Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Posts Tagged ‘catholicisme’

Grandeurs et limites du principe syncrétique en Indonésie

Posted by Ysengrimus sur 21 juin 2016

Indonesie

Le plus grand pays musulman au monde c’est l’Indonésie, 240 millions d’habitants répartis dans un immense archipel de 13,000 îles au gouvernement cependant très unifié et centralisé (capitale: Jakarta). Les grandeurs et les limites du syncrétisme religieux indonésien se formulent comme suit, si on les résume. T’as pas le droit d’être officiellement athée là-bas. Tu dois avoir une religion d’affiliation (que tu choisis par contre librement. Il n’y a pas de religion d’état). Et pas seulement ça, tu dois explicitement déclarer une religion sur ta fiche d’identité obligatoire. Et, aux vues de la loi indonésienne, il y a que six religions reconnues. Tu dois donc choisir une de celles-ci aux fins de ton identification à l’état civil. Les choix sont les suivants (les pourcentages ont été arrondis) :

Islam (87% de la population)
Protestantisme (7% de la population)
Catholicisme (3% de la population)
Hindouisme (2% de la population)
Bouddhisme (0.75% de la population)
Confucianisme (0.05% de la population)
Résidu non déclaré (0.2% de la population)

Carrefour de commerce maritime fort ancien, le très vaste territoire qui constitue aujourd’hui l’Indonésie a d’abord produit son lot de religions contemplatives vernaculaires locales dont la prégnance se perpétue en partie jusqu’à nos jours, dans certaines îles, notamment à Java. Ces cultes n’ont aucun statut officiel ou légal mais ils forment le fond éclectique ondoyant et mouvant sur lequel se configurera graduellement la culture de tolérance confessionnelle de l’archipel. Pour tout envahisseur ou «découvreur», c’était une nouvelle île, un nouveau culte, un nouveau lot de fétiches, une nouvelle aventure interactionnelle.

La première grande religion historique à pénétrer en Indonésie fut l’Hindouisme (aujourd’hui 2% de la population). Les premières traces de cette religion datent des années 400 à 500 de notre ère. Corps de croyances polythéistes élitaire, circonscrit, peu implanté, elle articula le système de représentations des dirigeants de certains royaumes insulaires. On la retrouve aujourd’hui surtout à Bali et un petit peu à Java. Vers 600, le Bouddhisme (aujourd’hui (0.75% de la population) fait son apparition, relayé par des moines indiens ou chinois. Il ne s’implantera pas en profondeur, lui non plus.

Pour l’Islam on peut citer trois dates jalons. La plus vieille stèle musulmane connue date de 1082 (à Lehran, à l’est de Java). Le navigateur Marco Polo fait escale dans le nord de Sumatra en 1292 et constate que le roitelet local est musulman. En 1770, le dernier prince Hindou de Blambangan (sur la pointe orientale de l’île de Java) se convertit à l’Islam. Ces trois dates indicatives s’associent au fait que toutes les traces archéologiques et ethnologiques connues attestent une pénétration lente, feutrée et graduelle de l’Islam dans l’immense archipel et ce, sur 700 ans environ. Rien de fulgurant, d’abrupt ou de spectaculaire mais plus d’un demi-millénaire pour s’installer et s’imprégner en profondeur. Et surtout, capital, c’est le premier des trois monothéismes classiques à se positionner dans L’Asie du Sud-Est insulaire. Pour cet immense groupe humain diversifié, le passage au monothéisme, toujours hautement sensible intellectuellement, fut islamique, point barre. Le très ancien port malais de Malacca, situé dans un détroit géographiquement crucial, au nord de l’île de Sumatra et au sud de la Malaisie, est un passage obligé du commerce venu d’Arabie, de Perse, d’Inde (notamment vers la Chine). Les activités de commerce portuaires sont choses subtiles et spécifiques et les musulmans sont des signeux de contrats patentés et méthodiques. Toute une culture commerciale accompagne leur vision du monde et l’Indonésie s’en imprégnera tout doucement, sans assimilation linguistique cependant, les initiateurs musulmans parlant déjà, de fait, des langues diverses. Il est net que l’essor indonésien de l’Islam s’associe intimement au commerce maritime, à l’import-export et à l’organisation marchande des villes portuaires. Les musulmans qui implantent leur doctrine en Indonésie sont principalement des sunnites soufistes (arabes ou, surtout, indiens) dont la vision sapientale, contemplative et imbue de moralité pratique est fort compatible avec les cultes locaux. Une deuxième étape du fameux syncrétisme indonésien se met donc alors subtilement en marche. Après l’éclectisme tranquille, c’est la lente unification sans heurts.

Les premières poussées colonialistes occidentales sur l’Indonésie viendront des Portugais catholiques qui prennent Malacca en 1511 (3% de la population de l’Indonésie est encore catholique). Sans surprise, de par une culture de résistance vernaculaire assez courante face à ce nouveau type d’invasion, c’est l’Islam comme facteur identitaire beaucoup plus anciennement implanté qui va se trouver avantagé par les premières offensives occidentales. Les Portugais ne l’auront pas facile avec les chefs locaux indonésiens. Un autre moment syncrétique crucial va se disposer avec les occupants coloniaux hollandais. De 1602 à 1945, les Pays-Bas vont mettre en place les Indes Orientales Néerlandaises ou Insulinde. En 1641, ils prennent Malacca aux Portugais et stabilisent, pour près de 340 ans, leur puissant dispositif colonial, configurant de fait solidement la future identité nationale de cet immense espace maritime pas tout de suite évident. Les Hollandais sont protestants (aujourd’hui 7% de la population de l’Indonésie l’est encore) mais ce ne sont pas des sectateurs. Au contraire, leur capitale, Amsterdam, patrie de Spinoza, est une des places religieuses les plus tolérantes d’Europe. Les Hollandais sont des gars de comptoirs commerciaux. Ce sont des extorqueurs fermes et méthodiques mais ethno-culturellement translucides. Ce qui compte pour eux, c’est de tenir les cruciales îles aux épices et les routes commerciales maritimes sensibles vers l’Asie profonde et notamment vers le Japon (qu’ils contrôleront commercialement pendant 120 ans, sans s’y implanter culturellement, encore une fois). Les Hollandais, l’impact démographique de leur nation ou de leur langue, le préchi-précha, le sectarisme, c’est pas leur truc. Ils sont les champions des échanges commerciaux avec les peuples plus articulés d’Asie, qui résistent sourdement à l’assimilation coloniale classique (comme en Indonésie), ou la rejettent sèchement (comme au Japon). Ce sont les premiers grands affairistes occidentaux quasi-invisibles de l’histoire moderne. La culture de tolérance religieuse des néerlandais va insidieusement compléter le tableau syncrétique indonésien et durablement influencer, sans tambour ni trompette, l’intendance de l’Islam local pour en faire un des plus spécifiquement tolérants et «multiculturels» du monde.

Après 1945 (défaite de l’envahisseur japonais en Indonésie), la dictature de Suharto va graduellement se déployer, décoloniser l’archipel, sortir les Hollandais, et s’installer comme premier grand nationalisme indonésien. Dictateur adulé mais brutal, Suharto, en place officiellement de 1967 à 1998, est musulman certes (de la même façon que Pinochet est catholique, si vous voyez ce que je veux dire) mais là s’arrête son ardeur doctrinale. Ce n’est ni un intégriste, ni un islamiste, ni un théocrate. Il est bien trop occupé à militariser la société civile, servir les grands conglomérats compradore américains et casser du communiste menu pour s’occuper de religion. En ce temps là, en Indonésie, la mairie est un lieu de rigidité doctrinaire et constabulaire, la mosquée est un lieu de souplesse intellectuelle et de combines feutrées. La riche tradition syncrétique et tolérante des multi-insulaires indonésiens s’accommode mal de militarisme et d’autoritarisme. Ces gens sont pauvres, exploités. Ils travaillent dur, gagnent leur vie modestement et ne se comportent pas comme des sectateurs. C’est Suharto, sourcilleux face aux éventualités de mise en place de diasporas commerçantes non-nationales (notamment de souche chinoise) dans ses villes portuaires, qui va instaurer la fiche d’identité obligatoire incorporant les religions à cocher. Son administration autoritaire le fera tout prosaïquement, y voyant un indicateur démographique stable, parlant, et commode à gérer, sans plus. Peu ouverte aux variations et fluctuations historiques, cette fiche n’inclura notamment pas le confucianisme, ce qui fait que maints chinois desdites villes portuaires vont devoir, un temps, se déclarer «bouddhistes» pour ne pas faire de vagues involontaires face au court corpus des choix religieux obligatoires d’état. Cette habitude de recensement un peu boiteuse finira par s’installer et survivra au régime Suharto.

Dans l’Indonésie hautement urbanisée d’aujourd’hui, tout comme dans ses nombreuses régions et sous-régions restées sauvages et naturelles, l’Islam se modernise et mobilise toute cette tradition de représentations syncrétiques implicites typiquement indonésienne qui fait, entre autres, que la charia, malgré quelques tentatives après la décolonisation, ne fut jamais retenue comme formule juridique ou gouvernementale. La déréliction chemine aussi, compagne sereine de toutes modernités, sans faire de bruit, comme à son habitude. Il faut faire observer que les «attentats islamistes» contre des intérêts touristiques compradore à Bali en 2002 (ayant tué 202 personnes, principalement des touristes australiens – L’ambassade d’Australie fit aussi l’objet d’un attentat — ceci NB) font un peu tache ici. D’aucun ont voulu y voir le pétard mouillé d’une internationale islamiste mal implantée localement et peu enracinée dans l’hinterland des musulmans indonésiens. On verra ce que l’avenir de la ci-devant Jemaah Islamiyah indonésienne (fondée en 1993 par un marchand de batik javanais de souche yéménite) nous dira mais, personnellement, j’ai tendance à fortement seconder cette hypothèse d’un terrorisme islamiste mais non musulman et pas vraiment trop indonésien non plus… sauf, quand même, dans sa touche assez nettement anti-australienne (plus nationaliste qu’islamiste, donc), bien plus indicative, elle, d’enjeux géopolitiques locaux que nos médias d’intox veulent bien nous le laisser croire. C’est à suivre.

L’intégrisme, comme la tolérance religieuse, sont affaires historiques, économiques et socio-politiques bien longtemps avant d’être des affaires religieuses (ou «théologiques», ayoye). Encore grippé par le souvenir d’un dispositif politique autoritaire un peu toc, chamarrant ses législations civiles, le syncrétisme religieux indonésien, de fait dense, ancien, original, historiquement configuré, n’en reste pas moins souple et sans acuité conflictuelle effective. Non, l’Islamie ne porte pas ici la burqa odieuse que l’intoxidentale propagandiste lui colle malhonnêtement à la peau partout ailleurs. Méditons et observons ce qui se joue et s’annonce, là-bas, dans les îles du plus grand pays musulman au monde.

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

Jakarta (capitale de l’Indonésie)

.
.
.

Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

.
.
.

.
.
.

Paru aussi dans Les 7 du Québec

.
.
.

Publicités

Posted in Culture vernaculaire, L'Islam et nous, Monde, Multiculturalisme contemporain, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Comments »

LA REINE MARGOT (1994) avec Adjani et Auteuil. Un imbroglio-foutoir qui vaut vraiment le coup. Par ici, renseignez-vous…

Posted by Ysengrimus sur 15 mars 2014

Il y a vingt ans sortait en salles La reine Margot de Patrice Chéreau. Un film extraordinaire de force, de puissance et de cruauté mais aussi un scénario compliqué, presque tarabusté, bien pâle reflet pourtant des événements historiques incroyablement complexes qu’il évoque. Aussi on excusera le contenu sourcilleusement détaillé de ce commentaire, qu’il ne serait vraiment pas inutile de lire avant visionnement, ne fut-ce que pour s’y retrouver un peu dans ce fouillis sanglant de dentelles et de rapières, où s’enchevêtrent en rafale, l’Histoire de France, la fiction d’Alexandre Dumas père (le roman sur lequel se fonde le scénario date de 1845) et la plus vigoureuse des cinématographies contemporaines.

Nous sommes en 1572 et un Charles IX chevelu et névropathe (joué par Jean-Hugues Anglade) règne sur la France, sous l’œil attentif et combinard de sa mère Catherine de Médicis (veuve d’Henri II et ex-régente de France, jouée par Virna Lisi) et de son frère Henri, duc d’Anjou (pressenti pour devenir roi de Pologne mais, en fait, futur Henri III, joué par Pascal Greggory). L’Europe est abruptement divisée par le clivage religieux et social qui fonde les Guerres de Religions. Les Pays-Bas, les duchés et palatinats germaniques, l’Angleterre sont protestants. Le Portugal, l’Italie et l’Espagne sont catholiques. La France, elle, oscille entre les deux tendances, la conservatrice et la réformiste, et c’est ce qui fait que la crise est si aiguë et prendra, chez elle, des dimensions de guerre civile. Il y a, en France, des Catholiques et des Huguenots (protestants français, sectateurs de Luther et surtout du suisse francophone Calvin). Dans les sphères politiques françaises, les catholiques occupent la vieille structure monarchique en grande partie décadente, libertine et putréfiée, tandis que les protestants sont représentés dans les secteurs des administrations militaires et civiles actives, du commerce et de l’aristocratie ducale. Un duché spécifique, qui se trouve aux frontières de l’Espagne catholique, est justement sur le point d’être rattaché à la couronne de France. C’est le duché, ou «royaume», de Navarre. Bon, c’est un vieux procédé qu’on entend faire jouer ici, en fait. On marie le roi de Navarre (Henri Bourbon de Navarre, futur Henri IV, joué par Daniel Auteuil) à une des sœurs du roi Charles IX, Marguerite de Valois (future Marguerite de Navarre, puis Marguerite de France, Isabelle Adjani). Ainsi, le petit duc provincial, paysan, «pyrénéen», entrera dans la famille de la Maison de France et son domaine se trouvera graduellement rattaché à la couronne de France, soit par alliance, soit par descendance. Tout le monde est à peu près consentant dans la manœuvre sauf que, dans ce cas-ci, il y a un obstacle de taille: la Navarre est intégralement protestante. Ce qui, pour l’Anjou, le Poitou, la Champagne etc n’avait été qu’un jeu assez aisé d’alliances et de combines de palais, revêt soudain, ici et maintenant, une douloureuse importance nationale. La Navarre est huguenote jusqu’au petit linge, intégriste, rigoriste, et tous ses noblaillons, Henri de Navarre le premier, se promènent en costumes noirs austères et courtes fraises blanches serrées, en citant dieu à tout bout de champ et en ne se cachant pas de vouloir profondément réformer le Royaume de France avec l’appui, notamment, des marchands d’Amsterdam. C’est bien commode cinématographiquement d’ailleurs, la faconde et la tenue de ces sectateurs. On reconnaît les protestants dans le foutoir de ce film ainsi, simplement: ils sont en noir. Gardez l’œil ouvert, car il y a foule et les corps, souvent sanglants, se dénudent bien vite. Les types en noir, ce sont les huguenots. Les catholiques, eux (et elles!), déliquescence oblige, sont en multicolore, en bariolé et, eux aussi, en sanguinolent. Ce n’est que nus et sanglants qu’ils se ressemblent tous, au bout du compte.

Tout commence donc le 18 août 1572. Des milliers de protestants navarrais sont montés à Paris pour le mariage de Marguerite de Valois, la catholique, et d’Henri de Navarre, le protestant. Ça tiraille sec. C’est un mariage de convenance, parfaitement exempt de sentiments amoureux et auquel Marguerite consent contre son grée. Il se complète, pour Henri, d’une abjuration de sa foi réformée à laquelle il consent, lui aussi, de bien mauvaise grâce (Si Paris vaudra en 1589 une messe, Marguerite en 1572, c’est autre chose). Le tableau politique plus large est, en plus, vachement compliqué, pour ne pas dire ouvertement emmerdant. On est au bord d’une guerre avec l’Espagne. Charles IX est coincé entre deux batteries de conseillers. D’un côté, les intégristes catholiques, duc de Guise (joué par Miguel Bosé) en tête, ne veulent pas partir en guerre contre la séculaire Espagne catholique. De l’autre le puissant amiral de Coligny (joué par Jean-Claude Brialy), champion de la Réforme en Europe, proche du roi, tient dans ses mains une bonne partie de l’administration militaire (huguenote) et pousse Charles IX à la guerre contre la grande puissance espagnole, gardienne de l’ordre ancien. Tout se rejoint et ça tiraille vraiment sec. Le mariage de la fille décadente de Catherine de Médicis et du petit roitelet provincial, que ses lieutenants en noir aux regards ardents accusent de frayer avec la pourriture, exacerbe les tensions du moment. Six jours après ce mariage impopulaire, suite à une série de combines douteuses impliquant Catherine de Médicis et dans lesquelles l’amiral de Coligny se prend un coup de mousqueton dans le buffet, se met en place un des grands traumatismes historiques de l’histoire de Paris: le Massacre de la Saint-Barthélemy. Six milles huguenots sont trucidés, éventrés, équarris, massacrés dans les rues de la capitale. Cette boucherie, cinématographiquement fort ostensible (avis aux cœurs sensibles), est indubitablement un des superbes temps forts du film. Il semble bien que, quelques siècles plus tard, on veuille bel et bien encore expier cette ineptie sanglante de jadis.

C’est alors qu’on va basculer de l’Histoire de France aux incroyables extravagances de fiction qu’elle suscita dans l’œuvre romanesque d’Alexandre Dumas, père (1802-1870). Cela ne vas rien simplifier. Marguerite (notons au passage que le surnom la reine Margot date du siècle de Dumas père, pas de celui de Marguerite de Valois. Conclueurs, concluez) va vivre côte à côte son devoir d’épouse politique et monarchique envers un roi protestant, Henri de Navarre, et sa passion amoureuse et fougueuse envers un jeune aristocrate, protestant aussi, son amant rencontré (et sauvagement baisé) dans les ruelles aux caniveaux sanglants de Paris, la nuit de la Saint-Barthélemy. L’amant en question, c’est le bien nommé Joseph-Hyacinthe Boniface de Lerac de la Mole (personnage fictif basé sur plusieurs personnages réels et joué dans le film par Vincent Perez). Ça va aimer et ça va saigner dans tous les sens, mes ami(e)s, sous le signe des passions les plus folles, celles que les déferlantes historiques exacerbent. La stylisation épique d’Alexandre Dumas père nous impose, en plus de cette histoire d’amour flamboyante, par-dessus le tas, pour ainsi dire, un face à face impitoyable entre deux personnages masculins tonitruants: le susdit La Mole, le protestant fougueux, intègre et généreux et son ennemi vigoureusement redondant, le soudard catholique Coconnas (joué par Claudio Amendola), rencontré et combattu la nuit du massacre et devenu, au fil des péripéties, l’ami inséparable. Le symbole simple (un peu de simplicité n’est pas pour nuire, dans toute cette pagaille) opère honorablement. Le Royaume de France se compose donc d’un catho populacier et d’un huguenot chic qui survivent à tout, se retrouvent toujours et ne pourront tout simplement pas se dégluer l’un de l’autre. Notons finalement le rôle, parfaitement fictif aussi quoique fort attachant, d’Henriette de Nevers (jouée par Dominique Blanc), fidèle dame de compagnie de la reine Margot et dont la force discrète s’exprimera, le soir du drame, en brandissant une dague sous le nez des soudards catholiques donnant l’assaut dans la chambre des dames (ils cherchent le protestant La Mole qu’ils ont vu entrer au palais et que Margot cache), en une ligne superbe de simplicité drolatique : Pour ma part, je suis catholique aussi et j’ai justement ici un couteau…

Marguerite de Valois (Isabelle Adjani) et sa suivante Henriette de Nevers (Dominique Blanc)

Deux autres figures qui colleront solidement l’une à l’autre, malgré tout ce torrent qui les déchire et les ballotte dans tous les sens, ce sont finalement Henri de Navarre (Auteuil) et Marguerite de Valois (Adjani). Ce film, qui est une tempête d’individualités passionnées et de foules en délire, nous narre pourtant la primauté du devoir sur la passion, de la sagesse sur la folie, de l’esprit d’équipe sur l’individualisme exacerbé. Il faut avoir le cœur bien accroché et être fin prêt à se laisser bouleverser dans le sang et la panique la plus hirsute. Ah, ah, tout au long du récit, Auteuil et Adjani, suivez-les, mais suivez-les bien. Ce sont eux qui vont nous transporter au dessus de tout. C’est que ce que cette trame complexe, bigarrée, violente et tempétueuse étudie fondamentalement, c’est la mise en place d’un rapport de fraternité/sororité inversé (qui répond froidement à l’inceste implicité des deux frères de Margot envers leur sœur). Henri et Marguerite c’est l’union (presque) platonique renouvelée, purifiée, indéfectible, initialement réfractaire puis consentie dans l’épreuve, entre un homme et une femme que le sang n’unit pas et que l’amour ne démonte pas. Marguerite sauve la vie d’un Henri intégralement déboussolé, dans les magouilles meurtrières et empoisonnées de la cour. Henri rétablit chez une Marguerite à la fois frivole et avachie le sens sublimissime du devoir d’état. Non, ne perdez jamais de vue, dans cette tourmente torrentielle, Adjani et Auteuil. Ils ne sont pas les amoureux (ça, c’est Adjani et Perez), il ne sont pas le frère et la sœur (ça c’est Adjani et Anglade). Ils sont quelque chose d’immense logé juste entre les deux. Ils sont les alliers politico-religieux qui, au dessus d’absolument tout, par delà le clivage France/Navarre, catholique/protestant, décadence/rigorisme, reine/roi, femme/homme, au détriment de leurs vies de personnes, de leurs amours torrides, de leurs amitiés féminines ou viriles, de leurs allégeances de chapelles, de leurs individualités, se rejoignent et finalement fusionnent. On est emportés (emportés et purifiés en Navarre…) dans une mise en place fascinante et solidement originale de le compréhension transcendante du devoir historique qui s’impose crucialement à tous, face aux sacrifiés, face aux survivants, face aux postérités.

.
.
.

La reine Margot, 1994, Patrice Chéreau, film franco-italien avec Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Virna Lisi, Dominique Blanc, Pascal Greggory, Vincent Perez, Claudio Amendola, Miguel Bosé, Jean-Claude Brialy, 162 minutes (abrégé en 144 minutes pour le marché américain).

.
.
.

Posted in Cinéma et télé, Commémoration, Fiction, France | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 18 Comments »

La messe dominicale catholique romaine dans un village québécois des Basses-Laurentides (fiche anthropologique de terrain)

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2013

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

La chapelle du village de Saint Eustache dite Église des Patriotes, vue depuis le lit de la Rivière des Mille Iles

.

La grand-messe dominicale matinale à Saint Eustache (Québec, Canada) dans la vision de l’anthropologue observateur Reinardus-le-goupil (rapport d’observation pieusement consigné en son nom par son papa, Ysengrimus-le-loup). Moi, Reinardus-le-goupil, je me propose de mettre ici en perspective relativiste un geste cérémonial hebdomadaire qui paraîtra ordinaire voire banal à bon nombre de mes compatriotes, il s’agit de celui de la messe dominicale. Ma position est que, dans le contexte social contemporain, cette cérémonie ne peut plus être prise pour acquis culturellement et, conséquemment, mérite amplement qu’on l’observe avec le regard de l’anthropologue. Né à Toronto (Canada) en 1993, j’ai été élevé dans un cadre idéologique complètement athée. Je n’ai donc jamais participé à des activités de nature religieuse. La petite série d’observations anthropologiques présentée ici est donc le résultat de mon tout premier contact avec cette cérémonie ecclésiastique dominicale collective qu’on dénomme usuellement, la messe. Je me suis proposé de participer à l’expérience en adoptant maximalement le comportement extérieur des pratiquants catholiques. Le matin du dimanche 13 novembre 2011, je n’ai donc pas pris de petit déjeuner (comme le font les paroissiens se rendant à la messe matinale, pour ménager l’ingestion de l’hostie consacrée comme premier nutriment dominical), ai vêtu des habits plus formels qu’à l’accoutumé et me suis rendu, en compagnie d’Ysengrimus-le-loup (athée lui aussi, mais dont les allures faussement paroissiennes me servirent de camouflage sociologique) à l’église catholique romaine du village le plus proche de mon domicile, le village de Saint-Eustache (Québec), au nord de l’île de Laval.

Les canadiens francophones (dont le plus grand nombre sont les québécois) forment 2% de la population de l’Amérique du Nord. Ils sont la seule communauté nationalement homogène de ce continent qui soit de religion catholique romaine. Les autres catholiques nord-américains forment des diasporas immigrantes de souche anciennes (irlandais, italiens) ou plus récentes (immigrants latino-américains). Le catholicisme est donc un des traits ethnoculturels majeur du peuple québécois (et des canadiens francophones en général) et ce, depuis le 17ième siècle. Il est aussi important de noter que ce trait culturel important entre aussi, tout doucement mais inexorablement, dans l’Histoire. Depuis la Révolution Tranquille (1960-1966) la déréliction a fait, au Québec, des pas de géant. Il est donc indéniable que l’observation d’une messe traditionnelle dans un village québécois est aussi l’étude d’une pratique rituelle qui est, en fait, en voie de disparition. Des signes visibles de déclin se manifesteront d’ailleurs au cours de l’exercice étudié. Nous en reparlerons.

Le site. Cette cérémonie dominicale du trente-troisième dimanche des temps ordinaires a eu lieu il y a deux ans et deux jours, soit le dimanche 13 novembre 2011 de dix heure à dix heure cinquante du matin en la chapelle de la paroisse Saint Eustache, située au 123 rue Saint Louis, sur la place historique du vieux village de Saint Eustache (Québec).

Description du lieu: il s’agit d’une des grandes chapelles patrimoniales du Québec. Érigée en 1780-1783, la vaste construction à deux clochers (les cloches ne sonneront pas, en ce dimanche) est notamment dotée, sur son fronton, d’une statue de bronze vert de Saint Eustache, patron des chasseurs, datant de 1906. Classée monument historique, cette vaste chapelle de pierre est vouée à la mémoire des patriotes de 1837-1838 (bataillon Jean-Olivier Chénier). Une plaque commémorative devant le parvis rappelle que 150 patriotes s’y réfugièrent lors des rébellions de 1837 et que la façade fut canonnée par le régiment de deux mille hommes du lieutenant-gouverneur John Colborne (contrairement à la croyance populaire, il ne reste plus de trace visible aujourd’hui de cette canonnade sur la façade du bâtiment).

Disposition des objets qui s’y trouvent: la vaste enceinte intérieure de la chapelle est dotée d’un chœur monumental flanqué latéralement de deux grands tabernacles blancs et d’un certain nombre de hautes statues religieuses peintes. Le chœur est séparé de la nef par une barrière de bois peint. Le mobilier liturgique et l’autel datent des années 1838-1844. La voûte latérale du choeur est décorée de grandes peintures religieuses datant des années 1874-1890. Les quatorze stations du chemin de croix datent, pour leur part, de 1925. Le perchoir de prêche cylindrique d’origine est encore en place presque au centre de la nef (les officiants n’y monteront cependant pas en ce dimanche, parlant plutôt derrière un lutrin portatif avec micro, à l’extrême centre avant du chœur, loin devant le vieil autel). Les paroissiens s’assoient sur de longues banquettes de bois vernis, sans coussinage et dotées d’un long prie-dieu pliant qui, lui, est coussiné. On peut parfaitement distinguer, dans le jubé arrière, les immenses tuyaux du grand orgue Brodeur (amélioré par la maison Casavant et Frères en 1910 et en 1954). Le grand orgue ne sera pas joué, on lui préférera un petit orgue électrique situé dans la partie avant cour du chœur, autour duquel se regroupera la chorale.

L’ambiance: le matin du dimanche 13 novembre 2011, l’ambiance dans ce lieu de culte catholique villageois en est une de solennité respectueuse emprunte de bonhomie, de calme et de décontraction. Il est clair que les paroissiens s’adonnent ici à une activité coutumière n’ayant rien d’exceptionnel pour eux. Vu la vastitude des lieux et le nombre de participants, la présence de l’anthropologue observateur que je suis et de mon sbire paternel n’a tout simplement pas été remarquée.

Les participants. La nature de l’exercice (caractère habituel et coutumier de la messe dominicale) fait que l’identité d’aucun des participants ne fut explicitement révélée ou annoncée lors de la cérémonie. Les seules personnes ayant été désignées nominalement sont les défunts auxquels la cérémonie était dédiée, selon l’usage. Il est de plus indubitable, aux yeux d’un observateur extérieur, que la quasi-totalité de ces participants se connaissant entre eux, au moins de vue, même s’il est clair aussi que des étrangers à la communauté peuvent assister à la grand-messe matinale sans que rien ne permette d’attirer spécialement l’attention sur eux ou sur leur intrusion, d’ailleurs tolérée sinon encouragée.

Caractéristiques des participants (âge, sexe, origine): les participants étaient tous de race caucasienne et présumément tous de souche canadienne française et résidents du village de Saint Eustache et de ses environs. Les hommes et les femmes se répartissaient de façon sensiblement égale parmi les paroissiens groupés dans la nef. Les marguilliers étaient tous de sexe masculin. Les laïcs aidant à la cérémonie étaient de sexe masculin et féminin (avec cependant une certaine prépondérance masculine). Les membres de la chorale étaient de sexe féminin (deux tiers de la chorale) et masculin (un tiers de la chorale). La directrice de chorale et l’organiste étaient des femmes. Les deux officiants étaient de sexe masculin et l’officiant principal a rappelé qu’il était curé de cette paroisse depuis plus de quarante ans. De fait, la quasi-totalité des participants de cette cérémonie avaient entre cinquante et quatre-vingt ans. On retrouvait une minorité de quadragénaires ou trentenaires. Il n’y avait absolument personne en bas de vingt-cinq ans (à l’exception de moi, l’anthropologue observateur).

Nombre: remplie environ à la moitié de sa capacité, la grande chapelle de la paroisse de Saint-Eustache contenait environ deux cent personnes, le matin du dimanche 13 novembre 2011. La chorale était formée d’environ vingt personnes, les marguilliers et les laïcs aidant à la cérémonie étaient au nombre de trente environ. Il y avait deux officiants et aucun enfant de chœur.

Activités des participants: les participants procédaient aux activités reliées à leur rôle dans la cérémonie selon les étapes du rituel, implicitement connu et reconnu par l’intégralité des participants. Les paroissiens regroupés dans la nef suivaient les étapes du rituel en se guidant au sujet de ces dernières dans le petit livre de messe portatif Prions en Église et en répondant les formules eucharistiques selon un rituel codé. Aucun propos improvisé n’était tenu par les paroissiens. Les marguilliers (reconnaissable à l’écharpe lisérée de jaune et de blanc leur chamarrant la poitrine) assumaient les hautes fonctions subalternes de la cérémonie, dont notamment la remise des hosties aux communiants. Ils procédaient en silence ou en utilisant des formules rituelles codées. Les laïcs aidant à la cérémonie (non identifiés par un signe vestimentaire mais reconnaissables par le fait qu’ils se tenaient dans le chœur ou qu’ils manipulaient des objets rituels comme le crucifix, ou utilitaires comme les paniers pour la quête) assumaient les basses fonctions subalternes de la cérémonie, notamment en se tenant dans la procession d’ouverture et en passant la quête. Les deux premières lectures eucharistiques furent aussi effectuées par des laïcs, dont une femme, et ne furent accompagnées d’aucun commentaire de leur part. Les membres de la chorale (regroupés autour du petit orgue dans la partie avant cour du chœur, les femmes vêtues de blanc à l’avant, les hommes vêtus de noir à l’arrière) chantaient les prières ou hymnes fournis avec leurs notations musicales dans le livre de messe portatif. La directrice de chorale dirigeait les chanteurs ainsi que les paroissiens dans les chants (les paroissiens étant habituellement invités à chanter les refrains, ce qu’ils faisaient selon leur grée). L’organiste accompagnait la chorale et les paroissiens dans les prières chantées et les hymnes sauf, une fois, à l’ouverture de la messe, lors de l’interprétation instrumentale accompagnant l’entrée de la procession. L’officiant principal, vêtu d’une toge verte et blanche, a ouvert la cérémonie et l’a assurée dans toutes ses étapes codées, mais sans hésiter à prendre toutes libertés par rapport au contenu du livre de messe (retrait de certaines sections, ajout de commentaires particuliers, etc). Il assura aussi la première partie du sermon (la plus longue) et émaillait, sans aucune hésitation, tout son texte rituel de propos improvisés. L’officiant subalterne, vêtu d’une toge rouge et blanche, a clôt la cérémonie et assuré la seconde partie du sermon (la plus courte). Presque aucun texte improvisé n’est venu de l’officiant subalterne, un homme assez âgé qui semblait agir comme une sorte d’invité de marque de l’officiant principal.

Raison de la présence des participants en ces lieux: tous les participants avaient en commun de procéder collectivement, dans une situation de concertation tacite basée sur l’habitude réflexe que confère la coutume, à la réalisation du rite catholique de la messe. L’accord tacite entre les participants fut intégral. Aucune divergence ne s’est manifesté entre eux au cours de cet exercice très nettement codé et laissant peu de place à l’improvisation et aucune place au débat.

Ce que font les participants (actions verbales et manuelles): Les participants produisent collectivement une cérémonie se subdivisant principalement en trois parties. 1) la liturgie de la parole, 2) l’homélie ou sermon, 3) la liturgie eucharistique. Dans la liturgie de la parole, trois courts textes bibliques sont lus. Le premier texte, tiré du Livre des proverbes, explique comment une femme est fidèle à son mari et travaille docilement pour lui. Le second texte, tiré de la première lettre de saint Paul au Thessaloniciens, explique que la soumission au Christ sera subite voire brutale vu que ce dernier viendra imposer son ordre comme un voleur. Le troisième texte (le seul lu par l’officiant principal), tiré de L’évangile selon saint Mathieu relate une parabole du Christ où il explique à ses disciples que la soumission fidèle à un maître se compare à l’aptitude, pour trois serviteurs distincts, de faire fructifier ou de ne pas faire fructifier des talents (une sorte de monnaie d’argent de l’Antiquité). La lecture de ces trois textes est entrecoupée de prières et de récitatifs déclamés ou chantés. Lors de l’homélie, l’officiant principal dégage une réflexion des trois lectures et en tire un développement qu’il relie à l’actualité contemporaine. Ainsi, par un calembour un peu inévitable, les talents ne sont plus des pièces d’argent mais des aptitudes, si bien qu’on transforme un texte faisant initialement l’apologie de la fructification marchande ou financière en un salut aux indignés de Wall Street, Toronto, Montréal etc, faisant fructifier leurs aptitudes à changer le monde. L’officiant inclut dans son homélie des considérations sur son cheminement personnel et celui de certains paroissiens (un hommage particulier est formulé pour les diacres, des sortes d’officiants religieux qui ne sont pas des prêtres). L’officiant exprime aussi, à plusieurs reprises, le regret que la paroisse Sainte Marguerite Bourgeoys soit en train de mettre fin à ses opérations, faute de fidèles. Finalement la liturgie eucharistique est une séquence codée de prières, de chants, de manipulations d’objets sacrés par l’officiant principal (absorption d’une gorgée de vin dans le calice, préparation des ciboires, bris de la grande hostie, nettoyage du calice avec un linge blanc) et de récitatifs, débouchant sur la communion des fidèles et sur l’invitation, faite par l’officiant subalterne, à se retirer dans la paix du Christ.

Manière de faire: la cérémonie s’ouvre sur l’entrée d’une procession, l’installation en position centrale des deux officiants et la disposition des marguilliers et des laïcs aidant à la cérémonie autour de l’autel, le tout au son de l’orgue. L’ostentation rituelle est amplifiée par les interventions codées de la chorale qui chante certaines des prières en invitant les fidèles à participer aux chants. La quasi-totalité des comportements est fixe et consignée dans le petit livre de messe portatif. C’est l’homélie qui inclut le plus grand nombre d’éléments improvisés, apanages exclusifs des deux officiants et occasion de manifester leur bonhommie, leur imagination, voire leur humour. Un court moment de la liturgie eucharistique consiste à se donner la paix. Se produit alors une brève séquence d’interaction spontanée de chaque paroissien avec ceux ou celles qui l’entoure dans les bancs de la nef.

Avec qui chacun interagit: la principale interaction est celle du prêtre avec ses ouailles. Le prêtre déclame et les ouailles répondent. La directrice de la chorale interagit, avec ses choristes ainsi qu’avec les paroissiens, en appliquant strictement la procédure d’un chef d’orchestre commandant son orchestre. Il est important de noter que les seuls échanges informels ont lieu avant la cérémonie (interactions interpersonnelles de certains paroissiens avec les deux officiants qui font même l’accolade et la bise à certain) et après la cérémonie (conversation joyeuse et dynamique de petits groupes de paroissiens sur le parvis, après la sortie de la messe).

Commentaire critique. Il est assez évident que la grande chapelle de Saint Eustache est déjà partiellement un musée évoquant le faste des activités dominicales d’antan. Les cloches ne sonnent plus, le grand orgue du jubé ne joue pas, le perchoir de prêche n’accueille plus un officiant omnipotent invectivant vigoureusement ses ouailles. Le texte sacré, souvenir d’un dispositif autoritaire profondément immoral, opprimant les femmes, les distraits et les indifférents, est réinterprété d’une façon doucereuse qui renie sa dimension autoritaire et réactionnaire d’origine. En ce dimanche, on a trouvé moyen de transformer une apologie de l’argent en appuis aux adversaires de la finance. Les vieillards de ce village se rendent à la messe comme des robots, un peu par réflexe conditionné ou par nostalgie des activités de leur jeunesse. Ils écoutent un officiant aux cheveux blancs parler de communautés qui ferment leurs portes faute de paroissiens et de la lente disparition des croyants. À travers une petite célébration catholique de villages, c’est l’effet lentement mais irrémédiablement autodestructeur et corrosif de la déréliction que l’on observe, comme on regarde, impuissant, un organisme agonisant mourir de vieillesse, quand il a fait son temps. La religion qui disparaît, sans que nulle violence extérieure ne s’exerce sur elle, c’est la confirmation toute simple de l’athéisme qui, comme son nom l’indique, n’est rien d’autre que l’absence de dieu et la conscience rationnelle avancée que cette absence impose à la pensée.

Un exemplaire récent du petit livre de messe portatif hebdomadaire PRIONS EN ÉGLISE

.
.
.

Posted in Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , | 10 Comments »