qui nient l’importance de la pratique et coupent la connaissance de la pratique. Lénine a dit: « La pratique est supérieure à la connaissance (théorique), car elle a la dignité non seulement du général, mais du réel immédiat [1].«  La philosophie marxiste —le matérialisme dialectique— a deux particularités évidentes. La première, c’est son caractère de classe: elle affirme ouvertement que le matérialisme dialectique sert le prolétariat; la seconde, c’est son caractère pratique: elle met l’accent sur le fait que la théorie dépend de la pratique, que la théorie se fonde sur la pratique et, à son tour, sert la pratique. La vérité d’une connaissance ou d’une théorie est déterminée non par une appréciation subjective, mais par les résultats objectifs de la pratique sociale. Le critère de la vérité ne peut être que la pratique sociale. Le point de vue de la pratique, c’est le point de vue premier, fondamental de la théorie matérialiste-dialectique de la connaissance [2].

Mais de quelle manière la connaissance humaine naît-elle de la pratique et comment sert-elle, à son tour, la pratique?  Pour le comprendre, il suffit d’examiner le processus de développement de la connaissance.

Dans le processus de leur activité pratique, les hommes ne voient, au début, que les côtés apparents des choses et des phénomènes, leurs aspects isolés et leur liaison externe. Par exemple, des gens de l’extérieur sont venus enquêter à Yenan. Le premier jour ou les deux premiers jours, ils ont vu la ville, sa topographie, ses rues et ses maisons, ils sont entrés en contact avec beaucoup de personnes, ont assisté à des réceptions, des soirées, des meetings, entendu différentes interventions, lu divers documents; ce sont là les côtés apparents et des aspects isolés des phénomènes, avec leur liaison externe. Ce degré du processus de la connaissance se nomme le degré de la perception sensible, c’est-à-dire le degré des sensations et des représentations. En agissant sur les organes des sens des membres du groupe d’enquête, ces différents phénomènes rencontrés à Yenan ont provoqué des sensations et fait surgir dans leur cerveau toute une série de représentations, entre lesquelles s’est établi un lien approximatif, une liaison externe: tel est le premier degré de la connaissance. À ce degré, les hommes ne peuvent encore élaborer des concepts, qui se situent à un niveau plus profond, ni tirer des conclusions logiques.

La continuité de la pratique sociale amène la répétition multiple de phénomènes qui suscitent chez les hommes des sensations et des représentations. C’est alors qu’il se produit dans leur cerveau un changement soudain (un bond) dans le processus de la connaissance, et le concept surgit. Le concept ne reflète plus seulement l’apparence des choses, des phénomènes, leurs aspects isolés, leur liaison externe, il saisit les choses et les phénomènes dans leur essence, dans leur ensemble, dans leur liaison interne. Entre le concept et la sensation, la différence n’est pas seulement quantitative mais qualitative. En allant plus loin dans cette direction, à l’aide du jugement, de la déduction, on peut aboutir à des conclusions logiques. L’expression du San kouo yen yi [3]: « II suffit de froncer les sourcils et un stratagème vient à l’esprit » ou celle du langage ordinaire: « Laissez-moi réfléchir » signifient que l’homme opère intellectuellement à l’aide de concepts, afin de porter des jugements et de faire des déductions. C’est là le second degré de la connaissance. Les membres du groupe d’enquête qui sont venus chez nous, après avoir réuni un matériel varié et y avoir « réfléchi », pourront porter le jugement suivant: « La politique de front uni national contre le Japon, appliquée par le Parti communiste, est conséquente, sincère et honnête. » S’ils sont, avec la même honnêteté, partisans de l’unité pour le salut de la nation, ils pourront, partant de ce jugement, aller plus loin et tirer la conclusion suivante: « Le front uni national contre le Japon peut réussir. » Dans le processus général de la connaissance par les hommes d’un phénomène, ce degré des concepts, des jugements et des déductions apparaît comme le degré le plus important, celui de la connaissance rationnelle. La tâche véritable de la connaissance consiste à s’élever de la sensation à la pensée, à s’élever jusqu’à la compréhension progressive des contradictions internes des choses, des phénomènes tels qu’ils existent objectivement, jusqu’à la compréhension de leurs lois, de la liaison interne des différents processus, c’est-à-dire qu’elle consiste à aboutir à la connaissance logique. Nous le répétons: La connaissance logique diffère de la connaissance sensible, car celle-ci embrasse des aspects isolés des choses, des phénomènes, leurs côtés apparents, leur liaison externe, alors que la connaissance logique, faisant un grand pas en avant, embrasse les choses et les phénomènes en entier, leur essence et leur liaison interne, s’élève jusqu’à la mise en évidence des contradictions internes du monde qui nous entoure, et par là même est capable de saisir le développement de ce monde dans son intégrité, dans la liaison interne de tous ses aspects.

Une telle théorie, matérialiste-dialectique, du processus de développement de la connaissance, fondée sur la pratique, allant du superficiel à ce qui est en profondeur, était inconnue avant le marxisme. C’est le matérialisme marxiste qui, pour la première fois, a résolu correctement ce problème, en mettant en évidence, de façon matérialiste et dialectique, le mouvement d’approfondissement de la connaissance, mouvement par lequel les hommes, dans la société, passent de la connaissance sensible à la connaissance logique au cours de leur pratique, complexe et sans cesse répétée, de la production et de la lutte des classes. Lénine a dit: « Les abstractions de matière, de loi naturelle, l’abstraction de valeur, etc., en un mot toutes les abstractions scientifiques (justes, sérieuses, pas arbitraires) reflètent la nature plus profondément, plus fidèlement, plus complètement [4]. » Le marxisme-léninisme estime que les deux degrés du processus de la connaissance ont ceci de particulier qu’au degré inférieur la connaissance intervient en tant que connaissance sensible, au degré supérieur en tant que connaissance logique, mais que ces deux degrés constituent les degrés d’un processus unique de la connaissance. La connaissance sensible et la connaissance rationnelle diffèrent qualitativement, elles ne sont toutefois pas coupées l’une de l’autre, mais unies sur la base de la pratique. Comme le prouve notre pratique, ce que nous avons perçu par les sens ne peut être immédiatement compris par nous, et seul ce que nous avons bien compris peut être senti d’une manière plus profonde. La perception ne peut résoudre que le problème des apparences des choses et des phénomènes; le problème de l’essence, lui, ne peut être résolu que par la théorie. La solution de ces problèmes ne peut être obtenue en aucune façon en dehors de la pratique. Quiconque veut connaître un phénomène ne peut y arriver sans se mettre en contact avec lui, c’est-à-dire sans vivre (se livrer à la pratique) dans le milieu même de ce phénomène. On ne pouvait connaître d’avance, alors que la société était encore féodale, les lois de la société capitaliste, puisque le capitalisme n’était pas encore apparu et que la pratique correspondante faisait défaut. Le marxisme ne pouvait être que le produit de la société capitaliste. À l’époque du capitalisme libéral, Marx ne pouvait connaître d’avance, concrètement, certaines lois propres à l’époque de l’impérialisme, puisque l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, n’était pas encore apparu et que la pratique correspondante faisait défaut; seuls Lénine et Staline purent assumer cette tâche. Si Marx, Engels, Lénine et Staline ont pu élaborer leurs théories, ce fut surtout, abstraction faite de leur génie, parce qu’ils se sont engagés personnellement dans la pratique de la lutte de classes et de l’expérience scientifique de leur temps; sans cette condition, aucun génie n’aurait pu y réussir. « Sans sortir de chez lui, un sieoutsai [5] peut savoir tout ce qui se passe sous le soleil » n’était qu’une phrase vide dans les temps anciens où la technique n’était pas développée; bien qu’à notre époque de technique développée cela soit réalisable, ceux qui acquièrent vraiment du savoir par eux-mêmes sont, dans le monde entier, ceux qui sont liés à la pratique. Et c’est seulement lorsque ces derniers auront acquis du « savoir » par la pratique et que leur savoir lui aura été transmis au moyen de l’écriture et de la technique que le sieoutsai pourra, indirectement, « savoir tout ce qui se passe sous le soleil ». Pour connaître directement tel phénomène ou tel ensemble de phénomènes, il faut participer personnellement à la lutte pratique qui vise à transformer la réalité, à transformer ce phénomène ou cet ensemble de phénomènes, car c’est le seul moyen d’entrer en contact avec eux en tant qu’apparences; de même, c’est là le seul moyen de découvrir l’essence de ce phénomène ou de cet ensemble de phénomènes, et de les comprendre. Tel est le processus de connaissance que suit tout homme dans la réalité, bien que certaines gens, déformant à dessein les faits, prétendent le contraire. Les plus ridicules sont ceux qu’on appelle les « je-sais-tout » et qui, n’ayant que des connaissances occasionnelles, fragmentaires, se proclament les « premières autorités du monde », ce qui témoigne tout simplement de leur fatuité. Les connaissances, c’est la science, et la science ne saurait admettre la moindre hypocrisie, la moindre présomption; ce qu’elle exige, c’est assurément le contraire: l’honnêteté et la modestie. Si l’on veut acquérir des connaissances, il faut prendre part à la pratique qui transforme la réalité. Si l’on veut connaître le goût d’une poire, il faut la transformer: en la goûtant. Si l’on veut connaître la structure et les propriétés de l’atome, il faut procéder à des expériences physiques et chimiques, changer l’état de l’atome. Si l’on veut connaître la théorie et les méthodes de la révolution, il faut prendre part à la révolution. Toutes les connaissances authentiques sont issues de l’expérience immédiate. Toutefois, on ne peut avoir en toutes choses une expérience directe; en fait, la majeure partie de nos connaissances sont le produit d’une expérience indirecte, par exemple toutes les connaissances que nous tenons des siècles passés et des pays étrangers. Pour nos ancêtres, pour les étrangers, elles ont été, ou elles sont, le produit de leur expérience directe, et elles sont sûres si au moment où elles ont fait l’objet d’une expérience directe, elles ont répondu à l’exigence de l’ « abstraction scientifique » dont parle Lénine et ont reflété scientifiquement la réalité objective; dans le cas contraire, elles ne le sont pas. C’est pourquoi les connaissances d’un homme se composent uniquement de deux parties: les données de l’expérience directe et les données de l’expérience indirecte. Et ce qui est pour moi expérience indirecte reste pour d’autres expérience directe. Il s’ensuit que, prises dans leur ensemble, les connaissances de quelque ordre que ce soit sont inséparables de l’expérience directe. La source de toutes les connaissances réside dans les sensations reçues du monde extérieur objectif par les organes des sens de l’homme; celui qui nie la sensation, qui nie l’expérience directe, qui nie la participation personnelle à la pratique destinée à transformer la réalité n’est pas un matérialiste. C’est la raison pour laquelle les « je-sais-tout » sont si ridicules. Il y a un vieux proverbe chinois: « Si l’on ne pénètre pas dans la tanière du tigre, comment peut-on capturer ses petits? » Ce proverbe est vrai pour la pratique humaine, il l’est également pour la théorie de la connaissance. La connaissance coupée de la pratique est inconcevable.

Pour mettre en évidence le mouvement matérialiste-dialectique de la connaissance — mouvement de l’approfondissement progressif de la connaissance — qui surgit sur la base de la pratique transformant la réalité, nous allons donner encore quelques exemples concrets.

Dans la période initiale de sa pratique, période de la destruction des machines et de la lutte spontanée, le prolétariat ne se trouvait, dans sa connaissance de la société capitaliste, qu’au degré de la connaissance sensible et n’appréhendait que des aspects isolés et la liaison externe des différents phénomènes du capitalisme. Il n’était encore que ce qu’on appelle une  classe en soi ». Mais dès la seconde période de sa pratique, période de la lutte économique et politique consciente et organisée, du fait de son activité pratique, de son expérience acquise au cours d’une lutte prolongée, expérience qui fut généralisée scientifiquement par Marx et Engels et d’où naquit la théorie marxiste qui servit à l’éduquer, il fut à même de comprendre l’essence de la société capitaliste, les rapports d’exploitation entre les classes sociales, ses propres tâches historiques, et devint alors une « classe pour soi ». C’est la même voie que suivit le peuple chinois dans sa connaissance de l’impérialisme. Le premier degré fut celui de la connaissance sensible, superficielle, tel qu’il fut marqué, à l’époque des mouvements des Taiping [6], des Yihotouan [7] et autres, par la lutte sans discrimination contre les étrangers. Le second degré seulement fut celui de la connaissance rationnelle, lorsque le peuple chinois discerna les différentes contradictions internes et externes de l’impérialisme, lorsqu’il discerna l’essence de l’oppression et de l’exploitation exercées sur les larges masses populaires de Chine par l’impérialisme qui s’était allié avec la bourgeoisie compradore et la classe féodale chinoises; cette connaissance ne commença qu’avec la période du Mouvement du 4 Mai 1919 [8].

Considérons maintenant la guerre. Si la guerre était dirigée par des gens sans expérience dans ce domaine, ils ne pourraient, au premier degré, comprendre les lois profondes qui régissent la conduite d’une guerre donnée (telle notre Guerre révolutionnaire agraire des dix dernières années). Au premier degré, ils ne pourraient acquérir que l’expérience d’un grand nombre de combats dont beaucoup, du reste, se termineraient pour eux par des défaites. Néanmoins, cette expérience (l’expérience des victoires et surtout des défaites) leur permettrait de comprendre l’enchaînement interne de toute la guerre, c’est-à-dire les lois de cette guerre déterminée, d’en comprendre la stratégie et la tactique et, par là même, de la diriger avec assurance. Si, à un tel moment, la direction de la guerre passait à un homme dépourvu d’expérience, celui-ci aurait, à son tour, à subir un certain nombre de défaites (c’est-à-dire à acquérir de l’expérience) avant de bien comprendre les lois réelles de la guerre.

Il nous arrive souvent d’entendre des camarades, qui hésitent à se charger de tel ou tel travail, déclarer qu’ils craignent de ne pouvoir s’en acquitter. Pourquoi ce manque d’assurance? Parce qu’ils n’ont pas saisi le contenu et les conditions de ce travail selon les lois qui les régissent, ou bien ils n’ont jamais eu l’occasion de s’occuper d’un tel travail ou bien ils ne l’ont eue que rarement; il ne peut donc être question pour eux d’en connaître les lois. Mais lorsqu’on aura fait devant eux une analyse détaillée de la nature et des conditions du travail, ils commenceront à être plus sûrs d’eux-mêmes et accepteront de s’en charger. Si, au bout d’un certain temps consacré à ce travail, ils acquièrent de l’expérience, et s’ils veulent bien, sans parti pris, examiner à fond l’état de la situation, au lieu de considérer les choses d’une manière subjective, unilatérale et superficielle, ils seront capables de tirer par eux-mêmes les conclusions concernant la manière dont il convient de s’y prendre, et ils se mettront à travailler avec bien plus d’assurance. Seuls les gens qui ont une vue subjective, unilatérale et superficielle des problèmes se mêlent de donner présomptueusement des ordres ou des instructions dès qu’ils arrivent dans un endroit nouveau, sans s’informer de l’état de la situation, sans chercher à voir les choses dans leur ensemble (leur histoire et leur état présent considéré comme un tout) ni à en pénétrer l’essence même (leur caractère et leur liaison interne); il est inévitable que de telles gens trébuchent.

Il apparaît, en conséquence, que le premier pas dans le processus de la connaissance, c’est le contact avec le monde extérieur: le degré des sensations. Le second, c’est la synthèse des données fournies par les sensations, leur mise en ordre et leur élaboration: le degré des concepts, des jugements et des déductions. C’est seulement lorsque les données sensibles sont en grand nombre (et non pas fragmentaires, incomplètes), conformes à la réalité (et non pas illusoires), qu’il est possible, sur la base de ces données, d’élaborer des concepts corrects, une logique juste.

Il faut souligner ici deux points importants. Le premier, dont il a été question précédemment et sur lequel il convient de revenir une fois de plus, est la dépendance de la connaissance rationnelle à l’égard de la connaissance sensible. Toute personne qui considère que la connaissance rationnelle peut ne pas provenir de la connaissance sensible est un idéaliste. L’histoire de la philosophie a connu une école « rationaliste » qui n’admet que la réalité de la raison et nie celle de l’expérience, qui croit que l’on ne peut se fonder que sur la raison et non sur l’expérience sensible; l’erreur de cette école est d’avoir interverti l’ordre des choses. Si l’on peut se fier aux données de la connaissance rationnelle, c’est justement parce qu’elles découlent des données de la perception sensible; autrement, elles deviendraient un fleuve sans source, un arbre sans racines, elles seraient quelque chose de subjectif, qui naîtrait de soi-même et auquel on ne pourrait se fier. Du point de vue de l’ordre du processus de la connaissance, l’expérience sensible est la donnée première, et nous soulignons l’importance de la pratique sociale dans le processus de la connaissance, car c’est seulement sur la base de la pratique sociale de l’homme que peut naître chez lui la connaissance, qu’il peut acquérir l’expérience sensible issue du monde extérieur objectif. Pour un homme qui se serait bouché les yeux et les oreilles, qui se couperait complètement du monde extérieur objectif, il ne pourrait être question de connaissance. La connaissance commence avec l’expérience, c’est là le matérialisme de la théorie de la connaissance.

Le second point, c’est la nécessité d’approfondir la connaissance, la nécessité de passer du degré de la connaissance sensible au degré de la connaissance rationnelle, telle est la dialectique de la théorie de la connaissance [9]. Estimer que la connaissance peut s’arrêter au degré inférieur, celui de la connaissance sensible, estimer qu’on ne peut se fier qu’à la connaissance sensible et non à la connaissance rationnelle, c’est répéter les erreurs, connues dans l’histoire, de 1′ « empirisme ». Les erreurs de cette théorie consistent à ne pas comprendre que, tout en étant le reflet de certaines réalités du monde objectif (je ne parlerai pas ici de cet empirisme idéaliste qui limite l’expérience à ce qu’on appelle l’introspection), les données de la perception sensible n’en sont pas moins unilatérales, superficielles, que ce reflet est incomplet, qu’il ne traduit pas l’essence des choses. Pour refléter pleinement une chose dans sa totalité, pour refléter son essence et ses lois internes, il faut procéder à une opération intellectuelle en soumettant les riches données de la perception sensible à une élaboration qui consiste à rejeter la balle pour garder le grain, à éliminer ce qui est fallacieux pour conserver le vrai, à passer d’un aspect des phénomènes à l’autre, du dehors au dedans, de façon à créer un système de concepts et de théories; il faut sauter de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle. Cette élaboration ne rend pas nos connaissances moins complètes, moins sûres. Au contraire, tout ce qui, dans le processus de la connaissance, a été soumis à une élaboration scientifique sur la base de la pratique, reflète, comme le dit Lénine, d’une manière plus profonde, plus fidèle, plus complète, la réalité objective. C’est ce que ne comprennent pas les « praticiens » vulgaires qui s’inclinent devant l’expérience et dédaignent la théorie, si bien qu’ils ne peuvent embrasser le processus objectif dans son ensemble, n’ont ni clarté d’orientation ni vastes perspectives et s’enivrent de leurs succès occasionnels et de leurs vues étroites. Si ces gens dirigeaient la révolution, ils la conduiraient dans une impasse.

La connaissance rationnelle dépend de la connaissance sensible et celle-ci doit se développer en connaissance rationnelle, telle est la théorie matérialiste-dialectique de la connaissance. En philosophie, ni le « rationalisme » ni l’ « empirisme » ne comprennent le caractère historique ou dialectique de la connaissance, et, bien que ces théories recèlent l’une comme l’autre un aspect de la vérité (il s’agit du rationalisme et de l’empirisme matérialistes et non idéalistes), elles sont toutes deux erronées du point de vue de la théorie de la connaissance considérée dans son ensemble. Le mouvement matérialiste-dialectique de la connaissance, qui va du sensible au rationnel, intervient aussi bien dans le processus de la connaissance du petit (par exemple, la connaissance d’une chose, d’un travail quelconque) que dans le processus de la connaissance du grand (par exemple, la connaissance de telle ou telle société, de telle ou telle révolution).

Néanmoins, le mouvement de la connaissance ne s’achève pas là. Si on arrêtait le mouvement matérialiste-dialectique de la connaissance à la connaissance rationnelle, on n’aurait parlé que de la moitié du problème, et même, du point de vue de la philosophie marxiste, de cette moitié qui n’est pas la plus importante. La philosophie marxiste estime que l’essentiel, ce n’est pas de comprendre les lois du monde objectif pour être en état de l’expliquer, mais c’est d’utiliser la connaissance de ces lois pour transformer activement le monde. Du point de vue marxiste, la théorie est importante, et son importance s’exprime pleinement dans cette parole de Lénine: « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire [10]. » Mais le marxisme accorde une grande importance à la théorie justement et uniquement parce qu’elle peut être un guide pour l’action. Si, étant arrivé à une théorie juste, on se contente d’en faire un sujet de conversation pour la laisser ensuite de côté, sans la mettre en pratique, cette théorie, si belle qu’elle puisse être, reste sans intérêt. La connaissance commence avec la pratique; quand on a acquis par la pratique des connaissances théoriques, on doit encore retourner à la pratique. Le rôle actif de la connaissance ne s’exprime pas seulement dans le bond actif de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle, mais encore, ce qui est plus important, il doit s’exprimer dans le bond de la connaissance rationnelle à la pratique révolutionnaire. Ayant acquis la connaissance des lois du monde, on doit la diriger de nouveau vers la pratique de la transformation du monde, l’appliquer de nouveau dans la pratique de la production, dans la pratique de la lutte révolutionnaire de classe et de la lutte révolutionnaire pour la libération de la nation, de même que dans la pratique de l’expérience scientifique. Tel est le processus de vérification et de développement de la théorie, le prolongement de tout le processus de la connaissance. La question de savoir si une théorie correspond à la vérité objective n’est pas et ne peut être résolue entièrement dans le mouvement de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle dont il a été parlé plus haut. Pour résoudre complètement cette question, il est nécessaire de diriger de nouveau la connaissance rationnelle vers la pratique sociale, d’appliquer la théorie dans la pratique et de voir si elle peut conduire au but fixé. Nombre de théories des sciences de la nature sont reconnues vraies non seulement parce qu’elles ont été considérées comme telles lorsque des savants les ont élaborées, mais parce qu’elles se sont vérifiées ensuite dans la pratique scientifique. De même, le marxisme-léninisme est reconnu comme vérité non seulement parce que cette doctrine a été scientifiquement élaborée par Marx, Engels, Lénine et Staline, mais parce qu’elle a été confirmée par la pratique ultérieure de la lutte révolutionnaire de classe et de la lutte révolutionnaire pour la libération de la nation. Le matérialisme dialectique est une vérité générale parce que personne, dans sa pratique, ne peut sortir de ce cadre. L’histoire de la connaissance humaine nous apprend que de nombreuses théories étaient d’une vérité incomplète, et que c’est leur vérification dans la pratique qui a permis de la compléter. Nombre de théories étaient erronées, et c’est leur vérification dans la pratique qui a permis d’en corriger les erreurs. C’est pourquoi la pratique est le critère de la vérité. « Le point de vue de la vie, de la pratique, doit être le point de vue premier, fondamental de la théorie de la connaissance [11]. »

Staline s’est exprimé d’une manière remarquable à ce sujet: « … la théorie devient sans objet si elle n’est pas rattachée à la pratique révolutionnaire; de même, exactement, que la pratique devient aveugle si sa voie n’est pas éclairée par la théorie révolutionnaire [12]. »

Est-ce là que s’achève le mouvement de la connaissance? Nous répondons oui et non. Quand l’homme, dans la société, s’adonne à une activité pratique en vue de la modification d’un processus objectif déterminé (qu’il soit naturel ou social) à un degré déterminé de son développement, il peut, grâce au reflet du processus objectif dans son cerveau et à sa propre activité subjective, passer de la connaissance sensible à la connaissance rationnelle, élaborer des idées, des théories, des plans ou des projets qui correspondent, dans l’ensemble, aux lois de ce processus objectif; il peut ensuite appliquer ces idées, théories, plans ou projets à la pratique de la modification du même processus objectif; s’il parvient au but fixé, c’est-à-dire s’il réussit, dans la pratique de ce processus, à réaliser, au moins dans leurs grands traits, les idées, théories, plans ou projets préalablement élaborés, le mouvement de la connaissance de ce processus déterminé peut alors être considéré comme achevé. Par exemple, dans le processus de modification de la nature, la réalisation d’un plan de construction, la confirmation d’une hypothèse scientifique, la création d’un mécanisme, la récolte d’une plante cultivée, ou bien, dans le processus de modification de la société, le succès d’une grève, la victoire dans une guerre, l’accomplissement d’un programme d’enseignement, signifient que chaque fois le but fixé a été atteint. Néanmoins, d’une manière générale, il est rare, tant dans la pratique d’une modification de la nature que dans celle d’une modification de la société, que les idées, théories, plans ou projets, préalablement élaborés par les hommes, se trouvent réalisés sans subir le moindre changement. C’est que les gens qui transforment la réalité sont constamment soumis à de multiples limitations: ils sont limités non seulement par les conditions scientifiques et techniques, mais encore par le développement du processus objectif lui-même et le degré auquel il se manifeste (les aspects et l’essence du processus objectif n’étant pas encore complètement mis en évidence). Dans une telle situation, par suite de l’apparition dans la pratique de circonstances imprévues, les idées, théories, plans ou projets se trouvent souvent partiellement et parfois même entièrement modifiés. En d’autres termes, il arrive que les idées, théories, plans ou projets, tels qu’ils ont été élaborés à l’origine, ne correspondent pas à la réalité, soit partiellement soit totalement, et se trouvent être, partiellement ou totalement erronés. Bien souvent, c’est seulement après des échecs répétés qu’on réussit à éliminer l’erreur, à se conformer aux lois du processus objectif, à transformer ainsi le subjectif en objectif, c’est-à-dire à parvenir, dans la pratique, aux résultats attendus. En tout cas, c’est à ce moment que le mouvement de la connaissance des hommes concernant un processus objectif déterminé, à un degré déterminé de son développement, peut être considéré comme achevé.

Toutefois, si l’on considère le processus dans son développement, le mouvement de la connaissance humaine ne s’achève pas là. Tout processus, qu’il soit naturel ou social, progresse et se développe en raison de ses contradictions et luttes internes, et le mouvement de la connaissance humaine doit également progresser et se développer en conséquence. S’il s’agit d’un mouvement social, les véritables dirigeants révolutionnaires doivent non seulement savoir corriger les erreurs qui apparaissent dans leurs idées, théories, plans ou projets, comme cela a été dit précédemment, il faut encore, lorsqu’un processus objectif progresse et passe d’un degré de son développement à un autre, qu’ils soient aptes, eux-mêmes et tous ceux qui participent à la révolution avec eux, à suivre ce progrès et ce passage dans leur connaissance subjective, c’est-à-dire qu’ils doivent faire en sorte que les nouvelles tâches révolutionnaires et les nouveaux projets de travail proposés correspondent aux nouvelles modifications de la situation. Dans une période révolutionnaire, la situation change très vite; si les révolutionnaires n’adaptent pas rapidement leur connaissance à la situation, ils seront incapables de faire triompher la révolution.

Il arrive souvent, néanmoins, que les idées retardent sur la réalité, et cela parce que la connaissance humaine se trouve limitée par de nombreuses conditions sociales. Nous luttons dans nos rangs révolutionnaires contre les entêtés dont les idées ne suivent pas le rythme des modifications de la situation objective, ce qui, dans l’histoire, s’est manifesté sous la forme de l’opportunisme de droite. Ces gens ne voient pas que la lutte des contraires a déjà fait avancer le processus objectif alors que leur connaissance en reste encore au degré précédent. Cette particularité est propre aux idées de tous les entêtés. Leurs idées sont coupées de la pratique sociale, et ils ne savent pas marcher devant le char de la société pour le guider, ils ne font que se traîner derrière, se plaignant qu’il aille trop vite et essayant de le ramener en arrière ou de le faire rouler en sens inverse.

Nous sommes également contre les phraseurs « de gauche ». Leurs idées s’aventurent au-delà d’une étape de développement déterminée du processus objectif: les uns prennent leurs fantaisies pour des réalités, d’autres essaient de réaliser de force, dans le présent, des idéaux qui ne sont réalisables que dans l’avenir; leurs idées, coupées de la pratique actuelle de la majorité des gens, coupées de la réalité actuelle, se traduisent dans l’action par l’aventurisme.

L’idéalisme et le matérialisme mécaniste, l’opportunisme et l’aventurisme se caractérisent par la rupture entre le subjectif et l’objectif, par la séparation de la connaissance et de la pratique. La théorie marxiste-léniniste de la connaissance, qui se distingue par la pratique sociale scientifique, doit forcément livrer un combat résolu contre ces conceptions erronées. Les marxistes reconnaissent que, dans le processus général, absolu du développement de l’univers, le développement de chaque processus particulier est relatif, et que, par conséquent, dans le flot infini de la vérité absolue, la connaissance qu’ont les hommes d’un processus particulier à chaque degré de son développement n’est qu’une vérité relative. De la somme d’innombrables vérités relatives se constitue la vérité absolue [13]. Dans son développement, un processus objectif est plein de contradictions et de luttes, il en est de même d’un mouvement de la connaissance humaine. Tout mouvement dialectique dans le monde objectif trouve, tôt ou tard, son reflet dans la connaissance humaine. Dans la pratique sociale, le processus d’apparition, de développement et de disparition est infini, également infini est le processus d’apparition, de développement et de disparition dans la connaissance humaine. Puisque la pratique des hommes, qui transforme la réalité objective suivant des idées, des théories, des plans, des projets déterminés, avance toujours, leur connaissance de la réalité objective n’a pas de limites. Le mouvement de transformation, dans le monde de la réalité objective, n’a pas de fin, et l’homme n’a donc jamais fini de connaître la vérité dans le processus de la pratique. Le marxisme-léninisme n’a nullement épuisé la vérité; sans cesse, dans la pratique, il ouvre la voie à la connaissance de la vérité. Notre conclusion est l’unité historique, concrète, du subjectif et de l’objectif, de la théorie et de la pratique, du savoir et de l’action; nous sommes contre toutes les conceptions erronées, « de gauche » ou de droite, coupées de l’histoire concrète.

À l’époque actuelle du développement social, l’histoire a chargé le prolétariat et son parti de la responsabilité d’acquérir une juste connaissance du monde et de le transformer. Ce processus, la pratique de transformation du monde, processus déterminé par la connaissance scientifique, est arrivé à un moment historique, en Chine comme dans le monde entier, à un moment d’une haute importance, sans précédent dans l’histoire de l’humanité — le moment de dissiper complètement les ténèbres en Chine comme dans le monde entier, et de transformer notre monde en un monde radieux, tel qu’on n’en a jamais connu. La lutte du prolétariat et du peuple révolutionnaire pour la transformation du monde implique la réalisation des tâches suivantes: la transformation du monde objectif comme celle du monde subjectif de chacun — la transformation des capacités cognitives de chacun comme celle du rapport existant entre le monde subjectif et le monde objectif. Cette transformation a déjà commencé sur une partie du globe, en Union soviétique. On y accélère actuellement le processus. Le peuple chinois et les peuples du monde entier sont engagés dans ce processus de transformation ou le seront. Et le monde objectif à transformer inclut tous les adversaires de cette transformation; ils doivent passer par l’étape de la contrainte avant de pouvoir aborder l’étape de la transformation consciente. L’époque où l’humanité entière entreprendra de façon consciente sa propre transformation et la transformation du monde sera celle du communisme mondial.

Par la pratique découvrir les vérités, et encore par la pratique confirmer les vérités et les développer. Partir de la connaissance sensible pour s’élever activement à la connaissance rationnelle, puis partir de la connaissance rationnelle pour diriger activement la pratique révolutionnaire afin de transformer le monde subjectif et objectif. La pratique, la connaissance, puis de nouveau la pratique et la connaissance. Cette forme cyclique n’a pas de fin, et de plus, à chaque cycle, le contenu de la pratique et de la connaissance s’élève à un niveau supérieur. Telle est dans son ensemble la théorie matérialiste-dialectique de la connaissance, telle est la conception que se fait le matérialisme dialectique de l’unité du savoir et de l’action.

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NOTES

[1]. V. I. Lénine, Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre trois, troisième section : « L’idée » dans « Résumé de La Science de la logique de Hegel » (septembre-décembre 1914).

[2]. Voir K. Marx: « Thèses sur Feuerbach » (printemps 1845) et V. I. Lénine: Matérialisme et empiriocriticisme (second semestre 1908), chapitre II, section 6.

[3]. Son kouo yen yl (Le Roman des Trois Royaumes), célèbre roman historique dont l’auteur est Louo Kouan-tchong (fin du XIVe siècle-début du XVe).

[4]. V. I. Lénine: Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre trois: « Science de la logique subjective ou la théorie du concept » dans « Résumé de La Science de la logique de Hegel ».

[5]. À partir de la dynastie des Tang, les examens impériaux de la Chine féodale furent organisés à trois échelons: national, provincial et du district (ou tcheou). Celui qui réussissait aux examens de district s’appelait sieoutsai.

[6]. Mouvement révolutionnaire paysan du milieu du XIXe siècle dirigé contre la domination féodale et l’oppression nationale de la dynastie des Tsing. En janvier 1851, Hong Sieou-tsiuan, Yang Sieou-tsing et d’autres chefs de ce mouvement organisèrent un soulèvement dans le Kouangsi et proclamèrent la fondation du Royaume céleste des Taiping. En 1852, l’armée paysanne quitta le Kouangsi et se dirigea vers le nord, traversant le Hounan, le Houpei, le Kiangsi et l’Anhouei. En 1853, elle prit Nankin, centre urbain du Bas-Yangtsé. Une partie de ses forces continua sa marche vers le nord et poussa jusqu’aux abords de Tientsin, grande ville de la Chine du Nord. Comme l’armée des Taiping omit d’établir de solides bases d’appui dans les territoires qu’elle occupait, et que son groupe dirigeant, après avoir fait de Nankin la capitale, commit de nombreuses fautes politiques et militaires, elle ne put résister aux attaques conjointes des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement des Tsing et des pays agresseurs, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France, et elle fut vaincue en 1864.

[7]. I1 apparut en 1900 dans le nord de la Chine; ce fut un mouvement de lutte armée dirigé contre l’impérialisme. Ce mouvement groupait principalement les larges masses de paysans et d’artisans qui, organisées en sociétés secrètes et utilisant les croyances religieuses et les superstitions comme moyen de liaison, combattirent vaillamment les forces coalisées d’agression de huit puissances impérialistes: États-Unis, Grande-Bretagne, Japon, Allemagne, Russie, France, Italie et Autriche. Ces forces réprimèrent sauvagement le mouvement après s’être emparées de Pékin et de Tientsin.

[8]. Mouvement révolutionnaire anti-impérialiste et antiféodal qui éclata le 4 mai 1919. Dans la première moitié de l’année, la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, le Japon, l’Italie et d’autres puissances impérialistes, victorieuses dans la Première guerre mondiale, avaient tenu à Paris une conférence pour partager le butin de guerre et décidé que le Japon prendrait possession des droits privilégiés de l’Allemagne dans la province chinoise du Chantong. Les étudiants de Pékin furent les premiers à exprimer leur ferme opposition en organisant des meetings et des manifestations le 4 mai. Le gouvernement des seigneurs de guerre du Peiyang exerça une répression contre eux et opéra plus de trente arrestations. En signe de protestation, ils déclenchèrent une grève à laquelle un grand nombre d’étudiants d’autres endroits firent écho. Le 3 juin, le gouvernement des seigneurs de guerre du Peiyang procéda à des arrestations massives à Pékin, et, en deux jours, environ 1,000 étudiants furent arrêtés. Les événements du 3 juin accrurent encore l’indignation du peuple tout entier. Le 5 juin, les ouvriers et les commerçants commencèrent à faire grève à Changhaï et en de nombreux autres endroits. Ce mouvement patriotique qui, au début, englobait surtout des intellectuels, prit bientôt une ampleur nationale avec la participation du prolétariat, de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie. Parallèlement à son développement, le mouvement de la culture nouvelle contre le féodalisme, pour la science et la démocratie, déclenché avant le « 4 Mai », se transforma en un puissant mouvement révolutionnaire culturel dont le contenu principal était la propagation du marxisme-léninisme.

[9]. V. I. Lénine, Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre trois, troisième section : « L’idée » dans  » Résumé de La Science de la logique de Hegel » (septembre-décembre 1914), où Lénine dit: « Pour comprendre, il faut commencer à comprendre, à étudier empiriquement, s’élever de l’empirique au général ».

[10]. V. I. Lénine: Que faire? (automne 1901-février 1902

[11]. V. I. Lénine: Matérialisme et empiriocriticisme, chapitre II, section 6.

[12]. J. Staline: Des principes du léninisme (avril-mai 1924), partie III: « La théorie ».

[13]. Voir V. I. Lénine: Matérialisme et empiriocriticisme, chapitre II, section 5.

MAO TSÉ-TOUNG (1973a), «À propos de la pratique», Écrits choisis en trois volumes I. François Maspéro, Petite Collection Maspéro, pp 167-186.

Le MAO ZEDONG d’Andy Warhol

À propos de la contradiction (1937)

Essai philosophique écrit par Mao Tsé-toung en août 1937 à la suite de son ouvrage: De la pratique et destiné comme celui-ci à corriger les graves erreurs d’ordre dogmatique existant dans le Parti. D’abord présenté sous forme de conférence à l’École militaire et politique antijaponaise de Yenan, cet écrit a été révisé par l’auteur lorsqu’il fut inclus dans ses œuvres choisies.

La loi de la contradiction inhérente aux choses, aux phénomènes, ou loi de l’unité des contraires, est la loi fondamentale de la dialectique matérialiste. Lénine dit: « Au sens propre, la dialectique est l’étude de la contradiction dans l’essence même des choses … » [1]. Cette loi, Lénine dit souvent qu’elle est le fond de la dialectique, il dit aussi qu’elle est le noyau de la dialectique [2]. C’est pourquoi lorsque nous étudions cette loi, nous sommes obligés d’aborder un vaste cercle de problèmes, un bon nombre de questions philosophiques. Si nous pouvons tirer au clair toutes ces questions, nous comprendrons dans ses fondements mêmes la dialectique matérialiste. Ces questions sont les suivantes: les deux conceptions du monde, l’universalité de la contradiction, le caractère spécifique de la contradiction, la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction, l’identité et la lutte des aspects de la contradiction, la place de l’antagonisme dans la contradiction.

La critique dont l’idéalisme de l’école de Déborine [3] a été l’objet dans les milieux philosophiques soviétiques au cours de ces dernières années a suscité un vif intérêt parmi nous. L’idéalisme de Déborine a exercé une influence des plus pernicieuses au sein du Parti communiste chinois, et on ne peut dire que les conceptions dogmatiques dans notre Parti n’aient rien à voir avec cette école. Par conséquent, l’objectif principal dans notre étude de la philosophie, à l’heure actuelle, doit être d’extirper les conceptions dogmatiques.

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I.  LES DEUX CONCEPTIONS DU MONDE

Dans l’histoire de la connaissance humaine, il a toujours existé deux conceptions des lois du développement du monde: l’une est métaphysique, l’autre dialectique; elles constituent deux conceptions du monde opposées. Lénine dit:

«Les deux concepts fondamentaux (ou les deux possibles? ou les deux concepts donnés par l’histoire?) du développement (de l’évolution) sont: le développement en tant que diminution et augmentation, en tant que répétition, et le développement en tant qu’unité des contraires (dédoublement de ce qui est un, en contraires qui s’excluent mutuellement, et rapports entre eux)»  [4].

Lénine parle justement ici de ces deux conceptions différentes du monde.

Pendant une longue période de l’histoire, le mode de pensée métaphysique a été le propre de la conception idéaliste du monde et a occupé, en Chine comme en Europe, une place dominante dans l’esprit des gens. En Europe, le matérialisme lui-même, au début de l’existence de la bourgeoisie, a été métaphysique. Du fait que toute une série d’États européens sont entrés, au cours de leur développement socio-économique, dans la phase d’un capitalisme hautement développé, que les forces productives, la lutte des classes et la science ont atteint un niveau de développement sans précédent dans l’histoire et que le prolétariat industriel est devenu la plus grande force motrice de l’histoire, est née la conception marxiste, matérialiste-dialectique, du monde. Dès lors, au sein de la bourgeoisie, on a vu apparaître, à côté d’un idéalisme réactionnaire patent, nullement camouflé, un évolutionnisme vulgaire opposé à la dialectique matérialiste.

La métaphysique, ou l’évolutionnisme vulgaire, considère toutes les choses dans le monde comme isolées, en état de repos; elle les considère unilatéralement. Une telle conception du monde fait regarder toutes les choses, tous les phénomènes du monde, leurs formes et leurs catégories comme éternellement isolés les uns des autres, comme éternellement immuables. Si elle reconnaît les changements, c’est seulement comme augmentation ou diminution quantitatives, comme simple déplacement. Et les causes d’une telle augmentation, d’une telle diminution, d’un tel déplacement, elle ne les fait pas résider dans les choses ou les phénomènes eux-mêmes, mais en dehors d’eux, c’est-à-dire dans l’action de forces extérieures. Les métaphysiciens estiment que les différentes choses, les différents phénomènes dans le monde ainsi que leur caractère spécifique restent immuables dès le commencement de leur existence, et que leurs modifications ultérieures ne sont que des augmentations ou des diminutions quantitatives. Ils estiment qu’une chose ou un phénomène ne peut que se reproduire indéfiniment et ne peut pas se transformer en quelque chose d’autre, de différent. Selon eux, tout ce qui caractérise la société capitaliste: l’exploitation, la concurrence, l’individualisme, etc. se rencontre également dans la société esclavagiste de l’antiquité, voire dans la société primitive, et existera éternellement, immuablement. Les causes du développement de la société, ils les expliquent par des conditions extérieures à la société: le milieu géographique, le climat, etc. Ils tentent d’une façon simpliste de trouver les causes du développement en dehors des choses et des phénomènes eux-mêmes, niant cette thèse de la dialectique matérialiste selon laquelle le développement des choses et des phénomènes est suscité par leurs contradictions internes. C’est pourquoi ils ne sont pas en mesure d’expliquer la diversité qualitative des choses et des phénomènes et la transformation d’une qualité en une autre. Cette pensée, en Europe, a trouvé son expression aux XVIIe et XVIIIe siècles dans le matérialisme mécaniste, puis, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, dans l’évolutionnisme vulgaire. En Chine, la pensée métaphysique qui s’exprimait dans les mots « Le ciel est immuable, immuable est le Tao » [5] a été défendue longtemps par la classe féodale décadente au pouvoir. Quant au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire, importés d’Europe dans les cent dernières années, ils ont trouvé leurs tenants dans la bourgeoisie.

Contrairement à la conception métaphysique du monde, la conception matérialiste-dialectique veut que l’on parte, dans l’étude du développement d’une chose ou d’un phénomène, de son contenu interne, de ses relations avec d’autres choses ou d’autres phénomènes, c’est-à-dire que l’on considère le développement des choses ou des phénomènes comme leur mouvement propre, nécessaire, interne, chaque chose, chaque phénomène étant d’ailleurs, dans son mouvement, en liaison et en interaction avec les autres choses, les autres phénomènes qui l’environnent. La cause fondamentale du développement des choses et des phénomènes n’est pas externe, mais interne; elle se trouve dans les contradictions internes des choses et des phénomènes eux-mêmes. Toute chose, tout phénomène implique ces contradictions d’où procèdent son mouvement et son développement. Ces contradictions, inhérentes aux choses et aux phénomènes, sont la cause fondamentale de leur développement, alors que leur liaison mutuelle et leur action réciproque n’en constituent que les causes secondes. Ainsi donc, la dialectique matérialiste a combattu énergiquement la théorie métaphysique de la cause externe, de l’impulsion extérieure, propre au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire. Il est clair que les causes purement externes sont seulement capables de provoquer le mouvement mécanique des choses et des phénomènes, c’est-à-dire les modifications de volume, de quantité, et qu’elles ne peuvent expliquer pourquoi les choses et les phénomènes sont d’une diversité qualitative infinie, pourquoi ils passent d’une qualité à une autre. En fait, même le mouvement mécanique, provoqué par une impulsion extérieure, se réalise par l’intermédiaire des contradictions internes des choses et des phénomènes. Dans le monde végétal et animal, la simple croissance, le développement quantitatif est aussi provoqué principalement par les contradictions internes. De même, le développement de la société est dû surtout à des causes internes et non externes. On voit des pays qui se trouvent dans des conditions géographiques et climatiques quasi identiques se développer d’une manière très différente et très inégale. Il arrive que dans un seul et même pays de grands changements se produisent dans la société sans que soient modifiés le milieu géographique et le climat. La Russie impérialiste est devenue l’Union soviétique socialiste, et le Japon féodal, fermé au monde extérieur, est devenu le Japon impérialiste, bien que la géographie et le climat de ces pays n’aient subi aucune modification. La Chine, longtemps soumise au régime féodal, a connu de grands changements au cours des cent dernières années; elle évolue maintenant vers une Chine nouvelle, émancipée et libre; et pourtant ni la géographie ni le climat de la Chine ne se sont modifiés. Certes, des changements se produisent dans la géographie et le climat de tout le globe terrestre et de chacune de ses parties, mais ils sont insignifiants en comparaison de ceux de la société; les premiers demandent des dizaines de milliers d’années pour se manifester, tandis que pour les seconds, il suffit de millénaires, de siècles, de décennies, voire de quelques années ou de quelques mois seulement (en période de révolution). Selon le point de vue de la dialectique matérialiste, les changements dans la nature sont dus principalement au développement de ses contradictions internes. Ceux qui interviennent dans la société proviennent surtout du développement des contradictions à l’intérieur de la société, c’est-à-dire des contradictions entre les forces productives et les rapports de production, entre les classes, entre le nouveau et l’ancien. Le développement de ces contradictions fait avancer la société, amène le remplacement de la vieille société par la nouvelle. La dialectique matérialiste exclut-elle les causes externes? Nullement. Elle considère que les causes externes constituent la condition des changements, que les causes internes en sont la base, et que les causes externes opèrent par l’intermédiaire des causes internes. L’œuf qui a reçu une quantité appropriée de chaleur se transforme en poussin, mais la chaleur ne peut transformer une pierre en poussin, car leurs bases sont différentes. Les différents peuples agissent constamment les uns sur les autres. À l’époque du capitalisme, en particulier à l’époque de l’impérialisme et des révolutions prolétariennes, l’influence mutuelle et l’interaction des différents pays dans les domaines de la politique, de l’économie et de la culture sont énormes. La Révolution socialiste d’Octobre a ouvert une ère nouvelle non seulement dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans celle du monde entier; elle a influé sur les changements internes dans différents pays, et aussi, avec une intensité particulière, sur les changements internes en Chine. Mais les modifications qui en ont résulté se sont produites par l’intermédiaire des lois internes propres à ces pays, propres à la Chine. De deux armées aux prises, l’une est victorieuse, l’autre est défaite: cela est déterminé par des causes internes. La victoire est due soit à la puissance de l’armée, soit à la justesse de vue de son commandement; la défaite tient soit à la faiblesse de l’armée, soit aux erreurs commises par son commandement; c’est par l’intermédiaire des causes internes que les causes externes produisent leur effet. En Chine, si la grande bourgeoisie a vaincu en 1927 le prolétariat, c’est grâce à l’opportunisme qui se manifestait au sein même du prolétariat chinois (à l’intérieur du Parti communiste chinois). Lorsque nous en eûmes fini avec cet opportunisme, la révolution chinoise reprit son essor. Plus tard, elle a de nouveau sérieusement souffert des coups infligés par l’ennemi, cette fois à la suite des tendances aventuristes apparues au sein de notre Parti. Et quand nous eûmes liquidé cet aventurisme, notre cause recommença à progresser. Il s’ensuit que pour conduire la révolution à la victoire, un parti doit s’appuyer sur la justesse de sa ligne politique et la solidité de son organisation.

La conception dialectique du monde apparaît en Chine et en Europe dès l’antiquité. Toutefois, la dialectique des temps anciens avait quelque chose de spontané, de primitif; en raison des conditions sociales et historiques d’alors, elle ne pouvait encore constituer un système théorique, donc expliquer le monde sous tous ses aspects, et elle fut remplacée par la métaphysique. Le célèbre philosophe allemand Hegel, qui a vécu à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, a apporté une très importante contribution à la dialectique; toutefois, sa dialectique était idéaliste. C’est seulement lorsque Marx et Engels, les grands protagonistes du mouvement prolétarien, eurent généralisé les résultats positifs obtenus par l’humanité au cours du développement de la connaissance et qu’ils eurent, en particulier, repris dans un esprit critique les éléments rationnels de la dialectique de Hegel et créé la grande théorie du matérialisme dialectique et historique qu’une révolution sans précédent se produisit dans l’histoire de la connaissance humaine. Cette théorie fut développée plus tard par Lénine et Staline. Dès qu’elle pénétra en Chine, elle provoqua d’immenses changements dans la pensée chinoise.

La conception dialectique du monde nous apprend surtout à observer et à analyser le mouvement contradictoire dans les différentes choses, les différents phénomènes, et à déterminer, sur la base de cette analyse, les méthodes propres à résoudre les contradictions. C’est pourquoi la compréhension concrète de la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes est pour nous d’une importance extrême.

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II.  L’UNIVERSALITÉ DE LA CONTRADICTION

Pour la commodité de l’exposé, je m’arrêterai en premier lieu à l’universalité de la contradiction, puis à son caractère spécifique. En effet, depuis la découverte de la conception matérialiste-dialectique du monde par les grands fondateurs et continuateurs du marxisme, Marx, Engels, Lénine et Staline, la dialectique matérialiste a été appliquée avec le plus grand succès à l’analyse de nombreux aspects de l’histoire humaine et de l’histoire naturelle, ainsi qu’à la transformation de nombreux aspects de la société et de la nature (par exemple en U.R.S.S.); l’universalité de la contradiction est donc déjà largement reconnue et nous n’aurons pas besoin de l’expliquer longuement. Par contre, le caractère spécifique de la contradiction est pour nombre de camarades, en particulier les dogmatiques, une question où ils ne voient pas encore clair. Ils ne comprennent pas que dans les contradictions l’universel existe dans le spécifique. Ils ne comprennent pas non plus combien il est important, pour diriger le cours de notre pratique révolutionnaire, d’étudier le spécifique dans les contradictions inhérentes aux choses et aux phénomènes concrets devant lesquels nous nous trouvons. Nous devons donc étudier le caractère spécifique de la contradiction avec une attention particulière, en accordant une place suffisante à son examen. C’est pourquoi dans notre analyse de la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes, nous commencerons par examiner le problème de l’universalité de la contradiction, puis nous analyserons plus particulièrement son caractère spécifique pour revenir finalement au problème de l’universalité.

L’universalité ou le caractère absolu de la contradiction a une double signification: la première est que les contradictions existent dans le processus de développement de toute chose et de tout phénomène; la seconde, que, dans le processus de développement de chaque chose, de chaque phénomène, le mouvement contradictoire existe du début à la fin.

Engels a dit: « Le mouvement lui-même est une contradiction » [6]. La définition, donnée par Lénine, de la loi de l’unité des contraires, dit qu’elle « reconnaît (découvre) des tendances contradictoires, opposées et s’excluant mutuellement dans tous les phénomènes et processus de la nature (et de l’esprit et de la société dans ce nombre) »[7]. Ces idées sont-elles justes? Oui, elles le sont. Dans toutes les choses et tous les phénomènes, l’interdépendance et la lutte des aspects contradictoires qui leur sont propres déterminent leur vie et animent leur développement. Il n’est rien qui ne contienne des contradictions. Sans contradictions, pas d’univers.

La contradiction est la base des formes simples du mouvement (par exemple, le mouvement mécanique) et à plus forte raison des formes complexes du mouvement.

Engels a expliqué de la façon suivante l’universalité de la contradiction:

« Si le simple changement mécanique de lieu contient déjà en lui-même une contradiction, à plus forte raison les formes supérieures de mouvement de la matière et tout particulièrement la vie organique et son développement. … la vie consiste au premier chef précisément en ce qu’un être est à chaque instant le même et pourtant un autre. La vie est donc également une contradiction qui, présente dans les choses et les processus eux-mêmes, se pose et se résout constamment. Et dès que la contradiction cesse, la vie cesse aussi, la mort intervient. De même, nous avons vu que dans le domaine de la pensée également, nous ne pouvons pas échapper aux contradictions et que, par exemple, la contradiction entre l’humaine faculté de connaître, intérieurement infinie, et son existence réelle dans des hommes qui sont tous limités extérieurement et dont la connaissance est limitée, se résout dans la série des générations, série qui, pour nous, n’a pratiquement pas de fin, — tout au moins dans le progrès sans fin.

… l’un des fondements principaux des mathématiques supérieures est [la] … contradiction …

Mais [les mathématiques inférieures] déjà fourmillent de contradictions.»  [8].

Et Lénine illustrait à son tour l’universalité de la contradiction par les exemples suivants:

« En mathématiques, le + et le —. Différentielle et intégrale.
En mécanique, action et réaction.
En physique, électricité positive et négative.
En chimie, union et dissociation des atomes.
Dans la science sociale, lutte de classe »
 [9].

Dans la guerre, l’offensive et la défensive, l’avance et la retraite, la victoire et la défaite sont autant de couples de phénomènes contradictoires dont l’un ne peut exister sans l’autre. Les deux aspects sont à la fois en lutte et en interdépendance, cela constitue l’ensemble d’une guerre, impulse le développement de la guerre et permet de résoudre les problèmes de la guerre.

Il convient de considérer toute différence dans nos concepts comme le reflet de contradictions objectives. La réflexion des contradictions objectives dans la pensée subjective forme le mouvement contradictoire des concepts, stimule le développement des idées, résout continuellement les problèmes qui se posent à la pensée humaine.

L’opposition et la lutte entre conceptions différentes apparaissent constamment au sein du Parti; c’est le reflet, dans le Parti, des contradictions de classes et des contradictions entre le nouveau et l’ancien existant dans la société. S’il n’y avait pas dans le Parti de contradictions, et de luttes idéologiques pour les résoudre, la vie du Parti prendrait fin.

Il ressort de là que partout, dans chaque processus, il existe des contradictions, aussi bien dans les formes simples du mouvement que dans ses formes complexes, dans les phénomènes objectifs que dans les phénomènes de la pensée: ce point est maintenant éclairci. Mais la contradiction existe-t-elle également au stade initial de chaque processus? Le processus de développement de toute chose, de tout phénomène connaît-il un mouvement contradictoire du début à la fin?

L’école de Déborine, comme la lecture des articles dans lesquels les philosophes soviétiques la soumettent à la critique permet de le constater, considère que la contradiction n’apparaît pas dès le début du processus, mais à un certain stade de son développement. Il s’ensuit que jusqu’à ce moment le développement du processus se produit non sous l’action des causes internes, mais sous celle des causes externes. Déborine revient ainsi aux théories métaphysiques des causes externes et du mécanisme. Appliquant cette façon de voir à l’analyse des problèmes concrets, l’école de Déborine arrive à la conclusion que, dans les conditions de l’Union soviétique, il existe entre les koulaks et la masse paysanne seulement des différences et non des contradictions, et elle approuve entièrement Boukharine [10]. Étudiant la Révolution française, elle soutient qu’avant la révolution il existait également au sein du tiers état, composé des ouvriers, des paysans et de la bourgeoisie, seulement des différences et non des contradictions. Ces vues de l’école de Déborine sont antimarxistes. Cette école ne comprend pas que dans toute différence il y a déjà une contradiction et que la différence elle-même constitue une contradiction. La contradiction entre le Travail et le Capital est née avec l’apparition de la bourgeoisie et du prolétariat, mais elle n’est devenue aiguë que plus tard. Entre les ouvriers et les paysans, même dans les conditions sociales de l’Union soviétique, il existe une différence; cette différence est une contradiction qui, toutefois, contrairement à la contradiction entre le Travail et le Capital, ne peut s’accentuer jusqu’à devenir un antagonisme ou revêtir la forme d’une lutte de classes; les ouvriers et les paysans ont scellé une solide alliance au cours de l’édification du socialisme, et ils résolvent progressivement la contradiction en question dans le processus de développement allant du socialisme au communisme. Il s’agit ici de différentes sortes de contradictions, et non de la présence ou de l’absence de contradictions. La contradiction est universelle, absolue; elle existe dans tous les processus du développement des choses et des phénomènes et pénètre chaque processus, du début à la fin.

Que signifie l’apparition d’un nouveau processus? Cela signifie que l’ancienne unité et les contraires qui la constituent font place à une nouvelle unité, à ses nouveaux contraires; alors naît un nouveau processus qui succède à l’ancien. L’ancien processus s’achève, le nouveau surgit. Et comme le nouveau processus contient de nouvelles contradictions, il commence l’histoire du développement de ses propres contradictions.

Lénine souligne que Marx, dans Le Capital, a donné un modèle d’analyse du mouvement contradictoire qui traverse tout le processus de développement d’une chose, d’un phénomène, du début à la fin. C’est la méthode à employer lorsqu’on étudie le processus de développement de toute chose, de tout phénomène. Et Lénine lui-même a utilisé judicieusement cette méthode, qui imprègne tous ses écrits.

« Marx, dans Le Capital, analyse d’abord ce qu’il y a de plus simple, de plus habituel, de fondamental, de plus fréquent, de plus ordinaire, ce qui se rencontre des milliards de fois: les rapports dans la société bourgeoise (marchande): l’échange de marchandises. Son analyse fait apparaître dans ce phénomène élémentaire (dans cette « cellule » de la société bourgeoise) tous les antagonismes (resp. embryons de tous les antagonismes) de la société moderne. La suite de l’exposé nous montre le développement (et la croissance, et le mouvement) de ces antagonismes et de cette société dans le ∑ de ses diverses parties, depuis son début jusqu’à la fin. »

Et Lénine ajoute: « Tel doit être aussi le mode d’exposition (resp. d’étude) de la dialectique en général..  » [11].

Les communistes chinois doivent s’assimiler cette méthode s’ils veulent analyser d’une manière correcte l’histoire et la situation actuelle de la révolution chinoise et en déduire les perspectives.

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III.  LE CARACTÈRE SPÉCIFIQUE DE LA CONTRADICTION

Les contradictions existent dans le processus de développement de toutes les choses, de tous les phénomènes et elles pénètrent le processus de développement de chaque chose, de chaque phénomène, du commencement à la fin. C’est là l’universalité et le caractère absolu de la contradiction, dont nous avons parlé précédemment. Arrêtons-nous maintenant sur ce qu’il y a de spécifique et de relatif dans les contradictions.

Il convient d’étudier cette question sur plusieurs plans.

En premier lieu, les contradictions des différentes formes de mouvement de la matière revêtent toutes un caractère spécifique. La connaissance de la matière par l’homme, c’est la connaissance de ses formes de mouvement, étant donné que, dans le monde, il n’y a rien d’autre que la matière en mouvement, le mouvement de la matière revêtant d’ailleurs toujours des formes déterminées. En nous penchant sur chaque forme de mouvement de la matière, nous devons porter notre attention sur ce qu’elle a de commun avec les autres formes de mouvement. Mais ce qui est encore plus important, ce qui sert de base à notre connaissance des choses, c’est de noter ce que cette forme de mouvement a de proprement spécifique, c’est-à-dire ce qui la différencie qualitativement des autres formes de mouvement. C’est seulement de cette manière qu’on peut distinguer une chose d’une autre. Toute forme de mouvement contient en soi ses propres contradictions spécifiques, lesquelles constituent cette essence spécifique qui différencie une chose des autres. C’est cela qui est la cause interne ou si l’on veut la base de la diversité infinie des choses dans le monde. Il existe dans la nature une multitude de formes du mouvement: le mouvement mécanique, le son, la lumière, la chaleur, l’électricité, la dissociation, la combinaison, etc. Toutes ces formes du mouvement de la matière sont en interdépendance, mais se distinguent les unes des autres dans leur essence. L’essence spécifique de chaque forme de mouvement est déterminée par les contradictions spécifiques qui lui sont inhérentes. Il en est ainsi non seulement de la nature, mais également des phénomènes de la société et de la pensée. Chaque forme sociale, chaque forme de la pensée contient ses contradictions spécifiques et possède son essence spécifique.

La délimitation des différentes sciences se fonde justement sur les contradictions spécifiques contenues dans les objets respectifs qu’elles étudient. Ainsi, les contradictions propres à la sphère d’un phénomène donné constituent l’objet d’étude d’une branche déterminée de la science. Par exemple, le + et le — en mathématiques; l’action et la réaction en mécanique; l’électricité positive et négative en physique; la combinaison et la dissociation en chimie; les forces productives et les rapports de production, la lutte entre les classes dans les sciences sociales; l’attaque et la défense dans la science militaire; l’idéalisme et le matérialisme, la métaphysique et la dialectique en philosophie — tout cela constitue les objets d’étude de différentes branches de la science en raison justement de l’existence de contradictions spécifiques et d’une essence spécifique dans chaque branche. Certes, faute de connaître ce qu’il y a d’universel dans les contradictions, il est impossible de découvrir les causes générales ou les bases générales du mouvement, du développement des choses et des phénomènes. Mais si l’on n’étudie pas ce qu’il y a de spécifique dans les contradictions, il est impossible de déterminer cette essence spécifique qui distingue une chose des autres, impossible de découvrir les causes spécifiques ou les bases spécifiques du mouvement, du développement des choses et des phénomènes, impossible par conséquent de distinguer les choses et les phénomènes, de délimiter les domaines de la recherche scientifique.

Si l’on considère l’ordre suivi par le mouvement de la connaissance humaine, on voit que celle-ci part toujours de la connaissance du particulier et du spécifique pour s’élargir graduellement jusqu’à atteindre celle du général. Les hommes commencent toujours par connaître d’abord l’essence spécifique d’une multitude de choses différentes avant d’être en mesure de passer à la généralisation et de connaître l’essence commune des choses. Quand ils sont parvenus à cette connaissance, elle leur sert de guide pour étudier plus avant les différentes choses concrètes qui n’ont pas encore été étudiées ou qui l’ont été insuffisamment, de façon à trouver leur essence spécifique; c’est ainsi seulement qu’ils peuvent compléter, enrichir et développer leur connaissance de l’essence commune des choses et l’empêcher de se dessécher ou de se pétrifier. Ce sont là les deux étapes du processus de la connaissance: la première va du spécifique au général, la seconde du général au spécifique. Le développement de la connaissance humaine représente toujours un mouvement en spirale et (si l’on observe rigoureusement la méthode scientifique) chaque cycle élève la connaissance à un degré supérieur et sans cesse l’approfondit. L’erreur de nos dogmatiques dans cette question consiste en ceci: d’une part, ils ne comprennent pas que c’est seulement après avoir étudié ce qu’il y a de spécifique dans la contradiction et pris connaissance de l’essence spécifique des choses particulières qu’on peut atteindre à la pleine connaissance de l’universalité de la contradiction et de l’essence commune des choses; et d’autre part, ils ne comprennent pas qu’après avoir pris connaissance de l’essence commune des choses nous devons aller plus avant et étudier les choses concrètes, qui ont été insuffisamment étudiées ou qui apparaissent pour la première fois. Nos dogmatiques sont des paresseux; ils se refusent à tout effort dans l’étude des choses concrètes, considèrent les vérités générales comme quelque chose qui tombe du ciel, en font des formules purement abstraites, inaccessibles à l’entendement humain, nient totalement et renversent l’ordre normal que suivent les hommes pour arriver à la connaissance de la vérité. Ils ne comprennent pas non plus la liaison réciproque entre les deux étapes du processus de la connaissance humaine: du spécifique au général et du général au spécifique; ils n’entendent rien à la théorie marxiste de la connaissance.

Il faut étudier non seulement les contradictions spécifiques de chacun des grands systèmes de formes du mouvement de la matière et l’essence déterminée par ces contradictions, mais aussi les contradictions spécifiques et l’essence de chacune de ces formes de mouvement de la matière à chaque étape du long chemin que suit le développement de celles-ci. Toute forme du mouvement, dans chaque processus de développement qui est réel et non imaginaire, est qualitativement différente. Dans notre étude, il convient d’accorder une attention particulière à cela et, de plus, de commencer par là.

Les contradictions qualitativement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitativement différentes. Ainsi, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique; la contradiction entre les colonies et l’impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale; la contradiction entre la classe ouvrière et la paysannerie, dans la société socialiste, par la collectivisation et la mécanisation de l’agriculture; les contradictions au sein du parti communiste se résolvent par la critique et l’autocritique; les contradictions entre la société et la nature, par le développement des forces productives. Les processus changent, les anciens processus et les anciennes contradictions disparaissent, de nouveaux processus et de nouvelles contradictions naissent, et les méthodes pour résoudre celles-ci sont en conséquence différentes elles aussi. Les contradictions résolues par la Révolution de Février et les contradictions résolues par la Révolution d’Octobre, en Russie, de même que les méthodes employées pour les résoudre, étaient entièrement différentes. Résoudre les contradictions différentes par des méthodes différentes est un principe que les marxistes-léninistes doivent rigoureusement observer. Les dogmatiques n’observent pas ce principe; ils ne comprennent pas que les conditions dans lesquelles se déroulent les différentes révolutions ne sont pas les mêmes, aussi ne comprennent-ils pas que les contradictions différentes doivent être résolues par des méthodes différentes; ils adoptent invariablement ce qu’ils croient être une formule immuable, et l’appliquent mécaniquement partout, ce qui ne peut que causer des revers à la révolution ou compromettre ce qui aurait pu réussir.

Pour faire apparaître le caractère spécifique des contradictions considérées dans leur ensemble ou dans leur liaison mutuelle au cours du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, c’est-à-dire pour faire apparaître l’essence du processus, il faut faire apparaître le caractère spécifique des deux aspects de chacune des contradictions dans ce processus; sinon, il sera impossible de faire apparaître l’essence du processus; cela aussi exige la plus grande attention dans notre étude.

Dans le processus de développement d’un phénomène important, il existe toute une série de contradictions. Par exemple, dans le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, il existe notamment une contradiction entre les classes opprimées de la société chinoise et l’impérialisme; une contradiction entre les masses populaires et le régime féodal; une contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie; une contradiction entre la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine d’une part, et la bourgeoisie d’autre part; des contradictions entre les diverses cliques réactionnaires dominantes: la situation est ici extrêmement complexe. Toutes ces contradictions ne peuvent être traitées de la même façon, puisque chacune a son caractère spécifique; qui plus est, les deux aspects de chaque contradiction ont, à leur tour, des particularités propres à chacun d’eux, et l’on ne peut les envisager de la même manière. Nous qui travaillons pour la cause de la révolution chinoise, nous devons non seulement comprendre le caractère spécifique de chacune de ces contradictions considérées dans leur ensemble, c’est-à-dire dans leur liaison mutuelle, mais encore étudier les deux aspects de chaque contradiction, seul moyen pour arriver à comprendre l’ensemble. Comprendre chaque aspect de la contradiction, c’est comprendre quelle situation particulière il occupe, sous quelles formes concrètes il établit avec son contraire des relations d’interdépendance et des relations de contradiction, quelles sont les méthodes concrètes qu’il utilise dans sa lutte contre l’autre quand les deux aspects se trouvent à la fois en interdépendance et en contradiction, et aussi après la rupture de leur interdépendance. L’étude de ces questions est d’une haute importance. C’est ce qu’avait en vue Lénine lorsqu’il disait que la substance même, l’âme vivante du marxisme, c’est l’analyse concrète d’une situation concrète [12]. Nos dogmatiques enfreignent les enseignements de Lénine, ne se donnent jamais la peine d’analyser quoi que ce soit d’une manière concrète; leurs articles et leurs discours ne font que ressasser d’une manière vaine, creuse, des schémas stéréotypés, et font naître dans notre Parti un style de travail des plus néfastes.

Dans l’étude d’une question, il faut se garder d’être subjectif, d’en faire un examen unilatéral et d’être superficiel. Être subjectif, c’est ne pas savoir envisager une question objectivement, c’est-à-dire d’un point de vue matérialiste. J’en ai déjà parlé dans « De la pratique ». L’examen unilatéral consiste à ne pas savoir envisager les questions sous tous leurs aspects. C’est ce qui arrive, par exemple, lorsqu’on comprend seulement la Chine et non le Japon, seulement le Parti communiste et non le Kuomintang, seulement le prolétariat et non la bourgeoisie, seulement la paysannerie et non les propriétaires fonciers, seulement les situations favorables et non les situations difficiles, seulement le passé et non l’avenir, seulement le détail et non l’ensemble, seulement les insuffisances et non les succès, seulement le demandeur et non le défendeur, seulement le travail révolutionnaire dans la clandestinité et non le travail révolutionnaire légal, etc., bref, lorsqu’on ne comprend pas les particularités des deux aspects d’une contradiction. C’est ce qu’on appelle envisager les questions d’une manière unilatérale, ou encore voir la partie et non le tout, voir les arbres et non la forêt. Si l’on procède ainsi, il est impossible de trouver la méthode pour résoudre les contradictions, impossible de s’acquitter des tâches de la révolution, impossible de mener à bien le travail qu’on fait, impossible de développer correctement la lutte idéologique dans le Parti. Quand Souentse, traitant de l’art militaire, disait: « Connais ton adversaire et connais-toi toi-même, et tu pourras sans risque livrer cent batailles » [13], il parlait des deux parties belligérantes. Wei Tcheng [14], sous la dynastie des Tang, comprenait lui aussi l’erreur d’un examen unilatéral lorsqu’il disait: « Qui écoute les deux côtés aura l’esprit éclairé, qui n’écoute qu’un côté restera dans les ténèbres. » Mais nos camarades voient souvent les problèmes d’une manière unilatérale et, de ce fait, il leur arrive souvent d’avoir des anicroches. Dans Chouei hou tchouan, on parle de Song Kiang qui attaqua à trois reprises Tchoukiatchouang « [15]. Il échoua deux fois pour avoir ignoré les conditions locales et appliqué une méthode d’action erronée. Par la suite, il changea de méthode et commença par s’informer de la situation; dès lors, il connut tous les secrets du labyrinthe, brisa l’alliance des trois villages Likiatchouang, Houkiatchouang et Tchoukiatchouang, et envoya des hommes se cacher dans le camp ennemi pour s’y mettre en embuscade, usant d’un stratagème semblable à celui du cheval de Troie dont parle une légende étrangère; et sa troisième attaque fiit couronnée de succès. Chouei hou tchouan contient de nombreux exemples d’application de la dialectique matérialiste, dont l’un des meilleurs est l’attaque, par trois fois, de Tchoukiatchouang. Lénine dit:

«Pour connaître réellement un objet, il faut embrasser et étudier tous ses aspects, toutes ses liaisons et « médiations ». Nous n’y arriverons jamais intégralement, mais la nécessité de considérer tous les aspects nous garde des erreurs et de l’engourdissement [16] ».

Nous devons retenir ses paroles. Être superficiel, c’est ne pas tenir compte des particularités des contradictions dans leur ensemble, ni des particularités des deux aspects de chaque contradiction, nier la nécessité d’aller au fond des choses et d’étudier minutieusement les particularités de la contradiction, se contenter de regarder de loin et, après une observation approximative de quelques traits superficiels de la contradiction, essayer immédiatement de la résoudre (de répondre à une question, de trancher un différend, de régler une affaire, de diriger une opération militaire). Une telle manière de procéder entraîne toujours des conséquences fâcheuses. La raison pour laquelle nos camarades qui donnent dans le dogmatisme et l’empirisme commettent des erreurs, c’est qu’ils envisagent les choses d’une manière subjective, unilatérale, superficielle. Envisager les choses d’une manière unilatérale et superficielle, c’est encore du subjectivisme, car, dans leur être objectif, les choses sont en fait liées les unes aux autres et possèdent des lois internes; or, il est des gens qui, au lieu de refléter les choses telles qu’elles sont, les considèrent d’une manière unilatérale ou superficielle, sans connaître leur liaison mutuelle ni leurs lois internes; une telle méthode est donc subjective.

Nous devons avoir en vue non seulement les particularités du mouvement des aspects contradictoires considérés dans leur liaison mutuelle et dans les conditions de chacun d’eux au cours du processus général du développement d’une chose ou d’un phénomène, mais aussi les particularités propres à chaque étape du processus de développement.

Ni la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, ni l’essence de ce processus, déterminée par cette contradiction, ne disparaissent avant l’achèvement du processus; toutefois, les conditions diffèrent habituellement les unes des autres à chaque étape du long processus de développement d’une chose ou d’un phénomène. En voici la raison: Bien que le caractère de la contradiction fondamentale dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène et l’essence du processus restent inchangés, la contradiction fondamentale s’accentue progressivement à chaque étape de ce long processus. En outre, parmi tant de contradictions, importantes ou minimes, qui sont déterminées par la contradiction fondamentale ou se trouvent sous son influence, certaines s’accentuent, d’autres se résolvent ou s’atténuent temporairement ou partiellement, d’autres ne font encore que naître. Voilà pourquoi il y a différentes étapes dans le processus. On est incapable de résoudre comme il faut les contradictions inhérentes à une chose ou à un phénomène si l’on ne fait pas attention aux étapes du processus de son développement.

Lorsque, par exemple, le capitalisme de l’époque de la libre concurrence se transforma en impérialisme, ni le caractère de classe des deux classes en contradiction fondamentale — le prolétariat et la bourgeoisie — ni l’essence capitaliste de la société ne subirent de changement; toutefois, la contradiction entre ces deux classes s’accentua, la contradiction entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste surgit, la contradiction entre les puissances coloniales et les colonies devint plus marquée, la contradiction entre les pays capitalistes, contradiction provoquée par le développement inégal de ces pays, se manifesta avec une acuité particulière; dès lors apparut un stade particulier du capitalisme — le stade de l’impérialisme. Le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne précisément parce que Lénine et Staline ont donné une explication juste de ces contradictions et formulé correctement la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne appelées à les résoudre.

Si l’on prend le processus de la révolution démocratique bourgeoise en Chine, qui a commencé par la Révolution de 1911 [17], on y distingue également plusieurs étapes spécifiques. En particulier, la période de la révolution où sa direction a été bourgeoise et la période où sa direction est assumée par le prolétariat représentent deux étapes historiques dont la différence est considérable. En d’autres termes, la direction exercée par le prolétariat changea radicalement le visage de la révolution, conduisit à un regroupement des forces dans le rapport des classes, amena un large développement de la révolution paysanne, imprima à la révolution dirigée contre l’impérialisme et le féodalisme un caractère conséquent, créa la possibilité du passage de la révolution démocratique à la révolution socialiste, etc. Tout cela était impossible à l’époque où la direction de la révolution appartenait à la bourgeoisie. Bien que la nature de la contradiction fondamentale du processus pris dans son ensemble, c’est-à-dire le caractère de révolution démocratique anti-impérialiste et antiféodale du processus (l’autre aspect de la contradiction étant le caractère semi-colonial et semi-féodal du pays), n’eût subi aucun changement, on vit se produire au cours de cette longue période des événements aussi importants que la défaite de la Révolution de 1911 et l’établissement du pouvoir des seigneurs de guerre du Peiyang, la création du premier front uni national et la révolution de 1924-1927 [18], la rupture du front uni et le passage de la bourgeoisie dans le camp de la contre-révolution, les conflits entre les nouveaux seigneurs de guerre, la Guerre révolutionnaire agraire [19], la création du second front uni national et la Guerre de Résistance contre le Japon — autant d’étapes de développement en l’espace de vingt et quelques années. Ces étapes sont caractérisées notamment par le fait que certaines contradictions se sont accentuées (par exemple, la Guerre révolutionnaire agraire et l’invasion des quatre provinces du Nord-Est [20] par le Japon), que d’autres se sont trouvées partiellement ou provisoirement résolues (par exemple, l’anéantissement des seigneurs de guerre du Peiyang, la confiscation par nous des terres des propriétaires fonciers), que d’autres enfin ont surgi (par exemple, la lutte entre les nouveaux seigneurs de guerre, la reprise des terres par les propriétaires fonciers après la perte de nos bases révolutionnaires dans le Sud).

Lorsqu’on étudie le caractère spécifique des contradictions à chaque étape du processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, il faut non seulement considérer ces contradictions dans leur liaison mutuelle ou dans leur ensemble, mais également envisager les deux aspects de chaque contradiction.

Par exemple, le Kuomintang et le Parti communiste. Prenons l’un des aspects de cette contradiction: le Kuomintang. Aussi longtemps qu’il suivit, dans la période du premier front uni, les trois thèses politiques fondamentales de Sun Yat-sen (alliance avec la Russie, alliance avec le Parti communiste et soutien aux ouvriers et aux paysans), il conserva son caractère révolutionnaire et sa vigueur, il représenta l’alliance des différentes classes dans la révolution démocratique. À partir de 1927, il se transforma en son contraire en devenant un bloc réactionnaire des propriétaires fonciers et de la grande bourgeoisie. Après l’Incident de Sian [21] en décembre 1936, un nouveau changement commença à se produire en son sein, dans le sens de la cessation de la guerre civile et de l’alliance avec le Parti communiste pour une lutte commune contre l’impérialisme japonais. Telles sont les particularités du Kuomintang à ces trois étapes. Leur apparition a eu, bien entendu, des causes multiples. Prenons maintenant l’autre aspect: le Parti communiste chinois. Dans la période du premier front uni, il était encore fort jeune; il dirigea courageusement la révolution de 1924-1927, mais montra son manque de maturité dans la façon dont il comprit le caractère, les tâches et les méthodes de la révolution, c’est pourquoi le tchentou-sieouisme [22], qui était apparu dans la dernière période de cette révolution, eut la possibilité d’y exercer son action et conduisit la révolution à la défaite. À partir de 1927, le Parti communiste dirigea courageusement la Guerre révolutionnaire agraire, créa une armée révolutionnaire et des bases révolutionnaires, mais commit des erreurs de caractère aventuriste, à la suite de quoi l’armée et les bases d’appui subirent de grosses pertes. Depuis 1935, il a surmonté ces erreurs et dirige le nouveau front uni pour la résistance au Japon; cette grande lutte est en train de se développer. À l’étape présente, le Parti communiste est un parti qui a déjà subi l’épreuve de deux révolutions et qui possède une riche expérience. Telles sont les particularités du Parti communiste chinois à ces trois étapes. Leur apparition a eu également des causes multiples. Faute d’étudier les particularités du Kuomintang et du Parti communiste, il est impossible de comprendre les relations spécifiques entre les deux partis aux diverses étapes de leur développement: création d’un front uni, rupture de ce front, création d’un nouveau front uni. Mais pour étudier ces diverses particularités, il est encore plus indispensable d’étudier la base de classe des deux partis et les contradictions qui en résultent dans différentes périodes entre chacun de ces partis et les autres forces. Par exemple, dans la période de sa première alliance avec le Parti communiste, le Kuomintang se trouvait en contradiction avec les impérialistes étrangers, ce qui l’amena à s’opposer à l’impérialisme; d’autre part, il se trouvait en contradiction avec les masses populaires à l’intérieur du pays — bien qu’en paroles il fît toutes sortes de promesses mirifiques aux travailleurs, il ne leur accordait en fait que très peu de choses, voire rien du tout. Au cours de sa guerre anticommuniste, il collabora avec l’impérialisme et le féodalisme pour s’opposer aux masses populaires, supprima d’un trait de plume tous les droits que celles-ci avaient conquis pendant la révolution, rendant ainsi plus aiguës ses contradictions avec les masses populaires. Dans la période actuelle de résistance au Japon, il a besoin, en raison de ses contradictions avec l’impérialisme japonais, de s’allier avec le Parti communiste, sans toutefois mettre un frein ni à sa lutte contre le Parti communiste et le peuple ni à l’oppression qu’il exerce sur eux. Quant au Parti communiste, il a toujours été, dans n’importe quelle période, aux côtés des masses populaires pour lutter contre l’impérialisme et le féodalisme; mais dans la période actuelle de résistance au Japon, il a adopté une politique modérée à l’égard du Kuomintang et des forces féodales du pays, étant donné que le Kuomintang s’est prononcé pour la résistance au Japon. Ces circonstances ont donné lieu tantôt à une alliance tantôt à une lutte entre les deux partis, ceux-ci étant, d’ailleurs, même en période d’alliance, dans une situation complexe à la fois d’alliance et de lutte. Si nous n’étudions pas les particularités de ces aspects contradictoires, nous ne pourrons comprendre ni les rapports respectifs des deux partis avec les autres forces, ni les relations entre les deux partis eux-mêmes.

Il s’ensuit que lorsque nous étudions le caractère spécifique de n’importe quelle contradiction — la contradiction propre à chaque forme de mouvement de la matière, la contradiction propre à chaque forme de mouvement dans chacun de ses processus de développement, les deux aspects de la contradiction dans chaque processus de développement, la contradiction à chaque étape d’un processus de développement, et les deux aspects de la contradiction à chacune de ces étapes — bref, lorsque nous étudions le caractère spécifique de toutes ces contradictions, nous ne devons pas nous montrer subjectifs et arbitraires, mais en faire une analyse concrète. Sans analyse concrète, impossible de connaître le caractère spécifique de quelque contradiction que ce soit. Nous devons toujours nous rappeler les paroles de Lénine: analyse concrète d’une situation concrète.

Marx et Engels ont été les premiers à nous donner de magnifiques exemples de ce genre d’analyse concrète.

Lorsque Marx et Engels ont appliqué la loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes à l’étude du processus de l’histoire de la société, ils ont découvert la contradiction existant entre les forces productives et les rapports de production, la contradiction entre la classe des exploiteurs et celle des exploités, ainsi que la contradiction qui en résulte entre la base économique et sa superstructure (politique, idéologie, etc.); et ils ont découvert comment ces contradictions engendrent inévitablement différentes sortes de révolutions sociales dans différentes sortes de sociétés de classes.

Lorsque Marx a appliqué cette loi à l’étude de la structure économique de la société capitaliste, il a découvert que la contradiction fondamentale de cette société, c’est la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de la propriété. Cette contradiction se manifeste par la contradiction entre le caractère organisé de la production dans les entreprises isolées et le caractère inorganisé de la production à l’échelle de la société tout entière. Et dans les rapports de classes, elle se manifeste dans la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Comme les choses et les phénomènes sont d’une prodigieuse diversité et qu’il n’y a aucune limite à leur développement, ce qui est universel dans tel contexte peut devenir particulier dans un autre. Inversement, ce qui est particulier dans tel contexte peut devenir universel dans un autre. La contradiction dans le régime capitaliste entre le caractère social de la production et la propriété privée des moyens de production est commune à tous les pays où existe et se développe le capitalisme; pour le capitalisme, cela constitue l’universalité de la contradiction. Mais cette contradiction du capitalisme appartient seulement à une étape historique déterminée du développement de la société de classes en général, et, du point de vue de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production dans la société de classes en général, cela constitue le caractère spécifique de la contradiction. Or, en dégageant le caractère spécifique de toutes les contradictions de la société capitaliste, Marx a élucidé d’une manière encore plus approfondie, plus totale, plus complète l’universalité de la contradiction entre les forces productives et les rapports de production dans la société de classes en général.

L’unité du spécifique et de l’universel, la présence dans chaque chose de ce que la contradiction a d’universel aussi bien que de ce qu’elle a de spécifique, l’universel existant dans le spécifique, nous obligent, quand nous étudions une chose déterminée, à découvrir le spécifique et l’universel ainsi que leur liaison mutuelle, à découvrir le spécifique et l’universel au sein de la chose elle-même ainsi que leur liaison mutuelle, à découvrir la liaison que cette chose entretient avec les nombreuses autres choses, extérieures à elle. En dégageant les racines historiques du léninisme, Staline analyse, dans son célèbre ouvrage Des principes du léninisme, la situation internationale qui a donné naissance au léninisme, il analyse les contradictions du capitalisme qui ont atteint un point extrême dans les conditions de l’impérialisme, il montre comment ces contradictions ont fait de la révolution prolétarienne une question d’activité pratique immédiate et ont créé les conditions favorables à un assaut direct contre le capitalisme. De plus, il analyse les raisons pour lesquelles la Russie est devenue le foyer du léninisme, expliquant pourquoi la Russie tsariste fut alors le point crucial de toutes les contradictions de l’impérialisme et pourquoi c’est justement le prolétariat russe qui a pu devenir l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire international. Ainsi, Staline a analysé l’universalité de la contradiction propre à l’impérialisme, montrant que le léninisme est le marxisme de l’époque de l’impérialisme et de la révolution prolétarienne; mais il a aussi analysé le caractère spécifique de l’impérialisme de la Russie tsariste dans cette contradiction générale, montrant que la Russie est devenue la patrie de la théorie et de la tactique de la révolution prolétarienne et que ce caractère spécifique contenait en lui l’universalité de la contradiction. L’analyse de Staline est pour nous un modèle de la connaissance du caractère spécifique et de l’universalité de la contradiction ainsi que de leur liaison mutuelle.

En traitant la question de l’emploi de la dialectique dans l’étude des phénomènes objectifs, Marx et Engels, et également Lénine et Staline, ont toujours indiqué qu’il faut se garder de tout subjectivisme et de tout arbitraire, qu’il faut partir des conditions concrètes du mouvement réel objectif pour découvrir dans ces phénomènes les contradictions concrètes, la situation concrète de chaque aspect de la contradiction et le rapport mutuel concret des contradictions. Nos dogmatiques n’ont pas cette attitude clans l’étude, aussi ne se font-ils jamais une idée juste d’une chose. Nous devons tirer la leçon de leur échec et parvenir à acquérir cette attitude, la seule qui soit correcte dans l’étude.

La relation entre l’universalité et le caractère spécifique de la contradiction, c’est la relation entre le général et le particulier. Le général réside dans le fait que les contradictions existent dans tous les processus et pénètrent tous les processus, du début à la fin; mouvement, chose, processus, pensée — tout est contradiction. Nier la contradiction dans les choses et les phénomènes, c’est tout nier. C’est là une vérité universelle, valable pour tous les temps et tous les pays sans exception. C’est pourquoi la contradiction est générale, absolue. Toutefois, ce général n’existe que dans le particulier; sans particulier, point de général. Si tout particulier en est exclu, que reste-t-il du général? C’est le fait que chaque contradiction a son caractère spécifique propre qui donne naissance au particulier. Tout élément particulier est conditionné, passager et partant relatif.

Cette vérité concernant le général et le particulier, l’absolu et le relatif, est la quintessence de la question des contradictions inhérentes aux choses et aux phénomènes; ne pas comprendre cette vérité, c’est se refuser à la dialectique.

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IV. LA CONTRADICTION PRINCIPALE ET L’ASPECT PRINCIPAL DE LA CONTRADICTION

Dans la question du caractère spécifique de la contradiction, il reste deux éléments qui requièrent une analyse particulière, à savoir la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction.

Dans un processus de développement complexe d’une chose ou d’un phénomène, il existe toute une série de contradictions; l’une d’elles est nécessairement la contradiction principale, dont l’existence et le développement déterminent l’existence et le développement des autres contradictions ou agissent sur eux.

Ainsi, dans la société capitaliste, les deux forces en contradiction, le prolétariat et la bourgeoisie, forment la contradiction principale; les autres contradictions, comme par exemple la contradiction entre les restes de la classe féodale et la bourgeoisie, la contradiction entre la petite bourgeoisie paysanne et la bourgeoisie, la contradiction entre le prolétariat et la petite bourgeoisie paysanne, la contradiction entre la bourgeoisie libérale et la bourgeoisie monopoliste, la contradiction entre la démocratie et le fascisme au sein de la bourgeoisie, les contradictions entre les pays capitalistes et les contradictions entre l’impérialisme et les colonies, sont toutes déterminées par la contradiction principale ou soumises à son action.

Dans un pays semi-colonial tel que la Chine, la relation entre la contradiction principale et les contradictions secondaires forme un tableau complexe.

Quand l’impérialisme lance une guerre d’agression contre un tel pays, les diverses classes de ce pays, à l’exception d’un petit nombre de traîtres à la nation, peuvent s’unir temporairement dans une guerre nationale contre l’impérialisme. La contradiction entre l’impérialisme et le pays considéré devient alors la contradiction principale et toutes les contradictions entre les diverses classes à l’intérieur du pays (y compris la contradiction, qui était la principale, entre le régime féodal et les masses populaires) passent temporairement au second plan et à une position subordonnée. Tel est le cas en Chine dans la Guerre de l’Opium de 1840 [23], la Guerre sino-japonaise de 1894 [24], la Guerre des Yihotouan en 1900 et l’actuelle guerre sino-japonaise.

Néanmoins, dans d’autres circonstances, les contradictions se déplacent. Lorsque l’impérialisme n’a pas recours à la guerre comme moyen d’oppression, mais utilise dans les domaines politique, économique et culturel des formes d’oppression plus modérées, la classe dominante du pays semi-colonial capitule devant l’impérialisme; il se forme alors entre eux une alliance pour opprimer ensemble les masses populaires. À ce moment, les masses populaires recourent le plus souvent à la guerre civile pour lutter contre l’alliance des impérialistes et de la classe féodale; quant à l’impérialisme, au lieu d’avoir recours à une action directe, il use souvent de moyens détournés en aidant les réactionnaires du pays semi-colonial à opprimer le peuple, d’où l’acuité particulière des contradictions internes. C’est ce qui est arrivé en Chine pendant la guerre révolutionnaire de 1911, la guerre révolutionnaire de 1924-1927, la Guerre révolutionnaire agraire commencée en 1927 et poursuivie dix ans durant. Les guerres intestines entre les différents groupes réactionnaires au pouvoir dans les pays semi-coloniaux, comme celles que les seigneurs de guerre se sont faites en Chine, appartiennent à la même catégorie.

Lorsque la guerre révolutionnaire, dans un pays, prend une envergure telle qu’elle menace l’existence même de l’impérialisme et de ses laquais, les réactionnaires de l’intérieur, l’impérialisme a fréquemment recours, pour maintenir sa domination, à d’autres moyens encore: ou bien il cherche à diviser le front révolutionnaire, ou bien il envoie directement ses troupes au secours de la réaction intérieure. À ce moment, l’impérialisme étranger et la réaction intérieure se placent tout à fait ouvertement à un pôle, et les masses populaires, à l’autre pôle, formant ainsi la contradiction principale qui détermine le développement des autres contradictions ou agit sur lui. L’aide apportée par différents pays capitalistes aux réactionnaires de Russie après la Révolution d’Octobre est un exemple d’une telle intervention armée. La trahison de Tchiang Kaï-chek en 1927 est un exemple de rupture du front révolutionnaire.

En tout cas, il ne fait absolument aucun doute qu’à chacune des étapes de développement du processus il n’existe qu’une contradiction principale, qui joue le rôle dirigeant.

Il apparaît donc que si un processus comporte plusieurs contradictions il y en a nécessairement une qui est la principale et qui joue le rôle dirigeant, déterminant, alors que les autres n’occupent qu’une position secondaire, subordonnée. Par conséquent, dans l’étude de tout processus complexe où il existe deux contradictions ou davantage, nous devons nous efforcer de trouver la contradiction principale. Lorsque celle-ci est trouvée, tous les problèmes se résolvent aisément. Telle est la méthode que nous enseigne Marx dans son étude de la société capitaliste. C’est aussi cette méthode que nous enseignent Lénine et Staline dans leur étude de l’impérialisme et de la crise générale du capitalisme, dans leur étude de l’économie de l’Union soviétique. Des milliers de savants et d’hommes d’action ne comprennent pas cette méthode; le résultat, c’est que, perdus dans le brouillard, ils sont incapables d’aller au cœur du problème et de ce fait ne peuvent trouver la méthode pour résoudre les contradictions.

Nous avons déjà dit plus haut qu’il ne faut pas traiter toutes les contradictions dans un processus comme si elles étaient égales, qu’il est nécessaire d’y distinguer la contradiction principale des contradictions secondaires et d’être particulièrement attentif à saisir la contradiction principale. Mais dans les différentes contradictions, qu’il s’agisse de la contradiction principale ou des contradictions secondaires, peut-on aborder les deux aspects contradictoires en les considérant comme égaux? Non, pas davantage. Dans toute contradiction, les aspects contradictoires se développent d’une manière inégale. Il semble qu’il y ait parfois équilibre entre eux, mais ce n’est là qu’un état passager et relatif; la situation fondamentale, c’est le développement inégal. Des deux aspects contradictoires, l’un est nécessairement principal, l’autre secondaire. Le principal, c’est celui qui joue le rôle dominant dans la contradiction. Le caractère des choses et des phénomènes est surtout déterminé par cet aspect principal de la contradiction, lequel occupe la position dominante.

Mais cette situation n’est pas statique; l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction se convertissent l’un en l’autre et le caractère des phénomènes change en conséquence. Si, dans un processus déterminé ou à une étape déterminée du développement de la contradiction, l’aspect principal est A et l’aspect secondaire B, à une autre étape ou dans un autre processus du développement, les rôles sont renversés; ce changement est fonction du degré de croissance ou de décroissance atteint par la force de chaque aspect dans sa lutte contre l’autre au cours du développement du phénomène.

Nous parlons souvent du « remplacement de l’ancien par le nouveau ». Telle est la loi générale et imprescriptible de l’univers. La transformation d’un phénomène en un autre par des bonds dont les formes varient selon le caractère du phénomène lui-même et les conditions dans lesquelles il se trouve, tel est le processus de remplacement de l’ancien par le nouveau. Dans tout phénomène, il existe une contradiction entre le nouveau et l’ancien, ce qui engendre une série de luttes au cours sinueux. Il résulte de ces luttes que le nouveau grandit et s’élève au rôle dominant; l’ancien, par contre, décroît et finit par dépérir. Et dès que le nouveau l’emporte sur l’ancien, l’ancien phénomène se transforme qualitativement en un nouveau phénomène. Il ressort de là que la qualité d’une chose ou d’un phénomène est surtout déterminée par l’aspect principal de la contradiction, lequel occupe la position dominante. Lorsque l’aspect principal de la contradiction, l’aspect dont la position est dominante, change, la qualité du phénomène subit un changement correspondant.

Le capitalisme, qui occupait dans l’ancienne société féodale une position subordonnée, devient la force dominante dans la société capitaliste; le caractère de la société subit une transformation correspondante: de féodale, elle devient capitaliste. Quant à la féodalité, de force dominante qu’elle était dans le passé, elle devient, à l’époque de la nouvelle société capitaliste, une force subordonnée qui dépérit progressivement. C’est ce qui s’est passé, par exemple, en Angleterre et en France. Avec le développement des forces productives, la bourgeoisie elle-même, de classe nouvelle, jouant un rôle progressif, devient une classe ancienne, jouant un rôle réactionnaire, et, finalement, elle est renversée par le prolétariat et devient une classe dépossédée du droit à la propriété privée des moyens de production, déchue de son pouvoir et qui disparaîtra avec le temps. Le prolétariat, qui est de loin supérieur en nombre à la bourgeoisie et a grandi en même temps qu’elle, mais se trouve sous sa domination, constitue une force nouvelle; occupant, dans la période initiale, une position dépendante par rapport à la bourgeoisie, il se renforce progressivement, se transforme en une classe indépendante, jouant le rôle dirigeant dans l’histoire, et finalement s’empare du pouvoir et devient la classe dominante. De ce fait, le caractère de la société change — l’ancienne société, capitaliste, devient une nouvelle société, socialiste. Tel est le chemin déjà parcouru par l’Union soviétique et que suivront inévitablement tous les autres pays.

Voyons la situation de la Chine. Dans la contradiction où la Chine s’est trouvée réduite à l’état de semi-colonie, l’impérialisme occupe la position principale et opprime le peuple chinois, alors que la Chine, de pays indépendant, est devenue une semi-colonie. Mais la situation se modifiera inévitablement; dans la lutte entre les deux parties, la force du peuple chinois, force qui grandit sous la direction du prolétariat, transformera inévitablement la Chine de semi-colonie en pays indépendant, alors que l’impérialisme sera renversé et la vieille Chine transformée inévitablement en une Chine nouvelle.

La transformation de la vieille Chine en une Chine nouvelle implique aussi une transformation dans les rapports entre les forces anciennes, féodales, et les forces nouvelles, populaires. La vieille classe féodale des propriétaires fonciers sera renversée; de classe dominante, elle deviendra classe dominée et dépérira progressivement. Quant au peuple, maintenant dominé, il accédera, sous la direction du prolétariat, à une position dominante. De ce fait, le caractère de la société chinoise se modifiera, la vieille société, semi-coloniale et semi-féodale, deviendra une société nouvelle, démocratique.

De semblables transformations se sont déjà produites dans le passé. La dynastie des Tsing, qui avait régné en Chine pendant près de trois cents ans, a été renversée lors de la Révolution de 1911, et le Kebmingtongmenghoui [25] dirigé par Sun Yat-sen a remporté à un moment donné la victoire. Dans la guerre révolutionnaire de 1924-1927, les forces révolutionnaires du Sud, nées de l’alliance entre le Parti communiste et le Kuomintang, de faibles sont devenues puissantes et ont remporté la victoire dans l’Expédition du Nord, alors que les seigneurs de guerre du Peiyang, qui avaient été un temps les maîtres du pays, furent renversés. En 1927, les forces populaires, dirigées par le Parti communiste, ont beaucoup diminué sous les coups des réactionnaires du Kuomintang, mais, après avoir épuré leurs rangs de l’opportunisme, elles ont grandi progressivement. Dans les bases révolutionnaires, dirigées par le Parti communiste, les paysans asservis sont devenus les maîtres, alors que les propriétaires fonciers ont subi une transformation inverse. Il en a toujours été ainsi dans le monde: le nouveau chasse l’ancien, le nouveau se substitue à l’ancien, l’ancien s’élimine pour donner le nouveau, le nouveau émerge de l’ancien.

Il arrive que, dans la lutte révolutionnaire, les difficultés l’emportent sur les conditions favorables; en ce cas, les difficultés constituent l’aspect principal de la contradiction et les conditions favorables l’aspect secondaire. Néanmoins, les révolutionnaires réussissent par leurs efforts à surmonter progressivement les difficultés, à créer des conditions nouvelles, favorables; alors la situation défavorable cède la place à une situation favorable. C’est ce qui s’est passé en Chine après la défaite de la révolution en 1927 et pendant la Longue Marche de l’Armée rouge. Et dans la guerre sino-japonaise actuelle, la Chine se trouve de nouveau dans une situation difficile, mais nous pouvons la changer et transformer radicalement la situation respective de la Chine et du Japon. Inversement, les conditions favorables peuvent se transformer en difficultés si les révolutionnaires commettent des erreurs. La victoire remportée au cours de la révolution de 1924-1927 est devenue une défaite. Les bases révolutionnaires créées depuis 1927 dans les provinces méridionales ont toutes connu la défaite en 1934.

Il en va de même dans notre étude, en ce qui concerne la contradiction dans le passage de l’ignorance à la connaissance. Tout au début de notre étude du marxisme, il existe une contradiction entre notre ignorance ou notre connaissance limitée du marxisme et la connaissance du marxisme. Toutefois, en nous appliquant, nous parviendrons à transformer cette ignorance en connaissance, cette connaissance limitée en connaissance profonde, l’application à l’aveugle du marxisme en une application faite avec maîtrise.

D’aucuns pensent qu’il n’en est pas ainsi pour certaines contradictions. Selon eux, par exemple, dans la contradiction entre les forces productives et les rapports de production, l’aspect principal est constitué par les forces productives; dans la contradiction entre la théorie et la pratique, l’aspect principal est constitué par la pratique; dans la contradiction entre la base économique et la superstructure, l’aspect principal est représenté par la base économique; les positions respectives des aspects ne se convertissent pas l’une en l’autre. Cette conception est celle du matérialisme mécaniste et non du matérialisme dialectique. Certes, les forces productives, la pratique et la base économique jouent en général le rôle principal, décisif, et quiconque le nie n’est pas un matérialiste; mais il faut reconnaître que dans des conditions déterminées, les rapports de production, la théorie et la superstructure peuvent, à leur tour, jouer le rôle principal, décisif. Lorsque, faute de modification dans les rapports de production, les forces productives ne peuvent plus se développer, la modification des rapports de production joue le rôle principal, décisif. Lorsqu’on est dans le cas dont parle Lénine: « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire », la création et la propagation de la théorie révolutionnaire jouent le rôle principal, décisif. Lorsqu’on a à accomplir une tâche (peu importe laquelle), et qu’on n’a pas encore fixé une orientation, une méthode, un plan ou une politique, ce qu’il y a de principal, de décisif, c’est de définir une orientation, une méthode, un plan ou une politique. Lorsque la superstructure (politique, culture, etc.) entrave le développement de la base économique, les transformations politiques et culturelles deviennent la chose principale, décisive. Allons-nous à l’encontre du matérialisme en disant cela? Non, car tout en reconnaissant que dans le cours général du développement historique le matériel détermine le spirituel, l’être social détermine la conscience sociale, nous reconnaissons et devons reconnaître l’action en retour du spirituel sur le matériel, de la conscience sociale sur l’être social, de la superstructure sur la base économique. Ce faisant, nous ne contredisons pas le matérialisme, mais, évitant de tomber dans le matérialisme mécaniste, nous nous en tenons fermement au matérialisme dialectique.

Si, dans l’étude du caractère spécifique de la contradiction, nous ne considérons pas les deux situations qui s’y présentent — la contradiction principale et les contradictions secondaires d’un processus ainsi que l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction —, c’est-à-dire si nous ne considérons pas le caractère distinctif de ces deux situations dans la contradiction, nous tombons dans l’abstraction et ne pouvons comprendre concrètement où en est cette contradiction, ni par conséquent découvrir la méthode correcte pour la résoudre. Le caractère distinctif, ou le caractère spécifique, de ces deux situations représente l’inégalité des forces en contradiction. Rien au monde ne se développe d’une manière absolument égale, et nous devons combattre la théorie du développement égal ou la théorie de l’équilibre. Et c’est dans ces situations concrètes des contradictions et dans les changements auxquels sont soumis l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction dans le processus de développement que se manifeste précisément la force du nouveau qui vient remplacer l’ancien. L’étude des différents états d’inégalité dans les contradictions, de la contradiction principale et des contradictions secondaires, de l’aspect principal et de l’aspect secondaire de la contradiction, est une méthode importante dont se sert un parti révolutionnaire pour déterminer correctement sa stratégie et sa tactique en matière politique et militaire; elle doit retenir l’attention de tous les communistes.

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V.  L’IDENTITÉ ET LA LUTTE DES  ASPECTS DE LA CONTRADICTION

Après avoir élucidé le problème de l’universalité et du caractère spécifique de la contradiction, nous devons passer à l’étude de la question de l’identité et de la lutte des aspects de la contradiction.

L’identité, l’unité, la coïncidence, l’interpénétration, l’imprégnation réciproque, l’interdépendance (ou bien le conditionnement mutuel), la liaison réciproque ou la coopération mutuelle — tous ces termes ont la même signification et se rapportent aux deux points suivants: premièrement, chacun des deux aspects d’une contradiction dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène présuppose l’existence de l’autre aspect qui est son contraire, tous deux coexistant dans l’unité; deuxièmement, chacun des deux aspects contradictoires tend à se transformer en son contraire dans des conditions déterminées. C’est ce qu’on appelle l’identité.

Lénine dit:

«La dialectique est la théorie qui montre comment les contraires peuvent être et sont habituellement (et deviennent) identiques — dans quelles conditions ils sont identiques en se convertissant l’un en l’autre —, pourquoi l’entendement humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, pétrifiés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre [26]. »

Que signifie ce passage de Lénine?

Les aspects contradictoires dans tous processus s’excluent l’un l’autre, sont en lutte l’un contre l’autre et s’opposent l’un à l’autre. Dans le processus de développement de toute chose comme dans la pensée humaine, il y a de ces aspects contradictoires, et cela sans exception. Un processus simple ne renferme qu’une seule paire de contraires, alors qu’un processus complexe en contient davantage. Et ces paires de contraires, à leur tour, entrent en contradiction entre elles. C’est ainsi que sont constituées toutes les choses du monde objectif et toutes les pensées humaines, c’est ainsi qu’elles sont mises en mouvement.

Puisqu’il en est ainsi, les contraires sont loin d’être à l’état d’identité et d’unité; pourquoi parlons-nous alors de leur identité et de leur unité?

C’est que les aspects contradictoires ne peuvent exister isolément, l’un sans l’autre. Si l’un des deux aspects opposés, contradictoires, fait défaut, la condition d’existence de l’autre aspect disparaît aussi. Réfléchissez: l’un quelconque des deux aspects contradictoires d’une chose ou d’un concept né dans l’esprit des hommes peut-il exister indépendamment de l’autre? Sans vie, pas de mort; sans mort, pas de vie. Sans haut, pas de bas; sans bas, pas de haut. Sans malheur, pas de bonheur; sans bonheur, pas de malheur. Sans facile, pas de difficile; sans difficile, pas de facile. Sans propriétaire foncier, pas de fermier; sans fermier, pas de propriétaire foncier. Sans bourgeoisie, pas de prolétariat; sans prolétariat, pas de bourgeoisie. Sans oppression nationale par l’impérialisme, pas de colonies et de semi-colonies; sans colonies et semi-colonies, pas d’oppression nationale par l’impérialisme. Il en va ainsi pour tous les contraires; dans des conditions déterminées, ils s’opposent d’une part l’un à l’autre et, d’autre part, sont liés mutuellement, s’imprègnent réciproquement, s’interpénètrent et dépendent l’un de l’autre; c’est ce caractère qu’on appelle l’identité. Tous les aspects contradictoires possèdent, dans des conditions déterminées, le caractère de la non-identité, c’est pourquoi on les appelle contraires. Mais il existe aussi entre eux une identité et c’est pourquoi ils sont liés mutuellement. C’est ce qu’entend Lénine lorsqu’il dit que la dialectique étudie « comment les contraires peuvent être… identiques« . Comment peuvent-ils l’être? Parce que chacun d’eux est la condition d’existence de l’autre. Tel est le premier sens de l’identité.

Mais est-il suffisant de dire que l’un des deux aspects de la contradiction est la condition d’existence de l’autre, qu’il y a identité entre eux et que, par conséquent, ils coexistent dans l’unité? Non, cela ne suffit pas. La question ne se limite pas au fait que les deux aspects de la contradiction se conditionnent mutuellement; ce qui est encore plus important, c’est qu’ils se convertissent l’un en l’autre. Autrement dit, chacun des deux aspects contradictoires d’un phénomène tend à se transformer, dans des conditions déterminées, en son opposé, à prendre la position qu’occupe son contraire. Tel est le second sens de l’identité des contraires.

Pourquoi y a-t-il là aussi une identité? Voyez: par la révolution, le prolétariat, de classe dominée, se transforme en classe dominante, et la bourgeoisie qui dominait jusqu’alors se transforme en classe dominée, chacun prenant la place qu’occupait son adversaire. Cela s’est déjà accompli en Union soviétique, et cela s’accomplira également dans le monde entier. S’il n’existait entre ces contraires ni lien, ni identité dans des conditions déterminées, comment de tels changements pourraient-ils se produire?

Le Kuomintang, qui joua à une étape déterminée de l’histoire moderne de la Chine un certain rôle positif, se transforma à partir de 1927 en un parti de la contre-révolution par suite de sa nature de classe et des promesses alléchantes de l’impérialisme (ce sont des conditions), mais il se vit contraint de se prononcer pour la résistance au Japon en raison de l’approfondissement des contradictions sino-japonaises et de la politique de front uni appliquée par le Parti communiste (ce sont d’autres conditions). Entre des contraires se transformant l’un en l’autre, il existe donc une identité déterminée.

Notre révolution agraire a connu et connaîtra le processus suivant: la classe des propriétaires fonciers qui possède la terre se transforme en une classe dépossédée de sa terre et les paysans dépossédés de leur terre deviennent de petits propriétaires ayant reçu de la terre. La possession et la dépossession, l’acquisition et la perte sont mutuellement liées dans des conditions déterminées, et il existe entre elles une identité. Dans les conditions du socialisme, la propriété privée des paysans, à son tour, se transformera en propriété sociale dans l’agriculture socialiste; cela s’est déjà accompli en Union soviétique, et cela s’accomplira également dans le monde entier. Il existe un pont menant de la propriété privée à la propriété sociale; en philosophie, cela s’appelle identité, ou transformation réciproque, interpénétration.

Renforcer la dictature du prolétariat ou la dictature du peuple, c’est préparer les conditions pour mettre fin à cette dictature et passer à un stade supérieur où l’État en tant que tel disparaîtra. Fonder le parti communiste et le développer, c’est préparer les conditions pour supprimer le parti communiste et tous les partis politiques. Créer une armée révolutionnaire dirigée par le parti communiste, entreprendre une guerre révolutionnaire, c’est préparer les conditions pour en finir à jamais avec la guerre. Nous avons là toute une série de contraires qui cependant se complètent l’un l’autre.

La guerre et la paix, comme chacun le sait, se convertissent l’une en l’autre. La guerre est remplacée par la paix; par exemple, la Première guerre mondiale se transforma en paix de l’après-guerre; actuellement, la guerre civile a cessé en Chine et la paix s’est établie dans le pays. La paix est remplacée par la guerre; en 1927, par exemple, la coopération entre le Kuomintang et le Parti communiste se transforma en guerre; il est possible aussi que la paix actuelle dans le monde se transforme en un second conflit mondial. Pourquoi cela? Parce que dans la société de classes, entre les aspects contradictoires, telles la guerre et la paix, il existe, dans des conditions déterminées, une identité.

Tous les contraires sont liés entre eux; non seulement ils coexistent dans l’unité dans des conditions déterminées, mais ils se convertissent l’un en l’autre dans d’autres conditions déterminées, tel est le plein sens de l’identité des contraires. C’est justement ce dont parle Lénine: « … comment les contraires … sont habituellement (et deviennent) identiques — dans quelles conditions ils sont identiques en se convertissant l’un en l’autre… »

« … l’entendement humain ne doit pas prendre ces contraires pour morts, pétrifiés, mais pour vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre. » Pourquoi cela? Parce que c’est justement ainsi que sont les choses et les phénomènes dans la réalité objective. L’unité ou l’identité des aspects contradictoires d’une chose ou d’un phénomène qui existe objectivement n’est jamais morte, pétrifiée, mais vivante, conditionnée, mobile, passagère, relative; tout aspect contradictoire se convertit, dans des conditions déterminées, en son contraire. Et le reflet de cela dans la pensée humaine, c’est la conception marxiste, matérialiste-dialectique, du monde. Seules les classes dominantes réactionnaires d’hier et d’aujourd’hui, ainsi que les métaphysiciens qui sont à leur service, considèrent les contraires non comme vivants, conditionnés, mobiles, se convertissant l’un en l’autre, mais comme morts, pétrifiés, et ils propagent partout cette fausse conception pour égarer les masses populaires afin de pouvoir perpétuer leur domination. La tâche des communistes, c’est de dénoncer les idées fallacieuses des réactionnaires et des métaphysiciens, de propager la dialectique inhérente aux choses et aux phénomènes, de contribuer à la transformation des choses et des phénomènes, afin d’atteindre les objectifs de la révolution.

Lorsque nous disons que, dans des conditions déterminées, il y a identité des contraires, nous considérons que ces contraires sont réels et concrets, et que la transformation de l’un en l’autre est également réelle et concrète. Si l’on prend les nombreuses transformations qu’on trouve dans les mythes, par exemple dans le mythe de la poursuite du soleil par Kouafou dans Cban bai king [27], le mythe de la destruction de neuf soleils sous les flèches du héros Yi dans Houai nan tse [28], le mythe des 72 métamorphoses de Souen Wou-kong dans Si yeou kï [29] ou celui de la métamorphose des esprits et des renards en êtres humains dans Liao tchai tche yi [30], on constate que les conversions de contraires l’un en l’autre n’y sont pas des transformations concrètes reflétant des contradictions concrètes; ce sont des transformations naïves, imaginaires, conçues subjectivement par les hommes, elles leur ont été inspirées par les innombrables conversions des contraires, complexes et réelles. Marx disait: « Toute mythologie maîtrise, domine les forces de la nature dans le domaine de l’imagination et par l’imagination et leur donne forme: elle disparaît donc quand ces forces sont dominées réellement [31]. » Les récits des innombrables métamorphoses qui figurent dans les mythes (et dans les contes pour enfants) peuvent nous enchanter en nous montrant entre autres les forces de la nature dominées par l’homme, les meilleurs des mythes possèdent un « charme éternel » (Marx), mais les mythes n’ont pas été formés à partir de situations déterminées par des contradictions concrètes; ils ne sont donc pas le reflet scientifique de la réalité. Autrement dit, dans les mythes ou les contes pour enfants, les aspects constituant une contradiction n’ont pas une identité réelle, mais une identité imaginaire. La dialectique marxiste, en revanche, reflète scientifiquement l’identité dans les transformations réelles.

Pourquoi l’œuf peut-il se transformer en poussin, et pourquoi la pierre ne le peut-elle pas? Pourquoi existe-t-il une identité entre la guerre et la paix et non entre la guerre et la pierre? Pourquoi l’homme peut-il engendrer l’homme et non quelque chose d’autre? L’unique raison est que l’identité des contraires existe seulement dans des conditions déterminées, indispensables. Sans ces conditions déterminées, indispensables, il ne peut y avoir aucune identité.

Pourquoi la Révolution démocratique bourgeoise de Février 1917 en Russie est-elle directement liée à la Révolution socialiste prolétarienne d’Octobre, alors que la Révolution bourgeoise française n’est pas directement liée à une révolution socialiste et qu’en 1871 la Commune de Paris [32] aboutit à l’échec?  Pourquoi encore le régime nomade en Mongolie et en Asie centrale a-t-il passé directement au socialisme? Pourquoi enfin la révolution chinoise peut-elle éviter la voie capitaliste et passer immédiatement au socialisme, sans suivre la vieille voie historique des pays d’Occident, sans passer par la période de la dictature bourgeoise?  Cela ne s’explique que par les conditions concrètes de chacune des périodes considérées. Quand les conditions déterminées, indispensables, sont réunies, des contraires déterminés apparaissent dans le processus de développement d’une chose ou d’un phénomène, et ces contraires (au nombre de deux ou plus) se conditionnent mutuellement et se convertissent l’un en l’autre. Sinon, tout cela serait impossible.

Voilà pour le problème de l’identité. Mais qu’est-ce alors que la lutte? Et quel rapport y a-t-il entre l’identité et la lutte?

Lénine dit:

« L’unité (coïncidence, identité, équipollence) des contraires est conditionnée, temporaire, passagère, relative. La lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue, de même que l’évolution, de même que le mouvement [33]. »

Que signifie ce passage de Lénine?

Tous les processus ont un commencement et une fin, tous les processus se transforment en leurs contraires. La permanence de tous les processus est relative alors que leur variabilité, qui s’exprime dans la transformation d’un processus en un autre, est absolue.

Tout phénomène dans son mouvement présente deux états, un état de repos relatif et un état de changement évident. Ces deux états sont provoqués par la lutte mutuelle des deux éléments contradictoires contenus dans le phénomène lui-même. Lorsque le phénomène, dans son mouvement, se trouve dans le premier état, il subit des changements seulement quantitatifs et non qualitatifs, aussi se manifeste-t-il dans un repos apparent. Lorsque le phénomène, dans son mouvement, se trouve dans le second état, les changements quantitatifs qu’il a subis dans le premier état ont déjà atteint un point maximum, ce qui provoque une rupture d’unité dans le phénomène, et par suite un changement qualitatif; d’où la manifestation d’un changement évident.

L’unité, la cohésion, l’union, l’harmonie, l’équipollence, la stabilité, la stagnation, le repos, la continuité, l’équilibre, la condensation, l’attraction, etc., que nous observons dans la vie quotidienne, sont les manifestations des choses et des phénomènes qui se trouvent dans l’état des changements quantitatifs, alors que la destruction de ces états d’unité, de cohésion, d’union, d’harmonie, d’équipollence, de stabilité, de stagnation, de repos, de continuité, d’équilibre, de condensation, d’attraction, etc., et leur passage respectif à des états opposés, sont les manifestations des choses et des phénomènes qui se trouvent dans l’état des changements qualitatifs, c’est-à-dire qui se transforment en passant d’un processus à un autre. Les choses et les phénomènes se transforment continuellement en passant du premier au second état, et la lutte des contraires qui se poursuit dans les deux états aboutit à la solution de la contradiction dans le second. Voilà pourquoi l’unité des contraires est conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue.

Nous avons dit plus haut qu’il existe une identité entre les contraires et que, pour cette raison, ils peuvent coexister dans l’unité et, par ailleurs, se convertir l’un en l’autre; tout est donc dans les conditions, c’est-à-dire que, dans des conditions déterminées, ils peuvent arriver à l’unité et se convertir l’un en l’autre, et que, sans ces conditions, il leur est impossible de constituer une contradiction ou de coexister dans l’unité, de même que de se transformer l’un en l’autre. L’identité des contraires se forme seulement dans des conditions déterminées, c’est pourquoi l’identité est conditionnée, relative. Ajoutons que la lutte des contraires pénètre tout le processus du début à la fin et conduit à la transformation d’un processus en un autre, qu’elle est partout présente, et que par conséquent elle est inconditionnée, absolue.

L’identité conditionnée et relative unie à la lutte inconditionnée et absolue forme le mouvement contradictoire dans toute chose et tout phénomène.

Nous autres, Chinois, nous disons souvent: « Les choses s’opposent l’une à l’autre et se complètent l’une l’autre [34]. » Cela signifie qu’il y a identité entre les choses qui s’opposent. Ces paroles contiennent la dialectique; elles contredisent la métaphysique. « Les choses s’opposent l’une à l’autre », cela signifie que les deux aspects contradictoires s’excluent l’un l’autre ou qu’ils luttent l’un contre l’autre; elles « se complètent l’une l’autre », cela signifie que dans des conditions déterminées les deux aspects contradictoires s’unissent et réalisent l’identité. Et il y a lutte dans l’identité; sans lutte, il n’y a pas d’identité.

Dans l’identité, il y a la lutte, dans le spécifique, l’universel, et dans le particulier, le général. Pour reprendre la parole de Lénine, « il y a de l’absolu dans le relatif [35] ».

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VI.  LA PLACE DE L’ANTAGONISME DANS LA CONTRADICTION

Dans le problème de la lutte des contraires est incluse la question de savoir ce qu’est l’antagonisme. À cette question, nous répondons que l’antagonisme est l’une des formes et non l’unique forme de la lutte des contraires.

Dans l’histoire de l’humanité, l’antagonisme entre les classes existe en tant qu’expression particulière de la lutte des contraires. Considérons la contradiction entre la classe des exploiteurs et celle des exploités: Ces deux classes en contradiction coexistent pendant une période prolongée dans la même société, qu’elle soit esclavagiste, féodale ou capitaliste, et elles luttent entre elles; mais c’est seulement lorsque la contradiction entre les deux classes a atteint un certain stade de son développement qu’elle prend la forme d’un antagonisme ouvert et aboutit à la révolution. Il en va de même de la transformation de la paix en guerre dans la société de classes.

Dans une bombe, avant l’explosion, les contraires, par suite de conditions déterminées, coexistent dans l’unité. Et c’est seulement avec l’apparition de nouvelles conditions (allumage) que se produit l’explosion. Une situation analogue se retrouve dans tous les phénomènes de la nature où, finalement, la solution d’anciennes contradictions et la naissance de choses nouvelles se produisent sous forme de conflits ouverts.

Il est extrêmement important de connaître ce fait. Il nous aide à comprendre que, dans la société de classes, les révolutions et les guerres révolutionnaires sont inévitables, que, sans elles, il est impossible d’obtenir un développement par bonds de la société, de renverser la classe réactionnaire dominante et de permettre au peuple de prendre le pouvoir. Les communistes doivent dénoncer la propagande mensongère des réactionnaires affirmant par exemple que la révolution sociale n’est pas nécessaire et qu’elle est impossible; ils doivent s’en tenir fermement à la théorie marxiste-léniniste de la révolution sociale et aider le peuple à comprendre que la révolution sociale est non seulement tout à fait nécessaire mais entièrement possible, que l’histoire de toute l’humanité et la victoire de la révolution en Union soviétique confirment cette vérité scientifique.

Toutefois, nous devons étudier d’une manière concrète les différentes situations dans lesquelles se trouve la lutte des contraires et éviter d’appliquer hors de propos à tous les phénomènes le terme mentionné ci-dessus. Les contradictions et la lutte sont universelles, absolues, mais les méthodes pour résoudre les contradictions, c’est-à-dire les formes de lutte, varient selon le caractère de ces contradictions: certaines contradictions revêtent le caractère d’un antagonisme déclaré, d’autres non. Suivant le développement concret des choses et des phénomènes, certaines contradictions primitivement non antagonistes se développent en contradictions antagonistes, alors que d’autres, primitivement antagonistes, se développent en contradictions non antagonistes.

Comme il a été dit plus haut, tant que les classes existent, les contradictions entre les idées justes et les idées erronées dans le parti communiste sont le reflet, au sein de ce parti, des contradictions de classes. Au début ou dans certaines questions, ces contradictions peuvent ne pas se manifester tout de suite comme antagonistes. Mais avec le développement de la lutte des classes, elles peuvent devenir antagonistes. L’histoire du Parti communiste de l’U.R.S.S. nous montre que les contradictions entre les conceptions justes de Lénine et de Staline et les conceptions erronées de Trotski, Boukharine et autres ne se sont pas manifestées d’abord sous une forme antagoniste, mais que, par la suite, elles sont devenues antagonistes. Des cas semblables se sont présentés dans l’histoire du Parti communiste chinois. Les contradictions entre les conceptions justes de nombreux camarades de notre Parti et les conceptions erronées de Tchen Tou-sieou, Tchang Kouo-tao et autres ne se sont pas manifestées non plus, au début, sous une forme antagoniste, mais elles sont devenues antagonistes plus tard. Actuellement, les contradictions entre les conceptions justes et les conceptions erronées, au sein de notre Parti, n’ont pas pris une forme antagoniste, elles n’iront pas jusqu’à l’antagonisme si les camarades qui ont commis des erreurs savent les corriger. C’est pourquoi le Parti doit, d’une part, mener une lutte sérieuse contre les conceptions erronées, mais, d’autre part, donner pleine possibilité aux camarades qui ont commis des erreurs d’en prendre conscience. Dans ces circonstances, une lutte poussée à l’excès est évidemment inadéquate. Toutefois, si ceux qui ont commis des erreurs persistent dans leur attitude et les aggravent, ces contradictions peuvent devenir antagonistes.

Les contradictions économiques entre la ville et la campagne sont d’un antagonisme extrême tant dans la société capitaliste, où la ville, contrôlée par la bourgeoisie, pille impitoyablement la campagne, que dans les régions du Kuomintang en Chine, où la ville, contrôlée par l’impérialisme étranger et la grande bourgeoisie compradore chinoise, pille la campagne avec une férocité inouïe. Mais dans un pays socialiste et dans nos bases révolutionnaires, ces contradictions antagonistes sont devenues non antagonistes et elles disparaîtront dans la société communiste.

Lénine dit: « Antagonisme et contradiction ne sont pas du tout une seule et même chose. Sous le socialisme, le premier disparaîtra, la seconde subsistera [36]. » Cela signifie que l’antagonisme n’est qu’une des formes, et non l’unique forme, de la lutte des contraires, et qu’il ne faut pas employer ce terme partout sans discernement.

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VII.  CONCLUSION

Nous pouvons, maintenant, conclure brièvement. La loi de la contradiction inhérente aux choses et aux phénomènes, c’est-à-dire la loi de l’unité des contraires, est la loi fondamentale de la nature et de la société, et partant la loi fondamentale de la pensée. Elle est à l’opposé de la conception métaphysique du monde. Sa découverte a constitué une grande révolution dans l’histoire de la connaissance humaine. Selon le point de vue du matérialisme dialectique, la contradiction existe dans tous les processus qui se déroulent dans les choses et les phénomènes objectifs et dans la pensée subjective, elle pénètre tous les processus, du début à la fin; c’est en cela que résident l’universalité et le caractère absolu de la contradiction. Chaque contradiction et chacun de ses aspects ont leurs particularités respectives; c’est en cela que résident le caractère spécifique et le caractère relatif de la contradiction. Dans des conditions déterminées, il y a identité des contraires, ceux-ci peuvent donc coexister dans l’unité et se transformer l’un en l’autre; c’est en cela également que résident le caractère spécifique et le caractère relatif de la contradiction. Toutefois, la lutte des contraires est ininterrompue, elle se poursuit aussi bien pendant leur coexistence qu’au moment de leur conversion réciproque, où elle se manifeste avec une évidence particulière. C’est en cela, à nouveau, que résident l’universalité et le caractère absolu de la contradiction. Lorsque nous étudions le caractère spécifique et le caractère relatif de la contradiction, nous devons prêter attention à la différence entre la contradiction principale et les contradictions secondaires, entre l’aspect principal et l’aspect secondaire de la contradiction; lorsque nous étudions l’universalité de la contradiction et la lutte des contraires, nous devons prêter attention à la différence entre les formes variées de lutte; sinon, nous commettrons des erreurs. Si, à l’issue de notre étude, nous avons une idée claire des points essentiels ci-dessus exposés, nous pourrons battre en brèche les conceptions dogmatiques qui enfreignent les principes fondamentaux du marxisme-léninisme et qui nuisent à notre cause révolutionnaire; et nos camarades qui ont de l’expérience seront en mesure d’ériger celle-ci en principes et d’éviter la répétition des erreurs de l’empirisme. Telle est la brève conclusion à laquelle nous conduit l’étude de la loi de la contradiction.

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NOTES

[1] V. I. Lénine: Notes sur les Leçons d’histoire de la philosophie de Hegel, tome premier, « École des Éléates » dans « Résumé des Leçons d’histoire de la philosophie de Hegel » (1915).

[2] Voir V. I. Lénine: « À propos de la dialectique » (1915), où il dit: « Le dédoublement de ce qui est un et la connaissance de ses parties contradictoires (voir, dans l’Héraclite de Lassalle, la citation de Philon sur Héraclite au début de la IIIe partie, De la Connaissance) constituent le fond (une des ‘essences’, une des particularités ou traits principaux, sinon le principal) de la dialectique. » Et également les notes sur « La Science de la logique de Hegel« , livre trois, troisième section: « L’idée » dans « Résumé de La Science de la logique de Hegel » (septembre-décembre 1914), où Lénine dit: « On peut brièvement définir la dialectique comme la théorie de l’unité des contraires. Par là on saisira le noyau de la dialectique, mais cela exige des explications et un développement. »

[3] A. M. Déborine (1881-1963), philosophe soviétique et membre de l’Académie des Sciences de l’U.R.S.S. C’est en 1930 que les milieux philosophiques en Union soviétique commencèrent à critiquer l’école de Déborine en montrant que ces erreurs — divorce de la théorie avec la pratique et de la philosophie avec la politique — étaient de caractère idéaliste.

[4] V. I. Lénine: « À propos de la dialectique ».

[5] Paroles de Tong Tchong-chou (179-104 av.J.-C.), célèbre représentant du confucianisme sous la dynastie des Han.

[6] F. Engels: « Dialectique. Quantité et qualité », Anti-Duhring (1877-1878), première partie, chapitre douze.

[7] V. I. Lénine: « À propos de la dialectique ».

[8] F. Engels: « Dialectique. Quantité et qualité », Anti-Duhring, première partie, chapitre douze.

[9] V. I. Lénine: « À propos de la dialectique ».

[10] Mao Tsé-toung critique ici le point de vue erroné longtemps défendu par Boukharine et qui consistait à dissimuler les contradictions de classes et à substituer la collaboration de classes à la lutte de classes. Dans les années 1928-1929, alors que l’Union soviétique se préparait à la collectivisation intégrale de l’agriculture, Boukharine soutenait plus ouvertement que jamais son point de vue erroné, s’efforçant d’estomper les contradictions de classes entre les koulaks et les paysans pauvres et moyens et de s’opposer à une lutte résolue contre les koulaks. En outre, il prétendait que la classe ouvrière pourrait former une alliance avec les koulaks et que ces derniers pourraient « s’intégrer pacifiquement dans le socialisme ».

[11] V. I. Lénine: « À propos de la dialectique ».

[12] Voir V. I. Lénine: « Le Communisme » (12 juin 1920), où l’auteur, critiquant le dirigeant du Parti communiste de Hongrie Bêla Kun, disait qu’ « il oublie ce qui est la substance même, l’âme vivante du marxisme: l’analyse concrète d’une situation concrète. »

[13] Souentse (Souen Wou), célèbre stratège et théoricien militaire du Ve siècle av. J.-C., auteur du traité du même nom, en 15 chapitres. Cette citation est extraite du « Plan de l’attaque », Souentse, chapitre III.

[14] Homme politique et historien, Wei Tcheng (580-643) vécut au début de la dynastie des Tang.

[15] Chouel hou tchouan (Au bord de l’eau), célèbre roman chinois du XIVe siècle, qui décrit une guerre paysanne des dernières années de la dynastie des Song du Nord. Le village de Tchoukiatchouang se trouvait non loin de Liangchanpo, où Song Kiang, chef de l’insurrection paysanne et héros du roman, avait établi sa base. Le maître de ce village était un véritable despote, le grand propriétaire foncier Tchou.

[16] V. I. Lénine: « À nouveau les syndicats, la situation actuelle et les erreurs de Trotski et Boukharine » (janvier 1921).

[17] Révolution bourgeoise qui renversa le gouvernement autocratique des Tsing. Le 10 octobre 1911, une partie de la Nouvelle Armée qui avait subi l’influence de la révolution se souleva à Woutchang. Puis, des sociétés révolutionnaires de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie ainsi que les larges masses des ouvriers, des paysans et des soldats firent écho avec enthousiasme à ce soulèvement dans différentes provinces, ce qui entraîna bientôt l’écroulement du régime réactionnaire des Tsing. En janvier 1912, le Gouvernement provisoire de la République chinoise fut proclamé à Nankin et Sun Yat-sen devint président provisoire de la République. La monarchie féodale qui avait régné sur la Chine pendant plus de deux mille ans fut abolie, et la conception d’une république démocratique commença à s’implanter dans les esprits. Mais la bourgeoisie qui dirigeait cette révolution avait une forte tendance au compromis. Au lieu de soulever les larges masses paysannes pour renverser la domination féodale de la classe des propriétaires fonciers à la campagne, elle céda, sous la pression de l’impérialisme et des forces féodales, le pouvoir à Yuan Che-kai, seigneur de guerre du Peiyang. Et ce fut l’échec de la révolution.

[18] Cette révolution, connue également sous le nom de Première guerre civile révolutionnaire, était une lutte anti-impérialiste et antiféodale menée conjointement par le Parti communiste chinois et le Kuomintang, et qui eut pour contenu principal l’Expédition du Nord. Après avoir consolidé sa base d’appui dans le Kouangtong, l’Armée révolutionnaire constituée par les deux partis marcha vers le nord en juillet 1926 pour mener une expédition punitive contre les seigneurs de guerre du Peiyang que soutenaient les impérialistes. Avec l’appui chaleureux des larges masses d’ouvriers et de paysans, elle réussit à occuper, au cours du deuxième semestre de 1926 et du premier semestre de 1927, la majeure partie des provinces dans les bassins du Yangtsé et du fleuve Jaune. Alors que la révolution progressait avec succès, les deux cliques réactionnaires au sein du Kuomintang, ayant respectivement Tchiang Kaî-chek et Wang Tsing-wei pour chefs de file (elles représentaient les intérêts de la bourgeoisie compradore et de la classe des despotes locaux et des mauvais hobereaux), firent, avec l’aide des impérialistes, deux coups d’État contre-révolutionnaires, l’un en avril, l’autre en juillet 1927. Les idées de droite au sein du Parti communiste chinois, dont le représentant était Tchen Tou-sieou, ayant dégénéré en une ligne capitulationniste, le Parti et le peuple ne purent organiser une résistance efficace contre l’attaque lancée brusquement par les cliques réactionnaires du Kuomintang, ce qui fit échouer la révolution.

[19] Cette révolution, connue également sous le nom de Deuxième guerre civile révolutionnaire, était une lutte menée de 1927 à 1937 par le peuple chinois sous la direction du Parti communiste chinois et ayant pour objectif principal l’instauration et l’extension du pouvoir rouge, le développement de la révolution agraire et la résistance armée contre la domination réactionnaire du Kuomintang.

[20] Les quatre provinces du Nord-Est étaient alors le Liaoning, le Kirin, le Heilongkiang et le Jehol, qui correspondent actuellement aux provinces du Liaoning, du Kirin et du Heilongkiang, à la partie nord-est du Hopei située au nord de la Grande Muraille, et à la partie est de la Région autonome de Mongolie intérieure. Après l’Incident du 18 Septembre, les forces d’agression japonaises s’emparèrent d’abord du Liaoning, du Kirin et du Heilongkiang, et occupèrent plus tard, en 1933, le Jehol.

[21] En 1956, l’Armée du Kuomintang du Nord-Est commandée par Tchang Hsiué-liang et l’Armée du Kuomintang du Nord-Ouest commandée par Yang Hou-tcheng étaient cantonnées à Sian et dans les régions voisines; elles avaient pour tâche d’attaquer l’Armée rouge chinoise, qui était arrivée dans le nord du Chensi. Influencées par l’Armée rouge et le mouvement antijaponais du peuple, elles approuvèrent le front uni national contre le Japon, proposé par le Parti communiste chinois, et demandèrent à Tchiang Kaï-chek de s’allier avec le Parti communiste pour résister au Japon. Tchiang Kaï-chek refusa cette demande, se montra plus actif encore dans ses préparatifs militaires pour l’ « extermination des communistes » et massacra à Sian la jeunesse antijaponaise. Tchang Hsiué-liang et Yang Hou-tcheng, agissant de concert, se saisirent de Tchiang Kaï-chek. Ce fut le fameux Incident de Sian du 12 décembre 1936. Tchiang Kaï-chek fut forcé d’accepter les conditions suivantes: alliance avec le Parti communiste et résistance au Japon; puis il fut relâché et retourna à Nankin.

[22] Tchen Tou-sieou était un démocrate radical à l’époque du Mouvement du 4 Mai. Ayant subi par la suite l’influence de la Révolution socialiste d’Octobre, il devint l’un des fondateurs du Parti communiste chinois. Pendant les six premières années du Parti, il resta le principal dirigeant du Comité central. Il était depuis longtemps fortement imprégné d’idées déviationnistes de droite, lesquelles dégénérèrent en une ligne capitulationniste pendant la dernière période de la révolution de 1924-1927. À cette époque, les capitulationnistes représentés par Tchen Tou-sieou « abandonnèrent volontairement la direction des masses paysannes, de la petite bourgeoisie urbaine, de la moyenne bourgeoisie et, en particulier, des forces armées, ce qui entraîna la défaite de la révolution » (« La Situation actuelle et nos tâches », Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome IV). Après la défaite de la révolution en 1927, Tchen Tou-sieou et une poignée d’autres capitulationnistes cédèrent au pessimisme, perdirent confiance dans l’avenir de la révolution et devinrent des liquidationnistes. Ils adoptèrent la position réactionnaire trotskiste et formèrent avec les trotskistes un groupuscule antiparti. En conséquence, Tchen Tou-sieou fut expulsé du Parti en novembre 1929. Il mourut de maladie en 1942.

[23] Pendant plusieurs décennies, à partir de la fin du XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne fit entrer en Chine de l’opium en quantité de plus en plus importante. L’opium importé intoxiquait dangereusement le peuple chinois et drainait la monnaie argent de la Chine. Des protestations s’élevèrent dans tout le pays. En 1840, sous prétexte de protéger son commerce, la Grande-Bretagne envoya des troupes qui envahirent la Chine. Les troupes chinoises, sous la conduite de Lin Tseh-siu, résistèrent, tandis que le peuple de Canton organisait spontanément des « Corps de répression anti-anglais » qui portèrent des coups sévères aux envahisseurs. Néanmoins, en 1842, le gouvernement corrompu des Tsing conclut avec les agresseurs anglais le « Traité de Nankin » aux termes duquel la Chine dut payer des indemnités et céder Hongkong à la Grande-Bretagne, et de plus ouvrir à son commerce les ports de Changhaï, de Foutcheou, d’Amoy, de Ningpo et de Canton, et fixer conjointement avec elle les tarifs douaniers pour toutes les marchandises qu’elle introduirait en Chine.

[24] Guerre d’agression déclenchée par l’impérialisme japonais contre la Corée et la Chine. La grande masse des soldats et un certain nombre de généraux patriotes chinois se battirent héroïquement. Mais comme le gouvernement corrompu des Tsing ne s’était nullement préparé à résister à l’agression, la Chine fut défaite. En 1895, le gouvernement des Tsing conclut avec le Japon l’humiliant « Traité de Simonoseki ».

[25] En 1905, Sun Yat-sen forma le Kebmingtongmenghouei (Ligue révolutionnaire) avec le Hsingtchonghouei (Association pour la Régénération de la Chine) pour base et deux autres organisations opposées au régime des Tsing — le Houahsinghouei (Association pour la Renaissance chinoise) et le Kouangfouhouei (Association pour le Rétablissement de la Chine). C’est un parti révolutionnaire bourgeois qui avait pour programme politique: « L’expulsion des Tatars [des Mandchous], le relèvement de la Chine, la fondation d’une république et l’égalisation du droit à la propriété de la terre ». Réorganisé après la Révolution de 1911, ce parti devint le Kuomintang.

[26] V. I. Lénine: Notes sur La Science de la logique de Hegel, livre premier, première section:
 »La détermination (qualité) » dans « Résumé de La Science de la logique de Hegel ».

[27] Chan hai king (Le Livre des monts et des mers), œuvre de l’époque des Royaumes combattants (403-221 av. J.-C.). Kouafou est un être divin décrit dans Chan hai king. On y dit: « Kouafou poursuivit le soleil. Quand celui-ci disparut à l’horizon, il ressentit la soif et alla boire dans le Houangho et le Weichouei. Ces deux cours d’eau ne lui suffisant pas, il courut vers le nord pour se désaltérer au Grand Étang. Mais avant d’y arriver, il mourut de soif. Le bâton qu’il laissa devint la forêt Teng. »

[28] Yi, héros légendaire de l’antiquité chinoise, célèbre pour son adresse au tir à l’arc. Selon une légende dans Houai nan tse, ouvrage composé au IIe siècle av. J.-C., dix soleils apparurent simultanément au temps de l’empereur Yao. Pour mettre fin aux dégâts causés à la végétation par leur chaleur torride, Yao ordonna à Yi de tirer contre les dix soleils. Une autre légende, recueillie pat Wang Yi (IIe siècle), dit que Yi abattit neuf des dix soleils.

[29] Si yeou ki (Le Pèlerinage à l’Ouest), roman chinois fantastique du XVIe siècle. Le héros du roman, Souen Wou-kong, est un singe divin, capable d’opérer sur lui-même 72 métamorphoses. Il pouvait, à volonté, se transformer en oiseau, fauve, insecte, poisson, herbe, arbre, objets divers ou encore prendre la forme humaine.

[30] Liao tchai tche yi (Contes étranges de la Chambre Sans-Souci), recueil de contes composé au XVIIe siècle sous la dynastie des Tsing par Pou Song-ling sur la base des légendes populaires qu’il avait recueillies. L’ouvrage contient 431 récits, dont la plupart ont trait à des fantômes, des renards ou autres êtres surnaturels.

[31] K. Marx: « Introduction à la critique de l’économie politique » (1857-1858) dans Contribution à la critique de l’économie politique.

[32] Ce fut le premier pouvoir instauré par le prolétariat dans le monde. Le 18 mars 1871, le prolétariat français s’insurgea à Paris et s’empara du pouvoir. Le 28 mars fut fondée, par voie d’élection, la Commune de Paris dirigée par le prolétariat. Elle constitue la première tentative faite par la révolution prolétarienne pour briser la machine d’État bourgeoise et une initiative de grande envergure pour substituer le pouvoir du prolétariat au pouvoir bourgeois renversé. Manquant de maturité, le prolétariat français ne s’attacha pas à s’unir aux masses paysannes, ses alliées, il se montra d’une indulgence excessive à l’égard de la contre-révolution et ne sut entreprendre des actions militaires énergiques en temps utile. Ainsi, la contre-révolution, qui eut tout le temps de regrouper ses forces mises en déroute, put revenir à la charge et massacra en masse ceux qui avaient pris part à l’insurrection. La Commune de Paris tomba le 28 mai.

[33] V. I. Lénine: « À propos de la dialectique ».

[34] Cette phrase se rencontre pour la première fois dans les annales Tsien han chou (tome XXX, « Yi wen tche »), rédigées par Pan Kou, célèbre historien chinois du Ier siècle. Par la suite, elle fut couramment employée.

[35] V. I. Lénine: « À propos de la dialectique ».

[36]  V. I. Lénine: « Remarques sur le livre de N. I. Boukharine: L’Économie de la période transitoire » (mai 1920).

MAO TSÉ-TOUNG (1973b), «À propos de la contradiction», Écrits choisis en trois volumes II. François Maspéro, Petite Collection Maspéro, pp 5-51.

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Pour la civilisation américaine, contre l’impérialisme américain

Posted by Ysengrimus sur 4 juillet 2011

usa-civilisation

James Dean rime pas avec John Wayne,
Saint-Denys Garneau est mort désossé…

Lucien Francoeur

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Un mot d’abord, pour faire changement, sur mon exergue ici. Ce sont des vers de Lucien Francoeur que l’on peut citer quand la question du recentrage socio-économique et de la déchéance impériale de l’Amérique est en cause. Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943), poète, peintre, homme grand, beau, riche, indolent, ayant tout pour lui, meurt pourtant à 31 ans des complications d’une maladie rhumatismale qui le laisse tout amaigri. Il est la grandeur fondamentale de l’Amérique, hautaine, fugitive, fragile et fatale… James Dean (1931-1955), bien, cela ne rime pas avec John Wayne (1907-1979)… Cela s’entend au son mais aussi au sens. Dean ado révolté mort jeune. Wayne cow-boy réac (genre Reagan) mort vieux. Trois pôles antinomiques du fait américain. La jeune Amérique meurt jeune. La vieille Amérique réactionnaire dure et dure. Sa dimension impériale s’enfle, sa dimension civilisationnelle se désosse. Il est plus que temps d’inverser ça un petit peu. Ça ne rime pas, et ne rime à rien.

Car maintenant, je vais vous dire un truc. Je ne crois pas vraiment à la connerie américaine et je suis aussi pro-américain pour l’intelligence sagace, la rouerie matoise, la lucidité, le réalisme, la richesse ethno-culturelle, la simplicité intellectuelle sans complexe, la saine et fluide cordialité, la langue bien pendue, la vis comica, la sagesse sourde de ce nouveau monde virulent, critique, souple et libre… que je suis anti-impérialiste (ce qui m’oblige à brasser les américains de temps en temps, si tant est qu’ils s’en soucient…). Les impérialistes américains sont fondamentalement bellicistes, militaristes, ploutocrates et bêtes (je vous passe les sempiternelles ritournelles des guerres de théâtres des temps passés et présents, Vietnam, Afghanistan etc…), ce sont leurs moyens titanesques qui, malgré la susdite bêtise et inénarrable incurie, les tiennent en place encore pour un temps. Et, par delà les fausses rédemptions politiciennes, l’intelligence des américains, qui est ailleurs, ne se mesure nullement à l’aune de la sottise épaisse de leur impérialisme… Je suis pour la civilisation américaine, contre l’impérialisme américain et archi-contre l’idée fixiste implicite que ces deux aspects sont inséparables. L’histoire est en train de mettre une cassure de plus en plus nette entre l’Amérique de demain et son impérialisme auto-sanctifié d’hier. Ça fait mal mais ça s’en vient. Nous, et notre bon voisinage tant mondial que panaméricain, nous en porterons tous beaucoup mieux quand ce divorce sera consommé. Un jour viendra…

Le détroit de Taiwan (photo satellite du UCLA Asia Institute)

L’impérialisme américain craque dans tous ses maillons. On nous bassine bien avec le Moyen-Orient mais des maillons faibles de l’impérialisme américain, il y en a d’autres, et pas des petits. Un cas d’espèce peu publicisé, par exemple, c’est celui de Taiwan. La Chine continentale monte en puissance et alors, comme par hasard, la tension taiwanaise rejaillit épisodiquement. Sauf que… attention ici. C’est chinois donc c’est subtil. Simplisme grossier s’abstenir. Lors de la première (1955) seconde (1958 – sous Eisenhower) et troisième (1995 – sous Clinton) crise du détroit de Taiwan, les porte-avions US se sont portés directement et concrètement au secours de la ci-devant République de Chine (Taiwan). De nos jours, on semble plutôt tendre à opter pour une formule plus ambivalente: on vous vend par avance du matos pour soldoques et bruits de bottes (terrestres – ceci N.B.), mes bons taiwanais, et négociez ensuite vos affaire par vous-même… entre vous, ni plus ni moins. Cette fois-ci, c’est cash & carry, donc, en fait. Signal implicite et feutré: ne comptez pas sur nous pour aller faire nager des brasses belliqueuses ou symboliques à nos flottes dans le détroit de Taiwan pour vous tirer de la nasse de ce siècle nouveau. Mon pronostic: sous couvert de les armer (un peu), les USA larguent en fait la République de CHINE ou CHINE nationaliste (Taiwan). Sous l’ergotage et le plastronnage à la Fonzie couve son contraire veule, la concession. Ce n’est pas du Eisenhower, ça. Je vous en passe mon carton. Pourquoi le nom très officiel de cette île est-il CHINE au fait… Demandez aux autorités de Pékin, ils vont bien éclairer votre lanterne sur la question. Chine ça veut dire Chine, non? C’est pas du chinois ça… On ne va pas faire péter la planète pour ça… C’est à suivre attentivement, cette montée toute ordinaire de la vraie de vraie Chine. La subreptice mise en place de l’Amérique post-impériale nage sinueusement, entre autres, dans le détroit de Taiwan… Oh, oh, je le redis. L’impérialisme américain a sauté par-dessus son requin en mer de Chine, et partout ailleurs. TO JUMP THE SHARK (sauter par-dessus le requin), cela fait référence au feuilleton HAPPY DAYS. Comme tous les feuilletons populaires de l’Amérique impériale, HAPPY DAYS s’amplifie, se magnifie, s’hypertrophie, en rajoute. Puis un beau jour de 1977, dans une scène restée iconique, on nous présente justement Fonzie (un des persos les plus populaires du feuilleton) sautant par-dessus un requin en skis nautiques. Fracture, perte subite de magie, yeux qui se dessillent. Là HAPPY DAYS a charrié trop loin et le saut de Fonzie au dessus du requin marque le moment où ce feuilleton, jadis plaisant, crédible et valide, bascule dans la pantalonnade, le ridicule, le grotesque, l’inepte, l‘incohérent. Et c’est le déclin irréversible dont la borne initiale est à jamais marquée par Fonzie sautant par dessus le requin en skis nautiques. Sauter par dessus le requin est aujourd’hui une expression idiomatique américaine encapsulant: «Charrier trop loin, dépasser les bornes du tolérable et entrer en déclin». L’impérialisme américain a sauté par-dessus son requin et c’est la civilisation américaine qui se prend tout le discrédit dans la gueule.

Traduction: «J’ai vu Fonzie sauter par-dessus le requin». Interprétation symbolique: j’ai vu le spectacle impérial US en faire autant…

Aussi, justement, conséquemment, de plus en plus, on va devoir observer l’Amérique avec d’autres lentilles. On va devoir l’appréhender non plus dans sa généralité impériale si flatulente mais bel et bien dans sa spécificité civilisationnelle si truculente. Cela nous obligera, par exemple, à observer mille particularités et curiosités, dont la suivante. L’impérialisme US, bouteur ne faisant habituellement pas dans la dentelle, s’est planté lamentablement dans l’exportation internationale d’un de ses objets culturels pourtant majeurs: ses sports. Le baseball, le football américain, le hockey sur glace, même le basketball, immenses pour les ricains, le reste de la planète s’en tape totalement ou quasi-totalement. Et le foot/soccer, qui est désormais LE sport universel, les ricains y perdent leur latin et s’y mettent tardivement et sans joie réelle. C’est quand même curieux, ça, quand on y songe une minute. Non-impérial en diable aussi, pour faire un peu changement. De fait, une part significative de la spécificité intellectuelle (notez ce mot) américaine se canalise dans ses sports. C’est que ceux-ci sont un trait tellement typiquement US… bien plus que la musique, la littérature et le reste. Le sportif américain est voué à sa non-universalité, ce qui place sa spécificité (folklorique et philosophique inclusivement) en un singulier et saisissant relief. Et j’en veux pour preuve ultime, le remarquable opus suivant: Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p. La civilisation américaine non-impériale est là (entre autres) et nous attend, biscornue, sapientale et clownesque.

Peter Lawrence Berra dit Yogi Berra (1925-2015) fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présences au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Yogi Berra, receveur de baseball et… réceptacle philosophique

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans le petit ouvrage que je vous mentionne ici) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, sur cette figure tellement, mais tellement éminement et fondamentalement américaine, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase.
(p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons-en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez la
(p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas
(p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier
(p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant
(p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était
(pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini
(p. 121)

Chacun des quelques 70 aphorismes est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage remarquable que je vous recommande ici se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue?
(p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Et, justement, oh que justement, c’est toute l’Amérique cogitante qui y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable… Alors? Alors, quand leurs grandes bourgeoisies criminelles et véreuses auront fini de tuer des gens inutilement pour engraisser leurs consortiums de pétrole et d’armes, les modestes représentants de la civilisation américaine ne vont pas se pulvériser. On saura bien les retrouver, pimpants, sagaces, toniques, naturels, contemplativement braqués sur le Field of dreams, apaisé et post-impérial, vers lequel, comme les Britanniques, comme les Français avant eux, NOS Américains se dirigent inexorablement. L’apophtegme Les USA peuvent ENCORE faire de grandes choses (Barack Obama dixit), affirmé ici sur les questions intérieures, rejoint le plus souffreteux Les USA peuvent ENCORE indiquer la voie (Barack Obama toujours dixit), affirmé par le premier président américain du 21ième siècle, dans plusieurs rencontres internationales. C’est comme ma vieille maman, hein, elle peut ENCORE s’alimenter seule… Sentez-vous la conscience post-hégémonique exprimée par ce tout petit ENCORE? J’approuve ET le déclin impérial ET la continuité civilisationnelle que formule ce Sweet Encore… Le président Obama manifeste d’ailleurs un autre exemple vraiment patent de cette dualité du déclin bourgeois et de la continuité de masse de sa civilisation, quand il affirme qu’il veut se remettre à taxer les millionnaires, milliardaires et autres proriétaires d’avions à réaction privés. En effet, ce faisant, Obama prive ouvertement ses commettants de la doctrine économique sous-tendant ce nouveau type de choix politiques. Il subjectivise l’analyse en mettant un focus excessif sur les milliardaires, les Lex Luthor, les propiétaires d’avions à réaction privés, les individus riches (qu’on rabroue). Or, dans le mouvement, Obama nous annonce aussi qu’il va priver TOUTE l’industrie pétrolière de la pause fiscale de l’ère Bush/Chevron. Cela signifie que cette administration ne croit plus que ce segment industriel majeur utilise ses profits colossaux pour réinvestir productivement (la fonction habituelle d’une pause fiscale). Flagornage populiste à part, c’est toute une analyse critique du capitalisme industriel privé qui se profile ici. Ah, Obama fait explicitement l’annonce de la fin des niches fiscales du secteur pétrolier mais, adroit orateur, il la noie dans le rabrouage des Lex Luthor, en gardant ses conséquences profondes encore bien cachées. Je vous le dis, grands et petits, les indices de ce genre se multiplient. C’est que la civilisation américaine ne s’avoue tout simplement pas encore à elle-même qu’elle oeuvre ouvertement à la dissolution de son impérialisme. Et c’est aussi que, ben, que voulez-vous… l’avenir n’est plus ce qu’il était (Yogi Berra).

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le communisme: Utopie et Histoire

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2011

Ysengrimus-le-loup (52 ans) et Reinardus-le-goupil (17 ans) unissent ici leurs forces grognasses et revêches pour répondre à une question, lancinante, fraîche et simple, lancée par Reinardus : qu’est-ce exactement que le communisme et qu’est-ce qu’on lui reproche donc tant, encore de nos jours?

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Après la Révolution Française, trois groupes ayant des idéologies différentes se sont assemblés pour assurer le nouveau gouvernement de la Convention Nationale (1792-1795). Ils se nommaient: les Girondins, le Marais ou Plaine et les Montagnards. Ils siégeaient dans un hémicycle. Les Montagnards étaient assis à la gauche de l’hémicycle, le Marais (ou Plaine) au centre et les Girondins à droite. De ce modèle et d’après les idéologies que défendaient ces groupes, la qualification de gauche, droite et centre est née. De nos jours, ces termes sont utilisés dans des contextes politiques par des cultures qui ne se rendent pas compte qu’en utilisant de tels termes ils font référence à l’hémicycle de la première Convention Nationale de la République Française. Au fils de l’histoire, une modification importante à ces termes a été créée. La qualification de gauche et de droite s’est trouvée à être divisée en deux par l’ajout du qualificatif extrême. Les nouveaux termes se sont retrouvés à être: l’extrême gauche, qui comprend le Communisme et l’Anarchisme. La gauche, le Socialisme. Le centre, le Libéralisme et L’Écologisme. La droite, le Conservatisme. L’extrême droite, le Nazisme et le Fascisme. De nos jours, la majorité des partis élus sont soit de droite ou du centre. Les idéologies gauchisantes sont mal vues à travers le monde. Un exemple de ceci est la qualification injurieuse de “socialiste” qui a été donnée à Barack Obama (né en 1961) et à Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) durant leurs mandats. Des exemples constamment donnés par les gens de droite pour discréditer la gauche sont l’histoire de pays tels que l’URSS, la Chine, le Vietnam et Cuba. Mais quelle validité ont donc ces exemples?

Le communisme vise une mise en place de la propriété collective de toutes les instances sociales par les travailleurs. L’abolition de la propriété privée et du capitalisme et son remplacement par un socialisme reposant exclusivement sur la solidarité sociale est le but du communisme. Le communisme a toujours été très vaguement décrit par les instances de droite. Ils l’ont divisé en différentes catégories qui rendent la compréhension de ce dernier très difficile. Par exemple, il y a le Marxisme, le Léninisme, le Stalinisme, le Trotskisme, le Maoïsme, le Guévarisme, le Castrisme, et tant d’autres. Ce qu’il faut noter est que toutes ces désignations, non seulement sont fondées sur le nom du politicien qui a engendré cette idéologie, mais chacune est une version différente du communisme, sauf pour une, le marxisme. Mais ce dernier est juste un mot différent implanté par les instances de droite pour dissocier Marx, techniquement le théoricien fondateur du communisme, de la terreur suscitée par l’idée générale du communisme, terreur implantée elle-même par les instances de droite. En fait Marx lui-même a dit, et je cite «Moi, je ne suis pas marxiste». Donc utiliser le mot communisme, de nos jours, se trouve à faire référence au mensonge qu’on appelle le communisme, et non au marxisme, qui lui est véritablement le fondement intellectuel du communisme. Mais qu’est-ce qu’est le communisme à sa base? Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) on collaboré pour écrire Le Manifeste du Parti Communiste (1848). Trouverons-nous la définition du communisme dans ces pages? Quelle relation existe-il entre les pays dits communistes et les principes sociaux communistes décrits par Marx et Engels? Pouvons-nous légitimement appeler ces pays «communistes» ou sont-ils juste des cas fautifs cités en «exemples» par les pays capitalistes pour dénigrer le communisme?

Nous allons regarder un petit peu cela, en commençant par ce qu’est le communisme d’après Marx et Engels. Nous allons récapituler toute l’histoire des pays suivants: l’URSS, la Chine, le Vietnam, Cuba. Nous allons faire surtout tout notre possible pour déterminer si l’idéologie communiste a déjà véritablement existé en tant que gouvernement d’un pays.

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Définition descriptive du communisme selon le Manifeste du Parti communiste (1848). Le Manifeste de Karl Marx et Friedrich Engels présente dix points fondamentaux du communisme. Nous allons reprendre ces points, les examiner brièvement pour donner une explication simple du Manifeste et de ce qu’est le communisme à sa base. Mais avant ça, regardons un peu comment le communisme se présente. Le communisme cherche premièrement à être total. Tout le monde doit être d’accord avec le système pour qu’il fonctionne. S’il reste des propriétés privées quelconques à l’intérieur du système lui-même, ce n’est pas du communisme. Le communisme est donc internationaliste, il cherche l’union de l’intégralité du genre humain sous un gouvernement unique. Ceci doit être pris en considération quand on lit les points descriptifs du communisme. Beaucoup sont des points répressifs, qui cherchent à contrer l’impact de la réaction des bourgeois. Les bourgeois sont la classe sociale au-dessus des prolétaires. La bourgeoisie est la classe que le communisme cherche à détruire. Le communisme ne cherche pas à arrêter les hauts salariés, mais les bourgeois qui ne font rien que s’asseoir dans leurs manoirs, offrir des «contrats» à d’autres et s’enrichir de leur travail productif en accaparant les profits publics. Un bourgeois est un personnage très haut placé qui ne fait aucun travail directement. Il «offre» une possibilité d’emploi à un autre et lui vole une portion de son salaire. Le prolétaire est toute personne qui génère son propre revenu avec sa force de travail. Une force de travail n’est pas nécessairement le fait de ramasser un marteau et de frapper sur un clou. Mais plutôt n’importe quelle action qui génère une production quelconque. Par exemple, écrire une chanson est une production artistique. Mais le bourgeois ne génère pas son propre revenu, si nous reprenons l’exemple de la chanson. Le propriétaire d’une compagnie de disques décide de manufacturer les albums qu’écrit un artiste de musique, l’artiste reçoit une portion des profits, mais le bourgeois empoche la majorité. Le bourgeois s’accapare le capital que produit le prolétaire. Cette classe sociale bourgeoise, qui se retrouve numériquement minoritaire et fait la grosse vie, est devenue, pour une raison torve, le symbole de notre société. Cette perception de la liberté qu’on possèderait est un mensonge créé par la classe bourgeoise pour nous endoctriner. Elle s’enrichit sur notre dos et on ne le remarque même pas. Le communisme cherche à nous débarrasser de cette classe. Il ne cherche pas à ruiner le prolétaire, mais plutôt à le sauver de l’exploitation de son travail par un accapareur privé. Ce qui nous fait tellement peur est que le communisme nous donne notre liberté, en détruisant le système qu’on a connu toute notre vie, tout simplement parce que nous sommes prolétaires, et nous sommes endoctrinés dans la vision bourgeoise du monde. Les points communistes du Manifeste s’énumèrent ainsi:

Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. Le communisme cherche à abolir la propriété privée. Mais pas toute propriété privée. Seulement celle qui produit un revenu qui se trouve à aller directement dans les mains d’un propriétaire privé exploiteur. Donc les propriétaires fonciers qui produisent des produits agricoles, qui en tirent un profit personnel, verront leur profit personnel saisi par l’état. Mais qu’est-ce qu’une propriété foncière exactement? Une propriété foncière est une terre privée qui appartient à une personne sur laquelle il fait ce qu’il veut faire. Mais cette définition voudrait dire que toute propriété est foncière. Oui, mais le communisme concentre son attention sur les propriétés foncières qui produisent un revenu engendré par la terre directement, donc les propriétés agraires. Toute propriété où il y a un fermier qui travaille dans un champ pour produire un revenu pour le propriétaire de la ferme qui, à son tour, lui donne un salaire mais qui tire quand même un profit de la production est une propriété foncière ciblée par les communistes. La maison dans laquelle vit une personne, même s’il a une belle piscine, une petite cabane dans sa cour, un beau chien qui y batifole, n’est pas du tout affectée parce qu’il ne se produit là aucun profit directement de la terre.

Impôt sur le revenu fortement progressif. Tout revenu privé que génère une personne, une entreprise ou n’importe quelle instance privée est sous l’obligation de générer de l’impôt. Ceci n’est pas pour porter atteinte au droit individuel d’une personne, mais plutôt pour s’assurer qu’il n’y ait pas de prolétaire exploité, que la richesse ne reste pas dans les mains d’une seule puissance mais qu’elle soit plutôt envoyée à l’état pour qu’il la répartisse également à travers la population. Ce n’est pas pour rien que les instances de droite sont contre l’impôt et veulent constamment le réduire. À travers les baisses d’impôt, c’est la répartition équitable de la richesse qu’on cherche à freiner.

Abolition du droit d’héritage. La création de mini-hiérarchies privées n’est pas acceptée par les communistes. Le travail que fait un parent devrait assurer la subsistance de cet individu pendant qu’il est en vie, mais il ne peut pas le léguer à son enfant quand il meurt parce que son enfant n’aura pas à travailler. Un exemple de ceci est le pouvoir dont va hériter une dénommée Paris Hilton (née en 1981). La chaîne d’hôtels qu’a crée son arrière grand père ne devrait pas se trouver léguée à elle parce qu’elle n’aura pas à faire l’intendance de ses hôtels du tout, elle empochera l’argent de son ancêtre pendant que d’honnêtes gens meurent dans les rues.

Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles. Le communisme confisque tout bien de personnes qui émigrent du pays parce que comme le gouvernement redistribue la richesse à travers sa population, il ne peut pas laisser les gens qui quittent le pays partir avec la richesse. Le système pourrait grandement souffrir si les émigrants bourgeois partaient tous avec leur fortune. Les biens saisis ne sont pas seulement l’argent, mais la terre, les immeubles, les maisons, en gros toute la propriété qui présente une certaine valeur non négligeable que possèdent les émigrants fuyards. Ceci est un exemple parfait d’une procédure qui est exclusivement répressive. Elle répond au problème que peut causer la migration subite de la classe bourgeoise qui fuit le pays à cause d’une révolution communiste. Si le communisme était international, cette procédure se trouverait à être inutile parce que les bourgeois auraient à quitter la planète elle même pour éviter le système instauré.

Centralisation du crédit entre les mains de l’État, au moyen d’une banque nationale à capital d’État et à monopole exclusif. Il n’y aurait qu’une seule banque appartenant au gouvernement qui gérerait toute activité monétaire et financière. Elle n’aurait aucun pouvoir elle même en tant qu’instance privée parce qu’elle serait strictement gérée par l’État. Encore une fois, si le communisme se trouvait à être internationalisé à travers le monde, cette banque internationale serait capable d’assurer une économie stable et non fluctuante. Puisqu’elle serait la seule banque unique du monde, il n’y aurait pas de compétition par rapport au taux d’intérêt. Il faut noter que la crise économique qui nous bouleverse de nos jours a été causée par des «produits financiers» irréalistes qui sont en fait des actions spéculatives à risque. Ces actions sont principalement le produit de la compétition entre banques privées et du cynisme insensible engendré par la recherche du profit privé, à court terme, et tant pis pour les autres.

Centralisation entre les mains de l’État de tous les moyens de transport et de communication. Ceci est un point qui doit être observé par rapport à l’histoire. Karl Marx et Friedrich Engels ont écrit le Manifeste en 1848. Ils ne pouvaient pas conceptualiser l’existence de l’internet, la télévision, le téléphone, ou même le radio. Le télégraphe était dans les stades les plus simples de son existence. Dans leur temps le seul mode de communication était la lettre et le journal. Le principal moyen de transport à longue distance était le train. Marx et Engels avec ce point disent que le transport et la communication devraient être non privés. Imaginons un monde ou la propriété privée contrôle la poste, et le réseau ferroviaire. Prenons le Canada en exemple, disons que Montréal, Toronto et Vancouver sont les puissances économiques du pays. Les instances privées qui cherchent seulement à s’enrichir construiraient un réseau de deux lignes, Vancouver-Toronto, et Toronto-Montréal. La construction d’autres lignes serait inutile parce que le profit est fait dans les grandes villes, et non les campagnes. Appliquons ceci aux lettres, seulement les bourgeois recevraient leurs messages parce qu’ils auraient priorité à cause de leur pouvoir financier. Le service serait négligé partout où il ne serait pas profitable pour les accapareurs privés. Cela ferait qu’il marcherait bien mal.

Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres conformément à un plan décidé en commun. Le communisme cherche à contrôler l’organisation du développement des secteurs de production de façon à ce que toute demande de matière première, de biens et de services soit produite de façon égale et méthodique. La raison pour laquelle ce point existe est parce que le capitalisme, avec sa doctrine concurrentielle, motive les instances privées à développer le secteur le plus lucratif, le plus rapide et non la production de tous biens. Le capitaliste cherche à s’enrichir le plus rapidement possible donc il développe les secteurs qui produisent le plus ce qui est payant et pas nécessairement ce qui est utile, mais les secteurs moins payants sont laissés dans l’obscurité. Le communisme cherche à développer tout secteur également pour assurer la production uniforme de tous biens utiles et avoir un certain contrôle de l’intégralité des facteurs d’offre et de demande.

Travail obligatoire pour tous, constitution d’armées industrielles particulièrement dans l’agriculture. Ce point-ci comprend l’un des aspects les plus faibles du Manifeste. Premièrement le travail obligatoire pour tous est une doctrine juste qui cherche à contrer les bourgeois qui ne travaillent jamais directement mais la constitution d’armées industrielles, particulièrement dans l’agriculture, est une toute autre histoire. Le communisme cherche à abolir le bourgeois, la propriété privée et les classes sociales, mais voici une instance qui présente le même rapport de force qu’une société de classe mais qui a échappé au radar du communisme. Une armée dans son fondement présente une sorte de hiérarchie qui est fondamentalement non démocratique et non communiste. Le terme «armées» est soit mal choisi, ou tout simplement mal conceptualisé par Marx et Engels. Il serait plus juste de parler de commune, ou d’équipe mais pas d’armée. Parce que ce terme sous-entend un rapport de force non-propre au fondement du communisme. En plus une armée porte des armes qui, dans les communes de travail, seraient, en fait, remplacées par des outils et des machines.

Combinaison de l’exploitation agricole et industrielle; mesure tendant à faire disparaître graduellement la différence entre la ville et la campagne. Ce point-ci, encore une fois, doit être lu en tenant compte de l’histoire. Dans le temps de Marx et Engels, l’industrialisation était jeune. Les villes présentaient un boom industriel que les campagnes n’avaient pas. Les villes se développaient à une vitesse extrême et les campagnes ne pouvaient pas garder le rythme. La production agricole souffrait et la production industrielle triomphait. Marx et Engels disent dans ce point qu’il faut développer les deux secteurs également, que la ville et les campagnes doivent «entrer dans le siècle» à une vitesse égale.

Éducation publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail de tous les enfants dans les fabriques, tel qu’il existe aujourd’hui; éducation combinée avec la production matérielle, etc. Ce point dit que tout enfant devrait être exempt de travailler et devrait avoir l’éducation gratuitement fournie par le gouvernement. Notons que ceci ne semble un point acquis que dans le monde occidental. En effet, il y a encore des enfants qui travaillent en de nombreuses parties du monde et l’école n’est toujours pas une obligation légale partout. Noter aussi le dernier aspect, celui sur l’éducation combinée avec la production matérielle, qui montre que les communistes étaient soucieux que le prolétaire ne reste pas ignorant, comme cela se constatait en 1848 et se constate souvent encore.

Il y a ici des principes qui guidèrent ceux qui furent animés par l’espoir communiste. Ces principes sont devenus des faits concrets de l’histoire de façon fort incomplète et inégale. Ils ont été associés à d’autres éléments de programmes politiques révolutionnaires, novateurs, progressistes, mais non nécessairement communistes au sens précis que ce programme social propose.

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Le LÉNINE d’Andy Warhol

L’URSS et l’internationalisation d’une révolution. L’URSS est le premier pays qui ressort dans n’importe quelle conversation à propos du communisme. Toute conversation à propos de l’URSS répète, comme un disque rayé, les grands aspects négatifs de l’histoire de ce pays: la révolution bolcheviste qui fut supposément particulièrement sanglante, les procès de Moscou, les famines staliniennes, et tant d’autre aléas. Mais regardons d’un point de vue objectif les biens et les torts de l’une des plus grandes révolutions sociales de l’histoire. Une révolution majeure anti-monarchique a lieu en Russie vers 1917-1921. Rejetant le républicanisme bourgeois déjà amplement discrédité politiquement, les leaders révolutionnaires russes se réclament du communisme. Ils produiront la dernière grande république moderne, croyant longtemps mettre en place le socialisme. La tentative d’internationalisation de ce type de révolution mènera aux restrictions étroitement nationalistes du stalinisme.

Les origines de la révolution (1905-1917). En 1905, l’empire russe, mené par Nicolas II (1868-1918), fait face à des résistances intérieures de plus en plus fortes. La population russe trépigne de mécontentement. Les gens ont faim, ils sont dépourvus de terres agricoles, ils ne sont pas éduqués et des propos révolutionnaires sont tenus partout à travers le pays. En 1905, la guerre russo-japonaise fait rage depuis un an et dans une défaite majeure de la marine russe, la quasi-totalité de la flotte du pacifique est perdue en une bataille unique. Ceci discrédite encore plus le tsar Nicolas II et le régime Romanov aux yeux de son peuple. La défaite de la bataille de Tsushima engendre la mutinerie d’un cuirassé, qui deviendra un symbole culte de la révolution bolcheviste, le Potemkine. La mutinerie du cuirassé Potemkine débute avec une tentative de révolte par un groupe de matelots. Ces matelots avaient été arrêtés par les forces du capitaine et un ordre d’exécution est donné. Les matelots révoltés sont couchés en joue sur le pont. L’ordre de les fusiller est formulé par le capitaine, qui finit, en fait, par se faire fusiller par le peloton d’exécution. Les officiers du bateau sont soit tués soit emprisonnés et la mutinerie réussit. Le Potemkine hisse le drapeau rouge. Il devra bien sûr se rendre, mais son impact sur la population russe sera immense. Il deviendra le principal symbole de la révolution en marche. En 1914, la Russie tsariste entre dans la première guerre mondiale comme alliée de la France et de l’Angleterre dans la Triple Entente. Un peuple mal nourri, mal éduqué, très pauvre, complètement opprimé est envoyé massivement au front. Depuis le début de la guerre, jusqu’à la révolution bolcheviste, les pertes russes contre les allemands et les austro-hongrois sont catastrophiques. C’est là, plus que nulle part ailleurs, qu’ils sont, les millions de morts des années 1910-1920 en Russie, et on les passe pudiquement sous silence. Les troupes russes sont levées par conscription. Ainsi des millions d’opprimés se font mettre entre les mains, les armes qu’ils utiliseront pour se révolter.

La prise du Palais d’Hiver, telle que représentée par le cinéaste soviétique Sergei Eisenstein (1898-1948)

Une révolution majeure anti-monarchique en Russie (1917-1921). L’insurrection bolcheviste se décide démocratiquement le 10 octobre 1917 après de longues périodes de discussions, durant lesquels il y a un vote de masse au grand soviet (comité populaire) de Petrograd, oui ou non, pour la révolution et les révolutionnaires l’emportent. Le pouvoir soviétique se divise donc en deux secteurs, le militaire et le politique. Trotsky (1879-1940) se retrouve chef de toute action militaire que va prendre les révolutionnaires (Staline faisant parti de son équipe de direction, mais avec un petit rôle) et Lénine (1870-1924) dirige le bras politique du mouvement. Le soviet de Petrograd est massivement appuyé par les troupes qui reviennent du front. Les garçons qui reviennent (des ouvriers et des paysans qui avaient été conscrits par le tsar) ne cherchent qu’à changer le pouvoir parce que le mode de vie des villages, la famine et la pauvreté, se confondent avec le drame du front. Avec de telles pensées, le message communiste est un peu perdu devant le message anti-monarchique. Les soldats cherchent beaucoup plus à se créer leur propre république qu’à instaurer le communisme. À Petrograd, la nuit du 24 au 25 octobre, les bolchevistes prennent le Palais d’Hiver avec presque aucune perte de vie. Ils entrent dans le palais en tirant des coups dans les airs, et le pouvoir cède. La mortalité de cet événement se trouve à être six personnes. À Moscou, la bataille est un peu plus intense. 50,000 révolutionnaires chargent le Kremlin et sont mitraillé par 10,000 réguliers de l’armée blanche. Ils prennent le Kremlin après quelque coup de feu, les pertes sont d’environ 300 hommes. Les simples soldats de l’armée blanche sont relâchés et les officiers détenus. Les historiens sont d’accord pour dire que la prise de Petrograd et celle de Moscou furent deux événements révolutionnaires peu meurtriers. La guerre civile qui suit la révolution est la vraie boucherie. Surtout avec l’ingérence des puissances occidentales. Après la prise des deux grandes villes, Lénine publie le décret sur la terre. Le décret sur la terre repose sur un principe communiste venant directement du manifeste de Marx et Engels. Le point 1: Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. Cette première mesure communiste est un pas en dehors de la féodalité. Toutefois ce pas vers le communisme est négligé par la population paysanne, tendis que le pas en dehors de la féodalité est grandement apprécié. Après le décret sur la terre, la guerre civile éclate. Le général Kornilov (1870-1918), en tête de l’armée blanche, cherche à contrer les révolutionnaires et remettre en place le pouvoir tsariste. L’armée blanche est appuyée par les puissances occidentales, la France, la Grande Bretagne, les États-Unis etc. C’est ainsi parce que le pouvoir tsariste de la Russie était anciennement allié avec les occidentaux. Les révolutionnaires ne le sont pas. La guerre civile entre les Soviétiques et les tsaristes a causé un total de pertes humaines toujours inconnu, même de nos jours. Il y a bien des historiens qui sortent des nombres fantaisistes, disant que des millions de personnes sont mortes. Il y en a d’autre qui disent quelques dizaines de milliers. Le nombre exact de pertes de vie de la guerre civile russe de 1917-1922 fait l’objet de débat depuis le temps où elle a eu lieu. Le résultat de ces conflits est: un nombre de pertes de vie inconnu, un pays détruit par une guerre mondiale et une guerre civile, une famine émergeant de la destruction causant encore plus de morts et un pouvoir révolutionnaire cherchant à mettre de l’ordre dans un pays qui n’en a pas. Ce pouvoir révolutionnaire se trouve à faire face à la propagande anti-soviétique d’autres pays qui cherche seulement à contrer les efforts que font les russes pour se sortir de la féodalité. Toutefois les révolutionnaires parviennent à non seulement contrer l’armée blanche, mais aussi à contrer les puissances occidentales qui s’ingéraient dans leur révolution. Ceci donne beaucoup de crédibilité mondiale aux Soviétiques. Lénine internationalise donc la révolution. Moscou devient le centre de l’expertise révolutionnaire. Des tentatives de révolutions dites communistes dans d’autre pays échouent ou font rage. Le communisme se trouve à être vu comme l’avènement de l’ère nouvelle à travers le monde, mais en réalité le totalitarisme gronde dans les campagnes. Par exemple, Mussolini (1883-1945) en 1922 est venu au pouvoir en contrant une tentative de révolution communiste en Italie. Il instaurera le fascisme. En 1921 la N.E.P. (Nouvelle Politique Économique) est instaurée par Lénine. Cette politique met en place des principes capitalistes et met donc fin à une révolution communiste voulue, sinon obtenue. Mais la N.E.P. n’est pas une régression vers le capitalisme sauvage qui prenait déjà pleinement forme sous le tsarisme, elle instaure et organise ce dernier dans une Russie anciennement féodale dont la monarchie est tombée. Résumons donc la révolution: ce sont les Soviétiques contre un pouvoir féodal. Ils instaurent un nouveau pouvoir, ils le déclarent communiste et finissent par instaurer un type de capitalisme planifié.

Lénine à la tribune

Redevenir graduellement réaliste et autoritaire  (1921-1938). En 1921, la N.E.P. est implantée. En 1922, la guerre civile se termine. En 1924, Lénine meurt. La mort de Lénine ouvrira la discrète marche de Staline (1879-1953) vers le pouvoir. Vers 1928, Staline est secrétaire général du parti communiste de l’Union Soviétique. Cette position, encore mal connue, le place en charge de l’immense bureaucratie du pouvoir soviétique. Elle lui donne un énorme potentiel de contrôle sans que personne ne s’en rende trop compte. Graduellement Staline remplace les autres positions d’état (président du conseil du peuple, membres du bureau politique, président du praesidium suprême, ministres, etc.) par des hommes qu’il contrôle. Il donne le pouvoir sur l’intégralité du système à une position, la sienne. Entre les années 1928 et 1938 Staline s’approprie le pouvoir. Il ne se hisse pas vers la plus haute fonction, non, il tire plutôt le pouvoir vers sa fonction à lui. En 1938, l’appropriation du pouvoir par Staline culmine avec les procès de Moscou. Il fait exécuter tous les anciens dirigeants de la révolution (sauf un, Trotsky, exilé au Mexique), en les faisant paraître comme des traîtres, et purge l’intégralité des hauts gradés de l’Armée Rouge. Il instaure son pouvoir, son dogme, et devient le p’tit père des peuples. Entre 1929 et 1939, l’occident est traumatisé par la grande dépression. Ceci parait comme la chute du capitalisme aux yeux de la population mondiale. Le «communisme» soviétique s’industrialise, produit, s’active, et ne ressent aucun des méfaits de la dépression. Toutefois aux yeux des occidentaux il surgit un espoir anti-communiste. Hitler (1889-1945), pur produit politique de la grande dépression, est élu au Reichstag en 1933 et commence son règne dictatorial sur l’Allemagne. Staline, à ce stade de son appropriation du pouvoir, a assez de ressources internationales pour voir très facilement ce que les occidentaux envoient insidieusement vers lui, un nazi insensé qui déteste le communisme… et l’occident. Staline, le 23 août 1939, fait donc un pacte de non-agression avec Hitler qui bouleverse les puissances majeures du temps. Le chien enragé du nom de Hitler se retourne alors contre ses maîtres et avance vers l’Europe de l’Ouest. Ce qui a été découvert, après la déstalinisation de l’URSS, ce sont les problèmes auxquels a fait face l’URSS durant la grande dépression. Il est important de noter tout de même que ces problèmes n’on pas été causés par la dépression. Dans les années 1930-1932 il y a eu les «famines staliniennes» qui ont fait rage dans le pays. Ces famines allaient faire l’objet de débats pour les générations futures. Il y a des historiens qui croient que Staline a fait exprès de tuer son peuple pour le contrôler, il y en a d’autre qui pensent que les purges des koulaks (les propriétaires fonciers russes) ont causé la confusion dans les campagnes et une baisse de la production agricole qui a engendré les famines. Les koulaks (paysans propriétaires), des sortes de gentlemen farmers russes, au début des famines se fond exproprier et tuer. Quand on pense, on remarque rapidement que les koulaks n’étaient pas justes des bourgeois qui s’enrichissaient sur le dos des moujiks (paysan travailleur), ils étaient aussi les détenteurs du savoir faire agraire. Ils étaient le cerveau et les moujiks les bras. En coupant la tête du corps, les membres ne savent plus quoi faire. En tuant les koulaks, le savoir-faire des fermes est perdu, la productivité tombe. Il semble qu’il ne soit pas possible de déraciner la féodalité des campagnes sans causer une désorganisation catastrophique du secteur agraire. Lénine en 1917 publie le décret sur la terre. Ceci crée une famine causée par le manque de savoir-faire des anciens serfs du système féodal par rapport à l’agriculture. Lénine instaure donc la N.E.P. pour ramener des principes plus ancien mais capitalistes. Quand le pouvoir change, Staline remarque le jeu de classe qui se fait entre les koulaks et les moujiks. Dans son plus pur style autoritaire, il purge les détenteurs du savoir-faire et cause encore une fois les famines. Mais Staline cette fois ne réinstaure pas l’équivalent de la N.E.P. Il crée les kolkhozes, des ferme collectivisées, mais celles-ci ne sont pas aussi efficaces que les anciennes fermes des koulaks. La famine reste et la désorganisation aussi. Graduellement le système agraire se remet en place et les terres collectivisées recommencent à produire, mais ceci est parce que le savoir-faire est réappris par les moujiks. Résumons la période post-révolutionnaire de l’URSS. Staline se crée son pouvoir, en manipulant un système bureaucratique dont il émane. La grande dépression donne du prestige au communisme et engendre un modèle social qui bouleversera l’Europe, tout en ouvrant aussi la voie aux dérives fasciste et nazi. L’URSS s’industrialise à grands pas, mais fait quand même des erreurs, en rentrant dans le siècle. Les prémisses de la plus grande boucherie de toute l’histoire de l’humanité se préparent, le totalitarisme est au stade les plus enfantin de sa vie.

Tentative d’internationalisation de la révolution et lutte contre le nazisme (1938-1953). Hitler est élu au Reichstag en 1933. De 1933 à 1938, il militarise l’Allemagne, il prend le contrôle du pays, il rend tout autre parti politique illégal, il se débarrasse des S.A. et mets en place les S.S., il crée la jeunesse hitlérienne, il met en place les camps de concentration et commence sa politique génocidaire sur les juifs. En bref, il instaure le totalitarisme chez lui. Sa population respire l’air nazi, mais l’air n’est pas abondant. Hitler commence donc à parler d’«espace vital» pour les germaniques. Il commence donc à annexer d’autres pays. L’Autriche en 1938 et la Tchécoslovaquie en 1939. En 1939, le pacte germano-soviétique est signé entre l’Allemagne et l’URSS. Le pacte est signé par Vyacheslav Molotov (1890-1986) du côté des Soviétiques et Joachim von Ribbentrop (1893-1946) du côté allemand. Ce que l’on peut constater du pacte de non-agression, signé à Moscou le 23 août 1939, c’est que les deux chefs ne voulaient pas être vus l’un avec l’autre. Hitler et Staline ne se sont jamais rencontrés face à face. Hitler se tourne alors contre le monde occidental. Il envahit la Pologne. Les puissances occidentales, la France, le Royaume Uni et leurs colonies, déclarent la guerre à l’Allemagne. L’Italie et le Japon s’allient aux nazis. L’Axe est née et les Alliés aussi. En six semaines, la Pologne est conquise, en six mois, la France est conquise. Le front ouest de l’empire allemand est assuré. De juin 1940 à mai 1941 la Luftwaffe attaque la Grande-Bretagne. La bataille d’Angleterre est perdue par l’Allemagne et Hitler se rabat alors sur l’URSS. Le 22 juin 1941 le pacte germano-soviétique est rompu par les Allemands. L’Opération Barbarossa débute. Les Allemands s’attaquent au Soviétiques. Ils prennent une portion importante du territoire russe. L’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, le 7 décembre 1941, marque l’entrée en guerre des États-Unis. Les puissances de l’Axe ont plus d’ennemis qu’ils n’ont d’alliés. L’intégralité de la puissance britannique, les Soviétiques, les États-Unis, la résistance française. De 1941 à 1943 la guerre fait rage et les fronts n’avancent pas. En 1943, victoire à Stalingrad. La sixième armée du Troisième Reich est encerclée et détruite par l’Armée Rouge. C’est la première défaite terrestre des nazis. À travers le monde, cette victoire soviétique est vue comme le tournant de la guerre, et la montée du communisme redevient de vogue. La population se questionne maintenant sur la puissance du capitalisme comparé à la puissance soviétique. Graduellement les Soviétiques commencent à reprendre du territoire. Sur l’autre front, le 6 juin 1944, le débarquement de Normandie marque la première victoire terrestre occidentale. Les fronts est et ouest de l’empire allemand rétrécissent. Les États-Unis libèrent la Hollande, la Belgique, la France, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, la Norvège, la Suède, le Danemark et l’Autriche. Les Soviétiques libèrent la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Yougoslavie, l’Allemagne de l’Est (dont Berlin). Les Soviétiques instaurent le «communisme» dans les pays qu’ils occupent. Tout simplement, ils libèrent le pays et instaurent un gouvernement nominalement communiste. Avec des méthodes pareilles, le message communiste est perdu et le totalitarisme est instauré, sous le nom de «communisme». Le prestige dont bénéficie le communisme devient toxique. L’Internationale est chanté à travers l’Europe, tandis que l’illusion communiste s’accroît. Presque chaque pays européen et africain a son propre parti politique communiste. Staline est perçu comme l’homme nouveau. Le capitalisme est en tombée et une ère communiste vient à peine d’éclore. Quelques mois après la fin de la guerre, les États-Unis créent le Plan Marshall. Ce dernier est un programme économique ayant l’intention de refinancer les pays détruits par la guerre. Il est offert à tous les pays concernés. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la Grèce, la Turquie, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Islande, le Portugal et l’Irlande acceptent l’aide américaine. Ces pays, plus l’Espagne et la Finlande, deviendront le Bloc de l’Ouest. Le Plan Marshall est un moyen de garder une main mise capitaliste sur l’Europe. Juste comme ils avaient acheté leurs pays, les américains ont acheté l’Europe. Les pays qui ont été libérés par les Soviétiques durant la deuxième guerre mondiale sont l’Albanie, la Bulgarie, la Roumanie, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Ces pays feront partie du Bloc de l’Est. Donc, en 1945, il y a alliance économique entre les pays du bloc de l’ouest. En 1949, création de l’OTAN, alliance militaire des pays du bloc de l’ouest. En 1949, encore une fois, création d’une alliance économique entre les pays du bloc de l’est (Comecon). En 1955, deux ans après la mort de Staline, alliance militaire du bloc de l’est, le Pacte de Varsovie. La période de guerre nous présente simplement toutes les puissances mondiales qui entrent dans un mouvement réactionnaire et militaire. Hitler, nazi pugnace, déclenche la boucherie. Churchill, va-t’en-guerre anglais, saute au pouvoir. Staline, vétéran d’une révolution, ressort ses fusils. Franklin Delano Roosevelt, émanation de la grande dépression, meurt et cède la place à Harry Truman, «le Président de la Bombe». Avec de tels chefs d’État, la guerre s’implante dans les esprits. La perte d’une vie humaine est considérée négligeable. Cette période de guerre est la période la plus noire de l’histoire de l’humanité. Techniquement aucun de ces chefs d’État n’est responsable de ces actes, parce que l’environnement était tellement violent. Dans la période d’après guerre, nous voyons les chiens enragés se cacher, sauf un. Hitler meurt. Churchill perd le pouvoir. Truman perd le pouvoir. Mais, Staline reste au pouvoir. Le p’tit père des peuples, dans les huit dernières années de sa vie, façonnera la poigne de fer de l’empire soviétique. Les anciennes idées réactionnaires de la guerre resteront collées dans les esprits des futurs chefs de l’URSS. À ce stade ci, le communisme est non existant. L’internationalisation de la révolution se fusionne avec la lutte contre le nazisme. Les pays libérés par l’URSS se trouvent à changer d’occupant, sans comprendre le message. Ils voient les hommes portant le drapeau rouge qui font fuir les hommes portant la svastika. L’importance des deux camps est minimale, en fait, tant qu’on mange et que la guerre est finie. Les armes maintenant rangées, la Guerre Froide débute. En 1953, Staline meurt et une grande tristesse s’instaure sur le monde. La planète pleure la disparition de son héros. Jusqu’à temps que quelqu’un ouvre un livre d’histoire et remarque quelque chose de bizarre.

Le deuil mondial de Staline

Amorce de la réaction anti-soviétique (1953-1980). La mort de Staline, en 1953, apporte une grande tristesse. Les dirigeants soviétiques après Staline utilisent ce prestige du vieux héros mort pour légitimer la perpétuation du mythe communiste. Par exemple en 1956, l’insurrection de Budapest, en Hongrie, est réprimée par les chars d’assaut soviétiques. L’homme nouveau existe encore, il est simplement dans notre coeur, donc chantez l’internationale! Mais la même année, Nikita Khrouchtchev (1894-1971) dénonce les crimes de Staline. L’homme nouveau a fait des erreurs! Au 20ième congrès du Parti Communiste, le Rapport sur le culte de la personnalité est révélé. Les déportations, les exécutions et les arrestations des procès de Moscou sont dénoncées dans le rapport. Le culte de la personnalité mis en place par Staline est rejeté par Khrouchtchev parce que ce culte contredit les vues du marxisme-léninisme sur lesquelles l’URSS repose. Cette réforme est en gros une tentative de retourner au vrai communisme. Khrouchtchev espère pouvoir corriger la dérive dictatoriale ayant découlé de la guerre. Il essaye en vain de retourner les aiguilles du temps. Suite au Rapport Khrouchtchev, le monde se sent trahi. Staline nous a menti! La déstalinisation se confond avec une désoviétisation. Tout graduellement les pays du bloc de l’est commencent à se révolter. Chaque fois qu’ils manifestent la moindre velléité libertaire, ils se font répondre par les chars d’assaut soviétiques. En sommes, le vieux réflexe guerrier du temps de Stalingrad continue de jouer, non plus pour libérer mais pour opprimer. Les révoltes réprimées s’énumèrent comme suit: Hongrie en 1956, Insurrection de Budapest; Tchécoslovaquie en 1968, Printemps de Prague; républiques musulmanes orientales (Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan) en 1979, menant à l’invasion de l’Afghanistan limitrophe; et finalement 1980, Pologne, mise en place du syndicats non-communiste Solidarność. Ce qu’il faut noter quand on analyse ces révoltes est que chacun de ces soulèvements était ni socialiste ni communiste mais purement capitaliste, nationaliste (et islamiste dans le cas des républiques musulmanes voisines de l’Afghanistan). Dans chacun des cas, les États-Unis endossaient les insurgés, leurs fournissaient de l’argent et couvraient tout l’événement à l’aide des médias. La Guerre Froide était une guerre d’image et les Soviétiques paraissaient comme les plus fous, les plus rétrogrades et les plus militaristes. Pour conclure sur les années 1953 à 1980 il faut dire ceci. Les Soviétiques commencent la déstalinisation, mais au milieu de cette redéfinition communiste, Khrouchtchev est limogé et la poigne de fer stalinienne ou plutôt néostalinienne incarnée par Léonid Brejnev (1906-1982) est de retour en beaucoup moins efficace. Cette moufle de fer est utilisée pour tenir les pays du bloc de l’est et à chaque fois que la moufle ferreuse est utilisée, les États-Unis la filment en mondovision. L’image de l’URSS est détruite, l’empire est trop violent pour l’époque de l’après-guerre. La perte de la Pologne en 1980 marque la fin de la vie de ladite moufle de fer.

La chute de l’URSS  (1980-1991). En 1980, l’URSS, vieil empire en décadence, perd pour la première fois un partisan du bloc de l’est. La Pologne, avec un libertaire syndicaliste et anti-communiste, endossé par les Américains, se trouve à faire une «révolution» contre sa hiérarchie militaro-bureaucratique prosoviétique. Lech Walesa est le premier homme à sortir victorieux contre les gros méchant prosoviétiques habitant la Pologne. Le gouvernement que Walesa a combattu est une division du complexe militaro-industriel compradore de l’URSS, qui jouait le rôle de gouvernement. Ce gouvernement «communiste» n’était qu’un garde-chiourme stalinien. Il s’était fait implémenter à la libération du nazisme et était resté collé là comme un doigt métallique et pugnace de la poigne de fer de Staline. Quand Staline est mort, la poigne, maintenant laineuse, a mené à un refus du contrôle toujours métallique mais non plus renforcé par Staline. La mitaine de fer ne jouait plus le rôle de la poigne. Le dogme de Staline s’effritait. Érigé en exemple, la Pologne est devenu un symbole d’espoir contre les Soviétiques. L’URSS avait mis trop d’argent sur les dépenses militaires et ne présentait plus un milieu de vie libre ou communiste. La fin était en vue. Mais en 1985 un espoir final se manifeste. Mikhaël Gorbatchev (né en 1931) présente un nouveau tournant pour l’URSS. Il est vu comme l’homme qui va retrouver le droit chemin communiste que l’URSS a perdu. Mais cet homme politique arrive trop tard. En 1990, les républiques soviétiques et les pays du bloc de l’est sautent comme des bouchons de bouteilles. Les boulons de cette ancienne machine cèdent et l’URSS s’effondre comme entité et est dissoute comme État. La chute du mur de Berlin (1989) marque la fin de la Guerre Froide. La terreur de la bombe est implicitement éliminée. Les Américains ont gagné.

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Le MAO ZEDONG d’Andy Warhol

La Chine: le «communisme» d’une future superpuissance. Évidemment, il y a encore la Chine… De nos jours, la Chine est le pays dit «communiste» qui parvient à faire de plus en plus bonne figure dans l’actualité. Ce pays augmente en puissance non seulement économique, mais militaire et sociopolitique. La Chine est devenue l’une des plus grande puissance mondiale au 21ième siècle même en gardant son titre tabou de «communiste»! Comment alors? Es-ce la fin du capitalisme en plein Extrême-Orient? Investiguons l’affaire. D’où émerge le communisme chinois? Et surtout comment est-il si fort, même de nos jours? Le fait est que la Chine va, en 1949, amplifier le rôle républicain du programme communiste en le complétant d’une démarche anti-impériale et anti-coloniale. C’est le fer de lance de l’objectif communiste qui poussera les chinois à se débarrasser de l’envahisseur japonais et à sortir les occupants occidentaux. La quête communiste amènera la Chine à devenir la plus grande puissance capitaliste de tous les temps.

En 1912, la Chine est à la fin de son ère féodale. Les seigneurs féodaux n’assurent plus le bien-être de la population et des insurrections sont fréquentes. En 1927, le général Tchang Kaï-Chek (1887-1975) décide de s’allier avec des militants communistes de son pays, pour détrôner les derniers seigneurs de guerres. Il mène la lutte nationale et retire les féodaux du pouvoir. Mais une fois les seigneurs partis, Tchang Kaï-Chek trahit les communistes qui l’ont aidé dans son combat républicain. Son armée, maintenant l’armée gouvernementale, attaque subitement les communistes. Menés par Mao Zedong (1893-1976), ces derniers se réfugient dans des grottes entre le Nouman et le Yang-Tsé. Ceci déclenche la guerre civile de Chine. Les communistes contre le Kuomintang, le parti de Tchang Kaï-Chek. De 1929 à 1934, les attaques du Kuomintang sont fréquentes sur les différentes bases communistes de ce pays immense. Les communistes sont bien défendus, mais la guerre civile finit par prendre le dessus sur eux. Finalement, en 1934, Mao décide de quitter le refuge qu’il tient encore et de partir sur une grande aventure qui l’amènera à travers tout le pays. Ainsi débute la Longue Marche de Mao. Il va parcourir la Chine avec 70,000 hommes et seulement 10,000 se rendront au bout de ce repli tragique. La Longue Marche de Mao c’est comme la Prise de la Bastille pour la révolution française ou la mutinerie du cuirassier Potemkine pour la révolution russe. La Longue Marche fut érigée en symbole de la persévérance, du courage et de la patience des militants communistes chinois. Plusieurs œuvres d’art s’en inspirent. En octobre 1935, Mao et ses hommes s’arrêtent au nord-ouest de la Chine et se fortifient dans les grottes du Yénan.

Entre 1935 et 1945, la petite république communiste du Yénan se consolide. C’est la période où Mao écrit ses œuvres littéraires et politiques, dans les grottes du Yénan. En 1937, le Japon Impérial envahit la Chine. Il y pratiquera des exactions horribles, des crimes inimaginables. La puissance écrasante de cet envahisseur impérialiste oblige les communistes et le Kuomintang à conclure une nouvelle alliance. Ce fait est hautement significatif car on retrouve, encore une fois, une situation où la lutte de libération nationale et la guerre classique mèneront à une unité nationale qui primera sur l’idée de lutte des classes.  La Chine profonde, dont Mao est l’animateur marxiste par excellence, tient par-dessus tout à s’affranchir des occupants coloniaux, européens ou asiatiques. Entre 1937 et 1945, la Chine est partiellement occupée par un grand agresseur international. Les japonais y sèment la terreur. Ils font des raids sur les villes et causent de terribles massacres. Le monde occidental et les États-Unis ne semblent voir que Tchang Kaï-Chek comme jouant la part de la Chine dans ce grand et douloureux conflit. Après la capitulation du Japon sous les coups des deux bombes atomiques américaines, Tchang Kaï-Chek semble le héros de la portion chinoise de la guerre contre le Japon. Entre 1945 et 1949, les américains appuient donc Tchang Kaï-Chek et lui fournissent de l’armement. La guerre civile reprend alors et pourtant, malgré cette superficielle et illusoire supériorité technologique, l’armée du Kuomintang est, en quatre ans, réduite à «une lamentable cohorte de fuyards». Les rouges sont plus profondément intimes avec les masses paysannes, ils sont plus acceptés par la population. L’hinterland est le secret de leur succès.

En 1949, le Kuomintang est vaincu. Il quitte la Chine continentale et se réfugie sur l’île de Formose (Taiwan). Les colonialistes européens, qui s’étaient implantés de longue date dans les villes portuaires, notamment à Shanghaï, pour gérer l’import/export du pays à leur strict avantage, sont évincés par les communistes chinois. Ils ne gardent que Macao (les portugais) et Hong Kong (les britanniques). Le premier pays que Mao visite en tant que chef d’état en 1949 est l’URSS. Il rencontre Staline à Moscou. L’URSS aidera la Chine à s’industrialiser. Elle doit aussi entrer dans le rythme de la vie moderne. En  mai 1950,  le nouveau gouvernement interdit la vente des femmes et la polygamie. Entre 1950 et 1953, on se lance dans une vaste réforme agraire. Les droits féodaux des anciens propriétaires fonciers sont abolis. La terre est distribuée aux paysans puis collectivisée. Encore une fois, comme dans le cas des «famines staliniennes», il semble qu’il ne soit toujours pas possible de déraciner la féodalité des campagnes sans causer une désorganisation catastrophique du secteur agraire. La déroute sociale découlant de ces changements de propriété et d’organisation provoque, ici aussi, une vaste famine qui causera la mort de millions de personnes. Comme en Russie antérieurement, les causes exactes de ce ratage révolutionnaire dans les campagnes sont vagues et mal connues. En 1958, la Chine lance le Grand Bond en Avant. On approfondit la collectivisation des campagnes. Paysans, soldats, intellectuels sont envoyés aux champs. L’affaire rate en moins d’un an, parce que l’importance du savoir-faire agricole (y compris celui d’avant la révolution) par rapport à la productivité est sous-estimé. La Chine finira par devoir importer du blé de l’URSS. En 1960, on assiste pourtant à une rupture avec l’URSS. La Chine n’accepte pas du tout l’idée de déstalinisation. Les Soviétiques sont désormais des «révisionnistes».

Les gardes rouges

En 1966, Mao, qui est en train de se faire marginaliser dans les structures du pouvoir par les cadres du Parti Communiste Chinois (PCC), lance la Révolution Culturelle. Il va s’appuyer sur la jeunesse émergente pour regagner de l’influence. Mao sème l’extase. On lance de grandes fêtes. On produit toutes sortes d’œuvres d’art populaires inspirées par la ferveur révolutionnaire. Et on brandit des millions de copies du Petit Livre Rouge, des citations du Grand Timonier. C’est le début comme tel du culte de la personnalité de Mao, dont on dira qu’il aura été à la fois le Lénine et le Staline de la révolution chinoise. Entre 1966 et 1970, le culte de Mao est instrumentalisé pour garder la jeunesse débordante en contrôle. Dans certaines provinces, c’est l’armée qui assure l’ordre. En 1971, le président américain Richard Nixon fait une visite historique en Chine et rencontre Mao. Les historiens s’accordent pour y voir l’indice politique du début d’un lent renouveau du capitalisme en Chine. Mao meurt en 1976. Les grenouillages politiques qui s’ensuivent laissent la place à une succession de dirigeants qui sauront se ressourcer et se renouveler bien plus efficacement et subtilement qu’en Union Soviétique. Le président actuel (en 2011), Hu Jintao n’avait que sept ans lors de la révolution. Il est à la tête d’un immense pays d’un milliard trois cent millions d’êtres humains en train de devenir la plus grande puissance économique des temps modernes. Un pays communiste? Bien, il est toujours dirigé par un Parti Communiste, mais l’histoire de la quête chinoise vers le communisme nous donne bien plus à découvrir un très vieux pays, une des plus anciennes civilisations du monde, resté longtemps féodal et stagnant qui, par la force d’une formidable poussée révolutionnaire de masses, se débarrasse des seigneurs de guerres, des grands féodaux, des empereurs, des colonisateurs européens, des envahisseurs japonais, des dirigeants nationalistes compradores, pour instaurer au moins son indépendance et son autonomie nationale… Mais ils n’ont pas instauré un ordre social vraiment communiste.

Aujourd’hui, la Chine est activement impliquée dans la mise en place d’un genre moderne et subtil de dispositif impérial, notamment dans de nombreux pays d’Afrique. Elle finance le gros de la dette des États-Unis et le solide souvenir de la gestion planifiée «communiste» lui sert à maintenir un capitalisme monopolistique d’État lui permettant, entre autres, de protéger ses exportations en maintenant sa monnaie artificiellement basse. L’industrie chinoise est «concurrentielle» pour des raisons que Karl Marx avait déjà analysées: ses travailleurs sont parmi les plus bas salariés au monde. Ce n’est certainement pas ça, la dictature du prolétariat! La Chine est une superpuissance en montée qui, entre utopie et réalisme politique, hésite de moins en moins à retenir le second comme voie de l’avenir et à reléguer la première dans le passé proche ou lointain des origines de sa république. Le portrait de Mao est encore visible un peu partout, y compris sur les billets de banque chinois… le dernier grand tigre de papier…

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Ernesto «Che» Guevara (1928-1967)

Vietnam et Cuba: un «communisme» de résistance face à l’impérialisme américain. Dans la dynamique de la Guerre Froide (1945-1991), communisme et lutte contre l’impérialisme américain finissent étroitement confondus. De petits pays résistant contre la présence post-coloniale des américains sur leur territoire produiront des «révolutions communistes», actes de rébellions micro-nationales n’ayant de plus en plus de communistes que le nom. Le Vietnam et Cuba sont les exemples les plus représentatifs de ça. Leur sort est d’ailleurs bien plus interconnecté qu’on ne le pense.

Dans l’ancienne Indochine française, le colonialisme français à l’ancienne se fait sortir fermement par les partisans vietnamiens, à la bataille de Dien Bien Phû (1953). La Chine de Mao brille alors comme un soleil ardent et la logique de confrontation des blocs de l’ouest et de l’est est déjà solidement en place. Les américains prendront donc le relais des français pour tenter de garder le Vietnam dans le camp capitaliste. Le pays est coupé en deux, comme les Corées. Ho Chi Minh, (1890-1969) chef du Vietcong fait de Hanoi sa capitale provisoire. Il travaille avec les chinois, tout discrètement. Mais surtout, il est «communiste». Les américains eux, occupent ouvertement Saigon et le Vietnam sud.

Comme si les affaires de l’impérialisme américain n’allaient pas assez mal comme ça, en 1959, un obscur dictateur cubain du nom de Fulgencio Batista (1901-1973), qui a littéralement vendu son île par morceaux à des propriétaires de casinos floridiens, se fait renverser par une poignée de barbus qui se gagnent rapidement un appui populaire durable sous la houlette de deux chefs charismatique jeunes et vigoureux: Ernesto «Che» Guevara (1928-1967) et Fidel Castro (né en 1926). Castro tente un rapprochement avec les américains mais se fait traiter comme un pur et simple bandit pour avoir saisi unilatéralement et nationalisé les immenses portions de l’île de Cuba que Batista avait antérieurement vendu à des intérêts, justement, américains. Les Floridiens ne récupéreront pas un centime de leur mise et en voudront à Castro pour longtemps. Pas énervé pour deux sous par l’attitude intransigeante des américains, Castro, résolu et frondeur, joue le jeu de la Guerre Froide à fond et se tourne ouvertement vers les Soviétiques. Il devient alors très officiellement, lui aussi, «communiste». Il introduit des reformes sociales effectives, notamment en matière d’éducation et de santé publique. C’est un socialiste dans les faits mais aussi un allié stratégique de l’URSS, à 200 kilomètres au sud de la Floride. Vers 1960-1962, éclate la crise de la Baie des Cochons. En réponse à l‘installation par les américains de fusées intercontinentales en Turquie, l’URSS décide d’en installer à Cuba. Les américains instaurent un blocus maritime de l’île de Cuba, vers laquelle des convois maritimes soviétiques se rendent. Les marines de guerre des deux superpuissances se frôlent, se toisent, au large de Cuba, et la tension internationale est si grande qu’on passe bien proche du déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Les choses se calment finalement par la diplomatie, les Soviétiques démantèlent leurs fusées à Cuba, les américains en font autant en Turquie et il y a détente. La diplomatie américaine est par contre forcée de laisser les «communistes» cubains tranquilles. Et ces derniers finissent avec une société originale, socialisante mais aussi excessivement militarisée pour ce que leurs capacités économiques peuvent rencontrer. Contrairement à Salvator Allende (1908-1973) du Chili (tué par des militaires pro-américains lors d’un coup d’état), Castro survivra tous les coups tordus qu’on tentera contre lui (il est aujourd’hui retraité). Son alliance avec les Soviétiques déclinera tout graduellement au profit d’une discrète unité commerciale avec l’Europe occidentale, tandis que le brutal boycott américain de Cuba se poursuivra et se poursuit encore.

Dans l’existence de petits pays «communistes» comme Cuba ou le Vietnam, tout se joue, dans un monde en guerre froide, au rythme des lourds soubresauts de l’impérialisme américain. Entre 1965 et 1968, les États-Unis renforcent leur présence au Vietnam. C’est l’époque de Good Morning Vietnam! Les américains sont pris dans un paradoxe qu’ils ne pourront pas résoudre: comment gagner cette guerre contre des résistants pugnaces, dans la jungle indochinoise, sans la tourner en conflit international généralisé? Comment faire sauter une bombe dans un aquarium sans casser l’aquarium? Un autre problème devient de plus en plus ardu pour les américains. Leur propre opinion publique est désormais bien moins docile et va-t-en-guerre que du temps du Débarquement de Normandie. Bob Dylan (né en 1941) et Joan Baez (née en 1941) chantent contre la guerre et toute la génération du Peace and Love devient Draft Dodgers. En 1975, les américains ne peuvent plus tenir cette équation en équilibre. Ils perdent la guerre du Vietnam. Saigon est rebaptisée Ho Chi Minh Ville et le Vietnam est unifié et pacifié, sous le drapeau rouge. Aujourd’hui c’est un des pays les plus prospères d’Asie, toujours sous la houlette politique d’un parti «communiste».

Cuba et le Vietnam sont-ils des pays ayant instauré le «communisme»? Comme la Chine, mais sur une bien plus petite échelle, ce sont des pays qui one mené une lutte contre le vieil euro-colonialisme. Comme la Chine, mais sur une bien plus grande échelle à leur mesure, ce sont des pays qui one mené -et gagné- la lutte de résistance contre l’impérialisme américain. Voici donc encore des causes nationales circonscrites qui ont teint leur drapeau en rouge pour qu’il claque mieux dans la fibre émotionnelle de leur temps…  Mais l’homme nouveau, dans tout ça, où est-il?

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Retour sur la définition du communisme dans le Manifeste. La Révolution Iranienne de 1979 sera la première révolution républicaine non-communiste après 1917. Comme les vieilles révolutions républicaines, teintes en rouge ou non, du siècle dernier, elle abattra un monarque antique (le Shah d’Iran) et remplacera la monarchie par un régime présidentiel. Elle sortira aussi des voleurs de ressources coloniaux et compradores (le contrôle du pétrole échappera aux britanniques puis aux américains). Elle produira aussi une dérive dictatoriale et militariste, la théocratie des Ayatollah (qui s’engagera, en 1980-1988, dans une terrible guerre contre l’Irak, ce dernier appuyé par les américains). Une différence essentielle distinguera cette révolution républicaine de toutes celles survenues depuis 1917: elle ne se réclamera pas du communisme mais de l’islamisme.

Le fait est que le programme révolutionnaire dit «communiste» est maintenant, lui aussi, discrédité par l’usure violente et sanglante de l’Histoire. Les monarchies et le colonialisme sont tombés mais le rouge intégral du siècle dernier est aussi peu crédible désormais que l’avait été le bleu-blanc-rouge des siècles antérieurs. Il y a un hiatus entre ce que la révolution fait (abolir la féodalité, restreindre le colonialisme, instaurer l’indépendance nationale, industrialiser) et ce qu’elle promet, bien utopiquement (la  «liberté», l’ «égalité», le «communisme»). L’abolition de la propriété privée des ressources et du mode de production capitaliste, son remplacement par un socialisme reposant exclusivement sur la solidarité sociale et le contrôle de tous les leviers de pouvoir par ceux qui travaillent, ne sont cependant tout simplement pas encore là. La définition du communisme telle qu’on la trouve dans le Manifeste de 1848 regroupe une collections d’acquis sociaux s’étant plus ou moins mis en place ici et là, imparfaitement, au gré de l’histoire (fin du travail des enfants, éducation obligatoire, nationalisation des transports etc.) autour d’un principe fondamental qui, lui, n’a tout simplement jamais existé, celui d’une mise en commun intégrale de la production et de la propriété des biens qu’elle engendre. Des forces fantastiques ont utilisé le discrédit inévitable, associé à l’entrée douloureuse dans la modernité de territoires immenses comme la Chine ou l’ancienne URSS, pour attaquer et dénigrer le programme en grande partie utopique qui servait de guide intellectuel à ces gigantesques mouvements historiques. On a jeté le bébé communiste avec l’eau sanglante du cuirassé Potemkine et de la Longue Marche, utilisant tout ce qui pouvait être utilisé pour discréditer et salir un si généreux idéal. Pourquoi? Tout simplement parce que cet idéal raté, cette utopie non réalisée, ce programme futuriste, saboté par les accapareurs économiques, les agresseurs politiques et les calomniateurs médiatiques a, comme principe définitoire, la destruction du capitalisme et des classes de possédants qui vivent parasitairement de cet ordre social injuste et inéquitable, vieux de huit cents ans. Le communisme n’existe même pas vraiment, et son spectre continue pourtant de hanter le monde, sous la forme de la conscience coupable rouge sang, du capitalisme, qui s’en prend encore à lui comme à un fantôme, si épeurant, parce que si culpabilisant.

La force des utopies c’est que, malgré tout, sous une forme ou sous une autre, elles s’en viennent vers nous…

Le Capital et le Travail (affiche de Mai 68)

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Meredith et Jasmine sur les «droits des animaux»

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2010

Cet ange incarné ami des bêtes juge, en conscience, que l’argent pour la santé est dilapidé sur «ces horribles êtres humains»

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Le petit citoyen réactionnaire ordinaire peut parfois bien vous venir sur les nerfs. Meredith (nom fictif), de Vancouver (Canada) me signale souvent acrimonieusement son dépit navré sur le genre humain (bourgeois) contemporain. Il culmine ici, dans le compte-rendu qu’elle fait d’une soirée entre copines passée à déployer sa formidable empathie de femme de gauche pour le bénéfice exclusif de sa douce et pulpeuse grande amie Jasmine (nom fictif aussi). Le «droit des animaux» semble avoir été le thème récurrent de la soirée, lors de  l’échange à bâtons rompus qui est reproduit ici [la traduction française suit]:

So, my dear Ysengrim, last night Jasmine really made me put to the test this maxim of yours that to love humankind one cannot expect too much. You are just going to LOVE this: Jasmine now thinks that she is an incarnate angel. Yes. You see, this is why she feels apart from the rest of humanity, why she is so sensitive and emotional. Even her body shape apparently confirms this hypothesis because incarnate angels are plump and cherubic.  And you will be so delighted to learn that I too am an incarnate angel, based not so much on my size but rather on these other features I share with Jasmine.  That must explain my stellar sexuality…

I have told you before how zoophiliac she is but now she has taken that ultimate step and become vegetarian, and a preachy, self-righteous vegetarian at that. I ordered some beautiful chicken tikka last night and was made to feel like a cannibalistic Waffen SS because of it. Oh, and my leather, bag, boots and gloves were not exactly welcome. For what is a cow good if not to make my beautiful new boots?

And once again the conversation – a misnomer as monologue describes more precisely what took place – was entirely focused on her: her husband (to whom I believe she is enormously unfair), her vegetarianism, her problems at work, her incapacity to understand the cruelty of other people, her critiques of various SanLource women’s hair, clothes, weight, attitude.  Not only was it a one-sided conversation, I barely said a word the whole night and when it was over she expressed how much she loves spending time with me and how she will miss me and how she wished she could stay in Vancouver a little longer. On what precisely she based that escapes me as she could have had the same evening with a log.

Actually, I did make one contribution:  I discussed with her the sweet gentleman who sits outside of our building and how I want to give him food (and a winter coat too) and how lovely he is with his smile and his good morning greetings. She understood nothing of that. She who posits herself as a fucking angel understood nothing. Her face crinkled up in disgust when I brought up the subject, she expressed how she ignores the homeless (to whom she refers as « bums ») because they are all mentally ill. I agreed that, yes, most of them are indeed on the street because they are mentally ill and instead of caring for these people, instead of offering a legitimate alternative to them, we let them die on the streets. Didn’t listen to that.  Went on to describe with repugnance a woman she used to see when she lived in Vancouver who would yell and scream and curse. Well, fuck, I would fucking scream and curse too were I forced to live as she did. Damn, I scream and curse NOW! Jasmine told me to not give food to « these people » because they are like pigeons and will keep coming back for more… some angel, eh!  There was so much upper middle-class hatred and ignorance in her face when she said that that she repulsed me.

Oh, and you will just be so enthused by her babbling on China.  She is enraged because, in her opinion, CEOs of the west sold their « manufacturing know-how » to the east in a sort of backhanded transaction. As though Asians are incapable of developing their own « manufacturing know-how »…  She equates this transmission of manufacturing « secrets » to a cold war act of treason.  « Selling our knowledge to communist China! »  So now, of course, China has all of the jobs and they put lead in everything and all of their goods are toxic and made by virtue of slave labour. Oh! And they make « leather » coats out of dogs and cats… Always with the dogs and cats when people speak of China… That brings us back to our poor animals…

Jasmine had even saved an article for me to read about a woman in Stratford, Ontario who rescues chickens from the slaughter.  She, of course, is an incarnate angel too. Jasmine told me that she believes health dollars are wasted on « horrible human beings » and some of that money should be devoted to animals.  Oh yes, of course, the tax dollars that allowed my mother to live, that are funding advancements in the treatment of AIDS, cancer, diabetes, addictions, mental illness, would be so much better directed to treating a goat’s allergies…

My theory on these matters is, as I have shared with you previously, fuck the chickens (figuratively speaking, of course), save the people.  My aunt from Saskatchewan left for Nairobi yesterday.  She is part of a woman’s group that raises money to support development projects in Africa.  She gave me the Department of Foreign Affairs and International Trade travel advisory document for Kenya and I was appalled by the suffering of these people, by the extreme levels of violence they are faced with on a daily basis and have been faced with for many, many years, and appalled also that we are not reading about this in the news.  This is criminal.  It is criminal that we are focused on e-health scandals and celebrity couple quarrels and Michael Ignatieff’s lack of charisma and Bo the presidential puppy when there exists this degree of human suffering.  In that light, it is, to me, criminal to devote one’s energies to saving poultry while men, women and children in Kenya and indeed many other parts of the world suffer through a level of violence, volatility and sickness that we could not possibly imagine.

[Alors, mon cher Ysengrim, hier soir, Jasmine m’a vraiment donné l’opportunité de prendre la mesure de ta maxime voulant que pour aimer le genre humain il ne faut pas trop en attendre. Tu vas tout simplement ADORER ceci: Jasmine considère maintenant qu’elle est un ange incarné. Oui, oui… Tu vois, c’est pour cela qu’elle se sent si distincte du reste de l’humanité, c’est pour cela qu’elle est si sensible et émotive. Il semble que même ses formes corporelles tendent à confirmer cette hypothèse, vu que les anges sont grassouillets et chérubinesques. Tu seras aussi ravi d’apprendre que je suis, moi aussi, un ange incarné, pas à cause de mon gabarit physique mais en vertu d’autres traits que j’ai en commun avec Jasmine. Cela explique probablement le caractère éthéré de ma vie sexuelle…

Je t’avais déjà mentionné ses propensions zoophiliaques, mais désormais la phase ultime est atteinte car elle est devenue végétarienne et, qui plus est, une végétarienne prosélyte et rigoriste. J’avais commandé de superbes tikkas au poulet hier soir et on me fit me sentir comme une sorte de Waffen SS cannibale de l’avoir fait. Oh, et mes objets de cuir, mon sac à main, mes bottes, mes gants, n’étaient pas spécialement les bienvenus. Et pourtant, à quoi peut bien servir une vache sinon à confectionner ma jolie paire de bottes neuves?

Et, encore une fois, oh, la conversation – bien mal nommée car le terme de monologue décrirait bien mieux ce qui advint –  fut centrée exclusivement sur elle: son mari (envers lequel je considère qu’elle est immensément injuste), son végétarisme, ses problèmes au boulot, son incapacité à comprendre la cruauté des autres, sa critique des diverses coiffures des femmes de SanLource, et de leurs vêtements, et de leur ligne, et de leurs comportements. Non seulement la conversation fut unilatérale – je n’en ai quasiment pas placé une de la soirée – mais, en plus, à la fin elle s’épancha sur combien elle aime passer du temps en ma compagnie et combien je vais lui manquer et qu’elle aimerait tant rester un peu plus longtemps à Vancouver. Sur quoi ce développement se basait-il exactement? Cela m’échappe, vu qu’elle aurait parfaitement pu passer le même genre de soirée en compagnie d’une souche.

J’ai, en fait, un peu contribué à la discussion. Je lui ai parlé du gentil monsieur qui s’assoit à la sortie de notre immeuble et de combien j’ai envie de lui donner à manger (et aussi un manteau pour l’hiver) et de combien il est adorable avec son sourire et ses bons souhaits matinaux. Elle n’a rien pigé. Elle, qui s’autoproclame un putain d’ange, n’a rien pigé. Sa tronche s’est renfrognée de dégoût quand j’ai abordé le sujet et elle m’a expliqué qu’elle ignore les sans-abri (qu’elle appelle les «voyous») parce qu’ils sont tous malades mentalement. J’ai admis que, oui, la majorité d’entre eux sont à la rue parce qu’ils sont malades mentalement et que plutôt que de prendre soin de ces gens, plutôt que de leur proposer des choix de vie décente, on les laisse crever dans les rues. N’a pas porté attention à cela. S’est mise à en rajouter à propos d’une femme qu’elle croisait parfois quand elle vivait à Vancouver, qui criait, hurlait et jurait. Ben merde, je hurlerais et jurerais moi aussi, putain, si j’étais contrainte de vivre comme elle vivait. Je hurle et je jure DANS MES CONDITIONS PRÉSENTES, bordel de merde. Jasmine m’a recommandé de ne pas donner de bouffe à «ces gens» car ils sont comme les pigeons et vont venir en redemander… Tout un ange, hein. Il y avait tant de cette haine et de cette ignorance de classe sur son visage quand elle disait cela que ça m’a révulsé.

Oh, et son baratin à propos de la Chine va te combler d’enthousiasme. Elle est furax parce que, selon elle, les PDG occidentaux ont vendu leur «savoir-faire industriel» à l’Orient en une sorte de marché de dupes suspect. Comme si les asiatiques étaient incapables de développer leur propre «savoir-faire industriel»… Elle assimile la transmission de ces «secrets» industriels à un acte de trahison, genre guerre froide. «Vendre nos connaissances à la Chine communiste». Et maintenant, naturellement, la Chine a tous les emplois et ils foutent du plomb dans tout et toutes leurs marchandises sont toxiques et produites par du travail d’esclaves. Oh, et ils fabriquent des manteaux de «cuir» à partir des peaux de chiens et de chats. Toujours ces histoires de chiens et de chats, quand les gens parlent de la Chine… Cela nous ramène aux pauvres animaux.

Jasmine avait même mis de côté pour moi un article à propos d’une femme de Stratford (Ontario) qui sauve des poulets de l’abattage. Cette femme est, bien sûr, elle aussi, un ange incarné. Jasmine m’a de plus affirmé que l’argent pour la santé est dilapidé sur «ces horribles êtres humains»  et qu’une portion de ce financement devrait être alloué au bien-être animal. Oh oui, certainement, l’argent qui permet à ma mère de survivre, qui finance les progrès de la recherche sur le SIDA, le cancer, le diabète, les dépendances, les déficiences mentales serait bien mieux utilisé pour traiter les allergies de quelque biquette.

Ma théorie sur ces questions, comme je te l’ai déjà signalé, se formule comme suit: Les poulets, je les encules (au sens figuré, bien sûr), ce sont les gens qu’il faut sauver. Ma tante de Saskatchewan est partie pour Nairobi hier. Elle fait partie d’un groupe de femmes qui procède à des levées de fonds pour financer des projets de développement en Afrique. Elle m’a mis dans les mains le document décrivant les directives du Département des Affaires Étrangères et du Commerce international pour le Kenya. J’ai été sidérée par la profondeur de la souffrance de ces gens, par le degré de violence quotidienne qu’ils subissent depuis des années et par le fait qu’on n’en entend jamais parler aux infos. C’est tout simplement criminel. Il est criminel de disperser notre attention sur des scandales de cyber-santé et sur les chicanes de couple des vedettes et sur le manque de charisme de Michael Ignatieff et sur Bo, le toutou présidentiel, quand il existe un tel degré de souffrance humaine. Conséquemment, je juge criminel d’investir son énergie dans le sauvetage de volailles quand les hommes, les femmes et les enfants du Kenya et d’autres portions du monde vivent sous le faix de la violence, de l’instabilité et des maladies, d’une façon qui confine à l’inimaginable.]

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Ouf… Pour aimer le genre humain, il faut en attendre peu (Helvétius a dit ça). Mais quand lui-même se met à préférer les bêtes aux gens, il faut en attendre le pire (moi, Ysengrimus, j’ai dit ça). Grand merci Meredith, pour votre sagesse et votre patience…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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INTOXIDENTALE (intox occidentale)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2009

René Magritte (1898-1967).Titre (passablement méconnu) du tableau: LA TRAHISON DES IMAGES, 1929

René Magritte (1898-1967). Titre (passablement méconnu) du tableau: LA TRAHISON DES IMAGES, 1929

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Mon fils Tibert-le-chat me montre l’entrefilet suivant, tiré d’un canard torontois qui collige des dépêches de presse internationales, et me demande de chercher la bizarrerie (je traduis le texte):

Attaqué par un panda –   Un panda du jardin zoologique de Pékin a mordu son troisième touriste en deux ans et, cette fois-ci, il a fallu lui desserrer les mâchoires de force pour libérer sa victime, un homme qui avait sauté dans la fosse de ce panda pour y récupérer un jouet de son fils.  –    Gu Gu, un panda de 240 livres a saisi dans sa gueule les jambes de l’homme et a refusée de démordre jusqu’à ce que ses gardiens le forcent à ouvrir les mâchoires à l’aide d’outils, a indiqué une porte-parole du jardin zoologique, portant le nom de Gong. La porte parole n’a pas fourni son nom complet, selon une habitude qu’ont les officiels chinois.   –   Gu Gu avait déjà défrayé la chronique en 2007 quand il avait mordu un touriste en état d’ébriété qui avait sauté dans sa fosse pour tenter de le câliner. Le touriste avait alors répliqué en mordant l’animal à son tour.

Mon sursaut est instantané. Je dis: Pourquoi ont-ils besoin de signaler que la porte-parole du zoo ne fournit pas son nom entier? Ils auraient simplement pu dire Madame Gong, ou ne pas mentionner son nom. Mon fils Tibert-le-chat répond: Exactement. C’est de la propagande. Voici, au milieu d’un fait divers qui n’a rien à voir avec rien, qu’on nous claironne que les officiels chinois manifestent une étrange discrétion sur leur identité individuelle. Ah, il faut bien qu’il y ait quelque chose qui cloche, hein, puisque cela se passe à Pékin (où, en plus, évidemment, même les pandas sont méchants – je vous épargne un retour sur la couverture occidentale de la Chine en 2008, avec les Jeux Olympiques etc. Ce fut une insulte hurlante à l’intelligence la plus élémentaire). On pourrait citer des dizaines de milliers de petits exemples ordinaires de ce type, à propos de la couverture occidentale de la quasi-intégralité des événements du monde…

J’appelle INTOXIDENTALE toutes les manifestations de biais occidentaux dans la couverture journalistique, ayant pour effet de transformer, ouvertement ou insidieusement, l’info en intox. Cette intox occidentale est un mélange fin et subtil de propagande et d’ethnocentrisme. Pour la décrire plus précisément encore, il faut dire en fait qu’il s’agit d’une communication faussement neutre (et en fait toujours orientée) misant sur l’ethnocentrisme du lecteur occidental et mettant la surprise condescendante de ce dernier au service d’un biais propagandiste. Ici, on ne dit rien d’ouvertement faux au sujet de Madame Gong, sauf que l’incongruité (dans un regard spontanément ethnocentriste) de ses pratiques patronymiques se trouve gauchie insidieusement dans un angle qui fait que cela a l’air bien louche. Ce genre de discrétion «excessive» sur son identité, ça la fout mal, comme on dit.

Il est important de bien voir que l’intoxidentale n’est pas un ethnocentrisme pur, innocent et niais. Le journalisme contemporain, mondial depuis un bon siècle désormais, est de fait à peu près exempt de cet ethnocentrisme simplet de jadis, qui reposait sans malice sur l’ignorance étonnée de celui qui n’est jamais sorti de ses pénates culturelles. Les journalistes contemporains savent parfaitement se surprendre correctement et se laisser dépayser décemment par la diversité et la complexité de notre vaste monde. Il ne faut pas les prendre pour des idiots. Ils prennent souvent leurs lecteurs pour des idiots, eux, par contre, et confirment sciemment les préjugés les plus myopes du petit peuple tertiaire de nos bonnes villes si, et seulement si, cela sert la propagande, de plus en plus ferme et unilatérale, qu’ils mettent de l’avant.

Mon premier contact personnel, direct et indubitable avec l’intoxidentale eut lieu au début des années 1980, lors de la ci-devant Guerre des Malouines, un conflit de théâtre paradoxal (selon la logique rigide du temps de la Guerre Froide) qui avait opposé brièvement la Grande-Bretagne à l’Argentine pour la main mise sur un petit archipel au large de cette dernière. Les radios et télés francophones canadiennes parlaient alors d’Îles Malouines, sans complexe… jusqu’au déclenchement du conflit. Ils se mirant alors, d’un seul bloc et du jour au lendemain, à parler d’Îles Falkland, simplement parce que le nom espagnol donné aux dites îles autrefois et utilisé ouvertement par les argentins (Islas Malvinas) dérive du nom français, et qu’il fallait éviter de connoter ce toponyme hispanisant le moindrement… le tout, naturellement, en affectant d’autre part de ne jamais prendre parti dans le conflit comme tel. C’était d’un grossier qui m’édifia durablement. Vers la même époque, pour tout dire, un camion-suicide avait fait sauter un bâtiment bourré de soldats français au Liban. Cri d’horreur dans les journaux hexagonaux à l’époque. Ils titrèrent tous: Les soldats de la paix (Même l’Humanité du temps, qui avait conclu que la France devait se retirer de ce conflit… le chauvinisme n’a pas de couleur dans les moments de panique). Les soldats de la paix (qui sont, bien sûr, toujours les nôtres), vous imaginez… L’intoxidentale ne craint certainement pas les oxymorons…

Je vous cite ici, un peu au petit bonheur de mes souvenirs, des exemples datés, à dessein. Leur grossièreté hirsute semble frapper bien plus les imaginaires contemporains… mais c’est un pur et simple effet du temps qui passe, sans plus. L’avenir jugera l’intoxidentale de notre temps avec la même sévérité agacée. D’ailleurs l’intoxidentale n’a pas toujours la subtilité, comme dans l’exemple du panda Gu Gu et de Madame Gong, d’être insidieuse. C’est parfois un pur et simple mensonge plat, frontal, ouvert et direct. Lors de la guerre Iran-Irak, qui succéda de peu à la révolution iranienne de 1979, on nous simplifiait, dans les médias, les axes du conflit (escamotant de ce fait la manipulation américaine téléguidant l’Irak) en racontant que l’Iran était shiite et que l’Irak était sunnite. Maintenant que Saddam Hussein est un oligarche minoritaire (sunnite) déchu qu’il a fallu dézinguer pour servir le Souverain Bien Pétrolifère, on nous avoue finalement que l’Irak est aussi… à majorité chiite… Durablement édifiant… On se serait cru revenus aux temps blêmes et factices du baratinage interminable de la guerre du Vietnam… Le très beau film Good Morning, Vietnam de Barry Levinson (1987) justement, est une superbe dénonciation en règle de l’intoxidentale. Il n’a pas pris une ride. Il faut absolument le revoir et le méditer. Et, en attendant, plus de cent militaires canadiens sont morts en Afghanistan, «pas» dans des zones de combats intensifs sur un théâtre dont ils perdent graduellement le contrôle, non, non, non… en roulant malencontreusement et presque par hasard… sur de ci-devant bombes artisanales… Communication faussement neutre (et en fait toujours orientée) misant sur l’ethnocentrisme du lecteur occidental et mettant la surprise condescendante de ce dernier au service d’un biais propagandiste. Les résistants artisanalement organisés d’un vague pays montagneux du tiers monde, planter des soldats canadiens dans des épisodes de combat? Pas possible!!! Dites-nous que ce n’est pas vrai.

L’intoxidentale se charge justement de nous «dire» exactement cela, tant pour nous conforter que pour faire passer sa ligne doctrinale… et ce, désormais, à la guerre, comme au jardin zoologique, comme dans la totalité de la vie… car l’intoxidentale est de plus en plus… totalitaire, justement.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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D’un souper avec des chinois

Posted by Ysengrimus sur 13 mai 2008

La mode politico-journalistique est de s’en prendre à la Chine par les temps qui courent. Chine par ci, Chine par là. Jouets mal peints: la Chine. Foutoir en Afrique: la Chine. Dalai Lama qui déconne: la Chine. Capitalisme sauvage, lait contaminé et pollution effrénée: la Chine. Fluctuation des cours, monnaies fortes et prix du litre: encore la Chine! C’est plus la faute de l’Autre de nos jours, c’est la faute de la Chine… Alors pour ne pas être en reste avec la population majoritaire de ma douce planète, j’ai soupé l’autre soir avec des chinois de Chine continentale. De vrais chinois de Shanghai, bien empiriques comme vous et moi, et qui parlaient d’ailleurs un français excellent. Cinq hommes et une femme. Nous avons mangé des raviolis (qui, contre toute croyance, sont un met chinois) qu’ils avaient patiemment cuisinés. On a mangé avec des baguettes comme de raison, et avons eu l’occasion de torpiller ensemble quelques lieux communs culturels. La principale langue de Chine, chinois pékinois ou chinois standard, ne s’appelle pas le Mandarin. Les sports les plus pratiqués en Chine sont le volley ball et le ping pong. Le basket est de plus en plus populaire et, oui, ils font du kung fu. Ils font aussi de la course à pied. La pensée Maozedong est extrêmement connue et respectée par ces gens. Le souvenir de Zao Ziang est aussi encore présent à leur mémoire. Ils jugent que c’était un dirigeant digne de confiance. Ils ne savent rien du bouddhisme. Le confucianisme n’est pas une religion mais une batterie de règles morales pouvant être utilisées (on non) aux fins d’une éthique personnelle. Ils voient l’histoire contemporaine dans un tout autre angle que nous. Ainsi par exemples, ils jugent que l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en 1979 était à analyser principalement dans une optique d’encerclement à l’époque de la Chine par des pays prosoviétiques: Vietnam, Corée du Nord, Mongolie Extérieure, Afghanistan, Inde. La Chine a vu depuis à dissoudre les qualités et les dangers d’un tel encerclement. Inutile d’ajouter que, de tout temps, les Britanniques et les Américains ne se mêlent carrément pas de ce qui les regardent à Hong Kong (problème maintenant résolu), à Taiwan (problème en cours de résolution) et au Tibet (faux problème). Les temps changent, naturellement. Mais mes compagnons de repas ont de la mémoire historique. Il m’ont expliqué, en toute simplicité, des choses. Par exemple, vous êtes vous déjà demandé ce que signifient ces étoiles sur le drapeau de la Chine? Selon la symbolique officielle, la grande étoile symbolisait initialement le phare du Parti Communiste autour duquel se rallient la flamme des quatre principales classes sociales chinoises (représentées par une des petites étoiles): les paysans, les travailleurs, la «petite bourgeoisie» et les «capitalistes patriotes»… Visiblement, ce sont ces derniers qui vont devoir faire un effort pour la nation par les temps qui courrent… et pourquoi non…

Lorsqu’ils ont su que j’étais canadien, la première question qu’ils mont posé a été: «Connaissez-vous Norman Bethune?» Devant ma réponse aussi affirmative qu’enthousiaste, ils se sont intéressés à un subtil point d’histoire canadienne en me demandant la nature et le poids du rôle de Trudeau dans la montée et le déclin de la question de l’indépendance du Québec. Devant ma surprise face à leur connaissance de l’histoire canadienne, l’un d’entre eux a dit: «Oh, ce que nous savons là, ce ne sont pas tous les chinois qui le savent. Les paysans de chez nous ne le savent pas». Sur ces mots, la jeune dame a regardé son compatriote d’un œil tendrement sévère et lui a dit: «Il ne faut pas se moquer des paysans. Si nous sommes si savants c’est grâce à leur travail». Le premier a rétorqué qu’il ne se moquait pas et a dit à la jeune dame qu’elle avait raison. Tous les autres ont approuvé.

Un des moments forts du repas a été lorsque Kan s’est tourné vers moi et m’a demandé, d’un ton mi-moqueur, mi-sérieux: «Et Mao, qu’est-ce que vous en pensez? Vous devez croire que c’est un fou, comme Khomeiny?». Je me suis empressé de répondre que non, que j’avais lu et médité avec beaucoup d’intérêt les textes fondamentaux de Mao Zedong comme De la pratique et De la contradiction et que, par delà le phénomène des modes passagères qu’avait connu la pensée de Mao Zedong à une certaine époque en Occident, cela restait une action et une vision à ranger parmi les plus déterminantes du précédent siècle. Ils ne disaient plus un mot et m’observaient avec une profonde attention. Même le plus vieux d’entre eux, qui avait un peu l’air d’un sage, avait arrêté de mâcher son ravioli. Alors je me suis mis à énumérer en français les titres des textes de Mao Zedong que j’avais lu: Causerie sur la Littérature et l’Art. Le visage de la jeune dame s’éclaira. Ses yeux brillaient, elle traduisit le titre en chinois, qu’elle avait reconnu. Contre le Culte du Livre, ce fut Kan qui traduisit le titre en chinois. Les visages se déridèrent et le vieux sage se remit à mâcher son ravioli. Nous en arrivâmes ensuite à la soupe (que les chinois boivent dans un verre ou dans une tasse après le repas) et ils m’expliquèrent qu’ils apprenaient à l’école la totalité des écrits de Mao Zedong, qu’ils considéraient que ses meilleurs travaux dataient d’avant 1959 et qu’après, il avait fait des erreurs. Dans la mouvance du quarantième anniversaire de Mai 68, ils se moquèrent très copieusement des occidentaux qui se chamarrent péremptoirement du qualificatif de maoïste (terme qui semblait leur apparaître d’un ridicule consommé), et me dirent qu’en fait, la pensée Maozedong n’était pas vraiment connue en Occident. Je les approuvai en disant que je voyais à cela deux raisons: le fait que Mao Zedong était lu traduit et non dans le texte et le fait qu’il était importé dans des sociétés ignorantes du contexte historique chinois. C’est alors qu’il se passa la chose la plus curieuse de tout le repas… Je continuais: « Par contre, ce que j’aime beaucoup dans les textes de Mao Zedong c’est que son exposé est toujours extrêmement pédagogique et clair. Si bien qu’on finit malgré tout, même lorsque l’on est occidental, par s’y retrouver dans ses débats contre la ligne erronée de Li Li San et dans… » Au mot de Li Li San, ils éclatèrent tous les cinq de même rire interloqué et se mirent à me regarder comme si je venais de tomber de la planète Mars. Le plus jeune d’entre eux s’exclama: «Vous connaissez Li Li San?». Je répondis, un peu penaud: «Bien non, pas vraiment, mais, en lisant Mao Zedong on prend forcément connaissance des débats au sein du parti entre les différentes tendances. Or, à un moment donné, dans les années trente, je crois, il dénonce la ligne erronée de Li Li San». Nouvel éclat de rire surpris et incrédule. Ils n’en revenaient tout simplement pas que je connaisse le nom d’un des anciens chefs du P.C.C. Je me sentis donc obligé de faire une petite mise au point: «N’allez surtout pas conclure que les masses canadiennes connaissent intimement la pensée Maozedong. Ce que je vous dis là, les paysans de chez nous… ne le savent pas!»

Et d’ailleurs, en fait, que savons-nous tant que cela sur… la Chine, la Chine, la Chine, la Chine?

Nous avons mangé des raviolis,  qu’ils avaient patiemment cuisinés, avec des baguettes comme de raison…

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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